Lisez les premières pages de La Loi des Mères – Les Voix d’autrefois…

 

Couverture du tome 2 de La Loi des Mères - Les Voix d'autrefois écrit par Marie Tétart

 

La Loi des Mères – Tome 2 : Les Voix d’autrefois

 

La fenêtre était ouverte sur l’air parfumé du printemps et les oiseaux pépiaient abondamment par-delà les toits d’Ausser. J’entendais bruire leurs chants au-dessus des conversations venues de la rue. Avant de s’en aller pour porter biscuits, pâtés et saucisseries sur le lieu du festin, Muoma avait laissé les voiles de mon lit entrebâillés et le bleu du ciel m’inondait le regard. Dans l’air flottait encore l’odeur épicée de la cannelle et de la poudre d’Alkmaar.

J’abandonnai la tête sur mon oreiller et baissai les yeux sur le petit crâne chevelu qui me chatouillait le sein. La bouche gourmande de mon fils s’était refermée sur mon téton avec un instinct admirable dès la première tentative. Il ne me lâchait plus. Les bruits de succion me bercèrent, je me laissai aller à une somnolence alanguie. Il me suffisait de caresser doucement son petit dos et de le maintenir ainsi
contre mon ventre et toute la plénitude du monde me portait sur ses ailes.

— J’ai fini, déclara Ferg en entrant dans la chambre.

J’ouvris les yeux pour le voir approcher. Il avait les ongles
rougis par le sang versé lors du sacrifice. C’était au lasela de
badigeonner les marches de l’escalier pour attirer sur l’enfant
nouveau-né les faveurs d’Alkmaar. Ferg l’avait fait pour mon
fils Alan, tout comme il l’avait fait pour Henrik lorsque
celui-ci m’était né, deux hivers plus tôt. Il avait aussi procédé
au rite pour accueillir la fille que Bélina avait mise au monde
quatre lunes auparavant. Il n’aurait pas agi différemment avec
sa propre sœur.

Il s’assit sur le bord du lit et passa une main légère sur le crâne de mon bébé, puis il me regarda.

— Tu es vraiment pâle. Tu ne veux pas que je ferme la
fenêtre ? Tu ne vas jamais réussir à dormir avec tout ce bruit
et ça ne va pas s’arranger avec la tombée de la nuit.
— Non, laisse. Ça fait trop longtemps que je n’ai pas pris
l’air. Ça ne me dérange pas.
— D’accord, mais quand même, il faut encore te reposer,
décréta-t-il en se penchant pour m’embrasser sur le front.

Il chuchota dans mes cheveux :

— Tu n’iras pas courir avec les loups ce soir, petite coquine.
— Et toi ?
— Moi ? J’avais justement besoin de me dégourdir les
pattes.

Je roulai des yeux et il éclata de rire.

— Il n’y a que toi au monde, lerni-mia.

Je cueillis son rire et ses mots d’amour sur mes lèvres.
Lorsqu’il se leva, je m’abandonnai sous les couvertures, tout
attendrie.

— Où est Henrik ? demandai-je en caressant le petit crâne qui reposait sur mon sein.

Les succions faiblissaient, Alan s’endormait.

— Prescilla l’a emmené jouer dehors. Ne t’inquiète pas.
Tu dormiras mieux si tu ne l’as pas dans les jambes. Attends.

Il se pencha sur mon fils et le prit dans ses bras avec délicatesse. Alan broncha un peu, puis ramena vers lui ses petits
poings fermés et se laissa coucher dans le berceau accolé au
lit. Je relaçai ma chemise tout en regardant Ferg border le
petit. J’éprouvais toujours la même félicité à contempler ce
spectacle.

Il accrocha encore des brindilles de menthe fraîche au mon
tant du lit, comme on le faisait couramment pour invoquer la
protection du dieu Pohjola sur les parturientes. Muoma avait
envoyé Moune cueillir ces pousses printanières tôt le matin.
J’étais plus fatiguée que malade, mais je me laissai choyer
avec plaisir. Puis mon Ferg se pencha sur moi, m’embrassa et
glissa la main sur ma gorge, jusqu’à l’orbe rond dont le téton
se dressait, luisant de lait, dans l’obscurité de ma chemise.
Je fermai les yeux pour mieux sentir le tracé de ses doigts
qui dessinait sur ma peau des circonvolutions sensuelles. Ils effleurèrent le mamelon durci avec révérence, comme un don
précieux. La respiration de Ferg se précipita dans ma bouche,
il la retint.

