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Ariane, l’héroïne utilisée et délaissée

Nous avions parlé de Pasiphaé dans la mythologie grecque il y a quelque temps et je vous avais promis de raconter les aventures de ses deux filles : Phèdre et Ariane.


Leur nom ne vous est sûrement pas inconnu. Il évoque des amours impossibles ou trahies, des larmes et des promesses de vengeance. Bref, le lot des femmes dans la mythologie grecque (dans lequel surnage le portrait d’Atalante, qui a profité d’un traitement un peu plus magnanime !). 🙂


Aujourd’hui, nous allons parler de l’héroïne de la mythologie Ariane !

Ariane, guide du héros grec Thésée

Ariane est la fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé.


Sa famille a un passé tragique : elle est tenue par une obligation envers le Minotaure, une créature à tête de taureau et corps d’homme qui est sorti des entrailles de sa mère (pour plus de détails, lisez mon article sur Pasiphaée !).

Ce monstre a été enfermé dans un palais labyrinthique et, tous les neuf ans, il faut lui livrer sept jeunes filles et sept jeunes hommes en pâture.

Or, Minos prend ces victimes chez les Athéniens, qu’il a vaincus par les armes quelque temps auparavant. Il leur demande un tribut en chair fraîche tous les neuf ans pour apaiser le Minotaure. Un héros finit par se dresser pour déclarer cela inadmissible : c’est Thésée. Le jeune homme demande à faire partie des victimes et prend la tête de l’expédition au départ de la Crète.

Lorsqu’il arrive sur l’île, la romance commence entre Ariane et le héros. Devenue très amoureuse, la jeune femme donne à Thésée une pelote de fil qui va l’aider à sortir du labyrinthe (le fameux fil d’Ariane, que l’on retrouve même en langage digital !). Toutefois, en échange, elle lui fait promettre de l’épouser lorsqu’il aura tué le Minotaure.

Évidemment, le héros vainc le monstre… Quant au mariage, c’est une autre affaire !

ariane mythologie grecque
Ariane à Naxos, peinture d'Evelyn De Morgan (1877)

Ariane, en transit d’un homme à un dieu

Thésée n’a visiblement pas envie de cet hymen. Il profite du sommeil d’Ariane pour la déposer subrepticement à Naxos. Et voilà.

Ce destin est assez proche de celui de Médée, même si Jason aura un peu plus de constance que Thésée… et Médée beaucoup plus de pugnacité qu’Ariane (on reparlera de Médée, car il s’agit de l’une de mes héroïnes grecques préférées).

Bref, à Naxos, Ariane rencontre le dieu Dionysos.
Elle aurait pu tomber plus mal : le dieu de la végétation, du vin et de l’extase est un fou simple et heureux, qui s’occupe des exclus et des marginaux (c’est l’antithèse d’Apollon et de la plupart des héros grecs comme Thésée). Il épouse Ariane et lui offre un diadème d’or forgé par Héphaïstos.

L’issue d’Ariane est donc plus heureuse que celle de sa sœur Phèdre, en tout cas si on se garde d’évoquer le consentement d’Ariane à toute cette affaire d’échange (dont les textes antiques ne parlent guère). Il semblerait que ce soit Dionysos lui-même qui ait demandé (ordonné ?) à Thésée de lui laisser Ariane. Bref, dans son dos, les hommes ont disposé de la jeune femme…

À la décharge du héros, il existe d’autres versions dans lesquelles il est contraint d’abandonner Ariane. Il arrive parfois aussi qu’Ariane succombe, pour diverses raisons (accouchement, désir de possession de Dionysos…). Nous en reparlerons !

Fresque d'une villa romaine de Pompéi (Maison du Poète Tragique). J'ai trouvé beaucoup plus d'œuvres montrant Ariane abandonnée par Thésée qu'Ariane active, aidant Thésée dans sa quête contre le Minotaure. L'Ariane tragique semble avoir davantage inspiré les artistes. 😀

Portraits de femmes dans la mythologie : Ariane et Atalante

Même Atalante n’a pas eu le choix et a été conduite au bonheur par la grâce de l’amour d’un homme. 🙂

Atalante, c’est l’héroïne virile, celle qui participe à la quête de la Toison d’or, celle qui chasse le monstrueux sanglier de Calydon ! C’est la chasseresse qui vénère Artémis et l’athlète aux pommes d’or.

Atalante se distingue des autres héroïnes de la mythologie grecque par ses hauts faits dignes de ceux des hommes (basés sur l’exploit sportif, voire militaire, sur la violence et la prouesse physique). Toutefois, elle rentre dans le rang, celui des femmes, à l’issue de nombreux récits des anciens auteurs antiques.
Vous trouverez une foule d’informations sur cette héroïne dans mes nombreux articles.

Je vous fais aussi découvrir l’épisode de la course contre les prétendants dans mon petit roman, à lire en ligne gratuitement. Le début se trouve ici.

En voici la suite !

Les vents étésiens soufflaient plus violemment que jamais sur le mont Hélicon. Ils agitaient les branches des figuiers et des oliviers en leur arrachant des gerbes de fruits qui allaient s’écraser sur le sol. Les enfants furetaient dans les herbes jaunies pour retrouver les figues et les olives intactes. Le reste pourrissait doucement dans la chaleur cuisante. Les parfums sucrés de décomposition se mêlaient aux fragrances du thym, de la lavande et du romarin et aux résines que les vents charriaient dans des bourrasques d’aiguilles et de feuilles jaunies.


Il faisait terriblement chaud sur le territoire de la cité. Hippomène se languissait de la fraîcheur nocturne venue de la mer. L’écume d’Onchestos, le port glorieux de Poséidon. Il n’y avait pas mis les pieds depuis plusieurs semaines, depuis la veille de son mariage. L’été déclinait dans les reflets aveuglants d’un soleil de fin de saison, entêtant comme un vieillard qui se refusait à mourir. Il y avait des poussières d’or dans l’air, un air sec comme on en voyait rarement. Un pan de falaise érodé jusqu’au cœur s’était effondré en emportant un enfant et ses porcs. Les loups chantaient longuement à l’aube et au crépuscule : le jeune homme les écoutait dans ses interminables veilles.


Il fallait même arroser les vignes.


Hippomène aurait aimé même ces journées torrides, même ces nuits étouffantes, s’il les avait partagées avec Atalante. Il aurait pris sa place de fils de Schœnée avec joie, y compris en ces circonstances difficiles. Mais d’où venaient-ils, ces aléas sinistres ? Qui avait demandé à Zeus Hyetios de retenir la pluie ? À quelle déesse le maître de l’Olympe était-il incapable de refuser une faveur ? Il vengeait l’affront fait à la belle parmi les belles.


Hippomène avait eu beau jeu de multiplier les offrandes et les actes expiatoires. Rien n’avait apaisé le courroux divin. Il savait de qui devait venir le pardon.


Il quitta l’ombre fraîche des murs du palais et gagna la cour principale. Dans le mégaron, dans l’antichambre, sous les péristyles, esclaves et serviteurs, courtisans et quémandeurs, soldats et artisans vaquaient à leurs tâches habituelles. La sécheresse exacerbée ne ralentissait pas vraiment l’activité d’abeille de la cité : on venait demander plus de secours, on devait contenir plus de colère et faire venir plus de marchands pour distribuer ensuite de l’aide alimentaire. Plus d’une fois, en frôlant les petits groupes qui se formaient sous les porches monumentaux ou entre les colonnades, Hippomène entendit chuchoter le nom d’Atalante. Il était jadis l’objet de respect et d’adoration. Désormais, on la conchiait. D’où cela venait-il ? Son ami Lykoúrgos ? Un serviteur ou un enfant qui les aurait entendus se quereller ? Une servante qui aurait remarqué l’immaculé des draps en faisant la couche ? Cela se savait en tout cas : elle ne s’était pas soumise à ses obligations d’épouse. Elle s’était refusée à son seigneur et maître. Elle avait brisé les équilibres secrets du monde en gardant jalousement sa virginité — équilibres humains, naturels, divins. Ils le payaient tous.


Du moins Hippomène avait-il réussi à conserver secret le sacrilège de l’agalma. Il avait enterré les débris de la déesse, en lui consacrant le sang d’une brebis et des offrandes de fruits, de fleurs et d’encens. Il sentait au fond de son cœur qu’il n’avait rien réparé : cet acte de dévotion accompli dans la honte avait probablement embrasé la colère d’Aphrodite. Il était l’époux et Atalante sa femme. Si cette dernière se refusait à honorer le mariage, et la déesse, c’était à lui de l’y forcer. C’était à lui de ramener la normalité dans cet univers dévasté en arrachant Atalante aux vierges halliers d’Artémis.

Atalante, héroïne grecque révoltée ?

Mais il n’était pas sûr d’en avoir la force. Et puis, quelquefois, il revoyait les iris farouches de la déesse vierge Artémis, posés sur lui alors qu’il jouissait entre ses cuisses.


Atalante était-elle la seule coupable de tous ces dérèglements ?


Il parvint dans la première cour. Elle était encombrée de visiteurs, de marchands, de gardes, d’artisans qui emplissaient les lieux du vacarme ordinaire. Dans l’air plombé par la chaleur, il fallait plisser des yeux pour reconnaître des visages. Les fragrances étaient exacerbées : odeurs de cuir, odeurs d’herbes, odeurs de fruits et de viandes déjà boucanées, odeurs de peaux ruisselantes de sueur. Le temps qu’Hippomène accommodât dans ce maelström, il vit Atalante passer la porte monumentale. Elle était montée et bardée d’armes de chasse et elle portait sur son épaule la leontè, la peau du premier lion qu’elle avait tué. Le jeune homme se rua au milieu des charrettes. Il bouscula plusieurs personnes, mais personne ne le hua, lui, le tout nouveau fils de Schœnée. On pouvait murmurer dans son dos et railler son peu de fermeté, on pouvait à l’occasion le moquer ouvertement de n’avoir pas su dompter la cavale, mais on respectait le prince quand on brocardait l’époux.


Hippomène se précipita aux écuries pour aller chercher Echo. Son étalon l’accueillit en piaffant. Il avait hâte de prendre l’air, même surchauffé, du dehors. Alors que le jeune homme lui passait la bride, Alcestis, son lévrier, surgit en aboyant d’un air de reproche.


« Non, je ne t’avais pas oublié… répondit Hippomène en se penchant pour le flatter. Mais je suis pressé, mon beau.
— Pas au point de prendre des risques insensés, mon garçon ! Tu risquerais de t’en repentir. »


Le jeune homme leva la tête. Schœnée venait de paraître à l’entrée des écuries. Sa carrure imposante se déployait si bien qu’elle occultait une bonne partie de la lumière venue du dehors. Il s’approcha de son gendre, le visage plein d’ombres. Un petit garçon sautillait derrière lui, les bras chargés de l’arc et du carquois d’Hippomène.


« Je t’ai vu fendre la foule comme si tu étais poursuivi par les chiens de l’Enfer. Partir à la suite de ma fille sans armes ? Tu sais très bien que tu vas devoir la traquer jusque dans l’Hélicon pour la retrouver.
— Merci, père. »


Il tapota la tête du petit garçon, puis passa le carquois dans son dos. L’enfant s’en fut, poursuivi sur quelques mètres par Alcestis qui lui faisait la fête.


Schœnée observa Hippomène d’un air méditatif, l’index sur les lèvres.


« Je me réjouis de te voir si visiblement combatif. Il est plus que temps de mettre un terme à cette folie d’Atalante. Je compte sur toi pour t’imposer à elle.
— Je sais, père…
— Tu te montres trop conciliant avec elle. Avez-vous seulement échangé trois mots depuis votre mariage ? Tu agis dans son intérêt, après tout, autant que dans le tien ou le mien… ou celui de notre peuple. Elle est incapable de le comprendre aujourd’hui, mais cela changera lorsque tu l’auras remise à sa place. »


Hippomène se garda bien de répliquer à Schœnée qu’il n’avait jamais su, lui non plus, garder sa fille « à sa place ». Certes, les parthenoï étaient plus libres de divaguer que les gynè… mais, lorsqu’elle avait atteint l’âge de l’hymen, il n’avait jamais eu le courage de forcer Atalante au mariage. En réalité, songea fugitivement le jeune homme, sa chasseresse échappait à toutes les normes ; la contraindre semblait un sacrilège presque aussi brutal que l’avait été la destruction de l’agalma.


« L’Hélicon est moins sûr que jamais », continua Schœnée tandis qu’ils retournaient dans la cour. La chaleur tomba sur eux comme une chape de plomb. « On dit que des centaures ont été vus dans la forêt. Chiron n’a pas réussi à calmer les ardeurs de ces énergumènes et ils sont capables de toutes les violences, tu le sais. Je l’ai dit à Atalante avant qu’elle s’en aille. Même elle, elle ne se serait pas montrée aussi téméraire autrefois. Je te le répète, mon garçon, elle n’est plus elle-même. Il faut que tu fasses d’elle une femme, une bonne fois pour toutes, afin de lui remettre un peu de bon sens dans la tête. Prends-la, engrosse-la et finissons-en ! Je n’ai pas envie qu’on aille dire partout que ma fille est devenue hystérique. »


Hippomène n’aurait jamais retenu ce qualificatif pour décrire son Atalante, mais il hocha la tête. Alcestis donna de la voix à cet instant, impatient alors que la main de son maître retenait la bride d’Echo.


Enfin, le jeune homme quitta le palais. Quelques instants plus tard, il galopait sur les chemins de terre qui montaient à l’assaut des pentes giboyeuses de l’Hélicon.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Cet extrait vous a plu ? Vous pouvez lire mon roman Atalante dans sa version papier : il est disponible dans toutes les librairies physiques et en ligne.


Sinon, revenez lire la suite dans mon prochain article ! Vous pouvez vous inscrire à ma newsletter ci-dessous pour être prévenu de sa parution. 🙂 Nous parlerons aussi de Phèdre, la malheureuse sœur d’Ariane dans la mythologie grecque. Elle a souffert un sort autrement plus funeste que la délaissée de Thésée.


À bientôt !

Image d’en-tête : AlexSky

Dominique Lémuri : autrice de SF et mère du Vood

Marie – Bonjour Dominique ! Merci d’avoir accepté de passer à la moulinette de mes questions sur mon blog. 🙂 Je suis très heureuse d’accueillir une autre autrice de SF (la dernière fois, c’était Charlotte Bona pour son excellent Havensele !). Comme tu t’en doutes, on va donc parler science-fiction !

Tu es l’autrice de Sous la Lumière d’Hélios, un super roman de science-fiction dont on va abondamment parler dans l’interview. Pourquoi ce genre-là et y a-t-il d’autres genres dans lesquels tu aimes tremper ta plume ?

Une autrice nourrie aux classiques de la SF

Dominique — Déjà, merci pour ton invitation, je suis très honorée !


Alors, pourquoi la SF ? C’est le genre de romans d’aventure que j’ai le plus dévoré durant mon adolescence, c’est sûrement un clin d’œil à la jeune fille que j’étais alors et qui se rêvait écrivain. J’ai commencé à écrire des nouvelles au collège, plutôt du fantastique horrifique. J’ai relativement peu lu de fantasy et je n’en ai pas écrit. Ce n’est pas le genre qui m’attire spontanément, même si j’apprécie le travail de nombre d’auteurs, en particulier francophones.


En ce moment, je corrige mon deuxième roman (c’est presque un troisième, puisque Sous la lumière d’Hélios était à l’époque prévu comme un dyptique) qui est une aventure fantastique mettant en scène une étudiante fan de rock et sorcière qui s’ignore, qui va devoir se dépêcher de prendre conscience puis de maîtriser ses pouvoirs… avant une catastrophe, bien sûr ! Problème : c’est une scientifique parfaitement rationnelle.
Et ensuite, j’ai d’autres histoires dans ma liste à écrire, dont d’ici quelques années un roman de fantasy, comme quoi tout arrive !

Dominique Lémuri
Photo publiée avec l'aimable autorisation de Dominique Lémuri

Marie — Ta réponse me fait découvrir la petite fille qui rêvait un jour d’être écrivain. Comme j’avais le même rêve aussi, j’ai très envie de te demander d’en dire plus là-dessus. 🙂 1. L’écriture, c’était quoi pour toi, déjà toute petite ?  2. Est-ce que ce rêve d’être écrivain t’a suivie depuis, sans jamais te lâcher ?  3. Qu’est-ce qu’il représentait à tes yeux ? 4. Et, pour le fun, j’ai envie de te demander ce que tu penses du terme « écrivaine » (parce que le mot « autrice » est déjà bien entrée dans le vocabulaire, mais je vois moins souvent celui-ci et, pour ma part, je le trouve très beau !).

