Atalante et le bestiaire des femmes dans l’Antiquité grecque

Bienvenue ici, chère lecteur et chère lectrice ! Aujourd’hui, je vous propose de lire la seconde partie de ma nouvelle consacrée à Atalante Chasseresse.


Atalante a fui les remontrances de son père, le prince Schœnée, qui voulait à nouveau lui parler mariage. Plutôt que supporter ces éternelles réprimandes, elle quitte le palais et la cité pour employer son temps à sa passion : la chasse des bêtes rousses et noires qui vaguent dans l’Hélicon ! C’est l’occasion d’introduire un nouveau personnage, car le mythe d’Atalante, c’est aussi le mythe d’Atalante et Hippomène


En préambule, je vous propose à nouveau un petit détour par l’histoire et la mythologie. Cette fois, on va parler des classifications animalières que faisaient les Grecs anciens lorsqu’ils évoquaient les femmes. (Vous allez voir, c’est charmant ! 😉 )


Bonne lecture !

Sémonide, le chantre de l’opinion sur les femmes dans l’antiquité grecque ?

 

Vous vous souvenez peut-être des paroles que j’ai mises dans la bouche de Schœnée dans le début de la nouvelle ?

 

«  Une vraie femme-chienne, toujours à aboyer, jamais contente, même lorsqu’on emploie tout à son bonheur, insociable et sauvage. Cigale, tu ne connais pas ta chance, toi dont la femelle a été dépourvue de voix par les dieux ! »

 

Je n’ai pas été très loin pour inspirer cette diatribe au père d’Atalante. Je l’ai trouvée chez le poète Sémonide d’Amorgos (VIIe siècle avant J.-C. environ). Ce Grec ancien a composé une Ïambe des femmes, le plus ancien texte, semble-t-il, qui se consacre uniquement au sujet des femmes. Et pas pour leur gloire ! Goûtez plutôt le début :

 

« À l’origine, la divinité créa l’esprit sans tenir compte de la femme. »

Le « Poète en marche » est exposé au musée du Louvre. Cette sculpture est parfois identifiée à Sémonide.

De là commence une intéressante étude de la femme, abordée à la manière de celle des animaux : une sorte de zootechnie qui permet aux hommes de savoir quoi faire des femmes selon le type qui leur a été échu.

On peut distinguer :

  • la femme-truie, méchante, vorace et sale car ne prenant jamais de bain (où on diffame en même temps la femme et toute une espèce animale en même temps !) ;
  • la cavale à la longue crinière, coquette, paresseuse et rouée, car elle fait travailler les autres à sa place et sait emprisonner son mari en jouant de son corps ;
  • l’ânesse grise, qu’il faut battre car elle ne fait rien qu’à contrecœur, mais qui, malgré tout, ne se gêne pas pour « manger nuit et jour au fond de la demeure » ;
  • la femme-guenon, qui « se demande toute la journée comment elle peut faire tout le mal possible » ;
  • la femme-belette, « pauvre et misérable créature », tellement insatiable qu’elle dévore même la viande crue et lubrique au point d’en rendre malade son partenaire.
  • etc.

Dans ce joli florilège, deux types sortent du zoo :

  • la femme-terre, complètement idiote puisqu’elle ne se rend même pas compte qu’elle a froid et ne pense donc pas à rapprocher son siège du feu pour se réchauffer » ;
  • la femme-mer, versatile et « dure et odieuse envers tous, amis et ennemis ».

Schœnée compare sa fille à la « femme-chienne », non pas à cause de la sexualité effrénée qui est rattachée à ce type, mais pour d’autres traits de caractère. Le fait qu’elle soit constamment tournée vers l’extérieur et éprouve une éternelle insatisfaction… ici, à se faire régenter par des mâles. Le fait, aussi, qu’elle « aboie », c’est-à-dire qu’elle n’hésite pas à donner son avis, y compris au milieu des hommes !

La seule femme qui sorte du lot, c’est la femme-abeille, la laborieuse qui mène la maisonnée sans se plaindre, infatigablement et en pondant une flopée d’enfants. Telle est la place assignée aux femmes dans cette société très patriarcale. Bref, tout le contraire de notre Atalante !

Justement, allons la retrouver !

