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8 janvier 2026 : sortie de La Loi des Mères chez Scrinéo

Le 8 janvier, La Loi des Mères arrive en librairie !

J’ai longtemps attendu ce moment. Alors qu’il arrive, je souhaite garder une trace de cette journée mémorable. 😊

Cet article servira de journal de bord : au fil des heures, j’y ajouterai les « temps forts » de cette journée de sortie. Je vous ai préparé quelques surprise !

Sortie de La Loi des Mères : programme de la journée

Voici ce que j’ai imaginé (c’est une prévision, on verra où le vent nous portera exactement !)

  • Matin : premiers messages, annonce du jour J et, si j’y arrive, de petits extraits du roman que je lirai en vidéo
  • Après-midi : partages et retours (nombreux j’espère !)
  • Vers 16h00 : lecture d’un long extrait enneigé en story
  • 18h00 : un moment d’échange en direct
  • Dans la journée, Scrinéo organisera un concours pour gagner un exemplaire dédicacé

Ça se passera surtout ici et sur mon compte Instagram.

À très bientôt pour la suite de l’aventure !

07h54 : début de la journée de Laurana (et la mienne 😄)

Le grand jour est arrivé ! J’ai prévu pas mal de trucs (et j’ai eu l’envie d’en rajouter au dernier moment — mais je vais essayer d’être raisonnable avec moi-même 😊).

En tout cas, ça commence sous de chouettes auspices puisque j’ai découvert ce post de Magali Lefebvre sur Instagram ce matin. 😊 Magali a prévu la lecture de La Loi des Mères  cet hiver !

Visuel de présentation du roman La Loi des Mères de Marie Tétart, fantasy young adult explorant une société matriarcale, avec la couverture du livre au centre et des annotations thématiques autour

11h59 : je me bats avec les extraits vidéo de La Loi des Mères 😄

Déjà 4 heures enfuies, où passé le temps qui vient de s’achever ?

J’ai beaucoup hésité car je me demandais ce que ça rendrait, mais je viens d’enregistrer quelques extraits vidéos de lecture de La Loi des Mères. Je vous en mets un ici, j’espère qu’il rend justice au texte. 😊

13h46 : concours Scrinéo pour gagner La Loi des Mères

J’ai failli oublier d’en parler. 🤗

Ça se passe sur Instagram ! Les exemplaires gagnés seront dédicacés. 🤗

15h21 : un extrait avec Laurana dans la neige

Je vous propose un nouvel extrait, plus long (5 minutes) à écouter tranquillement chez vous.

La journée est chouette, j’ai vu passer des commentaires sous des posts Scrinéo : le roman est lu et apprécié par quelques lecteurs et convoité par d’autres personnes.

J’ai hâte de voir les retours des prochains jours et prochaines semaines.

17h21 : live autour de La Loi des Mères en approche

Je me sens vidée après cette journée ! En fait, il ne s’est pas passé tant de choses mais je n’ai pas arrêté de poster des publications et des stories, de répondre à des messages et des mails, de lire de (chouettes) commentaires…

Il me reste le live de tout à l’heure à 18h00. Ça va être sympa, j’espère croiser certains / certaines d’entre vous.

Et après, dodo avant le salon à Orléans de Stars Books. 😄

18h20 : le couac qui clôt la sortie de La Loi des Mères

Tout comme la Guerre de Troie, le live autour du roman n’aura pas lieu. 😁 Un bug technique m’a empêchée de le faire au dernier moment.

Mais ce n’est pas grave, ce fut une belle journée !

Merci à celles et ceux qui ont participé à l’aventure en postant, commentant, likant…. N’hésitez pas à commenter si vous le souhaitez, ce n’est qu’un début !

Laurana et moi vous disons un grand merci !

(Et qui ne va pas préparer ses bagages pour son départ demain au salon Stars Books d’Orléans car elle n’a qu’une envie, se pelotonner dans son canapé ? 😄)

Parthénopée, fils farouche d’Atalante

Parthénopée est un jeune héros grec, fils d’Atalante et engagé dans la guerre des Sept contre Thèbes. Souvent oublié des grands récits, il incarne à la fois la rudesse de l’Arcadie et une jeunesse sacrifiée dans un conflit tragique. Cet article vous propose de rencontrer ce héros injustement oublié de la mythologie grecque. 🙂

Un héros grec à ne pas confondre avec la sirène Parthénope

  • Parthénope est une sirène, fille du fleuve Achéloûs et de la muse Terpsichore. Elle tente de séduire Ulysse par son chant, mais celui-ci la dédaigne en se bouchant les oreilles. Elle et ses sœurs, désespérées, se jette alors à la mer (précisons que les sirènes de la mythologie grecque sont mi-femmes mi-oiseaux). Son cadavre échoue à l’endroit où va s’élever Néapolis puis Naples.
  • Parthénopée est le fils de l’héroïne grecque Atalante. C’est l’un des sept chefs qui participent à la guerre contre Thèbes, dans le conflit qui oppose Polynice et Étéocle, les fils d’Œdipe. Je vais longuement vous parler de lui dans cet article !

L’un des Sept Chefs contre Thèbes

La guerre contre Thèbes

Parthénopée est un héros grec qui s’illustre dans la guerre contre Thèbes. Il est l’un des sept chefs argiens.

La guerre naît du conflit entre Polynice et son frère Étéocle. Fils d’Œdipe, roi de Thèbes, ces derniers s’affrontent pour la couronne. Exilé, Polynice devient le gendre d’Adraste et l’ami de Tydée qui décident de l’épauler pour reconquérir Thèbes. D’autres chefs répondent ensuite à l’appel, dont Parthénopée.

Derrière cette guerre court une volonté de Zeus / Jupiter de châtier des crimes commis dans les deux camps depuis des générations, un peu comme dans l’Iliade d’Homère. Les dieux agissent dans ce conflit, à commencer par Arès / Mars qui va attiser la fureur des combattants. Parthénopée ne fait pas exception.

Les Sept Chefs contre Thèbes

Parthénopée est un Arcadien. Il est présenté comme le « roi » des Arcadiens dans la Thébaïde de Stace. Les Arcadiens, un peuple de gens montagnards, rudes, à l’image de la mère de Parthénopée, Atalante, lui sont très attachés (VI, 618-619).

Ces Arcadiens viennent au combat avec des bâtons de bergers, des arcs, des épieux. Ils sont « issus de rochers et de chênes », nous dit Atalante dans la Thébaïde (IV, 340)

Les autres chefs sont :

  • Adraste : le plus vieux, roi d’Argos
  • Polynice : gendre d’Adraste et prétendant à la couronne de Thèbes
  • Tydée : gendre d’Adraste et fils du roi de Calydon Œnée
  • Amphiaraüs : devin d’Argos
  • Hippomédon : un homme gigantesque né à Mycènes et habitant de Lerne
  • Capanée : héros argien caractérisé par son mépris des dieux

Parthénopée au combat

Comme ces compatriotes et comme sa mère Atalante, Parthénopée est un montagnard. Son arme est l’arc. Dans la Thébaïde, on le voit recourir à une tactique qui ressemble à celle des Parthes :

« tantôt le coup part en ligne droite, tantôt < l’enfant > ne sait trop où porter ses attaques et change de côté pour passer de l’autre, tantôt il fuit les poursuivants et seul son arc, tourné vers eux, leur fait face » (IX, 773-775) 

Parthénopée est le plus jeune parmi les chefs argiens, mais il ne démérite pas. Il se bat avec ardeur et tue de nombreux ennemis de ses flèches, lançant « des traits infaillibles » (Thébaïde, VIII, 659). Dans ses derniers instants, le chef Tydée reconnaît ses exploits :

« jeune Arcadien, qu’ont illustré tes premiers combats » (Thébaïde, VIII, 743-744).

À ses ennemis qui le traitent d’enfant, Parthénopée réplique en mettant en avant la rudesse de son peuple, qu’il oppose à la « mollesse » des Thébains, spécialement dévoués à Dionysos / Bacchus :

« Tu vois ici la souche arcadienne et les rudes rejetons de cette race, non ceux de Thèbes ! » (Thébaïde, IX, 792-793)

Le fils d’Atalante : filiation, ressemblance et attachement

La mère (et le père ?) de Parthénopée

La mère de Parthénopée : Atalante

Parthénopée est le fils de l’héroïne Atalante. Celle-ci est mieux connue que lui. Elle est célèbre pour ses exploits (chasse de Calydon, expédition de la Toison d’Or parmi les Argonautes, course contre les prétendants…) et pour sa virginité qu’elle défend envers et contre tout.

Pourtant, cette parthenos (jeune fille non mariée) finit par avoir un enfant : Parthénopée. Le nom de ce fils renvoie d’ailleurs peut-être à sa mère (parthenos et parthenopée ont la même racine).

On parle de la mère de Parthénopée dès Eschyle : à ce moment-là, c’est juste la « mère montagnarde » (Les Sept contre Thèbes, 532-533). On ne la nomme pas. Mais il s‘agit explicitement d’Atalante chez Sophocle et Euripide. C’est « la chasseresse Atalante » (Euripide, Les Suppliantes, III, 888-889) qui « demeure si longtemps vierge avant de donner le jour » à Parthénopée (Sophocle, Œdipe à Colone, 1320-1322).

(Je vous parle d’un autre versant du mythe d’Atalante ici.)

Le père de Parthénopée : on ne sait pas trop

Et son père ? Visiblement, Parthénopée est un enfant illégitime. Atalante n’est jamais mariée dans les sources qui parlent de lui.

Mais on lui donne ici et là différents pères :

  • Méléagre, le héros de Calydon (Hygin dans ses Fables)
  • Mélanion sous la plume du Pseudo-Apollodore dans sa Bibliothèque : il ne cite même pas Atalante (« Parthénopaios, fils de Mélanion, Arcadien »)

Dans la Thébaïde, pour parler de la conception de son fils, Atalante dit qu’elle a été « souillée par un hymen odieux » (IX, 613). Je me demande s’il faut comprendre qu’elle a été violée. C’est possible, mais on peut aussi envisager que, a posteriori, Atalante regrette d’avoir cédé à un amant car sa virginité, liée à son attachement à la farouche déesse Artémis, lui était précieuse.

Un enfant abandonné ?

« Mère célibataire », Atalante expose (abandonne) son fils dans certaines versions :

  • Euripide dit que l’enfant est élevé à Argos : « On l’éleva chez nous, dans Argos » (Les Suppliantes, 890-891)
  • Hygin parle de l’exposition de Parthénopée en la rapprochant de celle de Télèphe, l’enfant d’Augée violée par Hercule : « Au même moment,  Atalante fille d’Iasos exposa le fils qu’elle avait eu de Méléagre. » (Fables, 99)
  • Le dramaturge et poète romain Marcus Pacuvius dit que Parthénopée part avec Télèphe à la recherche de ses parents qui l’ont abandonné. Il s’agit d’une pièce du IIe siècle av. J.-C. dont il ne reste que des fragments et qui s’appelle Atalante.

Dans la Thébaïde de Stace, Atalante a gardé son fils. Elle l’a même présenté à Diane / Artémis.

C’est bien le fils de sa mère !

Parthénopée ressemble beaucoup à sa mère.

Physiquement d’abord, il a des traits distinctifs qui rappellent sa mère, même si, en réalité, ce sont des topoï : il est blond, il est beau, il est jeune.

Mais c’est surtout dans le comportement et les talents qu’il lui est semblable. Atalante elle-même considère que, dès sa petite enfance, il a montré ses aptitudes et ses préférences :

« il a rampé sur le sol tout droit vers mes arcs et réclamé des traits en pleurant avec ses premiers mots d’enfant » (Thébaïde, IX, 620-622)

En fait, Parthénopée est comme Atalante :

Un héros chasseur

Il vit dans le monde sauvage, à la dure. C’est un archer et un chasseur, comme sa mère. Cela correspond à la version arcadienne du mythe d’Atalante, la chasseuse qui participe à l’exploit contre le sanglier de Calydon. Mère et fils sont proches d’Artémis et vivent dans la nature.

(Attention : rien à voir avec la sauvagerie indisciplinée des centaures, ces créatures mi-hommes mi-chevaux qui incarnent une nature brutale et non civilisée livrée à elle-même.)

Euripide fait dire à Antigone, qui redoute l’arrivée des sept chefs Argiens dont Parthénopée fait partie : « Puisse Artémis qui court les monts avec sa mère le faire périr sous les traits de son arc ! » (Les Phéniciennes, V, 151-152).

Un héros athlète

Atalante était célèbre pour son appétence à la course.

Parthénopée aussi est un athlète. Dans la Thébaïde (livre VI, à partir du vers 561), il participe à une course dans le cadre de jeux funéraires. Il s’y montre aussi exceptionnel que sa mère et gagne l’épreuve.

