Surnaturel et réalisme : de la fantasy naturaliste avec La Faune !

Pas de dragons, pas d’elfes, pas d’orques ? Pas de maître des ténèbres ni d’élu des prophéties ? Pas de magie ?

Et on appelle ça de la fantasy ?

Et si ce genre littéraire admirable se payait le luxe de prendre des chemins de traverse ? Si les personnages décidaient que ce n’était pas à eux de sauver le monde ? Si ce dernier prenait des accents réalistes dans toutes ses dimensions, un peu à l’image de notre monde ordinaire — le romanesque en plus, bien sûr ?

Bienvenue dans La Faune, un roman de fantasy naturaliste qui saupoudre de surnaturel un monde profondément réaliste.

Le naturalisme dans la fantasy : kesako ?

Parfois, qu’il est difficile de ranger un roman dans une case ! D’autant plus que notre époque semble beaucoup aimer ça. Ne serait-ce que dans les littératures de genre. Un mot furieusement d’actualité — tout doit avoir un genre. Dans le domaine qui nous intéresse ici, il est intéressant de remarquer que les littératures de genre s’oppose aux littératures blanches. Or, qu’est-ce que la littérature blanche, sinon celle qui est dans la norme, le standard auquel on compare les autres « genres » pour les définir ? En France, ce n’est pas à l’avantage de ces derniers. Je vous invite à lire ce billet d’humeur de Guilhem Meric paru sur Actualitté.

La fantasy, donc, c’est plutôt des gentils récits manichéens opposant le mal et le bien, avec de la magie et des êtres surnaturels. Je force le trait, bien sûr. Mais il y a incontestablement des topoï qui reviennent souvent :

  • de la magie, présente sous quelque forme que ce soit (prophéties, dons, sorcellerie pure et dure…) ;
  • un héros / une héroïne en quête pour changer l’univers dans lequel il / elle vit (même s’il ou elle agit à son corps défendant).
La Roue du Temps de Robert Jordan : un classique de la fantasy avec de la magie et un élu qui doit triompher des ténèbres (et je l'ai dévoré 🙂 ).

Loin de moi l’idée de critiquer cette fantasy enchanteresse qui m’a ravie depuis l’âge le plus tendre. D’ailleurs, la fantasy parle depuis toujours de la réalité de notre monde, à sa manière :

« La Faërie recèle bien d’autres choses, en dehors des fées et des elfes, mais aussi des nains, sorcières, trolls, géants et dragons : elle recèle les mers, le soleil, la lune, le ciel ainsi que la terre et toutes les choses qui s’y trouvent : arbres et oiseaux, eau et pierres, pain et vin, et nous-mêmes, mortels, lorsque nous sommes gagnés par l’enchantement. » (J. R. R. Tolkien, Du conte de fées)

Mais où classer les récits qui se démarquent de cette fantasy « originelle » et qui ne rentrent pas dans ses canons ? Cette fantasy âpre, qui mord dans le réel et dans laquelle on distingue mal les méchants des gentils (comme dans la vie, soit dit en passant !).


C’est à ce stade que j’ai envie de parler de fantasy naturaliste. Au XIXe siècle, Taine décrivait le naturalisme de son temps, qui était en train de s’élaborer et de se révéler, comme un genre qui ne se préoccupait pas du beau ou de l’idéal, mais se contentait de décrire la réalité, notamment sociale, comme un naturaliste le ferait des espèces de la nature.


Est-il possible de faire de même avec la fantasy ? De plonger dans l’âme des individus au plus près de leurs vérités et de décrypter des réalités sociales et culturelles tout en emportant le lecteur dans un récit fabuleux (étymologiquement, un récit inventé) ?


C’est un défi que j’ai très envie de relever.

De Robert Jordan à Émile Zola, je fais le grand pas. Et si la fantasy pouvait aussi être « naturaliste » ?

La Faune et Valadonne, deux romans naturalistes

 

Mon roman Valadonne est très réaliste. J’avais envie d’y déchiffrer la construction du fanatisme qui se nourrit et créé la haine et la violence en un cercle vicieux destructeur. Le lecteur n’y trouvera pas l’ombre d’un détail surnaturel, même si l’univers est une construction totalement inventée.


Vous trouverez par ici des extraits de Valadonne.


La Faune se place dans un univers tout aussi réaliste. Il s’agit d’ailleurs du même univers, même si l’héroïne voyage dans une autre aire géographique. Toutefois, on y trouve une touche de surnaturel : celle des leith. Il s’agit d’une espèce humaine qui se caractérise par des capacités extra-sensorielles. Rien de flamboyant : l’objectif n’est pas de faire de ces individus des êtres sur-puissants dans le cadre d’une aventure épique, mais plutôt d’interroger les différences entre les personnes et la façon dont les perçoit.