Atalante et Hippomène – Partie II

 

La plaine de Béotie était écrasée par le soleil. Du lac de Copaïs, dont on apercevait l’immense horizon bleu au nord, le vent amenait des relents de vasières. Dans les champs, plus à l’est, l’orge et le froment brillaient de mille feux. Atalante s’arrêtait de temps à autre pour les contempler alors qu’elle gravissait la montagne. Le relief tourmenté, fait de collines et de montagnes, ne laissait que peu de place à ces vallées et ces bassins sinueux et escarpés. Il les découpait en éclats d’or qu’on aurait dit pulvérisés par la main des dieux. Des îlots dans la montagne invincible. Les habitats des propriétaires fonciers n’étaient que de tout petits points noirs dans ces longues étendues brodées de soleil. Quant aux paysans qui s’y échinaient, ils demeuraient invisibles.


Chaque terrasse de l’Hélicon était un foisonnement de cultures. Partout où elle l’avait pu, la main de l’homme avait planté le figuier, l’olivier et la vigne. Les fruits étaient lourds et brillants, violets, noirs ou jaunes, gorgés de sucre, à point. Des ruches occupaient les plus petits espaces et bourdonnaient d’une rumeur insistante qui se mêlait au chant des cigales. De quelque part, d’une source invisible, résonnait le fracas des outils et des voix d’hommes qui arrachaient le minerais à quelque excavation.


Le murmure de la cité s’était tu depuis longtemps. La jeune fille n’en voyait plus qu’une tâche informe à l’horizon. Elle avait laissé derrière elle les pierres et les briques. Sur la route, elle avait dépassé les derniers témoins de la civilisation des hommes, les chars à deux chevaux et les soldats cuirassés de bronze et de lames de cuir, à la tête casquée hérissée de dents et de plumets multicolores.


Dans le maquis, les moutons, les chèvres et les porcs gambadaient à leur aise. Plus haut, dans les quelques espaces ouverts de la montagne, les bergers gardaient le gros bétail. Atalante les évitait. Elle savait les sentes secrètes qui menaient sur les pistes des bêtes rouges et noires, que ce fut dans les roches ou dans les halliers où elles pullulaient. Doris, son lévrier, les arpentait aussi à l’aise, ardente à poursuivre les proies les plus rapides. L’ombre des arbres amenait de la fraîcheur dans cet air qu’on aurait cru sorti d’un four, oui, même ces arbres chétifs, tordus et desséchés par le vent et le soleil.


Un lapin pendait déjà à la ceinture d’Atalante, et un pluvier au magnifique ventre dégradé de noir et de roux vif. Mais la jeune fille voulait plus. Pourquoi pas un sanglier ou un cerf, tant que celui-ci portait encore ses gigantesques bois ? Là, ce serait assez à la hauteur des talents d’Atalante la chasseresse.


Alors qu’elle suivait finalement la piste d’un daim, un lièvre lui coupa le chemin, juste sous son nez. Les bois à sa gauche frissonnèrent sous un assaut brutal, puis soudain ils s’écartèrent et laissèrent passage à un jeune homme armé pour la chasse comme Atalante, d’une lance, d’une massue et d’un arc. Un chien le suivait, tout aussi mince et élancé que le lévrier de la jeune fille, paré de ténèbres quand celui d’Atalante revêtait le doux velouté de la pêche.


« Atalante ! Je ne t’avais pas entendue.


— Moi, si, répondit-elle, un sourire amusé sur les lèvres, et ma Doris, et tous les fauves à la ronde également. »


Une brise douce, le reliquat du fort vent d’été, s’insinuait entre les arbres de la forêt. La peau moite, humide de sueur de la jeune fille frissonna sous la caresse. Dans l’effort, ses longs cheveux sauvages s’étaient évadés du lien qui les retenait sur le haut de sa tête. Elle les renoua tout en ajoutant :


« Veux-tu que nous courions ensemble la bête ? Je suis la piste d’un daim. Ce sera plus glorieux que ton lièvre !


— Je te suis, Atalante. Montre-moi donc encore les grâces dont t’a pourvue Artémis la chasseresse. »

Ils s’élancèrent, les chiens sur leurs traces. Pendant un temps, ce ne fut que silence dans la forêt, seulement troublé par de rares murmures, lorsqu’ils indiquaient du doigt les traces des bois laissées par la bête sur les troncs des arbres, ou celle de ses sabots quand, par chance, il en avait laissées dans la terre dure et sèche jonchée d’aiguilles de pins. Les chiens reniflaient, la truffe au ras du sol.


