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Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie III

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez aimé le récit du bestiaire Leo et que vous avez follement envie de savoir ce qu’il est advenu de lui lors de sa rencontre avec le terrible et mystérieux lion noir. Sinon, je vous invite à découvrir les deux premiers épisodes de ce face-à-face dans mes précédents articles (partie 1 et partie 2). 😉

Notre ami gladiateur a-t-il survécu à cet affrontement ? Celui-ci n’était-il qu’un rêve… ou la sinistre réalité ? Cette fois, vous allez avoir le fin mot de cette nouvelle fantastique qui joue avec l’histoire romaine

Cette fois, je vous invite à accompagner votre lecture d’une envoûtante et mélancolique musique arménienne

Le Lion, une nouvelle fantastique qui vous invite dans l’histoire romaine…

 

Un craquement. Une douleur. Si aiguë, si atroce qu’il s’entendit hurler comme jamais encore il ne l’avait fait.

Il ouvrit les yeux sur les ténèbres de sa chambre, réveillé par son propre cri qui se prolongeait infiniment. Ses mains tremblantes se portèrent à son buste et à son ventre. Le cauchemar le poursuivait, car elles rencontrèrent un terrain de chairs molles et poisseuses, desquelles émergeaient des aspérités dures, affreusement sensibles. Le léger frissonnement de ses doigts sur ce lieu de dévastation lui arracha d’autres plaintes. Quand allait-il se réveiller ? « Diane ! Ancêtres ! » supplia-t-il. Mais ses aïeux et la figure tutélaire des bestiaires, sa Lune adorée, sa Chasseuse, restèrent muets.

« Tu es seul », murmura une voix dans l’obscurité.

Malgré le délire de souffrance qui le submergeait, Massi vit une silhouette se découper dans la faible clarté lunaire. C’était celle d’un géant, tel que lui, à la peau d’ébène. Deux yeux en amande, brillant comme des joyaux, rejetaient le visage dans l’ombre. Une chevelure hirsute, une véritable couronne d’or noir, entourait la tête. L’homme sourit et dévoila une dentition carnassière.

« Nul ne t’entendra mourir. »

Il jeta un regard entendu vers Artole qui n’avait pas bougé. Au supplice, Massi vit son ami s’agiter dans son sommeil, puis lui tourner le dos. « Mais tu reviendras et, je te le jure, tu souffriras mille fois ma douleur. »

Massi avait perdu la force de gémir. Ses yeux se brouillèrent. Tandis que la vision de l’individu s’estompait, il perdit connaissance.

 

Il retrouva ses sens dans un brasier de perceptions inconnues. Les douleurs avaient changé. Elles dansaient désormais avec grâce dans ses chairs martyrisées, comme des nymphes enflammées traçant des sillons de cendres dans l’herbe tendre. Elles allaient en lui, elles tourbillonnaient, elles creusaient, des entrailles jusqu’à la gorge, abîmant et desséchant tout.

Il aurait tué pour une simple gorgée d’eau.

Un râle profond lui échappa. La pénombre l’entourait. Il bascula sur le ventre, certain d’avoir senti non loin une bouffée de fraîcheur. Le mouvement l’ébranla tout entier et il rugit comme une bête, incapable de réfléchir ou de penser au-delà de sa souffrance. Puis il rampa, grelottant, trempé d’une suée abondante aux relents infects. Lorsqu’il parvint à la source pure, parfumée, enivrante, il dut mordre au travers d’une pellicule qui, d’abord, résista. Lorsqu’elle céda, le breuvage afflua, coula dans sa gorge et apaisa les brûlures. La source se débattit, protesta d’abord, puis supplia dans l’étreinte d’acier des bras de Massi. Le doux gargouillis de l’eau vive joua sur fond de hurlements et de craquements, mais le tueur de fauves était ivre.

Puis le nectar se tarit et le silence se fit. Un voile se leva. Quoiqu’il fît toujours nuit et qu’aucune lumière n’éclairât les lieux, Massi vit comme en plein jour. Il vit sous lui Artole. Il vit son frère gisant sur la paillasse, les yeux révulsés et les membres disloqués. La chair privée de vie était grise, excepté dans le cou, où une plaie noire béait. Du jeune homme s’échappait un parfum suave qui frappa les narines de Massi. Il se mit debout brusquement, muet d’horreur.

