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Nouvelle de fantasy | La Voix des Dragons II

Je vous salue, amoureux ou amoureuse des dragons ! Dans ces lignes, vous allez vous envoler avec les plus nobles des créatures fantastiques dans un récit de guerre impitoyable, qui n’épargne pas non plus les hommes et les femmes. Voici la seconde partie d’une histoire de dragon à lire entièrement et gratuitement en ligne.


Pour accompagner cette histoire de dragons, je vous suggère une musique épique. Bonne lecture !

La Voix des Dragons

Caché dans l’ombre de deux tentes, Morvan leva la tête. L’espace d’un instant, il avait vraiment cru y passer. La cracheuse de tempêtes s’éloignait désormais en lévitant, dans un bourdonnement léger, sans commune mesure avec le bruit de tonnerre qui déferlait d’elle lorsqu’elle était lancée sur l’ennemi.


Si je le pouvais, crevure, c’est toi que je mettrais en pièces.


Cette option-là était hors de sa portée. Là où les dragons avaient échoué, comment aurait-il pu réussir, lui ?


Il avait une autre cible en vue.

Machinalement, il serra la main sur le pommeau de la dague qu’il portait à la ceinture. Ses yeux fouillèrent l’obscurité. Le passage de la machine avait brièvement éclairé les lieux ; cette saleté leur servait aussi de patrouille. Il esquissa dans l’ombre un sourire. À ce jeu-là, elle était moins forte que Morvan, le chef éclaireur de l’armée de Calher. Là où le chef Morvan voulait s’infiltrer, personne ne pouvait le débusquer.


Lorsqu’il aurait placé le signal et le combustible sur la tente de commandement adverse, il changerait de registre, pour la première et la dernière fois de sa carrière. Une fois n’était pas coutume, il se révélerait à l’ennemi. Il attaquerait le commandant ennemi. Un Prince, paraissait-il. Morvan comptait sur ses talents martiaux pour tenir quelques minutes et semer la pagaille, le temps que soit mené à bien le raid éclair mené par la Voix et les dragons. Le souffle des créatures n’épargnerait rien sur des dizaines de mètres. Le chef éclaireur avait confiance dans la petite Saphia ; elle était bien du sang de Merk, une main de fer dans un gant de fer. Qui l’aurait cru ?


Évidemment, il ne fallait pas espérer survivre à ça. Même lui…


Il cracha par terre. Il n’avait pas le temps pour de telles considérations.


Il se glissa entre les tentes.

À l’abri derrière les remparts de la Cité, Carl retenait son souffle. Il ne reconnaissait pas les lieux dans lesquels il avait grandi.


Les champs, les prés, les sous-bois, les bosquets avaient noirci sous le souffle des dragons. Même au cœur de la nuit, Carl voyait affleurer dans l’éclat des torches du camp ennemi et dans celles de la muraille les décombres fumants, ici d’une tour agricole, là d’une ferme. Le paysage dévasté resterait à jamais imprimé dans sa mémoire. S’il survivait… Il faudrait des années, des décennies peut-être, avant que la terre offrît de nouvelles ressources. Le prix à payer pour dissuader l’ennemi de poursuivre le siège : les commandants Mendel et Wilfried avaient donné les ordres sans état d’âme.


Dans ce décor sinistre, les tentes bariolées des ennemis ressemblaient à des gemmes. Des billes de couleur jetées dans la suie. Innombrables. Un océan de perles multicolores.


Soudain, du mouvement. Les dragons venaient de surgir du nord-ouest, de la crique qu’une poignée de guerriers enfermés dans un bastion gardait encore. Ombres immenses tranchant sur les nuées faiblement étoilées, ils approchaient silencieusement. Si peu, désormais, si peu ! De plusieurs dizaines, ils n’étaient plus que seize, seize créatures privées de compagnon. Tous massacrés. Là-haut, seule la Voix pouvait encore les guider.


Saphia…


Carl se mordit les lèvres, jusqu’à en avoir le goût du sang dans la bouche. Il ne voulait pas se souvenir de leur dernière rencontre. Elle n’était plus la jeune fille douce et coquette qu’il avait rencontrée l’année d’avant à la Célébration du Redoux. Saphia était une femme et elle le haïssait. Le massacre de son oncle et mentor, celui de ses frères et sœurs, cousins et cousines… par des soldats comme lui. Elle avait vu l’uniforme bleu à l’œuvre.


Je vais me battre et gagner parce que c’est ce que mon oncle voulait. Il y croyait, lui, plus que tous les autres, plus que toi, plus que tous ces grands guerriers qui ne pensaient qu’à se sauver, la queue entre les jambes… Si ce n’était pas pour lui, vous pourriez tous crever. Et il crèvera, l’autre. Je le jure.


Elle volait à présent dans les airs. Elle menait la charge. Elle allait au-devant des cracheurs de tempêtes…


Carl étouffa un cri de terreur. Les machines cauchemardesques venaient de quitter le camp pour intercepter les dragons. Flammes, rugissements, claquements violents d’ailes : la nuit devint en un instant cacophonique. Sur les remparts, les soldats s’étaient pétrifiés, épouvantés et fascinés par le combat dantesque qui déchirait le ciel noir.


Dieux, protégez-la ! Mais les Dieux se souciaient-ils du sort des malheureux combattants de Calher ? Se souciaient-ils de ces hommes et de ces femmes qui luttaient pour leur liberté et leur vie ?


Des dragons chutèrent, comme des pierres. L’un d’eux tomba lourdement au milieu du campement ennemi et des hurlements humains s’élevèrent, vite noyés dans le vacarme du combat. Le Grand Rouge de Saphia virevoltait, superbe, pour éviter les jets incendiaires du cracheur.


Soudain, comme une étincelle. Gigantesque. Un souffle enflammé monta du campement vers le ciel déjà surchargé. Dans le flot de fumée noire qui l’auréola, la silhouette chétive d’un des dragons s’éloigna en battant furieusement des ailes. Carl, abasourdi, le reconnut. Béryl, l’un des plus jeunes parmi les créatures.


Un hurlement suraigu, inhumain, jaillit de plusieurs cracheurs en même temps. Ils rompirent tous l’engagement, se jetèrent à la poursuite du malheureux et le rattrapèrent. Le rugissement de Béryl glaça d’horreur Carl alors que les boules d’acier noir exhalaient leurs souffles brûlants. Il n’était qu’un humain mais il perçut chez le dragon la douleur et l’épouvante. Quelques secondes plus tard, il ne restait plus rien de lui. Comme tant de ses congénères avant lui, ironie du sort ! il était mort par les flammes.


En-dessous de lui, dans le camp ennemi, le brasier était devenu incontrôlable.

Éternelles histoires de dragons…

Les ennemis disparaissaient dans le crépuscule. Ils retraitaient dans un paysage calciné, aux cahutes noircies et parsemé de cadavres, sur un sol abreuvé de sang jusqu’à plus soif. Ils abandonnaient leur objectif de conquête totale. Les envahisseurs se montrent quelquefois raisonnables et les défenseurs fous furieux.


Ils avaient perdu leur Prince. Morvan n’avait pas failli : Wilfried, le cœur lourd d’avoir sacrifié un de ses meilleurs hommes et amis, se le représentait trop bien, enserrant de ses bras le commandant ennemi pour l’empêcher de fuir.


Cela n’amoindrissait pas les forces adverses. Ils auraient encore pu vaincre les guerriers de Calher. Il leur aurait fallu du temps et nombre d’hommes seraient morts mais Wilfried, en bon militaire, savait combien ces considérations sont de peu d’importance aux yeux des conquérants. C’était pourquoi il fallait supprimer ledit conquérant.


Des années plus tard, il pourrait raconter cet instant mémorable, car il en en avait été le témoin direct. Il donna cependant immédiatement des ordres de prudence et de vigilance : cette retraite apparente pouvait n’être qu’un leurre.


Ses hommes abasourdis ne réagirent pas avec autant de circonspection. Du haut des remparts auquel le commandant assistait à l’inespéré, il entendit des hurlements de triomphe. Une vague de vivats ébranla les murailles, couverte bientôt par les rugissements formidables des dragons qui volaient au-dessus des troupes en retraite comme pour les narguer. Wilfried ne put, lui aussi, contenir son soulagement lorsqu’il reçut les premiers rapports des secteurs est et sud de la ville. Partout, l’armée ennemie s’était retirée.


Un pas léger, dans son dos, lui fit tourner la tête. La Voix des Dragons s’approchait. Elle semblait très jeune, dans la robe et le manteau grenats propres à sa fonction nouvelle que, faute de temps, il n’avait pas été possible d’ajuster à ses mesures. Ses cheveux blond vénitien pendaient lamentablement sur ses épaules : elle venait sans doute de mettre pied à terre. Mais ses yeux le cherchèrent directement, sans peur et sans plus rien de la timidité du fameux jour. Elle avait fait ses preuves dans le feu et le sang.


Elle s’arrêta à deux pas de Wilfried et, bien campée sur ses pieds, elle croisa les bras et releva la tête.


« Commandant. »


Elle était stupéfiante. Elle avait à la fois tout perdu et tout gagné en ces quelques jours de folie durant lesquels le sort s’était inversé. Wilfried ne pouvait que deviner ses états d’âme : son oncle et les siens avaient été massacrés par ses hommes. Elle devait leur apporter son assistance, c’était son devoir, mais à quel point le haïssait-elle, lui, et cette cité qu’elle venait de sauver ? Wilfried, bêtement, découvrit à cet instant seulement à quel point il l’admirait et l’estimait, pour son courage, pour son dévouement, pour son incroyable intelligence au combat. Sans son aide, sans l’intervention héroïque des dragons, ils auraient tous été asservis.


Elle méritait qu’il rendît au mort ce qui lui revenait. Lentement, il hocha la tête.


« Saphia. Oui. Il avait raison, ce con. »


Le dernier mot lui échappa sans qu’il s’en rendît compte et il se mordit la langue. La fatigue et le désarroi devant un tel gâchis s’étaient exprimés. Son collègue Mendel se moquait souvent de son langage peu châtié, qui trahissait ses origines…


Il vit Saphia se raidir sous l’insulte. Ses yeux brillaient violemment. Sa colère était juste ; elle était la Voix des Dragons et elle méritait plus que des acquiescements bourrus de caserne. Mais Wilfried était trop ému et trop épuisé pour se perdre en excuses.


Il tomba à genoux.


« Merci. »


Elle frémit. Ses yeux troublés le fixèrent, incrédules ; puis elle se détourna de lui et baissa la tête.


Ce fut la première et la dernière fois de sa vie que Wilfried, le commandant de l’armée de Calher, vit la Voix des Dragons pleurer.

J’espère que cette histoire de dragons vous a plu ! Si vous en voulez plus, lisez ma petite historiette, une nouvelle fantastique avec un dragon pas tout à fait comme les autres. Ou encore, je vous invite à retrouver le récit que j’ai fait d’une rencontre merveilleuse entre deux Immortels dans Présences d’Esprits. À bientôt !

Crédits image en-tête : Tomáš Lhotský

Nouvelle de fantasy – La Voix des Dragons I

Aujourd’hui, c’est fantasy ! Je touche rarement au médiéval fantastique ou à l’heroic fantasy, mais lorsque j’y plonge, c’est franchement. Au programme, une histoire de dragon à lire en écoutant des BO épiques : Ennio Morricone ou Le Dernier des Mohicans iront très bien. Si vous avez d’autres idées, je suis preneuse, car vous aurez remarqué que j’adore lier musique et littérature (et illustrations aussi, d’ailleurs).


Bonne lecture !

La Voix des Dragons

 

La cracheuse de tempêtes venait de passer au-dessus de leurs têtes. L’odeur de la chair carbonisée flotta jusqu’à eux, dans l’air déjà empuanti par le sang et la mort. À l’abri des premières frondaisons, ils ne bougèrent pas. Le capitaine attendait. Le hurlement de tonnerre qui avait valu à l’arme ennemie son sobriquet s’atténuait : elle retournait vers les lignes adverses. Carl risqua un œil entre les branches. La silhouette ronde, hérissée de tubes desquels jaillissaient les flammes ardentes, flottait comme un nuage en dépit de son armature d’acier. Un mystère, une horreur et la preuve implacable de la supériorité de l’envahisseur. Le jeune soldat en avait les mains qui tremblaient. Sur la plaine gisaient des cadavres, plus qu’il n’en pouvait compter. Dans le même uniforme bleu nuit que le sien. Brûlés vifs.


Foutredieu… Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…


Ils n’attendaient tous que cela. Que l’ordre leur vint de l’arrière. Celui de rappliquer dare-dare jusqu’à la Cité, pour embarquer sur les navires qui les attendaient. Cela supposait que tous les civils eussent déjà pris la mer. D’ici là, Carl et ses camarades devaient couvrir leurs arrières.


Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…


Les trompes ennemies résonnèrent une nouvelle fois. Carl resserra sa prise sur sa garde. Du moins, son petit frère et sa petite sœur seraient bientôt en sécurité.


Et aussi, Saphia.

 

*

 

Des milliers de soldats attendaient sur les quais de pouvoir prendre place dans les vaisseaux. Des centaines d’autres protégeaient encore les arrières de la retraite. Tandis que le commandant Wilfried déambulait entre eux pour les encourager, il voyait leurs visages harassés de fatigue, leurs yeux cernés et, surtout, leurs regards éteints et défaits. Grâce en fut rendue aux dieux ! Le cauchemar cessait enfin. Les derniers bâtiments attendaient dans le port pour emmener loin d’ici les soldats éprouvés. C’était leur tour. Wilfried avait envoyé un message au Commandant Mendel, son collègue sur la ligne de front. Il pouvait entamer la retraite et ramener les hommes.


Les navires remplis par les civils s’éloignaient dans le clair matin. Bientôt, ils ne seraient plus qu’une ligne à l’horizon. Wilfried resta un instant à les contempler, le cœur serein après des semaines d’incessante angoisse. Ils quittaient à jamais la Cité de Calher ; mais celle-ci n’était que pierre. Leur peuple, lui, survivrait ailleurs. Au-dessus des bateaux, les imposantes silhouettes des dragons projetaient des ombres noires mouvantes sur l’azur des flots. Leurs alliés veillaient sur eux. Ils l’avaient toujours fait. La Cité de Calher avait été fondée jadis sur cette promesse.

 

Une histoire de dragon à lire en musique…

 

Ils l’auraient dû, du moins. Wilfried constata soudain que les dragons avaient rompu leur formation. Ils quittaient les navires remplis de civils, ils les abandonnaient. Stupéfait, Wilfried les vit revenir vers le port. Un silence pesant tomba autour de lui : les soldats s’en étaient tous aperçus. Décontenancés, inquiets, le cœur serré par un étrange pressentiment, ils les virent voler en direction du port.


La Voix des Dragons suivait le commandant avec les siens, une poignée d’hommes et de femmes, parfois très jeunes, épuisés par les derniers jours de combat. Tous membres de la famille Nelik, la seule qui possédât le don. Les ambassadeurs de Calher auprès des dragons.


« Merk ! » hurla Wilfried en se tournant vers lui. « Que se passe-t-il ? Rappelez-les à l’ordre, bon sang ! »


Le commandant se rendit alors compte que la Voix avait fermé les yeux et qu’il murmurait. Un chant.


« Merk ! »


L’homme leva les paupières et regarda Wilfried sans répondre. Le commandant vit luire dans ses yeux un froid reproche, mais il n’eut pas le temps de s’interroger. Autour de lui, les soldats s’agitaient. Il tourna la tête.


Les dragons s’étaient arrêtés au-dessus du port, dans lequel se pressaient encore des dizaines de navires. Un rugissement formidable : c’était une sommation. Les équipages paniqués comprirent la menace et se jetèrent à la mer, les uns après les autres. Au-dessus d’eux, les ailes des créatures battaient violemment l’air. Les navires oscillaient sous ce vent furieux.


La Voix des Dragons regardait le spectacle, sans ciller.


« Merk ! Bon sang, qu’est-ce qui vous prend ? Rappelez vos bestioles !


— Non » répondit l’autre d’une voix ferme.


L’espace d’une seconde, la stupéfaction lia la langue de Wilfried, mais il se reprit et, fou de rage, il saisit l’homme par la gorge.


« Vous allez les rappeler ou je vous fais fouetter, toute Voix des Dragons que vous soyez !


— Commandant ! » crièrent des voix affolées autour de lui.


Sans lâcher Merk, il détourna la tête. Leurs superbes alliés venaient d’ouvrir grand leurs gueules immenses. D’entre les crocs aiguisés, les flammes jaillirent. Les doigts de Wilfried glissèrent sur le col de l’homme. Il était médusé, sidéré, incapable de réaction, juste bon à contempler le désastre. Déjà, tous les navires flambaient. L’instrument de leur salut nourrissait joyeusement un immense brasier.


L’épouvantable spectacle les avait tous laissés pantois. Mais Wilfried était le commandant de cette armée désormais condamnée au massacre. La fureur chassa vite la consternation et il se tourna vers la Voix des Dragons.


« Vous vous êtes plié à l’avis général ! hurla-t-il. Vous êtes lié par serment !


— J’ai juré de protéger la Cité, déclara Merk, simplement. C’est à cette terre que nous sommes liés. Je ne vous laisserai pas l’abandonner. »


Un grondement sourd commençait à monter tandis qu’un étau d’hommes désespérés se formait autour d’eux. Inquiets, les membres de la famille Nelik se recroquevillaient derrière la Voix.