« Lourde charge pour un fils qu’une renommée pareille ! Mais lui-même jouit d’une réputation étendue car on raconte qu’à pied, dans les clairières du Lycée, il enlève les biches sans défense et qu’il peut, quand il court, saisir au vol une javeline. » (VI, 565-569)

Et plus loin :

«  c’est à peine si la terre le sent courir, ses pieds foulent un air léger et ne laissent que de rares empreintes sur le sol qu’ils survolent sans l’altérer. » (VI, 638-640)

L’amour filial entre Parthénopée et sa mère

L’amour d’Atalante pour son fils est surtout montré dans la Thébaïde de Stace.

Atalante le montre explicitement par son inquiétude à le voir partir à la guerre :

« Déjà la nouvelle avait résonné aux oreilles d’Atalante que son fils partait en guerre avec un commandement en entraînant l’Arcadie toute entière : les jambes lui manquèrent et ses traits glissèrent à ses pieds. » (Thébaïde, IV, 309-312)

Lorsqu’elle poursuit l’armée pour arrêter son fils, Stace la décrit comme « une tigresse […] pleine de fureur » (IV, 315-316).

Son attachement est montré par de multiples détails, dont certains sont insignes. Par exemple, Parthénopée porte sur lui une « tunique où l’or brillait— c’était là l’unique ouvrage qu’avait tissé sa mère » (Thébaïde, IX, 690-692). On sait qu’Atalante n’est pas une femme au sens traditionnel du terme : elle ne s’occupe pas des tâches domestiques, elle ne tisse pas. Cette tunique est la seule qu’elle ait faite, et c’était pour son fils.

Parthénopée lui aussi aime et admire sa mère. Sur son bouclier figurent les combats d’Atalante contre le sanglier de Calydon (Thébaïde, IV, 267-268). Lorsque vient l’heure de sa mort, c’est à elle qu’il pense, à l’exclusion de toute autre personne.

Un héros caractérisé par sa jeunesse et sa beauté

La plupart du temps, les héros grecs sont jeunes et beaux. C’est vrai aussi pour Parthénopée, mais ce fait le caractérise particulièrement. Parthénopée est jeune, presque un enfant, et il en a la beauté candide et lumineuse. Il détonne au milieu des autres chefs de Thèbes, les brutes (Capanée, Hippomédon…) et les ténébreux (Polynice, Tydée…).

Le plus beau des chefs contre Thèbes

Parthénopée est systématiquement décrit comme un bel homme, voire comme le plus beau des chefs contre Thèbes.

  • Euripide le décrit comme « l’éphèbe au corps si beau » (Les Suppliantes, 889)
  • Hygin le classe dans « ceux qui furent les plus beaux » (Fables, 270).

Parthénopée « n’aime pas qu’on loue sa beauté et durcit ses traits qu’il rend sévères et menaçants ; cependant la colère lui va bien et préserve la grâce de son front » (Stace, Thébaïde, IX, 703-706).

« Ses membres resplendissent, toute leur grâce heureuse apparaît aux regards ; ses belles épaules, un torse qui n’a rien à envier à ses joues lisses ; sa valeur éclate dans tout son corps. » (VI, 571-573)

Chez lui, en Arcadie, il provoque l’amour des fleuves, des dryades et des nymphes. Sa beauté et sa grâce troublent même les femmes des ennemis, les Thébaines, pendant la guerre.

Même l’inflexible Diane / Artémis fond devant lui. Elle aurait pu en vouloir à Atalante d’avoir perdu sa virginité (elle punit cruellement d’autres héroïnes même lorsque celles-ci ont été violées, comme la nymphe Callisto). Mais la déesse pardonne à Atalante lorsqu’elle voit son fils. C’est elle qui donne à l’enfant un arc et des flèches.

Parthénopée, presque un enfant

Si sa beauté émeut autant et s’il n’aime pas qu’on en parle, c’est parce que Parthénopée est vu par tous comme un tout jeune homme, un adolescent, presque un enfant. Il a une beauté innocente, candide.

La grâce juvénile de Parthénopée

C’est l’enfant d’Atalante, qui agit en douce pour partir à la guerre à l’insu de sa mère. Tous les auteurs insistent sur son âge et sur le fait qu’il est le plus jeune des chefs. Les détails qui montrent sa jeunesse et une certaine forme d’immaturité enfantine abondent dans la Thébaïde de Stace :

  • l’auteur le montre « alourdi par une épée trop grande » (IX, 691-692)
  • « il aime parfois à secouer l’aigrette chevelue et son casque splendide décoré de pierreries » (IX, 697-699)
  • « il regrette la lenteur [de ses joues] à prendre leur duvet vermeil » (IX, 702-703)

Parthénopée n’a même pas encore coupé ses cheveux d’enfant. C’est un rite initiatique et religieux pour les garçons et pour les filles : offrir ses cheveux à Apollon ou à Artémis. Parthénopée a promis les siens à la déesse : « les blonds cheveux de l’Arcadien tombaient encore intacts du haut de sa tête ; dès son plus jeune âge il les laissait croître pour les offrir à Trivia [Diane / Artémis] et les avait promis — bien vaine présomption ! — aux autels paternels dès qu’il serait revenu vainqueur de la guerre ogygienne » (IV, 606-611).

Trop jeune pour la guerre

Les ennemis eux-même s’attendrissent. Face à lui, les Thébains évitent de le viser « en songeant à leurs enfants » (IX, 707-708). Ils ne souhaitent pas sa mort parce qu’il est trop jeune.

Il est un enfant dans la bouche de nombreux personnages, alliés et ennemis. L’un de ses ennemis lui dit : « Va, regagne l’Arcadie, rejoins là-bas des compagnons de ton âge à l’heure où Mars se déchaîne sauvagement ici dans une vraie tourmente, joue au soldat chez toi. » (IX, 784-785) 

Après sa mort, même le roi thébain Étéocle dit : « quant à l’Arcadien, j’ai honte de le compter dans nos trophées de guerre » (X, 28).

Mais cette mort était annoncée : si Parthénopée était trop jeune pour mourir, il était aussi trop jeune pour sortir indemne d’une telle guerre. C’est pourquoi Atalante essaie de le retenir.

Apollon dit à sa sœur que Parthénopée « ose affronter des combats trop durs pour lui » (IX, 651-652).

En fait, Parthénopée est l’incarnation de son monde, l’Arcadie pastorale, traditionnellement étrangère ou hostile à la guerre. C’est un grand enfant entouré de l’affection et de la sympathie des siens. Ce personnage très attachant rappelle la Camille de L’Énéide de Virgile par sa jeunesse imprudente et son ancrage dans un monde bucolique qui ne résiste pas aux horreurs de la guerre.

Parthénopée face à la mort

La mort près de l’Isménos

Parthénopée va donc mourir. Cela se passe pendant la bataille de l’Isménos (c’est un combat qui se déroule autour du fleuve de l’Isménos).

Chez Stace, Parthénopée est tué par Dryas. Chez Eschyle, par Actor. Chez Euripide, c’est Périclymène qui le tue. Enfin, chez Apollodore, c’est Amphidicus.

Les commentateurs font parfois un parallèle entre Dryas et Arruns, celui qui tue Camille dans l’Énéide. Dans les deux cas, la déesse Diane venge ces morts auxquels elle tenait. Dans la Thébaïde, elle promet de tuer la « main criminelle du sang d’un jeune innocent ; qu’une cruelle vengeance soit permise à nos flèches ! » (IX, 665-667).

La protection limitée d’Artémis / Diane

Dans la Thébaïde de Stace, Atalante a une vision qui lui laisse présager une issue funeste pour son fils. Elle voit ses carquois et d’autres objets prendre feu (livre IX). Le rhéteur chrétien Lactance (250-325 environ), qui a commenté la Thébaïde, dit également que ce prodige du feu annonce la mort de Parthénopée. Mère et fils sont si liés que c’est par elle que passe le funeste présage.

Atalante demande alors à Artémis de venir en aide à son fils.

Mais la déesse sait qu’elle ne peut pas sauver son protégé ; Apollon lui a certifié que le destin de Parthénopée « est arrêté, la chose est sûre et les oracles de ton frère ne te trompent pas là où le doute est permis » (IX, 662-663).

Tout ce qu’elle peut faire, c’est lui accorder une mort glorieuse, puis le venger. Elle le protège donc au maximum pendant le combat pour lui éviter d’être souillé par des blessures avant le coup fatidique. Parthénopée tient longtemps, il s’épuise puis il est tué.

Il faut noter que deux des sept chefs seulement sont pleurés par des dieux : Parthénopée par Artémis et le devin Amphiaraüs par Apollon. C’est en profond contraste avec d’autres héros qui sont quant à eux maudits par les dieux, comme Capanée et Tydée.

Les derniers mots du héros

La mort de Parthénopée apparaît vaine, comme l’est en réalité toute l’expédition des Sept qui n’aboutit qu’à un immense désastre. Artémis le dit au jeune héros : « tu ne vas mourir que pour une pauvre mère » (IX, 725), c’est-à-dire : ta mort sera totalement inutile, elle va juste rendre ta mère malheureuse.

Les dernières pensées de Parthénopée vont à sa mère Atalante. Il demande à ses compagnons de l’avertir avec ménagement. D’après Lactance, Parthénopée a peur que sa mère ne mette fin à ses jours ou ne tue le messager. Il reconnaît avec une ironie amère que sa mère avait raison : « Je l’ai mérité, ma mère ; saisis ta vengeance malgré toi » (IX, 891). C’est dans les mœurs héroïques de donner satisfaction au vainqueur à l’heure de la mort. Ici, le vainqueur de Parthénopée n’est pas son meurtrier mais sa mère, même si ce triomphe est tragique.

On voit que, jusqu’à la fin, le lien mère-fils reste fort.

Parthénopée meurt entouré de ses compagnons (notamment Dorcée, auquel Atalante avait confié son fils).

Les sources qui nous parlent de Parthénopée

Parthénopée est un personnage assez méconnu de notre époque, mais vous pouvez le retrouver dans les textes suivants (la liste n’est pas exhaustive) :

Transparence : certains liens ci-dessous sont des liens affiliés Amazon.
Ils me permettent de soutenir le travail de recherche et d’écriture réalisé pour ces articles. Merci pour votre soutien. 😊

Ma rencontre avec Parthénopée 🙂

J’ai écrit une novella sur Atalante il y a quelques années. Celle-ci réinterprète le mythe des pommes d’or, avec la course contre les prétendants dont le vainqueur est Hippomène.

C’est en faisant des recherches sur ces personnages que j’ai découvert l’existence de Parthénopée. J’ai été surprise de n’en avoir jamais entendu parler.

Plus tard, j’ai souhaité creuser ce sujet. J’ai lu plusieurs textes et j’ai notamment dévoré la Thébaïde de Stace dans sa version des Belles Lettres. C’est une œuvre peu mise en avant et pourtant extraordinairement riche. Je l’ai même préférée à l’Iliade !

Je ne sais pas si j’aurais un jour le plaisir d’écrire pour Parthénopée. Mais je suis heureuse de l’avoir rencontré et de vous en avoir parlé car il mérite d’être lu. 🙂

Image d’en-tête :

Les sept chefs contre Thèbes : Adraste, Polynice, Capanée, Parthénopé, Amphiaraüs, Hippomédon et Tydée – Gravure de John Flaxman Parthénopée est le quatrième à partir de la gauche, c’est celui qui a l’air effectivement le plus jeune !

Ce n’est pas facile de trouver des images de Parthénopée, malheureusement !

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Portrait d’une héroïne grecque, Mnémosyne, Portrait d’une héroïne grecque, 2016

STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur, Les Belles Lettres, Paris, 1990

Méléagre et Atalante : l’amour vient en chassant

Méléagre, prince de Calydon, reçoit une prophétie à sa naissance : sa vie est liée à un tison qui provoquera sa mort s’il brûle entièrement. Sa mère, Althée, cache le tison pour protéger son fils.

Hélas, le roi de Calydon oublie d’honorer Artémis, la déesse de la virginité et de la chasse. La déesse envoie alors un sanglier monstrueux ravager ses terres. Pour l’abattre, Méléagre réunit les plus grands héros grecs pour une chasse légendaire. Atalante, une vierge chasseresse élevée par une ourse puis des chasseurs et consacrée à Artémis, y participe.

Atalante est la première à blesser le monstre. Méléagre, admiratif et amoureux, lui offre la hure et la peau du sanglier. Ce geste provoque la colère de ses oncles maternels. Méléagre les tue pour les empêcher de reprendre les trophées à Atalante. Sa mère, folle de douleur, jette le tison dans les flammes, causant ainsi la mort de son fils.

Selon certaines traditions, Atalante aurait eu un fils de Méléagre, Parthénopée.