Une sensation de force et de puissance l’habitait. Sa chemise de toile était lacérée par les griffes. Du lion noir ? De l’homme à la crinière ? Qu’était ce monstre ? Et qu’était-il devenu, lui ? Son ventre et son buste, un instant auparavant déchiquetés, étaient intacts. Il y porta des mains tremblantes avant de s’agripper la tête, épouvanté.

Lorsque la voix retentit, il tressaillit.

« Bienvenue aux Enfers, mon enfant. »

Le jeune homme se retourna. À travers la fenêtre, dont les barreaux de métal avaient été tordus, il vit une silhouette perchée sur le mur d’enceinte du ludus. Il reconnut sans peine l’homme à la crinière noire. Le monstre le regardait, bras croisés, et un large sourire blanc fendait son visage en deux. Il ne portait qu’une tunique de cuir rapiécée. Ses muscles puissants saillaient en accrochant les reflets du clair de lune.

« Je te l’avais promis. Contemple ta solitude. Elle complétera la mienne, que je te dois. »

Massi le vit à peine disparaître. Un bond, et il n’était plus là. La terreur s’estompait déjà. Étouffé par le chagrin, le jeune homme se tourna vers son meilleur ami. Il tomba à genoux, la tête dans les mains.

« Artole ! supplia-t-il, sanglotant. Artole ! »

L’esprit de son frère s’en allait rejoindre les mânes de ses ancêtres. Et Massi, des larmes de sang sur les joues, le regardait s’éloigner.

*

Le lion noir, couché dans les herbes hautes, pleurait silencieusement.

Je t’ai vengé, mon frère. Mais, ce soir, je crois que je t’ai aussi trahi.

Au-dessus de sa tête, la lune jouait, solitaire.

 

Le Lion, un récit fantastique et antique… avec des vampires

 

J’espère que cette nouvelle fantastique qui joue avec l’histoire romaine vous aura plu !

Vous aurez probablement compris que le lion blanc et le lion noir étaient en réalité des vampires et que le pauvre Massi les a suivis dans ce destin cruel.

Pour la petite histoire, j’ai fait jouer cette nouvelle en tant que MJ à l’un de mes joueurs (coucou Sylvain !). J’étais maîtresse de jeu au JDR Dark Ages, l’Âge des Ténèbres. Normalement, ce jeu de rôle s’inscrit dans le contexte du Moyen Âge. Je l’avais déplacé dans l’Antiquité romaine, qui est l’une de mes périodes historiques préférées.

Du jeu de rôle à la plume (et inversement !), il n’y a qu’un pas que j’ai allégrement passer, et plus d’une fois. 😉

Si cette nouvelle vous a plu, vous aimerez aussi Le Dragon Blanc de Dacie, plus courte, dans laquelle j’explore le personnage d’un autre immortel aux multiples facettes. Vous en saurez plus en parcourant mes publications.

Je vous dis à la semaine prochaine pour une autre lecture ! Cette fois-ci, je vous emmènerai en Grèce antique… 😉

Crédits images : Caroline Sattler

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie II

Bienvenue par ici, chère lectrice et cher lecteur !
La semaine dernière, je vous ai proposé le début d’une nouvelle de fantastique antique qui prend place dans l’Empire romaine, plus précisément à Carthage, en Afrique du nord. Et si nous allions voir comment se porte le bestiaire Massi, surnommé Leo, célébrité parmi les gladiateurs de l’arène ?
C’est parti ! Bonne lecture à vous ! (Avec toujours une bonne musique d’ambiance romaine !)

Le Lion – Partie II

Massi marchait aussi vite qu’il le pouvait dans les rues silencieuses. Artole était affalé en travers de ses épaules et ponctuait régulièrement les pas de son ami d’un hoquet parfumé. Les vins ne l’avaient pas vaincu, mais encore fallait-il passer l’épreuve du feu des liqueurs et des alcools forts servis en fin de soirée ! Nombre de patriciens dormiraient dans leurs humeurs cette nuit…

Les pieds nus de Massi allaient sans bruit sur le sol pavé des rues de Carthage. La pleine lune lui était une compagne complice. Son ombre le précédait comme pour éclairer son chemin. Pourtant, l’astre amical ne levait pas les angoisses qui l’assaillaient. Le chuchotis qui l’avait pris en aparté sur la terrasse… Si Artole n’avait rien entendu, lui l’avait perçu, dansant sur le fil de ses nerfs. Un murmure qui grondait… Un rugissement étouffé… La menace d’un lion…