Celui-ci n’affichait aucune peur.


« Maintenant, nous sommes obligés de nous battre. »


Cette détermination sereine donna à Wilfried l’envie de le réduire en charpie. Mais il n’eut pas à le faire ; d’autres s’en chargèrent avant lui. Brusquement, le contrôle de la situation lui échappa. Le flot de soldats furieux, arrachés à l’espérance alors que depuis des jours ils combattaient avec acharnement des ennemis redoutables, s’élança comme un seul homme. Wilfried ne se trouvait qu’à quelques centimètres de Merk mais une seconde de folie l’en éloigna. Tandis que la masse ivre happait la Voix des Dragons, des hurlements effroyables percèrent le concert de cris. Les ordres du commandant se perdirent dans le tumulte.


Ce fut un rugissement furieux qui mit un terme à la curée. Wilfried le sentit résonner jusque dans ses os et un frisson glacé le parcourut. La meute enragée se figea. Une ombre gigantesque, mouvante, surplombait le quai. Le claquement des ailes, si proche, fit vaciller quelques guerriers. D’autres tombèrent à genoux, épouvantés, en larmes, suppliant la créature de les épargner.


Le commandant se rua en avant, là où, quelques secondes plus tôt seulement, une dizaine d’individus se tenaient debout près de lui. Las ! la folie désespérée des soldats avait agi avec une sauvagerie sans mesure. Aux pieds des soldats, Wilfried trouva les corps méconnaissables de Merk et des siens, ensanglantés, tuméfiés par les coups, aux membres pour certains disloqués et aux cheveux arrachés. Leurs vêtements en lambeaux ne cachaient rien de la barbarie immonde qui s’était abattue sur eux. Wilfried refoula la pitié navrée qu’aurait dû lui inspirer l’affreux spectacle, car rien d’autre ne pouvait occuper ses pensées que cette constatation : ils étaient tous perdus ! À travers Merk et les siens, c’était les dragons qui avaient été attaqués. Les créatures allaient tous les massacrer pour venger cet affront !


Non ! là, une jeune fille. Accroupie sous un chariot de maintenance, elle sanglotait à pierre fendre, en longs pleurs stridents que, d’évidence, elle était incapable de contenir. C’était presque une enfant, mais Wilfried la reconnut. Saphia, une nièce de Merk, la plus jeune parmi les siens. Leur salut.


Il se rua sur elle tandis que résonnait au-dessus de sa tête toute une série de coups de trompe enragés. Les dragons se rassemblaient. Wilfried n’eut que le temps de saisir la jeune fille par le poignet pour l’entraîner vers eux. Elle se figea, minuscule et tremblante. Les pupilles des dragons roulaient dans leurs orbites comme des agates enflammées.


« Parle ! cria-t-il à l’adolescente. Parle, ou nous sommes tous morts ! »


C’était un ultime va-tout. Il ne croyait pas à cette enfant maigrelette et terrifiée dont les larmes s’attardaient encore sur les joues roses. Mais elle le surprit. Ce jour-là, le chant de Saphia les sauva tous de la mort.

 

Ça vous a plu et vous en voulez davantage ? La suite de cette histoire de dragon à lire en ligne arrive la semaine prochaine. 😉
En attendant, si vous aimez les dragons, je vous propose une petite nouvelle qui parlera peut-être aux rôlistes. Vous trouverez aussi d’autres récits autour de ces fantastiques créatures dans mes publications. À bientôt !

Crédits image en-tête : jw432

De la fantasy orientale ? C’est avec Sara Pintado !

Cette semaine, j’ai le grand plaisir de vous présenter une autrice dont la plume va vous faire voyager au-delà de tout ce que vous avez déjà pu lire, j’en suis sûre ! Sara Pintado a écrit Mojunsha, Panthère-des-Ténèbres,  le premier tome d’une série de fantasy, ainsi que Sous les Ailes du Dieu Corbeau, à destination d’un public YA. Ces romans s’inspirent des mythologies indienne, perse, hébraïque : autant dire qu’ils emmènent ses lecteurs bien loin des sentiers battus ! Et Sara sait de quoi elle parle, comme vous allez vous en rendre compte. Merci à elle d’avoir bien voulu répondre à mes questions !

Sara Pintado

 

Au cœur des cultures orientales avec Sara Pintado

 

Marie – Sara, tu as publié deux romans chez Noir d’Absinthe, qui plongent le lecteur dans un univers exotique très particulier. Selon moi, on n’en trouve pas deux comme celui-ci dans la littérature actuelle ! Les décors, les traditions, la religiosité, la société me donnent l’impression d’influences orientales fortes et diverses : indiennes ? hébraïques ? D’autres encore, peut-être ? Peux-tu m’en dire un peu plus sur ces influences ?

Sara – En effet, cet univers regroupe différents pays, inspirés par des civilisations différentes. Dans le tome 1 de Mojunsha, nous découvrons le Royaume Mojun, qui est inspiré de l’Inde en ce qui concerne l’ambiance, les décors, quelques éléments culturels : l’existence d’un système de castes, de nombreux Temples (dédiés à différents Avatars du Grand Dieu)… Je me suis aussi inspirée de l’Inde pour la flore du pays, les costumes, les paysages. Le Royaume de Chaljuse, que l’on voit dans Sous les ailes du dieu corbeau, est surtout inspiré de la Perse achéménide (les Achéménides ayant régné sur l’Empire perse depuis l’époque de Cyrus, au 6e siècle avant notre ère, jusqu’à Darius III, vaincu par Alexandre le Grand et mort en 330 avant notre ère). Bien sûr, dans les deux romans j’ai aussi ajouté, retiré ou modifié de nombreux éléments, ainsi beaucoup de choses ne font pas partie ni de l’Inde, ni de la Perse achéménide… Par exemple, dans Mojunsha : les Avatars ne correspondent pas aux divinités du panthéon hindou, et je n’ai pas reproduit toute la complexité de la mythologie hindoue (car, même si le Royaume Mojun s’inspire de l’Inde, je tenais à ce qu’il en reste bien distinct). En ce qui concerne la Perse achéménide : le Grand Roi aurait eu tout un réseau de fonctionnaires, « les yeux et les oreilles du roi », pour l’informer de tout ce qui se passait dans le royaume… Je me suis inspirée de cette fonction pour le rôle d’espionnage des corbeaux dans Sous les ailes du dieu corbeau. (D’ailleurs, je précise que les corbeaux n’avaient pas, à ma connaissance, une importance particulière dans la perse achéménide… C’est un élément que j’ai choisi d’ajouter dans mon univers). J’ai aussi pris de grandes libertés avec le contenu des Mystères. Un autre aspect de l’Empire achéménide que j’ai choisi de laisser de côté est le fait que la Cour était « nomade », le Grand Roi et sa Cour passant différentes périodes de l’année dans différentes villes. Dans mon univers, j’ai choisi de laisser la résidence royale fixe, à Chaljuse.

Décor du palais de Khorsabad
Les personnages de Sous les Ailes du Dieu Corbeau évoluent peut-être dans un décor de ce type... Décor du palais de Khorsabad - Musée du Louvre - Grand Palais / Angèle Dequier

Des influences hébraïques sont aussi présentes dans mes deux romans, plus ténues toutefois dans Mojunsha (même si le lecteur averti reconnaîtra peut-être quelques versets bibliques déguisés dans le roman, et aussi quelques éléments théologiques inspirés de la littérature rabbinique). Dans Sous les ailes du dieu Corbeau, le concept d’Ecorce est inspiré de la kabbale, là aussi « arrangé » pour les besoins du roman. Dans la kabbale, le concept d’Ecorce est d’ailleurs lié à celui de l’ « Autre Côté » (Sitra Ahra en araméen). Dans mon univers, j’ai choisi de faire de l’Ecorce du peuple Chantant l’équivalent de l’Autre Côté des Chaljusiens, concepts qui correspondent d’ailleurs à l’Avatar Panthère-des-ténèbres chez les Mojun.

La plupart des Noms de pouvoir, dans Sous les ailes du dieu corbeau, ont été construits partiellement sur des mots hébreux ou araméens.

Toutefois, les influences hébraïques seront les plus fortes chez le peuple Chantant de la terre des Chênes Millénaires, dont nous avons déjà entendu parler dans Sous les ailes du dieu corbeau à travers le personnage d’Ijpurna. (Ce pays est aussi mentionné une ou deux fois « en passant » dans Mojunsha). Mais nous devrions découvrir la terre des Chênes Millénaires de beaucoup plus près dans des romans à venir !

Mojunsha, un roman inspiré de la mythologie indienne

 

Marie – Cette réponse me donne encore plus envie de découvrir tes autres romans ! Mais, dis-moi, tous ces détails ont dû te demander énormément de recherches. Ou bien étais-tu déjà passionnée par l’Histoire de ces différentes civilisations ? Comment s’est construit ton univers exactement ? Cette réponse m’intéresse d’autant plus que je me retrouve un peu dans tes propos en tant qu’autrice : j’emprunte beaucoup, çà et là, aux cultures de notre monde en arrangeant ensuite ces éléments pour qu’ils s’intègrent harmonieusement à la trame de mon univers. Je suis donc très intéressée par ton processus de création de monde.

Sara – Effectivement, comme toi j’ai toujours beaucoup aimé l’Histoire, en particulier celle des civilisations antiques ou médiévales – enfant, je me suis longtemps intéressée à l’Égypte antique, à l’histoire de France au Moyen-Age, à l’Espagne médiévale…

Quant à mon intérêt plus particulier pour la Perse achéménide, il s’est révélé en 2015, après une visite au musée du Louvre. A partir de là, j’ai commencé à faire des recherches… Parmi mes principales ressources, je citerai L’Histoire de l’Empire Perse de Pierre Briant, qui est très complet, et la Revue de Téhéran, disponible en ligne, dont certains articles évoquent la période achéménide.

Pour l’Inde, mes recherches ont été plus diffuses, j’ai été inspirée par des romans (par exemple Taj de Timeri N. Murari), par des visites au musée, des photos, divers articles sur la faune et la flore, sur l’habillement, la mythologie…

Taj Mahal
Le roman Taj de Timeri N. Murari met en scène une histoire d'amour... sur fond de construction du superbe Taj Mahal, en Inde.

En ce qui concerne les références hébraïques, je baigne tous les jours dans les textes de la Torah, du Talmud et autres ouvrages de littérature rabbinique… donc ces influences-là se sont naturellement mêlées à mon processus d’écriture.

Je fais mes recherches en parallèle de l’écriture, et corrige ou introduit des éléments au fil des différentes versions de l’histoire. Ceci dit, comme tu le soulignes, quand je construis un univers, la place de l’imagination est tout aussi importante que celle des éléments empruntés… l’équilibre entre les différents éléments (imaginés et empruntés) se met en place en cours d’écriture. Entre deux phases d’écriture, je fais relativement peu de travail préparatoire – j’y consacre entre une et trois semaines -, et souvent je continue le travail « de recherche de fond » pendant l’écriture. Dans mes tapuscrits, je mets régulièrement en commentaire marginal les liens vers les articles qui m’ont été utiles pour développer un point particulier, ou les références des passages de livres que j’ai consultés, afin de pouvoir les retrouver facilement. Il peut m’arriver de faire des cartes et des topos quand c’est nécessaire, mais finalement assez peu : les topos (sur un système de magie, les personnages et leurs relations entre eux, etc.) m’aident à approfondir ma réflexion sur certains points, mais ne restent pas figés : les éléments qu’ils évoquent finissent souvent par se modifier lors de l’écriture.

Mon univers a donc tendance à évoluer et à se développer au fil du temps: depuis février 2015, où j’ai commencé à créer l’univers de Mojunsha et de Sous les ailes du dieu corbeau, il a beaucoup changé, de même que les personnages.

Des personnages de romans en lutte contre le monde… et eux-mêmes

 

Marie – Justement, parlons un peu de tes personnages. Il y en a beaucoup, surtout dans le tome 1 de Mojunsha, qui est un vaste roman choral. Ils luttent contre l’adversité, dont, souvent, une bonne part d’intolérance quant à leur nature (par exemple, Ijpurna dans Sous les ailes du Dieu Corbeau) ou contre eux-mêmes lorsqu’ils sont dominés par un esprit de haine et de vengeance (comme Japsaro dans Mojunsha). Où trouves-tu l’inspiration pour ces beaux portraits ?

Sara – En ce qui concerne mes personnages, il est vrai que j’ai tendance à en mettre beaucoup et à multiplier les points de vue, car j’apprécie le fait d’explorer différentes perspectives sur l’intrigue. En général, mes personnages « s’imposent » à moi avec leur personnalité, leurs aspirations et leur histoire, sans que je puisse y faire grand-chose… même s’il leur est arrivé de garder longtemps certains secrets, m’imposant parfois de réécrire certaines parties de l’histoire.

Toutefois, j’ai remarqué que mes personnages sont souvent influencés par « l’ambiance » dans laquelle j’évolue, les thématiques auxquelles j’ai été confrontées soit parce qu’elles ont suscité mon intérêt, soit parce qu’elles concernent/ont concerné des personnes de mon entourage, soit parce qu’elles font partie de mon vécu. Autrement dit, mes personnages sont influencés par la façon dont je perçois et expérimente le monde (avec des modifications bien sûr, puisque toutes ces problématiques se retrouvent transposées dans un monde imaginaire et subissent l’effet de ce prisme).

Pour en revenir aux deux thèmes que tu évoques : l’intolérance à laquelle Ijpurna est confronté est malheureusement un problème qui touche, à des degrés divers, beaucoup de monde : j’ai eu à y faire face, et de nombreuses personnes de mon entourage ou que j’ai rencontrées par le passé ont dû également l’affronter : que ce soit un rejet lié aux origines, au milieu social, à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre, à des choix de vie ou de style, à des caractéristiques physiques ou à d’autres spécificités (dans le fonctionnement émotionnel et intellectuel par exemple…). L’intolérance parfois exercée par un groupe envers un individu qui diffère de la norme définie par le groupe, entrave encore de nombreuses personnes dans leur épanouissement; ce thème me tient donc particulièrement à cœur.

La lutte contre ses démons intérieurs est aussi une thématique qui m’a toujours intéressée. Nous avons tous, un jour ou l’autre, été confrontés à des sentiments négatifs à essayer de comprendre et/ou surmonter – ou au contraire, qui nous ont entraînés sur la mauvaise pente. Par exemple, Japsaro reste « prisonnier » de son désir de vengeance et de ses sentiments de haine, qu’il entretient (et justifie) tout au long de sa vie. Parfois, ces sentiments dépassent notre individualité et notre expérience personnelle : ils peuvent refléter des traumatismes ou des sentiments de haine/méfiance/rancune qui se transmettent d’une génération à l’autre. C’est le cas de Japsaro : la haine qu’il éprouve à un niveau individuel s’est « amalgamée » avec celle que ses ancêtres ont nourri, pendant des siècles, contre la caste dirigeante. Son désir de vengeance personnel a donc été renforcé par celui hérité de ses ancêtres, qu’il avait « appris » dès l’enfance.

Littérature : les muses de Sara Pintado

 

Marie – Comme je comprends ton attachement à ces thématiques ! Merci beaucoup de cette réponse. 🙂
Je vois que, en tant qu’écrivaine, tu es est influencée par tes études, tes thématiques de recherches, les arts que tu aimes, ton vécu et celui de ton entourage… Certains auteurs et autrices t’ont-ils également marquée et ont-ils orienté ta plume ?

Sara – La réponse à cette question pourrait être très longue, donc je vais tâcher de mentionner les œuvres qui ont été vraiment les plus marquantes dans mon parcours… Mais ce n’est pas facile… Voici toutefois une petite sélection, par périodes de vie :

Dans l’enfance, l’ouvrage qui a eu l’influence la plus déterminante dans mon goût pour la fantasy est la trilogie du Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien, qui m’avait émerveillée à neuf ans. (beaucoup de mes écrits entre neuf et douze ans ont été très influencés par le Seigneur des Anneaux).

le Seigneur des Anneaux de Tolkien

Vers onze ans, un roman historique qui m’avait particulièrement touchée était Mémoires Ecarlates d’Antonio Gala (sur le dernier souverain de la dynastie Nasride de Grenade, à la fin de la reconquista espagnole : cette période historique m’intéressait tout particulièrement à l’époque). A douze ans, j’ai découvert 1984 de George Orwell, que j’ai énormément apprécié et qui m’a aussi beaucoup influencée… J’ai eu une période, entre 12 et 14 ans, où j’écrivais plus d’anticipation que de fantasy.

Je pense que d’une manière ou d’une autre, ces ouvrages qui ont marqué mes années d’école et de collège ont aussi eu une influence sur mes choix d’écriture (en passant, je mentionnerai aussi la série des Rougon-Macquart d’Emile Zola, dont les vingt tomes m’ont accompagnée entre la cinquième et la seconde… mais il me faudrait les relire un jour).

Ensuite, pendant mes années de lycée et d’études de médecine, j’étais tellement accaparée par mes études que je lisais beaucoup moins de littérature (à partir de la première, j’étais en série S et donc essentiellement plongée dans les sciences… Le souvenir littéraire le plus marquant que je garde de cette période « creuse » en matière de lecture est La Seconde Chance, de Virgil Gheorghiu, un roman très sombre sur l’histoire du vingtième siècle, dont je garde encore un souvenir fort.)

