Valadonne
Les hurlements avaient cessé. Les bottes ne raclaient plus le plancher de bois. L’effroyable vacarme s’était tu. D’entre les caisses et les tonneaux au milieu desquels elle se pelotonnait, transie de peur, Aniélis n’entendait plus rien.
Elle leva les yeux vers la trappe qui donnait accès au rez-de-chaussée. Dans le noir, elle ne pouvait que la deviner. Elle eût aimé voir à travers les planches épaisses. Elle était seule, sans les adultes. Seule avec les petits, des gosses de deux à quatre ans dont, du haut de ses dix ans, elle s’était retrouvée brusquement la protectrice.
« Muoma… Muoma… » sanglotait Sibille en étreignant Bibis, sa poupée.
Carl et Ben, les deux garçons, se serraient contre la petite fille. Leurs yeux effarés brillaient, ces lucioles affolées s’agitaient dans les ténèbres. Lya s’agrippait à la jupe de sa grande sœur en gémissant :
« Ani, je veux Muoma… »
Elle tirait par saccades sur le tissu depuis déjà un moment. Exaspérée, Aniélis retint un geste vif. Toute cette peur trouvait en elle un écho redoutable. Elle serra les poings et ferma les yeux pour guetter les bruits venus de là-haut.
Quand pourraient-ils remonter ? Quand sauraient-ils qu’il n’y avait plus de danger ? Si sa mère, si sa grand-mère ne venaient pas les chercher, cela signifiait-il que tout était perdu ? Aniélis se mordit les lèvres au sang. Les ennemis avaient dû triompher et emmener les vaincus pour en faire des esclaves, ainsi que le voulait la coutume. Avaient-ils pris possession de tout Ausser, avaient-ils mis à bas le Conseil ? Jamais le clan Aman-Pô n’avait été attaqué jusqu’en son cœur. Jamais, ou du moins depuis si longtemps que la bantal l’avait oublié, les catapultes n’avaient eu besoin de défendre la place-forte. Elles s’étaient tues, elles aussi. Le sol ne tremblait plus. La montagne ne frissonnait plus.
Qu’auraient eu à faire les vainqueurs de Muoma-Ban et de la bantal ? Elles étaient trop vieilles pour concevoir. Pourtant, si l’assaut s’était achevé, pourquoi ne venaient-elles pas chercher les enfants ?
Le cœur d’Aniélis battait dans sa poitrine à une vitesse insensée. Les tambours fous des rites à Alkmaar auraient pu s’y mesurer. Elle devait agir, prendre une décision, parvenir à réconforter et rassurer, rien que cela, les petits affolés. Elle était l’aînée de sa mère, la première arrière-petite-fille de la bantal. Les femmes val-adon étaient des rocs. Seulement… Seulement, elle ne se sentait pas forte, pas forte du tout. Herbe plutôt que pierre. Laine plutôt qu’acier. La peur la tétanisait.
Elle se figea soudain, incertaine. Un craquement ? Elle tendit l’oreille. Les sanglots et les appels des petits l’assaillirent. La cave était un grand vide immobile. Autour d’eux, les tonneaux exhalaient des odeurs diverses, celle du vin, précieux, importé du sud, celle du cuir travaillé, celle de la viande séchée suspendue à des crocs de métal descendant du plafond. Odeurs parfumées, odeurs suaves, odeurs musquées…
Âcres.
L’affolement s’empara d’Aniélis. Elle se rua à l’aveuglette vers la trappe, trébucha dans les marches et s’immobilisa.
« Ani ! »
Les petits coururent derrière elle. Un bruit sourd, des pleurs, des cris. Aniélis n’y prit pas garde. Elle reniflait. L’odeur de fumée était plus prégnante.
Non !
Elle poussa la porte de toutes ses forces, mais le panneau de bois résista.
« Je t’aide ! s’exclama Sibille. Viens, Bibis ! »
Elle ajouta la force de ses petits bras et ceux de sa poupée. Près d’elles, les autres enfants criaient « Ani ! Ani ! », mêlant confusément frayeur, interrogations et encouragements. Alors que la trappe se soulevait de quelques centimètres, une épaisse fumée noire s’engouffra dans la cave. Prise d’une quinte de toux, Aniélis lâcha d’un coup.