Le couple mythologique de Méléagre et Atalante apparaît dans un épisode marquant de la mythologie grecque : la chasse de Calydon.

Contrairement à l’épisode des pommes d’or, les deux amants sont deux personnages qui ont chacun leur propre histoire. Qui sont-ils, comment se retrouvent-ils liés l’un à l’autre et quelle est leur postérité ? (Au sens propre comme au sens figuré !)

Voyons tout ça ensemble :

D’où viennent Atalante et Méléagre ?

Méléagre, le prince de Calydon

Méléagre est le fils d’Œnée, roi de Calydon, et d’Althée.

Il est brièvement cité dans l’Iliade d’Homère au Chant II : « le blond Méléagre » de « Calydon la Rocheuse ». Méléagre et Atalante font partie de la génération qui précède celle d’Achille, Hector et Ulysse.

Son histoire est liée à un tison enflammé. Lorsque sa mère le mit au monde, une prophétie révéla que la vie de son fils durerait tant que le tison brûlerait. Althée arrosa d’eau le tison pour qu’il ne brûle pas complètement et elle le cacha afin de préserver son enfant.

« Au temps où la fille de Thestius reposait dans sa couche, après avoir donné le jour à son fils, les trois sœurs avaient mis une bûche sur la flamme de son foyer et, tout en filant sous la pression de leur pouce le fil auquel était attachée la destinée de l’enfant : « La durée de ce bois, dirent-elles, est aussi celle que nous assignons à ta vie, ô nouveau-né ! » Après cette sentence prophétique, les déesses se retirèrent ; la mère aussitôt arracha du feu le tison ardent et l’arrosa d’eau. Longtemps il était resté caché au fond de ses appartements ; en le conservant, jeune héros, elle avait conservé tes jours. » (Ovide, Métamorphoses, Livre VIII)

Dans la Thébaïde, le poète latin Stace dit que Méléagre a participé à l’expédition des Argonautes (livre V, 436), comme Atalante dans certaines sources.

Atalante, la vierge chasseresse

L’Atalante arcadienne

Le mythe d’Atalante a deux versions principales :

  • L’une est la fille de Schœnée. Elle aime Hippomène et est métamorphosée en lionne. (Version béotienne.)
  • L’autre est la fille d’Iasos. Elle aime Mélanion ou Méléagre et met au monde Parthénopée. (Version arcadienne.)

C’est donc la seconde qui nous intéresse. Son père, Iasos, l’a abandonnée à sa naissance car il voulait un fils. Exposée, l’enfant a été nourrie par une ourse, puis élevée par des chasseurs.

Une héroïne chasseresse

Atalante est connue pour son refus du mariage. C’est une parthénos (vierge) qui se voue à la déesse Artémis et à la pratique de la chasse. Elle vit dans la solitude et la liberté.

Dans la pièce perdue d’Euripide, Méléagre (416 av. J.-C.), Atalante dit nettement son dégoût du mariage :

« Si je venais à me marier — puisse cela ne jamais arriver ! »

Ce refus des « choses de l’amour » lui voue la haine d’Aphrodite, la divinité du désir et et de la séduction. Toujours dans Méléagre, Atalante est « l’Aracadienne, détestée de Cypris ». Elle est décrite comme une meneuse de chiens et une archère douée d’une adresse exceptionnelle.

Dans la pièce d’Euripide, faisant suite à son affirmation de haine du mariage, Atalante dit que, si elle voulait avoir des enfants, ces derniers seraient les meilleurs de tous en raison de son entraînement régulier et de sa pratique sportive et cynégétique :

« Si je venais à me marier — puisse cela ne jamais arriver ! — je mettrais au monde de meilleurs enfants que les femmes qui passent tous leurs jours au foyer. Car d’un père et d’une mère qui mènent une vie de dur labeur, les rejetons sont meilleurs. »

La rencontre pendant la chasse de Calydon

Des héros face à un sanglier monstrueux

Un jour, le père de Méléagre, le roi de Calydon Œnée, oublie de rendre hommage à Artémis. La déesse le punit en envoyant un énorme sanglier ravager les terres d’Étolie.

Pour mettre fin aux prédations de ce monstre, Méléagre rassemble les plus grands héros grecs dans une chasse fabuleuse. Atalante y participe aux côtés de Thésée, Pélée (époux de Thétis et père d’Achille), Castor et Pollux, Jason, etc. Selon le Pseudo-Apollodore, il s’agit de « l’élite des héros » (Bibliothèque, III, 9, 105), « tous les hommes les plus vaillants de Grèce » (Bibliothèque, I, 66).

Ce sanglier divin s’inscrit dans la longue lignée des créatures monstrueuses que les héros grecs doivent affronter — des êtres qui défient l’ordre humain, à l’image des centaures.

L’exploit d’Atalante

La présence d’Atalante n’est jamais discutée dans les mythes. L’héroïne a des valeurs masculines (courage, violence) qui sont pleinement déployées dans l’exploit et qui justifient sa participation. D’ailleurs, pendant le combat, elle est la première à toucher le sanglier d’une de ses flèches. On le voit dans les versions d’Ovide (Métamorphoses, VIII) et du Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, I, 70) :

« Tandis que Pélée le relève, la Tégéenne pose une flèche rapide sur la corde de son arc, le courbe et tire. Le roseau, pénétrant sous l’oreille de la bête, ne fait qu’une légère blessure à la surface de son corps et en rougit les soies de quelques gouttes de sang. La jeune fille cependant se réjouit du succès de son coup et Méléagre encore davantage ; le premier, croit-on, il voit le sang qui coule ; le premier, il le montre à ses compagnons : « Tu as bien mérité, dit-il, le prix de la valeur ; c’est toi qui l’auras. »

Dans les faits, c’est parce qu’Atalante est une parthénos qu’elle peut être partie prenante de cet exploit : une femme mariée ne pourrait pas être ainsi mise en scène. On peut se demander si son fait d’armes dans la chasse de Calydon n’est pas une espèce de rite initiatique, à l’image de ceux que pourrait effectuer un héros masculin ?

On voit en tout cas que cela provoque l’admiration de Méléagre.

Le don de Méléagre à Atalante et ses conséquences

Méléagre récompense Atalante… et en meurt

Méléagre veut récompenser la bravoure d’Atalante (et probablement aussi attirer son attention si on part du principe, comme les auteurs anciens, qu’il est tombé amoureux d’elle pendant la chasse !). Il lui accorde donc la dépouille du monstre en récompense : sa hure et sa peau.

Plexippos et Toxeus, les oncles de Méléagre qui sont présents à la chasse, sont furieux. Ils estiment qu’une femme ne mérite pas cet honneur. Ils veulent lui retirer le cadeau, mais Méléagre intervient et tue ses oncles.

Les oncles en question étaient les frères de sa mère Althée. Celle-ci est désespérée. Dans un geste de chagrin et de colère, elle va chercher le tison de la prophétie dont nous avons parlé plus haut et qui garantit la vie de son fils. Elle le jette au feu : il s’y consume. Ainsi meurt Méléagre.

Après sa mort, il fut pleuré par ses sœurs qui se changèrent en oiseaux : « Méléagre que pleurèrent ses sœurs-oiseaux » nous dit Stace dans la Thébaïde (Livre IV, 103).

Petite précision : selon l’érudit byzantin Eustathe de Thessalonique, il existe deux versions du mythe de Calydon. Il y a celle que je viens de raconter et une autre version, dans laquelle les Courètes et les Calydoniens se font la guerre pour la peau du sanglier.

La symbolique du don de la peau et de la hure

Ce don n’est pas sans rappeler le don de gibier que faisaient les érastes aux éromènes dans le contexte de la pédérastie grecque. Ce n’est probablement pas un hasard. Dans ce cas, Atalante est vue comme un jeune homme. On peut même l’interpréter comme une forme de virilisation de l’héroïne.

En tout cas, c’est clairement une reconnaissance de ses capacités. Peut-être aussi une forme de rite d’héroïsation ?

On peut comparer la hure et la peau de sanglier à la pomme d’or, un autre objet mythique lié au destin d’Atalante qui sert aussi à la condrétisation du lien amoureux.

L’amour entre Atalante et Méléagre : qu’en reste-t-il ?

Si on s’en tient à l’épisode de la chasse et à celui de la mort de Méléagre, qui le suit de peu, l’amour entre les deux personnages n’est pas grand-chose. On ne sait même pas ce qu’en pense Atalante !

Méléagre amoureux… et Atalante ?

Méléagre, lui, est clairement séduit par Atalante :

« Telle était sa parure ; pour ses traits, on aurait pu dire avec vérité que c’étaient ceux d’une vierge chez un jeune homme, ceux d’un jeune homme chez une vierge. À peine le héros de Calydon l’eut-il aperçue qu’il la désira en dépit des dieux et qu’une flamme secrète envahit son cœur : « Heureux, s’écrie-t-il, celui qu’elle daignera prendre pour époux ! » (Ovide, Métamorphoses, VIII, 322-326)

Dans l’iconographie qui représente Méléagre et Atalante, on voit souvent Aphrodite près de Méléagre lorsqu’il essaie de se rapprocher d’Atalante afin de lui donner la peau et la hure du sanglier. Chez Ovide et le Peeudo-Apollodore, Aphrodite est même l’instigatrice de ce désir. Elle l’était aussi dans l’autre version du mythe d’Atalante, celle des pommes d’or (version béotienne avec Hippomène).

Atalante, quant à elle, n’a pas cherché à séduire Méléagre. Les textes s’étendent peu sur ses sentiments. Ovide, par exemple, n’en parle pas du tout, alors qu’il évoque son conflit intérieur, entre amour et orgueil, lorsqu’elle courre contre Hippomène.

Dans les différents épisodes du mythe d’Atalante, celle-ci fascine toujours sans le vouloir, alors même qu’elle repousse l’amour et le mariage.

Quelle postérité pour Atalante et Méléagre ?

On se demande ce qui a bien pu se passer entre Atalante et Méléagre au vu du peu de temps qui leur a été imparti. Toutefois, d’après l’auteur romain Hygin, il y a eu consommation puisque Méléagre serait le père du fils d’Atalante, Parthénopée (et oui, Atalante la vierge chasseresse a eu un fils !).

Hygin compare l’exposition de Télèphe, fils d’Hercule et d’Augée, et celle de Parthénopée :

« Violée par Hercule, Augée, fille d’Aleus, au moment d’accoucher, alla mettre [l’enfant] au monde sur le mont Parthénion et l’exposa en cet endroit. Au même moment, Atalante fille d’Iasos exposa le fils qu’elle avait eu de Méléagre. »

Hygin est le seul à donner cette information. Le Pseudo-Apollodore, lui, dit que « Méléagre, qui avait pour femme Cléopatra, la fille d’Idas, et de Maspessa, […] voulait avoir un enfant d’Atalante ». (Bibliothèque, I, 69)

Attention : l’épisode de la maternité d’Atalante est complètement dissocié de celui de la chasse de Calydon dans les mythes. Lorsque les sources (textes ou images) parlent de la chasse, elles n’évoquent jamais une Atalante-mère ou Parthénopée.

Atalante et Méléagre, un couple central

Pour les artistes et les auteurs anciens, il s’agit d’un couple mythique. On le représente beaucoup dans l’iconographie. Selon les récits, Atalante a plusieurs prétendants, mais c’est Méléagre qui est le plus mis en avant par les artistes et les poètes antiques. Il prend le pas sur un autre amoureux, Mélanion, qui est un compagnon de chasse épris d’Atalante.

On retrouve même sa « présence » dans des scènes d’où Méléagre est exclu : comme sur cette hydrie chalcidienne à figures noires du Peintre des Inscriptions (voir ci-dessous). Atalante et Pélée sont en train de lutter. Il faut savoir que ces deux personnages sont souvent présentés eux aussi comme des « amants potentiels ».

Or, qu’y a-t-il en arrière-fond ? La hure du sanglier, posée sur une table, et la peau de bête déployée dans le fond. Comme si Méléagre faisait partie du passé d’Atalante alors qu’elle lutte de manière ambiguë avec Pélée ?

Atalante et Pélée sur une hydrie grecque avec en arrière-replan la hure et la peau du sanglier de Calydon
Atalante et Pélée sur une hydrie grecque avec en arrière-plan la hure et la peau du sanglier de Calydon - Peintre des Inscriptions - Munich - Staatliche Antikensammlungen und Glyptothek München, photographe Renate Kühling - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (Sources en bas d'article)

Méléagre et Atalante dans les sources

Les sources écrites

Nous possédons des fragments de pièces de théâtre qui traitent de la chasse de Calydon. Il y a notamment une pièce perdue perdue d’Euripide : Méléagre. Mais on trouve aussi des pièces comiques et tragiques du Ve siècle av. J.-C. : celles de Philétairos, Antiphane, Antiphon le Tragique, Sosiphanès de Syracuse, Sophocle…

Du côté des Romains, nous avons Ovide, Hygin, le Pseudo-Apollodore

Au Moyen-Âge, l’érudit byzantin Eustathe de Thessalonique parle d’Atalante, de Méléagre et du sanglier. C’est parfois au détour d’une explication étymologique : par exemple, pour expliquer l’origine du terme « sanglier » (agrios).