— Que tu me manques, mon amour, chuchota-t-il avant de me quitter.

Ainsi allait la vie à Ausser en ces années-là.

Peu d’aléas pouvaient ternir mon bonheur d’alors. Même l’hostilité de Muoma-Ban à l’égard de Ferg était sans effet. Bien sûr, je gardai le souvenir de la poupée décapitée, mais je pensais que la venue au monde de mes enfants l’attendrirait. En vérité, ma grand-mère préféra d’emblée l’enfant de ma sœur Bélina, une fille, à mes petits mâles.

Nous avions toutes grandi. Muoma-Ban ne vieillissait guère – elle ne pouvait l’être davantage –, mais mes sœurs et moi
prenions de l’ascendant dans le foyer et nous n’acceptions plus
sa malveillance comme autrefois. Nous n’avions plus autant
besoin de la protection de Muoma qui, je m’en rendis compte
à cette époque, avait été un bouclier pour nous.

J’éprouvais toutefois du chagrin lorsque j’apprenais à mes
fils à se garder de leur arrière-grand-mère, à ne pas ramper
ou trottiner dans ses parages ou à répondre sans délai à ses
demandes pour éviter un coup de canne. L’instrument était
plus prompt à se lever lorsqu’il s’agissait de mes garçons que
de Christel, ma nièce.

Tout cela, je le voyais moins en réalité que Ferg, car je repris les patrouilles avec Carl dès que mes fils furent sevrés. Je ne pouvais plus me passer de ces périodes de silence et de marche puissante dans les montagnes. Certes, Ferg me manquait et ce fut plus difficile encore lorsque je laissai mes enfants derrière moi. Je compris alors pourquoi il y avait si peu de femmes plus âgées, qui avaient déjà enfanté, chez les patrouilleurs.

Mais quelle liesse que mes retours ! Ces jours-là étaient
des moments de bonheur intense. J’aurais pu passer des
heures à embrasser le front vierge de mes fils, à caresser leurs
petits pieds dodus et leurs mains dont les doigts maladroits
s’accrochaient à mes vêtements. Quant à la première nuit, mes
retrouvailles avec Ferg dans le lit que j’avais déserté plusieurs
semaines, elles étaient délicieuses. Je n’ai jamais craint qu’il
eut été chercher le réconfort dans d’autres couches durant
mon absence.

C’était lui qui élevait mes enfants, tout comme il devint le lasela de la petite Christel. Bien sûr, il n’était pas seul. Muoma adorait ses petits-enfants et elle s’occupait d’eux comme elle s’était occupée de nous. Moune avait bien grandi, elle l’aidait beaucoup. Bélina et Prescilla n’étaient pas aussi dispo nibles. La première travaillait aux écuries ; quant à Prescilla, vers ses quatorze ans, elle nous surprit tous en se mettant avec acharnement au tir à l’arc, parce qu’elle avait soudain
décidé de rejoindre la patrouille. Ferg passait donc beaucoup de temps à s’occuper des enfants, entre deux expéditions de chasse pour lesquelles on le sollicitait.

Nous ne voyions plus Péreg chez nous. Ma mère avait mis fin à leur relation. Péreg cessa de persister lorsqu’il comprit
qu’il n’atteindrait plus le cœur de ma si belle Muoma. Elle
allait marcher souvent jusque dans les pâturages d’estive
à la belle saison. Elle en revenait le teint de plus en plus ensoleillé et le corps de plus en plus vigoureux. Elle y perdit
quelques-unes de ses formes voluptueuses, mais jamais elle
n’avait été aussi vaillante que dans ces années qui l’amenaient
gaillardement à ses soixante printemps. Je crois qu’elle faisait
le bonheur de quelque berger là-haut. En tout cas, elle ne
ramena plus d’homme à la maison.

Moi aussi, je marchais beaucoup, même en dehors de mes
patrouilles. Avec Ferg, j’emmenai Henrik à la découverte des alentours dès qu’il sut marcher. Nous le montions sur Fiotchar et nous partions visiter tous les lieux qui avaient enchanté mon enfance aventureuse. Je pris du plaisir à ces balades par monts et par vaux, aussi parce que je fis découvrir à Ferg une part de moi qu’il ne connaissait pas. Je revois si bien la scène immuable qui ouvrait ces expéditions… Nous passions devant la fontaine de la Bantal Éloïsa, la fondatrice de notre clan, qui se trouve sur un promontoire rocheux près d’Ausser. Nous nous arrêtions auprès de l’aqueduc pour remplir nos outres d’eau et Henrik riait à perdre haleine lorsque Ferg s’amusait à l’éclabousser. Ils étaient trempés avant même que nous eussions fait un pas, mais les ardeurs du soleil d’été les séchaient en quelques instants. Les Aman-Pô qui lavaient leur linge à la fontaine nous faisaient des signes d’amitié lorsque nous nous éloignions.