« Ani, qu’est-ce qu’il y a ? »
La plainte de Lya déchira le cœur de sa sœur. Les grands yeux bleus, éblouissants dans le noir, étaient emplis de larmes. Sans attendre de réponse, l’enfant geignit :
« Je veux Muoma !
— Muoma ! » répétèrent Carl et Ben en pleurant.
Muoma, songea Aniélis, au bord de l’abîme. Il ne fallait pas l’exprimer. Elle rassembla en elle tout le courage dont elle était capable.
« Je vais chercher nos mamans. Je vais monter pour voir. » Oh, Muoma, viens me chercher ! « Vous, restez ici jusqu’à ce que je revienne. Surtout, ne me suivez pas ! »
La seconde tentative ne fut pas plus facile. Le bois résistait et la fumée l’étouffait. Enfin, le battant se souleva d’un bon tiers, jusqu’à heurter le montant du lit sous lequel il se trouvait. Aniélis le bloqua avec la tige de métal, puis se faufila dans l’entrebâillement. Le bois de l’encadrement lui égratigna les coudes et les genoux. Elle écarta le tapis qui dissimulait la trappe et, échevelée et hoquetant, se hissa sur le plancher. Une chaleur intense lui souffla au visage lorsqu’elle se redressa.
La chambre commune était envahie par la fumée. Un crépitement violent résonnait dans la pièce à côté. Les yeux d’Aniélis lui brûlaient et des larmes lui coulaient déjà sur les joues, mais elle tourna la tête vers la porte menant à la grande salle. À travers la poix, elle vit danser les oranges et les rouges.
« Muoma ! »
Le mugissement de l’incendie occupait tout l’espace. Pas une voix dans ce vacarme inhumain. Aniélis se frotta les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, elle les vit. Muoma et Muoma-Ban étaient étendues sur le sol dans leurs longues robes de laine blanche. Le rouge éclatant des broderies qui ornaient celle de Muoma ruisselait sur son ventre. La couleur s’étalait sur le plancher. D’entre les doigts de sa mère, un poignard avait glissé. Muoma-Ban tenait encore le sien dans sa main.
Un hurlement de douleur monta des entrailles d’Aniélis. Pendant un instant, elle se vit tomber au sol, vide de tout, privée de force et de sens. Tout s’achevait là. Le sol vint à elle tandis qu’elle basculait.
Le cri mourut dans sa gorge et elle s’aperçut qu’elle se tenait droite. Derrière elle, une petite voix avait brisé le silence dans lequel gonflait le brasier.
« Ani ? Muoma ? »
Aniélis arracha une tenture qui tombait du ciel d’un des lits. Il recouvrit les deux corps. Déjà Sibille surgissait de la cave, traînant dans son sillage Carl, Ben et Lya. Sa petite sœur s’élança vers la porte et Aniélis bondit en avant pour la retenir. Un éblouissement la saisit et elle faillit tomber. Dans l’air saturé de fumée, elle avait peine à respirer.
« Muoma ! cria l’enfant, en larmes, en tendant les bras vers l’ouverture dans laquelle dansaient les flammes. Muoma ! »
Ils se mirent tous quatre à crier. Dans l’air surchauffé, des craquements résonnèrent. Aniélis poussa les petits jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit et jeta un regard au-dehors. Elle chassa des mains la fumée. Celle-ci venait de l’intérieur comme de l’extérieur, elle était partout, l’horizon s’arrêtait au bout des bras d’Aniélis. En plissant les yeux, la petite fille distingua au travers de cette masse opaque des flammes qui dansaient dans le lointain, au milieu des bâtiments de bois. Le sol était invisible, mais elle savait que presque dix mètres les en séparaient. Comme ses voisines, la maison avait été bâtie à flanc de montagne, en hauteur.
« Ani ! » geignaient les enfants.