Eustathe de Thessalonique rapproche aussi le mythe de Méléagre et celui d’Achille dans le Commentarii ad Homeri Iliadem Pertinentes, II, 4-6 . Atalante est « celles qui est aimée » de Méléagre. Les deux héros sont exaspérés par les femmes : Achille par sa mère et Briséis, Méléagre par sa mère et Atalante.

En passant, on a aussi retrouvé deux inscriptions qui portent le nom de Méléagre près de celui d’Atalante. L’une est attique et date du VIème siècle av. J.-C. L’autre vient d’Halicarnasse et date de 500-450 av. J.-C. (SEG 36, 91 et SEG 45, 1514 Halikarnassos 119, Caria).

L’iconographie

Les artistes (peintres, sculpteurs) aiment beaucoup représenter l’épisode de la chasse de Calydon et les liens amoureux entre Atalante et Méléagre. D’ailleurs, la chasse de Calydon est le premier thème qui apparaît dans l’iconographie d’Atalante.

L’iconographie de la chasse de Calydon

À partir des Ve et IVe siècles, des topoi permettent d’identifier les personnages dans les scènes de la chasse de Calydon. C’est l’époque où la peinture à figures rouges se développe et le canon iconographique de l’épisode se transforme. On individualise de plus en plus les personnages, par exemple :

  • Thésée porte une massue
  • Méléagre porte des javelots
  • Atalante porte un arc

Quand Atalante a un chien à ses pieds, on sait qu’on a affaire à l’Atalante de la chasse de Calydon, la chasseresse. Parfois, elle porte aussi une leontè (peau de lion).

Ci-dessous : une plaque d’argile du Musée d’Amsterdam (vers 470 av. J.-C.). On voit le chien sur le dos du sanglier, le chasseur blessé entre les pattes du monstre et Atalante qui est reconnaissable à sa courte tunique (c’est un vêtement récurrent).

Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon
Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon - 470 av. J.-C. - Photographie du Musée d'Amsterdam - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Ci-dessous : un cratère à volutes apulien du Peintre de l’Outre-Tombe (vers 340 av. J.-C.) : on voit Atalante, reconnaissable à la robe qui lui arrive aux genoux. Les autres chasseurs portent une chlamyde. Sur le revers, il y a Médée, Jason et les Argonautes (dont Atalante a fait partie) et les Néréides.

Chasse de Calydon sur un cratère à volutes grec
Chasse de Calydon sur un cratère à volutes grec, vers 340 av. J.-C. - Berlin, Antikensammlung - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Les scènes de la chasse de Calydon avec Atalante (car il existe des versions sans Atalante) sont souvent représentée sur des dinoi (vases spécifiques), qui sont des cadeaux de mariage par excellence.

Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée
Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée - 570-550 av. J.-C. - Musée national d'Athènes - Crédits George Fafalis Hellenic Ministry of Culture, Education and Religious Affairs - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Après l’antiquité, les artistes aiment aussi évoquer la chasse de Calydon.

La chasse de Méléagre et d'Atalante de Charles Le Brun
La chasse de Méléagre et d'Atalante de Charles Le Brun (détails) - Vers 1619-1690 - Musée du Louvre - Paris

L’iconographie des liens amoureux entre Méléagre et Atalante

Quand les artistes montrent Atalante et Méléagre amoureux, ce sont des scènes bien différentes. Elles montrent le don de la hure et de la peau du sanglier. Les protagonistes sont au centre de l’image. Ils ont des positions spécifiques : Méléagre pose le bras sur l’épaule d’Atalante, Atalante se tourne vers lui… Ils se regardent. Et puis, il y a la peau et/ou la hure.

Atalante est parfois nue avec Méléagre, comme elle peut l’être avec ses autres amants (Hippomène, Pélée…). En général, c’est sur de la vaisselle de banquet : canthares, cratères ou coupes à boire. Atalante et Méléagre se retrouvent souvent sur des cratères (grands vases servant à mélanger l’eau et le vin).

Découvrir l’autre version d’Atalante

Si vous avez envie de découvrir l’autre dimension d’Atalante, la Béotienne qui va lutter contre Hippomène autour des pommes d’or, je vous invite à lire les premières pages de ma novella Atalante. Bonne lecture !

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

HOMÈRE, Iliade, Trad. Mario Meunier, Albin Michel, 1956

OVIDE, Les Métamorphoses, Gallimard, 1992

STACE, Thébaïde, Trad. Roger Lesueur, Les Belles Lettres, 1990

Crédits images en-tête : Atalante et Méléagre, Sculpture de Francfort, Maison Liebig, 1750 – Photographie d’Émilie Druilhe dans son ouvrage Farouche Atalante (source ci-dessus)

Comprendre l’étrusque : la cippe de Pérouse et la tuile de Capoue

La langue étrusque est toujours un mystère. Actuellement, nous ne la déchiffrons que partiellement.

Il faut dire que nous avons accès à seulement trois textes vraiment « longs » écrits en étrusque. Par long, je veux dire dépassant une centaine de mots. Il s’agit de :

  • la cippe de Pérouse (130 mots)
  • la tuile de Capoue (environ 300 mots lisibles)
  • le livre de lin de Zagreb qui compte 1 200 mots

Dans cet article, je vais vous parler des deux premiers. 🙂

La cippe de Pérouse : une inscription judiciaire

Le support : une borne

La cippe de Pérouse est une inscription de 130 mots. Elle est gravée sur une grande borne en pierre qu’on a retrouvée aux environs de Pérouse, d’où son nom. En étrusque, la borne se dit tular ; par extension, le mot désigne aussi ce type d’inscriptions. En fait, le mot « tular » veut dire « limite ». C’est l’équivalent des termes latins terminus ou fines.

Comme toutes les bornes, la cippe de Pérouse porte le mot « tular », mais ici sous sa variante tularu. Par contre, le texte est beaucoup plus long que d’habitude. Il est gravé sur la face et le petit côté de la borne.

La cippe de Pérouse se trouve au musée archéologique de Pérouse.

cippe de Pérouse
La cippe de Pérouse - Photo extraite de La Civilisation étrusque de Dominique Briquel - Fayard, 1999

Un texte judiciaire

D’habitude, le mot « tular » est suivi de quelques éléments :

  • le nom de famille des personnes qui veulent marquer la limite de leur propriété (exemple : tular Alfil à Castiglion del Lago signifie « limite de la famille Alfil »)
  • ou le génitif du mot spur qui veut dire « cité » quand le terrain borné est public : tular spural à Fiesole par exemple
  • puis des noms propres et des abréviations qui désignent les magistrats ayant procédé au bornage

À Pérouse, le texte est plus long. Il se termine par une formule : ich ca cecha zichuche, qui veut dire « comme cela a été écrit plus haut ». C’est l’équivalent exact de la formule qu’on retrouve à la fin de textes de lois latins, ainsi qu’à la fin des tables de Gubbio (qui détaillent des rites religieux). Ce type de formule indique que le texte a force de loi et qu’il est garanti par l’autorité.

Le contenu du texte

Concrètement, la cippe de Pérouse est un jugement qui délimite les droits de deux familles (les Velthina et les Afuna) sur un terrain. Le nom de ces deux familles revient respectivement dix et cinq fois dans le texte.

Le texte commence ainsi : teurat tanna larezu. Larezu Tanna est sûrement le nom de l’arbitre (« teurat ») choisi pour juger cette affaire.

Ensuite, on a la formule ame vachr lautn velthinas estla afunas, qui veut dire : « ceci est le jugement entre la famille (lauthn) des Velthina et celle des Afuna ».

Le reste est plus difficile à comprendre car on n’a aucun document à caractère juridique semblable auquel on puisse comparer le nôtre. D’après S. Mazzarino (« Sociologia del mondo etrusco e problemi della tarda etruschicità », Historia, 6, 1957), la petite phrase tesns teis rasnes est une allusion à un « droit de la terre étrusque ». Un texte latin tardif (commentaire de Servius à l’Énéide, I, 2) parle d’un ouvrage qui aurait codifié ce droit : le liber juris terrae Etruriae. Mais la proposition de Mazzarino est juste une hypothèse.

La tuile de Capoue : un calendrier religieux

La tuile de Capoue est une espèce de grande tuile qui a été découverte au XIXe siècle à Santa Maria di Capua Vetere (la Capoue antique). Actuellement, elle se trouve au Musée de Berlin.

Elle compte environ 300 mots lisibles. Il y a 62 lignes en tout, mais le tiers inférieur est gravement endommagé.

Des lignes divisent le texte en dix sections. Il y a beaucoup de répétitions ou d’analogies récurrentes, surtout au début de chaque section. Ça aide à mieux comprendre le texte, mais tout n’est pas très clair pour autant. En effet, cette inscription date du Ve siècle av. J.-C. : à l’époque, on ne séparait pas encore régulièrement les termes par des points.

On sait quand même qu’il s’agit d’un calendrier religieux. Il indique des prescriptions rituelles et des offrandes à faire à certaines dates à certaines divinités. On connaît ces divinités : ce sont Lethams et Larum, par exemple.

Ainsi : Lethamsul ci tartiria cim cleva acasri : « Il faut faire (le verbe « acasri » a une forme dite de nécessitatif en -ri) une offrande de trois (« ci ») tartiria et de trois (« ci » avec la particule de liaison -m) cleva au dieu Lethams (« Lethamsul » au génétif). »

On ne sait pas ce que sont les tartiria et les cleva.

En tout cas, ce document semble être la transposition sur un support non périssable de livre sacrés : les Etrusci libri. Ces ouvrages étaient consultés par les spécialistes de la religion étrusque.

Peut-être qu’un jour, on arrivera à déchiffrer entièrement cette écriture, qui sait ? En attendant, j’espère que cet article sur la cippe de Pérouse et la tuile de Capoue vous aura appris des choses. Pour plus de découvertes antiques, rendez-vous deux dimanches par mois dans ma newsletter. À bientôt !

Sources : BRIQUEL, Dominique, La Civilisation Étrusque, Fayard, 1999

Image d’en-tête : la tuile de Capoue – Page numérisée de l’ouvrage Ancient legends of Roman history d’Ettore Pais

Les Étrusques vus par Denys d’Halicarnasse

Si vous voulez en savoir plus sur ce peuple mystérieux, lisez Denys d’Halicarnasse. Les Étrusques, il en a longuement parlé dans le Livre I de ses Antiquités Romaines (chapitres 26 à 30). C’est l’historien antique qui nous apporte le plus d’informations sur ce peuple mal connu.

Voyons cela ensemble. 😉

(Ce court billet est une introduction à une série d’articles que je vais consacrer à la civilisation étrusque.)

Denys d’Halicarnasse et les Étrusques

Denys d’Halicarnasse n’est pas vraiment un contemporain des Étrusques. Il vit à l’époque d’Auguste, vers 60-8 av. J.-C. À la fin du Ier siècle avant notre ère, les Romains finissent d’assimiler les Étrusques, ces derniers achèvent de se fondre dans la civilisation de leurs conquérants.

Denys d’Halicarnasse est un rhéteur grec, ce n’est pas un Romain, ni même un Latin. Il vient à Rome pour exercer son art — c’est là qu’il décide d’écrire un texte afin de présenter à ses compatriotes grecs l’histoire des débuts de Rome que ces derniers connaissent mal. Ce seront les Antiquités Romaines.

Dans ce texte, Denys d’Halicarnasse évoque longuement les Étrusques. C’est dans le Livre I, chapitres 26 à 30. C’est la source littéraire antique la plus importante que nous ayons sur ce peuple. D’ailleurs, les étruscologues modernes décrivent souvent Denys d’Halicarnasse comme le premier étruscologue tout court.

Les Étrusques au début de Rome

Les Étrusques ont toute leur place dans le récit de Denys d’Halicarnasse. En effet, aux origines, Rome n’est rien. Romulus vient tout juste de la fonder : c’est un village. En revanche, les Étrusques sont une puissance de dimension internationale.

(À noter qu’on les appelle les anciens Toscans car ils vivaient surtout sur le territoire de la Toscane actuelle.)

Les Étrusques vont jouer un rôle très important dans le développement de Rome. Au point de vue urbanistique, par exemple : vers la fin du VIIe siècle, les ingénieurs toscans font drainer la zone du forum romain. Jusqu’alors, ce n’était qu’un bourbier marécageux. Cela va devenir le centre politique de l’Urbs, la Ville, puis l’Empire ! Les Étrusques fixent pour longtemps les centres essentiels de la cité :

  • la curie où se réunit le Sénat
  • l’espace du comitium (comices) où se rassemble le peuple
  • la regia (le palais royal, qui devient le logement du grand pontife après l’avènement de la République).