[NDLR : Comme j’ai bombardé Dominique de questions d’un coup,  ses réponses suivantes sont numérotées. :-D]

Dominique — (Question 1). Petite fille j’aimais les livres, j’ai toujours eu un livre sur ma table de chevet depuis le moment où j’ai su lire. Mes parents m’encourageaient à lire et mes grands frères aussi, mais l’envie d’écrire est arrivée à la fin du collège, avec mon journal, puis mes premières nouvelles fantastiques. J’écrivais peu avant, ou seulement pour l’école (mais toujours des trucs très imaginatifs, comme l’histoire du lapin scientifique ^^. L’exercice de la rédaction, écriture sous contrainte s’il en est, était mon préféré) Je passais plus de temps à dessiner et à construire en légo qu’à écrire pour moi avant le collège. Et j’aimais beaucoup les feuilletons à la télé (Cosmos 1999, le Prisonnier, etc) !

(Question 2). Oui, dès que j’ai commencé à écrire et à recueillir des encouragements des amies (ou professeurs) à qui je faisais lire ma prose, ça ne m’a plus lâchée, même si je n’ai pas écrit pendant une longue période de ma vie. Entre le boulot et les enfants encore petits, pas facile de s’enfermer seule avec mes histoires. Un peu avant ma cinquantaine, je me suis rendu compte que si je ne me mettais pas sérieusement à écrire, avec l’ambition d’être publiée, j’allais » mourir à l’intérieur ».

C’est ainsi que je l’ai présenté à mon entourage. Mes enfants avaient grandi, mon mari m’a immédiatement soutenue, comme toujours. Ils m’ont dit « Go !, On est avec toi ». J’avais besoin de cet accord parce que cela signifiait que je tirais un trait sur les soirées télé et sur une partie de mes week-ends, que j’allais avoir besoin de plages de tranquillité pour travailler mes textes. Cela n’a pas allégé mon emploi du temps mais j’ai fait un choix important pour ma créativité, ce jour-là : lui accorder la place dont elle avait besoin et qu’elle estimait mériter^^. Et j’adore écrire le soir.

(Question 3). Une liberté que je n’avais pas dans mon travail qui payait les factures. J’ai exercé toute ma vie un boulot totalement dénué d’invention dans un couple métier/entreprise où l’innovation n’existait pas. Écrire a été une extraordinaire porte de sortie et de survie pour mon imagination. Je crois que cela m’a évité un burn-out, et je me suis prouvé à moi-même que j’étais capable de réussir quelque chose seule (plus ou moins : j’ai besoin de bêta-lectures pour travailler, on y reviendra ! ), par ma volonté et ma détermination.

(Question 4). Je l’utilise moins qu’autrice, mais c’est vraiment une question de goût et d’habitude. J’ai adopté autrice très vite, dès que des articles expliquant l’histoire de ce mot sont parus, expliquant étymologiquement il était correct de l’utiliser.

série le prisonnier avec patrick mac gohan
série cosmos 1999

Un roman de science-fiction qui puise aux sources

Marie — Waouh, bravo Dominique de ne pas avoir laissé mourir cela en toi. L’écriture, ça a quelque chose d’un sacerdoce, mais nécessaire pour être vraiment soi et c’est super que tu te le sois accordé (et c’est tellement important quand la famille te soutient ^ ^⁾.
Bon, et si on parlait un peu de Clara, l’héroïne de Sous la Lumière d’Hélios ? De fait, c’est elle que tu as choisie pour te lancer dans cette aventure, c’est cet univers et ce genre (la SF) ? Pourquoi elle et quelle est son histoire ?

Dominique — C’est un peu compliqué de répondre parce que ce roman est un mix entre les histoires que j’inventais avec mes copines quand j’étais ado, les univers cinématographiques qui m’ont plu à cette époque (la trilogie d’origine Star Wars, Star Trek, Battlestar Galactica, etc.), les romans que j’ai aimés (comme Dune, qui est en haut de la pile des livres que j’emmènerais sur une ile déserte) auquel j’ai ajouté des éléments en cours d’écriture (typiquement, le Vood est arrivé bien après. Si si ! ). Donc, la SF s’est imposée, comme un genre où l’aventure était présente, l’exploration de mondes inconnus, etc. Il ne m’est jamais venu à l’idée d’écrire une dystopie, parce que j’avais envie d’un roman léger, simple, facile à lire et qui permette de s’évader. Bon, il fait 450 pages et des poussières, j’ai eu du mal à faire simple et léger :), je dois le reconnaître.


Clara, c’est mon archétype d’aventurière, celle que j’ai cherchée souvent dans les romans que je lisais dans mes jeunes années, en vain. Je voulais une femme qui fasse avancer l’histoire, active, indépendante, courageuse, et non dépendante des hommes pour avancer dans sa vie. Quelqu’un qui, malgré son jeune âge, soit capable d’évaluer les enjeux autour d’elle, y compris d’un point de vue politique. A qui on va faire confiance en lui donnant un rôle d’ambassadrice. J’aime l’idée qu’on donne de vrais postes de pouvoir aux jeunes, qui les aideront à s’affirmer et à apprendre à toute allure.

sous la lumière d'hélios, roman de science-fiction de dominique lémuri
Cliquez sur l'image pour en savoir plus sur le roman !

Le Vood, la créature SF qui fait polémique dans le roman

Marie — J’ai souvent ressenti la même chose que toi concernant les personnages féminins ! On a tellement besoin, nous les femmes ( 😀 ), d’héroïnes qui nous ressemblent davantage, loin des clichés situés aux extrêmes des personnages « badass » ou « nunuches ».


Tu parles du Vood, et c’est parfait, car je voulais te poser des questions là-dessus. C’est presque mon « personnage » préféré. Il m’a inspiré des tas de réflexion sur les futurs possibles de l’être humain et sur notre rapport à la nature et à la technologie : les Augmentés de ton roman de science-fiction craignent la symbiose permise par le Vood, qu’ils perçoivent comme une forme d’aliénation (je l’ai du moins ressenti ainsi), mais ils ne considèrent pas leur dépendance à la technologie comme une autre forme d’aliénation…


Est-ce que tu peux nous parler un peu du Vood, d’où t’est venue l’idée de ce concept, ce qu’il représente pour toi ?

Dominique — Alors, le Vood… j’avais envie de rencontres extra-terrestres, bien entendu. Je trouvais dommage d’avoir une planète habitable (à peu près), dotée d’une flore, mais pas d’une faune, et tant qu’à faire, une faune intelligente. J’aurais pu inventer autre chose, mais pour ce roman-là, je voulais retrouver l’esprit du cinéma d’aventure et de SF et de mes lectures d’ado. En revanche, je ne voulais pas refaire ce qui avait déjà été fait : pas d’êtres antropomorphes,, genre Petits Gris, pas de grandes pieuvres comme dans Premier Contact ou La Guerre des Mondes, je voulais que la nature intelligente de mon alien ne soit pas perceptible pour un esprit humain. On voit dans ma novella préquelle du roman Dans le coeur d’Eltanis que la contamination par le Vood est en fait un banal accident de laboratoire, c’est ce qu’on trouve dans plein d’oeuvres de SF (tiens, en ce moment je suis en train de regarder Raised by Wolves, et on retrouve ce genre de thème, du scientifique trop curieux qui, à un moment donné, oublie toute règle de protection individuelle et … paf).


L’idée du Vood m’est venue d’un de mes films de SF préférés, Abyss, de James Cameron, où les créatures extra-terrestres peuvent adopter la forme physique qu’elles souhaitent pour communiquer. Elles sont bienveillantes. La scène où le Vood adopte le visage de Yul ou prend la forme de la Terre pour communiquer avec Clara est directement inspirée de la scène dans Abyss où la créature échange avec le personnage joué par Marie-Elizabeth Mastrantonio, une scène émouvante et magnifique. Regardez Abyss.


Je croyais qu’il n’y avait que ça dans mon idée.


Puis, mon fils m’a dit qu’il avait entendu parler des X-files, la série de SF qui a marqué les spectateurs durant plusieurs décennies, dont moi. Nous avons ressorti les DVD et là… l’huile noire. C’est une entité extraterrestre, malveillante par contre, capable d’envahir un être humain, de le contrôler… je l’avais, je le jure, complètement oubliée quand j’ai conçu le Vood, mais mon cerveau, lui, l’a ressorti au bon moment pour ajouter cette dimension contamination/risque/inconnu…! L’écriture a quelque chose de magique, je trouve !


En conclusion, pour le Vood, je n’ai fait, comme c’est souvent le cas en littérature, que mixer des concepts déjà inventés par d’autres, à ma sauce.

scène du film abyss
La fameuse scène d'Abyss dans laquelle a lieu la rencontre entre humains et extraterrestre.

Marie — J’avais adoré le film Abyss lorsque je l’ai vu. 🙂

Et je plussoie, l’écriture, c’est magique ! Je me reconnais dans ton processus créatif !
Je laisse maintenant aux lecteurs et lectrices le plaisir de découvrir Clara, le Vood (et tous les autres personnages de ce super roman de science-fiction<3). Si on finissait en parlant de ton actualité et tes projets, dont ta sorcière rock’n roll ?

Dominique — Alors, côté actu : j’ai deux nouvelles de SF en cours de parution :

  • Une dont j’ignore quand elle sortira mais les corrections éditoriales sont faites. Aléa de la parution, mon amour.
  • L’autre pour le recueil de nouvelles Etrange K Dick, qui sort aux éditions Livr’S pour la première édition du festival Etrange-Grande. Ce sera les 17 et 18 septembre 2022, à Hettange-Grande, près de Thionville. Je suis invitée à ce salon, j’ai hâte d’y participer car il est porté par une équipe dynamique qui fait un boulot fantastique de promotion et d’organisation. Ils visent haut dès le début, je leur tire mon chapeau.

Je travaille sur la réécriture/correction d’un nouveau roman, que je destine plutôt à un public jeune adulte (exercice difficile pour moi qui n’ai écrit pour le moment que pour un public adulte). Le pitch : une étudiante fan de rock découvre que la batteuse de son groupe préféré possède d’inquiétants pouvoirs. Mais quand on étudie les sciences, on ne peut pas croire en la sorcellerie. Et encore moins devenir sorcière soi-même… N’est-ce pas ?


J’espère terminer cette phase de travail cet été si tout va bien. Je n’anticipe pas de le finir et qu’il soit près à être présenté à un éditeur avant 2023. J’ai besoin de temps pour écrire. La maturation est longue et je n’ai jamais regretté de prendre mon temps.


Et ensuite, j’ai un gros projet sur la danse, que j’ai mis en attente pour le moment et qui est prêt pour le premier jet. Ce sera un gros bébé, à peu près comme Hélios.


Pour la rentrée, j’ai monté un projet d’atelier d’écriture en lycée professionnel avec une amie professeure de français. J’attends que les derniers détails administratifs soient réglés pour me réjouir, mais j’espère très fort que nous pourrons le faire. J’en dirai plus quand ce sera officiel.

Marie —Je suis impatiente d’en savoir plus ! Merci beaucoup Dominique !

Dominique — Merci à toi, Marie, pour m’avoir accueilli dans ton espace et pour tes questions stimulantes !

Pour en savoir plus sur le roman de science-fiction Sous la Lumière d’Hélios (finaliste du prix Bob Morane 2021, au fait !) et sur Dominique, visitez son site et suivez-la sur ses réseaux Facebook et Instagram ! Et n’hésitez pas à vous adresser directement à l’autrice via son formulaire de contact pour l’acheter ! 😉

Pasiphaé : l’amour contre-nature

Et si on partait du côté de la Crète ?


En Crète, le grand personnage, c’est le roi Minos. Toutefois, dans son entourage, les femmes tiennent une place prépondérante. Pas pour leur bien, hélas… Je vous propose de découvrir en deux temps les héroïnes de la mythologie Pasiphaé, Phèdre et Ariane. Aujourd’hui, on va parler de la mère, et ça nous permettra d’aborder un concept grec que je trouve très intéressant en termes narratifs : l’anosios gamos, l’amour sacrilège !

Pasiphaé dans la mythologie grecque : coupable forcée de sacrilège

Quand on dit Minos, on pense souvent au Minotaure, le monstre auquel le roi livre en pâture sept jeunes filles et sept jeunes gens tous les neuf ans. C’est Thésée qui va mettre fin au carnage, on en parlera plus tard.


Mais d’où sort-il, ce monstre à corps d’homme et tête de taureau ?


Des entrailles de Pasiphée, l’épouse du roi Minos.


Retournons en arrière. Minos a évincé ses frères pour récupérer le trône d’Astérion, roi de Crète, qui l’a élevé. (Minos est le fils de Zeus, et celui-ci n’éduque pas lui-même l’abondante marmaille qu’il engendre ici-bas.)


Pour montrer que les dieux sont favorables à sa prise de pouvoir, il veut marquer les mémoires. Il adresse donc une prière à Poséidon. Il lui demande de faire sortir de la mer un taureau. Si sa prière est exaucé, il sacrifiera cet animal au dieu. Ce sera la preuve éclatante que les dieux l’écoutent et agréent son arrivée au trône.

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Sur cette gravure de Gustave Doré réalisée pour illustrer L'Enfer - la Divine Comédie de Dante, on voit le roi Minos comme un sage. C'est en effet l'un des juges des âmes des damnés à l'entrée de l'Enfer.

Et Poséidon envoie effectivement la bête demandée à Minos !


Le problème, c’est que le taureau est vraiment très beau et Minos n’a plus vraiment envie de le perdre. Il le remplace discrètement par une autre bête de son cheptel pour pouvoir le garder. C’est sans compter la clairvoyance des dieux, auxquels rien n’échappe. Furieux, Poséidon s’en prend à Minos par victime interposée. Et (comme d’habitude, ai-je envie de dire), ce sont les femmes qui trinquent. (Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous invite à lire cet article sur d’autres personnages de la mythologie grecque où j’évoque notamment la malheureuse Méduse !).


Poséidon inspire à Pasiphaé, l’épouse de Minos, une passion irrépressible pour le taureau. On ne lutte pas contre les tentations inspirées par les dieux. Perdue d’amour et de désir, la malheureuse demande à Dédale de trouver un stratagème pour qu’elle puisse assouvir ses pulsions sans se faire déchiqueter. Celui-ci fabrique un simulacre de génisse en bois et en cuir. Pasiphaé n’a plus qu’à s’y glisser et à se présenter ainsi « grimée » au taureau. L’animal n’y voit que du feu et l’accouplement a lieu sans que Pasiphaé y perde la vie.


Et, quelque temps plus tard, elle accouche d’un monstre à corps d’homme et tête de taureau.


Épouvanté, Minos demande à Dédale, toujours lui, de construire un gigantesque palais labyrinthique dans lequel il pourra enfermer le monstre. (De là vient le mot « dédale », en passant !)

L’anosios gamos : du désir impie au coït sacrilège

Cette histoire sympathique de Pasiphaé dans la mythologie me permet d’aborder une notion grecque que je trouve passionnante : celle de l’anosios gamos. C’est-à-dire du « mariage impie » (le gamos est le mariage).


J’ai beaucoup parlé du mariage dans l’antiquité grecque dans d’autres articles. Mais qu’est-ce que c’est, le mariage impie, ou sacrilège ?


Il s’agit d’une union sexuelle interdite, car réprouvée par l’ordre divin ou humain. Il peut s’agir d’un inceste, comme dans le cas de Phèdre, la fille de Pasiphaé, dont on parlera dans un autre article. Ou d’une liaison non autorisée entre un mortel et un dieu. Ou encore d’un amour charnel consommé dans un temple. En général, la divinité tutélaire du temple n’apprécie pas du tout. Je vous renvoie à mon article sur la malheureuse Méduse !


L’anosios gamos peut aussi être un accouplement monstrueux avec un animal. Comme celui de la pauvre Pasiphé avec le taureau.

peinture de Gustave Moreau représentant Pasiphaé et le taureau
Cette peinture magnifique de Gustave Moreau (datée des années 1880-1890) représente Pasiphaé et le taureau. Le bleu du fond est encore plus éclatant sur l'original.

Un cas d’anosios gamos : Atalante

On retrouve également un cas d’anosios gamos dans le mythe d’Atalante. Lequel ? Je n’ai pas envie de vous spoiler. 😀 Je vous propose plutôt de le découvrir en direct en lisant mon petit roman Atalante !

Vous pouvez lire gratuitement les aventures d’Atalante chasseresse, en ligne sur ce blog, en partant du début.

Ci-dessous, la suite de ce récit, un moment crucial dans le thalamos (la chambre nuptiale !).

« C’est pour ton bien aussi, bafouilla-t-il alors qu’elle dardait sur lui ses yeux flamboyants. Tu ne peux pas rester éternellement parthenos. Tu dois bien un jour rejoindre le giron d’Aphrodite, il n’y a pas d’avenir pour les femmes en dehors d’elle…
— Lâche et menteur avec ça, répliqua-t-elle, écœurée. Arrête, Hippomène ! Tu n’as agi que pour toi, pour toi tout seul ! Aie au moins le courage de l’admettre ! »


Ses yeux tombèrent sur une statuette posée sur un guéridon, contre le mur qui faisait face à la fenêtre. Un voile l’enveloppait encore pour partie ; le glissé du tissu s’était interrompu à l’arrondi d’une épaule nue et ronde comme un fruit bien mûr. De l’autre côté, il tombait jusqu’aux pieds de la silhouette en dévoilant un sein, une hanche et une longue jambe galbée. Le rayonnement doré de la lampe ne l’atteignait pas. En revanche, un rayon de lune l’enveloppait. Elle donnait une texture surnaturelle à cette chair de pierre, cette peau blanche inerte, insensible aux caresses, désertée par la vie et par l’amour.

