temple de l'acropole à athènes, les caryatides

Des osselets au lit d’un homme : devenir épouse en Grèce antique

Le mariage en Grèce antique est un saut périlleux pour les jeunes épousées. J’ai déjà vu avec vous la façon dont les noces constituaient un rite de passage pour les femmes : de la sphère de l’enfance, celle d’Artémis, on passe à celle de l’âge adulte, dominée par Aphrodite. Pas d’adolescence dans l’antiquité, et surtout pas pour le second sexe, qui de petite fille devient épouse et déjà presque mère !


Voyons cela de plus près et illustrons cet état de fait avec l’exemple de l’héroïne mythologique Atalante.

Faire de la petite fille une femme avec les rites

Le mariage est balisé par des rites qui ont un but premier : préparer la petite fille (on marie tôt les Grecques, dès douze ans) à devenir épouse et mère.

Quand on dit « préparer », on ne pense pas à une préparation psychologique. La métamorphose est abrupte pour les jeunes filles en question et on fait peu de cas de leurs états d’âme. Il s’agit de ritualiser cette transition pour la normaliser au regard de la société et des dieux.

Les jeunes filles sacrifient ainsi à la déesse Artémis des objets choisis et lourds de sens.

Artémis est la déesse vierge, celle de la nature sauvage et de l’enfance. La petite fille lui offre ses cheveux, qu’elle portait longs et libres jusqu’alors. Elle les a coupés ; désormais, elle ne les montrera plus, ils seront dissimulés, comme ceux de toutes les femmes mariées. La future épousée sacrifie aussi ses sous-vêtements de fille, les ceintures virginales (les culottes, si l’on passe outre l’euphémisme grec). Mais aussi les tambourins qu’elle utilisait dans les chœurs religieux en tant que parthenos (vierge). Et les ballons, et les osselets…


Tout cela est laissé en offrande à Artémis, le matin, pour que, le soir, elle se retrouve femme dans le thalamos, la chambre nuptiale.

Civiliser la fille sauvage par le mariage

Si on encadre aussi étroitement ce moment charnière dans la vie de la femme, c’est aussi parce qu’on considère la fille comme « sauvage ». Il faut la soumettre pour qu’elle tienne son rôle dans la société. J’ai parlé ailleurs de la façon dont on associait les femmes grecques aux animaux en fonction de leur caractère supposé. La parthénos est souvent dite admès, c’est-à-dire indomptée. On le voit dans L’Odyssée à propos de la jeune Nausicaa. Les filles, surtout prépubères, sont fréquemment comparées à des pouliches, des ourses, des chèvres sauvages.

D’ailleurs, il existe un étrange rituel athénien qui s’appelle « faire l’ourse ». Il est pratiqué par les filles prépubères ou dans la puberté dans des sanctuaires d’Artémis. Il leur permet d’« extraire » d’elles cette nature sauvage.


Les marier, c’est donc les sortir de l’état de nature, les civiliser.

Les dresser et les soumettre à de nouvelles forces. Or, c’est Aphrodite qui incarne ces forces dans le mariage en Grèce antique  : celles de l’amour (dans lequel l’époux est le principe actif).

amphore à figures noires montrant une procession de mariage
Sur cette amphore à figures noires, on voit la procession d'un mariage légendaire : celui du héros Pélée et de la néréide Thétis. Environ 540 avant J.-C. (Crédit : Vladimir Naikhin, musée des terres bibliques)

Un exemple de mariage dans l’antiquité grecque : Atalante et Hippomène

J’ai illustré ce mariage avec l’exemple de l’héroïne grecque Atalante, notamment le récit des trois pommes d’or dans lequel intervient le prétendant Hippomène. Vous pouvez lire ce récit gratuitement en ligne.

Le début de ma novella sur Atalante se trouve ici.


Ci-dessous, Atalante continue à subir les rites du mariage, notamment ceux des offrandes faites à Artémis.

Encore ces foutues soins de beauté. Atalante s’y était prêtée, de mauvaise grâce — comment faire autrement ? Enfin, elle était prête. Elle attendait devant la psyché, ahurie face à son reflet. Il n’y avait plus rien d’elle dans le cuivre poli. Ses longs cheveux avaient été relevés sur le sommet de sa tête, avec plus de sophistication qu’elle n’en avait jamais mis elle-même lorsqu’elle se dégageait la nuque et le front pour aller chasser. Quelques boucles retombaient dans son cou et la chatouillaient, ce qui l’exaspérait. Cela faisait déjà trois fois que Baléria lui disait de cesser de se gratter.


Et ce parfum dont elle lui avait oint les tempes ! Où avait-elle été chercher une fragrance aussi entêtante ? Il devait y avoir toutes les fleurs de Béotie et même de Grèce dans ce flacon-là.


Enfin, la tenture de sa porte se souleva et on pénétra dans sa chambre. C’était les femmes de la maisonnée d’Hippomène, sa mère, ses sœurs, ses cousines, des esclaves venues participer aux derniers rites. Elles étaient aussi fertiles que des lapines, dans cette famille-là. Atalante eut une pensée pour ses petites sœurs jadis exposées par Schœnée. Si son père les avait laissées vivre, elle ne se serait peut-être pas sentie aussi seule en cet instant.


« Tu es magnifique, Atalante, kourè-de-Schœnée », déclara Beroníkè, l’épouse du prince Mégarée, en hochant doucement la tête.