Massi pressa le pas en remontant la grande rue qui menait jusqu’au ludus. Le lion, le lion… Toujours le lion ! Comme si la bête qu’il avait abattue venait lui souffler au visage sa promesse de vengeance. Entre ces félins et lui existait une longue histoire d’amour et de haine. Jadis, alors qu’il n’avait que six ans, une lionne réputée folle et vicieuse, Bacchée, avait tué son père dans l’arène. Massi se souvenait du corps paternel dont les viscères traînaient à sa suite dans le sable blanc… La Bacchante fascinait son père, tout comme Apollon, le lion blanc, continuait par-delà la mort à fasciner Massi. Qui était la proie, qui était le fauve, dans ce jeu cruel ? Et qui gagnait lorsque la mort tranchait le dernier lien ?

Tu ne gagneras pas, toi.

De saisissement, Massi faillit lâcher Artole. Il ne le rattrapa que de justesse, arrachant un hoquet au rétiaire qui se répandit en vomissures sur son épaule. Était-ce lui ? Était-ce sa Némésis, qui venait à lui pour venger le lion blanc ? Massi se mit à courir, le cœur trépidant. Une ombre gigantesque talonnait sa fuite. La silhouette sombre du ludus grandissait au bout de l’avenue tandis que les longues foulées du jeune homme avalaient la distance. L’ombre ne disparut qu’au dernier moment, lorsqu’il s’arrêta devant les grandes portes fermées. Un rire sarcastique résonna dans sa tête. Affolé, Massi frappa sur le bois encore et encore, jusqu’à s’en meurtrir le poing. À chaque coup, la tête d’Artole ballottait sur son épaule comme un fruit mou.

Mosaïque de Zliten.

Un garde à moitié endormi ouvrit la poterne. Le bestiaire le bouscula, traversa la grande cour et se rua jusqu’à la cellule qu’il partageait avec Artole. Il fit basculer le gladiateur par-dessus son épaule et le jeta sur une paillasse. Puis, le souffle court, étreint par la peur, il se plaqua contre un des murs. Ses yeux ne distinguèrent que les contours familiers des rares objets qui constituaient depuis des années son univers. Un rai de lune, qui traversait la fenêtre barrée de métal, en épousait les formes. Tout le reste était noyé dans l’obscurité. Le dos collé à la paroi de terre, Massi se laissa lentement tomber sur les talons. À tâtons, il chercha la chandelle entre les deux lits jumeaux. À un mètre de lui, un grognement le fit sursauter. Sur sa couche, Artole remuait. Le silence se réinstalla ensuite, lourd, sans que le Germain se réveillât.

Le cœur de Massi commençait à retrouver un rythme normal. Ses doigts tremblaient encore un peu lorsqu’il fit surgir la lumière. La flamme jaune n’éclaira pas grand-chose, mais elle lui apporta le réconfort en lui laissant deviner les aspérités du quotidien. Les lits n’étaient que des paillasses posées à même le sol. Un tabouret, recouvert de linge qui empestait la sueur sèche, et une bassine d’eau stagnante constituaient le reste du mobilier. Cette pauvreté coutumière, pour la première fois, rassura Massi. Il laissa échapper un rire stupide. L’idée d’avoir couru jusqu’ici comme un malheureux poursuivi par tous les Enfers lui fit secouer la tête. Et le regard hébété du portier ! Ne l’avait-il pas cru possédé ?

Quelle illusion d’épouvante son esprit fatigué n’avait-il pas inventée ? Il était plus que temps qu’il dormît. Le lanista leur avait accordé un répit pour répondre à l’invitation de la matrone mais, le lendemain, les entraînements reprendraient.

Ses admirateurs transis, qui couvraient certains murs de Carthage de graffitis à la gloire de Leo, auraient été bien dépités s’ils avaient vu leur héros prendre la fuite face à des ombres.

Une nouvelle de fantastique antique…

Il en rêvait encore.

Apollon, le lion blanc, entra lentement dans l’arène, calme et solennel au milieu des bonds impatients de ses congénères. Puis il s’arrêta sous l’ombre du dais qui protégeait les gradins du soleil. Il ne rugit pas. Dignement assis sur son séant, il se contenta de regarder autour de lui. Les spectateurs en hurlèrent d’indignation. Dans la pénombre, dans l’éblouissement de l’astre en majesté, ils le distinguaient mal, ils n’en devinaient que les contours vagues. C’était intolérable !

