Rencontre avec une autrice de SF : Charlotte Bona

C’est avec plaisir que j’interviewe aujourd’hui une autrice de science-fiction !
Alors, soyons clair : il n’est pas question pour moi de faire de l’essentialisme inversé en disant que les femmes font de la meilleure SF que les hommes. Cependant, il me semble qu’on trouve quand même moins d’écrivaines dans ce genre littéraire. En tout cas, elles sont moins mises en lumière. Je me réjouis donc de lutter à mon échelle contre cet état de fait. 🙂
Justement, on va en parler avec Charlotte Bona ! Elle a écrit une série d’anticipation en trois tomes, Havensele, qui traite des thématiques prioritaires pour moi : le changement climatique, l’autoritarisme politique, la liberté individuelle, notamment celle de la femme, les frictions géopolitiques et la guerre. Sujets d’actualité brûlants s’il en est.

Charlotte Bona, autrice de science-fiction, qui a écrit la trilogie Havensele

Les femmes dans la science-fiction

Marie – Bonjour Charlotte ! Je suis ravie d’accueillir une autrice de SF sur mon blog. C’est un peu une incursion hors des sentiers battus pour moi, puisqu’ici on parle surtout de fantasy et fantastique, mais j’ai ouï dire que tu n’étais pas non plus insensible à ces genres-là en tant qu’autrice. Par ailleurs, en lisant ta trilogie Havensele, il m’a semblé que tu avais des choses à dire sur la place des héroïnes dans la science-fiction en particulier et la littérature en général.

En fait, pour commencer et avant même de parler des héroïnes, j’ai envie de te demander ce qu’il en est, d’après toi, de la place des femmes parmi les auteurs de SF ? Est-ce qu’elles sont rares ? Présentes mais peu visibles ? Ou bien les trouve-t-on aussi bien que les auteurs masculins ?

Charlotte – La place des femmes parmi les auteurs de SF n’avait jamais été un sujet d’intérêt pour moi en tant que lectrice. J’imagine que depuis mes années collège, je m’étais habituée à lire essentiellement des hommes et des romans américains ou anglo-saxons. En effet, rares étaient les autrices de SF dans ma bibliothèque : Ursula K. Le Guin (mais je l’avais découverte par la fantaisie) ; Anne Mc Caffrey et Marion Z. Bradley et plus tardivement, Corinne Guitteaud et Octavia E. Butler.
C’est en commençant à écrire en 2012 que je me suis rendu compte que la place des autrices en science-fiction était réduite en France et dans les pays francophones.
Pourtant, les très belles plumes féminines en SF adulte ne manquent pas ! Parmi celles que j’ai eu le plaisir de découvrir, je citerai : Luce Basseterre ; Catherine Dufour ; Dominique Lémuri ; Sophie Moulay ; Émilie Querbalec ; Justine Niogret ; Marianne Stern.

Ce ressenti – déjà ancien – a été confirmé l’année dernière par les chiffres publiés par l’observatoire de l’Imaginaire en France. En 2012, 1/3 des auteurs en Imaginaire (hors jeunesse) étaient des femmes.

Les femmes – en tant que nominées ou lauréates – se révèlent aussi moins présentes dans les prix. Un article très intéressant du blog « Chut Maman Lit » avait mis en lumière en 2020 ce différentiel : dans les pays européens, les femmes représentaient en moyenne 20 % des auteurs primés, alors que les autrices américaines étaient récompensées à hauteur de 45 %.

Bien sûr, il manque des données pour conclure. Par exemple, le nombre de romans SF envoyés par les autrices aux maisons d’édition par rapport aux auteurs masculins ; ou le pourcentage de manuscrits écrits par des femmes retenu pour la publication par rapport à ceux de leurs homologues masculins.