Puis, la bête magnifique apparut. Ce fut d’abord ses bois palmés, qui émergèrent d’un foisonnement de ronciers, à la limite de la forêt. Au-delà, le regard portait loin vers le sud et même sur un coin de mer d’un bleu aveuglant. Atalante plissa les yeux en écartant doucement la branche basse d’un érable. Le soleil se réverbérait dans son feuillage et y allumait des reflets verts surnaturels qui constellaient sa vue.


Elle tourna les yeux vers Hippomène. D’un signe, il lui indiqua qu’il allait prendre la bête à revers pendant qu’elle tirerait la première flèche. Il faisait confiance à son adresse. Elle hocha la tête. Tandis qu’il s’éloignait, sans un bruit, son lévrier sur les talons, elle fit glisser un trait dans son carquois. L’élan n’avait pas bougé. Il mangeait les feuilles les plus basses d’un chêne vert. Atalante embrassa la flèche en murmurant :


« Vierge maîtresse des bois, à moi qui demeure dans tes sombres halliers, toujours fidèle chasseresse et vierge dans l’âme, soutiens le bras. »


Elle encocha la flèche et tendit lentement la corde. Le bois forcé émit un râle plaintif. Quelques secondes passèrent, immobiles. Là, Hippomène devait être en place…


Soudain, le cervidé releva brusquement la tête. Atalante lâcha son trait.


Il fusa en rasant les longues tiges folles des ronces, sans dévier, vibrant dans la lumière émeraude. Une ligne d’or. L’élan bondit et la flèche vint se planter dans son échine, à quelques pouces de sa gorge.


Un brame saisissant résonna dans la futaie, suivi d’un concert d’aboiements lorsque Hippomène lâcha son chien.


« Va, Doris ! » cria Atalante en encochant un autre trait.


Dans le même temps jaillirent d’autres fulgurances aiguës. Son camarade s’était lancé à l’assaut.

L’élan tournoya sur lui-même un instant, incertain de la voie à prendre pour sauver sa vie, avant de se ruer dans la direction opposée à celle d’Hippomène. Son flanc et son dos étaient déjà hérissés de plusieurs flèches. Atalante bondit à travers les ronces, en l’endroit le plus dégagé. Des épines lacérèrent ses cuisses, ses mollets et ses bras nus, sans l’arrêter. L’exaltation de l’hallali faisait battre son cœur à tout rompre. Elle sauta par-dessus un buisson, contourna un vieux figuier tortueux et se retrouva sur une sente, juste sur les talons d’Hippomène. Devant eux, l’élan fuyait à corps perdu, dans un grand halo de verts tendres, de verts sombres, de verts lumineux. Sa course était étrange, un peu désordonné, harcelé qu’il était par les chiens.


Atalante s’élança. Ses muscles se tendirent. Elle chercha plus loin, tout au fond de son ventre, le souffle primaire. Le sol se précipita sous ses pas. Les arbres et les fourrés denses perdirent de leur netteté autour d’elle. Des branches la giflèrent, des racines tentèrent de saisir ses chevilles. Foin de toute cela ! Elle volait. Elle rejoignit Hippomène, elle le dépassa. L’espace d’un instant, elle croisa son regard dépité, et émerveillé.


Pouvait-elle rattraper la bête ?


L’élan avait presque disparu en redescendant une sente. Elle voyait encore ses bois palmés. En gagnant une éminence, il réapparut, tout entier. Il dévalait une pente qui sinuait entre les figuiers sauvages, les chênes verts et les châtaigniers. Les chiens à ses trousses aboyaient férocement et entravaient sa course. Là, la forêt était en train de céder la place au maquis broussailleux. Le lac de Copaïs avait réapparu à leur gauche.


Atalante s’arrêta. Elle banda son arc avec soin. Elle tira.


Cette fois, la flèche trouva immédiatement sa cible et se planta dans la gorge.

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

J’espère que cela vous a plu ! La suite du récit d’Atalante et Hippomène est par ici… avec de nouvelles anecdotes historiques et mythologiques !

Vous trouverez également le roman Atalante en version papier intégrale chez votre libraire préféré. -)

Sources : Brulé, Pierre, Les femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

Crédits image en-tête : Femme grecque, artiste inconnu. Source : Oldroze.

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