À lui d’agir pour amener la bête fauve dans la lumière. Mais lorsque Massi s’avança vers le lion blanc, celui-ci se contenta de tourner la tête et de le regarder.

Crispé, le bestiaire s’agita sur sa paillasse. Non… plus revoir cela…

Regarde, murmura une voix hostile.

Carnage. Le pelage sans tache était maculé de sang et le ventre ouvert laissait échapper les entrailles. La tête, renversée vers l’arrière, dardait sur le vainqueur, sur le bourreau, un regard transparent. La souffrance, le désespoir, mais aussi le regret et, que Diane l’explique à Massi, le pardon.

Le jeune homme gémit dans son sommeil.

Un lion noir tournait autour de lui, de cette démarche feutrée particulière aux félins, patte levée l’une après l’autre, gracieuse et sûre. Tu me suivais donc bien, songea Massi, à la fois épouvanté et subjugué. Le regard lourd de colère réduisait à rien ses six pieds de haut ; cela faisait des jours qu’il l’oppressait. C’était donc arrivé.

Je n’ai pas peur, dit-il, parce que, en bon chasseur de fauves, il avait appris qu’il fallait mentir aux prédateurs. Mais aucun son ne sortit de sa gorge et l’autre ricana. Sa large gueule s’étira en un rictus impossible, monstrueux, qui dévoila une dentition effroyable. Massi, incrédule, ne put repousser l’image de cette mâchoire se refermant sur sa gorge.

Mon frère ! Comment as-tu pu laisser cette pitoyable créature te faire ça ? Toi, si beau, si fort ! Immortel ! Vois ! Vois, toi qui aimais les humains, ce qu’ils t’ont fait ! Pourquoi l’avoir épargné ?

Je ne l’épargnerai pas, moi.

Le regard haineux que le félin lança à Massi brisa la transe du jeune homme. Son instinct de bestiaire était éprouvé par des années de confrontation avec les fauves et il fit un pas lent en arrière. Pourtant, il ne vit rien venir. Une masse le percuta et lui coupa le souffle.

Je vous laisse sur cet affreux teasing… La suite de l’affrontement (rêvé ?) entre Massi et le lion noir se trouve par ici. 😉 Vous y découvrirez le fin mot de cette nouvelle de fantastique antique qui plonge dans l’ambiance carthaginoise romaine !

Merci à enriquelopezgarre pour la photo d’en-tête. 🙂

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie I

Comme promis, voici une nouvelle lecture rien que pour vous ! Cette fois, je vous offre une courte nouvelle fantastique à lire en ligne dans son intégralité. Elle va vous plonger en pleine Antiquité romaine, une de mes périodes de prédilection. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur cette période de notre histoire, qui est fascinante à bien des égards.

Comme elle est assez longue, je vous la proposerai en deux ou trois fois dans les prochaines semaines. 😉

(Pssst… si vous avez envie de la lire en musique, je vous conseille la BO de la série Rome !)

Une courte nouvelle fantastique à lire pour en apprendre plus sur l’Antiquité romaine

Un héros de la Carthage romaine

Pour la petite histoire, j’ai été maître de jeu de rôle pour des amis pendant quelques années. Je les faisais jouer en plein IIe siècle après J.-C., sous l’empereur romain Hadrien. Cette nouvelle relate ce qu’on appelle le background de l’un de mes joueurs (merci Sylvain !).

Le background, c’est l’histoire du personnage tel qu’elle est au moment où le joueur commence à jouer. Vous allez donc découvrir le superbe bestiaire Leo, alias Massi, héros de l’arène dans la Carthage antique.

Gladiateurs et bestiaires

Un bestiaire est un peu comme un gladiateur, si ce n’est que ces derniers affrontent des animaux sauvages, et non leurs semblables. Cette profession de l’arène est jugée moins noble, malgré tout le danger qui lui est attaché. On considère alors qu’il est beaucoup plus honorable de se battre contre des hommes que contre des animaux. Cela n’empêche pas les Romains de raffoler de ce type de spectacles. Les fauves de toutes sortes, les fameux africanae (dans lesquels on retrouve des éléphants, des lions, des ours, des panthères, des autruches…) sont décimés dans les arènes de l’Empire.

