Lisez les premières pages de La Faune…

Couverture de La Faune de Marie Tétart

La Faune – Une ballade poétique

Emboîtez le pas à Frieda la conteuse…

« Aucun souvenir ne va au-delà de celui-ci, tu le sais.

Certes, il m’arrive d’avoir des réminiscences de doigts plus virils que les miens sur les cordes de ma lyre. Il m’arrive de sentir la rugosité d’une barbe de trois jours contre mon front, mêlée à une odeur fauve qui m’évoque toujours la tendresse. Quelquefois, j’entends résonner à mes oreilles une voix grave et mélodieuse, aussi inspiratrice de terreur que de joie tandis que les contes se succèdent. Cependant, ainsi mêlés dans la confusion de ma mémoire d’enfant, les souvenirs s’unissent et se désassemblent, fusionnent puis se fragmentent, se délitent enfin. Il ne reste alors que cette sensation que l’on ressent quelquefois au réveil, lorsque l’on tente de retenir les écheveaux d’un rêve qui s’évanouit déjà. Autant essayer d’attraper la lumière du soleil à pleines mains.

Cela est risible, tu ne trouves pas ? Nous sommes censés conserver la mémoire de toutes choses, nous, les leith. Aucun fait ne peut nous échapper, la trame du monde et de l’histoire nous est révélée, nous savons et nous ressentons tout, jusqu’au cœur de chaque être qui foule cette terre. Du moins le dit-on. Qu’en penses-tu, Niklaus, mon frère ? Sommes-nous si puissants ? Comprends-tu la crainte de ceux qui nous haïssent, nous traquent, nous anéantissent ? Ce jour-là, je n’ai ressenti que la fragilité de ma condition d’enfant.

Les flammes s’élevaient dans notre dos. Elles étaient déjà loin, pourtant je sentais toute l’intensité de leur morsure. Cette haleine chaude soufflait derrière nous et nous poussait en avant, toujours plus vite. J’étais une ombre qui courait dans les ruelles obscures, un chat qui se sauvait, apeuré par le feu, un rat tremblant de terreur alors que la mort le troussait. Les silhouettes des toits pentus de la ville se dessinaient dans la clarté lunaire et des étoiles froides luisaient au firmament. Cette nuit aurait été spectrale sans l’incendie qui rugissait derrière nous. Niklaus, que j’avais peur ! Je ne reconnaissais pas nos nuées familières, les éclats ardents brouillaient mes sens, les cris de haine des gens qui hurlaient au loin m’accaparaient. Je vacillais, je trébuchais sur les pavés, je t’implorais, laisse-moi m’arrêter, accorde-moi le repos.

Du fond de l’oubli, ton écho me revient…

***

Non, Frieda ! Il ne faut pas s’arrêter. Il ne faut pas renoncer, jamais !

Ton injonction est un cri puissant. Mes cheveux se dressent sur ma nuque, je me relève et réajuste la lyre trop grande dans mon dos. Je ne te décevrai pas, mon frère.

Les maisons se penchent au-dessus de nous. Cette rue-là mène à la sortie de la ville, nous n’en sommes plus si loin. Les poumons en feu, j’aperçois bientôt les pointes crénelées de la muraille qui surgissent au-dessus des toits. Je gémis. Comment passerons-nous cet obstacle, Niklaus ?

Chut… Écoute. Nous ne sommes pas seuls.

Nous nous arrêtons enfin, à l’affût. Ma respiration est sifflante et je pose la main sur mon cœur pour en calmer les battements affolés. La tête me tourne un instant, pas assez pourtant pour oblitérer cette sensation soudaine, diffuse, si familière et pourtant si différente.

La résonance.

Oui. Comme pour toi et moi, Niklaus. L’air frémit autour de moi, il porte en lui une présence qui n’est pas la nôtre. Je me redresse, je ferme les yeux, je respire cet autre si proche. La cacophonie de l’horreur qui se perpètre derrière nous me l’avait masqué. Il est là et il a peur. Comme moi.

Mais tu me guides, comme toujours. Tu me prends la main et me mènes dans les ruelles adjacentes. Ce lacis sinueux empeste la crasse citadine, celle de l’urine et de la cendre, des déchets qui pourrissent dans les cours, des pauvres bêtes qu’on entasse dans des réduits mal aérés. Les respirations régulières m’assaillent un instant, mais tu ne te laisses pas distraire. Ensemble, nous suivons la Résonance, ce fil d’argent crépitant de peur et de larmes.