Il serait amusant de demander à un public amateur de SF adulte de citer des noms d’autrices francophones. Arriveraient-ils à en retrouver plus de 5 ? 10 ?

ursula k le guin, autrice de science-fiction et de fantasy
Une grande dame de la la littérature de science-fiction, entre autres, car elle refusait les cases : Ursula K. Le Guin. © Euan Monaghan/Structo
la main gauche de la nuit, roman d'ursula k le guin

Marie – C’est vrai qu’on prêtait moins attention à ces questions il y a quelques années. Je ne me questionnais pas moi-même lorsque j’étais adolescente. Aujourd’hui, alors que je découvre (tardivement, donc) la SF, je réalise que tous les grands classiques ont été écrits par des hommes : Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 de George Orwell, Tschaï de Jack Vance, etc. Je ne crois pas avoir encore lu d’autrices de SF antérieures à Élisabeth Vonarburg.
En tout cas, des études restent à faire, en effet, et nous devrons pour l’instant nous contenter de ressentis et de quelques chiffres. 🙂
Maintenant, parlons plus spécifiquement de toi en tant qu’autrice de science-fiction. Pourquoi ce genre ? D’ailleurs, Havensele, c’est plutôt de la SF ou de l’anticipation ?

Charlotte – L’envie d’écrire de la science-fiction m’est venue très naturellement, car je suis une grosse lectrice du genre, même si dans ma bibliothèque trônent probablement plus de romans de fantasy (mais c’est aussi un reflet de la production en Imaginaire, plus portée sur ce deuxième genre). Mais surtout, la SF et encore plus de l’anticipation se prêtait parfaitement à mon propos : construire une société idéale interne et secrète aux nôtres, pour mieux dénoncer les problèmes de notre époque.
L’origine d’Havensele est une réflexion sur les meilleurs modèles de gouvernance de nos sociétés. En 2012, nous venions de connaître des élections présidentielles et législatives et j’essayais d’imaginer le modèle idéal : des gouvernants sages, altruistes, à l’écoute, qui s’effaceraient au bout de 5 à 10 ans, ancrés dans la vie réelle et désireux d’aider la totalité de leurs concitoyens, sans dogmatisme ; des électeurs intelligents, volontaires pour participer à un projet incluant l’ensemble de la société. Pas gagné, n’est-ce pas ? Alors, j’ai tenté d’autres modèles de gouvernance.
C’est ainsi qu’est né le Haut-Chapitre d’Havensele, une synarchie bienveillante, sauf que l’enfer est pavé de bonnes intentions

Pour conclure, j’aime tellement écrire de l’anticipation que c’est aussi le genre de prédilection de mes nouvelles. Trois d’entre elles relèvent de l’anticipation, voir même de la climate-fiction pour « Sous le soleil » et « Dessine-moi un poisson ».

Pour répondre à ta deuxième question, Havensele est à la fois de la SF et de l’anticipation, puisque pour les puristes et amateurs de classification, l’anticipation est un sous-genre de la science-fiction, au même titre que le Space Opéra, le Space Planet ou le Solar Punk. N’oublions pas aussi que, même si la trilogie se déroule entre 2021 et 2023, un des personnages les plus importants sur le plan de l’intrigue est une extra-terrestre. 😉

Autrice de science-fiction engagée ?

Marie – Merci pour ces précisions. N’étant pas très au clair avec ni très fan des classifications de genre, j’apprécie les croisements et les mélanges. 🙂
Et donc, Havensele, c’est aussi un manifeste qui nous dit que la planète va brûler si nous ne faisons rien pour l’empêcher. Tu es très sensible à cela ? Est-ce que tu as fait des recherches par rapport aux thématiques climatiques du roman ?

Charlotte – Certes, Havensele est un manifeste qui nous dit que la planète va brûler, mais seulement en partie. Les thématiques climatiques sont présentes dans les deux premiers tomes, mais Havensele nous alerte aussi, voire plus, sur les problèmes entre les nations et leurs conséquences sur le plan sociétal : montée du populisme, repli des peuples sur eux-mêmes et… conflits.
Mais je suis effectivement très sensible à tout ce qui touche le climat et ses modifications et cela me paraissait important d’en parler dans mes premiers romans ou nouvelles. Je crois très fort aux messages qu’un auteur peut passer grâce à ses écrits.

Pour rendre plus crédibles ces messages, mais aussi leurs porteurs, c’est-à-dire deux des personnages principaux d’Havensele, des climatologues, j’ai dû tout d’abord me documenter pour connaître leur cursus universitaire ainsi que leur métier. Que fait un climatologue de ces journées ? Est-ce qu’il les passe à arpenter la banquise pour en prélever des carottes glaciaires, comme dans le film de catastrophe Le jour d’après ? À regarder le ciel ? À travailler devant des écrans ? (NDA : cette dernière hypothèse est malheureusement la bonne !)

