Atalante, l’héroïne grecque indomptable

Bienvenue à vous par ici ! Si vous souhaitez en savoir plus sur Atalante, l’héroïne grecque incontournable et peut-être le plus célèbre personnage féminin de la mythologie grecque, vous êtes au bon endroit. Je vous invite à suivre ses aventures dans une nouvelle à lire entièrement en ligne. Chaque semaine ou presque, j’en livre un nouvel extrait.


Dans le dernier article, Atalante et son ami d’enfance Hippomène ont été touchés par un instant de grâce, ce qu’on appelle le thambos. Je vous propose de revenir sur ce concept fascinant de la pensée grecque ancienne. Ensuite, l’histoire continue !

 

Le thambos, une caresse du divin dans la pensée grecque ancienne

 

« La prière d’Hippomène laissa une étrange impression à Atalante. Au même instant, une radiance d’un vert intense, d’un vert doré, rempli de reflets merveilleux, vint de la ramure. Dans le silence profond, un battement d’ailes résonna. Ce cœur impénétrable qu’avait si bien décrit Hippomène, ce cœur farouchement gardé d’Atalante sentit glisser sur lui la caresse du divin. »

Voilà ce qu’est le thambos. C’est un sentiment qui jaillit vraiment du cœur, de manière spontanée.

Il faut préciser que la religiosité grecque est éminemment sociale. Elle sert à assurer la cohésion du groupe (de la Cité avec un grand C). Le thambos se distingue des manifestations collectives habituelles du sentiment religieux, car il est individuel et muet.


Le thambos manifeste le respect éprouvé devant la grandeur et le mystère de la création. C’est quelque chose que chacun peut encore éprouver aujourd’hui, s’il a un caractère un peu contemplatif, ce qui est mon cas. Par exemple, devant le spectacle d’un arbre majestueux. L’ombre dispensé par ses branches alors que décline la lumière. Le chant d’un oiseau invisible. Le tumultueux grondement d’un torrent. Un rayon de lune. Ou même la sensation de la chaleur sur la peau…


Pour nous, c’est peut-être juste la magie de la nature. Pour les Grecs anciens, c’était la manifestation évidente de la présence divine.


Atalante, héroïne grecque chasseresse par excellence, protégée d’Artémis, toujours au contact de la nature, de la forêt, de la montagne, à l’affût des bêtes fauves, ne pouvait pas être insensible au thambos… Et vous ?

Cette fresque vient de Pompéi, on est donc assez loin de la Grèce de notre Atalante ! Mais je trouve qu'elle exprime aussi l'idée du thambos. (Image du tweeter du site archéologique de Pompéi, @BloggingPompeii)

 

Atalante Chasseresse

 

« Je suppose que si j’essaie de t’offrir une de mes prises, tu vas m’offenser en la refusant », déclara Hippomène un peu plus tard.

Ils avaient encore chassé ensemble, du gibier plus menu cette fois, et s’en revenaient vers le palais de Schœnée avec des cailles et un coq. Atalante eut un petit sourire entendu.

« Je ne saurais accepter, tu le sais bien. Ce type de trophée ne s’échange pas entre amis. »

Hippomène marmonna quelque chose, mais la jeune fille ne comprit pas ses paroles. Ils marchaient d’un pas preste sur la voie pavée, doublant sur leur droite chariots, mulets, ânes, chargés de marchandises et de tributs pour l’anax. Des odeurs de vase et de mer les poursuivaient : il y avait des anguilles du lac de Copaïs dans ces charrois, et probablement des sardines, du thon et des anchois venus des pêches du sud. Parfois, les marchands allaient dans l’autre sens, lourdement chargés de parfums, d’huile d’olive, de vins, de céramique et d’objets de métal qui seraient vendus dans d’autres cités et en outremer, aux barbares. Aux odeurs se mêlaient l’âcreté, le piquant de la poussière que soulevaient les roues et les sabots. Le pavage n’empêchait pas l’accumulation de terre sèche dans les creux de la pierre. Les deux chiens précédaient Atalante et Hippomène en haletant, langue pendante, dans la chaleur du zénith.

