
La Loi des Mères
Il était beau, mon Surénan.
Il avait de longs cheveux blonds, une couleur que l’on ne trouve qu’accidentellement dans nos clans, et des yeux bleus et tendres plus juvéniles que les miens. Cette gaieté insouciante m’étonnait, car il me dominait de quelques années en âge et il avait l’expérience qu’apportent les longs voyages.
Je me souviens parfaitement de cette journée. Je l’avais mené jusqu’au buges de Bu Rymaar. Tout comme moi, l’étranger s’intéressait aux vestiges de notre Peuple. Il avait fait de la découverte du passé l’essence même de sa vie. Lorsqu’il pouvait la mêler à la bagatelle, c’était le plus heureux des hommes.
Je revois mon Surénan avancer la main vers le plateau à damiers rouges et blancs qu’il avait amené dans ses bagages. Nous l’avions posé sur une pierre plate qui affleurait dans l’herbe épaisse des alpages. La végétation est souvent folle dans les buges. Les bergers n’y conduisent pas les troupeaux ; question de superstition, sans doute. Quoiqu’on en ait oublié l’usage, les pierres dressées impressionnent toujours et évoquent la solennité d’un instant cérémoniel. Je n’avais même pas osé y adosser mon arc et mon carquois. Ces derniers attendaient sur ma besace en cuir, hors d’atteinte de l’humidité qui sourdait des hautes herbes.
Mon Surénan fit glisser un pion sur les couleurs passées de son plateau de jeu, puis il redressa la tête vers moi et eut un sourire de coin.
— À toi, ma jolie.
Les mots sortaient de sa bouche comme des baies sucrées. Il parlait le val-adon avec aisance, sans faute, avec seulement un accent chantant délicieux. Son verbiage trop doux me faisait fondre comme la neige au soleil. Il ne séduisait pas comme les Val-Adon.
Je me penchais à mon tour sur le plateau. À mon tour, je réfléchissais. Moi, je devais froncer les sourcils, je devais faire ruer tout ce que ma tête comportait d’intelligence pour savoir quel coup tenter afin de le mettre en difficulté. C’était son jeu, qu’il trimbalait avec lui dans ses pérégrinations, en témoignaient les éraflures sur le bois. Nous n’y jouions alors que pour la troisième fois. Que je fusse nue ce jour-là sous ma chemise de laine, qu’il ne portât rien d’autre, lui non plus, que ses chausses… tout cela n’aidait pas à ma concentration. Il s’était allongé sur le côté, le coude dans l’herbe et la tête posée dans la paume de sa main. Ses cheveux étaient attachés pour moitié derrière sa tête tandis que le reste glissait en flots vaporeux sur ses épaules. Il n’avait pas la carnation mate des hommes d’ici, mais les heures passées sur les routes avaient teinté d’or sa peau trop pâle.
J’essayais de le vaincre, mais il était déloyal. Sa main glissait entre mes cuisses croisées, dans l’ombre de la laine, et venait cheminer le long de ravins charnus.
— Olympias…, le morigénai-je, en luttant pour garder la tête claire.
Nous ne finîmes jamais cette partie-là.
Après cette diversion, qui résonna sous les nuées bleues, je lui en fis le reproche.
— Tu craignais que je ne te batte, cette fois.
Sa main quitta à regret ma poitrine. Avec le recul, j’en ris mais, lors de notre première rencontre, j’avais été irritée par l’attention irrépressible qu’il y avait accordée. J’avais seize ans et la nature m’avait déjà pourvue généreusement. Ma petite taille rendait plus pleines toutes mes courbes. Les hommes val-adon savent qu’il est malséant de s’appesantir ainsi sur le corps d’une femme, surtout lorsqu’elle leur parle. Droit dans les yeux et nulle part ailleurs. Les Surénans ne semblent pas avoir cette délicatesse.
Il porta la main à mon menton et en dessina le contour avec ses doigts, puis pencha le visage et le bleu intense de son regard fit pendant au céruléen du ciel. Mon petit cœur transi d’amour se serra.
— Et tu l’aurais fait, ma Val-Adon. Tu sais utiliser toutes les ressources de ton esprit.