Atalante ressentit toute l’ironie de la situation en voyant qu’Aphrodite — car c’était elle — avait abandonné cette coquille sous l’effleurement de la lune, de l’astre divin qu’incarnait Artémis. Elle était comme cette statuette. Femme, mais touchée par la grâce de la déesse vierge, soustraite aux vertiges de l’amour pour conserver la force de lutter pour sa liberté.


« Tu as amené cette statuette ici. » Il y avait une coupe d’or ouvragée près de la sculpture, dont elle comprit immédiatement l’usage : elle servait aux gestes de pureté rituelle. « C’est un agalma pour remercier la déesse de t’avoir donné ce que tu lui demandais. Moi.
— Je t’assure qu’elle veut ton bonheur, elle aussi. »


Son ton était tout sauf confiant. Lorsqu’elle se dirigea résolument vers la statuette, il sursauta. Il se précipita vers elle et saisit son poignet des deux mains, dans une posture réflexe d’orthepale.


« Qu’est-ce que tu fais ?
— Lâche-moi ! »


Elle essaya de le repousser. Entre leurs mains qui s’entremêlaient aux poignets, aux coudes, aux épaules, les yeux d’Hippomène étaient remplis de peur.


« Ne fais pas ça, Atalante, ne fais pas ça, supplia-t-il. Je t’en prie, discutons-en, trouvons une solution, mais ne fais pas ça !
— C’est toi qui m’as mise dans cette situation, et elle est ta complice ! Je vais lui montrer que je ne serai jamais à elle, pas plus qu’à toi ! »

Atalante et Pasiphaé : la mythologie grecque avec les femmes

Il maintint sa prise sur son bras. Il la serra même plus fort, à lui faire mal. Des réflexes de lutte leur vinrent à tous les deux, acquis durant leurs années d’entraînement sous la direction de Chiron. Il essaya d’entrer dans sa garde en glissant sa jambe derrière la sienne, elle l’esquiva. Elle fit une volte rapide pour pénétrer la sienne en le bloquant contre son dos, il l’anticipa. Sa robe la gênait, elle en sentait le poids sur ses jambes, ses épaules, ses bras, comme un filet qui l’empêchait de se mouvoir à l’aise. Sans cesse contrés, ils se retrouvaient en position de systasis, les mains sur les bras l’un de l’autre, à confronter leurs forces pour trouver la faille, plus hargneusement et plus brutalement qu’ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. Tantôt, ils traversaient l’éclat jaune de la lampe, tantôt le rai bleuté de la lune, environnés d’ombres cachées dans les interstices où se terraient leurs rêves, leurs désirs et leurs peurs.


La chambre nuptiale abritait des ébats, oui, d’un tout autre genre que ceux auxquels elle avait droit. Pourtant, Atalante sentait plus intensément que jamais le souffle lourd d’Hippomène lorsqu’il prenait l’avantage et se penchait au-dessus d’elle. Sa peau avait des parfums entêtants et salés qu’elle connaissait bien, mais elle y sentait quelque chose de plus, et cette fragrance-là l’étourdissait. Était-ce l’odeur de la peur ? La sueur qui l’inondait ne venait pas seulement d’elle ; leurs deux corps en s’empoignant et en se repoussant se mêlaient l’un à l’autre. Atalante ne savait plus très bien où elle finissait d’être et où il commençait d’exister. Même son cœur, elle n’arrivait plus à le distinguer. Des battements fous résonnaient entre eux, trop nombreux pour venir d’une seule source, trop mélangés pour être discernés.


« Tu n’as jamais gagné contre moi ! »


Elle recula vivement alors qu’il essayait de glisser sous elle pour lui saisir les jambes. Leurs mains se lâchèrent, avant de très vite se saisir à nouveau, de glisser sur leurs peaux moites, de s’enfoncer dans leurs chairs.


« Je ne peux pas perdre… pas cette fois ! Tu vas nous détruire si tu fais ça !
— C’est toi qui as tout détruit ! »


Dans un accès de rage, elle le poussa plus brutalement. Les doigts d’Hippomène se refermèrent sur le tissu de sa robe. Il y eut un bruit de déchirement lorsqu’il tomba en arrière et se cogna contre un meuble. Atalante faillit choir vers l’avant, elle retrouva l’équilibre juste à temps.

Hippomène avait arraché sa robe ; l’étoffe pendait lamentablement sur sa poitrine. Elle avait une ouverture. Elle se précipita vers l’agalma.


« Atalante ! Non ! »


Elle saisit la statuette par la taille. L’objet pesait, son poignet surpris heurta la coupe d’or. L’eau y vacilla en répandant un parfum de soufre dans l’air. Atalante soutint sa prise des deux mains et s’arc-bouta pour la brandir au-dessus de sa tête.


« Voilà comme je me soumets à tes volontés, Aphrodite ! »


Une vive douleur irradia dans son bras, jusqu’à son épaule, et elle lâcha plus qu’elle ne jeta l’agalma. De part et d’autre, la jeune femme et Hippomène firent un pas en arrière, les bras levés comme pour se protéger les yeux de la poussière levée par une tornade. Mais il n’y eut rien d’autre qu’un fracassant bris de pierre. Quand ils baissèrent les mains, le corps voluptueux gisait épars sur le sol.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Ce petit extrait vous a plu ? Vous pouvez retrouver le roman intégral d’Atalante en version papier dans votre librairie préféré.


Sinon, la suite viendra dans un prochain article, avec d’autres héroïnes grecques de la mythologie : Pasiphaé est en effet la mère de Phèdre et d’Ariane… En voilà deux qui ont hérité d’elle une appétence particulière pour la tragédie ! Mais c’est ça aussi, la Grèce mythologique ! 🙂

Crédits image d’en-tête : Torsten Ritschel. Il s’agit d’un palais de Cnossos en Crète.

Victimes des dieux : Cassandre et Méduse

Dans mon dernier article, je vous ai parlé d’Eurydice et Déjanire, deux héroïnes grecques qui apparaissent dans le sillage des héros Héraklès et Orphée.


J’ai envie de poursuivre dans cette découverte des portraits d’héroïnes avec un autre type de personnage féminin de la mythologie grecque. Cette fois, je vais vous parler de Cassandre et de Méduse. Leur point commun : elles sont les victimes de l’ « amour » des dieux.

Cassandre, maudite par Apollon pour avoir dit non

Cassandre est la fille du roi de Troie, Priam, et d’Hécube. Très belle (comme souvent chez les héroïnes grecques, bien entendu), elle est remarquée par le dieu Apollon, l’un des protecteurs de la cité.


Les dieux grecs sont capricieux : ils entendent qu’on réponde à leurs désirs. Or, Cassandre se refuse à Apollon. Furieux, celui-ci maudit la jeune fille. Il lui crache littéralement dans la bouche : elle aura désormais le don de prophétie, elle saura à l’avance les événements qui doivent advenir… mais personne ne croira jamais ses dires.


Pour Cassandre, c’est le début de la tragédie. En effet, peu après débutent tous les événements qui vont mener à la dévastation de Troie, et que la jeune femme prédit les uns après les autres :

  •  la naissance d’un fils à Hécube, sa mère (Pâris) ;
  • l’enlèvement d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte, par Pâris ;
  • la colère des Grecs et le début de la guerre ;
  • le subterfuge du cheval en bois par Ulysse, qui va permettre aux Grecs de rentrer dans Troie après dix ans de siège.

Captive du grand roi Agamemnon après la défaite, Cassandre va avoir une dernière prophétie : l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Clytemnestre à son retour dans sa cité de Mycènes et son propre meurtre.


Selon certaines sources, Cassandre aurait accepté de se donner à Apollon en échange de ce don, puis elle se serait refusée après que le dieu le lui ait accordé.


Christa Wolf a superbement réinterprété ce personnage mythologique dans son roman Cassandre. C’est presque un essai philosophique qui fait un parallèle entre les misères de la guerre de Troie et les malheurs de son propre temps, en pleine Guerre Froide.

buste de Cassandra
Buste de Cassandre par Max Klinger (1895). Kunsthalle de Hamburg

Méduse, monstre parce que victime

Méduse est un personnage féminin de la mythologie grecque qui suscite fortement l’empathie quand on connaît son histoire. (Ou, du moins, l’une des versions de son histoire.)


On la connaît surtout grâce au héros Persée. En effet, parmi d’autres exploits, Persée réussit à décapiter Méduse. Ce n’est pas chose facile, car celle-ci a la particularité de pouvoir pétrifier ceux qui croisent son regard. Si vous avez vu le film Le Choc des Titans dans son ancienne ou sa nouvelle version, l’histoire vous est sûrement familière.

statue de Persée brandissant la tête de Méduse
Ici, statue de Persée brandissant la tête de Méduse (bronze de Benvenuto Cellini exposé à la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria, à Florence)

D’où vient à Méduse ce pouvoir ? Les sources divergent. D’après les plus anciennes, Méduse est l’une des trois Gorgones. Elle a toujours été un « monstre » : c’est même une divinité primordiale, plus vieille que les dieux olympiens.


La version qui m’intéresse davantage est celle de la métamorphose conçue comme un châtiment. À l’origine, Méduse n’est pas une gorgone. C’est une belle (elles sont toujours belles !) jeune fille qui a le malheur d’attirer l’attention d’un dieu. Comme Cassandre.


Cette fois, c’est Poséidon. Le dieu des océans traque Méduse pour la posséder. La malheureuse finit par trouver refuge dans un sanctuaire d’Athéna. Tout acte sexuel est proscrit dans un temple consacré : Méduse peut espérer que le dieu s’arrêtera à l’entrée. Mais les dieux grecs sont des enfants capricieux et terribles, rappelons-le. Poséidon force l’entrée du sanctuaire et viole Méduse. Ce faisant, il se rend coupable de ce qu’on appelle l’anosios gamos (le mariage impie).


Dans les mythes, l’anosios gamos est toujours l’objet d’une punition terrible. Mais qui punira-t-on ? Le violeur, un dieu ? Ou la victime ? Toute femme qu’elle soit elle-même, Athéna n’hésite pas. Elle dirige sa colère contre la pauvre Méduse. La métamorphose est un châtiment classique dans les cas d’anosios gamos. Méduse est transformée en gorgone.

Statue de Méduse par Luciano Garbati (visage)
Le visage de Méduse par l'artiste argentin Luciano Garbati. Le sculpteur a imaginé une scène inversée par rapport au mythe originel : ici, c'est Méduse qui porte la tête tranchée de Persée.

La suite est tout aussi tragique puisque, on le sait, Méduse va mourir de la main de Persée. De son sang naissent alors Pégase et Chrysaor, qui sont considérés comme les enfants de Poséidon. (La pauvre, à ce stade-là encore, est considérée comme la simple matrice du dieu. Il est vrai que les Grecs anciens considéraient que les femmes n’étaient que des « incubateurs » pour le sperme de l’homme.)


Dans le petit roman graphique de Melchior Ascaride, Eurydice Déchaînée, on évoque la tragédie de Méduse par la bouche même de Persée. C’est un renversement de point de vue intéressant, qui montre à quel point on peut « jouer » avec les mythes anciens pour interroger notre vieille histoire occidentale. De même, l’artiste argentin Luciano Garbati a imaginé une sculpture montrant Méduse qui porte la tête tranchée de Persée. (Pour en savoir plus sur cette œuvre, je vous invite à lire cet article du Monde.)

Atalante, le personnage féminin de la mythologie grecque qui dit non

Cassandre comme Méduse sont deux héroïnes qui paient le prix fort d’avoir refusé l’ « amour » d’un dieu. Qu’en pensaient les Grecs anciens ? Jugeaient-ils que les deux femmes méritaient leur sort, parce qu’elles avaient eu l’orgueil de repousser Apollon et Poséidon ?


Atalante, quant à elle, est une héroïne grecque qui dit absolument non à toute forme de sujétion de la part des hommes, que celle-ci soit sociale (elle refuse le mariage) ou sexuelle (elle veut rester vierge). Je vous propose de découvrir ce personnage en extrait. J’offre en effet la lecture en ligne gratuite de mon roman Atalante sur mon blog. Le début se trouve par ici.


Le roman est également disponible dans toutes les librairies . 🙂


Dans l’extrait qui suit, on retrouve Atalante face à Hippomène dans le thamalos, la chambre à coucher nuptiale.

statue d'Atalante à Schwetzingen
Statue d'Atalante en plomb doré, par Heinrich Charasky, XVIIIe siècle, jardins du palais de Schwetzingen, Bade-Wurtemberg, Allemagne. Sur cette sculpture, Atalante tient les fameuses pommes d'or du mythe. (Cliquer sur la photo pour en savoir plus !)

Elle porta la main à la fibule qui retenait le drapé de sa robe, comme si là se trouvait le point faible à soustraire aux mains du jeune homme. Il obéit. Ne pas voir ses traits était un véritable supplice. Elle sentait qu’il n’était pas dans son état normal, lui non plus, et qu’il hésitait, mais elle avait besoin de mieux jauger le prédateur pour réagir avec discernement. Elle quitta la fenêtre et fit quelques pas vers la porte, en restant à distance de lui. L’orbe doré dégagé par la lampe à huile atteignit peu à peu les traits d’Hippomène, cette mâchoire, ces pommettes, cette gorge trop virile. Il la suivit des yeux, il pivota pour rester face à elle. Il essayait de garder contenance, mais sa bouche tordue en disait long sur son état d’esprit. Ou non ? Avait-elle seulement idée, finalement, de ce qui pouvait se tramer dans sa tête ? Le connaissait-elle si bien ?

Atalante respira plus longuement, comme avant le départ d’une course. Elle eut la sensation étrange que ce n’était qu’une autre forme de lutte entre elle et lui : la chasse, les combats à mains nues, les cavales dans la montagne… Ça, maintenant.


Quand il fit un pas vers elle, elle recula et se heurta au battant de la porte. Son cœur battait follement dans sa poitrine, son corps, tout son corps la trahissait. Il la lestait vers le bas, comme s’il voulait s’agenouiller, comme s’il voulait se soumettre. Elle ne savait même plus ce qu’elle ressentait, de la colère ou de la terreur, mais elle ne se sentait pas bien, pas bien du tout.


« Tu as peur de moi ? demanda Hippomène, surpris et consterné, en s’arrêtant.
— Tu m’as trahie », répondit-elle.


Elle aurait bien aimé déclarer ceci avec plus d’emphase, mais sa voix était enrouée. Cette faiblesse la dépita et lui amena un regain de colère. Elle y puisa généreusement. Elle n’avait plus que cela pour continuer à se battre.

Atalante, un personne féminin de la mythologie grecque hors normes ?

« Tu savais très bien que je ne voulais pas me marier. Je te l’ai dit encore l’autre jour. Je me suis toujours confiée à toi, comme à un ami, à un frère. Et toi, pendant ce temps, tu manœuvrais dans mon dos, avec mon père, pour me soumettre. »


Il resta silencieux un moment, comme s’il méditait ses paroles à venir.


« Mon amitié a toujours été sincère, Atalante. Mais je ne peux pas te considérer comme une sœur. C’est au-dessus de mes forces.
— Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, enfin ? cria-t-elle, excédée. Pourquoi as-tu manigancé tout cela pour me mettre devant le fait accompli ? »


Il eut l’air stupéfait et elle se demanda s’il avait peur qu’on les entendît, de l’autre côté de la porte. Son ami devait bien rire en douce. Mais il balbutia seulement :


« Mais… qu’est-ce que ça aurait changé ? »


Elle se prit le visage dans les mains, excédée. Qu’est-ce que cela aurait changé ! Dans sa tête à lui, il n’y avait vraiment qu’une issue : assouvir son désir, son besoin d’elle. Il avouait à l’instant que cela seul comptait et le pauvre idiot, ce bougre de mâle, ne réalisait même pas la fatuité de cette déclaration.


« Je t’aurais gardé ma confiance », répondit-elle.


Et elle ajouta, par honnêteté seulement :


« Et mon affection. »


Elle alla jusqu’au lit et en retira l’un des draps d’un grand geste brutal.


« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Hippomène.


Il était affreusement pâle. Elle le regarda avec mépris. Découvrir ce sentiment en elle à l’égard de son ami d’enfance était une véritable souffrance. Pourtant, elle ne céderait pas. Elle lui jeta le drap. Le tissu se déploya entre eux et retomba aux pieds du jeune homme lentement, sans un bruit.