« Tu sais, déclara soudain le jeune homme, à brûle-pourpoint, comme ils approchaient des portes monumentales de la cité, le mariage, ce n’est pas seulement ployer le col face à un époux. Il y a aussi le bonheur d’être à deux, le désir, le plaisir de partager la même couche. L’amour, c’est une forme d’ivresse, comme celle que tu ressens dans la chasse ou dans le sport, une ivresse du corps et de l’âme. C’est de la joie. »

Il rougit sous le regard surpris d’Atalante, mais ne baissa pas les yeux. Cette confrontation ne dura pas. Aussitôt, la jeune fille détourna la tête et répliqua, méprisante :

« De la joie ! Je ne sais pas s’il y avait de la joie pour mes camarades d’enfance, lorsqu’elles consacrèrent et quittèrent brusquement leurs osselets et leurs balles pour se retrouver le soir même dans le lit d’un homme.

— Mais elles n’ont pas pu choisir leur prétendant. Toi, Schœnée t’en laisse la possibilité. »

Atalante se retourna brusquement. Elle se ficha devant lui, les poings sur les hanches, et le transperça du regard.

« Qu’est-ce qui te prends ? Pourquoi essayes-tu de me convaincre, aujourd’hui ? D’habitude, tu me comprends, tu me soutiens. Hippomène, si je me mariais, je n’aurais plus le droit de porter l’arc et la lance. Je ne pourrais plus chasser, ni lutter, ni courir. Je ne pourrais même plus arpenter mes forêts et mes montagnes. Je serais enfermée dans le palais à m’occuper de la maisonnée, à commander à des femmes et des esclaves, à pétrir le pain, laver le linge, tisser… Voilà quel serait tout mon horizon. Tant que je reste vierge, je suis libre de faire tout ce que les hommes ont le droit de faire.

— Mais ton époux te laisserait peut-être faire tout ce que tu as envie », répondit Hippomène à voix basse.

Cette sortie irrita Atalante.

« Quel noble prince, s’il y consent ! Ainsi donc, je devrais d’après toi m’en remettre à cet espoir ? Allons donc ! La plupart des hommes qui m’affronteront demain n’auront qu’une idée en tête : me dresser ! Me civiliser ! Me faire quitter les vastes domaines d’Artémis… Et quand bien même cet époux serait ce que tu dis, tolérant envers mes désirs, la laisse serait toujours là. Il pourrait ne jamais s’en servir, il en aurait le droit. Je le saurais, à chaque instant de ma vie. Ce n’est pas être libre que de l’être sous la veille d’un fouet. »

Elle fit volte-face en lançant bien fort :

« Je renoncerai donc à cette joie dont tu me parles, que procure le sexe de l’homme à la femme. Tant pis pour moi ! »

Doris, qui s’était mis à tourner autour de sa maîtresse le temps de sa harangue, émit un aboiement bref, comme pour appuyer ses dires, puis s’élança vers la porte de la cité. Le lévrier noir d’Hippomène pencha la tête et courut à sa suite. Atalante reprit la direction de la cité, tendue. Son ami d’enfance n’avait rien répondu à cela, mais elle sentait sa présence dans son dos, et presque le souffle de sa bouche sur sa nuque. Ce devait être illusion, ce n’était rien d’autre que l’air chaud qui, incidemment, reprenait sa pesanteur lorsque le vent étésien retombait.

Atalante, héroïne grecque

 

« As-tu vu Chiron ces derniers temps ? » demanda Hippomène d’une voix neutre, bien après qu’ils eurent passé les portes de la cité.


Le remous de la foule, des commerçants qui s’en allaient vendre au palais, des paysans qui y apportaient leur tribut, des soldats qui quadrillaient la zone, des habitants, des artisans, des enfants qui jouaient aux osselets dans la poussière, des femmes qui se dirigeaient vers la rivière, leur panier sur la tête… tout ce mouvement, ces bruits, ces odeurs de sueur, de terre, d’argile, de saumure, de coriandre et de cumin, montaient à la tête. Les deux lévriers s’étaient fondus dans cette presse depuis un bon moment. Atalante ralentit le pas pour que son ami la rejoignît.