C’est après avoir quitté les études de médecine, à 20 ans, que j’ai réussi à renouer pleinement avec la lecture. Le premier roman que j’ai dévoré alors a été Belle du Seigneur, d’Albert Cohen : même si les personnages m’agaçaient parfois, j’aimais suivre leur histoire, et surtout j’appréciais beaucoup le regard critique que l’auteur portait sur le monde, qui transparaissait très finement à travers l’intrigue.

Belle du Seigneur d'Albert Cohen

Parmi les auteurs que j’ai découverts par la suite et dont les livres m’ont particulièrement marquée, je citerai Alain Damasio (en particulier avec La Horde du Contrevent, même si j’ai aussi beaucoup apprécié La Zone du Dehors et Les Furtifs : les livres d’Alain Damasio poussent toujours à la réflexion, à s’interroger sur le monde, sur nos idées préconçues, nos façons de vivre… et l’explosion de liberté et de vitalité de ces livres m’a beaucoup marquée). J’ai aussi été très marquée par de grandes fresques de fantasy: en particulier les ouvrages de Robin Hobb (L’Assassin Royal, Les Aventuriers de la Mer et Les Cités des Anciens… Il me manque Le Soldat Chamane à lire, qui est dans ma Pile à Lire) et la saga du Trône de Fer de Martin.

Les romans d’Aurélie Wellenstein font aussi partie des ouvrages de fantasy qui m’ont le plus marquée (jusqu’à présent, j’ai lu de cette autrice : Le Dieu oiseau, Mers Mortes, Le Roi des Fauves et Les Loups Chantants. (Il m’en manque quelques-uns que j’espère lire prochainement). J’apprécie beaucoup le rythme des histoires d’Aurélie, les messages portés par ses romans, ses personnages nuancés, voire ambigus.)

Le Dieu Oiseau d'Aurélie Wellenstein

J’ai aussi été beaucoup marquée par Valadonne (que tu connais bien ^^) dont j’ai particulièrement apprécié la profondeur, dans la psychologie des personnages et dans les thématiques abordées.

Je serais bien incapable de dire dans quelle mesure ces ouvrages – et tous ceux que je ne cite pas ici – ont influencé et influencent encore ma façon d’écrire. Toujours est-il que ces lectures ont participé (et continuent à participer) à la construction de mon imaginaire et de mon univers littéraire.

Marie – Merci Sara ! Je suis très émue que tu cites Valadonne (et je précise que ce n’était pas une perche tendue !).

Nous avons énormément de lectures en commun. J’ai lu moi aussi Belle du Seigneur il y a peu de temps et je partage complètement ton ressenti. J’ajouterai que l’absence de ponctuation dans les rêveries du personnage féminin, Ariane, sur de nombreuses pages, mérite à elle seule une visite dans ce roman, car c’est un véritable tour de force !

Je te confirme que Le Soldat Chamane est une merveille. C’est même la série de Robin Hobb que j’ai préférée. Tu constateras que les thématiques d’exclusion qui te sont chères y sont traitées tout en finesse. 🙂

Quant aux Rougon-Macquart, que dire, si ce n’est que cette série m’a en grande partie donné l’envie de créer un univers dans lequel je me baladerai de personnages en personnages… Je suppose que ce n’est pas pour rien que tu as toi aussi cédé à l’appel d’un monde qui se décline de roman en roman au travers de ses héros. 🙂

D’ailleurs, envisages-tu de sortir de cet univers dans d’autres romans ? J’ai entendu parler d’un projet qui m’a mis l’eau à la bouche…

Sara – Oui, je suis d’accord en ce qui concerne la ponctuation dans Belle du Seigneur, qui donne un rythme très particulier au roman qui contribue aussi, je trouve, à l’immersion dans l’atmosphère du roman et dans les ressentis d’Ariane.

Ce que tu dis du Soldat Chamane me donne encore plus envie de le lire assez vite… L’intégrale 1 devrait faire partie de mes lectures du mois de la fantasy (si j’arrive à lire toute ma PAL pour ce challenge lors du mois de mai, sinon je le découvrirai en juin).

Quant aux Rougon-Macquart, il est vrai que j’avais été assez impressionnée par la richesse de cette fresque, qui se penche de près sur les différents membres d’une même famille, leurs différentes trajectoires, leur caractère… Il est fort probable que les Rougon-Macquart aient en partie influencé mon goût pour l’écriture de destinées familiales.

En effet, j’ai commencé récemment un projet qui sortira de l’univers de Mojunsha et de Sous les ailes du dieu corbeau. Je continue bien sûr, en parallèle, d’écrire le deuxième tome de Sous les ailes du dieu corbeau que je suis en train de remanier en profondeur, et lorsque Sous les ailes du dieu corbeau sera terminé (certainement à la fin de son troisième tome), je reprendrai la saga des Mojunsha, ainsi que les autres livres dans le même univers que j’ai en tête. Mais en parallèle (et aussi pour fêter la fin de mes études rabbiniques) j’avais envie d’écrire un ouvrage qui se trouve « au carrefour » de mes vies d’autrice de l’imaginaire et d’étudiante des textes sacrés du judaïsme. J’ai donc pour projet d’écrire un roman centré sur plusieurs personnages bibliques, inspiré des commentaires rabbiniques traditionnels, qui présenterait ma façon d’interpréter certains personnages et thèmes de la Bible ainsi que les textes rabbiniques qui les évoquent. Je souhaiterais aussi donner une forme poétique à cet ouvrage (ou – qui sait ? – à cette série d’ouvrages…), qui correspondra mieux, je pense, à sa teneur. Il s’agira toutefois d’un projet de longue haleine qui me demandera de ré-étudier de nombreux textes et d’en découvrir d’autres, puis d’en donner une interprétation sous forme romancée et poétique. Au fil de l’écriture, je mentionnerai aussi les sources dont je me suis inspirée, afin que le lecteur curieux de les (re)découvrir puisse le faire. J’ai déjà commencé avec les personnages d’Isaac et Rébecca, que nous rencontrons dans le livre de la Genèse… Je ne sais pas encore exactement où ce projet me mènera, mais il devrait bien m’occuper, en parallèle de Sous les ailes du dieu corbeau et de Mojunsha, dans les années qui viennent…

Des textes sacrés à l’imaginaire…

 

Marie – Ce projet me donne terriblement envie, je crois que tu t’en doutes ! J’ai fait quelques recherches à l’instant sur Rébecca et Isaac et j’ai hâte de voir la façon dont tu vas nous offrir à lire ces personnages (d’autant plus qu’il s’agit d’un couple et tu sais combien j’aime les histoires d’amour !).

Cela m’amène tout naturellement à te demander comment tu fais cohabiter ces deux vies dont tu parles, qui correspondent sans doute à deux passions : l’imaginaire d’une part, les textes sacrés d’autre part. Que t’apportent l’un et l’autre ? Vivent-ils en harmonie en toi, se nourrissent-ils, s’opposent-ils parfois ?

Sara – En effet, il s’agit de deux passions qui ont cohabité tôt chez moi – dès l’enfance, j’aimais me plonger dans la Torah, mais aussi dans les romans, et créer mes propres univers. J’ai toujours trouvé les textes sacrés fascinants car ils poussent à s’interroger, du fait de leurs silences, ou d’éléments qui paraissent surprenants, étranges, voire contre-intuitifs ou même choquants, ce qui suscite la réflexion. (Je me rappelle, enfant, les questions que je me posais face au premier chapitre de la Genèse et à l’histoire de la création: les 7 « jours » de la création devaient sans doute correspondre à 7 étapes différentes, et non à 7 « jours » tels que nous les définissons; plus tard, j’ai découvert des textes rabbiniques (notamment dans le Talmud, dans le dernier chapitre du traité Sanhedrin) où nous lisons qu’un « jour » pour l’Eternel correspond à mille années – même encore, l’échelle de temps de la « création » (que je conçois plutôt comme un processus évolutif, qui reste en mouvement) reste bien trop courte face aux données de la science, mais cette interprétation – basée sur un verset des Psaumes – ouvre tout de même la porte à une lecture symbolique, non-littérale, du texte. Il en va de même pour la création de la lumière le premier jour, alors que les astres ont été créés au quatrième jour seulement… cela impliquait que la lumière du premier jour n’était pas de la même nature que la lumière que nous voyons, mais à un autre type de lumière. Je me rappelle aussi les heures passées à lire et à relire le Lévitique, qui présentait un rituel sacrificiel dont le sens m’était complètement opaque et que je tentais en vain d’essayer de comprendre. Plus tard, pour ce texte aussi, j’ai découvert plusieurs interprétations et différentes approches). En bref, l’étude des textes sacrés oblige à s’interroger sur le monde, à la recherche d’une multiplicité des sens, des symboles et des approches de ce qui nous entoure. Elle oblige aussi à tâcher de voir au-delà des apparences ou, lorsque c’est impossible, à accepter nos limites, à admettre que nous ne pouvons détenir toute la vérité sur une question et qu’une partie nous restera inaccessible. La diversité des regards possibles sur un même texte conduit aussi à reconnaître que notre vision du monde n’est pas la seule possible, et que plusieurs façons d’aborder les choses, même lorsqu’elles paraissent contradictoires, sont possibles et devraient pouvoir coexister et entrer en dialogue. Ces textes apportent aussi une dimension transcendante à l’existence qui peut aider à surmonter les situations de crise et/ou à trouver du sens à nos actes et à nos choix.

Sara Pintado en dédicaces avec son roman Sous les ailes du Dieu Corbeau

L’imaginaire m’aide à prendre de la distance par rapport à la réalité. Il m’aide à la surmonter (ou à la supporter…) lorsqu’elle devient trop douloureuse, trop pénible, en offrant un « lieu » où me ressourcer, et où aborder les choses différemment, à travers des personnages d’encre et de papier. A travers l’imaginaire, je parviens à explorer des problématiques qu’il me serait très difficile d’exprimer autrement. Je pense notamment au thème de l’exclusion, évoqué plus haut; ou encore à celui de la « charge » de la mémoire familiale (voire « nationale ») qu’un individu doit porter (thème que j’aborde dans Mojunsha à travers le personnage de Japsaro, mais aussi, différemment, par l’intermédiaire de Neyro et dans les tomes ultérieurs, à travers Daranjo. Ce thème apparaît aussi en lien avec Ijpurna dans Sous les ailes du dieu corbeau). Le thème de la dépendance/de l’addiction, aussi, avec Neyro (et plus tard avec Ijpurna, quand il se retrouvera dans Mojunsha…); les problématiques de genre abordées dans Sous les ailes du dieu corbeau, sont tous des thèmes sensibles pour moi, que je parviens à exprimer bien plus facilement et librement à travers l’imaginaire que dans la réalité de tous les jours. Je réalise aussi que j’ai besoin de l’imaginaire pour vivre pleinement, et de façon équilibrée ; lorsqu’il m’arrivait de « négliger » l’écriture pour passer plus de temps dans les études ou d’autres activités « concrètes », je me retrouvais rapidement sans énergie, avec une impression de vide, de ne plus être entièrement moi-même : comme si je perdais une part de moi-même lorsque je ne m’autorisais pas à écrire.

Ce qui me permet d’enchaîner avec la réponse à la dernière partie de ta question : en général, mon étude des textes sacrés et mes évasions dans les mondes imaginaires coexistent très bien en moi et se complètent. Les deux participent, d’une manière différente, à ma façon de concevoir et d’approcher le monde. Les deux sont aussi essentiels pour moi. Toutefois, il est vrai que faire coexister les deux n’est pas toujours facile, car ces deux domaines demandent de la disponibilité d’esprit et du temps : arriver à trouver un équilibre n’a pas été évident. Une étape essentielle a été la reconnaissance du rôle de l’écriture pour moi, que j’ai parfois été tentée de nier pour consacrer « plus de temps aux choses importantes », jusqu’à ce que je réalise que l’écriture m’était indispensable pour garder le plaisir et l’envie de faire aussi tout le reste.

Marie – Merci beaucoup pour cette réponse. 🙂 J’aime beaucoup la façon dont tu parles des textes sacrés et de ce qu’il t’apporte : une recherche de compréhension du monde, d’ouverture, de tolérance. De plus, je suis comme toi dans mon rapport à l’écriture, me semble-t-il, car je le considère aussi comme un exutoire pour des éléments difficiles à porter de la vie — en plus d’être une source d’accomplissement en tant qu’individu, ce qui va probablement ensemble. Et, tout comme toi, quand je n’ai plus le temps d’écrire, je crois que cela joue sur mon bien-être global.

Un dernier petit mot pour la route, sur ton actualité, tes projets et tout ce que tu souhaites ajouter ?

Sara – D’abord un grand merci à toi pour avoir mené cet échange, pour tes questions et ton intérêt sur mes projets.
J’espère être présente en salons dès qu’il reprendront ; en attendant, la maison d’édition Noir d’Absinthe est en train de concocter un évènement en ligne pour fin juin, où plusieurs auteurices de la maison seront présents – et auquel je participerai peut-être, si mon emploi du temps me le permet. Et bien sûr, je continue l’écriture des projets dont nous avons parlé dans l’interview (en ce moment, essentiellement le tome 2 de Sous les ailes du dieu corbeau et le tout début du projet biblique évoqué dans l’une des dernières questions).


Bon courage et bonne chance à toi aussi pour tes projets d’écriture !

Marie – Merci Sara ! Je souhaite que les ailes du Dieu Corbeau, Panthère-des-Ténèbres, Éléphant-de-Lumière… te portent encore très loin dans ta vie d’autrice !

Pour découvrir plus l’univers chatoyant et merveilleux de Sara, je vous invite à lire Mojunsha, un roman inspiré de la mythologie indienne, ainsi que Sous les Ailes du Dieu Corbeau, plus young adult, qui se place dans le même monde. Dites m’en des nouvelles ! 

Mojunsha, roman inspiré de la mythologie indienne

Une histoire d’amour fantastique – Un Jour, mon amour – Partie II

La douleur de Gabrielle, la jeune veuve et artiste-peintre, vous a ému.e ? Vous vous demandez quel secret ouvrage la tient ardemment éveillée devant sa toile depuis la disparition de son époux tendrement aimé ? La suite immédiatement de cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😉 )…

Bonne lecture ! (En compagnie d’une musique Renaissance que Gabrielle aurait pu écouter…)

 

Un Jour, mon amour, romance fantastique

 

Les jours se mêlèrent aux semaines jusqu’à ce que fût abolie la notion même de temps.

Gabrielle peignait. Elle peignait même avec fureur. L’esquisse achevée, elle avait mêlé huile de lin et pigments jusqu’à saturer comme autrefois la pièce de couleurs. L’ordre avait toujours abdiqué chez elle face à la pagaille créatrice. Lorsqu’elle se couchait, le soir, ou à l’aube, ou au mitan de la journée, qu’en savait-elle ? il lui semblait voir danser devant elle des myriades de taches bleues, écarlates, dorées ou violettes.

Elle dormait, elle mangeait, elle peignait. Nul ne la vit plus pendant des mois, hormis Aubin et Béatrice, qui lui apportaient son repas, des habits propres, une cuvette d’eau chaude pour se laver. Ils lui relayèrent au début des nouvelles de la vie extérieure, de ses parents qui s’inquiétaient, de ses beaux-parents qui s’indignaient, du qu’en dira-t-on qui se délectait. Elle chassa ces propos d’un geste agacé de la main, comme elle le faisait, l’été, d’un nuage de mouches incommodes.

Puis, un jour, elle ouvrit elle-même sa porte, sans attendre que ses serviteurs vinssent y frapper. Et lorsqu’Aubin entra, prudent, le repas du soir dans les mains, il régnait dans la pièce un grand silence.

Gabrielle avait cessé de peindre. Elle était assise sur son lit, les mains croisées au creux de son tablier constellé de taches multicolores. Son teint était pâle, ses yeux cernés, ses traits tirés ; mais elle souriait. Ses lèvres bougeaient doucement, sans émettre un son, comme si elle avait discuté avec elle-même.

Elle contemplait son œuvre. Tout en posant son plateau sur le guéridon, le serviteur se tourna pour l’observer et ne put s’empêcher de sourire, émerveillé.

Gabrielle s’était représentée elle-même. Elle se tenait près d’une fenêtre ; le tableau la coupait au niveau de la taille. La neige tombait à l’extérieur en flocons drus et impétueux et la noirceur du ciel au-delà laissait présager le crépuscule. Près de la baie à meneaux, l’artiste regardait le paysage avec mélancolie. Ses cheveux blond vénitien tombaient en cascades souples dans son dos. Quelques tresses infimes y étaient égarées. La robe en velours vert contrastait à merveille avec l’or de cette chevelure. Toute pareille au jour où elle avait rencontré le Sieur Régnault, songea Aubin, subjugué. Ce soir-là devait se présenter chez ses parents le prétendant à sa main. C’était la première fois qu’elle l’avait vu. Il avait été très en retard à cause d’une tempête de neige et elle avait longtemps attendu…

« Vous le trouvez beau, Aubin ? » demanda Gabrielle.

Sa voix était redevenue douce. La femme qui peignait et celle qui avait achevé son œuvre n’avaient jamais été les mêmes.