Les Étrusques, un peuple différent des autres

Denys d’Halicarnasse, face aux Étrusques, a conscience d’une spécificité. Ce peuple est différent des Grecs, des Romains et des autres peuples italiques de la péninsule. C’est vrai du point de vue linguistique et du point de vue culturel. D’ailleurs, de nos jours, nous ne comprenons la langue étrusque que de manière très approximative et c’était déjà le cas à l’époque de Denys d’Halicarnasse.

Ce qui amène forcément à la question de son origine. D’où viennent les Étrusques ? Pour Denys d’Halicarnasse, ce sont des indigènes :

« On risque d’être plus proche de la vérité en disant que cette nation n’est pas venue d’ailleurs, mais qu’elle est indigène, puisqu’elle s’avère être très ancienne, et sans la moindre parenté avec quelque autre race, qu’il s’agisse de la langue ou du genre de vie. » (Antiquités Romaines, I, 30, 2)

Aujourd’hui, le débat n’est toujours pas tranché.

J’espère que ce court billet sur Denys d’Halicarnasse et les Étrusques vous a donné envie d’explorer davantage ce peuple dans d’autres articles à venir. Restez en alerte ! 🙂

On se retrouve aussi dans ma newsletter qui vous emmène deux fois par mois dans les antiquités grecque et romaine. À bientôt !

Sources : BRIQUEL, Dominique, La Civilisation Étrusque, Fayard, 1999

Image d’en-tête : Gravure représentant Denys d’Halicarnasse – Codex Ambrosien

Odénat, le prince de Palmyre

Odénat (ou Odeinath) est le personnage le plus connu de Palmyre. Seule son épouse Zénobie lui dame peut-être le pion sur la question de la réputation.

A-t-il été prince de Palmyre ? Non, pas dans les faits : la cité n’était qu’une colonie romaine à son époque, soit au IIIe siècle ap. J.-C. Mais il l’a peut-être souhaité et, à certains égards, il s’est comporté comme tel. Retraçons ensemble le chemin de cet illustre personnage. 🙂

La cité d’Odeinath : Palmyre

Revoyons d’abord brièvement ce qu’est Palmyre à l’époque qui nous occupe, au IIIe siècle ap. J.-C.

Palmyre est une cité de type grecque depuis longtemps. Elle en a les institutions. Entre 213 et 216, elle est même devenue plus que ça : l’empereur Caracalla lui a donné le titre de colonie avec, en outre, le ius italicum (c’est-à-dire tous les avantages juridiques des cités situées sur le sol italien).

Les institutions civiques de Palmyre fonctionneront jusqu’à la ruine de la cité. Mais, entre-temps, une famille va apparaître et amasser du pouvoir et de l’ascendant. Cette famille, c’est celle d’Odeinath.

La famille d’Odénat : des puissants parmi les puissants

Qui est Odeinath ?

Pendant longtemps, les historiens ont mélangé les personnages mais, aujourd’hui, ceux-ci apparaissent assez clairement.

Le fondateur de la lignée s’appelle Septimius Odeinath : les chercheurs s’accordent désormais pour dire que c’est lui notre Odeinath. Il est né vers 220 ou un peu avant. En 257-258, une inscription le présente comme consularis de Palmyre : il est donc à la tête de la cité.

Il est présenté comme fils d’Hairan, fils de Wahballath, fils de Nasor. C’est lui qui a construit le tombeau familial.

Le fils aîné de Septimius Odeinath s’appelle Septimius Hairan. Plusieurs inscriptions de Palmyre l’appellent aussi Hérodien et l’Histoire Auguste le nomme Hérode.

La famille d’Odénat : des citoyens romains

Odeinath a le gentilice de Septimius : sa famille a donc acquis la citoyenneté sous l’empereur Septime Sévère. C’est le père ou le grand-père d’Odeinath qui a été le premier citoyen de cette lignée.

Cette citoyenneté a peut-être été offerte en récompense de la loyauté de la famille à Septime Sévère. En 193, celui-ci faisait face à un usurpateur, Pescennius Niger. Or, Palmyre prit officiellement parti pour celui-ci.

Lorsque Septime Sévère vainquit son adversaire, il ne se vengea pas de Palmyre. On peut penser qu’il avait des soutiens dans la cité : une minorité de notables dont faisaient parti les ancêtres d’Odeinath. Comme ils avaient parié sur le bon empereur, ils auraient été doublement remerciés en remplaçant les notables palmyréniens qui avait soutenu Pescennius Niger et en obtenant la citoyenneté romaine.

En 212, l’empereur Caracalla donna la citoyenneté à tout l’Empire. Les nouveaux citoyens reçurent alors le gentilice d’Aurelius (du nom de Caracalla). Pourtant, Odeinath s’appelle bien Septimius Odeinath dans les inscriptions. Cela accrédite l’obtention d’une citoyenneté plus précoce.

Anecdote : quand l’empereur Sévère Alexandre vient à Palmyre en 231, il est accueilli par deux stratèges. L’un d’eux s’appelle Iulius Aurelius Zénobios et est surnommé Zabdilas. C’est peut-être le père de Zénobie, l’épouse d’Odeinath.

Odeinath : prince ambitieux ou citoyen loyal ?

Odeinath, fidèle sujet de Rome ?

Dans les conflits internes à Rome

Odeinath semble prouver sa loyauté envers l’Empire à plusieurs reprises.

Le roi perse Shapour, qui a déjà pris Doura-Europos en 256, lance une nouvelle offensive contre la Syrie romaine. Son armée se dirige vers Samosate, puis vers la Cilicie. L’empereur Valérien essaie de l’arrêter près d’Édesse : il est fait prisonnier vers 259. Dans les Res Gestae, on parle de nombreuses villes pillées et ravagées. Même Antioche est prise. Le reste de la Syrie souffre peu.

L’empereur Valérien est prisonnier, mais il laisse derrière lui un fils, Gallien, qui règne déjà conjointement avec son père depuis 253. Un usurpateur apparaît alors, comme souvent dans ce genre de situation : le chevalier Macrien. Étant empêché physiquement, il proclame empereurs ses deux fils, Macrien le Jeune et Quietus.

Odénat s’oppose à eux. Il assiège Quietus à Émèse. L’usurpateur y est tué par la foule, tandis que son frère Macrien est assassiné dans les Balkans.

Face aux Perses Sassanides

Certaines sources disent qu’Odeinath avait fait des offres d’alliance à Shapour, peut-être en 256, au moment de la prise de Doura-Europos. En effet, cette cité était littéralement un entrepôt pour les marchandises qui transitaient par Palmyre, et celle-ci vivait du commerce.

On ne sait pas si cela est vrai. Ce qui est certain, c’est qu’Odeinath attaque les troupes perses lorsque celles-ci retraitent. Il leur fait beaucoup de mal dans la vallée de l’Euphrate. Il pousse peut-être même jusqu’à Ctésiphon.

Suite à ces victoires d’Odeinath, c’est Gallien qui prend le titre de Persicus Maximus. Dans les années suivantes, l’empereur peut encore compter sur le soutien d’Odeinath. Celui-ci vainc les Perses devant Ctésiphon en 262, puis en 267 ou 268.

Dans les faits, Odeinath apparaît donc comme un sujet loyal… même s’il prend des allures de prince.

Les allures de prince d’Odeinath

Les titres que s’attribue Odeinath

En octobre 251 au plus tard, Septimius Odeinath et son fils Septimius Hairan portent tous deux le titre de ras Tadmor, « exarque des Palmyréniens ». L’empereur Dèce est alors mort en juin 251 et il y a des troubles dans l’empire. Est-ce que ce titre marque une volonté d’indépendance d’Odeinath ? Par la suite, il ne réapparaît plus.

Les deux hommes vont aussi être appelés « rois des rois ». Ce titre-là est inspiré de la titulature des rois perses Arsacides. Pour Odeinath, le titre apparaît une seule fois, sur une inscription qui lui est posthume. Il y associe son fils Hairan-Hérodien. À une époque indéfinie, les deux stratèges de la colonie produisent aussi une inscription qui concerne uniquement le fils et qui dit :

« Au roi des rois, ayant reçu près de l’Oronte la royauté, couronné par la victoire sur les Perses, Septimius Hérodianos, etc. »

L’allusion à l’Oronte peut ramener à l’attaque de 259-260 dont j’ai parlé plus haut. En tout cas, c’est forcément Odeinath et son fils qui se donnent à eux-mêmes le titre de ras Tadmor et celui de « roi des rois ».

On retrouve aussi le titre de « restaurateur de tout l’Orient » (mtqnn’ dy mdn’klh) dans une dédicace posthume de 271. Elle est sans équivalent administratif romain. Il s’agit juste d’une formule d’éloge.

Un comportement de dynaste autonome

Dans le même temps, Odénat tisse aussi des liens avec les corporations de Palmyre. Celles-ci l’honorent comme patronus en 257-258. Rien d’alarmant toutefois pour Rome : tout ceci s’inscrit dans le fonctionnement normal d’une cité. Cela prouve simplement qu’Odeinath jouit d’une vrai prestige et d’un ascendant sur Palmyre.

En revanche, il s’accorde d’autres libertés plus significatrices :

  • il envoie une ambassade à Shapour alors que celui-ci est en guerre contre Rome, pour préserver les intérêts de Palmyre
  • il accorde le droit à des notables de son entourage de prendre le gentilice Septimius, comme un empereur
  • il crée une cour
  • il donne à sa femme Zénobie un procurateur centenaire, comme l’aurait une princesse impériale

Visiblement, c’est dans les années 250 que Palmyre prend les airs d’une principauté, même si, dans les faits, les institutions civiques continuent de fonctionner normalement. Odeinath revendique donc a minima une prééminence régionale en Syrie.

Odeinath honoré par Rome

Les empereurs ont donc peut-être des raisons d’être méfiants. Mais la situation étant ce qu’elle est, ils doivent se reposer sur Odeinath et, pour se le lier, ils lui accordent des honneurs.

Les titres de consulaire et de dux Orientis

Odeinath porte ainsi un titre que seul l’empereur a pu lui donner : celui de « très illustre consulaire ». Plusieurs textes de 257-258 le lui attribuent, et à lui seulement : son fils ne le porte pas.

Ce titre apparaît après la chute de la cité de Doura-Europos par les Perses en 256. On peut supposer que l’empereur craint l’affaiblissement de son pouvoir en Orient. Il compte sûrement sur la loyauté d’Odeinath et sa famille. Avec ce titre, Odeinath a forcément reçu des honneurs. Toutefois, ça ne veut pas dire qu’il assume désormais une charge de gouvernement de la Syrie-Phénicie.

Selon le théologien et historien byzantin Jean Zonaras, qui écrit bien plus tard, au XIIe siècle, l’empereur Gallien donne aussi à Odeinath le titre de dux Orientis après que celui-ci ait pourchassé les Perses, en 259-260. Pour Gallien, Odeinath est le défenseur de la Syrie contre les Perses et le vainqueur d’usurpateurs : c’est un défenseur des intérêts de l’Empire.

Car Gallien est trop occupé en Italie et sur le Danube. Au début des années 260, il ne peut pas intervenir en Orient. Il a donc besoin d’Odénat. D’après l’historien grec Zozime (fin Ve-début VIe siècles), Gallien lui demande de défendre l’Orient contre les Perses.

Les limites fixées par Rome

En échange des services rendus, Gallien admet les titres qu’Odeinath s’est donnés, comme celui de Roi des rois. Après tout, ces titres ne sont pas romains : ils ne lui font donc pas ombrage. Mais il ne lui concède pas la moindre miette de pouvoir impérial. Odeinath ne sera jamais Auguste, ni duc Romanorum. (Contrairement à son fils et à celui de Zénobie, Wahballath, pour lequel ce dernier titre est attesté. 😉 )

Palmyre est toujours une colonie romaine. Les institutions fonctionnent en ce sens, avec des stratèges, un administrateur (dikaiodotès), un agoranome. Il n’y a pas de principauté au sens juridique du terme.

La mort d’Odeinath

Odeinath est assassiné en même temps que son fils Hairan à Émèsen entre le 30 août 267 et le 29 août 268. On ne sait pas trop ce qui s’est passé.

Il est possible qu’il s’agisse d’un complot ourdi par Rome. Un officiel romain, Rufinus, aurait agi avec la complicité ou l’accord tacite de l’empereur Gallien.

Peu après, Rome envoie une expédition officielle contre les Perses. Celle-ci est vaincue par les Palmyréniens : la cité de Palmyre était-elle en réalité la cible ?

