La langue étrusque est toujours un mystère. Actuellement, nous ne la déchiffrons que partiellement.
Il faut dire que nous avons accès à seulement trois textes vraiment « longs » écrits en étrusque. Par long, je veux dire dépassant une centaine de mots. Il s’agit de :
- la cippe de Pérouse (130 mots)
- la tuile de Capoue (environ 300 mots lisibles)
- le livre de lin de Zagreb qui compte 1 200 mots
Dans cet article, je vais vous parler des deux premiers. 🙂
La cippe de Pérouse : une inscription judiciaire
Le support : une borne
La cippe de Pérouse est une inscription de 130 mots. Elle est gravée sur une grande borne en pierre qu’on a retrouvée aux environs de Pérouse, d’où son nom. En étrusque, la borne se dit tular ; par extension, le mot désigne aussi ce type d’inscriptions. En fait, le mot « tular » veut dire « limite ». C’est l’équivalent des termes latins terminus ou fines.
Comme toutes les bornes, la cippe de Pérouse porte le mot « tular », mais ici sous sa variante tularu. Par contre, le texte est beaucoup plus long que d’habitude. Il est gravé sur la face et le petit côté de la borne.
La cippe de Pérouse se trouve au musée archéologique de Pérouse.
Un texte judiciaire
D’habitude, le mot « tular » est suivi de quelques éléments :
- le nom de famille des personnes qui veulent marquer la limite de leur propriété (exemple : tular Alfil à Castiglion del Lago signifie « limite de la famille Alfil »)
- ou le génitif du mot spur qui veut dire « cité » quand le terrain borné est public : tular spural à Fiesole par exemple
- puis des noms propres et des abréviations qui désignent les magistrats ayant procédé au bornage
À Pérouse, le texte est plus long. Il se termine par une formule : ich ca cecha zichuche, qui veut dire « comme cela a été écrit plus haut ». C’est l’équivalent exact de la formule qu’on retrouve à la fin de textes de lois latins, ainsi qu’à la fin des tables de Gubbio (qui détaillent des rites religieux). Ce type de formule indique que le texte a force de loi et qu’il est garanti par l’autorité.
Le contenu du texte
Concrètement, la cippe de Pérouse est un jugement qui délimite les droits de deux familles (les Velthina et les Afuna) sur un terrain. Le nom de ces deux familles revient respectivement dix et cinq fois dans le texte.
Le texte commence ainsi : teurat tanna larezu. Larezu Tanna est sûrement le nom de l’arbitre (« teurat ») choisi pour juger cette affaire.
Ensuite, on a la formule ame vachr lautn velthinas estla afunas, qui veut dire : « ceci est le jugement entre la famille (lauthn) des Velthina et celle des Afuna ».
Le reste est plus difficile à comprendre car on n’a aucun document à caractère juridique semblable auquel on puisse comparer le nôtre. D’après S. Mazzarino (« Sociologia del mondo etrusco e problemi della tarda etruschicità », Historia, 6, 1957), la petite phrase tesns teis rasnes est une allusion à un « droit de la terre étrusque ». Un texte latin tardif (commentaire de Servius à l’Énéide, I, 2) parle d’un ouvrage qui aurait codifié ce droit : le liber juris terrae Etruriae. Mais la proposition de Mazzarino est juste une hypothèse.
La tuile de Capoue : un calendrier religieux
La tuile de Capoue est une espèce de grande tuile qui a été découverte au XIXe siècle à Santa Maria di Capua Vetere (la Capoue antique). Actuellement, elle se trouve au Musée de Berlin.
Elle compte environ 300 mots lisibles. Il y a 62 lignes en tout, mais le tiers inférieur est gravement endommagé.
Des lignes divisent le texte en dix sections. Il y a beaucoup de répétitions ou d’analogies récurrentes, surtout au début de chaque section. Ça aide à mieux comprendre le texte, mais tout n’est pas très clair pour autant. En effet, cette inscription date du Ve siècle av. J.-C. : à l’époque, on ne séparait pas encore régulièrement les termes par des points.
On sait quand même qu’il s’agit d’un calendrier religieux. Il indique des prescriptions rituelles et des offrandes à faire à certaines dates à certaines divinités. On connaît ces divinités : ce sont Lethams et Larum, par exemple.
Ainsi : Lethamsul ci tartiria cim cleva acasri : « Il faut faire (le verbe « acasri » a une forme dite de nécessitatif en -ri) une offrande de trois (« ci ») tartiria et de trois (« ci » avec la particule de liaison -m) cleva au dieu Lethams (« Lethamsul » au génétif). »
On ne sait pas ce que sont les tartiria et les cleva.
En tout cas, ce document semble être la transposition sur un support non périssable de livre sacrés : les Etrusci libri. Ces ouvrages étaient consultés par les spécialistes de la religion étrusque.
Peut-être qu’un jour, on arrivera à déchiffrer entièrement cette écriture, qui sait ? En attendant, j’espère que cet article sur la cippe de Pérouse et la tuile de Capoue vous aura appris des choses. Pour plus de découvertes antiques, rendez-vous deux dimanches par mois dans ma newsletter. À bientôt !
Sources : BRIQUEL, Dominique, La Civilisation Étrusque, Fayard, 1999
Image d’en-tête : la tuile de Capoue – Page numérisée de l’ouvrage Ancient legends of Roman history d’Ettore Pais
À PROPOS DE L'AUTEURE
Je suis Marie, passionnée d'antiquité et de mythologie grecque depuis l'enfance. J'ai acquis un gros bagage dans ce domaine grâce à mes lectures, innombrables, sur le sujet : ma bibliothèque compte plusieurs centaines d'ouvrages, sources antiques et essais historiques traitant de nombreux aspects de ces périodes anciennes.
Je suis également diplômée d'histoire ancienne et médiévale (Maîtrise, Paris IV Sorbonne). J'ai notamment travaillé sur l'antiquité tardive, le Bas Empire romain et la romanisation des peuples germaniques.

Je suis l'auteure de plusieurs romans et nouvelles, dont Atalante, qui réinterprètent et revisitent la mythologie grecque et l'antiquité.