« C’est magnifique, Dame » assura Aubin, ému.

Le sourire de sa maîtresse s’accentua. Elle se leva et alla jusqu’à la toile. Ses mains passèrent sans la toucher devant la partie qui représentait la vitre.

« La peinture n’est pas encore sèche, mais j’ai terminé. J’ai fini le glacis tout à l’heure. J’ai cru que je n’y arriverais pas, Aubin… Mais j’ai réussi. Il est là, il est bien là. »

Elle posa presque la joue sur la vitre transparente et ferma les yeux. Déconcerté, le vieux serviteur ne sut que lui dire.

« J’ai su fixer ses traits. Ce reflet… Il est sur le retour. Il arrive. »

Une vague inquiétude s’empara d’Aubin. Il scruta la toile. Avait-il omis un détail ? Mais le carré de vitre opalescente sur lequel se posait le regard ému de Gabrielle ne reflétait rien. La neige tourbillonnait au travers, impétueuse. Rien d’autre.

La peintre se détacha de la toile à regret. Sous les yeux chagrinés d’Aubin, elle alla jusqu’à son lit, où elle se rassit. Brièvement, elle regarda son serviteur, lui sourit et déclara, comme en réponse à sa question muette :

« Je vais l’attendre, maintenant. »

Et elle se replongea dans la contemplation de son œuvre.

 

Vierge à l'Enfant du Pérugin
Voici une autre très belle peinture datée de la Renaissance, une Vierge à l’Enfant du Pérugin (1448-1523).

 

Un Jour, mon amour, lecture romantique en ligne et gratuite

 

Lille, Palais des Beaux-Arts, 2015

 

Bordel, où était-elle encore passée ?

Yann regarda de tous côtés. Séverine était encore auprès de lui une seconde auparavant, il en était certain. Très sûre d’elle, elle discourait sans fin sur une énième peinture à laquelle il avait à peine jeté un coup d’œil. Il ne l’écoutait que d’une oreille, bien entendu. Pour lui faire plaisir. Pour ne pas la vexer. C’est qu’elle était susceptible, et cassante avec ça. Et il l’avait suffisamment mise en rogne dans l’après-midi en rechignant lorsqu’elle lui avait pondu cette idée de sortie en amoureux. Nocturne dans un musée pour la Saint-Valentin. Génial. Déjà qu’ils avaient dû forcer une véritable tempête de neige ; il en avait encore les cheveux trempés de flocons. Et, maintenant, déambuler parmi les sarcophages, les amphores, les statues et les portraits. Pendant que d’autres iraient au resto puis au ciné ou boire un verre au café pour finir en tout cas dans un pieu où ils baiseraient leur Valentine. Normalement, elle ne zapperait pas cette étape, la Séverine. Le cul, elle aimait ça autant que lui. C’était sans doute la seule chose qu’ils avaient en commun, même s’ils se forçaient l’un et l’autre à s’intéresser à leurs loisirs réciproques. Surtout lui, en fait. Car, elle, elle aimait bien ironiser sur sa passion des wargames, des grandeur nature, des jeux de rôles et de figurines. Il avait beau avoir dépassé les trente ans, il n’avait pas renié ses hobbys d’adolescent et d’étudiant.

Reste qu’il n’avait pas envie de passer la nuit tout seul. Ça capoterait quand ça capoterait, il avait trop le blues en ce moment pour se passer d’elle. Il se mit donc en quête, errant dans les salles entre les œuvres exposées et leurs admirateurs, amoureux ou pas.

Au passage, il les contemplait, ces chefs d’œuvre que l’homme s’était cassé le cul à protéger pour les transmettre aux générations suivantes. Fallait reconnaître que, quelquefois, ça en jetait. Il n’y connaissait pas grand-chose, contrairement à Séverine qui faisait l’École du Louvre – mais il aimait le chatoiement des couleurs dans les peintures, comme si elles avaient habillé une réalité. Quelquefois, ça semblait vrai. Les Romantiques – c’était Séverine qui lui avait dit qu’ils s’appelaient comme ça – lui plaisaient bien. Il y avait une violence, une vibration dans la peinture.

Où est-ce qu’elle avait bien pu passer ? Aux toilettes, si ça se trouvait. Ou elle avait vu de loin quelqu’un qu’elle connaissait et elle avait été taper la discute sans qu’il s’en rendît compte. Elle l’avait peut-être prévenu, de toute façon, il ne l’écoutait pas. Il avait lâché l’affaire depuis les Surréalistes.

Elles étaient mignonnes, les femmes de l’ancien temps. Yann déchiffra le petit encart blanc placé sous le tableau. XVIème siècle. Une beauté de la Renaissance. Une beauté blonde. Il avait toujours préféré les blondes. En fait, Séverine n’était pas du tout son type : brune, déjà, mais aussi tellement sûre et surtout satisfaite d’elle-même. Au point d’en paraître grossière, quelquefois. Lui, il aimait bien les timides et les douces. Mais, sans comprendre comment cela lui arrivait, il se faisait toujours alpaguer par les lionnes et les tigresses.

De celle-là émanait douceur et réserve. On ne voyait que son profil, car elle tournait la tête vers l’arrière du tableau, vers une fenêtre ; mais il était très délicat. Ses cheveux blonds dorés illuminaient la scène qu’assombrissaient le velours vert de la robe et les ténèbres enneigés au-dehors.

« Je t’attends », lut-il tout haut.

Les flocons dansaient follement dans un vent furieux. On s’y serait cru. À l’extérieur, c’était le froid et l’obscurité ; à l’intérieur, la chaleur d’un foyer, avec l’éclat orange des flammes qui donnaient à la scène et à la chevelure un éclat de miel. Cette femme dans l’attente… Plus pour longtemps, sans doute. Car dans la vitre se reflétait un visage, celui d’un homme. Il s’approchait d’elle et elle ne l’avait pas encore vu. Ses yeux verts brillaient d’émerveillement. Dans ses cheveux bruns, des cristaux de neige commençaient à fondre en plaquant des mèches sur son front.

Yann se rapprocha encore, fasciné. L’homme lui sourit en réponse.

 

*

 

Séverine traversa la salle à grands pas furieux. Il l’avait plantée ! Il l’avait plantée ! Elle n’arrivait pas à y croire. Mais ça lui apprendrait. Qu’espérait-elle tirer d’un geek de trente ans qui prenait son pied en se déguisant en chevalier des temps passés ? Qui tirait des épées en latex contre d’autres gars aussi siphonnés que lui dans des citadelles en ruine ?

D’ailleurs, il était largement l’heure ; le musée allait fermer. Déjà, les lumières s’éteignaient dans les salles alors que les derniers visiteurs s’en allaient.

Les peintures flamandes jetaient leurs derniers éclats. La beauté blonde de la Renaissance irradiait au milieu d’elles. Elle s’était détournée de la fenêtre et souriait à celui qui venait d’entrer. Elle disait…

… bienvenue.

 

L'Homme au gant du Titien
Le Titien, L’Homme au gant. Adolescente, je suis tombée amoureuse de ce beau jeune homme !

 

J’espère que cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😀 ) vous a plu ! En tout cas, cela me fait très plaisir de partager ces écrits avec vous.

Peut-être aurez-vous remarqué les quelques clins d’œil que je fais au jeu de rôle, au GN (jeu de rôle grandeur nature) et à toutes les autres activités qui utilisent l’imaginaire comme matériau pour le divertissement… J’avoue : je suis un peu geek, moi aussi. Mêler dans un même récit mon amour des arts et ma passion du jeu m’a beaucoup amusée. Je ne pense pas qu’il faille choisir entre l’un ou l’autre, ni qualifier l’un de passion sérieuse et honorable et l’autre de hobby futile. Seul le plaisir compte (et le Beau, comme dirait Platon !).

Si vous avez aimé Gabrielle, ma belle héroïne, peintre et amoureuse, et Yann, mon geek captivé par la beauté d’une toile Renaissance, je vous invite à découvrir dautres personnages féminins et masculins dans mes romans et nouvelles publiés. 😉

 

Crédits image en-tête : La Belle Dame sans merci de Franck Dicksee

Une histoire d’amour fantastique – Un jour, mon amour – Partie I

Vous aimez les histoires d’amour ? Moi, j’en suis très friande. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la première partie d’une nouvelle fantastique sur la peinture, qui met en scène une artiste du XVIe siècle profondément éprise et qui va transcender la mort grâce à l’art… Bonne lecture !

Un jour, mon amour, histoire d’amour fantastique

Arras, 1514

La chambre empestait la sueur et, par contraste, l’odeur fraîche des herbes disséminées sur le sol pour lutter contre la sanie. Ces senteurs, cependant, n’étaient rien auprès du parfum douceâtre de l’agonie.

Les rideaux retombaient lourdement devant la fenêtre entrouverte. Un filet d’air parvenait à passer, rempli des bruits de la vie qui continuait ailleurs. Un mince éclat de jour illuminait le bout du grand lit et la courtepointe rouge.

Juste à côté, dans l’ombre, Gabrielle pleurait. Elle avait longtemps refoulé les larmes, par égard pour lui, parce qu’elle savait qu’il ne les supportait pas, mais la boule dans sa gorge menaçait de l’étouffer. Elle pleurait donc silencieusement, sans bouger, la main de son époux dans la sienne.

Soudain, il remua. Les paupières clignotèrent faiblement dans le visage hâve, harassé par la douleur, et Régnault s’extirpa du sommeil. Cet instant de repos n’avait guère duré. Gabrielle s’essuya les joues à la hâte avant qu’il ne relevât les yeux sur elle. Elle ne savait pas s’il la voyait distinctement, surtout dans cette pénombre. Les doigts dans les siens, en revanche, réagirent. Il lui serra la main avec, presque, la même fermeté réconfortante qu’autrefois.

« C’est bientôt fini, déclara-t-il avec une moue crispée. Elle arrive pour me prendre.
— Mais non. »

Gabrielle lui caressa les cheveux avec douceur, apparemment sereine, alors que la terreur de le perdre lui broyait le cœur. Jamais elle ne pourrait vivre sans lui.

Il coula vers elle un regard sarcastique. Son œil vert n’avait rien de vague. Il la voyait, cette fois, il la voyait, elle en était certaine. Elle lui sourit.

« Plus le moment de jouer, Gabrielle. Plus maintenant. »

Il se tendit à nouveau sous l’effet de la douleur. Le médecin, Maître Poiret, qui se tenait de l’autre côté du lit, souleva la courtepointe et les draps pour inspecter le bandage sur le ventre. Le pus et le sang avaient teinté le tissu en jaune sale mâtiné de rouge-brun. Une odeur infecte saisit Gabrielle mais elle sut rester impassible.

« Par le diable, foutez-moi la paix ! jeta Régnault avec colère comme le praticien se penchait sur sa blessure.
— Il faut changer le pansement, Sieur… répliqua celui-ci, sans se formaliser ni s’indigner du blasphème.
— Laissez ça ! Qu’importe la suite, à présent…
— Ne dis pas cela, Régnault. »

Son époux tourna la tête vers Gabrielle et soupira d’un air désabusé.

« Je t’avais pourtant prévenue, ma malheureuse épouse, que tu ferais un mauvais mariage.
— Je ne regrette pas de t’avoir épousé, bougre de scélérat. »

Il se laissa retomber sur les oreillers avec lassitude.

« J’aurais dû t’écouter, ma dame. J’ai été bien faraud de provoquer ce peigne-cul de nobliaud… »

Elle n’en crut pas ses oreilles. Cet homme fier entre tous n’admettait jamais avoir eu tort.

« Il est quand même resté sur le carreau, lui… Mais je le rejoindrai bientôt dans les sept cercles de l’Enfer…
— Non » répliqua-t-elle avec autorité.

Il ferma les yeux et l’ombre d’un sourire se peignit sur ses lèvres. Cela dura un moment et Gabrielle crut qu’il s’était rendormi, mais il finit par murmurer, sans lever les paupières :

« Un jour, mon amour… nous nous retrouverons. »

La Perla, Portrait de femme par Raphaël (1483-1520)

Un jour, mon amour, nouvelle fantastique sur la peinture

L’esquisse préalable fut achevée en quelques jours et autant de nuits.

Elle ne dormit presque pas ; elle se contenta d’heures éparses, ici et là, lourdes du vin chaud absorbé pour supporter le froid ambiant.

Cette pièce n’avait plus servi depuis des années. Après le mariage, surtout après avoir compris qu’ils n’auraient pas d’enfant, elle avait posé ses pinceaux. L’envie l’avait désertée. Elle s’était consumée dans le deuil de ces nourrissons qu’elle ne porterait jamais. Il avait fallu que Régnault l’arrachât à sa chambre, dans laquelle elle se morfondait, qu’il la poussât dehors, qu’il décidât d’un voyage en Italie. Devant les œuvres des grands maîtres, il espérait qu’elle retrouverait l’envie de peindre.

Elle avait retrouvé l’envie de vivre mais n’avait plus touché une toile. Jusqu’à ce retour du cimetière où, dans le caveau de la famille Briffaut, le corps de Régnault avait été inhumé.

Il restait encore des toiles d’araignées partant des coins de la pièce et courant sur des coudées en travers des grandes baies closes par les volets. Les bestioles s’étaient insinuées partout. Gabrielle en avait dérangé des dizaines en fouillant dans les coffres à la recherche de ses anciens effets. Pour finir, elle avait appelé sa servante, Béatrice, et toutes deux étaient parties chez le marchand de couleurs. Elle s’était ruinée en fusains, pigments de toutes les teintes possibles, huile de lin, essence de térébenthine, spatules et pinceaux.

Elle s’était ensuite enfermée dans l’atelier. A peine ses serviteurs avaient-ils pu poser quelques plateaux bien garnis à l’entrée de la pièce. Elle avait picoré les mets et vidé les pichets de vin chaud. Aucun feu ne flambait dans la cheminée, mais elle avait jeté dehors Aubin, l’intendant, alors qu’il désignait d’un geste navré l’âtre glacial. De fait, un air froid régnait dans la pièce. Gabrielle était transie au sortir de ses courts sommeils mais, rapidement, elle s’immergeait dans sa toile et oubliait le reste.

C’était une bulle. Son regard se perdait au-delà de ses doigts, qui ne faisaient qu’entamer l’œuvre merveilleuse. Ici, un simple trait mais, dans quelques instants, le tracé de son menton, dans deux heures, le pli dur de ses lèvres et, demain, son sourire improbable. Un jour, mon amour…

Il restait cependant tant à faire. Et, fébrile, elle ne pouvait s’arrêter, elle ne pouvait dormir plus que quelques heures, elle ne pouvait prendre le temps de se restaurer, sauf à faire le nécessaire pour ne pas défaillir, lorsque ses yeux commençaient à papillonner. Une bouchée de pain, une pomme ou une poire avalée à la hâte, quelques cuillerées de farce accompagnant la viande… Et elle retournait user ses doigts frigorifiés sur la toile.

Elle avait commencé les aplats de couleur lorsque la maladie la prit. Elle ne se souvenait pas avoir perdu connaissance. Cependant, alors qu’il lui semblait voir danser l’instant d’avant devant ses yeux les cyan, cramoisi et sinople, elle se réveilla dans son lit, qui avait été descendu dans l’atelier. Un brasier crépitait dans la cheminée et les nombreuses bougies du lustre avaient chassé les ombres de la pièce. Les herbes sèches jonchant le sol embaumaient.

Ses regards s’attachèrent à la toile à peine entamée. Il y avait encore tant à faire… Mais elle resta là, inerte, lasse, à contempler cette œuvre dont, brusquement, elle doutait de venir à bout. Comment trouver la force sans lui ?

« Votre repas, Dame. »

Aubin se tenait respectueusement devant elle, à demi-incliné, un plateau dans les mains. Un fumet délicieux s’échappait de l’assiette creuse posée dessus. Une simple soupe, à vrai dire, mais, Dieu ! qu’elle avait faim, tout à coup !

« Merci, Aubin », dit-elle, les larmes aux yeux, tandis qu’il posait le plateau sur un guéridon près du lit. Il l’aida à se redresser, calant bien les oreillers dans son dos pour qu’elle pût se tenir droite. Elle le retint par le bras après qu’il eût mis le plateau sur ses genoux.

« Vous avez fait descendre mon lit ici…
— Madame… » L’intendant sourit. « Je n’ai fait que reprendre de vieilles habitudes. »

Oui. Jadis, lorsqu’elle se lançait dans un projet, elle n’en pouvait plus sortir avant qu’il fût achevé. Ses parents, désespérés au possible d’avoir élevé une fille aux préoccupations si peu conventionnelles, la laissaient s’isoler dans sa chambre et peindre tout son saoul. Déjà à cette époque, Aubin veillait à ses besoins élémentaires. Il savait mieux que tout autre, sauf, plus tard, Régnault, de quoi se nourrissait son âme.

Il savait qu’elle avait besoin de cela pour survivre au chagrin. Mais il y avait autre chose, aussi.

Gabrielle porta le verre de tisane brûlante à ses lèvres tout en contemplant son œuvre. Un jour, mon amour… Non, elle ne pouvait s’arrêter ainsi. Ce n’était pas ce qu’il voulait.