J’ai lu ensuite une thèse de climatologie (en diagonale) pour mieux comprendre les limites des modélisations puis plusieurs rapports du GIEC pour chercher des modifications climatiques « originales » pour en faire le sujet des études de Mathilde et Jonas. C’est ainsi que, plutôt que de parler de la fonte de la banquise ou des glaciers du Groenland, j’ai préféré la modification de la mousson en Inde et ses implications sur les populations, choix moins consensuel de la part de deux climatologues suédois.

couverture du roman de cité noire de charlotte bona
couverture du roman de cité blanche de charlotte bona
couverture du roman Cité rouge de charlotte bona

La place de la femme dans la série de romans Havensele

Marie – Effectivement, le roman est impressionnant à la fois par la précision de sa dimension climatique et par celle de sa dimension géopolitique… Deux aspects qui ne cesseront probablement de s’entrelacer plus étroitement à l’avenir dans notre réalité, j’en ai peur. (Et je ne vais pas spoiler les lecteurs et lectrices à venir, mais la violence liée aux conflits dont tu parles va crescendo dans le roman. C’est saisissant.)

[NDLR : à l’heure où je poste cet interview sur le blog, la guerre a éclaté en Ukraine. L’échange a été fait juste avant le début du conflit. Ce qui en dit long, hélas, sur les dangers géopolitiques bien réels que dénonce ce roman.]

Nous allons en venir à une thématique plus légère (ou pas ?). Je veux parler de la place de l’héroïne dans cette symphonie ! Il y a pas mal de personnages, mais Mathilde est le centre de tout, me semble-t-il. Tu sais sans doute que je suis friande de beaux personnages féminins, fouillés, complexes et loin des clichés, alors si tu nous présentais un peu notre protagoniste ? 🙂

Charlotte — Je sais que tu apprécies ce genre de femmes, parce que j’ai lu Valadonne et que rares sont les histoires avec des personnages féminins (principal et secondaires) aussi puissants sur le plan de l’écriture.
J’ignore si cela est le cas pour Mathilde, car c’est le personnage d’Havensele qui m’a donné le plus de fils à retordre pour sa caractérisation. Je reste beaucoup sur les difficultés à la construire et à la faire évoluer, source de nombreuses réécritures. Heureusement, mes bêta-lectrices ont été d’une aide précieuse. Je me suis aussi beaucoup inspirée à partir du tome 2 de l’héroïne de La Servante écarlate, June/Defred, incarnée dans la série homonyme par Elisabeth Moss.
Quelques mots de présentation :
Mathilde dirige le département de climatologie de la faculté de Stockholm. C’est une véritable work addict, assez ambitieuse qui tente d’oublier par une activité professionnelle intense son passé. Un accident de voiture quatre ans auparavant a provoqué le décès de son conjoint et de son bébé, né trop prématuré pour survivre. Pour se punir, Mathilde a privé son corps de nourriture, au point d’être hospitalisée en psychiatrie. Au début du roman, elle est à peine remise de cette anorexie, lutte pour prendre du poids et supporte difficilement le regard des hommes sur elle. C’est une cérébrale qui rejette tout affect, estime que tout s’intellectualise, y compris les sentiments. Son credo : qui n’aime pas ne souffre pas.
Sa rencontre avec Thomas Andlauer, un mécène scientifique anglais, sera le déclencheur de sa guérison, jusqu’à ce que la véritable nature de l’homme se révèle à elle et que Mathilde découvre l’organisation secrète qui se dissimule derrière la fondation Andlauer. C’est donc une femme trahie sous différents plans qui renaîtra à la fin du tome 1. Une femme privée de liberté, qui devra s’adapter pour survivre, tout en restant lucide et critique sur sa nouvelle condition.