Cela peut s’expliquer : l’empereur aurait voulu prendre en main une zone frontière importante, en profitant d’une vacance du pouvoir. En effet, après le meurtre d’Odeinath et de son fils aîné, le plus âgé des fils survivants, Wahballat, n’a que dix ans.

C’était sans compter sur la mère de cet enfant : Zénobie. Mais ceci est une autre histoire !

J’espère que cet article sur Odénat vous a plu ! Pour plus de balade dans l’antiquité grecque et romaine, pensez à vous abonner à ma newsletter ! À bientôt. 🙂

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Buste supposé d’Odénat conservé au Musée de Palmyre

Quand les dieux abondaient en Syrie

Il y avait une infinité de dieux syriens dans l’antiquité :

  • des dieux indigènes et des dieux apportés par les colons grecs puis romains
  • des dieux locaux et des dieux à vocation universelle
  • des dieux civiques et des dieux du salut

Quelques noms : Atargatis, Hadad, Baalshamin, Melqart, les « Baal », Dousarès, Azizos, Nabou, Bel, mais aussi Apis, Sérapis, Isis, Mithra, des Jupiter et des Zeus et même les très romaines Juno Regina et Mater Matuta.

Allons les rencontrer. 🙂

À noter : quand je dis « syriens », je pense à la Syrie romaine, soit un vaste ensemble allant d’Antioche au nord à Gaza au sud et englobant l’Arabie de Pétra et de Palmyre.

En Syrie comme ailleurs, un polythéisme généreux

J’avoue de la tendresse pour ce polythéisme antique dans lequel aucun dieu n’exclut les autres.

Si on rencontre un nouveau dieu, on peut même décider de le vénérer aussi, parce qu’après tout, pourquoi pas ? Ça pourrait être utile.

Ou alors, on retrouve en lui des traits d’une divinité déjà connue (syncrétisme et assimilation).

Malgré tout, les dieux « assimilés » gardent une personnalité forte. Ils sont différents des autres aux yeux de leurs fidèles.

À cet égard, la vie religieuse de la Syrie romaine est la même qu’ailleurs en Méditerranée orientale. Toutefois, elle a une singularité : elle subit peu les influences extérieures. Les dieux indigènes restent et resteront les plus importants pour les populations.

Les dieux syriens indigènes

Il y a un nombre infini de panthéons au Levant, mais on peut identifier 3 grands secteurs géographiques en ce qui concerne les cultes indigènes.

En Phénicie

En Phénicie, traditionnellement, chaque cité a son panthéon. Celui-ci est souvent dominé par une triade :

  • un dieu-père
  • une déesse-mère
  • un dieu-fils (le dieu actif)

Cette organisation est ancienne. Elle est parfois bousculée par le développement de cultes plus populaires. Quelques exemples :

  • à Sidon, le dieu guérisseur Eschmoun-Asclépios a l’ascendant
  • à Tyr, le « seigneur de la ville » Melqart jouit d’une suprématie absolue
  • à Byblos, on a la déesse Baalat, « la Maîtresse »

Les cultes phéniciens sont très agraires ou naturistes. Baal, maître de la pluie et de la végétation, est souvent associé à la déesse Ashtartè, déesse de l’amour et de la fertilité.

Dans l’arrière-pays d’Arados, on vénère le Zeus de Baitokaikè. C’est peut-être un dieu guérisseur.

En Syrie intérieure

Hadad

En Syrie intérieure, les sédentaires araméens vénèrent des dieux locaux désignés comme « Baal » (« Seigneur »). Ce terme cache souvent le dieu Hadad, divinité de l’orage et de la pluie, associé à Atargatis. Un épithète topique distingue ces multiples versions du dieu : le Hadad de Damas, celui de Bambykè, celui de Baalbek, celui de Gaza (Zeus Marnas).

Baalshamin

Le terme de « Baal » peut aussi désigner Baalshamin, dieu du ciel et maître des récoltes, vénéré comme dieu suprême. Il est parfois difficile de distinguer les deux dieux, car tous deux « répandent l’opulence ». Mais Baalshamin semble honoré universellement dans la Syrie intérieure et même au-delà. Il a peut-être même un sanctuaire aux portes de Pétra, à Gaia.

Statue du dieu syrien Baalshamin à Tell Ghariyyeh (Hauran)
Statue du dieu syrien Baalshamin à Tell Ghariyyeh (Hauran) - Photo extraite de Peter W. Haider, Manfred Hutter et Siegfried Kreuzer, Religiongeschichte Syriens, Stuttgart, Verlag W. Kohlhammer, 1996 © DR

Atargatis

Atargatis est honorée dans toute la Syrie :

  • soit sous son nom propre
  • soit comme la « déesse syrienne »
  • soit sous le nom de Dercéto en Palestine
  • assimilée à la déesse grecque Leucothéa

C’est une divinité majeure, identifiable à toute une flopée de déesses étrangères majeures : Artémis, Héra, Aphrodite, Némésis, Déméter, Cybèle, Isis. Dès ses origines, qui sont sémitiques, elle est composite, car elle mélange des éléments de divinités ouest-sémitiques (Asherah, Astarté, Anath). Elle a tellement de facettes que les Grecs de Syrie l’ont vite adoptée et adaptée.

D’autres divinités

Il y a une foule d’autres dieux syriens locaux. Ils sont liés à de hauts-lieux, des montagnes, des phénomènes naturels :

  • Baal-Marqod au-dessus de Bérytos
  • Élahagabal à Émèse (le « dieu montagne »)
  • Jupiter Turmasgadus ou Mithra-Turmasgadès en Commagène
  • Baal Madbachos (Zeus Bômos, « autel ») au Jebel Sheikh Barakāt en Syrie du Nord
  • Zeus Casios
  • Zeus Carmel
  • le « Zeus qui est à Beelphégor », proche du mont Nébo
  • le Zeus Beelgalasos à Qal’at Faqra.

À propos du dieu Élahagabal d’Émèse, voici un extrait d’Hérodien :

« Tous deux [les futurs empereurs Élagabal et Alexandre Sévère] étaient consacrés au Dieu-Soleil : tel est le dieu que vénère la population locale et qui s’appelle en phénicien Elaiagabal. On avait construit en son honneur un très grand temple orné d’une grande quantité d’or et d’argent et d’un très grand luxe de pierres précieuses. Ce dieu ne reçoit pas seulement un culte des gens du pays : tous les satrapes et les rois barbares du voisinage rivalisent entre eux pour lui adresser, chaque année, de magnifiques offrandes. Quant à la statue cultuelle, elle n’est pas, comme chez les Grecs ou les Romains, sculptée de main d’homme et ne vise pas à représenter la divinité. C’est une très grande pierre circulaire en bas et pointue à l’extrémité supérieure, de forme conique et de couleur noire. Les gens du pays en parlent solennellement comme d’une statue tombée du ciel, ils en montrent certaines petites proéminences ou incisions, et veulent qu’on voie en elle l’image inachevée du Soleil, parce qu’ils la regardent effectivement ainsi. C’est donc à ce dieu que Bassianus [Élagabal] était consacré (le culte lui en avait été confié parce qu’il était l’aîné). Il paraissait en public dans un accoutrement barbare, vêtu qu’il était de tuniques de pourpre tissées d’or, à longues manches et qui lui descendaient jusqu’aux pieds ; des chausses, elles aussi diaprées d’or et de pourpre, couvraient la totalité de ses jambes de la pointe du pied jusqu’à la cuisse. Sa tête était ornée d’une couronne de pierres précieuses qui brillaient de vives couleurs. Il était dans la fleur de son adolescence et dépassait en beauté tous les jeunes gens de son âge. Et comme sa personne rassemblait la beauté physique, la fleur de l’adolescence et le luxe vestimentaire, on eût pu comparer ce jeune homme à telle ou telle belle statue de Dionysos. Quand il accomplissait les rites sacrés et que, selon l’usage des Barbares, il dansait autour des autels au son des hautbois, des flûtes et d’autres instruments, les soldats l’observaient avec plus d’attention que tous les autres spectateurs, car, à sa beauté qui attirait tous leurs regards, il joignait une origine impériale. » (Hérodien, V, 3, 4-8 – Traduction D. ROQUES, Les Belles Lettres, Paris, 1990)

En Arabie

Les dieux syriens d’Arabie varient selon les tribus et selon les peuples.

La triade suprême nabatéenne

Chez les Nabatéens, on vénère une triade suprême :

  • le dieu de la montagne de Pétra (Dou-Shara ou Dousarès, « seigneur du Shara), un dieu dynastique
  • la déesse guerrière Allat
  • la déesse céleste al-Uzza

Après la disparition des rois nabatéens, ces dieux font l’objet d’un culte populaire : ce sont désormais des divinités civiques ou villageoises. Dousarès-Doushara est largement honoré dans tout l’ancien royaume. Allat est honorée à Palmyre et chez les Safaïtes (Lât).

Sous les empereurs romains Sévères, on retrouve une représentation d’un sanctuaire traditionnel de Bostra qui montre une estrade avec trois bétyles. C’est sûrement la triade nabatéenne ancestrale.

D’autres dieux arabes

D’autres dieux font l’objet de cultes populaires : Azizos, Monimos, Ruda, Shai al-Qawm, le dieu édomite Qôs. Dans le Haurān, des dieux locaux sont honorés sous leur nom grec, comme Lycurgue ou Théandrios, dieu ancestral de Canatha.

Enfin, on a des dieux quasiment anonymes. Ce sont les dieux de tel ou tel individu : « dieu d’Aumos », « dieu de Maleichatos », « dieu de Loaithémos », « dieu de Rabbos ». On les retrouve surtout dans le Haurān. On a aussi un « dieu d’Arcésilaos » en Apamène. En réalité, ces dieux cachent des divinités connus : par exemple, le « dieu de Rabbos » à Canatha, c’est Théandrios. Mais tous les autres restent anonymes.

Des dieux qui se mélangent partout

On peut distinguer trois zones par commodité mais, dans les faits, tous ces cultes coexistent partout. Voici quelques exemples :

À Palmyre

À Palmyre, il y a plus de 60 dieux qui reçoivent un culte public ou privé :

  • un dieu local, Bôl, qui devient Bel par assimilation avec le dieu de Babylone
  • des dieux indigènes : Iarhibôl, Aglibôl, Malakbel
  • des dieux araméens : Baalshamin, Hadad
  • des dieux mésopotamiens : Nabou, Arsou
  • des dieux arabes : Allat, Azizos

À Édesse

On retrouve à Édesse des dieux syriens de toutes origines :

  • des dieux babyloniens (Nabou et Bel)
  • des dieux venus de la cité proche de Hiérapolis-Bambykè (Hadad et Atargatis)
  • des dieux de Harrān (comme le dieu-lune Sin, dont le culte existe à Sumatar Harabesi au IIe siècle ap. J.-C. exactement comme il existait au temps de Nabonide, 1 000 ans plus tôt)
  • des dieux arabes (Azizos, Monimos, al-Uzza).

D’autres exemples

À Apamée, qui est une cité de tradition grecque, il y a un sanctuaire de Zeus Bélos qui n’a rien de grec malgré son nom.

À Abila de Lysanias, Zeus et Apis dominent le sanctuaire. Ils sont tous deux désignés comme dieux ancestraux ! On ne sait pas du tout quand on est arrivé le culte égyptien d’Apis.

Des dieux oraculaires

Certains dieux ont des sanctuaires oraculaires réputés :

  • le Bel d’Apamée
  • le Jupiter d’Héliopolis
  • le Zeus du Carmel
  • le Zeus de Nicéphorion
  • peut-être le dieu de Qadesh.

L’archéologue Youssef Hajjar a dénombré une quarantaine de dieux rendant des oracles au sens large du terme (c’est-à-dire tout dieu donnant des ordres à ses fidèles). Cela comprend à la fois les dieux qui sont consultés lors de visites oraculaires, mais aussi ceux qui ont une relation privilégiée et directe avec un fidèle.

Par exemple, la vierge et prophétesse Hocmea indique dans une inscription de Nihā que le dieu lui a interdit de consommer du pain pendant 20 ans. On ne sait pas si elle a reçu cet ordre lors d’une vision mystique ou lors d’une consultation.

Le succès de dieux syriens hors de Syrie

Quelques-uns de ces dieux indigènes ont eu un immense succès hors de Syrie, dans des milieux spécifiques :

  • Jupiter Héliopolitain, le dieu préféré des militaires
  • le Baal topique de Dolichè sous le nom de Jupiter Dolichenus (chez les militaires aussi)

Les dieux étrangers introduits en Syrie antique

Les dieux grecs ont une place importante en Syrie dès l’époque hellénistique. On les introduit probablement dans les panthéons des cités grecques dès la fondation de celles-ci, ou peu après.