« Si tu veux savoir ce qu’il pense de cette course, non, je ne l’ai pas vu depuis que j’ai décidé de cette épreuve et que je l’ai imposée à mon père. Il ne se montre plus à moi lorsque je vais dans son val », ajouta-t-elle avec tristesse.


Elle ne demanda pas à Hippomène s’il avait plus de chance qu’elle avec le vieux centaure. Elle n’avait pas envie d’entendre que, oui, leur ancien mentor acceptait encore la présence de l’un de ses disciples à ses côtés, mais seulement le mâle, et qu’il se refusait aux regards de la parthénos parce qu’il jugeait qu’il était temps pour elle de rentrer dans le rang.


Aussi un poids glissa-t-il de ses épaules lorsque son camarade déclara :


« Moi non plus. Je me demande où il se trouve. On fait état de la présence de nombreux centaures à l’est, qui causent bien des soucis autour de Thèbes. Peut-être est-il allé se poser en médiateur là-bas. »


Ils parvenaient enfin en vue des murs imposants du palais. Les allers et venues ne cessaient pas sous les propylées de l’entrée, d’hommes, de chevaux, de chars et de charrois. Les deux lévriers attendaient leurs maîtres près de l’une des colonnes, royalement posés sur leur séant. Ils se redressèrent en agitant la queue lorsqu’Atalante et Hippomène les flattèrent.


« Il est temps pour moi de partir », annonça le jeune homme lorsqu’ils eurent pénétré dans la première cour du palais.


Atalante tourna un regard surpris vers lui.


« Tu t’en vas déjà ? Le soleil n’a même pas passé le zénith.


— J’ai à faire à Onchestos », répondit-il d’un air fuyant.


Elle ne répondit pas. Elle s’agenouilla près de Doris et se mit à lui caresser le museau d’un air indifférent, comme si cette déclaration ne pesait pas sur son cœur. Au vu des circonstances, elle avait espéré que son ami resterait au palais, jusqu’au lendemain même, et qu’il lui apporterait son soutien en vue de l’épreuve qui s’annonçait. Non, elle ne craignait nullement de faillir… Elle était fille d’Artémis, elle était Atalante chasseresse, Atalante athlète, et aucun homme au monde n’avait jamais réussi à la battre, ni à la course, ni à la lutte. C’était une autre sorte de soutien qu’elle attendait de lui, celui de l’amitié face aux critiques et aux reproches de son père et aux regards et murmures remplis de jugements des chefs des grandes familles et de tous ceux qui l’entouraient.


« Porte mes salutations à ton père, déclara-t-elle enfin, en se redressant.


— Je le ferai. »


Il sembla hésiter et elle n’osa pas lui demander s’il reviendrait le lendemain pour la soutenir lorsque les prétendants la défieraient. Finalement, il hocha la tête et se détourna pour se rendre aux écuries. Elle l’observa qui s’éloignait, stupéfaite. Ainsi, c’était tout ? Pas même un mot d’encouragement, un mot d’estime, un mot d’amitié alors qu’elle allait mener le combat pour sa liberté ?


Elle prit le chemin de sa chambre, blessée et furieuse, sans attendre qu’il reparût.

Une reconstitution de villa grecque ancienne : la Villa Kérylos. © Sophie Lloyd

Ça vous a plu ? 🙂

On se retrouve ici pour la suite des aventures d’Atalante, héroïne grecque indomptable et pour l’instant indomptée ! Le roman Atalante est également disponible en version papier intégrale en librairie.

Si vous en voulez plus, je vous propose aussi ma nouvelle complète sur la pythie de Delphes en téléchargement gratuit. 😉

En attendant, j’insiste, dites-moi si vous êtes, vous aussi, de temps en temps, sujet au thambos… Parlez-moi de vos petits instants de grâce face à la nature et aux merveilles du monde !

À bientôt !

Sources : La Civilisation grecque de François Chamoux

Crédits image en-tête : Larisa Koshkina

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