Nous partions à la journée. Tantôt nous suivions les pistes balisées par les smedas dont les pavés de pierre blanche étaient
hérissés de brins d’herbe folâtres. Tantôt nous empruntions
les sentiers de patrouille ou encore marchions à travers les bois
et les pâturages, guidés de loin en loin par le chant résonnant des haches qui s’abattaient ou celui des ovins et des bovins
qui paissaient dans les prés. Selon les saisons, nous faisions
bombance au passage de mûres, de noisettes, de framboises,
de prunelles ou de fraises des bois.

Lorsque nous passions au large du buges de Bu Rymaar, celui où mon Surénan et moi avions façonné cet enfant qui n’avait jamais vécu, je ne ressentais plus cette amertume ancienne. Longtemps, elle m’avait déchiré le cœur et je n’avais plus eu le courage de revenir par ici. De cette douleur que j’avais crue mortelle, il ne me restait que la peine ineffable pour le premier fils. Je n’en parlai pas à Ferg.

— Regarde, lasela-mia.

Les mots n’étaient pas aussi déliés lorsque mon petit Henrik les prononça en levant le doigt vers les pierres dressées. C’est
qu’il les disait pour la première fois. Leur signification était
cependant aussi claire que l’eau de roche. Ferg se pencha sur
mon fils et enroula ses bras autour de son ventre pour obser
ver le paysage majestueux avec lui. Les cheveux de Henrik
n’étaient pas aussi noirs que les siens, mais c’étaient les mêmes
yeux verts pailletés de lumière qui se tournaient vers le levant.

La pensée de la femme-esprit s’était endormie dans la
monotonie douce de cette vie heureuse.

Certes, je pensai souvent à elle. Au détour d’un chant ou
d’un conte dans une veillée, à la mention des valwar disparues, à la rencontre avec Artus que je croisais lorsque je
quittais ou que je rentrais à Ausser, qui me saluait d’un geste,
je songeai à Lisa. Les alarmes anciennes me revenaient en flots. C’était le valwar rigmel-dâ, Rüdiger, moi pleurant dans la baignoire,
la menace transmise par Moyna et Augusta à la veille de leur
départ. C’était même la poupée décapitée que je rattachais à
la femme-esprit, comme si ma grand-mère se confondait avec
elle dans la crainte que toutes deux m’inspiraient.

Je me disais alors que, à mon prochain retour à Ausser, ou le lendemain, ou cet autre jour…, je sortirais la boîte à l’airad que j’avais cachée dans un coffre de la chambre, près du lit.

Mais mes alarmes n’avaient plus l’acuité d’autrefois. Les
terreurs qui m’avaient assaillie jadis s’étaient estompées au
point de prendre l’allure de rêves. Elles s’estompaient au
matin lorsque je passais d’un monde à l’autre. Il ne m’en
restait, comme avec les cauchemars, qu’une vague sensation
de malaise. Celle-ci ne résistait pas aux babillages des enfants
et aux baisers de Ferg.

L’airad restait là où les valwar l’avaient rangée depuis des
décennies, au secret.

Disons le mot. Je fis défaut aux promesses faites aux valwar et à la femme-esprit. Lisa, elle, ne m’oubliait pas. Depuis l’autre côté, elle m’observait et elle attendait le moment pro
pice pour me mettre face à mes responsabilités.

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À PROPOS DE L'AUTEURE

Je suis Marie, passionnée d'antiquité et de mythologie grecque depuis l'enfance. J'ai acquis un gros bagage dans ce domaine grâce à mes lectures, innombrables, sur le sujet : ma bibliothèque compte plusieurs centaines d'ouvrages, sources antiques et essais historiques traitant de nombreux aspects de ces périodes anciennes.

Je suis également diplômée d'histoire ancienne et médiévale (Maîtrise, Paris IV Sorbonne). J'ai notamment travaillé sur l'antiquité tardive, le Bas Empire romain et la romanisation des peuples germaniques.

Je suis l'auteure de plusieurs romans et nouvelles, dont Atalante, qui réinterprètent et revisitent la mythologie grecque et l'antiquité.

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