J’espère que cette première partie vous a plu ! La suite  de cette nouvelle fantastique sur la peinture, la mort et l’amour éternel est à lire par ici :  Gabrielle y lève le voile sur la toile dans laquelle elle met tant de passion. 🙂

Crédits image d’en-tête : Abelard & Heloïse – Edmund Blair Leighton, 1882

Le Gardien, un dragon… dans votre salon !

On replonge dans le fantastique ? Cette semaine, je vous propose une nouvelle courte dans laquelle se mêle souvenirs d’enfance, jeu de rôles et féerie. Et, en guest star : la plus mythique des créatures imaginaires ! Voici Le Gardien, une nouvelle fantastique avec un dragon !

 

Un bougeoir, des dés et de la musique : et vogue l’imaginaire

 

Cette nouvelle est une ode à ma passion du jeu de rôle. Les amateurs y reconnaîtront l’ambiance si particulière d’une partie de JDR telle qu’elle doit se faire dans les règles… Du moins, c’est ainsi que j’ai appris à pratiquer ce loisir avec mes compagnons du Cénacle d’Arras !

Trois indispensables :

• des dés, cela va sans dire, pour matérialiser la part d’incertitude que comporte toute aventure ;
• une ambiance sonore adaptée (c’est là que j’ai découvert Loreena McKennit, pour mon plus grand bonheur, mais les BO du 13ème Guerrier, du Dernier des Mohicans, de Rome ou du Dracula de Coppola sont très efficaces aussi pour planter l’atmosphère !) ;
• des bougies… pour donner à chaque mot un peu plus de tension, à chaque scène un peu plus de gravité, de solennité, de liesse ou de terreur !

 

Des personnages de fantasy qui font du jeu de rôles ? (Image du Journal du Geek)

 

C’est tout cela que vous allez retrouver dans la nouvelle Le Gardien.

En la relisant, je réalise que j’y ai aussi mis un petit quelque chose inspiré de la Nuit sur le mont chauve de Moussorgski, revisité dans le film Fantasia de Disney, qui a enchanté mon enfance. C’est assez amusant !

Bonne lecture ! (Avec cette musique tirée de Narnia et que j’ai trouvé plutôt pas mal adaptée en terme d’ambiance à cette nouvelle fantastique avec un dragon… en tout cas plus que celle de Moussorgksi !)

 

Le Gardien, nouvelle fantastique

 

La maison est plongée dans le silence. Elle a résonné durant des heures de murmures, d’exclamations, de rires retenus. Surtout, de ce bruit caractéristique, celui des dés roulant sur le bois. Une musique basse d’ambiance, tirée des meilleures bandes originales du genre, l’a accompagné sans discontinuer pour donner le ton. Il ne fallait pas réveiller les enfants. Puis, les yeux ont commencé à papillonner et les bâillements supplanté les mouvements d’enthousiasme ou d’effroi. Il a fallu s’arrêter là. Les pas sur le carrelage, des souhaits de bonne fin de nuit, quelques rires bas ; la porte d’entrée, ouverte puis refermée ; plusieurs va-et-vient et enfin des craquements dans les escaliers.
Désormais, les feuilles de papier, les crayons, les dés gisent abandonnés sur la table basse du salon, près des verres et des mugs vides. Au centre, le bougeoir a perdu son aura. On a soufflé la mèche.

Il est beau, ce bougeoir. En céramique peinte. Un dragon endormi, vert émeraude, se love autour de la tige façonnée pour représenter un tronc d’arbre. Sa tête repose, les yeux clos, au-dessus de ses ailes repliées. De la cire a coulé de la chandelle, allumée toute la nuit, et cette lave blanche recouvre des couches plus anciennes, jaunies, ternies, noyant les détails des membranes finement sculptées et des écailles lustrées.

Tant d’heures passées sous ces yeux fermés…

Ils s’ouvrent. Et, dans les ténèbres de la nuit, un éclat jaillit. La mèche de la bougie, presque totalement submergée par la cire, se rallume.

Les yeux reptiliens balayent l’espace. S’arrêtent sur la table. Des feuilles blanches, partout. L’une d’elles a déjà été dévorée par le feu et une dentelle roussie la couronne. La maladresse d’un des humains ; il s’en souvient. Ah ! la magie de la flamme vacillante, qui berce leurs aventures extraordinaires… Ils ne peuvent s’en passer.

Mais lui aussi peut jouer.

Il lève doucement son long museau et hoche la tête, mimant pour lui-même une indécision taquine. Les couleurs se mettent à tournoyer dans ses yeux comme des agates étincelantes. Dans un frémissement lent, il souffle.

Une flamme jaillit. Elle s’étire dans l’air, crépite, puis se ramasse sur elle-même comme pour prendre de l’élan. Les ombres dévorent l’espace autour d’elle, mais elle les rejette subitement. L’or la couronne lorsqu’elle prend forme, révèle un bras, puis deux, enfin une paire de jambes fines.

Parvenue au sommet de la courbe, elle redresse une tête minuscule au bout d’une nuque gracieuse et retombe, légère, sur la table jonchée de feuilles blanches. Les pieds menus foulent ces fantasmes de papier. Elle se met à danser. Le dragon sourit.

Il reste un instant à la regarder évoluer avec grâce. Les flammes ondoient au rythme de ses mouvements. Une nymphe de feu… Ses pieds ardents laissent sur les feuillets comme des empreintes de fumée grise, immatérielles, qui s’estompent en quelques secondes. Si belle, si belle…

 

Le Gardien, une nouvelle fantastique avec un dragon

 

Il souffle encore et un amant vient la rejoindre. Les deux corps fugaces tournoient sur la table, tantôt un, tantôt deux, se confondant pour aussitôt se séparer. Le crépitement du feu, léger, presque imperceptible, se mêle à des soupirs de ravissement.

Oui, si beau, si sensuel, si charmant… Mais il n’y a pas que l’amour dans la vie.

Les flammes embrasent la pièce pour combattre l’obscurité. De vagues silhouettes en armure, portant épées et boucliers, jaillissent du souffle du dragon pour mener la charge. Ils assaillent le canapé, les coussins rouges et les radiateurs. Ils lèvent leurs armes les uns contre les autres et l’écran de la télévision renvoie en l’agrandissant le reflet de leurs combats acharnés. Les flammes s’enroulent autour des rideaux qui deviennent des étendards crépitants. Le dragon, enchanté, suit du regard leur ballet fantastique. Ses yeux brillent du même brasier intense. Victoire, défaite, soif de sang et de gloire animent ces pantins de feu. Une flamme, une vie, un triomphe ou un anéantissement. Et il en est le maître ordonnateur.

Le museau se relève et expire d’autres nuées rougeoyantes. D’autres marionnettes s’en détachent, follement. Foin de la discipline militaire ! Elles s’égaillent dans le salon, traversent et bousculent les rangs de guerriers et les amants impavides, grimpent partout, jusque sur le chien à bascule du bébé qu’ils s’amusent à balancer. Ils s’entrelacent en une couronne enflammée autour du lustre. Ils jonglent, pirouettent, se joignent les uns aux autres pour se disperser soudainement et reformer ailleurs d’autres figures improbables. Feux-follets, feux d’artifice, joie pour les yeux et le cœur.

D’autres envies affluent encore chez le dragon, qui prend son inspiration.

Aussitôt, il se fige.

L’aurore n’est plus très loin. Il fait encore noir, mais le ciel rosit derrière les grands arbres qu’on voit à travers la fenêtre. Et la mèche se noie dans son lac de cire.

Il y a autre chose. Des bruits à l’étage : des petits pieds menus sur le plancher. Le dragon tend son long cou, les sens en alerte, tandis que tout se figea autour de lui. Statues de feu, guirlandes de feu, tous s’immobilisent. Le doux crépitement meuble ce vide de mouvements. Quelques étincelles s’échappent des créatures et viennent mourir sur le carrelage.

Les marches de l’escalier craquent. Irrégulièrement. Ensommeillement ou peur ? Le dragon soupire. Les créatures le regardent, dans l’expectative. La fête est-elle terminée ? Il ouvre largement sa gueule.

Une dernière fois, la pièce s’illumine tandis que les créatures s’élèvent dans les airs. L’aura flamboyante paraît grossir autour de chacun d’eux ; les membres graciles, les armes, les boucliers se fondent dans cet éblouissement fulgurant. Et, tout à coup, la pièce plonge dans les ténèbres les plus totales. Privé de sa force vive, éprouvé, vulnérable, le dragon frissonne. Il penche la tête vers son poitrail.

Un visage apparaît à travers la porte vitrée qui sépare le séjour du reste de la maison. Doucement, la porte s’ouvre et le gamin entre dans la pièce. Il porte son pyjama à carreaux rouges et verts ; il a mis sa robe de chambre et noué tout seul la ceinture, mais il a oublié ses pantoufles. Ses petits pieds nus foulent le carrelage froid jusqu’au canapé. Le dragon sent son regard qui s’arrête sur la table basse.

« Oooohhhh… »

Il y a de l’émerveillement dans sa voix. Le gamin prend alors une grande inspiration ; et le dragon se rend compte qu’il a oublié d’éteindre sa mèche. L’enfant la souffle.

Un silence. Puis il murmure :
« Quand je serai grand, moi aussi, je ferai du jeu de rôles. »

Le dragon réprime un sourire. De longues et belles nuits l’attendent encore.

 

J’espère que vous avez aimé cette lecture… et qu’elle vous a donné envie d’essayer le jeu de rôle ! N’oubliez pas l’ambiance musicale et les bougies lors de votre prochaine partie. 😉

Si vous aimez les dragons, je vous suggère aussi de lire Le Dragon Blanc de Dacie, une nouvelle qui met en scène la rencontre fantastique de deux Immortels.

À la semaine prochaine !

 

Crédits image : Tina

Entretien avec Jean-Philippe Jaworski

Partager avec vous mes écrits, c’est bien. Mais échanger autour de la littérature, de la fantasy et du fantastique en général, c’est encore mieux ! C’est pourquoi j’ai décidé de vous proposer des entretiens avec des écrivains dont j’aime la plume et qui traitent de thématiques proches des miennes : littératures de l’imaginaire, romans situés dans les antiquités de notre Histoire, récits mythologiques… Mon but est aussi de vous faire découvrir des auteurs et des autrices peu connus, car j’ai la chance d’en connaître un certain nombre (et ils ont un de ces talents !).

Pour inaugurer cette nouvelle aventure, cependant, je ne suis pas allée chercher un anonyme, loin de là. J’ai eu le courage un peu fou de contacter l’un de mes auteurs favoris, l’écrivain qui a donné vie, je les cite pêle-mêle, à Benvenuto, Suzelle et Bellovèse. Jean-Philippe Jawroski a très gentiment accepté de répondre à mes questions. Je l’en remercie beaucoup.

Je vous propose donc en exclusivité une interview de Jean-Philippe Jawroski, l’auteur de Gagner la guerre, Rois du Monde, Janua Vera, Le Sentiment du Fer, entre autres.

Notez que je n’ai pas pu m’empêcher d’être terriblement bavarde moi aussi… 🙂

interview de Jean-Philippe Jaworski

Écriture de fiction et jeu de rôle

 

Marie : Pour commencer, j’ai envie de parler un peu de jeu de rôles, parce que je me dis que cela doit ou a dû nourrir votre plume à un moment ou un autre de votre parcours d’écrivain.

Alors, ma première question sera celle-ci : en premier, l’écriture ou le jeu de rôle ? Et quel lien entre l’un et l’autre ?

 

Jean-Philippe :Voici une question faussement simple, et j’imagine que c’est délibéré de votre part ! En ce qui me concerne, le goût pour l’écriture est antérieur au jeu de rôle. J’ai eu une vocation précoce pour la plume, dès l’enfance, alors que je n’ai découvert le jeu de rôle qu’à l’adolescence. Toutefois, les choses sont plus complexes dans le processus créatif. Dans mon enfance, l’écriture représentant un mode d’expression de l’imaginaire, elle n’était qu’une forme un peu plus élaborée et scolaire de jeu. Le dessin, que je pratiquais beaucoup, était aussi une façon de me raconter des histoires, ce qui revenait un peu à les jouer mentalement.

Les arts dans leur dimension figurative, narrative ou théâtrale, puisent à la même source que le jeu et réciproquement. Il s’agit de ce que l’on appelle couramment l’imagination et de ce que le psychanalyste D.W. Winnicott définit comme une aire intermédiaire d’expérience, une sorte d’interface entre la subjectivité de la vie intérieure de tout un chacun et le rapport au monde réel. Le partage de cette aire imaginaire est à l’origine des expériences ludiques et artistiques – ainsi que religieuses et philosophiques, ajoute Winnicott. Sans aller jusqu’à la religion ou la philosophie, je suis persuadé que le plaisir du jeu et du récit sont liés dès la petite enfance, et dans mon parcours, je n’ai fait que raffiner ces pratiques en vieillissant. Plus tard, j’ai trouvé confirmation dans l’histoire et dans l’histoire littéraire de cette complémentarité entre le jeu et la littérature. Dès la naissance du roman, il existe une certaine interactivité entre le conteur et le public, nous rapporte Martin Aurell dans son essai Le Chevalier lettré. Nombre de tournois médiévaux ou de joutes italiennes de la Renaissance étaient scénarisés, les participants, qu’ils fussent chevaliers ou dames, jouant le rôle de personnages de roman : ainsi, au tournoi du Hem, en 1278, le comte Robert d’Artois incarne Yvain, le chevalier au lion, tandis que la dame de Longueval qui préside à la fête joue Guenièvre. Ce tournoi devient ensuite matière à un roman, Le Roman du Hem, écrit par Sarrasin. On voit comment, dès le XIIIe siècle, l’imaginaire circule du roman au jeu et du jeu au roman, bien avant l’invention formelle du jeu de rôle.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, le lien principal entre jeu de rôle et écriture se trouve donc dans l’expression de l’imaginaire. En ce qui me concerne, c’est la quête d’évasion qui me porte vers l’une et l’autre activité ; les processus de construction de l’univers et des personnages y sont très semblables. En revanche, la forme en est très différente. L’écriture du jeu de rôle, qui ne fournit qu’un support à la création finalisée par la partie, demande une clarté quasiment didactique pour permettre au maître de jeu d’accéder rapidement à l’information ; l’écriture du roman doit être plus suggestive et cultiver le sous-texte qui fait voyager l’imaginaire du lecteur. Sur le plan narratif, l’écriture d’un scénario doit construire une arborescence ouverte tandis que la composition d’un récit conduit à un resserrement progressif des horizons d’attente. Enfin, la communion avec l’imaginaire du public se fait selon des voies différentes. Pour le maître de jeu qui conçoit un scénario et le fait jouer, la réception est immédiate ; elle est différée pour l’écrivain. La gratification apportée par l’œuvre est donc d’un autre ordre.

 

Interview de Jean-Philippe Jaworski : l’écrivain et ses personnages

 

Marie :  Puisque vous parlez d’interface entre intériorité et monde extérieur (donc, dans le cas de la littérature, les autres, ceux qui vous lisent), je me demandais si l’écriture vous permettait d’exprimer des ressentis profonds, voire des réflexions sur le monde. Je reviens à un passage que j’ai lu dans Chasse Royale, II-2. Bellovèse nous dit, alors qu’il est captif, qu’il est en train d’apprendre le détachement, comme son cocher Mapillos, et il précise : « Or cette aptitude-là n’est pas une qualité de guerrier. Chez l’esclave, c’est la première condition de la survie. Mais chez l’homme libre, c’est la vertu du sage — ou celle du roi. »

J’ai beaucoup aimé cette réflexion. De manière générale, j’aime cette littérature qui nous amène à réfléchir, qui nous nourrit et nous aide à affiner notre regard sur nous-même et sur le monde, qui nous interpelle en nous disant : « Mais n’est-ce pas ce que je suis en train de vivre, là ? » . Ma question est donc : l’écriture est-elle pour vous la manière la plus « adaptée », la plus « facile », de partager vos impressions et vos réflexions ? Vos personnages qui se confient confient-ils aussi des petits morceaux de vous ?

Jean-Philippe : Je ne suis pas sûr que l’écriture soit la manière la plus adaptée de partager mes impressions et mes réflexions. Une discussion franche et amicale me paraît être un mode de partage aussi facile et adapté, sinon plus. Bien sûr, la spontanéité de la discussion peut parfois nuire à la clarté des idées ; d’un autre côté, le dialogue permet aussi d’affiner et de nuancer un propos. Quant aux textes de fiction, eh bien ce sont des textes de fiction. Vous l’évoquez vous-même : ce sont les personnages qui se confient, pas moi. Naturellement, je vais puiser dans mes souvenirs, mes expériences et mes impressions du matériau pour nourrir la narration ou les conversations romanesques. Mais je n’exploite dans cette ressource personnelle que ce qui est compatible avec le profil des personnages ; je nourris également la composition de spéculations et d’emprunts à des références livresques, théâtrales, cinématographiques ou ludiques. Les réflexions que je prête aux personnages pour leur donner une consistance psychologique ne sont donc pas forcément les miennes, et vont parfois même à l’encontre de mes opinions. Par exemple, l’anomie de Benvenuto et le machiavélisme du podestat Ducatore illustrent ce que je réprouve au plus haut point ; dans la composition de Bellovèse, je m’efforce de réfléchir à rebours de mon penchant rationaliste. Cela représente à la fois une difficulté et un grand plaisir de la composition romanesque : « se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un », notait Yourcenar, en se passant « le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de (soi)-même ». Plus que dans les réflexions de mes personnages, qui reflètent tour à tour mon regard, son contraire ou autre chose, je pense que je me livre davantage dans les lignes de force narratives et esthétiques de mes fictions, tropismes thématiques ou poétiques dont je ne suis que partiellement conscient.

