Atalante
Une novella mythologique
Son nom résonnait dans tout le palais.
« Atalante ! »
Il était amené par les vents étésiens qui rafraîchissaient l’ardeur torride de la saison chaude. Il était porté partout et cette brise légère et caressante faisait aussi frissonner le duvet velouté des peaux moites de sueur.
« Atalante ! »
Il palpitait le long des murs, rebondissant durement d’une pierre à l’autre, ces belles pierres de calcaire gris-bleu arrachées au mont Parnasse. Il imprégnait chaque brique d’argile crue, il les traversait, il cherchait sa cible.
« Atalante ! »
Il avait des accents mâles, c’était la voix de l’anax Schœnée, le prince. Et des notes plus minces, plus flûtées, plus douces, c’était les appels des femmes et, surtout, de Baléria, la nourrice, qui le scandait encore.
« Atalante ! »
Et Atalante faisait la sourde oreille.
Elle avait chaussé ses nébrides, ses bottes souples en peau de faon, et elle marchait sans un bruit sur les mosaïques qui la menaient de sa chambre au mégaron, puis aux antichambres. Les esclaves et les domestiques la regardaient passer. Lorsqu’ils quittaient son champ de vision, elle entendait le froufroutement d’une robe et le glissement pressé d’un pied sur le sol. L’un d’eux partait prévenir le prince. Atalante s’en allait encore ! Elle portait le chitôn court de la chasseresse, en lin plissé, qui laissait libre l’un de ses seins afin que le tissu n’entravât pas ses mouvements. Elle avait le carquois d’ivoire en bandoulière, les javelots hérissaient son dos, l’arc ceignait sa hanche. Ses longs cheveux étaient relevés au-dessus de sa tête, au-dessus de ses yeux d’épervier à l’affût !
Eh bien ! Était-ce si surprenant ?
Ils l’acculèrent dans la seconde cour, juste après qu’elle eût passé le porche à colonnes. Trop tard pour atteindre les propylées entre lesquels vibrait l’appel du dehors. Schœnée la rattrapa de sa voix tonnante :
« Atalante ! »
Les femmes de la jeune fille couraient pour la rejoindre, mais le moyen d’imposer cela à son glorieux père ? Certes, il était encore assez athlétique pour la suivre sur de nombreuses foulées, mais se donner en spectacle de la sorte l’aurait ulcéré. Et sous les yeux de toute la maisonnée ! Des soldats qui vaquaient à la garde, tout armés de bronze. Des fonctionnaires rassemblés là pour recevoir les contributions, le blé, l’huile, le vin, et des paysans venus les apporter. Des artisans et des esclaves qui façonnaient le bronze en lingots, ou lissaient l’argile au tour pour en faire des céramiques, ou fabriquaient chars et roues dans leurs ateliers.
Elle s’arrêta donc avant d’avoir franchi l’entrée monumentale et se retourna pour lui faire face. Les énormes blocs de pierre de la forteresse dans laquelle nichait le palais lui coupaient toute perspective. La base des murs était en maçonnerie, le reste en briques crues. Au-dessus du linteau de la grande porte, un grand relief monolithe en pierre grise occupait le triangle de décharge. Il représentait deux lions affrontés dont les pattes antérieures s’appuyaient l’une sur l’autre.
« Tu pars encore ! »
Il était grand, son père, le prince Schœnée, fils d’Athamas à la divine lignée. De sa tunique courte émergeaient de longues jambes musclées et hâlées, qui avaient arpenté bien des contrées et des champs de bataille. Il dardait sur elle un regard de faucon, en croisant sur son torse des bras enserrés de bracelets d’or, d’argent et de cuir, que les muscles voulaient faire voler en éclats. Quel indice accusait l’âge sur ses traits féroces, si ce n’était un léger relâché des joues, quelques rides au coin des yeux et de longues mèches grises dans la chevelure brune ?
« Je vais chasser », répondit Atalante d’un ton plat.
Il détailla sa tenue tandis que les femmes s’esquivaient, que les gardes et les artisans regardaient ailleurs, que les fonctionnaires et les paysans retournaient au comptage des herbes aromatiques, du miel, des épices. Nul n’avait envie de se trouver entre ces deux-là quand ils prenaient leurs allures de grands fauves. C’est que la fille ressemblait au père, elle le savait : tout en puissance et en orgueil, de la tête aux pieds.
« Nous avions convenu de discuter des modalités de cette course que tu as choisie comme épreuve, répliqua Schœné d’une voix contenue. Puisque, enfin, tu as mis des conditions à la possibilité d’une union !
— Tu ne m’en laisses guère le choix, père. Je ne veux pas me marier, tu le sais. Avec cette épreuve, tu constateras que ma volonté vaut bien la tienne.
— Nous ne reprendrons pas cette discussion, tout a été dit ! Tu ne peux pas rester parthenos plus longtemps. Que deviendra mon nom si je meurs sans descendance ? Qui honorera ma mémoire, celle de mon père et de mes ancêtres ? Qui fera chanter les aèdes lors des banquets ? Et mon palais, et ma principauté, entre quelles mains échoueront-ils ? Il faut que tu aies un fils ! J’ai renoncé aux plus beaux partis qui se présentaient pour ne point te forcer, alors celui-là qui te vaincra lors de cette épreuve, tu l’épouseras, fut-il le fils d’un bouvier !
— Tu n’as pas eu de fils, et ce serait à moi d’en payer le prix », riposta Atalante avec amertume, en se détournant.
La main de son père l’arrêta sur le seuil. D’un tenant, elle recouvrait toute l’épaule de la jeune fille.
« Ma païs, dit-il à voix plus basse, calmée, affectueuse. C’est que j’aimais trop ta mère, ma tendre Clyménè, pour la répudier de n’avoir su me donner d’héritier mâle. Je l’aurais dû, je le sais. Tout homme finit par aimer son alochos, et moi j’ai aimé la mienne plus qu’il ne l’aurait fallu, trop pour mon propre bien. Voilà tout ce que je te souhaite de connaître avec ton époux. »
Atalante ne répondit rien. Elle ne lui jeta pas au visage les ombres de toutes ces petites sœurs exposées après elle, jusqu’à la dernière, parce qu’elles n’avaient pas eu la grâce de naître dotées de l’attribut désiré, et le cœur déchiré de sa tendre alochos à voir périr grossesse après grossesse le fruit de son ventre. Le fils n’était jamais venu.
Elle siffla. Son père marmonna tandis qu’une chienne fuselée, à la robe beige, sortait des écuries qui jouxtaient la cour. Elle trottina vers elle, en louvoyant entre les barriques de vins, les jonchées de menthe et les grands sacs en toile de jute qui regorgeaient de fenouil et de graines de sésame. Sa queue allait et venait joyeusement, sa langue pendante se réjouissait dans la gueule grande ouverte. Elle s’approcha de sa maîtresse. Atalante lui caressa affectueusement la nuque.
« Une vraie femme-chienne, grommela Schœnée, sans cesse à aboyer, jamais contente, même lorsqu’on emploie tout à son bonheur, insociable et sauvage. Cigale, tu ne connais pas ta chance, toi dont la femelle a été dépourvue de voix par les dieux ! »
Atalante tourna les talons.
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