Mosaïque romaine – IIe siècle – Villa romaine de Nennig (Sarre)

Dans la nouvelle, il sera aussi question d’un rétiaire. C’est un type de gladiateurs, comme le thrace, le secutor, l’hoplomaque, etc. Le rétiaire combat avec un filet, un trident et un poignard. Il ne porte pour se protéger qu’un brassard et une épaulière et est formé aux tactiques d’évitement.

La vie dans le ludus

Les gladiateurs de toutes sortes vivent au ludus. S’ils sont esclaves, ils sont la propriété du lanista. Quelquefois, des hommes libres se lient par contrat pour se produire dans l’arène.

Je terminerai cette petite mise en contexte avec cette citation qu’on retrouve souvent dans les épitaphes des gladiateurs : « Celui qui perd, celui-là meurt. » Toutefois, ma nouvelle va vous montrer que d’autres destins peuvent se présenter…

Bonne lecture !

Le Lion

Deux lions couraient dans les herbes hautes. L’un était noir. Noir comme l’encre qui coule sur le papyrus, noir comme l’onyx qui orne la beauté des matrones. L’autre était blanc. Blanc comme l’albâtre des marbres honorant les dieux, blanc comme la toge virile des hommes parvenus à l’âge adulte.

La lune jouait avec ces lions. Tantôt, elle les nimbait de sa clarté et accentuait le hiatus de leurs couleurs. Tantôt, elle s’effaçait derrière les nuages et les ténèbres les engloutissaient.

Bientôt, le lion noir s’affala aux pieds d’un acacia. Il se vautra langoureusement dans la poussière, mêlée aux débris de gousses jaunes tombées de l’arbre en fleurs. Un râle bienheureux lui échappa.

— N’est-ce pas merveilleux, mon frère ?

Le lion blanc, la tête tournée vers le nord, contemplait la nuit. Une fois encore, à la faveur d’une trouée dans les nuées, Diane reparut. Le lion voyait loin derrière les étendues sauvages et désertées par la civilisation. Là-bas, tout là-bas vers la mer, une cité fleurissait et il en percevait les échos. Les hommes, gibier mais aussi prédateurs. Il était des leurs, jadis.

Le lion noir se releva et secoua sa crinière d’un air mécontent.

— Fous, inconséquents, éphémères. Et orgueilleux dans leur certitude de dominer ce monde. Ils ne sont qu’un vivier dans lequel puiser pour se nourrir. Rien d’autre.
— Jamais plus je ne m’attaquerai à eux. Tu le sais. J’ai changé.
— Eh bien, tu es meilleur qu’eux ! Ils chassent les lions. Ils descendent toujours plus loin au sud et ils capturent toutes les bêtes qu’ils trouvent pour les faire s’entre-tuer ou les massacrer dans leurs arènes. Même les antilopes ! Même les macaques ! Et ils ne s’épargnent pas entre eux. Tes humains, mon frère. Les voilà, tes humains, dans toute leur sagesse et leur bravoure.

Le lion blanc releva la tête et huma l’air. La douceur de cette nuit d’été était incomparable. En réponse à son compagnon, sa pensée fut paisible.

— Nous sommes tous des monstres.

*

Massi contemplait la mer, accoudé à la balustrade de la terrasse. Derrière lui, dans la villa romaine, la fête battait son plein.
Les invités, tous des notables carthaginois, les avaient dans la première heure pressés de toutes parts, lui et son ami Artole, dans l’arène Leo le bestiaire et Narcisse le gladiateur. La maîtresse de maison avait fait d’eux son attraction. Cela faisait des mois qu’elle réclamait au lanista le prêt pour une soirée de quelques-uns de ses meilleurs combattants.

La vedette, c’était Narcisse le rétiaire, le tueur d’hommes. Pour le public, massacrer des animaux sans intelligence, comme le faisait Massi, n’avait rien de bien glorieux. Le bestiaire n’était là que le faire-valoir de son ami. Il plaisait quand même, car lui aussi faisait couler le sang et lui aussi risquait sa vie. Comme cela aurait été excitant de le voir un jour encorné par un buffle ! Et puis, il y avait l’étrangeté de ce duo dont les composantes se mettaient mutuellement en valeur : Narcisse, le blond Germain à la silhouette de danseur, et Leo le colosse, dont les muscles frémissaient sous la peau d’un noir d’ébène. Ces deux hommes, qu’ils méprisaient tout en les admirant, les patriciens de Carthage voulaient les voir, les interroger, les toucher. Ils voulaient les respirer et sentir cette odeur de sang et de mort qui émanaient d’eux en relents imaginaires.