Benvenuto, le personnage principal de Gagner la guerre : un héros… atypique !

 

Les femmes dans les univers de l’auteur

 

Marie : J’ai cru voir le mot « empathie » dans votre réponse, mais en la relisant attentivement, je réalise que vous l’exprimez sans la nommer, du moins est-ce ainsi que je le vois. Je trouve que c’est une très belle expérience de lecture que de plonger dans des personnages que l’on désapprouve et, dans le même temps, de suivre leur cheminement et d’arriver à les aimer (ou presque, en tout cas à les comprendre) sans accepter leurs actes. (Et, bien entendu, l’autrice que je suis considère également que c’est une grande expérience d’auteur !)
Votre réponse m’inspire beaucoup de questions. Je reviendrai ensuite à votre esthétique littéraire, mais je voudrais rester encore un peu sur votre rapport à vos personnages. Vous savez peut-être, ou peut-être pas, que certaines lectrices se sentent quelquefois frustrées de ne pas trouver de personnages féminins dans lesquels elles arrivent à se projeter. Je parle en mon nom et en celui de quelques amies. Je ne vous lirai pas avec autant de plaisir si vos personnages féminins ne résonnaient pas en moi par leur authenticité et leur variété. On ne peut pas dire qu’elles soient faites sur le même moule, même si ce sont souvent des femmes fortes ! Est-ce que cela vous semble difficile de vous « transporter en pensée à l’intérieur » d’une femme, pour vous citer citant Marguerite Yourcenar ? Ou est-ce une chose naturelle puisque, somme toute, nous sommes tous des êtres humains pensant, agissant, rêvant, espérant… ?

Jean-Philippe : Vous avez raison, il existe une dimension empathique dans la composition de personnages étrangers à soi. C’est assez singulier de parler d’empathie à propos de personnages fictifs, car dans les faits cela signifie se mettre à la place de personne. Mais le plus singulier est sans doute qu’on apprend parfois de ces personnages, un peu comme j’apprends parfois de mes élèves. Avez-vous lu Aristoï, de Walter J. Williams ? C’est un roman de space opéra où Williams imagine que des mondes sont gouvernés par une méritocratie où les dirigeants sont parvenus à un niveau de puissance presque divin. Leur psyché comporte des « démons », à prendre dans un sens platonicien, qui ont des individualités à part entière avec lesquelles ils tiennent de véritables délibérations intérieures. J’incline à croire que Williams s’est inspiré de ses propres relations avec ses personnages et les a transposées en matériau romanesque. La première partie de Noé, de Jean Giono, comporte aussi des pages extraordinaires sur la cohabitation d’un écrivain et de ses personnages, dans laquelle je me reconnais en partie.

En tout cas, je suis très flatté que vous preniez plaisir à lire les pages consacrés aux personnages féminins de mes bouquins. Je m’en explique en répondant à votre question :

Je vais répondre par l’affirmative à vos deux interrogations, malgré leur apparente contradiction. Oui, cela me semble difficile de me « transporter en pensée à l’intérieur » d’une femme. Non que je nie la part féminine de ma sensibilité, d’ailleurs. Mais mon éducation et mon expérience génèrent des angles morts dans ma perception du monde, qui me rendent plus compliquée la composition des personnages féminins. Voici quelques anecdotes qui éclairent cette difficulté. D’abord mon éducation : j’ai fait tout mon secondaire dans un établissement jésuite qui n’accueillait que des garçons. A un âge clef, cela oriente profondément la personnalité. Par ailleurs, je continue à réaliser, parfois tardivement, que je dispose de privilèges masculins dont je ne suis pas conscient et dont ne bénéficient pas les femmes qui partagent mon quotidien. Par exemple, je n’ai jamais subi de harcèlement de rue. Chaque jour, je vais courir ou marcher en forêt en solitaire, alors que c’est une chose qu’évitent de faire mes relations féminines, qui préféreront se promener en compagnie d’une autre personne ou d’un chien. Il en résulte que mon rapport au monde est forcément différent. Dès lors, la création d’un personnage féminin me demande un effort de décentrage plus important que celle d’un personnage masculin. La composition de ces personnages repose un peu plus sur mes observations et, si je ne m’interdis pas de leur prêter certaines de mes impressions, je le fais avec plus de circonspection, de crainte de gauchir la vraisemblance de leur psyché.

Janua Vera, le recueil de nouvelles dans lequel vous ferez la connaissance du très beau personnage féminin de Suzelle !

Ceci dit, je prête à mes personnages féminins une énergie, des motivations, des qualités et des défauts que j’espère aussi variés et complexes que ceux de mes personnages masculins. Une fois que j’ai cerné leur personnalité, je trouve effectivement intéressant de la nourrir de notre commune humanité. Cela devient naturel, mais après un effort de composition plus ou moins long. J’ajoute que certaines de ces femmes sont des personnages très vivants dans mon imaginaire : Suzelle dans Janua vera, Clarissima dans Gagner la guerre, Dannissa, Prittuse et Cassimara dans Rois du Monde. J’ai d’ailleurs en tête d’autres « femmes puissantes » pour mes romans en projet.

 

Marie : Je connais bien Giono, même si c’est surtout pour son rapport à la nature sauvage que je trouve littéralement habitée dans ses écrits. D’ailleurs, j’en profite aussi pour rebondir là-dessus, en m’excusant si ma pensée a un peu des allures de cabri sautant dans tous les sens ! L’un des plaisirs que j’ai à vous lire est en effet celui de l’immersion dans un environnement très prégnant, notamment au niveau des descriptions « géographiques ». Je retrouve rarement ce plaisir de la description qui s’attarde en se mélangeant à l’action dans des romans, aussi je savoure comme une gourmandise les écrits qui prennent le temps de bien détailler et singulariser l’environnement naturel. Je souhaitais vous demander d’où vous venait cette plume si soucieuse de la géographie et qui plante aussi bien ses personnages que ses décors. D’un rapport particulier à la nature (les marches en forêt en solitaire) ? Ou cela fait-il partie d’un souci plus global de poser une atmosphère très immersive pour le lecteur, à tous les niveaux ?

Je reviens également à votre réponse sur les personnages féminins. Je suis ravie d’abord d’apprendre que vous avez en tête d’autres beaux portraits de femme. Et je dois absolument rebondir sur votre évocation de Suzelle, dans la mesure où cette nouvelle a été ma porte d’entrée dans votre univers. Votre capacité à concentrer toute une vie dans un format court m’a marquée, autant que le destin de ce personnage et la poésie de la forme. De mon point de vue féminin, je le considère d’une grande justesse. Il m’a rappelé un roman de Sally Salminen, Katrina, qui narre une vie de femme en apparence manquée. Suzelle, et évidemment Annoeth, m’ont posé la question du sens de la vie presque dans un sens métaphysique. 🙂

 

Jean-Philippe : Merci pour votre retour sur Le Conte de Suzelle, j’en suis très flatté. Pour la petite histoire, le texte avait été rejeté par une anthologiste (et romancière assez connue de l’imaginaire français) qui m’avait reproché avec beaucoup de véhémence d’avoir mélangé féerie, paysannerie et patois. (En fait de patois, il s’agissait de quelques mots d’ancien français…) Bien que le sujet soit très différent, l’esprit du conte devait pas mal à Un cœur simple de Flaubert et à Une vie de Maupassant.

Le lien que j’opère entre la peinture des personnages et celle de leur cadre repose avant tout sur un souci d’immersion. Bien sûr, il est nourri par mon goût pour la marche et par l’observation du monde qui m’entoure. Mais j’utilise ces impressions personnelles au service du récit. Il me semble que pour donner de l’épaisseur aux personnages, il faut leur prêter des sensations ; or une partie de ces sensations, outre leur rapport aux animaux, aux hommes et à la spiritualité, leur vient nécessairement de l’interaction avec les paysages. Dans une optique somme toute assez romantique, je peins la nature pour étoffer les acteurs du drame. Cela explique d’ailleurs le registre lyrique qui apparaît fréquemment sous ma plume, et qui n’est pas toujours délibéré de ma part.

 

Pourquoi les Celtes ?

 

Marie : Je suis une grande passionnée d’histoire et notamment d’histoire antique et j’aime beaucoup aussi écrire des textes inspirés de la mythologie grecque. Rois du Monde devait fatalement me plaire. Ma question suivante est donc : pourquoi l’antiquité et la mythologie celtes ?

 

Le cratère de Vix, un exemple d’art celte. (© Crédits photo ©Morio60)

 

Jean-Philippe : Différentes raisons m’ont poussé à prendre un sujet celte. Quelques expériences de jeunesse, pour commencer. Encore enfant, un copain m’avait amené à découvrir les vestiges d’un site appelé à tort un « camp romain », qui était en fait un oppidum celte du Ve siècle avant notre ère. Quelques années plus tard, alors que j’étais étudiant, j’y suis retourné pour participer à une campagne de fouilles archéologiques. J’en ai gardé une vraie curiosité pour la civilisation « gauloise » – terme que je ne prise guère, quoiqu’il soit celui que nous imposent notre langue et l’histoire, puisqu’il ne s’agit pas du nom que les Celtes se donnaient à eux-mêmes. Un peu plus tard, alors que je commençais à concevoir des projets romanesques, j’ai réalisé que cette civilisation était quasiment inexploitée par la fiction. Les Celtes insulaires (ceux des îles britanniques) ont été abondamment traités depuis la matière de Bretagne médiévale jusqu’à nos jours. En revanche, les Celtes continentaux de l’antiquité, hormis ceux ayant résisté à la conquête romaine, n’ont guère été abordés par la littérature ou le cinéma. Il y avait une cause évidente à cet angle mort : il ne s’agit pas encore d’une civilisation historique et les sources à son sujet sont très lacunaires. Toutefois, des progrès considérables ont été faits dans les connaissances sur les deux âges du fer celtes au cours des dernières décennies, grâce à des recherches archéologiques, linguistiques, épigraphiques et grâce à l’analyse critique des auteurs latins et grecs. Je disposais donc d’un vaste terrain fictionnel à investir ; revers de la médaille, il demandait un énorme travail de documentation, de spéculations et de synthèse. Cela m’a effrayé au début – mais le défi m’a stimulé, peut-être par masochisme, surtout parce que je pense qu’un bon sujet impressionne par le travail qu’il va nécessiter. Je m’y suis lancé sans avoir la certitude de pouvoir le mener à terme – de fait, les difficultés sont apparues dès les premières pages : comment parler de commerce dans une société qui ignore la monnaie ? Quels arbres poussaient en Europe au premier âge du fer, quels sont ceux qui ont été introduits plus tard ? Comment reconstituer des mythes (et des théonymes) dont ne connaît souvent que des versions galloises ou irlandaises beaucoup plus tardives ? Essayer de construire un récit possédant des accroches romanesques tout en se livrant à une reconstitution vraisemblable ressemblait à une sorte d’exploration créative : cela promettait d’être harassant, mais c’était aussi exaltant. Alors j’ai cédé à l’appel de cette aventure tout intérieure.

 

Interview de Jean-Philippe Jaworski : l’écrivain à l’œuvre

 

Marie : Vous parliez tout à l’heure de romantisme et de lyrisme, et je ressens bien cela quand je vous lis. Votre style est très reconnaissable, très exigeant, très littéraire, et je crois que c’est aussi grâce à ce style que vous réussissez à toucher votre public. J’aimerais beaucoup savoir comment vous abordez la phase de l’écriture par rapport à cela. Les mots et les tournures vous viennent-ils facilement ? Êtes-vous souvent « emporté » par l’inspiration ou passez-vous beaucoup de temps à travailler et retravailler le texte ? Je pense à une phrase de Céline qui disait dans une interview qu’il saignait lorsqu’il écrivait pour essayer de trouver les mots justes (je ne retrouve malheureusement plus la référence, aussi j’espère ne pas trahir son propos en me fiant à ma mémoire). Je me demandais donc quel était votre rapport à cela.

Jean-Philippe : Pour ce qui est de la rédaction à proprement parler, je suis un tâcheron. Il existe des écrivains miraculeux capables d’écrire vite et bien – Molière, Hugo, Cocteau, Giono… (Quitte d’ailleurs à le payer par des problèmes de santé ou des addictions sévères à la drogue.) Je ne ferai jamais partie d’un tel aréopage. Il existe beaucoup d’écrivains qui, pour des raisons contingentes, se trouvent contraints d’écrire vite et mal. Je fais de mon mieux pour éviter de tomber dans ce travers. Je suis donc un auteur laborieux. Je rumine le texte phrase par phrase, j’hésite, je reformule, je corrige, j’élague. Vous évoquiez Céline et son rapport à l’écriture. Disons que sans aller jusqu’à certaines de ses outrances comme « ce roman qu’il faut finir me tue », je me reconnais assez bien dans sa boutade : « Ah la griserie d’écrire ! on me la copiera ! » Non que je nie cette griserie, d’ailleurs… mais c’est une expérience fugace que je n’éprouve que pour quelques pages sur l’ensemble d’un roman. Le plaisir est davantage en amont, pendant les phases de rêveries qui amènent à la composition, et en aval, quand on a franchi cet Everest qu’est l’achèvement du livre.

Marie : Restant sur le travail de l’écrivain, je relaie une question qui occupe beaucoup l’une de mes amies qui écrit également. Elle et moi nous sommes offert récemment une lecture commune de Rois du Monde. Partageant nos impressions, elle s’est demandé si vous étiez de ces écrivains qui planifient le récit de leur roman de A à Z ou si vous vous laissiez porter par vos personnages et par l’intrigue. Architecte ou jardinier ? Comme vous venez de me dire que vous étiez un tâcheron, je crois deviner votre réponse, mais je me trompe peut-être. 🙂

Jean-Philippe : Architecte ou jardinier ? Eh bien, pour sauter directement à la synthèse, je serais plutôt paysagiste. Je dessine les grandes lignes d’un jardin (à l’anglaise plutôt qu’à la française) et à l’intérieur de ce clos, le récit pousse avec une relative liberté. En règle générale, je définis plusieurs éléments au départ. Le plus important est le sujet ; vient ensuite un arc narratif plus ou moins détaillé, dans lequel je vais en particulier fixer ma ligne d’arrivée, et certaines étapes intermédiaires qui me permettront ultérieurement d’établir des préparations. Lorsque la narration est déchronologique, l’arc narratif doit être plus précis que lorsque la narration est chronologique. A l’intérieur de ce cadre, je m’accorde des plages plus ou moins grandes de liberté diégétique. Cette liberté dépend d’ailleurs moins de ma fantaisie que des contingences du sujet, de l’univers et des personnages. Le sujet est vraiment la pierre d’angle de la composition. Julien Gracq l’a exprimé infiniment mieux que je ne saurais le faire : « Un vrai sujet a une pente secrète : si vous cherchez à le préciser, et même sur quelque détail secondaire, il ne vous laisse pas plus dans l’embarras qu’un relief vigoureux ne laisse dans le doute la goutte d’eau de pluie qui tombe sur lui et qui l’interroge sur la direction à prendre. Il tient en quelques lignes, il se laisse embrasser d’un coup d’œil, et il a réponse à tout. » C’est donc de la rencontre entre le sujet et le profil des personnages que surgissent souvent des inflexions dans le récit ; certaines sont prévisibles, d’autres sont inattendues. C’est un grand plaisir du romancier que de voir ainsi se dégager, au fil du processus créatif, des méandres ou des perspectives inattendus, qui font que l’on « découvre » un peu le récit en même temps qu’il s’écrit. (Ce qui n’exclut pas les impasses ni les bras morts.) Tolkien notait dans sa correspondance qu’il avait plus l’impression de restituer quelque chose qui avait existé que de l’inventer ; j’incline à croire qu’il suivait en fait la pente de son sujet en appliquant à la fiction la méthode de spéculation linguistique que le professeur de philologie utilisait dans ses recherches. Simplement, au lieu d’opérer une analyse hypothético-déductive pour dégager la sémantique d’un mot ancien, il le faisait à partir de la matière donnée par son sujet pour développer son « arbre intérieur », la croissance de la fiction. Dans ma façon de travailler, afin que cette croissance soit canalisée, je lui donne pour tuteurs l’arc narratif et les étapes préalablement définies.

 

Marie : Je souhaitais terminer en vous demandant si l’année étrange que nous venons de passer, faite de confinements et d’isolements, de débats et de polémiques en tous genres, de remises en question parfois, que ce soit au niveau individuel ou sociétal, avait impacté / impacte encore votre vie d’écrivain. Je pense au manque de contact avec vos lecteurs, bien sûr, mais aussi à la capacité créatrice, qui peut être mise à mal ou au contraire puiser des ressources dans ces conditions particulières ?

 

Jean-Philippe : Le confinement en soi ne m’a pas gêné. J’ai la chance de vivre sous une lisière, ce qui fait que je n’étais pas privé de nature, et je m’accommode assez bien de la solitude. J’ai essayé de tenir à distance raisonnable les polémiques – ce qui n’était pas toujours évident.