« Tu possèdes ce que tu as officiellement gagné. Je suis ta femme, c’est gravé sur l’enguè. Tu succéderas un jour à mon père et tes fils après toi. Mais ils ne seront pas de moi, Hippomène. Tu n’auras rien d’autre, absolument rien d’autre ! »


Le visage du jeune homme se décomposa. Il répondit cependant, d’une voix calme, tout juste vacillante :


« Atalante, je n’ai pas fait cela pour le trône de ton père. Onchestos la sacrée, magnifique bois de Poséidon, suffisait à ma gloire. C’est pour toi. »


Il hésita brièvement, puis ajouta, les yeux fixés sur elle :


« Je t’aime. »


Elle n’avait aucune envie d’entendre ces mots. L’amour des hommes ! Celui qui les autorisait à toutes les folies, à toutes les transgressions, avec la bénédiction des dieux et de leurs semblables, parce que c’était si noble, c’était si beau, l’amour ! Qu’importait si, toujours, les femmes en étaient les victimes — pourquoi donc se plaignaient-elles ? Pourquoi cherchaient-elles à échapper à l’amour des hommes ? Pourquoi Cassandre avait-elle repoussé le bel Apollon et Coré le maître des Enfers ?

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

J’espère que cet extrait et ce petit éclairage sur Cassandre et Méduse vous ont plu. Je crois que ce type de personnage féminin de la mythologie grecque a beaucoup à nous dire, même aujourd’hui, sur le regard porté aux relations entre hommes et femmes.

Si vous avez envie de lire Atalante en version papier intégrale, vous le trouverez sans problème chez votre libraire préféré (physique ou en ligne). Sinon, vous pouvez lire la suite dans cet article qui parle aussi d’un autre personnage de la mythologie : Pasiphaé !

À bientôt !

Crédits image d’en-tête : Okan Caliskan

Atalante, Déjanire et Eurydice : focus sur les héroïnes grecques !

Cela fait plusieurs mois que je vous parle de l’héroïne grecque Atalante en long, en large et en travers. Personnage féminin emblématique de la mythologie, elle se prête bien à l’incarnation de l’héroïsme grec : elle tire à l’arc, elle part en quête, elle bat les hommes à la course… D’ailleurs, les auteurs la qualifient volontiers de virile !


Mais elle n’est pas la seule à avoir gagné sa place dans les récits anciens qui chantent les exploits des dieux et des humains. Faisons un focus sur d’autres héroïnes grecques !

Déjanire, aimée et délaissée d’Héraclès

Déjanire fait partie des femmes qui sont les compagnes d’un héros grec. Ici, pas des moindres : le demi-dieu Héraclès lui-même. Comme on va le voir, c’est une héroïne présentée de manière passive, qui « subit » la conquête de l’homme et ne retrouve le sens de l’initiative que lorsqu’il s’agit de lui nuire. Un topos littéraire !


Héraclès conquiert Déjanire en luttant contre le dieu-fleuve Achéloos qui voulait l’épouser. Ils ont un fils, Hyllos.


Un jour, sur les bords du fleuve Evénos, le centaure Nessos essaie de violer Déjanire.

Héraclès le tue mais, avant de mourir, Nessos donne à la jeune femme une fiole dans laquelle se trouve ce qu’il assure être un philtre d’amour. La créature a de la clairvoyance ! Plus tard, Déjanire constate que son héros de conjoint se détourne d’elle pour s’intéresser à une autre. Elle décide d’utiliser le « philtre ». Elle en imbibe une tunique qu’elle envoie à Héraclès. En réalité, il y avait entourloupe de la part du fourbe centaure. C’était un philtre non d’amour, mais de mort !

Statue en bronze d'Adrien de Vries représentant Déjanire, Hercule et le centaure Nessos
Statue en bronze représentant Déjanire, Héraclès et le centaure Nessos, attribuée à Adriaen de Vries (XVIIe siècle), Musée du Louvre, Département des Objets d'art du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes

Eurydice, la nymphe aimée d’Orphée

Dans le même genre, une autre compagne de héros : Eurydice. Elle a beaucoup de points communs avec Déjanire.


C’est une nymphe passionnément aimée du poète Orphée. Peu après leur mariage, Eurydice subit le même tourment que Déjanire. Elle est harcelée par le berger Aristée qui veut la violer.


Alors qu’elle fuit cet homme, Eurydice se fait piquer par un serpent. Elle n’y survit pas. Alors va commencer la quête d’Orphée aux Enfers pour la récupérer.


Euridyce est le nœud de toute l’histoire, mais elle est quasiment invisible dans le récit. Tout comme Déjanire, et plus encore qu’elle, c’est un personnage passif. D’ailleurs, lorsqu’Orphée se trouve aux Enfers, on ne la voit pas. En effet, Perséphone, l’épouse d’Hadès, accepte de la lui rendre, mais il a l’interdiction d’essayer de la regarder tant qu’il n’aura pas quitté les Enfers. En fait, il doit prouver une forme de foi et croire qu’Eurydice le suit effectivement, alors qu’il ne la voit pas, ni le l’entend durant tout le voyage vers la sortie. La jeune femme est comme une ombre évanescente et silencieuse…


Orphée finit par céder à l’incrédulité et par se retourner pour vérifier qu’elle est bien là, alors même qu’il approche de la fin du chemin. Trahie par ce manque de confiance, Eurydice est à nouveau happée par la mort… et cette fois définitivement.


Melchior Ascaride a réalisé un petit roman graphique sur ce personnage, Eurydice déchaînée. J’ai trouvé à ce récit un côté très dark et rock’n’roll. Il rend à l’héroïne grecque toute sa capacité d’action et montre de manière assez hard l’aliénation des personnages féminins dans les mythes grecs.

Peinture de Camille Corot : Orphée ramenant Eurydice des Enfers
Peinture de Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861, Musée des Beaux-Arts de Houston

Nous découvrirons d’autres portraits d’héroïnes grecques dans les prochains articles !

Atalante, une héroïne pas comme les autres ?

Personnage fabuleusement actif et amoureux de sa liberté, Atalante ne subit pas comme les autres héroïnes grecques… ou du moins pas sans broncher !


Je ne vais pas m’étendre trop sur ce personnage, car j’en ai abondamment parlé dans d’autres articles. Atalante est une héroïne chasseresse qui se distingue dans différents mythes auprès de héros grecs masculins. C’est un personnage tiraillé entre les sphères d’influence des déesses Artémis et Aphrodite. En ce qui me concerne, j’ai exploité le récit des pommes d’or et la course contre les prétendants, dont Hippomène, dans un petit roman que je publie intégralement en ligne sur ce blog.

Dans la scène qui suit, vous assisterez à la nuit de noces d’Atalante. Car, oui, l’héroïne connue pour sa virginité se marie bel et bien dans les récits grecs… Elle est même la mère d’un héros, Parthénopée

Bonne lecture !

Elle avait l’habitude des grandes fatigues physiques, des courbatures et des tensions du corps lorsqu’elle lui imposait trop d’épreuves, des coups de chaleur qui prélevaient leur écot sur la vivacité de l’esprit. Pourtant, Atalante ne s’était jamais sentie aussi épuisée de toute sa vie.


Ce n’était en rien la lassitude douce des retours de chasse. Cet engourdissement des muscles rompus par l’effort, qu’on savoure lorsqu’on les délasse dans le bain ou dans la tiédeur des draps, elle l’aimait comme une manifestation précieuse de sa liberté. C’était elle qui choisissait de s’imposer ces douleurs.


Là, elle ne ressentait rien d’autre qu’une fatigue asservissante. Elle se demanda si les bœufs et les agneaux qu’on envoyait à l’abattage ressentaient cela. Cette procession qui l’avait menée jusqu’à la chambre nuptiale, pleine des flamboiements de torches, du parfum des myrtes dont étaient couronnés les enfants, de la musique, des danses saccadées des vierges coiffées de hyacinthes, des cris (« Hymen ! Hymènai ! »), du chant en chœur des garçons et des filles… c’était la livraison d’une proie à un prédateur. Atalante se souvenait du regard des fillettes qui avaient passé cette épreuve avant elle, bien des années plus tôt. Sous les tiares et les diadèmes, les iris roulaient comme des brebis affolées par le surgissement du loup. Tant de couleurs, de lumières, de cris, et au bras un homme alors que la veille encore on jouait à la balle : fallait-il vraiment imposer cela à une fille de douze ans ?


« Sois heureuse, jeune épouse ; sois heureux, gendre d’un noble beau-père. Puissent Léto vous donner, Léto nourricière d’enfants, une belle progéniture ; Kypris, la déesse Kypris, l’égalité d’un amour réciproque ; et Zeus, le fils de Cronos, une prospérité impérissable. »


Le battant se referma derrière les époux lorsque les vierges entonnèrent le chant de noces. Celui-ci leur parvint étouffé. La jeune femme s’agita dans les bras d’Hippomène.


« Lâche-moi ! » lui intima-t-elle entre ses dents serrées.

Atalante, merveilleuse héroïne grecque

La coutume voulait qu’il la portât ainsi jusqu’au lit nuptial, mais il obtempéra sans mot dire. Elle laissa tomber les pommes, les grenades et les fleurs qu’on leur avait offerts à l’un et à l’autre dans le cortège. Les fruits roulèrent sur le sol de gypse, les fleurs s’éparpillèrent à ses pieds sans un bruit. Elle recracha aussi le pépin de grenade qu’on lui avait mis dans la bouche, pour la forcer à être fertile, et celui-ci alla se perdre dans la pénombre. Puis elle se détourna, elle alla jusqu’à la fenêtre et ne bougea plus. Un bloc de pierre inerte. Pourtant, elle ne pouvait se défendre d’une vigilance aiguë. Elle guettait ses mouvements, le froissement de sa toge sur ses jambes, son pas étouffé, le bruit mou des fruits qu’il alla déverser dans un coin de la pièce. Sa respiration. Elle était infime, elle se retenait.


Au-dehors, les chants se turent. Le silence fut tout à coup si profond que cette respiration parut envahir l’espace. Atalante essaya d’assourdir son souffle, mais ce fut peine perdue. Dans la chambre muette, sa respiration à elle, sa respiration à lui, commençaient déjà à s’effleurer et à jouer la danse venue du fond des âges, qui enchevêtrait l’homme et la femme dans la lutte, le désir, la soumission et la domination…


De violents coups résonnèrent à la porte. Le cœur d’Atalante fit une embardée dans sa poitrine tandis que des rires éclataient au dehors. Elle se morigéna : qu’est-ce qui lui prenait ? Où était passé son sang-froid lorsqu’elle traquait la proie ? Peut-être avait-elle été l’agneau offert au sacrifice durant toute cette journée maudite ; mais le battant s’était refermé sur eux et elle était seule avec Hippomène. Elle le connaissait depuis l’enfance. Il l’avait trahie, il était peut-être même son ennemi désormais, mais elle savait ce qu’elle valait face à lui.


La voix de Lykoúrgos, l’ami d’Hippomène qui gardait leur porte, comme le voulait la coutume, s’éleva pour chasser les mauvais plaisantins. Au même instant, une lumière jaillit dans la chambre. Elle éclaboussa la fenêtre devant laquelle Atalante se tenait. Les étoiles pâlirent, les ténèbres profondes de la nuit s’assombrirent encore. La jeune femme entendit Hippomène reposer la lampe en bronze sur un meuble. Il y eut une latence, puis un mince, très mince glissement sur le sol.


Elle se retourna d’un coup. Ses yeux clignotèrent dans la lumière, elle entraperçut les grandes fresques du thalamos qui ornaient les murs de cette chambre inconnue d’elle — sous son propre toit ! — préparée dans l’urgence pour accueillir sa défloraison. Elles étaient terriblement évocatrices. Le ventre d’Atalante se lesta de plomb. Il y avait aussi des coffres et des boîtes en ivoire sur les meubles, et des figurines en ronde-bosse, et un grand, très grand lit, bien plus grand que sa couche de petite fille, si familière et si rassurante, située à seulement quelques pas de là, de l’autre côté du mégaron.


Mais, plus que tout cela, il y avait Hippomène qui marchait sur elle. La lumière brillait dans son dos et gardait ses traits dans l’ombre, mais lui, pensa-t-elle, la voyait parfaitement : la lumière mettait à nu son visage. Elle en conçut une rage inexprimable. Tout, absolument tout se liguait contre elle, même les plus petits détails du quotidien, même les objets, même les éléments naturels !


« Arrête ! » dit-elle.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Pour connaître de cet affreux teasing, rendez-vous dans cet article qui évoque aussi d’autres personnages féminins de la mythologie grecque, à savoir Méduse et Cassandre (parmi mes préférées !).

Et si vous aimez ma version de l’héroïne grecque Atalante, vous pouvez la découvrir version papier intégrale. 🙂

À bientôt !

Atalante, un roman dans la Grèce antique

Explorer l’antiquité grecque par la lecture : un vrai plaisir pour les amoureux à la fois de littérature et d’histoire grecque ancienne. En suivant les aventures, les tours et les détours de héros et d’héroïnes de romans, on découvre une époque, des individus et des mœurs fascinants, bien loin de nous par certains aspects et terriblement familiers par d’autres.


Je vous invite à rentrer pleinement dans ce monde disparu avec Atalante, un roman en Grèce antique qui mêle le merveilleux de la mythologie, le cadre matériel de la civilisation mycénienne et les normes sociétales de l’âge classique. Un roman historique ? Non, certes pas. Mais un récit finement sourcé et très immersif qui plaira aux amateurs !

Atalante, entre mythologie et histoire grecques

Connaissez-vous Atalante, l’héroïne chasseresse aux pieds agiles qui fit partie des Argonautes et participa à la chasse du sanglier de Calydon ?


J’ai revisité dans un roman l’un des épisodes de sa mythologie : celui de la course contre les prétendants (dont Hippomène) et des trois pommes d’or.


La mythologie grecque est très riche. Elle déborde de héros et de héroïnes passionnants, bien au-delà des plus connus que sont Ulysse, Hercule ou Orphée. Ces héros ont des choses à nous dire, même aujourd’hui, à plus de 3 000 ans de distance. Leurs aventures sont aussi une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques.

Dans Atalante, par exemple, j’ai choisi de placer le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien, notamment ses palais. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et, notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès).


À cet égard, l’Atalante mythologique est en rupture avec ce qu’était la vie des femmes en Grèce classique… Et c’est précisément ce qu’il m’a semblé intéressant de mettre en relief. 🙂

Atalante, un récit en Grèce antique à découvrir gratuitement

Le roman Atalante paraîtra en papier au printemps 2022, mais vous pouvez aussi le lire gratuitement en ligne sur ce blog. J’en poste un extrait régulièrement.


C’est un cadeau à mes lecteurs auquel je tiens beaucoup, car cela me permet de partager de nombreuses informations passionnantes sur cette période de l’histoire.


Pour lire le récit d’Atalante depuis le début, rendez-vous ici !


L’extrait qui suit décrit le mariage d’Atalante. C’est un moment du récit mythologique qui a généralement été escamoté par les auteurs antiques : à partir du moment où la vierge qui refusait de se marier rentre dans le rang, tout va bien, il n’y a plus rien à en dire ! Ce n’est pas mon avis. 🙂


Je vous souhaite une belle lecture de ce roman en Grèce antique, et une très belle découverte de cette héroïne !

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Alors que sa fiancée se préparait avec les femmes dans la chambre à côté, Hippomène accomplissait les procédures formelles avec son père et son beau-père. Ils firent lire l’enguè, le contrat de mariage qui les engageait tous. Un scribe inscrivit dans l’argile toutes les formules d’usage, qui conserveraient à jamais le souvenir de cet instant. Le jeune homme battit des paupières lorsque l’esclave rangea le calame dans son écritoire. Son regard erra sur les tablettes recouvertes de symboles. Elles attestaient désormais de son autorité sur Atalante.


« Hippomène, je te remets ma fille Atalante pour que tu lui ensemences des enfants.
— Schœnée, ton nom et toute ta lignée seront perpétués dans les enfants que j’ensemencerai à Atalante. »


Ça y était enfin. L’ekdosis était achevé. Atalante lui avait été remise.


Il était l’époux d’Atalante. Elle était à lui. Cette prise de conscience lui donna le vertige. Schœnée la lui avait donnée sans même qu’elle fût présente. Quelque chose bourdonna à son oreille, quelque chose de dérangeant, mais il n’avait aucune envie de la déchiffrer. Atalante… Atalante était vraiment à lui !


« Je n’ai pas besoin de t’intimer l’ordre de bien traiter ma fille, déclara le prince en le prenant par les épaules et en l’amenant aux couchettes et aux tables du banquet. Je sais que tu prendras soin d’elle et que je n’aurai jamais à te reprendre ce que je viens de te donner.
— Je t’en fais le serment, Schœnée.
— Hippomène a trop convoité ta fille pour prendre le risque que tu la lui reprennes », fit remarquer nonchalamment Athanasios, un frère de Mégarée.