Non ! Ne me faites pas de mal !

Il se cache derrière de grands cageots remplis de courges, de toute taille et de toute forme. Il est recroquevillé sur lui-même, la tête enfouie entre ses mains. Bien sûr, il tremble bien plus que moi. Il est seul, lui. Il n’y a pas de grand frère près de lui. Il lève ses yeux vers nous : ils sont grands et très bleus dans l’obscurité. Des boucles brunes dépenaillées entourent son visage aux joues creuses. Mon cœur se serre, il se tord, comme à chaque fois.

« Vous allez les attirer ici, murmure-t-il, hagard. Ils vont me trouver. »

Sa bouche chuchote, mais son esprit hurle de peur. Là, si proche, il me fait mal. Je me mords les lèvres. Tu es là et tu m’encourages.

Ils sont trop occupés pour s’occuper de toi. Je m’appelle Frieda et c’est mon frère, Niklaus. Et toi ? C’est quoi, ton nom ?

Il ouvre de grands yeux abasourdis. Le bleu polaire de son regard me captive. Il est comme ces jours d’hiver où le vent charrie la neige entre les arbres nus de la forêt, tout de bleu, de gris et de blanc. Je me sens aspirée et, comme dans un rêve, ma main se tend vers le garçon. Sa peur reflue, la joie malsaine des autres au loin s’atténue, le monde s’éloigne un instant tandis que ses doigts enserrent les miens. Il ne reste que moi, lui, et ton ombre bienveillante sur nous.

Il se lève. Il est un peu plus petit que moi, mais je l’estime de mon âge, dix ans, pas davantage. Il est vêtu de haillons informes qui ne masquent pas la fragilité des poignets et la chétivité des épaules. Ses pieds nus plongent dans la fange du ruisseau. J’ai honte soudain de ma veste de daim et de mes braies larges si agréables à porter dans la marche. Il lâche ma main et baisse les yeux.

Dimitri.

Les clameurs au loin reprennent. Le feu ne danse plus si haut dans les nuées. Il ne faut pas rester.

Dimitri, on doit s’en aller. Ils n’ont pas encore remarqué, mais bientôt… quand ils en auront fini…

Le chagrin fait vaciller ma pensée, mais je le rejette. Je refuse cette douleur, je la renie. Si je la laisse faire, elle me terrassera.

Tu connais un passage qui permet de quitter Volsei ?

Le garçon écoute avec crainte, la tête penchée et les bras enserrés autour de la poitrine. Il hoche enfin la tête.

Il y a plein d’issues qui mènent dans la montagne. C’est facile… Il relève la tête d’un coup. L’angoisse sur ses traits est perceptible. Tous les deux ? Toi et ton frère ?

Bien sûr, toi et moi, Niklaus. Ensemble, pour toujours. Je hoche la tête.

Montre-moi.

Nous gravissons le sentier montagneux, si haut que Volsei, en contrebas, devient un refuge de poupée. Les flammes l’irradient encore en son cœur comme une étincelle de briquet. Elles s’éteindront bientôt et nous serons loin. Ils ne sentiront pas la Résonance.

Ma main trouve celle de Dimitri. Il regarde la ville d’un air abasourdi. Son incrédulité oblitère en lui tout soulagement. Pour l’instant. Il ne mourra pas, pas maintenant, et moi non plus. Cette pensée me remplit d’une satisfaction triste. Tu m’enserres alors, serein et aimant. Là, sous les frondaisons chargées d’un prunelier, je m’abandonne à cette étreinte, je laisse se creuser ma poitrine et affluer les larmes. Tu es là, et rien ni personne ne nous séparera. »

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À PROPOS DE L'AUTEURE

Je suis Marie, passionnée d'antiquité et de mythologie grecque depuis l'enfance. J'ai acquis un gros bagage dans ce domaine grâce à mes lectures, innombrables, sur le sujet : ma bibliothèque compte plusieurs centaines d'ouvrages, sources antiques et essais historiques traitant de nombreux aspects de ces périodes anciennes.

Je suis également diplômée d'histoire ancienne et médiévale (Maîtrise, Paris IV Sorbonne). J'ai notamment travaillé sur l'antiquité tardive, le Bas Empire romain et la romanisation des peuples germaniques.

Je suis l'auteure de plusieurs romans et nouvelles, dont Atalante, qui réinterprètent et revisitent la mythologie grecque et l'antiquité.

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