Cependant, mes activités d’écrivain ont été fortement impactées, tout simplement parce que je suis professeur. En fait, avant même la crise sanitaire, elles ont été mises en veille par la réforme du lycée. Il a fallu refaire l’intégralité des programmes pendant l’année scolaire 2019-2020 ; j’ai prévenu mon éditeur qu’il ne me serait pas possible d’écrire dans ces conditions. J’espérais quand même avoir bouclé toutes mes préparations de cours pour le printemps, ce qui m’aurait permis de reprendre l’écriture vers le mois d’avril 2020. Or le confinement nous a imposé une continuité pédagogique à partir du mois de mars. Gérer le travail d’une centaine d’élèves en classe est une chose ; gérer le même travail d’une centaine d’individus éparpillés en est une tout autre. La désorganisation de l’Education nationale a été telle que, lorsque j’ai repris l’enseignement en présence des élèves, j’ai été affecté à d’autres classes et à d’autres niveaux que ceux que j’avais au début de l’année scolaire. Dans ces conditions, il m’a été impossible d’écrire jusqu’en juillet. En ce moment, la reprise des cours en distanciel me fait d’ailleurs craindre de me retrouver à nouveau incapable de dégager du temps pour écrire.

 

Marie : Et que suscitent chez vous les difficultés que vous avez à trouver le temps pour écrire ? En fait, finalement, je pourrais presque vous demander si écrire est un besoin pour votre équilibre de vie ?

 

Jean-Philippe : Manquer de temps de temps pour écrire peut offrir des avantages un peu inattendus, mais présente surtout beaucoup d’inconvénients.

En quoi est-ce positif ? C’est une contrainte, or une contrainte est créatrice si elle est affrontée. Concrètement, le défaut de temps force à être méthodique si l’on veut rester productif ; la frustration qu’entraînent les périodes où le manuscrit dort renouvelle l’envie d’écrire et favorise la maturation inconsciente du récit ; revenir au texte après une interruption de plusieurs jours ou plusieurs semaines permet de se relire et de se corriger avec plus de recul. Cependant, le parti qu’on peut tirer de cette situation n’en compense pas les écueils. Après chaque interruption, il faut fournir un effort de ré-appropriation pour reprendre le fil de la composition ; quoi qu’on fasse, l’avancement des manuscrits est lent alors qu’on ne dispose pas d’un moment pour soi (cela fait plus de dix ans que je n’ai pas pris de vacances) ; quand on a la chance d’avoir un public, celui-ci vous met une pression aimable mais réelle, ou bien abandonne un cycle en cours parce que la publication des volumes est trop espacée à son goût ; à force, la santé s’en ressent fatalement – j’ai déjà reçu un ou deux ultimatums de la part de mes médecins. Dans ces conditions, l’écriture contribue-t-elle à l’équilibre ? Pas vraiment. Cela ressemble plutôt à une activité masochiste. Il m’arrive parfois d’avoir la nostalgie de l’époque où je n’étais pas publié : j’avais alors une qualité de vie bien meilleure ! Visites de famille, parties de jeu de rôle, parties de grandeur nature, tunnels nolife sur MMORPG, théâtre, tourisme, lectures pour le plaisir (et non pour le travail)… Autant d’activités désormais réduites à portion congrue ou abandonnées. Sans parler des amis que l’on perd peu à peu parce qu’on est moins disponible. Pour autant, est-ce que j’abandonnerais l’écriture ? Jamais. Tropisme ? Névrose ? Vanité ? Addiction ? Fatalité ? Allez savoir. Ce qui est certain, c’est que je me réalise dans cette activité et que je suis donc prêt à lui sacrifier beaucoup.

 

Marie : Pour notre plus grand plaisir ! Merci pour cet entretien passionnant.

Jean-Philippe : Merci pour votre curiosité et pour m’avoir ainsi offert l’occasion de bavarder !

 

J’espère que cet interview de Jean-Philippe Jawroski vous a plu !

Si vous ne connaissez pas encore cet écrivain (est-ce possible ?),  je vous conseille de profiter de la sortie imminente, en mai 2021, du troisième tome de Chasse Royale chez Folio SF. Il s’agit de la série Rois du Monde qui se situe chez les Celtes. Une vraie merveille et plusieurs heures de lecture en perspective !

Retrouvez aussi Benvenuto et les autres personnages de Gagner la guerre dans l’adaptation BD de Frédéric Genêt (Éditions du Lombard), dont le troisième tome, La Mère Patrie, est sorti en février 2021.

Et, enfin, le roman graphique Le Service des dames, adapté et illustré par Sébastien Hayez, paru en mars 2021 chez Les Moutons électriques dans la collection « La Bibliothèque dessinée ». 😉

 

Image d’en-tête : couvertures des différents tomes de Rois du Monde par Aurélien Police.

Merci à l’auteur pour l’autorisation d’utilisation de son image.

La Loi Femelle : au cœur d’une société matriarcale

Bonjour à vous, chère lectrice ou cher lecteur.

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un roman auquel je viens de poser les derniers mots. Il s’agit de La Loi Femelle. Si vous avez déjà lu Valadonne, vous allez en apprendre beaucoup sur le peuple de mon héroïne Aniélis et vous comprendrez mieux d’où lui vient cette volonté farouche de résister à l’oppression d’une société qui exclut les femmes. En effet, La Loi Femelle est un roman sur une société matriarcale, celle du peuple Val-Adon.

 

À l’origine de la société matriarcale val-adon

 

À l’origine de ce projet, j’ai été très inspirée par le roman d’Élisabeth Vonarburg, Chronique du Pays des Mères. Je trouvais la thématique fort inspirante : comment pouvait imaginer l’organisation d’une société purement matriarcale ?

Il y a débat autour de la définition de matriarcat. On définit parfois ce mot par le « pouvoir des femmes », alors que, dans la réalité des quelques sociétés « matriarcales » qui ont pu exister et qui existent encore, on voit qu’il s’agit plutôt de sociétés organisées « à partir des femmes ». En effet, la filiation est construite à partir des mères. Ce sont elles qui donnent le nom et la propriété. On parle alors de sociétés matrilinéaires. D’autre part, ces sociétés sont souvent construites géographiquement autour des femmes : on vit dans le foyer de sa mère. Ce sont donc des sociétés matrilocales. Les exemples montrent que, en dépit de ces particularités, les hommes n’y sont pas exclus des instances de pouvoir et de décision. Pour plus de précisions, je vous suggère cet article sur les sociétés matriarcales qui intègre une interview de l’anthropologue Heide Goettner-Abendroth.

Dans les faits, je ne sais pas si a existé un jour une société purement matriarcale dans le sens où ce mot aurait le sens inversé du mot « patriarcal ». C’est à dire une société qui donnerait le pouvoir aux femmes en excluant les hommes. Les Amazones ne tuaient pas leurs fils tout juste nés. Elles ne vivaient pas dans l’entre-soi et le mépris des hommes. Elles étaient des guerrières redoutables, qui savaient manier l’arc et monter à cheval comme leurs homologues masculins. Leur société a tout l’air d’avoir été très égalitaire sur ce point.

C’est sur ce terreau que j’ai imaginé ma société matriarcale val-adon : matrilinéaire, matrilocale, mais en sus un peu plus excluante que les sociétés historiques connues puisque c’est un conseil de femmes qui prend les décisions. Cette perspective m’a permis d’aborder les rapports de genre avec beaucoup de liberté et de curiosité, en essayant d’opérer un inversement de regards par rapport à nos sociétés actuelles qui ont des fondations patriarcales fortes.

Tout ceci n’a aucunement prétention à une quelconque valeur scientifique. 😉

Chronique du Pays des Mères, un roman qui présente une société matriarcale
Chronique du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg (et, juste derrière, ma Valadonne ! ).

 

Je vous propose maintenant de découvrir un extrait de ce roman sur la société matriarcale val-adon !

 

Un extrait de La Loi Femelle

 

Je suis Laurana, fille de Mila, fille de la bantal Hansie du clan val-adon Aman-Pô. Je suis née à la fin du printemps de l’an mil cent vingt neuf, à Ausser, la communauté bâtie la plus importante de notre clan.
Je suis la première née de ma mère, laquelle était l’enfant unique de ma grand-mère Hansie. À l’époque, cette filiation directe faisait de moi l’héritière de la lignée, la bantal en puissance de notre famille. J’ai été élevée en ce sens, pourrait-on dire, quoique, en réalité, les Val-Adon ne fissent pas de vraie distinction dans l’éducation de leurs enfants. J’appris à lire les runes, j’appris à filer la laine, j’appris à manier l’arc et à mener les ânes sur nos routes de montagne. J’assistai à l’occasion aux réunions des bantals. Notre lignée n’était pas la plus importante du clan, notre voix ne dominait pas lors des décisions, mais ma grand-mère remplissait ses devoirs avec un sérieux et une discrétion qui ont fait sa réputation presque jusqu’à sa mort.

Je suis née assez tard du ventre de ma mère. Elle avait trente ans lorsque je vis le jour. Sa jeunesse avait été tumultueuse et fort occupée à rallier dans son lit tout ce que le clan comptait d’hommes remarquables, que ce fusse par la carrure, par le charme ou par l’esprit. Tardivement, elle se décida à prendre un compagnon et à enfanter. Son choix se porta sur un bûcheron effacé, très différent de tous les hommes qui l’avaient précédé. Il avait cependant ceci de particulier : il savait conter et toutes les familles se l’arrachaient pour les veillées. Les mots dans sa bouche prenaient une saveur toute particulière dès lors qu’ils parlaient d’héroïnes et de héros, d’animaux fantastiques, d’époques révolues recouvertes par la poussière des siècles. Transparent le jour, Marzel se transformait à la nuit tombante en un barde valwar comme les temps anciens en avaient produits. Sans doute est-ce de lui qu’est né mon amour de notre passé.

Marzel est mon géniteur. Je parlerai beaucoup de lui, et peut-être vous vous en étonnerez, car vous connaissez le fonctionnement des clans val-adon C’est qu’il a été plus que cela pour moi. Un père, comme on le dit ici et ailleurs. Comme un oncle l’est pour ses neveux issus de ses sœurs.

Notre maisonnée ne comptait pas d’hommes sous son toit. Je me souviens vaguement d’un vieil esclave qui mourut dans ma prime jeunesse et qui avait été le compagnon de mon arrière-grand-mère mais, pendant des années, il n’y en eut pas d’autre. Ma grand-mère avait été fille unique. Dans sa jeunesse, elle s’était éprise du géniteur de ma mère, mais celui-ci ne lui avait donné qu’un enfant avant de disparaître dans des circonstances que je ne connaissais pas. Elle n’en aima jamais d’autre et vécut le reste de sa vie dans l’abstinence. Ce fut probablement le seul reproche que le clan lui fit jamais.

Je n’avais donc ni grand-oncle, ni oncle auprès de moi. Comme ma mère, après moi, n’enfanta à son tour que des filles, la maisonnée resta pendant des années exclusivement féminine. C’est sans doute pourquoi Marzel tint une place si importante dans mon cœur. Je passais beaucoup de temps auprès de lui.

 

Un roman sur une société matriarcale

 

Malheureusement, ma mère l’éconduit assez rapidement. Je n’ai gardé aucun souvenir de leur compagnonnage, j’étais trop petite lorsqu’elle le remplaça par un autre amant beaucoup plus jeune qu’elle. Meinrad, c’était son nom, lui fit deux filles, mes petites sœurs Bélina et Prescilla. Je me souviens un peu de lui. De là où je me tenais, je le voyais très grand, bien plus que ma mère et ma grand-mère. Lorsque sa patrouille était de retour après plusieurs jours d’absence, il soupait dans la maison de sa lignée, puis il venait égayer notre veillée. Contrairement à d’autres maisonnées où s’assemblaient des dizaines de personnes, nous n’étions que trois, Muoma-Ban, Muoma et moi. Meinrad mettait de la joie dans notre foyer, il allumait des étincelles dans les yeux de ma mère et il avait toujours un mot gentil et une caresse affectueuse pour moi. Je l’aimais beaucoup et je lui fus reconnaissante pour les sœurs qu’il me donna.

Sa mort fut un déchirement pour nous. Il arrivait cependant que les échauffourées entre clans fussent violentes et ce fut le cas en cette occasion. Ma mère en pleura pendant des semaines. Elle souffrit beaucoup de ne pouvoir afficher son deuil ouvertement. C’était là la prérogative de la famille de Meinrad.

Oui, décidément, je naquis dans une maisonnée bien particulière au regard du peuple val-adon.

Après la mort de Meinrad, ma mère resta seule plus longtemps qu’elle ne l’avait jamais été. Enfin, presque. Marzel parvint à se faire une place dans son lit, à l’occasion. Jusqu’à sa mort, il fut très amoureux d’elle. Cependant, je dois bien reconnaître que l’alcôve de ma mère, dans notre chambre, bruissait de bien moins de rires et de gémissements que lorsque Meinrad l’occupait avec Muoma.

Moi, je grandissais. Comme je trouvais les histoires des adultes tristes et compliquées, je résolus de me les épargner. J’avais huit ans et mes préoccupations étaient de la plus haute importance. Marzel m’avait parlé depuis longtemps déjà de Ruvona, la Grande Aïeule. Il n’est pas certain qu’il eut été le premier à me conter son histoire, car cette figure importante du passé val-adon fait l’objet d’une vénération toute particulière chez nous. Cependant, ce sont les mots de Marzel qui me la firent aimer.

« Dans un creux de l’ombre, éclairé par un rayon d’aube, Ruvona apparaît. Elle lève la main. Entre ses doigts, il y a trois runes. « Là où il y a les ténèbres, j’apporte la lumière. Là où il y a la guerre, j’apporte la paix. Là où il y a l’injustice, j’apporte l’égalité. » Et ainsi fit-elle, la première Bantal. Ainsi fit notre Aïeule à tous. »

Personne ne contait Ruvona mieux que Marzel.

Il y avait malgré tout trop de mystère autour de la Grande Aïeule. Si d’autres s’en contentaient, ce n’était pas mon cas. Je voulais en savoir davantage. Il existait des ruines sur notre territoire, et certainement y en avait-il aussi sur celui des autres clans. Ils étaient les témoignages du passé val-adon. Ne pouvait-on y retrouver la trace de notre première Bantal ? Je rêvais d’être celle qui pourrait justifier la légende par de la pierre que l’on pourrait toucher du doigt. Pourquoi cela, je n’en sais toujours rien du tout car, enfin, personne ne me le demandait, ni se s’en souciait.

 

J’espère que cette lecture vous aura plu et vous aura donné envie d’en savoir plus sur mes Val-Adon ! Dans l’attente de ce roman sur une société matriarcale pas comme les autres, je vous propose de découvrir leur enfant terrible, Aniélis, petite-nièce de Laurana, ardente défenseuse de leur cause dans Valadonne !

 

Crédits image : Andy_Bay

Métal Souffrant, nouvelle fantastique – Partie II (Public averti)

La semaine dernière, je vous ai présenter un jeune héros, Axel, en proie à de bien dérangeantes visions. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la conclusion de cette histoire de fantastique et d’horreur contemporaine.

Attention ! Je réitère ici mes recommandations : cette nouvelle n’est pas adaptée à un lectorat de moins de seize ans.

Bonne lecture ! 🙂

 

Métal Souffrant, fantastique horrifique

 

« Tu es malade ! Il n’y a rien là-dessous, c’est des trucs que perdent les promeneurs, c’est tout. Tes rêves sont délirants. Tu psychotes à cause de tes examens…
— Mes exams de droit me font voir ce gamin ? rétorqua Axel avec un rictus.
— …ou tu digères mal un Stephen King. Je ne te vois pas en oracle de la cause enfantine, franchement.
— Ah ouais ? »

Axel regarda Janis avec détestation. Pourquoi tu lui en veux ? Tu ne lui as jamais rien dit ! Il ferma les yeux un instant, sous le regard médusé de son ami.

« Tu te foutras de ma gueule si j’ai vraiment pété un plomb. Ça te donnera une bonne raison. Mais y a un enfant là-dessous, je le sais ! Mort depuis peut-être des décennies, mais il y est. Bordel, Janis, faut que j’y aille. Me laisse pas ! »

Son ami resta un instant silencieux, puis il lâcha :

« OK. Mais tu m’expliqueras, quand même ? Tu me caches un truc, non ? »

Axel se sentit pâlir. Le regard perplexe, anxieux, de Janis était sur lui.

« Ou… oui, balbutia-t-il. Je t’en prie, viens avec moi. »

Alors que la journée s’achevait, ils retournèrent dans les bois, sur les lieux de la découverte. C’était un de ces dimanches qui annoncent l’été. Les chemins avaient été arpentés tout l’après-midi par les familles, les enfants en vélo, les couples d’amoureux et les personnes âgées menant leur chien. Ils croisèrent même, revenant de balade, Madame Meinvieille, la propriétaire d’Axel, avec son petit-fils Alex que le jeune homme gardait quelquefois, pour se faire un peu d’argent de poche. L’enfant, neuf ans, sourit joyeusement à l’étudiant. Ses yeux brillaient. Axel se crispa et enfonça ses mains tremblantes dans ses poches. Pendant quelques secondes, le bout de métal l’appela. Ou appelait-il Alex ? Non, jamais !

Le jour déclinait et les lieux finirent par se vider. Les silhouettes des arbres se tenaient immobiles dans le couchant.