Dans sa bouche toujours un peu moqueuse, ce n’était pas forcément flatteur, et le père d’Hippomène fronça les sourcils.


« Atalante n’est pas une femme ordinaire, déclara-t-il avec courtoisie, et je comprends son inclination. Je vais certes regretter d’avoir perdu un fils, mais je suis honoré d’avoir gagné une telle belle-fille, aux si belles qualités viriles. Elle aurait fait un homme de valeur si les dieux l’avaient pourvue de notre sexe.

— Sans doute », répondit Schœnée.


Il procéda aux rites d’ouverture du banquet en versant quelques gouttes de vin sur le sol de gypse, puis s’allongea sur une banquette qui dominait l’ensemble du mégaron depuis une petite estrade, devant le foyer central. Quatre grosses colonnes balisaient le puits de lumière qui illuminait le feu et ses viandes. Un esclave tournait régulièrement les broches pour faire dorer la chair ; un fumet grésillant embaumait la grande pièce. La vapeur lourde de graisse dérivait en nuages paresseux depuis cet âtre. Elle imprégnait les tissus chatoyants et se condensait sur les plaques d’or cousues sur les vêtements. Le métal précieux, solaire, reflétait les éclats des flammes et ceux des braseros, celui du jour aussi qui se faufilait depuis le haut. Ceintures, baudriers, colliers, bracelets, les invités s’étaient parés royalement pour célébrer cet hymen inespéré. Et puis il y avait les coupes et les vases en métal précieux, qui rutilaient entre les mains des banqueteurs et des esclaves.

Atalante, un roman en Grèce antique à découvrir en ligne

D’un geste large, Schœnée invita ses invités à le rejoindre.


« Mais tu sais ce que c’est, Mégarée, toi dont la femme a su peupler richement ta maisonnée d’une foule d’enfants, continua-t-il tandis que le père d’Hippomène s’installait sur la plus proche couchette, juste au pied de l’estrade. Une fille, ça mange, ça coûte et, crois-moi, lorsqu’elle a d’aussi belles qualités viriles, comme tu le dis, et qu’elle passe son temps dehors et à la chasse, elle manifeste la même voracité qu’un jeune homme dans la force de l’âge ! Il est bon que l’hymen la ramène à des activités respectables et qu’elle fasse ce pour quoi les dieux ont permis sa naissance.
— Les fils nés d’une telle union seront d’une grande valeur, déclara un autre homme en tendant sa coupe vers l’anax. Sans nul doute, ils feront de grands athlètes et de grands guerriers !
— Un seul me suffira, mais oui, je croirais volontiers en un tel oracle ! »


Tandis qu’on palabrait ainsi, un esclave vint remplir de vin la coupe d’Hippomène. Il la porta à ses lèvres en fronçant les sourcils. Il n’aimait pas entendre parler d’Atalante de cette manière ; et cela l’irritait aussi d’en être dérangé. Lorsqu’il avait vaincu, à l’issue de la course, et toutes les fois avant cela où il avait imaginé cet instant, il s’était senti rempli de gloire et de bonheur. Là, il n’éprouvait rien de tel. Il y avait une excitation, une espèce de fièvre même, mais elle était éparpillée dans un tourbillon nébuleux d’émotions contradictoires qu’il n’avait jamais envisagées. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.


Il mangea du bout des lèvres les belles viandes cuites à la broche et les légumes dégoulinant d’huile d’olive.

« As-tu encore eu beaucoup de départs pour l’outremer, Mégarée ? J’ai là une famille de paysans, un cadet de famille, sa femme et leurs enfants, qui m’ont demandé de rejoindre Onchestos pour prendre un bateau… »


Hippomène écouta d’une oreille distraite les discussions dériver sur cette sténochôria, ce manque de terres qui poussait les pauvres à embarquer à destination de n’importe quel autre rivage mieux pourvu. Devant lui, son frère Sergios, appelé désormais à régner sur Onchestos, riait au milieu de ses éphèbes. Il faisait feu de tout bois pour captiver son auditoire, comme à son habitude, aussi volubile et disert que son aîné se montrait réservé. Tout juste se taisait-il lorsque l’aède entonnait des chants qui contaient d’exceptionnels exploits de chasse et de bataille, ou d’aventureuses équipées dans les lointaines mers occidentales.

Sergios en était friand, comme tous les nobles. Soucieux sans doute de plaire aux princes, l’artiste à la cithare ne manqua pas de narrer en grec épique le fabuleux exploit d’Hippomène, qui avait vaincu la divine Atalante aux pieds rapides1 ! Alors, tous les invités acclamèrent le héros en levant haut leur coupe de vin coupé d’eau.


Puis il y eut encore des concours de danse, des remises de cadeaux aux vainqueurs, d’autres services de viandes, de poissons et de légumes, d’autres récitations, d’autres louanges, d’autres flatteries… Le temps n’en finissait pas de s’étirer, comme les fils de lin sur le métier à tisser de sa mère, là-bas, à Onchestos.

vase grec montrant une scène de mariage
Vase Grec. Saint-Pétersbourg, Musée national de l'Ermitage. La mariée assise reçoit des cadeaux.

Atalante, un roman en Grèce antique et mythologique

Au fond de la pièce, juste derrière lui, se tenait le trône de Schœnée. De part et d’autre, des griffons peints à la fresque se faisaient face, chacun d’eux était doublé d’un lion rampant. Encore au-delà, deux entrées vers d’autres pièces, chambres, salles de bains, bureaux, magasins… Un jour, songea Hippomène, il siégerait là, il dirigerait ce palais et cette cité si son beau-père mourait avant qu’un petit-fils eût atteint l’âge de régner. Un petit-fils… Un fils qu’il aurait fait naître de la matrice d’Atalante… Pourquoi cette possibilité lui paraissait-elle toujours aussi inaccessible alors qu’elle était désormais son épouse ?


Peut-être était-il davantage comme ce joueur de lyre, peint là-bas sur un autre mur, assis sur un gros rocher et qui regardait s’envoler un bel oiseau blanc. Dans la pénombre, Hippomène voyait sa main qui se levait. Les rais de lumière tombés du toit, dans lesquels s’effilochaient des voiles de poussière, auréolaient ses doigts fins, tendus en vain, suspendus dans un geste inutile. Il n’atteindrait jamais l’oiseau.


Il se secoua. Pourquoi était-il si sombre tout à coup ? Il avait vaincu. Aphrodite l’avait secouru, elle lui avait donné Atalante. Tout se passait exactement comme il l’avait souhaité.


Ses yeux revinrent à la porte qui fermait la chambre d’Atalante. Revinrent — oui, il s’en rendit compte alors, cela faisait bien dix fois qu’il scrutait le battant, redoutant et attendant ardemment l’entrée de la jeune épousée et le début du gamos. Qu’ils terminent enfin les rites et qu’il puisse se retrouver seul avec elle ! Soutenir son regard, la laisser parler, la désarmer, il en était capable… ils se connaissaient si bien. Alors, elle se livrerait à lui. Et après… après…

Il l’avait tant attendue, et pourtant son cœur s’emballa lorsque la porte s’ouvrit. Dans un grand bruissement d’étoffes, de cliquetis de métal, de raclement des pieds de banquettes sur le sol de gypse, tous les hommes se levèrent. Hippomène fut peut-être le dernier à se retrouver debout ; ses jambes flageolaient. Ce n’était pas encore Atalante, c’était sa mère, ses sœurs, ses cousines qui paraissaient, une à une, les bras chargés de fleurs et de fruits.


« Bénie soit l’épousée ! »
« Que les dieux bénissent l’épousée ! »
« Zeus Téléios, Héra Téléia, posez vos yeux sur Atalante, la kourè-de-Schœnée, l’épousée d’Hippomène ! »


Les bénédictions et les félicitations étourdirent le jeune homme. Il espéra qu’il n’en paraissait rien. Il ne bougea pas, raide sur ses jambes, tandis qu’on posait les mains sur ses épaules et que les deux parties se mêlaient, hommes et femmes, pour accueillir sa femme avec honneur.


Elle entra enfin, suivie de ses ombres, ses esclaves et Baléria, sa nourrice. Il fut à la fois soulagé et affreusement déçu : elle était voilée. Tout transparent qu’il fût, ce voile ravissait ses traits à son regard. Il faisait trop sombre pour intercepter davantage qu’un modelé de ses joues, le contour délicat d’une oreille et la pente douce de sa nuque.


« Est-ce bien elle, la tueuse de sangliers ? » murmura quelqu’un dans son dos.


Hippomène n’eut pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix gouailleuse de son frère Sergios.

Un roman en Grèce antique qui raconte la vie des femmes

Ensuite, tout s’enchaîna dans un tourbillon de gestes et de déclarations solennelles : les sacrifices, les libations de lait et de vin aux dieux du gamos, Artémis, Peithô et Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia, les multiples ex-voto de Schœnée qui voulait les remercier royalement d’avoir fait céder sa fille. Hippomène s’entendit implorer les êtres supérieurs (« Puisse mon enfant premier-né être un garçon ! ») presque machinalement. Les parfums de fleurs et d’encens, les odeurs lourdes des viandes et du sang, les effluves grasses des huiles, la musique qui ne cessait pas, et là-dessus le renversement des couleurs dans les lumières qui vacillaient, tout l’étourdissait. Et puis il y avait ces mains d’Atalante, bizarrement tordues l’une sur l’autre, la seule partie d’elle qu’il pouvait interpréter. Il n’eut pas le temps de lui glisser un mot avant que les femmes entraînent la jeune épousée vers leur table, à part de celles des hommes ; et que lui aurait-il dit ? C’était dérangeant, cette pierre dans son ventre, ce soulagement lâche de voir s’éloigner une confrontation à laquelle il ne pouvait pas se soustraire. Il continua à la regarder à la dérobée tandis qu’on lui servait tout un florilège de katachusmata réputés favorables à la fertilité : des gâteaux de sésame, des dattes, des noix, des figues sèches. Elle n’en mangea qu’un seul, celui que lui présenta Béronikè. Elle le glissa sous son voile et mit un temps fou à le terminer. Lorsqu’un jeune garçon, qui passait entre les banquettes pour distribuer des pains, lui en tendit un, elle eut un geste de dénégation.

Enfin, le repas s’acheva. Hippomène n’avait plus faim depuis longtemps. Il se leva avec son père, entraînant à sa suite Schœnée et les autres hommes, et se dirigea vers la table des femmes. D’un claquement de doigts, Mégarée fit venir à lui plusieurs esclaves. Ces derniers portaient une foule de présents, de coffres, de statuettes, de robes, de bijoux… Hippomène se figea aux pieds d’Atalante lorsque le premier cadeau fut déposé devant eux.


C’était un magnifique cratère qui servait à mélanger l’eau et le vin. Le pied élégamment resserré et tressé dans l’argile, le vernis noir, tout frais, le style racé, mêlant réalisme et figuratif, indiquaient assez l’origine de la superbe céramique : c’était le style des artisans d’Onchestos. Un dessin ornait la vaste panse, sous l’embouchure. C’était la scène de son triomphe. Cet objet de grand prix était une surprise pour lui autant que pour elle.


Sous la lumière d’un brasero, le voile avait pris des teintes ambrées. Elle le releva enfin et Hippomène retrouva les traits adorés de sa vierge. Regarde-moi, adjura-t-il en son for intérieur. Même pour me transpercer. Mais elle n’en fit rien. Elle l’ignora avec ostentation. Juste à côté d’Hippomène, Schœnée devint orage et Mégarée se raidit. On murmura derrière eux, peut-être même toussa-t-on de manière un peu trop empressée dans l’entourage de Sergios.


Atalante n’en avait cure. Ses yeux étaient rivés sur le dessin finement ciselé. Un grand arbre. La femme et l’homme, de part et d’autre. Lui debout, altier, l’observant d’en haut, elle agenouillée, les mains sur le fruit, vaincue. Des pommes d’or. L’artisan s’était trompé, il avait dessiné des pommes. Était-ce important ? Dans les branches de l’arbre, la déesse Aphrodite couvait du regard les deux amants qu’elle avait unis.


Le visage de la jeune femme n’exprima rien du tout. Dans le vaste silence, elle déclara :


« Le tesson seul a l’éternité. C’est de cela que se souviendront les générations futures lorsqu’ils évoqueront Atalante. »

gravure contemporaine montrant Atalante chasseresse avec son lévrier
Cette gravure d'Artémis chasseresse, avec ses armes et son lévrier, pourrait aussi bien représenter Atalante. Elle n'est pas d'époque. Elle est cependant superbe et j'ai eu envie de la partager avec vous ! Source : https://www.mediastorehouse.com/fine-art-storehouse/subjects/greek-mythology-decor-prints/ancient-statue-goddess-artemis-18993945.html?prodid=676

J’espère que cet extrait de roman en Grèce antique vous a plu et vous a donné envie d’en découvrir davantage ! La suite des aventures de cette héroïne grecque est juste ici. 

Vous pouvez également retrouver Atalante en version papier chez votre libraire préféré.

À bientôt !

Rencontre avec une autrice de SF : Charlotte Bona

C’est avec plaisir que j’interviewe aujourd’hui une autrice de science-fiction !
Alors, soyons clair : il n’est pas question pour moi de faire de l’essentialisme inversé en disant que les femmes font de la meilleure SF que les hommes. Cependant, il me semble qu’on trouve quand même moins d’écrivaines dans ce genre littéraire. En tout cas, elles sont moins mises en lumière. Je me réjouis donc de lutter à mon échelle contre cet état de fait. 🙂
Justement, on va en parler avec Charlotte Bona ! Elle a écrit une série d’anticipation en trois tomes, Havensele, qui traite des thématiques prioritaires pour moi : le changement climatique, l’autoritarisme politique, la liberté individuelle, notamment celle de la femme, les frictions géopolitiques et la guerre. Sujets d’actualité brûlants s’il en est.

Charlotte Bona, autrice de science-fiction, qui a écrit la trilogie Havensele

Les femmes dans la science-fiction

Marie – Bonjour Charlotte ! Je suis ravie d’accueillir une autrice de SF sur mon blog. C’est un peu une incursion hors des sentiers battus pour moi, puisqu’ici on parle surtout de fantasy et fantastique, mais j’ai ouï dire que tu n’étais pas non plus insensible à ces genres-là en tant qu’autrice. Par ailleurs, en lisant ta trilogie Havensele, il m’a semblé que tu avais des choses à dire sur la place des héroïnes dans la science-fiction en particulier et la littérature en général.

En fait, pour commencer et avant même de parler des héroïnes, j’ai envie de te demander ce qu’il en est, d’après toi, de la place des femmes parmi les auteurs de SF ? Est-ce qu’elles sont rares ? Présentes mais peu visibles ? Ou bien les trouve-t-on aussi bien que les auteurs masculins ?

Charlotte – La place des femmes parmi les auteurs de SF n’avait jamais été un sujet d’intérêt pour moi en tant que lectrice. J’imagine que depuis mes années collège, je m’étais habituée à lire essentiellement des hommes et des romans américains ou anglo-saxons. En effet, rares étaient les autrices de SF dans ma bibliothèque : Ursula K. Le Guin (mais je l’avais découverte par la fantaisie) ; Anne Mc Caffrey et Marion Z. Bradley et plus tardivement, Corinne Guitteaud et Octavia E. Butler.
C’est en commençant à écrire en 2012 que je me suis rendu compte que la place des autrices en science-fiction était réduite en France et dans les pays francophones.
Pourtant, les très belles plumes féminines en SF adulte ne manquent pas ! Parmi celles que j’ai eu le plaisir de découvrir, je citerai : Luce Basseterre ; Catherine Dufour ; Dominique Lémuri ; Sophie Moulay ; Émilie Querbalec ; Justine Niogret ; Marianne Stern.

Ce ressenti – déjà ancien – a été confirmé l’année dernière par les chiffres publiés par l’observatoire de l’Imaginaire en France. En 2012, 1/3 des auteurs en Imaginaire (hors jeunesse) étaient des femmes.

Les femmes – en tant que nominées ou lauréates – se révèlent aussi moins présentes dans les prix. Un article très intéressant du blog « Chut Maman Lit » avait mis en lumière en 2020 ce différentiel : dans les pays européens, les femmes représentaient en moyenne 20 % des auteurs primés, alors que les autrices américaines étaient récompensées à hauteur de 45 %.

Bien sûr, il manque des données pour conclure. Par exemple, le nombre de romans SF envoyés par les autrices aux maisons d’édition par rapport aux auteurs masculins ; ou le pourcentage de manuscrits écrits par des femmes retenu pour la publication par rapport à ceux de leurs homologues masculins.