Marie — Merci beaucoup pour Valadonne. 🙂
Je suis contente que tu évoques toi-même ce qu’il advient (dans les grands traits) à Mathilde dans le premier tome, car je vais pouvoir rebondir sur la suite et même sur la fin de la trilogie, ce que j’avais vraiment très envie de faire en te proposant cette interview. (Lecteurs de passage, attention aux spoilers ! Et, cette fois, on va parler non pas géopolitique, mais amour et sexualité.)
Car oui, on peut dire que ton héroïne va se retrouver pressée par des volontés masculines inflexibles, notamment celle de Thomas. Et je dois dire que la chute finale, dans sa dimension romanesque, est pour le moins un retournement de situation. C’est lui qui, cette fois, « subit » la volonté et le choix de Mathilde, même s’il consent.
J’ai été doublement surprise, et très très surprise, par cette audacieuse conclusion. Je ne m’y attendais pas du tout, et j’ai été ravie de sortir ainsi des sentiers battus. Je ne crois pas avoir souvent vu ce type de schémas amoureux inhabituels (et donc transgressifs de la norme) dans des romans. Le seul exemple qui me vient à l’esprit d’emblée est celui de l’héroïne de Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg. Est-ce que tu savais à l’avance que cela se terminerait ainsi ? Pourquoi cette issue ?

Charlotte — Oui, je savais dès le début d’Havensele comment se termineraient les différents fils d’intrigue et en particulier ce fil romantique. Pour plusieurs raisons. Je ne voyais pas évoluer autrement la relation entre Mathilde, Thomas et Alexian. Car il ne s’agit pas seulement d’une histoire d’amour entre une femme et un homme, mais aussi une histoire d’amour fraternel entre les deux hommes. Et ce qu’ils acceptent tous deux démontre la force de leur lien.
Il me semblait également important que cette fois-ci Mathilde décide de sa vie amoureuse. Tout simplement, parce que cela montrait en show son évolution. Dans le tome 1, nous faisions connaissance avec une femme écorchée par la vie, mais forte. Dans le tome 2, le lecteur la découvrait obligée de se soumettre pour survivre. Le tome 3 se devait de montrer une autre de ses facettes, son côté rebelle et anticonformiste.
Et enfin, tout comme la trilogie comporte une romance homosexuelle, je souhaitais décrire différentes formes de sexualité et surtout leur acceptabilité sociétale. L’amour, le désir ne devraient pas être brimés par un regard conformiste, de modèle hétéronormé, mais – entre adultes consentants – se libérer. Pour moi, il n’y a rien de bien pire que l’expression « bonnes mœurs », car elle reflète surtout les cages dans lesquelles les femmes ont été enfermées depuis des siècles.
Je n’ai pas (encore) lu le roman d’Élisabeth Vonarburg, mais le film Jules et Jim de François Truffaut a été une grande source d’inspiration (Tout comme la fabuleuse Jeanne Moreau).

chroniques du pays des mères d'élisabeth vonarburg

Marie — Je ne vois pas que dire, sinon plussoyer ton propos avec enthousiasme. 🙂
Petite dernière question pour la route (la petite question habituelle) : où en es-tu dans l’écriture ? Quelle est ton actualité et quels sont tes projets ?

Charlotte — Je suis une autrice escargot, ce qui signifie que j’écris très lentement. Comme je ne suis jamais satisfaite avant la V7, cela donne aussi une idée du temps que je consacre aux corrections.
Depuis la sortie du tome 3 d’Havensele en mai 2020, j’ai publié, suite à des appels à textes, trois nouvelles de science-fiction dans des revues que j’apprécie beaucoup (AOC, Gandahar et Géante Rouge). Mon quatrième roman (fantastique breton) – Le Club des Enfants Mal Fichus – est entre les mains de mes bêta-lectrices et j’ai fait une pause dans l’écriture de mon cinquième roman (un thriller), pour une nouvelle de science-fiction, en corriger une autre et écrire le synopsis de la prochaine pour laquelle j’ai été sollicitée.
Et j’ai dans la tête quatre autres romans et un ouvrage de vulgarisation médicale qui se télescopent et ne demandent qu’à être jetés sur le « papier ».
Dire que je souhaiterais que les journées fassent 48 heures est un doux euphémisme (Nous sommes de nombreuses autrices à connaître des quotidiens chargés). Mais il paraît que, de la frustration, naît la créativité, alors réjouissons-nous !

Marie — Et nous allons en finir avec cette note positive ! Merci à toi, Charlotte, et bonne continuation pour tes beaux projets. 🙂
Pour conclure, lisez Havensele (Cité Noire, Cité Blanche, Cité Rouge), c’est vraiment une lecture prenante et addictive, et pleine de sens. Et suivez l’actualité de Charlotte Bona, autrice de science-fiction, anticipation et SFFF en général sur ses réseaux sociaux (Facebook et Instagram) et sur son blog.
À bientôt !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.