« C’est là », dit-il soudain.

Les hautes herbes folâtraient aux pieds des arbres. La lumière venait y mourir. Dans le silence qui suivit, alors qu’ils regardaient bêtement le sol qui disparaissait sous la verdure, ils entendirent le crissement des insectes, leurs chants stridulants, le pépiement des oiseaux.

« T’es sûr ? demanda Janis.
— Oui.
— Il va faire nuit dans moins d’une heure. Faut pas que je traîne, Nat’ m’attend pour qu’on aille au ciné. Axel, je fais ça pour toi, mais tu pourrais me d…
— Raison de plus pour s’y mettre tout de suite », le coupa son ami.

Ils commencèrent donc. Janis donnait des coups de bêche mollement. Axel sentait son regard sur sa nuque. Lui creusait avec une opiniâtreté furieuse. Foutez le camp de ma tête ! Foutez-moi la paix ! Je ne veux plus y penser !

Et pourquoi tu ne jettes pas ce truc, alors ?

Il ne pouvait pas. Pas cette image d’enfant, qui pulsait contre lui comme un second cœur.

 

Métal Souffrant, une histoire de fantastique et d’horreur

 

Tiré par une jambe. Éraflé, déchiré, ensanglanté des orteils jusqu’à la taille. Il avait laissé des bouts de peau sur le chemin. La poigne sur sa cheville était mauvaise et réjouie. Les mains aimaient qu’on lui échappe, parce qu’elles aimaient punir ensuite.

Les larmes l’aveuglaient quand il fut tiré à travers l’entrée de la maison. Sa tête heurta le seuil en pierre, rudement. Sonné, il ne put se redresser. Les mains le prirent par la nuque et le relevèrent. Devant lui, un halo de lumière révéla les visages graves des autres jouets de la collection. Marqués comme des poupées : à leurs épaules nues, le métal luisait.

 

La nuit se levait. Le ciel s’obscurcissait derrière les arbres et confondait ténèbres et ramures. Ils creusaient toujours. Axel touchait au but et celui-ci lui glaçait les sangs. La terre argileuse était de plus en plus dure sous leurs bêches. Si quelqu’un les surprenait, ils auraient droit à une visite chez les gendarmes.

« Axel, y a rien, ici ! s’exclama soudain Janis. Y a rien du tout, tu t’es fait un film, tu…
— Eh bien, casse-toi ! »

Axel se reconnut à peine dans ce ton agressif, mais il n’avait pas pu retenir ces mots. Barre-toi, Janis ! Barre-toi et ne me demande rien !

Son ami le regarda d’un air abasourdi. Aussi vite, il fronça les sourcils.

« OK ! si c’est comme ça, amuse-toi bien ! Salut. »

Axel resta seul. Janis ne pouvait pas comprendre… C’était son plus vieil ami, son seul ami, mais comment lui dire… ? Le jeune homme sentit les larmes affluer à ses yeux. La bêche s’enfonça à nouveau dans la terre dure.

 

Il n’avait plus de larmes. Il attendait assis sur le lit, immobile. Tout son corps était une plainte, un gémissement.

Des cris déchiraient le silence de la maison. Des sanglots, venus de la Chambre. La dernière pièce ajoutée à la collection voulait se dérober aux mains avides.

Il entendit les pas menus, précipités, sur le plancher. Puis les pas plus lourds. Les cloisons étaient si fines. Il comprenait maintenant. Il voyait la scène. Il l’avait vécue.

Il écouta, yeux grands ouverts. Il absorba chacun des sons. Il ne pleurait plus. Il serrait les dents.

 

Il avait mal aux mains et au dos, mais il avait peur de s’accorder un répit pour s’étirer. Il était attendu, là, en bas. Cela faisait des années. Des décennies.

« Plus pour très longtemps… »

Sa voix résonna dans la nuit. Elle était blanche, elle lui creusait le cœur. Un quartier de lune éclairait à peine ses gestes. Mais il progressait.

 

« Pour toujours. »

Il les regarda et leur tendit les mains. Ils s’agglutinèrent autour de lui, comme des lucioles. Leurs doigts se nouèrent les uns aux autres. À sa suite, ils promirent. La fin était proche.

 

Ce n’était pas un énième caillou. La couleur blanche tranchait nettement sur le sol sombre, mais c’était trop long. Axel lâcha sa bêche et tomba à genoux.

Il gratta la terre avec les doigts pour libérer l’objet. Lisse. Blanc. Allongé. Axel avait cessé de respirer. Lorsqu’il leva la chose pour la présenter au clair de lune, il lâcha un gémissement rauque.

Un os.

Il avait eu raison. Il n’était pas fou. Pas encore, du moins. Il baissa les bras d’un coup en lâchant l’horrible preuve et se retrouva assis au milieu du monticule de terre qu’il avait érigé. En cet instant, il regretta désespérément l’absence de Janis auprès de lui. Son ami lui aurait dit que ce n’était pas sa faute, qu’ils ne connaissaient pas la victime, que ce n’était sans doute pas ce qu’il croyait. Il ne pouvait pas comprendre, lui… Il ne ressentait pas ce trouble lorsque le petit Alex lui lançait ce regard scintillant…

Il resta ainsi un moment, sans bouger. Les rayons bleutés de la lune jouaient autour de lui. Et, soudain, un éclat brilla.

Puis deux.

Puis un troisième.

Hagard, Axel se pencha sur la fosse. Instinctivement, il porta la main à sa poche où palpitait la lamelle de métal. Dans la terre affleuraient comme des étincelles de lune. Le jeune homme tendit le bras vers l’une d’elles et, stupéfait, il cueillit une silhouette d’enfant argentée. Il gratta, gratta encore. Des ossements émergèrent, accompagnés d’une nuée de petits anges étincelants.

Tout un squelette. Et, brusquement, son cœur cessa de battre. Tout un squelette, mais une ossature lourde. Un adulte. Un adulte constellé de toutes petites lucioles…

 

« En souvenir », cracha-t-il en jetant la sienne dans la fosse. Son épaule saignait encore après qu’il l’en eût arrachée.

« En souvenir », répétèrent les autres en l’imitant.

Les grandes mains cruelles ne les toucheraient plus jamais.

 

Axel resta assis, longuement, à respirer l’air frais de la nuit.

« C’est fini », murmura-t-il enfin en jetant l’étrange petite chose dans le trou.

Il mit si longtemps à reboucher la fosse que le ciel s’éclaircissait à l’est lorsqu’il en eût terminé. Il se redressa et s’épousseta les genoux et les cuisses, puis s’éloigna dans le chatoiement rose du soleil levant.

Presque fini. Janis l’écouterait peut-être quand même ? Il fallait parler, maintenant, pour briser le cercle.

 

Ainsi se termine cette petite histoire de fantastique et d’horreur, qui traite d’un sujet sensible mais dont la fin vous aura, je l’espère, semblé plus douce qu’amère. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour de nouvelles lectures. Si vous en voulez plus (et de l’exclusif), abonnez-vous à ma newsletter. Je vous enverrai des textes entièrement inédits de fantasy et de fantastique. 🙂

Crédits image : Yuri_B

Métal Souffrant, nouvelle fantastique – Partie I (Public averti)

Vous aimez le fantastique ? Vous aimez l’horreur diffuse et suggérée ? Vous allez aimer Métal Souffrant

Cette fois-ci, plus de parenthèse confortable entre légendes et réalité, nous allons plonger dans la dureté d’une vie ordinaire contemporaine. La nouvelle fantastique Métal Souffrant vous fait rencontrer Axel, un jeune étudiant qui cache un lourd secret. Il pensait l’avoir enfoui tout au fond de son être, loin de la surface, jusqu’à ce qu’un événement inattendu, une découverte anodine, fasse ressurgir les horreurs du passé.

 

Métal Souffrant, petite pierre de Sombres Tombeaux

 

Il y a quelques années, j’ai eu le plaisir et l’honneur de figurer au sommaire d’un recueil de nouvelles des Éditions du 38, Sombres Tombeaux. Le thème, faut-il le préciser ? Le tombeau, lien entre morts et vivants, limite infranchissable et fantasmée qui nous sépare d’êtres aimés… ou redoutés. L’ouvrage était paru pour Samain, l’une des plus importantes fêtes anciennes celtiques. Lors de la nuit de Samain, notre monde s’ouvre à ceux des dieux et des mânes…

C’est dans ce contexte qu’est parue Métal Souffrant, une nouvelle difficile car elle parle de violences infligées aux enfants. Elle avait obtenu une belle critique de Yozone : « Très psychologique, le texte transpire la souffrance de ses personnages. »

Le recueil des Éditions du 38 n’étant plus disponible à la vente, j’ai beaucoup de plaisir à vous le proposer ici.

Sombres Tombeaux, recueil de nouvelles des Éditions du 38
Sombres Tombeaux, des Éditions du 38

 

Je vous conseille par ailleurs d’aller jeter un œil aux excellentes parutions des Éditions du 38, qui publie de la bonne littérature de genre (science-fiction, fantasy, fantastique, policier, etc.). 😉

Allez, c’est parti pour la lecture ! Attention, elle n’est pas conseillée si vous ne supportez pas les récits dans lesquels il est question de violences envers les enfants.

 

Métal Souffrant, nouvelle fantastique et horrifique

 

Les coups pleuvaient. Il essayait de les parer avec ses bras, mais les membres chétifs laissaient passer l’essentiel des claques, des coups de poings et de pieds. Il se recroquevillait davantage, jusqu’à vouloir disparaître en lui-même mais, où qu’il allât, les mains méchantes le poursuivaient et le battaient. Il ne pouvait s’empêcher de gémir ; et les mains furieuses s’excitaient davantage.

« Je n’ai rien fait, je n’ai rien fait ! » pleurait-il. Mais les mains cruelles s’en moquaient ; elles l’aimaient innocent plus que coupable.

Au-dessus de sa dépouille sanglotante, la lame jaillit encore. Fallait-il donc accepter ? Il se ramassa autour de son ventre et ferma les yeux. Cette fois, il ne lutta pas. Se débattre causait trop de souffrances. La lame mordit la peau de son épaule. Profondément. Dessin de feu et de sang. Le liquide, chaud, coula le long de son bras. La douleur était trop intense. Il vacilla, s’écarta, se réfugia plus loin, loin de l’instant et de son corps.

Lorsqu’il se réveilla, il était marqué. Il palpa son épaule, si brûlante. Une lamelle de métal, incrustée dans la peau, y pulsait comme un être vivant.

 

« Tu ne dors pas la nuit ou quoi ? »

Axel leva vers Magali un regard fuyant. Ses dernières paroles ? Il ne s’en souvenait plus. En baissant les yeux sur ses notes, il ne vit qu’un long trait noir, là où sa main et son esprit avaient perdu le fil. En bas, sur l’estrade, le maître de conférences continuait de discourir.

« Je ne sais pas… Je n’arrête pas de me réveiller. Des rêves bizarres, qui se répètent… »

Magali indiqua du menton le professeur.

« Fais gaffe. Il a sa tête des mauvais jours. »

Axel hocha vaguement la tête.

La voix monocorde de l’universitaire s’appesantissait sur les dizaines de têtes. Axel n’y tint plus. Il lâcha son stylo et glissa la main dans la poche de son jean. Le petit bout de métal s’était coincé dans la couture. Ses doigts raclèrent jusqu’à l’en extirper. Magali toussota en lui jetant un regard noir. Il se mordit les lèvres. La chose étrange pulsait presque contre sa cuisse.

Une toute petite surface de métal brillant. Nettoyée des résidus de terre qui l’avait maculée – qui savait combien de temps elle était restée prisonnière des sols argileux des bois ? –, elle reflétait la lumière. Il la fit tourner entre ses doigts, oppressé. Comment avait-il remarqué ce minuscule éclat sur le chemin de promenade ? Perdu entre les herbes, les fougères et les feuilles mortes ? La terre le cernait comme si elle voulait en garder l’empreinte. Les ongles d’Axel s’en étaient noircis tandis qu’il essayait de récupérer la chose.

« On dirait une serrure, avait remarqué son pote Janis, debout au-dessus de lui. Une porte vers les Ténèbres infernales… »

Il avait rigolé. Mais, depuis, à chaque fois qu’il la contemplait, Axel y voyait une silhouette. Celle d’un enfant de profil, les mains sur le ventre et le visage incliné. Un gamin comme on dessine de manière stylisée les angelots, la tête aussi grande que le corps. Oui, un tout petit gosse. Sans les ailes. Arrachées. Et Axel frissonnait.

Il le voyait, ce gamin, et il se perdait dans sa contemplation plusieurs fois par jour. Il le connaissait bien…

« Tu me fous les boules », chuchota Magali, tout près de lui. Son ton était tendu. « Range ce bidule, c’est malsain. »

En quoi une lamelle de métal pouvait-elle être malsaine ? C’était rationnellement stupide. Pourtant, Axel savait qu’elle avait raison. Ce truc-là était malsain. Et c’était sans doute pour cela qu’il ne pouvait plus le quitter des yeux.

 

« Il me fait peur. Je veux pas y aller.
— Il t’a appelé. Tu es obligé.
— Mais quand il est revenu, Benjamin pleurait. Il a pas dit pourquoi. Ça me fait peur. »

La main de la petite fille sur son épaule. Là où pulsait le truc.

« Il faut tous y passer.
— Mais passer par quoi ? Qu’est-ce qui se passe, dans la Chambre ? »

La petite fille détourna les yeux.

Elle le savait, elle. Elle ne répondit pas.

 

Axel était allongé sur son lit. Le volet à moitié baissé sur la fenêtre entrouverte laissait passer une brise fraîche. Il allait bientôt faire nuit. Le jeune homme commençait à avoir froid, mais il rechignait à se lever. Le léger frisson sur sa peau tendait à se faire oublier alors que la lamelle de métal tournait entre ses doigts.

Malsain. L’impression demeurait. Ça le poursuivait même la nuit. Ça avait l’écho des anciens cauchemars, les autres, ceux de l’enfance…

« Qu’est-ce que tu caches, hein ? »

Si elle l’avait entendu s’adresser ainsi au bidule, la voix oppressée, Magali l’aurait traité de grand taré. Mais il n’y pouvait rien. Le truc lui parlait, au sens métaphysique du terme. Le truc savait. Le truc voulait qu’il se souvienne.

Il inspecta une nouvelle fois, sous toutes les coutures, l’étrange petite chose. Puis, pris d’une impulsion incontrôlable, il souleva la manche de son tee-shirt pour dégager son épaule et posa l’objet dessus.

Rien ne se passa.

« Je suis con », grommela-t-il, avant de reposer le bout de métal sur le chevet, près de son radio-réveil.

La nuit tombait.

 

Il courait dans la nuit. Les herbes chatouillaient ses pieds nus. Le sang coulait d’entre ses fesses, le long de ses jambes. Son seul vêtement, une chemise, battait l’air au-dessus de ses cuisses et effleurait dans sa course son épaule marquée par le métal.

Les arbres penchaient sur lui leurs silhouettes noires et gigantesques.

La douleur lui cuisait, à un endroit où nul n’aurait jamais dû pénétrer. Mais elle était moins puissante que l’épouvante. Aussi courait-il toujours. Il ne retournerait pas dans la Chambre. Personne ne le rattraperait.

 

Cette fois-ci, Axel se réveilla en sursaut. Son cœur battait comme un sourd dans sa poitrine. La sueur l’inondait. Ses draps en étaient trempés.

Ses doigts allèrent à l’aveugle sur le chevet. Ils attrapèrent la lamelle de métal. À la lumière du feu rouge qui brillait au-dehors, juste devant sa fenêtre, la silhouette enfantine se teinta fugitivement de sang. Il la contempla, effrayé.

« Non ! Je ne veux pas me souvenir ! »

Il la jeta. Avec un petit cliquetis, la lamelle heurta le lecteur CD, puis elle rebondit et disparut dans le noir. Axel resta immobile, les mains crispées sur sa couette. Feu vert. Feu orange. Feu rouge. Feu vert. Feu orange. Feu rouge… Des couleurs artificielles, rien de plus, des signaux fonctionnels, des reflets sans signification…

L’enfant en métal étirait ses doigts jusqu’à lui. Non ! Ce n’est qu’une impression ! Mais Axel ne parvenait pas à la chasser. L’enfant frémissait dans le silence. Il tremblait de toutes ces tortures jamais révélées. Axel tremblait avec lui, violemment. Des larmes froides coulaient sur ses joues.

Je ne peux pas… je ne peux pas supporter ça, pas encore ! Retourne dans les ombres, toi !

Le lieu de la découverte, un bois aménagé pour la promenade. Si la plaque de métal était là, entre ses doigts, où se trouvait l’enfant ? Sous la terre ? Un sanglot étreignit la gorge d’Axel. Il fallait le ramener là-bas. Ou l’exhumer ? murmura une voix téméraire, celle qu’il avait toujours refoulée.

Demander à Janis, son plus vieil ami. Il était courageux, lui. Il n’avait peur de rien. Sans le savoir, à leur rencontre, il avait sorti Axel du néant. Il avait besoin de Janis pour affronter l’enfant.

 

J’espère que cette première partie vous aura plu, intrigué et alléché… Rendez-vous par ici pour la suite et fin de cette nouvelle fantastique !

 

Crédits image : BeaTzJooDy