Il serait amusant de demander à un public amateur de SF adulte de citer des noms d’autrices francophones. Arriveraient-ils à en retrouver plus de 5 ? 10 ?

ursula k le guin, autrice de science-fiction et de fantasy
Une grande dame de la la littérature de science-fiction, entre autres, car elle refusait les cases : Ursula K. Le Guin. © Euan Monaghan/Structo
la main gauche de la nuit, roman d'ursula k le guin

Marie – C’est vrai qu’on prêtait moins attention à ces questions il y a quelques années. Je ne me questionnais pas moi-même lorsque j’étais adolescente. Aujourd’hui, alors que je découvre (tardivement, donc) la SF, je réalise que tous les grands classiques ont été écrits par des hommes : Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 de George Orwell, Tschaï de Jack Vance, etc. Je ne crois pas avoir encore lu d’autrices de SF antérieures à Élisabeth Vonarburg.
En tout cas, des études restent à faire, en effet, et nous devrons pour l’instant nous contenter de ressentis et de quelques chiffres. 🙂
Maintenant, parlons plus spécifiquement de toi en tant qu’autrice de science-fiction. Pourquoi ce genre ? D’ailleurs, Havensele, c’est plutôt de la SF ou de l’anticipation ?

Charlotte – L’envie d’écrire de la science-fiction m’est venue très naturellement, car je suis une grosse lectrice du genre, même si dans ma bibliothèque trônent probablement plus de romans de fantasy (mais c’est aussi un reflet de la production en Imaginaire, plus portée sur ce deuxième genre). Mais surtout, la SF et encore plus de l’anticipation se prêtait parfaitement à mon propos : construire une société idéale interne et secrète aux nôtres, pour mieux dénoncer les problèmes de notre époque.
L’origine d’Havensele est une réflexion sur les meilleurs modèles de gouvernance de nos sociétés. En 2012, nous venions de connaître des élections présidentielles et législatives et j’essayais d’imaginer le modèle idéal : des gouvernants sages, altruistes, à l’écoute, qui s’effaceraient au bout de 5 à 10 ans, ancrés dans la vie réelle et désireux d’aider la totalité de leurs concitoyens, sans dogmatisme ; des électeurs intelligents, volontaires pour participer à un projet incluant l’ensemble de la société. Pas gagné, n’est-ce pas ? Alors, j’ai tenté d’autres modèles de gouvernance.
C’est ainsi qu’est né le Haut-Chapitre d’Havensele, une synarchie bienveillante, sauf que l’enfer est pavé de bonnes intentions

Pour conclure, j’aime tellement écrire de l’anticipation que c’est aussi le genre de prédilection de mes nouvelles. Trois d’entre elles relèvent de l’anticipation, voir même de la climate-fiction pour « Sous le soleil » et « Dessine-moi un poisson ».

Pour répondre à ta deuxième question, Havensele est à la fois de la SF et de l’anticipation, puisque pour les puristes et amateurs de classification, l’anticipation est un sous-genre de la science-fiction, au même titre que le Space Opéra, le Space Planet ou le Solar Punk. N’oublions pas aussi que, même si la trilogie se déroule entre 2021 et 2023, un des personnages les plus importants sur le plan de l’intrigue est une extra-terrestre. 😉

Autrice de science-fiction engagée ?

Marie – Merci pour ces précisions. N’étant pas très au clair avec ni très fan des classifications de genre, j’apprécie les croisements et les mélanges. 🙂
Et donc, Havensele, c’est aussi un manifeste qui nous dit que la planète va brûler si nous ne faisons rien pour l’empêcher. Tu es très sensible à cela ? Est-ce que tu as fait des recherches par rapport aux thématiques climatiques du roman ?

Charlotte – Certes, Havensele est un manifeste qui nous dit que la planète va brûler, mais seulement en partie. Les thématiques climatiques sont présentes dans les deux premiers tomes, mais Havensele nous alerte aussi, voire plus, sur les problèmes entre les nations et leurs conséquences sur le plan sociétal : montée du populisme, repli des peuples sur eux-mêmes et… conflits.
Mais je suis effectivement très sensible à tout ce qui touche le climat et ses modifications et cela me paraissait important d’en parler dans mes premiers romans ou nouvelles. Je crois très fort aux messages qu’un auteur peut passer grâce à ses écrits.

Pour rendre plus crédibles ces messages, mais aussi leurs porteurs, c’est-à-dire deux des personnages principaux d’Havensele, des climatologues, j’ai dû tout d’abord me documenter pour connaître leur cursus universitaire ainsi que leur métier. Que fait un climatologue de ces journées ? Est-ce qu’il les passe à arpenter la banquise pour en prélever des carottes glaciaires, comme dans le film de catastrophe Le jour d’après ? À regarder le ciel ? À travailler devant des écrans ? (NDA : cette dernière hypothèse est malheureusement la bonne !)

J’ai lu ensuite une thèse de climatologie (en diagonale) pour mieux comprendre les limites des modélisations puis plusieurs rapports du GIEC pour chercher des modifications climatiques « originales » pour en faire le sujet des études de Mathilde et Jonas. C’est ainsi que, plutôt que de parler de la fonte de la banquise ou des glaciers du Groenland, j’ai préféré la modification de la mousson en Inde et ses implications sur les populations, choix moins consensuel de la part de deux climatologues suédois.

couverture du roman de cité noire de charlotte bona
couverture du roman de cité blanche de charlotte bona
couverture du roman Cité rouge de charlotte bona

La place de la femme dans la série de romans Havensele

Marie – Effectivement, le roman est impressionnant à la fois par la précision de sa dimension climatique et par celle de sa dimension géopolitique… Deux aspects qui ne cesseront probablement de s’entrelacer plus étroitement à l’avenir dans notre réalité, j’en ai peur. (Et je ne vais pas spoiler les lecteurs et lectrices à venir, mais la violence liée aux conflits dont tu parles va crescendo dans le roman. C’est saisissant.)

[NDLR : à l’heure où je poste cet interview sur le blog, la guerre a éclaté en Ukraine. L’échange a été fait juste avant le début du conflit. Ce qui en dit long, hélas, sur les dangers géopolitiques bien réels que dénonce ce roman.]

Nous allons en venir à une thématique plus légère (ou pas ?). Je veux parler de la place de l’héroïne dans cette symphonie ! Il y a pas mal de personnages, mais Mathilde est le centre de tout, me semble-t-il. Tu sais sans doute que je suis friande de beaux personnages féminins, fouillés, complexes et loin des clichés, alors si tu nous présentais un peu notre protagoniste ? 🙂

Charlotte — Je sais que tu apprécies ce genre de femmes, parce que j’ai lu Valadonne et que rares sont les histoires avec des personnages féminins (principal et secondaires) aussi puissants sur le plan de l’écriture.
J’ignore si cela est le cas pour Mathilde, car c’est le personnage d’Havensele qui m’a donné le plus de fils à retordre pour sa caractérisation. Je reste beaucoup sur les difficultés à la construire et à la faire évoluer, source de nombreuses réécritures. Heureusement, mes bêta-lectrices ont été d’une aide précieuse. Je me suis aussi beaucoup inspirée à partir du tome 2 de l’héroïne de La Servante écarlate, June/Defred, incarnée dans la série homonyme par Elisabeth Moss.
Quelques mots de présentation :
Mathilde dirige le département de climatologie de la faculté de Stockholm. C’est une véritable work addict, assez ambitieuse qui tente d’oublier par une activité professionnelle intense son passé. Un accident de voiture quatre ans auparavant a provoqué le décès de son conjoint et de son bébé, né trop prématuré pour survivre. Pour se punir, Mathilde a privé son corps de nourriture, au point d’être hospitalisée en psychiatrie. Au début du roman, elle est à peine remise de cette anorexie, lutte pour prendre du poids et supporte difficilement le regard des hommes sur elle. C’est une cérébrale qui rejette tout affect, estime que tout s’intellectualise, y compris les sentiments. Son credo : qui n’aime pas ne souffre pas.
Sa rencontre avec Thomas Andlauer, un mécène scientifique anglais, sera le déclencheur de sa guérison, jusqu’à ce que la véritable nature de l’homme se révèle à elle et que Mathilde découvre l’organisation secrète qui se dissimule derrière la fondation Andlauer. C’est donc une femme trahie sous différents plans qui renaîtra à la fin du tome 1. Une femme privée de liberté, qui devra s’adapter pour survivre, tout en restant lucide et critique sur sa nouvelle condition.

Marie — Merci beaucoup pour Valadonne. 🙂
Je suis contente que tu évoques toi-même ce qu’il advient (dans les grands traits) à Mathilde dans le premier tome, car je vais pouvoir rebondir sur la suite et même sur la fin de la trilogie, ce que j’avais vraiment très envie de faire en te proposant cette interview. (Lecteurs de passage, attention aux spoilers ! Et, cette fois, on va parler non pas géopolitique, mais amour et sexualité.)
Car oui, on peut dire que ton héroïne va se retrouver pressée par des volontés masculines inflexibles, notamment celle de Thomas. Et je dois dire que la chute finale, dans sa dimension romanesque, est pour le moins un retournement de situation. C’est lui qui, cette fois, « subit » la volonté et le choix de Mathilde, même s’il consent.
J’ai été doublement surprise, et très très surprise, par cette audacieuse conclusion. Je ne m’y attendais pas du tout, et j’ai été ravie de sortir ainsi des sentiers battus. Je ne crois pas avoir souvent vu ce type de schémas amoureux inhabituels (et donc transgressifs de la norme) dans des romans. Le seul exemple qui me vient à l’esprit d’emblée est celui de l’héroïne de Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg. Est-ce que tu savais à l’avance que cela se terminerait ainsi ? Pourquoi cette issue ?

Charlotte — Oui, je savais dès le début d’Havensele comment se termineraient les différents fils d’intrigue et en particulier ce fil romantique. Pour plusieurs raisons. Je ne voyais pas évoluer autrement la relation entre Mathilde, Thomas et Alexian. Car il ne s’agit pas seulement d’une histoire d’amour entre une femme et un homme, mais aussi une histoire d’amour fraternel entre les deux hommes. Et ce qu’ils acceptent tous deux démontre la force de leur lien.
Il me semblait également important que cette fois-ci Mathilde décide de sa vie amoureuse. Tout simplement, parce que cela montrait en show son évolution. Dans le tome 1, nous faisions connaissance avec une femme écorchée par la vie, mais forte. Dans le tome 2, le lecteur la découvrait obligée de se soumettre pour survivre. Le tome 3 se devait de montrer une autre de ses facettes, son côté rebelle et anticonformiste.
Et enfin, tout comme la trilogie comporte une romance homosexuelle, je souhaitais décrire différentes formes de sexualité et surtout leur acceptabilité sociétale. L’amour, le désir ne devraient pas être brimés par un regard conformiste, de modèle hétéronormé, mais – entre adultes consentants – se libérer. Pour moi, il n’y a rien de bien pire que l’expression « bonnes mœurs », car elle reflète surtout les cages dans lesquelles les femmes ont été enfermées depuis des siècles.
Je n’ai pas (encore) lu le roman d’Élisabeth Vonarburg, mais le film Jules et Jim de François Truffaut a été une grande source d’inspiration (Tout comme la fabuleuse Jeanne Moreau).

chroniques du pays des mères d'élisabeth vonarburg

Marie — Je ne vois pas que dire, sinon plussoyer ton propos avec enthousiasme. 🙂
Petite dernière question pour la route (la petite question habituelle) : où en es-tu dans l’écriture ? Quelle est ton actualité et quels sont tes projets ?

Charlotte — Je suis une autrice escargot, ce qui signifie que j’écris très lentement. Comme je ne suis jamais satisfaite avant la V7, cela donne aussi une idée du temps que je consacre aux corrections.
Depuis la sortie du tome 3 d’Havensele en mai 2020, j’ai publié, suite à des appels à textes, trois nouvelles de science-fiction dans des revues que j’apprécie beaucoup (AOC, Gandahar et Géante Rouge). Mon quatrième roman (fantastique breton) – Le Club des Enfants Mal Fichus – est entre les mains de mes bêta-lectrices et j’ai fait une pause dans l’écriture de mon cinquième roman (un thriller), pour une nouvelle de science-fiction, en corriger une autre et écrire le synopsis de la prochaine pour laquelle j’ai été sollicitée.
Et j’ai dans la tête quatre autres romans et un ouvrage de vulgarisation médicale qui se télescopent et ne demandent qu’à être jetés sur le « papier ».
Dire que je souhaiterais que les journées fassent 48 heures est un doux euphémisme (Nous sommes de nombreuses autrices à connaître des quotidiens chargés). Mais il paraît que, de la frustration, naît la créativité, alors réjouissons-nous !

Marie — Et nous allons en finir avec cette note positive ! Merci à toi, Charlotte, et bonne continuation pour tes beaux projets. 🙂
Pour conclure, lisez Havensele (Cité Noire, Cité Blanche, Cité Rouge), c’est vraiment une lecture prenante et addictive, et pleine de sens. Et suivez l’actualité de Charlotte Bona, autrice de science-fiction, anticipation et SFFF en général sur ses réseaux sociaux (Facebook et Instagram) et sur son blog.
À bientôt !

Des osselets au lit d’un homme : devenir épouse en Grèce antique

Le mariage en Grèce antique est un saut périlleux pour les jeunes épousées. J’ai déjà vu avec vous la façon dont les noces constituaient un rite de passage pour les femmes : de la sphère de l’enfance, celle d’Artémis, on passe à celle de l’âge adulte, dominée par Aphrodite. Pas d’adolescence dans l’antiquité, et surtout pas pour le second sexe, qui de petite fille devient épouse et déjà presque mère !


Voyons cela de plus près et illustrons cet état de fait avec l’exemple de l’héroïne mythologique Atalante.

Faire de la petite fille une femme avec les rites

Le mariage est balisé par des rites qui ont un but premier : préparer la petite fille (on marie tôt les Grecques, dès douze ans) à devenir épouse et mère.

Quand on dit « préparer », on ne pense pas à une préparation psychologique. La métamorphose est abrupte pour les jeunes filles en question et on fait peu de cas de leurs états d’âme. Il s’agit de ritualiser cette transition pour la normaliser au regard de la société et des dieux.

Les jeunes filles sacrifient ainsi à la déesse Artémis des objets choisis et lourds de sens.

Artémis est la déesse vierge, celle de la nature sauvage et de l’enfance. La petite fille lui offre ses cheveux, qu’elle portait longs et libres jusqu’alors. Elle les a coupés ; désormais, elle ne les montrera plus, ils seront dissimulés, comme ceux de toutes les femmes mariées. La future épousée sacrifie aussi ses sous-vêtements de fille, les ceintures virginales (les culottes, si l’on passe outre l’euphémisme grec). Mais aussi les tambourins qu’elle utilisait dans les chœurs religieux en tant que parthenos (vierge). Et les ballons, et les osselets…


Tout cela est laissé en offrande à Artémis, le matin, pour que, le soir, elle se retrouve femme dans le thalamos, la chambre nuptiale.

Civiliser la fille sauvage par le mariage

Si on encadre aussi étroitement ce moment charnière dans la vie de la femme, c’est aussi parce qu’on considère la fille comme « sauvage ». Il faut la soumettre pour qu’elle tienne son rôle dans la société. J’ai parlé ailleurs de la façon dont on associait les femmes grecques aux animaux en fonction de leur caractère supposé. La parthénos est souvent dite admès, c’est-à-dire indomptée. On le voit dans L’Odyssée à propos de la jeune Nausicaa. Les filles, surtout prépubères, sont fréquemment comparées à des pouliches, des ourses, des chèvres sauvages.

D’ailleurs, il existe un étrange rituel athénien qui s’appelle « faire l’ourse ». Il est pratiqué par les filles prépubères ou dans la puberté dans des sanctuaires d’Artémis. Il leur permet d’« extraire » d’elles cette nature sauvage.


Les marier, c’est donc les sortir de l’état de nature, les civiliser.

Les dresser et les soumettre à de nouvelles forces. Or, c’est Aphrodite qui incarne ces forces dans le mariage en Grèce antique  : celles de l’amour (dans lequel l’époux est le principe actif).

amphore à figures noires montrant une procession de mariage
Sur cette amphore à figures noires, on voit la procession d'un mariage légendaire : celui du héros Pélée et de la néréide Thétis. Environ 540 avant J.-C. (Crédit : Vladimir Naikhin, musée des terres bibliques)

Un exemple de mariage dans l’antiquité grecque : Atalante et Hippomène

J’ai illustré ce mariage avec l’exemple de l’héroïne grecque Atalante, notamment le récit des trois pommes d’or dans lequel intervient le prétendant Hippomène. Vous pouvez lire ce récit gratuitement en ligne.

Le début de ma novella sur Atalante se trouve ici.


Ci-dessous, Atalante continue à subir les rites du mariage, notamment ceux des offrandes faites à Artémis.