Puis les Romains arrivent, et avec eux de nouveaux dieux, surtout dans les colonies.

Les dieux gréco-romains

Bérytos

On retrouve des dieux romains surtout dans le sanctuaire péri-urbain de Baal-Marqod à Deir al-Qal’a. Ailleurs, une inscription bilingue fait le lien entre Vénus Heliopolitaine et Atargatis et entre Diane et Artémis. Des dédicaces en latin honorent Jupiter Héliopolitain, Vénus et Mercure, les dieux de Baalbek. On a aussi des inscriptions en l’honneur de Juno Regina et de Mater Matuta qui montrent, elles, une vraie importation.

Aelia Capitolina

Le nom de cette colonie invoque à la fois Jupiter Capitolin, dieu suprême du panthéon romain, et le fondateur de la colonie, l’empereur Hadrien.

Aelia Capitolina est une colonie militaire. Elle abrite les dieux de la légion et le culte de ses enseignes.

Mais d’autres dieux sont installés dans ses temples. Il y a la triade capitoline dans le Capitole, à l’ouest du mont du Temple de Jérusalem, au cœur de la nouvelle colonie. Une statue de Vénus se trouve non loin.

Les dieux sont sur les monnaies (Tychè, Némésis, Hélios-Apollon) et sur des gemmes (Athéna-Minerve, Mercure), mais on ne sait pas s’ils reçoivent un culte public.

Sérapis a aussi une place d’honneur dans la colonie. Cela nous amène à parler des dieux « étrangers » à la fois à l’aire syrienne et à la culture gréco-romaine mais qui se sont fait une place dans l’empire et la province.

Les dieux « syriens » venus d’ailleurs

Apis

On a vu qu’Apis s’est installé assez tôt à Abila de Lysanias. Aux IIe-IIIe siècles, c’est déjà un dieu ancestral dans la cité, aux côtés de Zeus.

Sérapis

D’autres cultes égyptiens vont s’imposer en Syrie. Nous venons de voir que Sérapis était largement honoré à Aelia Capitolina. Il l’était avant même la fondation de la colonie, puis il a figuré sur des monnaies de la cité. Il disposait d’un culte de dieu guérisseur au sanctuaire situé à la piscine probatique.

On a aussi retrouvé une dédicace en l’honneur de ce dieu à Samarie et une autre à Humaymah. Elle date du IIe siècle av. J.-C. Il y a un buste du dieu à Pétra. La divinité figure aussi sur des monnaies de Bostra.

Sérapis est également honoré à Gérasa, aux côtés d’Isis et de Néôtéra, en 143.

Les « péliganes » de Laodicée légifèrent en 175-174 av. J.-C. à propos d’un sanctuaire privé du culte de Sérapis et d’Isis.

Isis

Le culte à Isis est très répandu en Syrie.

On en a des traces multiples à Pétra : une figuration sur la façade du Khazneh, puis une dédicace avec buste en 25 av. J.-C. Dans le défilé du Sīq, un prêtre d’Isis est mentionné dans une inscription votive. On a aussi un buste d’Isis daté du IIIe siècle sur le forum d’Ascalon.

Isis est honorée par un soldat dans le Haurān, à Phaina du Trachôn. Enfin, selon l’archéologue polonais J.-T. Milik (1922-2006), Isis est introduite au grand sanctuaire de Sia, près de Canatha, dès la fin du IIe siècle av. J.-C.

Mithra

On n’avait pas encore parlé de Mithra, mais lui aussi est devenu l’un de nos dieux syriens !

  • On a retrouvé les traces d’un mithraeum dans une partie des horrea désaffectés de Césarée, près du port. Il date de 100 ap. J.-C. environ.
  • À Sidon, pas de mithraeum pour l’instant, mais 9 statues de marbre offertes au dieu à la fin du IVe siècle. Un prêtre de Mithra est également attesté dans cette ville en 139-140.
  • À Doura, il y a un mithraeum près de la muraille ouest de la ville, dans un secteur transformé en camp romain après 165. Le mithraeum a été sauvegardé en même temps qu’une synagogue. Des reliefs cultuels ont été dédiées en 168 et 170 et le monument a été reconstruit deux fois avant la destruction de la ville.
  • À Sia, près de Canatha, on a trouvé deux reliefs mithriaques qui sont conservés au musée de Damas. La Mission française de Syrie du Sud a identifié un mithraeum dans un édifice que l’archéologue américain Howard C. Butler (1872-1922) appelait « temple de Dushara ». Non loin de là, à Sha’ārah, en bordure du Trachôn, se trouve un mithraeum constitué d’une grotte et d’un édifice construit.
Relief mithriaque retrouvé à Sia, dans le Hauran
Relief mithriaque retrouvé à Sia, dans le Hauran - Extrait de Henri Stierlin, Cités du désert, Pétra, Palmyre, Hatra, Office du Livre, 1987 © DR
  • On retrouve encore un mithraeum à Huārte, à 15 kilomètres au nord d’Apamée, sous une église. Les peintures datent de la fin du IVe siècle ou du début du Ve, mais le mithraeum existait sûrement beaucoup plus tôt.
  • Le culte de Mithra est attesté aussi au sud de Cyrrhos, à Arsha wa-Kibar, et il y a deux mithraeum rupestres à Doliché.

En fin de compte, on retrouve Mithra dans des lieux très différents les uns des autres, et pas toujours associés à des militaires. Certains des villages concernés ne comptent aucun soldat. Sidon n’avait pas d’armée permanente en garnison.

Les fidèles de Mithra ne sont donc pas seulement des soldats. En tout cas, pas des soldats « en activité ». Après tout, il y avait aussi des vétérans dans les campagnes syriennes, notamment dans le Haurān.

La conclusion ? Les dieux syriens, comme les autres dans les religions polythéistes, sont un vaste ensemble, innombrable, dans lequel les gens puisent à leur guise. Ils les adoptent, ils les adaptent et ils les mélangent, y compris au sein d’un même sanctuaire.

On peut donc peut-être terminer avec cette image du grand sanctuaire de Césarée de Philippe dédié au dieu Pan. On retrouve une foule de statues de dieux dans ses abords. Elles ont été érigées entre l’époque d’Auguste et celle d’Hadrien. Ce sont Athéna, Zeus, peut-être la Triade Capitoline, Artémis et Pan. Certes, la Triade est étrangère, elle est romaine. Mais les autres dieux sont peut-être là depuis des siècles, depuis l’époque hellénistique. Et certains d’entre eux représentent sans doute des dieux indigènes.

Et les origines des uns et des autres n’avaient probablement pas d’importance pour les fidèles.

J’espère que cet article sur les dieux syriens antiques vous a plu ! retrouvez-en plus deux fois par mois dans ma newsletter. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Les dieux syriens Baalshamin, Aglibôl et Malakbel en Palmyrène – Bas-relief de Bir Wereb – Musée du Louvre – © RMN

D’un port à l’autre en Syrie romaine

Allons visiter les ports de Syrie romaine, base arrière des marchands qui faisaient jadis le commerce dans toute la Méditerranée et au-delà !

On va parler dans cet article des ports de :

  • Tyr
  • Sidon
  • Césarée Maritime
  • Laodicée
  • Arados
  • Séleucie
  • Gabala
  • Sarepta
  • Byblos
  • Bérytos

Le commerce international des marchands syriens

De Gaza au sud à Séleucie au nord, on a toute une série de ports. Le commerce extérieur est actif : les marchands syriens vont jusqu’aux ports italiens et occidentaux. Ils louent les services des nombreux armateurs qui font leurs affaires dans les ports. Ils circulent aussi par leurs propres moyens.

On sait par exemple que la cité de Tyr a des relations étroites avec Puteoli (Pouzzoles) dès le Ier siècle. On retrouve des communautés syriennes en Occident, y compris à Rome. Ce sont des relais pour les marchands.

Que vendent-ils à l’Occident, ces marchands ? Eh bien, des marchandises qu’ils reçoivent depuis l’Orient et qu’ils travaillent pour leur ajouter une plus-value importante :

  • des tissus qu’ils font teindre en pourpre
  • de la soie qu’ils retissent pour obtenir des étoffes encore plus fines ou des motifs recherchés
  • des cosmétiques et des produits élaborés à partir d’épices et d’aromates importés ou locaux

Les ports de la Syrie romaine

Le port de Tyr

Tyr a été partiellement fouillée. Autrefois, il y avait une île. À l’époque romaine, elle est rattachée à la terre ferme par un isthme sablonneux. Il y a deux ports, que Strabon décrit dans XVI, 2, 23. Arrien en parle aussi dans son récit du siège de Tyr par Alexandre (Anabase, XXIV).

  • Le port nord ou « port sidonien ». C’est le plus petit et le mieux protégé. Il est englobé dans la muraille.
  • Le port sud ou « port égyptien ». Il est beaucoup plus grand et plus exposé, car il n’est pas pris dans les remparts. De longues jetées le délimitent. Elles s’appuient sur des îlots rocheux et de hauts fonds. Ce port forme un vaste rectangle avec une passe au centre de la jetée sud.

Antoine Poidebard, archéologue français (1878-1955) a découvert des systèmes de brise-lames en avant de ces ports, au sud et au nord. Ces installations étaient construites à partir de rochers isolés qu’on trouve en nombre aux alentours et qui sont naturellement dangereux pour les navires approchants.

Le port de Sidon

L’aménagement global du port

Sidon aussi a deux ports. Ils ont fonctionné entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe ou le IIIe siècle ap. J.-C. Durant cette époque, le niveau des mers était assez haut pour que tous les aménagements fonctionnent.

Achille Tatius, un auteur antique, les décrit dans son Roman de Leucippè et de Clitophon (I, 1) :

« Sidon est une ville située au bord de la mer. (…) Un double port s’ouvre largement dans un golfe, tout en formant une légère barre contre la mer ; à l’endroit où le golfe se creuse sur le côté, à droite, avait été ouverte une seconde entrée. L’eau y reflue et le port donne naissance à un second port, si bien que les bateaux de transport y passent l’hiver au calme, mais passent l’été dans l’avant-port. »

Les deux ports ne sont donc pas disposés comme ceux de Tyr, de part et d’autre de la ville. À Sidon, ils sont situés dans le prolongement l’un de l’autre, au nord de la cité. On les a érigés à partir de deux languettes rocheuses sur lesquelles on pouvait appuyer des jetées.

Il y a aussi des mouillages au sud, pour les barques légères. Une crique ronde se trouve près d’une colline artificielle de murex.

Le port fermé

Le premier port est protégé de la rade par une longue digue. Il est quasiment fermé. Jean Lauffray, architecte et archéologue français (1909-2000) a montré que le système avait 3 avantages :

  • défense militaire comme beaucoup de ports de Syrie romaine
  • protection contre la houle venue du large
  • un système de vannes pour éviter l’ensablement (une technique romaine connue)

En 1864, Ernest Renan signalait des quais et des mosaïques d’époque romaine (Mission de Phénicie). Il n’en reste rien aujourd’hui.

La rade ou avant-port

Ce second port, plus exposé, accueille les bateaux pendant l’été. L’archéologue écossaise Honor Frost (1917-2010) l’a examiné : elle y a décelé une jetée, des abris, des entrepôts.

Le port de Césarée Maritime

Le port de Césarée Maritime a connu beaucoup d’activité entre la fondation de la ville (VIe-IVe siècles) et la fin du Ier siècle. Ensuite, le site a décliné. Ce serait à cause de l’affaissement des brise-lames : ils auraient rendu le port dangereux.

Le port a connu quelques réparations aux IIIe et IVe siècles L’activité a repris, mais Césarée n’était plus qu’un port marginal de la côte palestinienne.

Le port de Laodicée

Le port de Laodicée est protégé par une enceinte. Un étroit goulet le relie à la mer. Il a une superficie d’environ 50 hectares sur les 230 hectares de la cité qui se trouvent dans les remparts.

Ses quais étaient pavés de dalles de marbre.

Le port d’Arados

Arados possède une double rade. Les deux rades sont séparées par une jetée naturelle renforcée artificiellement. Toutefois, on ne sait pas si ces aménagements ont été faits dans l’antiquité. Ils peuvent aussi avoir été retouchés à l’époque médiévale.

Le port de Séleucie

Séleucie possède un port rond artificiel. Il se trouve dans l’enceinte de la ville basse. C’est sûrement le roi Séleucos Ier qui l’a fait aménager en même temps qu’il fondait la ville.

Problème : au fil du temps, les torrents venus de la ville haute ont déversé des alluvions jusque dans le port. Celui-ci a donc été ensablé. L’empereur Vespasien fait détourner le torrent principal à la fin du Ier siècle ap. J.-C. grâce à un canal d’environ 1,2 km de long. Mais visiblement, ça ne sauve pas le port : celui-ci est largement ensablé deux siècles plus tard, à l’époque de Dioclétien.