Beronikè l’était, en tout cas. Elle avait le front haut et blanc, les boucles ensoleillées sous le voile incarnat et les lèvres purpurines.

La poudre étalée sur le visage s’accumulait cependant dans quelques rides au coin de la bouche. Quant aux yeux, clairs, ils avaient leur part d’ombre en cet instant et Atalante sentit qu’elle en était la cause.


De l’autre côté du mur parvenaient les échos du festin auquel participaient les hommes.

Cela riait, cela parlait haut et fort, cela déclamait des poèmes et des épopées entre deux longs laïus de l’aède venu animer le banquet.

Des parfums d’agneau rôti, de thym et de romarin, d’huile d’olive venaient d’eux jusqu’aux femmes qui se bousculaient dans la petite chambre d’Atalante. Ils éveillèrent d’un coup la faim de la jeune fille.

Par respect des coutumes, elle n’avait rien mangé depuis la veille.

Son ventre se fit le représentant de tout son corps protestant et grommela bruyamment.


Beronikè et les autres femmes firent mine de n’avoir rien entendu.

Un mariage en Grèce antique : Atalante et Hippomène

« Allons, déclara la mère d’Hippomène en levant une main gracieuse en direction de Baléria. Commençons pour ne pas faire attendre nos hommes lorsqu’il en sera temps. »


Oui, finissons-en, songea la jeune fille.


Elle se laissa couper une boucle de cheveux et alla la déposer au pied de la statue d’Artémis qui occupait l’un des coins de sa chambre. Elle y sacrifia aussi l’une de ses ceintures, comme le voulait l’usage.


« Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de sa maternité ! » déclara Béronikè, immédiatement imitée par les autres femmes autour d’elle.


C’était la première fois que la déesse chasseresse apparaissait à Atalante comme une ennemie.

Que se passait-il ? Pourquoi l’abandonnait-elle à son sort ?

Pourquoi acceptait-elle de la perdre au profit d’Aphrodite ? Ne l’avait-elle pas assez honorée ?


Baléria, Béronikè, toutes les femmes se pressèrent autour d’elle avec des colliers d’or, des bagues d’argent, des bracelets sertis d’ivoire, de nacre, de perle…

Le métal tintinnabulait à ses oreilles à lui en donner le vertige, mêlé dans ses harmoniques aux voix douces et monocordes qui ne cessaient de réciter les prières : « Aphrodite, aide Atalante, kourè-de-Schoéné, à faire naître le désir chez Hippomène. ».


Elle ne s’était jamais sentie vulnérable lorsqu’elle courait ou luttait nue, mais sous ces monceaux d’or et de pierres précieuses, qui alourdissaient chacun de ces gestes, elle avait l’impression d’être une proie. Elle eut presque un recul lorsque sa nourrice s’approcha d’elle avec la ceinture rituelle, celle que l’époux dénouait pendant la nuit de noces. Elle la passa autour de sa taille comme une marionnette.


On la coiffa d’une couronne, on l’aida à enfiler, par-dessus ses sous-vêtements de lin, une robe somptueuse, aux couleurs chamarrées, jaune safran et rouge sang, dont les broderies compliquées avaient dû demander à Baléria des heures et des heures de travail. L’espace d’un instant, hors de cette temporalité effarante, Atalante imagina sa nourrice penchée sur l’ouvrage, piquant le tissu de ses doigts noueux tandis qu’elle vagabondait à des lieux de là, dans les hauteurs boisées de l’Helicon. Cette tâche-là aurait dû être la sienne. Atalante n’y excellait en rien mais, de toute façon, elle n’avait pas envisagé, un seul instant, devoir s’y consacrer.

Son père et Baléria n’avaient visiblement pas été de cet avis.


Encore un petit effort… S’asseoir sur son lit de parthenos, une dernière fois, et caresser de la main les draps soyeux, immaculés par l’homme, maintes et maintes fois lavés depuis l’enfance sans avoir jamais été souillés. Baléria s’agenouilla à ses pieds en grimaçant. Ce n’était plus de son âge… Elle aurait dû faire cela des années plus tôt, lorsque la petite Atalante avait atteint l’âge de l’hymen, à douze ou treize ans. La nourrice la chaussa des blanches nymphides de la jeune épousée, des chaussures malcommodes, trop étroites, aux semelles trop lisses, qui ne laissaient pas au pied le droit de respirer, ni au corps celui de se mouvoir à sa guise.

Avec ceci, point de longues enjambées ni de courses sur les chemins de chèvre de la montagne. Dans une ultime réminiscence, Atalante ressentit l’effort de ses dernières foulées, lorsqu’elle poursuivait le dos d’Hippomène. Ses dernières et inutiles foulées. Elle cligna des yeux lorsqu’un tissu effleura son front. Béronikè venait d’accrocher le voile nuptial à sa couronne.


C’était fini. Elle était prête à être donnée.

Aphrodite, la déesse qui noue la femme à son époux. © 2000 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Mais Atalante acceptera-t-elle de se donner si aisément à Hippomène ? Car notre mariage en Grèce antique n’est pas terminé ! Vous trouverez la suite de ce roman en Grèce antique juste ici. Le roman Atalante est également disponible en version papier chez votre libraire préféré.

Si la mythologie grecque vous plaît, vous aimerez aussi ma nouvelle sur la pythie de Delphes. Le Dit de l’oracle est disponible gratuitement en ebook ici. Bonne lecture !

Sources : Brulé, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

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