Encore ces foutues soins de beauté. Atalante s’y était prêtée, de mauvaise grâce — comment faire autrement ? Enfin, elle était prête. Elle attendait devant la psyché, ahurie face à son reflet. Il n’y avait plus rien d’elle dans le cuivre poli. Ses longs cheveux avaient été relevés sur le sommet de sa tête, avec plus de sophistication qu’elle n’en avait jamais mis elle-même lorsqu’elle se dégageait la nuque et le front pour aller chasser. Quelques boucles retombaient dans son cou et la chatouillaient, ce qui l’exaspérait. Cela faisait déjà trois fois que Baléria lui disait de cesser de se gratter.


Et ce parfum dont elle lui avait oint les tempes ! Où avait-elle été chercher une fragrance aussi entêtante ? Il devait y avoir toutes les fleurs de Béotie et même de Grèce dans ce flacon-là.


Enfin, la tenture de sa porte se souleva et on pénétra dans sa chambre. C’était les femmes de la maisonnée d’Hippomène, sa mère, ses sœurs, ses cousines, des esclaves venues participer aux derniers rites. Elles étaient aussi fertiles que des lapines, dans cette famille-là. Atalante eut une pensée pour ses petites sœurs jadis exposées par Schœnée. Si son père les avait laissées vivre, elle ne se serait peut-être pas sentie aussi seule en cet instant.


« Tu es magnifique, Atalante, kourè-de-Schœnée », déclara Beroníkè, l’épouse du prince Mégarée, en hochant doucement la tête.


Beronikè l’était, en tout cas. Elle avait le front haut et blanc, les boucles ensoleillées sous le voile incarnat et les lèvres purpurines.

La poudre étalée sur le visage s’accumulait cependant dans quelques rides au coin de la bouche. Quant aux yeux, clairs, ils avaient leur part d’ombre en cet instant et Atalante sentit qu’elle en était la cause.


De l’autre côté du mur parvenaient les échos du festin auquel participaient les hommes.

Cela riait, cela parlait haut et fort, cela déclamait des poèmes et des épopées entre deux longs laïus de l’aède venu animer le banquet.

Des parfums d’agneau rôti, de thym et de romarin, d’huile d’olive venaient d’eux jusqu’aux femmes qui se bousculaient dans la petite chambre d’Atalante. Ils éveillèrent d’un coup la faim de la jeune fille.

Par respect des coutumes, elle n’avait rien mangé depuis la veille.

Son ventre se fit le représentant de tout son corps protestant et grommela bruyamment.


Beronikè et les autres femmes firent mine de n’avoir rien entendu.

Un mariage en Grèce antique : Atalante et Hippomène

« Allons, déclara la mère d’Hippomène en levant une main gracieuse en direction de Baléria. Commençons pour ne pas faire attendre nos hommes lorsqu’il en sera temps. »


Oui, finissons-en, songea la jeune fille.


Elle se laissa couper une boucle de cheveux et alla la déposer au pied de la statue d’Artémis qui occupait l’un des coins de sa chambre. Elle y sacrifia aussi l’une de ses ceintures, comme le voulait l’usage.


« Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de sa maternité ! » déclara Béronikè, immédiatement imitée par les autres femmes autour d’elle.


C’était la première fois que la déesse chasseresse apparaissait à Atalante comme une ennemie.

Que se passait-il ? Pourquoi l’abandonnait-elle à son sort ?

Pourquoi acceptait-elle de la perdre au profit d’Aphrodite ? Ne l’avait-elle pas assez honorée ?


Baléria, Béronikè, toutes les femmes se pressèrent autour d’elle avec des colliers d’or, des bagues d’argent, des bracelets sertis d’ivoire, de nacre, de perle…

Le métal tintinnabulait à ses oreilles à lui en donner le vertige, mêlé dans ses harmoniques aux voix douces et monocordes qui ne cessaient de réciter les prières : « Aphrodite, aide Atalante, kourè-de-Schoéné, à faire naître le désir chez Hippomène. ».


Elle ne s’était jamais sentie vulnérable lorsqu’elle courait ou luttait nue, mais sous ces monceaux d’or et de pierres précieuses, qui alourdissaient chacun de ces gestes, elle avait l’impression d’être une proie. Elle eut presque un recul lorsque sa nourrice s’approcha d’elle avec la ceinture rituelle, celle que l’époux dénouait pendant la nuit de noces. Elle la passa autour de sa taille comme une marionnette.


On la coiffa d’une couronne, on l’aida à enfiler, par-dessus ses sous-vêtements de lin, une robe somptueuse, aux couleurs chamarrées, jaune safran et rouge sang, dont les broderies compliquées avaient dû demander à Baléria des heures et des heures de travail. L’espace d’un instant, hors de cette temporalité effarante, Atalante imagina sa nourrice penchée sur l’ouvrage, piquant le tissu de ses doigts noueux tandis qu’elle vagabondait à des lieux de là, dans les hauteurs boisées de l’Helicon. Cette tâche-là aurait dû être la sienne. Atalante n’y excellait en rien mais, de toute façon, elle n’avait pas envisagé, un seul instant, devoir s’y consacrer.

Son père et Baléria n’avaient visiblement pas été de cet avis.


Encore un petit effort… S’asseoir sur son lit de parthenos, une dernière fois, et caresser de la main les draps soyeux, immaculés par l’homme, maintes et maintes fois lavés depuis l’enfance sans avoir jamais été souillés. Baléria s’agenouilla à ses pieds en grimaçant. Ce n’était plus de son âge… Elle aurait dû faire cela des années plus tôt, lorsque la petite Atalante avait atteint l’âge de l’hymen, à douze ou treize ans. La nourrice la chaussa des blanches nymphides de la jeune épousée, des chaussures malcommodes, trop étroites, aux semelles trop lisses, qui ne laissaient pas au pied le droit de respirer, ni au corps celui de se mouvoir à sa guise.

Avec ceci, point de longues enjambées ni de courses sur les chemins de chèvre de la montagne. Dans une ultime réminiscence, Atalante ressentit l’effort de ses dernières foulées, lorsqu’elle poursuivait le dos d’Hippomène. Ses dernières et inutiles foulées. Elle cligna des yeux lorsqu’un tissu effleura son front. Béronikè venait d’accrocher le voile nuptial à sa couronne.


C’était fini. Elle était prête à être donnée.

Aphrodite, la déesse qui noue la femme à son époux. © 2000 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Mais Atalante acceptera-t-elle de se donner si aisément à Hippomène ? Car notre mariage en Grèce antique n’est pas terminé ! Vous trouverez la suite de ce roman en Grèce antique juste ici. Le roman Atalante est également disponible en version papier chez votre libraire préféré.

Si la mythologie grecque vous plaît, vous aimerez aussi ma nouvelle sur la pythie de Delphes. Le Dit de l’oracle est disponible gratuitement en ebook ici. Bonne lecture !

Sources : Brulé, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque : d’Artémis à Aphrodite

Quels sont les rites du mariage dans l’antiquité grecque ?


Le mariage grec antique est un long chemin balisé d’actes empreints de sens. Sens sacré ; sens social. Dans cet article, nous allons les aborder en nous glissant plus particulièrement dans le regard de l’un des deux protagonistes principaux de l’événement : l’épouse. En effet, il s’agit pour elle d’un rite de passage essentiel qui l’amène du statut d’enfant à celui de femme.


Ensuite, je vous inviterai à lire un exemple de mariage vu par les yeux de la femme, celui de l’héroïne grecque Atalante !

Le mariage grec : un rite de passage pour la femme

 

Lors de son mariage, la femme change de vie. Jusqu’alors fille de Untel (on dit kourè-de en grec), elle devient l’épouse d’un autre Untel. (Je vous invite à lire cet article qui évoque les épithètes données aux femmes dans l’antiquité grecque par rapport à leur statut social et biologique.)


Elle quitte également la sphère d’Artémis, déesse vierge associée à l’enfance, pour rejoindre le giron d’Aphrodite, la divinité protectrice de l’amour, certes… mais surtout celle de la sexualité normée par le mariage. C’est la seule sexualité autorisée pour les femmes grecques honorables.
Tout se passe en trois actes :

  • la parthénos (vierge) quitte la maison de son père ;
  • le cortège nuptial la guide du foyer paternel à celui de son époux ;
  • elle est introduite dans cette nouvelle maisonnée.

Il existe de nombreux rites dans le gamos (les noces en grec) et ils ont diverses fonctions. Mais le mariage en lui-même est un rite de passage pour la femme.

Les différents rituels du mariage grec antique

 

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque sont très nombreux et variés, parfois folkloriques, parfois sacrés. Ils servent différentes finalités.

Les rites de passage d’âge

 

Les uns sont clairement des actes liés au passage d’âge de la fille. Ainsi, celle-ci offre une partie de sa chevelure ainsi que sa ceinture virginale (les sous-vêtements d’enfant) à Artémis, la déesse protectrice de la jeunesse.

Les rites de purification

 

D’autres sont des actes de purification comme on en rencontre souvent dans les sociétés grecques. Les femmes y sont en effet porteuses d’une souillure associée au sang des menstrues. Il faut les en débarrasser à certains moments-clés de leur vie et le mariage en fait partie. On accomplit donc des rituels de purification en utilisant l’eau d’une source ou d’une fontaine réputée. Cette eau est transportée dans un loutrophore, une amphore spéciale au long col, jusqu’au bain nuptial. Tout un cortège accompagne cette eau de la source jusqu’au domicile de la vierge. On le verra dans l’extrait que je propose plus loin.

loutrophore montrant des scènes du mythe de Persée et Andromède
Loutrophore à figures rouges des Pouilles, IVème siècle avant J.-C. Il montre des scènes du mythe de Persée qui obtint la main de la princesse Andromède.

Les rites de transfert de la femme

 

Le transfert se matérialise par toute une série de gestes symboliques :

  • les remises de cadeaux de la part de l’époux (il doit rendre en biens à la famille de l’épouse ce qu’il a reçu) ;
  • le dévoilement du visage de l’épouse ;
  • le cortège nuptial, qui guide la femme mariée d’une maison à l’autre ;
  • une tradition qui résonne encore dans nos imaginaires, celle du mari qui porte sa femme pour lui faire franchir le seuil de la maison et l’amener jusqu’au lit.

Les rites propitiatoires de fécondité

 

On trouve enfin des rites liées à la fécondité de la femme. En effet, la parthenos que nous venons de quitter, la toute jeune fille, parfois presque une enfant, a désormais la mission majeure de donner une progéniture, et surtout des fils à son époux. C’est l’un des objectifs majeurs du mariage dans l’antiquité grecque.

Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de la maternité (Anthologie palatine, VI, 276)

Pour favoriser cette fertilité, le gamos comprend donc de multiples petits gestes propitiatoire. On sacrifie à de multiples divinités : Artémis, Peithô, Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia. L’épouse avale un pépin de grenade, un fruit hautement symbolique, juste avant la nuit de noces.

 D’ailleurs, le banquet qui précède est constitué de nombreux mets réputés favorables à la fécondité, les katachusmata, comme les gâteaux de sésame.

Fresque de Pompéi montrant une servante portant un plat avec un gâteau de sésame
Fresque de la Villa des Mystères de Pompéi. On y voit une servante portant un plat de gâteaux de sésame. La scène prend probablement place dans un rite d'initiation à des mystères de Dionysos.

Des rites nombreux, variés, à la symbolique diverse, qui métamorphosent en un seul jour une enfant en une épouse destinée à devenir mère dans la foulée !

 Tel est le destin de la femme et les rites du mariage dans l’antiquité grecque le montrent clairement.

Les rites du mariage grec antique : l’exemple d’Atalante

 

Je vous propose de découvrir ces rites de manière plus vivante avec l’exemple de l’héroïne grecque Atalante.


Dans la mythologie, Atalante est contrainte au mariage lorsqu’elle perd la course contre son prétendant Hippomène.

J’ai été captivée par cette histoire et j’ai souhaité en faire un récit. Je propose l’intégralité de ce petit roman en lecture gratuite sur mon blog. Le roman d’Atalante commence dans cet article.


L’extrait qui suit prend place pendant la procession du loutrophore vers le palais du prince Schœnée, le père d’Atalante. Je vous en souhaite bonne lecture !

Et toujours pas signe d’Hippomène. Il était forcément là, mais il se taisait au milieu des princes, des membres de la famille de Mégarée et des conseillers de Schœnée. Il était avisé, et pourtant Atalante se sentait de plus en plus ulcérée. Depuis son triomphe, il avait à peine reparu devant elle. Depuis qu’elle avait jeté le fruit maudit sur le sol… Mais n’était-ce pas elle qui l’avait fui ? Elle avait disparu dans la forêt, elle avait chassé le sanglier et le lion comme une furie, dépensant dans cette dernière journée de liberté toute la vigueur de ses membres avant leur entrave.


Un enfant, le plus jeune frère d’Hippomène, jouait de la flûte à côté d’elle. Elle le suivit, lui et la jeune fille au loutrophore, tête baissée, lorsque la procession reprit le chemin du palais. Les corps des prétendants défilaient dans sa tête : peau dorée, taches pourpres. Elle n’avait pas voulu les tuer, l’un d’eux seulement était mort de ses blessures. Ils l’y avaient tous contrainte. Ils l’avaient acculée et elle avait été obligée de les traquer pour s’en débarrasser.


Comment s’en prendre à Hippomène ? L’aurait-elle fait, cet irréparable ? L’ignorer attisait en elle une colère encore plus dérangeante. Ressasser pourtant ne servait à rien. Retourner les possibles et les probables était vain. En réalité, elle était condamnée depuis le début. Son père, Hippomène, les dieux… avaient balisé sa vie sans lui laisser aucune échappatoire.
Elle avait fléchi devant trois fruits d’or. Et ce trouble nébuleux…


Ils s’en retournaient à la cité. La foule amassée sur le chemin du cortège lui jetait des fleurs. Son nom résonnait avec joie autour d’elle. C’était étrange que son asservissement provoquât une telle liesse.

 Dans cette presse, tout le monde avançait au ralenti en battant le pavé. Lorsque, enfin, ils passèrent la porte monumentale du palais, le soleil était haut dans le ciel. Les princes et les grands de la cité ruisselaient de sueur sous leurs beaux atours. La cour était encombrée de chars, de caisses, d’amphores, de mobilier orné de pièces d’ivoire sculptées représentant hommes et animaux, de statuettes de guerriers et de divinités, bref d’un monceau de présents venus d’Onchestos pour honorer la mariée et son père. Dans la deuxième cour, Schœnée avait fait préparer tout autant de biens, et même davantage, à destination de Mégarée. Puisque celui-ci lui donnait son fils aîné, il fallait compenser avec encore plus de faste. Atalante jeta un regard vide à tout ce déballage d’or, de parfums et de soieries. Elle rentrait au palais ; quand en ressortirait-elle ? La nuit venue, elle serait mariée. Les reproches de son père, ses hauts cris lorsqu’elle s’en allait chasser dans la montagne giboyeuse, lui revinrent en tête. Il n’aurait plus à lui asséner continuellement que ce n’était pas un lieu fait pour les femmes. Que c’était à l’ombre du mégaron qu’elle devait jouer son rôle. À son père, elle pouvait imposer un genre de vie que tous désapprouvaient : c’était l’anax. Mais à Hippomène ? Il serait humilié, moqué et déconsidéré si elle jouait encore sa partie sur le terrain des hommes : le dehors. S’en rendait-il compte, l’inconséquent ? Elle tenait sa réputation entre ses mains. Personne ne lui pardonnerait de ternir la réputation d’un homme comme lui, même pas son père et surtout pas Mégarée et tous ceux d’Onchestos. D’ailleurs, alors qu’elle observait enfin les visages, debout dans l’ombre de sa porte, elle sentait flotter une inquiétude sous la liesse. Les hommes prenaient place pour la cérémonie du contrat ; en tant que future épousée, elle n’y avait aucune place. Elle allait devoir les attendre dans sa chambre. Cela constituerait un entraînement adéquat à sa nouvelle vie : attendre… Attendre son époux, attendre l’homme.

Peinture montrant la victoire d'Hippomène contre Atalante
Atalante et Hippomène, atelier de Jacob Jordaens (1593-1678). Toutes les œuvres relatives au mythe d'Atalante et Hippomène montrent la course et l'épisode des pommes d'or. Aucun artiste n'a évoqué le mariage, considérant sans doute cette issue comme une fin heureuse pour les deux protagonistes.

Découvrir les rites du mariage dans l’antiquité grecque avec Atalante

 

C’est alors qu’elle croisa son regard. Enfin. Il était debout près d’une des colonnes du mégaron.


Le soleil tombait en longs rais par le trou percé dans le plafond au-dessus du foyer. Il éclaboussait de lumière des portions de murs en briques de terre en laissant la majeure partie du mégaron à l’ombre. Dans cette pénombre rose, la toge blanche d’Hippomène étincelait de clarté. Un esclave l’époussetait à l’instant pour lui ôter la poudreuse jaune des chemins. Des frères, des cousins, des clients distribuaient félicitations et grâces autour d’Hippomène, mais il les ignorait. Sous son diadème d’argent, ses yeux étaient rivés sur elle. Atalante n’eut aucune envie d’explorer le jeu subtil des émotions qui sculptaient ses traits : la bouche légèrement pincée, la mâchoire contractée, les pupilles un peu trop dilatées, ce rose qui lui montait aux joues, par-dessus le ton mat de la peau…

 Elle avait l’impression de regarder un inconnu. Depuis le moment où ces maudits fruits avaient roulé à leurs pieds, c’était lui et ce n’était plus lui. Où étaient passées toutes les années qui les séparaient de l’enfance ? Le petit garçon avec lequel elle avait grandi ne l’aurait jamais trahie, lui.