L’empereur Constantin le fait réaménager à son tour au IVe siècle. Séleucie est une ville qui attire les empereurs, surtout pour des raisons militaires. Même si une partie de l’approvisionnement de la cité d’Antioche passe par ce port, l’aspect commercial semble moins important.

D’autres petits ports de Syrie romaine

La côte syrienne compte beaucoup d’autres ports intermédiaires à l’époque romaine :

  • le port de Gabala, au sud de Laodicée, creusé artificiellement en forme de demi-cercle ouvert sur la mer par un étroit goulet
  • le port de Sarepta, entre Tyr et Sidon, aménagé vers la fin du Ier siècle ap. J.-C. : il possède des quais, des bassins d’eau douce et des viviers à poissons
  • le port de Byblos, reconstruit par l’empereur Hadrien
  • les ports de Bérytos et du Sud palestinien qui sont connus pour être actifs mais dont on ne sait quasiment rien d’un point de vue archéologique

J’espère que vous avez aimé lire cet article qui a tenté de faire revivre un peu ces ports de la Syrie romaine. 🙂 Pour plus de balade dans l’antiquité, je vous donne rendez-vous dans ma newsletter ! À bientôt.

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Crédits image d’en-tête : Illustration libre de Tyr © akg-images / Balage Balogh / archaeologyillustrated.com

Les Nabatéens sous l’Empire romain

Le mot « Nabatéens » fait remonter à la surface toute une foule d’images : déserts de l’Arabie, caravanes, troupeaux… Aujourd’hui, je vous propose d’évoquer ce peuple lorsqu’il vivait à l’époque romaine. Empruntons les voies caravanières et les terrains de parcours que suivaient les Nabatéens sous l’empire romain et aussi d’autres peuples liés, tels que les Thamoudéens, dans le sud de la province de l’Arabie.

Nomades : là où passent les Nabatéens

Pasteurs et caravaniers

Une partie des Nabatéens est toujours nomade sous l’Empire romain. Ce sont les habitants des régions désertiques : le Sinaï, le Hedjaz et le désert jordanien entre les steppes et les oasis du Jāwf.

Grâce aux inscriptions rupestres et aux graffitis, on connaît beaucoup de voies caravanières et de terrains de parcours des troupeaux. Mais les Nabatéens n’ont pas laissé autant de traces écrites que, par exemple, les Safaïtes, une tribu arabe vivant dans le désert de Syrie. Les inscriptions laissées sur les routes caravanières et les parcours sont sans doute l’œuvre de pasteurs.

Les caravaniers qui parcourent le nord-ouest de l’Arabie, le Sinaï, voire le désert oriental en Égypte sont des Nabatéens. Pour certains d’entre eux, ils sont à la fois caravaniers et pasteurs, car les échanges avec le Yémen sont saisonniers. On a par exemple la récolte de l’encens qui se fait à l’automne et au printemps.

Mais, en réalité, nous n’avons pas d’inscription explicite sur l’activité de caravaniers des Nabatéens. Nous ne pouvons nous baser que sur les mentions des auteurs anciens et quelques rares représentations de chameaux en caravane à Pétra.

Des points de rassemblement

On connaît quelques points de rassemblement, ainsi que des postes romains. Ils servent de relais aux nomades.

  • Dans le wādī Rāmm, à l’est d’Aila, un sanctuaire d’Allat était très fréquenté. Il s’agissait d’un sanctuaire rupestre, accroché à la montagne près d’une source. Il était doublé d’un temple d’apparence gréco-romaine, avec une colonnade. Des foires se tenaient dans ses alentours. Rome y avait installé un poste avec quelques soldats et une maison équipée d’un bain. Ces soldats n’étaient pas nombreux — ils n’avaient pas vraiment de fonction militaire. En revanche, ils pouvaient s’informer des déplacements des tribus et de l’état des pâturages. Ils arbitraient aussi les querelles. On a trouvé beaucoup d’inscriptions rupestres dans les environs.
  • Ruwwāfa se situe à quelques centaines de kilomètres plus au sud, dans Hedjaz. Une unité d’auxiliaires de nomades recrutée chez les Thamoudéens y a dédié un sanctuaire pour le salut des empereurs sous le règne de Marc Aurèle et de Lucius Verus, entre 165 et 169. Les Thamoudéens ont fait graver la dédicace en nabatéen. (Cela montre que, sous l’empire romain, les Thamoudéens sont un groupe nabatéen ou étroitement lié à eux.)

Sédentaires : là où vivent les Nabatéens sous l’Empire romain

Oui : une part assez importante des Nabatéens s’est sédentarisée. On retrouve ces sédentaires :

  • sur les plateaux d’Édom et de Moab
  • dans le Néguev
  • en Transjordanie et dans le Haurān

Dans toutes ces régions, les inscriptions nabatéennes portent une onomastique arabe souvent caractéristique.

On ne sait pas si ces sédentaires étaient des éleveurs ou des paysans. À bien des égards, les Nabatéens restent un peuple mystérieux !

J’espère que ce court billet sur les Nabatéens sous l’Empire romainvous a plu (j’espère le développer bientôt). 🙂 Inscrivez-vous à ma newsletter pour plus de voyage en antiquité grecque et romaine ! À bientôt.

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Sanctuaire nabatéen d’El Deir, Pétra –
© Radek Sturgolewski//shutterstock.com

Syrie romaine : vivre avec ou sans eau

Et évidemment, on ne vit pas sans eau en Syrie romaine. En revanche, on vit parfois dans des endroits où il pleut très peu — alors comment fait-on ? Tour d’horizon de la Syrie et de l’Arabie romaines et des façons dont on gérait là-bas la question essentielle de l’eau.

Syrie romaine : là où il pleut et là où il ne pleut pas

Les zones où il pleut suffisamment

Les 2/5e de la Syrie reçoivent assez de pluie pour pratiquer une agriculture sèche (non irriguée) de bon rendement. C’est la bordure méditerranéenne : la plaine côtière et la montagne qui se trouve immédiatement à l’est de celle-ci.

Là où la montagne n’est pas très élevée, comme en Palestine et en Syrie du Nord, les nuages chargés de pluie peuvent passer. Dans ces zones-là, on cultive assez loin à l’est : dans la Jézireh et jusqu’au Haurān par exemple.

Les régions entre agriculture sèche et agriculture irriguée

Mais cette agriculture sèche a ses limites géographiques. C’est la vallée de l’Euphrate, le revers de l’Anti-Liban, les plateaux de la Transjordanie. Dans ces régions, la situation varie en fonction des précipitations. Une année, il faut irriguer, l’autre non, car les précipitations sont très irrégulières. La moyenne est à 200-500 mm par an, mais avec de fortes variations d’une année à l’autre. Certaines années, on n’atteint pas la moitié, voire le quart de la moyenne décennale en pluie.

Lorsque cela arrive, on abandonne les villages en bordure du désert. Ainsi, au fur et à mesure du temps, de larges zones sont occupées, puis abandonnées : les plateaux d’Édom et de Moab, le Haurān, le Massif Calcaire.

Les secteurs sans pluie

Enfin, il y a ces secteurs dans lesquels il faut irriguer quasiment tout le temps : les alentours de Pétra, les bords de la Mer Morte, le Néguev, la vallée du Jourdain, la Palmyrène.

Une année pluvieuse permet tout de même de cultiver des fonds de wādī sans irrigation. On voit encore aujourd’hui que c’est possible dans le désert entre Palmyre et Doura-Europos.

Faire venir l’eau en Syrie romaine

Il y a des aménagements hydrauliques dans plusieurs régions, mais on ne sait pas de quand ils datent exactement.

Abreuver les humains et le bétail

Les citernes d’abord. Elles emmagasinent l’eau pendant l’hiver, quand la pluie et la neige tombent abondamment. Puis vient la saison sèche, de fin avril à début novembre. Il ne pleut pas du tout : les citernes servent à ce moment-là. On remarque toutefois qu’elles abreuvent les hommes et le bétail. On ne s’en sert pas pour l’irrigation des cultures.

Dans le Massif Calcaire et dans le Haurān, les hommes ont construit ou creusé dans le roc de nombreuses citernes. On en voit dans les villes et dans les villages. Bostra par exemple possède deux citernes gigantesques.

Il y a aussi les captages et les aqueducs. On en voit autour de Canatha et de Soueïda, Bérytos, Apamée, Bostra, Philippopolis. À Pétra, une canalisation de 6 kilomètres de long amène les eaux de la source ‘Ayn Mousa jusqu’à la cité

Là aussi, ces aménagements servent d’abord à approvisionner les villes en eau, pas à irriguer. Toutefois, il y a des jardins et des vergers dans les villes, ainsi que du bétail : cette eau sert donc aussi en partie pour l’agriculture. En Samarie, on utilise l’eau de pluie des citernes pour les jardins et les vergers.

Irriguer les champs

Dans les zones semi-arides

Les aménagements d’irrigation des cultures sont plus récents dans ces endroits. On remarque des dérivations sur les canaux et les aqueducs qui conduisent l’eau vers les citernes. Les dérivations permettent d’irriguer les champs.

Il y a irrigation même dans des secteurs qui, a priori, peuvent s’en passer : agriculture sèche et agriculture irriguée se côtoient. C’est ce que montrent les travaux de Franck Braemer, spécialisé en archéologie au Proche-Orient : il l’a relevé à Umm az-Zaytūn, Breikeh, aux alentours de Qanawāt et de Bostra.

Là où il ne pleut pas

Les régions où il n’y a pas d’eau en Syrie romaine, ce sont les alentours de Pétra, les bords de la Mer Morte, le Néguev, la vallée du Jourdain, la Palmyrène. Là, il faut irriguer en permanence.

Dans les grandes vallées et les oasis, on puise l’eau des fleuves de l’Euphrate et de l’Oronte avec un chadouf ou une vis d’Archimède, comme en Égypte. Cette technique se répand à partir de l’époque de la Rome impériale.

Damas, Jéricho et Palmyre

Dans l’oasis de Damas, on fait venir l’eau du Chrysorrhoas (Baradā). Le système de dérivations est complexe : il permet de capter les eaux à des altitudes différentes. Ainsi, quand elles sortent des derniers contreforts de l’Anti-Liban, elles sont réparties sur un très grand secteur, plus ou moins loin dans l’oasis.

À Jéricho, les Hasmonéens et ensuite les Hérodiens captent l’eau de plusieurs sources de la montagne au nord (‘Ayn Auga) et à l’est. Ils arrosent ainsi les palmeraies et les jardins royaux autour des palais.

À Palmyre, des canalisations couvertes distribuent l’eau dans l’oasis. C’est le système de la foggara ou du qanāt (pluriel qanawāt). On les appelle les qanawāt romani, mais il est difficile de les dater.

Le Néguev

Il y a aussi le Néguev. Les aménagements sont complexes dans ce milieu très aride. Les Nabatéens avaient déjà mis en place un système de barrages et de murets. Ceux-ci rassemblaient l’eau de pluie qui tombaient sur plusieurs centaines d’hectares : ils permettaient d’en irriguer quelques-uns.

Le système n’est pas toujours efficace. Les pluies sont aléatoires. Quand il ne pleut pas du tout, on ne peut pas cultiver.

Ces aménagements conviennent à de petites communautés rurales comme celle d’Humaynah (antique Auara), au nord-ouest de la Hismā, dans un milieu désertique. Il s’agit d’une fondation d’Arétas III, roi nabatéen au Ier siècle av. J.-C. Il a fait construire un aqueduc à faible débit (150 mètres cube par jour) qui alimente deux citernes. Le problème, c’est que le système n’est pas couvert : il y avait sûrement de fortes pertes par évaporation.

Selon l’historien des technologies antiques John Peter Oleson, ce système était suffisant pour 250 personnes ou pour 100 personnes et 1 100 chèvres. Effectivement, il y avait une trentaine de maisons dans la communauté. Une partie de l’eau était utilisée pour irriguer : on voit des champs de céréales autour du village. Mais quand il pleuvait très peu, il n’y avait probablement pas de culture du tout.

Le système existe encore à l’époque impériale romaine. Mais les citernes ont été couvertes assez tôt avec une voûte de type gréco-romain.

Malgré tout, on a l’impression que la population de Syrie romaine occupe de plus en plus le sol. Des villages naissent même dans des zones a priori peu favorables à la mise en culture. C’est qu’en fait, la question hydraulique n’est pas le seul facteur en jeu. Il y a aussi celle de la pression démographique.

J’espère que cet article sur la question de l’eau en Syrie romaine vous a intéressé. Abonnez-vous à ma newsletter pour plus de voyage en terre antique ! À bientôt. 🙂

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Photo du Hauran tiré du site https://www.doaks.org/resources/syria/regions/hauran