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Comprendre l’étrusque : la cippe de Pérouse et la tuile de Capoue

La langue étrusque est toujours un mystère. Actuellement, nous ne la déchiffrons que partiellement.

Il faut dire que nous avons accès à seulement trois textes vraiment « longs » écrits en étrusque. Par long, je veux dire dépassant une centaine de mots. Il s’agit de :

  • la cippe de Pérouse (130 mots)
  • la tuile de Capoue (environ 300 mots lisibles)
  • le livre de lin de Zagreb qui compte 1 200 mots

Dans cet article, je vais vous parler des deux premiers. 🙂

La cippe de Pérouse : une inscription judiciaire

Le support : une borne

La cippe de Pérouse est une inscription de 130 mots. Elle est gravée sur une grande borne en pierre qu’on a retrouvée aux environs de Pérouse, d’où son nom. En étrusque, la borne se dit tular ; par extension, le mot désigne aussi ce type d’inscriptions. En fait, le mot « tular » veut dire « limite ». C’est l’équivalent des termes latins terminus ou fines.

Comme toutes les bornes, la cippe de Pérouse porte le mot « tular », mais ici sous sa variante tularu. Par contre, le texte est beaucoup plus long que d’habitude. Il est gravé sur la face et le petit côté de la borne.

La cippe de Pérouse se trouve au musée archéologique de Pérouse.

cippe de Pérouse
La cippe de Pérouse - Photo extraite de La Civilisation étrusque de Dominique Briquel - Fayard, 1999

Un texte judiciaire

D’habitude, le mot « tular » est suivi de quelques éléments :

  • le nom de famille des personnes qui veulent marquer la limite de leur propriété (exemple : tular Alfil à Castiglion del Lago signifie « limite de la famille Alfil »)
  • ou le génitif du mot spur qui veut dire « cité » quand le terrain borné est public : tular spural à Fiesole par exemple
  • puis des noms propres et des abréviations qui désignent les magistrats ayant procédé au bornage

À Pérouse, le texte est plus long. Il se termine par une formule : ich ca cecha zichuche, qui veut dire « comme cela a été écrit plus haut ». C’est l’équivalent exact de la formule qu’on retrouve à la fin de textes de lois latins, ainsi qu’à la fin des tables de Gubbio (qui détaillent des rites religieux). Ce type de formule indique que le texte a force de loi et qu’il est garanti par l’autorité.

Le contenu du texte

Concrètement, la cippe de Pérouse est un jugement qui délimite les droits de deux familles (les Velthina et les Afuna) sur un terrain. Le nom de ces deux familles revient respectivement dix et cinq fois dans le texte.

Le texte commence ainsi : teurat tanna larezu. Larezu Tanna est sûrement le nom de l’arbitre (« teurat ») choisi pour juger cette affaire.

Ensuite, on a la formule ame vachr lautn velthinas estla afunas, qui veut dire : « ceci est le jugement entre la famille (lauthn) des Velthina et celle des Afuna ».

Le reste est plus difficile à comprendre car on n’a aucun document à caractère juridique semblable auquel on puisse comparer le nôtre. D’après S. Mazzarino (« Sociologia del mondo etrusco e problemi della tarda etruschicità », Historia, 6, 1957), la petite phrase tesns teis rasnes est une allusion à un « droit de la terre étrusque ». Un texte latin tardif (commentaire de Servius à l’Énéide, I, 2) parle d’un ouvrage qui aurait codifié ce droit : le liber juris terrae Etruriae. Mais la proposition de Mazzarino est juste une hypothèse.

La tuile de Capoue : un calendrier religieux

La tuile de Capoue est une espèce de grande tuile qui a été découverte au XIXe siècle à Santa Maria di Capua Vetere (la Capoue antique). Actuellement, elle se trouve au Musée de Berlin.

Elle compte environ 300 mots lisibles. Il y a 62 lignes en tout, mais le tiers inférieur est gravement endommagé.

Des lignes divisent le texte en dix sections. Il y a beaucoup de répétitions ou d’analogies récurrentes, surtout au début de chaque section. Ça aide à mieux comprendre le texte, mais tout n’est pas très clair pour autant. En effet, cette inscription date du Ve siècle av. J.-C. : à l’époque, on ne séparait pas encore régulièrement les termes par des points.

On sait quand même qu’il s’agit d’un calendrier religieux. Il indique des prescriptions rituelles et des offrandes à faire à certaines dates à certaines divinités. On connaît ces divinités : ce sont Lethams et Larum, par exemple.

Ainsi : Lethamsul ci tartiria cim cleva acasri : « Il faut faire (le verbe « acasri » a une forme dite de nécessitatif en -ri) une offrande de trois (« ci ») tartiria et de trois (« ci » avec la particule de liaison -m) cleva au dieu Lethams (« Lethamsul » au génétif). »

On ne sait pas ce que sont les tartiria et les cleva.