Il était loin, ce petit garçon. Face à elle, elle avait un homme. Elle le savait depuis longtemps, allez ! Cela faisait plusieurs saisons, déjà, qu’elle sentait en lui cette métamorphose… Elle avait tout refoulé, car auprès de qui trouver le soutien si son seul ami lui faisait défaut ?


Puis, le fruit d’or. Soudain, tout avait éclos.

 Elle avait posé les yeux sur le dos d’Hippomène tandis qu’il reprenait son ascension. Alors, un long frisson lui avait parcouru l’échine et une pesanteur brûlante était tombée au fond de son ventre.


Elle se détourna, elle prit la fuite devant son regard. Quand était-elle devenue si lâche ?

 Les joues brûlantes et la gorge sèche, elle se laissa dévêtir par ses servantes, puis baigner par l’eau sanctifiée, tandis que Baléria l’enveloppait de son affection bourrue.

Vous découvrirez la suite du récit et de nouvelles informations sur le mariage dans l’antiquité grecque par ici ! Atalante devra encore accomplir un long chemin de croix avant de faire face à Hippomène dans le thalamos, la chambre nuptiale…

Le roman Atalante est également disponible en papier chez votre libraire préféré.

En attendant, puisque vous aimez la mythologie et l’antiquité grecque autant que moi, je vous invite à demander votre ebook gratuit sur la pythie de Delphes ! Le Dit de l’oracle est disponible gratuitement par ici.

À bientôt !

Crédits image d’en-tête : Capri23auto

Sources : 

Brûlé, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

Le mariage dans l’Antiquité grecque : une histoire d’amour ?

Comment se déroulait un mariage dans l’Antiquité grecque ? Quels rituels ? Quel symbolisme ? Quelle valeur au regard de la société toute entière ?


Du choix de l’épouse (et de l’époux) jusqu’à la nuit de noces, c’est tout un monde qui se dévoile. Je vous propose de le découvrir en axant le regard notamment sur la place de la femme dans ses noces.

 Le sujet est vaste : je le développerai dans une série d’articles.


Après la théorie, nous passerons à la pratique avec un exemple d’hymen tel qu’il aurait pu se produire : celui de la vierge chasseresse Atalante, qui échoie en mariage à Hippomène dans le mythe des pommes d’or.

Le mariage dans la société grecque : sens et objectifs

 

Le mariage, un vivre ensemble entre deux personnes qui se sont choisies ? Sans surprise, ce n’est pas du tout le cas en Grèce ancienne. D’ailleurs, l’amour ne joue son rôle dans le mariage que depuis fort peu de temps, et seulement dans certaines sociétés du monde.


Non, le mariage en Grèce antique, c’est une histoire entre familles. Il s’agit de perpétuer une lignée, d’acquérir de l’influence et de la fortune. La fille doit donner des enfants, en témoignent les nombreux ex-voto à des divinités de la fertilité qui jalonnent le gamos. De plus, elle est remise à l’époux avec une dot qui doit être à la hauteur de la fortune du parti choisi.

« Le bien va au bien », dit l’adage populaire. Le mariage grec est extraordinairement endogame, au point qu’on se « passe » et « repasse » les femmes les plus riches, même lorsqu’elles ont déjà « servi ». Un peu comme cette épouse de Périclès, qui avait déjà été marié une première fois à un dénommé Hipponicos. Selon la Vie de Périclès de Plutarque, la vie maritale étant devenu pénible au grand homme, celui-ci la donna à l’un de ses amis. Cette femme dont nous ne sommes pas sûrs du nom (quand celui de ses trois maris nous est très bien connu), donna un fils au premier époux, deux à Périclès et deux autres encore au troisième mari. L’un de ces deux derniers rejetons fut le fameux Alcibiade.


Ce va-et-vient en dit long sur la valeur du mariage dans l’Antiquité grecque. Il est avant tout une forme de transaction aux bénéfices mûrement réfléchis.

cratère attique à figures rouges
Un mariage grec ? Vase de Pronomos, cratère attique à figures rouges, IVe s. av. J.-C., Musée archéologique national de Naples. (Sources : site https://www.arretetonchar.fr)

Le déroulement du mariage grec : de l’ekdosis au gamos

 

Le mariage, c’est d’abord un acte juridique, celui de la « remise » (ekdosis) d’une fille par celui qui a autorité sur elle (son tuteur, le kyrios, généralement son père) a un autre homme qui va l’accueillir dans sa maison : l’époux. Cet acte a lieu avec des témoins : c’est un moment important. La future épouse n’est cependant pas nécessairement présente. Cela nous rappelle la nature véritable du mariage : il s’agit moins d’une union entre deux individus qu’entre deux familles.


Toutefois, rien n’est fait tant que le gamos n’a pas eu lieu.


Le gamos, ce sont les noces proprement dites. Elles sont ponctuées de rituels qui balisent le transfert de l’épouse dans la maison de l’époux. Ces rites ont quelque chose d’initiatique : on peut parler de rites de passage pour la femme. J’ai parlé ailleurs de la façon dont on considérait la femme grecque dans les différents âges de sa vie.


En effet, il n’existe pas d’adolescence pour les jeunes gens des sociétés anciennes.

 On est un enfant, puis on devient un adulte. Avant son mariage, la fille joue à la balle et aux osselets. Puis elle se marie et passe dans le lit d’un homme. Désormais, elle est une femme. Les épouses étaient souvent très jeunes, elles avaient entre douze et dix-sept ans. Généralement, elles épousaient des hommes d’environ trente à trente-cinq ans.

La vierge Hippè a relevé sur le haut de sa tête les boucles de son abondante chevelure,
En essuyant ses tempes parfumées.
C’est que déjà pour elle est arrivé le temps du mariage.
Et nous, bandeaux qui tenons la place de ses cheveux coupés,
Nous réclamons ses grâces virginales.
Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de la maternité
Pour la fille de Lycomèdeidès, qui aime encore les osselets. (Anthologie Palatine, VI, 276)

Nous verrons dans un prochain article quels étaient les rituels initiatiques du mariage dans l’Antiquité grecque.

Céramique attique à figures noires montrant un cortège nuptial.
Lécythe attique à figures noires, vers 550-530 av. J.-C. ; New York, Metropolitan Museaum of Art. Photo : DR. Le lécythe est un vase à vin, huile ou parfum. Celui-ci montre une numphagôgia (cortège nuptial).

Un exemple de mariage grec : Atalante et Hippomène

 

Le mythe d’Atalante s’arrête toujours à la victoire d’Hippomène dans la course qui l’oppose à la jeune fille. On ne montre pas le mariage en tant que tel : le jeune homme a gagné la main de l’héroïne par son triomphe sur elle, c’est tout ce qui compte pour les auteurs, les poètes, les peintres qui ont immortalisé la scène.


Le mariage qui suit cette confrontation sportive m’intéressait pourtant beaucoup.

 Comment peut-on imaginer les noces de la vierge chasseresse qui avait juré de ne jamais se marier ? Peut-on adopter une vision de l’histoire plus réaliste ? Certes, ce n’était pas le propos d’Hésiode et d’Ovide, mais les mythes grecs sont fascinants justement parce qu’ils se prêtent aux réinterprétations.


J’ai donc porté mon attention sur ce qu’aurait pu être le mariage d’Atalante et d’Hippomène. La scène qui suit montre Atalante lors des rituels qui la prépare à l’hymen. Elle fait suite à l’épisode de la course et des trois pommes d’or.

Bonne lecture !

statue d'Atalante et Hippomène au château de Saint-Cloud
Le Jour ni l’Heure 7714 : Atalante & Hippomène, XVIIIe s., copie de l’antique, parc du château de Saint-Cloud. Photo de Renaud Camus.

Dans sa grande bonté, Schœnée consentit à ce qu’elle assistât à son propre mariage. Tant de magnanimité donnait à Atalante l’envie de lancer son poing dans le miroir de sa chambre.


Au lieu de quoi, elle se regarda grincer des dents dans le cuivre poli. Ses femmes s’activaient autour d’elle, étalaient des parures, remplissaient des bassines d’eau, alignaient des flacons et des pots d’onguents, des brosses et des pinceaux.


La kourè-de-Schœnée ne serait bientôt plus. Elle allait devenir l’alochos d’Hippomène. Elle n’arrivait pas y croire. Où était passée Atalante dans cette passation de pouvoir désastreuse ?


« Mégarée et sa suite arrivent, déclara son père dans son dos. Mais ne te hâte pas, ma païs, prends le temps de te préparer soigneusement. »


Elle sentait sa grande ombre derrière elle, qui surplombait les va-et-vient de ses servantes et surtout de Baléria. Sa nourrice ronchonnait au-dessus de sa masse hirsute de cheveux.


« De toute façon, il faudra des heures pour démêlait tous ces nids d’oiseaux.


— Paix, nourrice. Nous allons enfin marier notre petite fille. Qu’elle paraisse dans tout son éclat, je le veux ! Que tous admirent la splendeur de la fille de Schœnée. Que ceux d’Onchestos jugent de la grande valeur du cadeau fait à leur famille. »


Ce n’était pas vraiment de la forfanterie dans sa voix. Plutôt une espèce d’orgueil attendri, qui hérissait tous les poils sur la peau de la jeune fille. Elle n’arrivait pas à haïr son père de la traiter comme un trophée ; il y avait trop d’affection en lui, elle ne pouvait la nier sans se mentir à elle-même. Cependant, elle répliqua vertement :


« C’est Mégarée qui t’offre son fils, non l’inverse. Je n’irai nulle part après cet hyménée, père, alors épargnons-nous un tel étalage d’apparences inutiles. »


Du moins, contrairement à tous les usages, elle ne quitterait pas le foyer qui l’avait vue grandir. C’est Hippomène qui viendrait vivre en leur palais, en fils adopté de Schœnée et époux d’Atalante. Époux… Un frisson de rage parcourut Atalante. Voilà où se trouvait l’objet de sa fureur. L’époux.

Un mariage dans l’Antiquité grecque : Atalante et Hippomène

 

« Ne recommence pas à faire ta mauvaise tête ! répliqua Schœnée. Tu devrais comprendre que je souhaite justement faire honneur à Mégarée, alors ne gâche pas tout, sinon c’est dans ta chambre que tu passeras toute la cérémonie et que tu attendras ton conjoint ! »


Sans transition, il était passé de la tendresse à l’irritation. Entre eux, il en avait toujours été ainsi. Pourquoi fallait-il que cela changeât ? Son père tempêtait, mais il l’avait laissée libre comme l’air toute sa vie. 

Elle n’aurait pas dû accepter de lui donner un gage de bonne foi avec cette affaire de course. Elle avait trop présumé d’elle-même — ou sous-estimé la volonté d’Hippomène…


« Elle sortira quand j’aurais dompté ce nid de serpents », trancha Baléria. On était donc passé des oiseaux aux serpents — démêler ses cheveux n’était pas une mince affaire. La jeune fille avait l’impression que la vieille femme voulait lui décaper le cuir chevelu à coups de peigne.) « Sors d’ici, prince, ta fille n’est pas près de paraître devant tes hôtes ! »


Dans le silence qui suivit le départ de Schœnée, résonnèrent aux oreilles d’Atalante le froissement des robes de ses femmes, leurs chuchotements alors qu’elles choisissaient les étoffes, les fards et les bijoux, ses grincements de dents et les grommellements de Baléria à chaque butée du peigne dans un nœud. Ah, il y avait aussi de lointaines répercussions de l’animation venue de la cour du palais, dont seul un mur séparait sa chambre : Schœnée avait mis ses menuisiers à pied d’œuvre pour fabriquer tout le mobilier des appartements d’Hippomène… son époux.

 La jeune fille serra si fort les dents qu’elle en eut mal à la mâchoire.


Après l’interminable séance de coiffure, il y eut encore le maquillage, qui consista surtout pour sa vieille Baléria à masquer le hâle doré d’Atalante. Il fallait blanchir sa peau et effacer toutes les traces de ces journées de liberté passées en plein soleil, ces journées viriles qui ne seyaient pas à une femme. L’ombre du gynécée attendait la jeune fille. Elle l’épouvantait mieux que les grottes obscures de l’Hélicon et leurs féroces habitants. Comme elle commençait à trembler, non plus de fureur, mais de panique, sa nourrice posa ses mains sur ses épaules. Bougonne encore, plus affectueuse pourtant, elle marmonna en lui tapotant la joue, alors qu’elle se regardait dans le miroir :


« C’est pas l’Enfer qui t’attend, ma fille… Tu vas devenir femme, c’est mieux que de rester païs toute sa vie… Ça vaut rien de garder son hymen, le sang finit par rendre folle les femmes ; laisse ton mari passer là, va ! Sûr que toutes les grossièretés qui te montent à la bouche, ça te vient de la matrice. Elle se dessèche à rester vide, je te dis, et ça c’est bon ni pour le corps, ni pour la tête. Un homme, ça te débarrasse la femme de toute hystérie. Tu peux pas rester sous la main d’Artémis toute ta vie. »


Jamais Baléria ne s’était montrée si crue. Atalante avait du mal à en croire ses oreilles.


« C’est la nature pour la femme de désirer un homme. Sans ça, comment tu crois que viendraient les enfants ? Faut juste espérer qu’à force d’attendre, tu sois encore en état d’en faire. »

Le mariage dans l’Antiquité grecque : quelle place pour la femme ?

Elle avait l’air sincèrement inquiète, mais la jeune fille était incapable de ressentir la moindre compassion à cet instant.


Elle envoya paître sa nourrice lorsque celle-ci prétendit l’épiler. Non ! Elle avait assez donné de sa personne. Elle se souvenait encore des douleurs de sa mère lorsque celle-ci se soumettait à ces interminables séances de torture. Couchée sur son lit, elle supportait stoïquement les brûlures de la cire que les servantes étalaient depuis une bougie sur ses jambes, ses bras, son ventre et même ses parties intimes. « Ne… ne regarde pas, Atalante », disait-elle de sa voix douce, tandis que des perles de sueur apparaissaient à la lisière de sa chevelure. 

Et la petite fille s’enfuyait après qu’un esclave eût arraché la première bande, et elle courait à travers le palais jusqu’à la sortie, et elle s’asseyait sous les propylées en attendant le retour de son père… Car c’était toujours pour accueillir Schœnée au retour de la guerre que sa mère décidait de subir l’épreuve.


Toute poudrée et parfumée, les cheveux étendus sur les épaules, parée de voiles virginaux, la jeune fille put enfin quitter sa chambre. Il y avait foule dans le mégaron. 

Elle entendit la voix de son père et celle de Mégarée s’exclamer, entraînant dans leur sillage de nombreux vœux et félicitations. 

Ce fut tout. Obstinément, pour ne rien voir, elle garda la tête penchée vers le sol. Elle ne voulait pas participer à la liesse. Elle jouerait le rôle qu’ils attendaient tous d’elle : celui d’une sourde, d’une muette, d’une enfant.


Elle n’entendit pas non plus la voix d’Hippomène. Cela la satisfit d’une manière étrange, qui n’avait rien d’apaisant. Elle n’avait aucune envie de le voir, ce traître, mais quel soulagement ç’aurait été de lui jeter sa perfidie à la figure !


« Allons ! déclara enfin son père. Commençons ! »


Les voix se tarirent. Tous ensemble, ils partirent en procession jusqu’en dehors de la cité, auprès d’une source proche qui affleurait dans les piémonts de l’Helicon. La païs d’un des chefs de clan ami de Schœnée, sœur d’un des prétendants qu’Atalante avait transpercés la veille, remplit un loutrophore dans le flot limpide.

 Le ciel était clair en cette matinée estivale. 

Une pluie nocturne avait rafraîchi l’air et il s’y attardait des relents d’humidité bienfaisante, matérialisée à l’orée des bois par de longues brumes fantômes. De jeunes porteurs de torches encadraient le cortège. Les flammes grésillaient, indolentes : elles menaçaient de s’éteindre à chaque instant, et les jeunes hommes s’acharnaient à éviter ce présage funeste en bougeant les flambeaux, en tournant le dos à la brise légère, en soufflant sur les tisons rougeoyants pour leur insuffler de l’ardeur.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure
Atalante est un roman qui reprend le mythe de la course contre Hippomène et des trois pommes d'or.

La suite des aventures d’Atalante et d’Hippomène et le secret des rites du mariage grec se trouvent par ici !

Le roman Atalante est également disponible en version papier dans toutes les librairies.

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