Hoquetant, la Val-Adon tenta de les soulever pour les approcher de la fenêtre, mais elle n’y parvint pas. Ils étaient trop lourds, toute force l’avait abandonnée, elle étouffait. Elle se pencha par l’ouverture, à la recherche d’un peu plus d’air, et ses yeux larmoyants accommodèrent sur une multitude grouillante dans les ruelles étroites. Elle se figea. Leur vêture ne ressemblait à rien qu’elle connût. Sous des robes de tissu rouge flottait, au gré de leurs mouvements, une parure brillante comme l’acier. Leurs têtes étaient pareillement recouvertes de métal étincelant. Ils n’avaient pas l’allure de ceux des clans rivaux ! Ce n’était pas des Rigmel-Dâ, ni des Mina-Tô, et certainement pas les ennemis ancestraux, les Rigtas-Val. Il ne s’agissait pas de Val-Adon, dont ils ne portaient ni les fourrures, ni le cuir, ni les chausses ajustées au-dessus des bottes souples. Ils fendaient l’air de leurs épées au long tranchant et Aniélis, bouleversée, constata qu’une poignée d’hommes leur faisait encore obstacle, en reculant dans les allées. Où était son cousin Rumwald ? Où était Elred, le compagnon de Muoma ? Et Thiven, celui de sa grand-mère ? Où étaient-ils, les Val-Adon ? Et qu’était devenue Tante Moune, qui était grosse jusqu’aux dents ? Des corps ensanglantés s’entassaient au bas des palissades, des cadavres étaient fichés tels des étendards au bout de piquets.
Au travers de la fumée, elle distingua encore, au pied de la maison, des guerriers vêtus de noir et d’argent. Ils poussaient et traînaient hommes, femmes et enfants vers la sortie de la ville. Les assassins de sa mère et de sa grand-mère ? Faute d’avoir pu les faire prisonnières, les avaient-ils tuées ? Une rage impuissante saisit le cœur d’Aniélis.
À cet instant, l’un d’eux leva la tête dans sa direction. Comme dans un rêve, la petite fille vit son bras se tendre.
Le vrombissement du feu et le piaillement des enfants la ramenèrent à elle-même. Elle se retourna. La chaleur et la fumée lui sautèrent au visage.
« Suivez-moi ! Suivez-moi, restez près de moi ! » cria-t-elle.
Les petits toussaient à s’en arracher les poumons. Elle emporta Carl, le plus jeune d’entre eux, dans ses bras. Il enfouit son visage dans sa robe, mais il était lourd et Aniélis ne put libérer une main pour saisir les doigts de sa petite sœur. Lya s’accrocha à sa jupe en sanglotant.
Dans la pièce à côté, c’était l’enfer. Cherchant de l’air, la petite fille inhala une fumée brûlante. Elle avança en toussant, chancelante sous le poids de l’enfant. La tête lui tournait. Dans ce décor familier, arpenté depuis toujours, plus rien n’était à sa place. Un mur de flammes se dressait sur sa gauche, à la place de la longue table rectangulaire et de ses dix chaises massives et des étagères à vaisselle qui couraient sur la longueur de la salle. De là, un arc de feu surplombait la pièce jusqu’aux fenêtres en face, enguirlandé autour d’une poutre transversale, et commençait à s’emparer des tentures de laine, des rideaux, des coussins bariolés qui tapissaient les fauteuils.
Là gisait la bantal, avachie dans son siège préféré, près du coffre dont elle sortait à l’occasion vieux bijoux et parures. Elle était prostrée, la tête pendante sur le torse, et ses longs cheveux blancs dénoués glissaient jusque sur le sol. Une fleur rouge s’épanouissait sur sa poitrine.
« Bantal ! » cria Lya, pleine d’espérance, en se précipitant.
Une corde retenait une lampe de céramique au-dessus de la vieille femme. Rongée par le feu, elle céda à cet instant. L’objet rempli d’huile enflammée tomba et se fracassa sur la fillette. Un cri affreux résonna dans la pièce.
Aniélis posa Carl hurlant au sol. Elle arracha une tenture intacte et attrapa Lya au vol, alors que celle-ci, divaguant dans la pièce comme un brasier fou, hurlait un son inhumain. Un bras émergea du tissu et l’attrapa au cou en tremblant violemment. Aniélis serra les dents. Des larmes lui vinrent aux yeux lorsque la manche ardente de sa petite sœur toucha sa joue. Elle souleva le petit corps et, trébuchant, se retourna. Le rideau isolant l’entrée de la maison venait de s’enflammer.
À bout de force, à bout de souffle, Aniélis tomba à genoux. Les petits se serrèrent autour d’elle et la regardèrent, terrorisés, attendant, attendant simplement qu’elle fasse, mais qu’elle fasse quoi ?
« Pardon, hoqueta-t-elle en serrant plus fort contre elle sa petite sœur. Pardon, pardon, pardon… »
Un épouvantable bruit de craquement résonna, jusqu’à concurrencer, presque, les mugissements du feu. Aniélis avança son bras libre pour enlacer les enfants.