Leur curiosité assouvie, ils étaient passés à d’autres plaisirs. Massi et Artole s’étaient réfugiés sur la terrasse désertée de la villa. La lune pleine projetait leurs ombres floues sur la marqueterie de marbre. Ses segments de couleurs s’agençaient superbement pour représenter des chevaux en pleine course et des conducteurs de chars dressés derrière eux, le fouet levé. Le marbre, les soieries, les coupes sculptées, tant de luxes dont on n’avait pas idée, au ludus

« Par les Enfers, Massi, déride-toi ! Profite de cette manne ! Des plats à se bâfrer, des vins de toutes les provinces de Rome et des femmes dont les tétons débordent presque du corsage quand elles nous voient ! On ne va pas rester là à regarder les vagues comme si on avait envie de s’y jeter !
— Je n’y pensais pas » rétorqua Massi en jetant à son ami un regard scrutateur.

Non, Artole n’avait pas abusé tant que cela de ces vins dont il vantait les mérites. Coupés d’eau comme les aimaient les Romains, ils n’auraient pas suffi à enivrer un pareil habitué des tripots de Carthage. En dépit de sa petite taille et de sa silhouette gracile, Artole buvait comme il se battait dans l’arène – en homme.

« Laisse-moi deviner, railla le gladiateur. Le lion hante encore ta cervelle remplie des chimères de tes ancêtres. Un esprit, peut-être ? Pluton t’épargne, pauvre vieux, tu aurais irrité les mânes de la tribu des lions en tailladant un de leurs chatons ? »

Apollon, le lion blanc. La créature la plus belle que Massi eût jamais vue. Son souvenir ne le quittait plus. Du chanfrein à la queue, de la crinière à la croupe, toute la posture de l’animal était celle d’un souverain. Si altière, si majestueuse… Mais à la manière d’un roi déchu. Car Apollon était maigre et famélique. Sa couleur, blanche comme la lune, parlait de malédiction. Une telle marque ne pouvait induire que malheur ou félicité, tout le monde le savait. Massi avait planté sa dague dans le flanc de l’animal avant de le lacérer de coups : on ne pouvait guère parler de bonne fortune pour le malheureux félin.

C’était son travail, après tout. Tuer les bêtes qui entraient dans l’arène, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Il y avait gagné son surnom de Leo. Le lion blanc n’était qu’une victime parmi de nombreuses autres. Pourquoi obsédait-il Massi ? Quel remords ridicule…

L’angoisse le cueillait parfois au cœur de la nuit, à la sortie d’un cauchemar où le jeune homme s’engluait comme dans une poix bien réelle. Ce soir-là, il la sentait encore flotter dans l’air, menaçante et presque extérieure à lui-même.

« Moque-toi, Artole. Moque-toi des esprits. Il se pourrait que tu le regrettes un jour. Même un barbare du nord comme toi devrait prendre garde au courroux de ceux qui sont morts. »

Le blond Germain eut un superbe sourire, l’un de ceux qui plaisaient tant aux femmes, surtout lorsqu’ils naissaient après le passage du couteau sur la gorge du vaincu.

« Les esprits existent au nord mais, moi, je ne les crains pas. Je ne crois qu’à une chose : la loi de l’arène. Et j’ai toujours la tête à l’endroit où sont mes pieds. Tu devrais faire de même, Massi ! Prends garde à ce que le souvenir d’une carcasse pourrissante ne vienne te hanter à ton prochain combat. Je te préviens encore, mais tu le sais : celui qui perd, celui-là meurt. »

Son ami acquiesçait lorsqu’un murmure venu de la mer le fit frissonner.

Pas toujours.

J’espère que cette première partie vous aura plu ! L’obsession de Massi pour le Lion Blanc est-elle justifiée ? Ses mânes lui jouent-ils des tours ? Et, au fait… avez-vous deviné ce que sont le lion noir et le lion blanc ?

La réponse mercredi prochain avec la suite de cette courte nouvelle fantastique à lire en ligne !

 

Merci à Alexandra pour la superbe photo d’en-tête. 🙂