Il releva la tête et plissa les paupières devant l’éblouissement du soleil. Je roulais sous son bras pour me mettre à plat ventre et regarder avec lui. Les pierres se dressaient avec majesté en un cercle parfait qui reflétait celui de l’astre doré. Nous étions restés en bordure du site, près du talus qui le bordait, mais leur hauteur vertigineuse nous dominait superbement. En dépit de la mousse qui tentait de les envahir par le pied, elles irradiaient de clarté. Elles ne m’écrasaient pas, non, elles m’apaisaient, elles me rassuraient. Elles me disaient par leur sereine immuabilité que leurs racines plongeaient trop loin dans la terre pour qu’elles pussent jamais tomber. Et n’est-ce pas ainsi que l’on souhaite se tenir ? Ancré au sol, dressé vers le ciel ?
Au-delà s’étendaient les montagnes val-adon. Elles nous cernaient de toutes parts mais le ciel était immense au-dessus de nos têtes. Les bleus et les verts se livraient à une débauche de couleurs foisonnantes, entre ciel, forêts et pâturages. Aucun nuage dans l’azur. Quelques touches de blanc piquetaient l’émail des prés, loin sur un autre versant. Un berger du clan avait là-bas son estivage. Une smedas passait encore au-delà, elle apparaissait puis disparaissait derrière une éminence. On disait que le dieu Alkmaar avait craché sur ces routes pavées de pierre blanche lorsqu’elles avaient été construites pour faciliter le commerce avec les piémonts grésois, des siècles plus tôt.
— Ces pierres, ces buges… elles pourraient être là depuis bien plus longtemps que tu ne le crois, Laurana1. Peut-être même sont-elles plus anciennes que ton Peuple.
— Nous avons toujours vécu dans ces montagnes, répondis-je avec, je l’avoue, un peu de suffisance. Autrefois, nous ensevelissions nos morts au lieu de les incinérer, et c’est sûrement ça qu’indiquent les buges. Ce sont des lieux consacrés aux Bantals, je te l’assure.
— À vos ancêtres, tu crois ? Il faudrait creuser pour s’en assurer.
Je posai sur lui un regard que je voulais horrifié, mais je manquai de conviction. Trop souvent, j’avais pensé à cette possibilité sacrilège. Je l’avais refoulée parce qu’elle aurait choqué tous les membres du clan.
— Ce serait les profaner, répondis-je seulement, à regret.
Il passa la main dans mes cheveux et enroula une mèche brune autour de l’un de ses doigts. Je le regardai, mutine, mais ses yeux clairs étaient songeurs.
— Vous sacralisez trop le passé. Il est figé pour vous comme le souvenir des aïeux l’a modelé. Il n’y a plus de place pour l’étude, et encore moins pour la vérité si celle-ci va à l’encontre des traditions.
— Les Val-Adon ne sont pas si arriérés que ça ! Ma grand-mère n’apprécie pas trop mes escapades, mais elle me laisse aller comme je veux, et j’ai déjà ramené plein de choses du temps passé chez nous. Nous sommes des gens libres et nous pensons librement.
Ma voix s’affaiblit un peu sur la fin de ma harangue. Je devais avouer que mes découvertes de tessons, d’os taillés, de peintures rupestres n’intéressaient pas grand monde hormis moi.
— Serais-tu prête à remettre en question ce que fut Ruvona, votre Grande Aïeule ?
Il m’observait, le coude posé dans l’herbe haute, la tempe posée sur son poing fermé.
— Et qu’est-ce que tu pourrais savoir d’elle, toi, l’étranger ? répliquai-je, irritée par cette évocation à notre mère fondatrice.
— Peut-être beaucoup de choses, ma jolie fleur. La recherche du savoir est ma première maîtresse.
Ces derniers mots me tordirent le cœur, mais je crois qu’ils marquèrent moins ma mémoire que ceux plus graves qui suivirent.
— Ta réaction est une réponse à ma question.
J’étais alors trop amoureuse pour m’attarder sur ce qu’il voulait dire par ces paroles, ni même pour m’interroger vraiment sur ce qu’il pouvait savoir de notre Grande Aïeule. Lorsque, quelques jours plus tard, mon Surénan me quitta pour reprendre la route, j’invoquai le nom de Pohjola, le dieu protecteur des voyageurs – puis je pleurai. Il en parut attendri et me promit que j’aimerais d’autres hommes après lui.
Il n’avait pas tort, mon bel étranger, mais je versai encore d’innombrables larmes dans les lunes qui suivirent. Je pleurai sur ce qu’il avait inspiré dans mon ventre, ce fruit que je perdis au printemps suivant. Au-delà de cela, mon Surénan me laissait un autre genre de semence, qui allait germer à l’heure propice.
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