« Bantals, je rejoins la mort », commença-t-elle, la respiration sifflante. Les garçons se serrèrent contre elle en sanglotant, mais Sibille joignit sa voix suraiguë à la sienne. « Je me tiens devant vous, droite et fière. Me voici… »
Une clameur. Une voix forte d’homme. Elle leva les yeux. Une silhouette charpentée venait d’apparaître derrière le rideau de feu. De ses mains gantées de cuir noir, l’individu saisit le tissu avec un cri de fureur et l’envoya voler à l’autre bout de la pièce. Il était entièrement vêtu de métal mouvant, de cet argent terni çà et là par de larges traces noirâtres. Une épée pendait à son côté droit.
Sous les yeux écarquillés d’Aniélis, l’homme s’engagea dans les flammes, les bras levés pour se protéger le visage de leurs assauts. Entre ses mains, la petite fille accrocha le regard, ce regard dirigé vers l’avant, vers elle, vers eux. Bientôt, il fut là. Il se baissa et saisit d’abord Sibille, qui s’accrocha à son cou de taureau, puis Carl et Ben. Il tourna ensuite son rude visage — il avait le crâne rasé, nota-t-elle, hébétée, et une oreille percée d’un clou — et lui cria quelque chose dans une langue incompréhensible.
Elle le suivit en portant contre elle sa petite sœur, au milieu des flammes qui les harcelaient. Ces quelques mètres devaient durer cent ans. La fumée lui piquait les yeux, les couleurs du brasier saturaient sa vision, l’écho infiniment répété du crépitement des flammes annihilait ses sens. Elle ne se vit pas atteindre la porte.
Elle jaillit pourtant au grand jour, en haut de l’escalier extérieur. Le ciel était gris, l’air empestait d’odeurs fétides et des cris résonnaient encore. Étourdie, béate, Aniélis faillit tomber en avant. Elle descendit en chancelant la vingtaine de marches qui menait à la rue. Le géant avait pris de l’avance et il déposa Ben, Carl et Sibille sur le sol.
En bas, des hommes se disputaient dans la langue étrange de son sauveur. Un guerrier écarlate pointait un doigt accusateur sur la maison ; il faisait face à un individu en manteau brun qui se tenait très droit, jambes écartées et bras croisés. Quelque chose de métallique brillait à son front. Derrière lui, la petite fille aperçut des combattants en noir. Tout en poussant du pied les cadavres qui les gênaient, ils arrachaient l’autel rouge au dieu Alkmaar, les peaux de loups, les piquets de bois recouverts d’offrandes de plumes et de griffes, les vases de terre cuite remplis du sang séché des animaux offerts…
Elle n’en vit pas plus. Elle était exténuée, elle tremblait et sa joue lui cuisait affreusement. Elle serait tombée avec Lya si le géant ne l’avait rejointe à cet instant pour les cueillir dans ses bras. Il les porta jusqu’à la dernière marche et les posa délicatement sur le sol. Vacillante, les bras resserrés sur sa cadette, Aniélis s’adossa aux fondations de pierre de la maison. Sibille, Ben et Carl se massèrent autour d’elle.
« Lya… Lya… », murmura-t-elle en berçant sa petite sœur.
Un flot de larmes lui coula sur les joues. Le brasier était en train de dévorer Muoma, Muoma-Ban et la bantal.
L’homme au crâne rasé posa un genou à terre. Avec une douceur singulière, il lui prit Lya des bras et écarta les pans de la tenture pour la regarder. Aniélis s’approcha ; il recula. Un homme aux cheveux blancs, tout de rouge et d’argent vêtu, survint dans son dos. Ils échangèrent quelques mots, Lya changea de bras. Le vieux guerrier l’examina à son tour, puis hocha la tête tristement. Sous les yeux affolés d’Aniélis, il l’emporta.
« Non ! Non ! NON ! » hurla-t-elle en se jetant en avant.
Le géant la saisit par les épaules pour la retenir. Elle entendit à peine, autour d’elle, les pleurs des petits qui reprenaient. Elle avait mal, elle avait trop mal.
« Je ne veux pas ! Lya, je ne veux pas ! MUOMA ! »
L’histoire complète est disponible en version papier et ebook.
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