En tout cas, ce document semble être la transposition sur un support non périssable de livre sacrés : les Etrusci libri. Ces ouvrages étaient consultés par les spécialistes de la religion étrusque.

Peut-être qu’un jour, on arrivera à déchiffrer entièrement cette écriture, qui sait ? En attendant, j’espère que cet article sur la cippe de Pérouse et la tuile de Capoue vous aura appris des choses. Pour plus de découvertes antiques, rendez-vous deux dimanches par mois dans ma newsletter. À bientôt !

Sources : BRIQUEL, Dominique, La Civilisation Étrusque, Fayard, 1999

Image d’en-tête : la tuile de Capoue – Page numérisée de l’ouvrage Ancient legends of Roman history d’Ettore Pais

Les Étrusques vus par Denys d’Halicarnasse

Si vous voulez en savoir plus sur ce peuple mystérieux, lisez Denys d’Halicarnasse. Les Étrusques, il en a longuement parlé dans le Livre I de ses Antiquités Romaines (chapitres 26 à 30). C’est l’historien antique qui nous apporte le plus d’informations sur ce peuple mal connu.

Voyons cela ensemble. 😉

(Ce court billet est une introduction à une série d’articles que je vais consacrer à la civilisation étrusque.)

Denys d’Halicarnasse et les Étrusques

Denys d’Halicarnasse n’est pas vraiment un contemporain des Étrusques. Il vit à l’époque d’Auguste, vers 60-8 av. J.-C. À la fin du Ier siècle avant notre ère, les Romains finissent d’assimiler les Étrusques, ces derniers achèvent de se fondre dans la civilisation de leurs conquérants.

Denys d’Halicarnasse est un rhéteur grec, ce n’est pas un Romain, ni même un Latin. Il vient à Rome pour exercer son art — c’est là qu’il décide d’écrire un texte afin de présenter à ses compatriotes grecs l’histoire des débuts de Rome que ces derniers connaissent mal. Ce seront les Antiquités Romaines.

Dans ce texte, Denys d’Halicarnasse évoque longuement les Étrusques. C’est dans le Livre I, chapitres 26 à 30. C’est la source littéraire antique la plus importante que nous ayons sur ce peuple. D’ailleurs, les étruscologues modernes décrivent souvent Denys d’Halicarnasse comme le premier étruscologue tout court.

Les Étrusques au début de Rome

Les Étrusques ont toute leur place dans le récit de Denys d’Halicarnasse. En effet, aux origines, Rome n’est rien. Romulus vient tout juste de la fonder : c’est un village. En revanche, les Étrusques sont une puissance de dimension internationale.

(À noter qu’on les appelle les anciens Toscans car ils vivaient surtout sur le territoire de la Toscane actuelle.)

Les Étrusques vont jouer un rôle très important dans le développement de Rome. Au point de vue urbanistique, par exemple : vers la fin du VIIe siècle, les ingénieurs toscans font drainer la zone du forum romain. Jusqu’alors, ce n’était qu’un bourbier marécageux. Cela va devenir le centre politique de l’Urbs, la Ville, puis l’Empire ! Les Étrusques fixent pour longtemps les centres essentiels de la cité :

  • la curie où se réunit le Sénat
  • l’espace du comitium (comices) où se rassemble le peuple
  • la regia (le palais royal, qui devient le logement du grand pontife après l’avènement de la République).

Les Étrusques, un peuple différent des autres

Denys d’Halicarnasse, face aux Étrusques, a conscience d’une spécificité. Ce peuple est différent des Grecs, des Romains et des autres peuples italiques de la péninsule. C’est vrai du point de vue linguistique et du point de vue culturel. D’ailleurs, de nos jours, nous ne comprenons la langue étrusque que de manière très approximative et c’était déjà le cas à l’époque de Denys d’Halicarnasse.

Ce qui amène forcément à la question de son origine. D’où viennent les Étrusques ? Pour Denys d’Halicarnasse, ce sont des indigènes :

« On risque d’être plus proche de la vérité en disant que cette nation n’est pas venue d’ailleurs, mais qu’elle est indigène, puisqu’elle s’avère être très ancienne, et sans la moindre parenté avec quelque autre race, qu’il s’agisse de la langue ou du genre de vie. » (Antiquités Romaines, I, 30, 2)

Aujourd’hui, le débat n’est toujours pas tranché.

J’espère que ce court billet sur Denys d’Halicarnasse et les Étrusques vous a donné envie d’explorer davantage ce peuple dans d’autres articles à venir. Restez en alerte ! 🙂

On se retrouve aussi dans ma newsletter qui vous emmène deux fois par mois dans les antiquités grecque et romaine. À bientôt !

Sources : BRIQUEL, Dominique, La Civilisation Étrusque, Fayard, 1999

Image d’en-tête : Gravure représentant Denys d’Halicarnasse – Codex Ambrosien