Le surnaturel apporte aussi un élément qui est précieux à mes yeux : celui de l’enchantement esthétique. Il ne modifie pas fondamentalement le récit, mais il lui donne une patine qui a une séduction unique.

Je vous propose de faire l’expérience de cette fantasy, la mienne, en lisant un extrait du roman La Faune. Je crois qu’il y a assez d’amoureux de littérature et d’imaginaire en ce monde pour laisser s’épanouir toutes les fantasy possibles et imaginables, issues de toutes les têtes d’auteurs et autrices qui trempent leur plume dans ce genre. 🙂

Roman Valadonne Marie Tétart
La Faune de Marie Tétart

Un roman de fantasy naturaliste en extrait

 

Le prologue de La Faune est en lecture libre par ici.

« Elle arrive ! Frieda arrive ! Elle est là ! »


Les cris des enfants me parviennent de loin alors que je remonte le sentier. Leur fébrilité est palpable. Les feuilles rousses et dorées des arbres qui bordent la piste en frissonnent. Sous le ciel céruléen qui nous reste du bel été, les parures sont chatoyantes et se déclinent en un camaïeu de teintes chaudes. Bel écrin pour une belle soirée, du moins, je l’espère. L’air est doux et les parfums du soir commencent déjà à monter avec l’humidité. Mes bottes brisent sous leur cuir des brindilles sèches pour s’enfoncer ensuite dans le matelas spongieux des feuilles qui s’amassent sur le chemin. J’en vois une à l’éclatant cramoisi et je la ramasse. Sa forme découpée en trois épis dentelés est parfaite. Je l’accroche à la fibule de cuivre qui retient ma cape en peau de lièvre.


Le sol est traître sous mes pas alors que j’aborde le tournant qui révèle les premiers toits. Ici, beaucoup de passages ont creusé des ornières dans la terre et les feuilles mortes les cachent presque entièrement. Des gouttes d’eau brune jaillissent des flaques dissimulées sous ce lit de nature déchue. Elles maculent mes chausses bouffantes. Je ferai nettoyer les taches à mes admirateurs ! Oui, je l’admets, Niklaus, je suis de belle humeur. Je connais ces maisons, je connais ces gens et les visages amicaux sont quelquefois des caresses même pour les plus farouches ermites.


Vois leurs toits de chaume et leurs murs de torchis, si soigneusement ravalés à chaque belle saison. Admire la façon dont le soleil polit ces surfaces de terre et de feuilles mêlées et illumine le jaune d’or de la paille. Déjà montent à mes narines les effluves bigarrés de l’activité humaine, le cuir, le fumier, le gruau, la viande séchée, l’argile, le métal… oui, même le métal a son odeur à lui, chaude et âcre, lorsque le marteau du forgeron s’abat sur lui pour en faire jaillir l’étincelle. Le bruit m’en parvient d’ailleurs, derrière les trilles joyeux des enfants qui accourent sur le chemin. Là, je les aperçois maintenant ; qu’ils ont grandi ! Niklaus, regarde, le plus vieux d’entre eux a du poil sur les joues !


Tu ris tout bas et je souris largement. Un peu de vie en société, mon frère. Nous l’avons bien mérité après ces mois de vadrouille chez les bergers des hauteurs. Ce fut plaisant, mais il était temps de goûter à autre chose.


« Une histoire, Frieda ! Une chanson ! »


Ils crient autour de moi, sautillant, jubilant, et leur fébrilité me parcourt comme une brise vivifiante. Les feuilles volent sous leurs pas et mes chausses et cape blanches se constellent de taches supplémentaires.


« Petites fripouilles ! Et que vous chanterai-je pour accompagner vos jacasseries ? Les cinq Garçons-Princes ? La Montagne qui coula dans la mer ?


— Moi, je veux Le Hussard de terre ! » crie Briag, le plus casse-cou des garçons. Il a encore cette cicatrice au front qu’il s’est faite un jour en escaladant un grand pin pour admirer les étoiles. « Le Hussard de terre, c’est la mieux !


— Non ! proteste Sara, une adorable rouquine aux longues tresses qui battent ses flancs. Chante La Ballade de Freya et d’Olek s’il te plaît !


— Tu nous embêtes avec tes chansons d’amour ! Le Hussard de terre, ça c’est la meilleure des chansons du monde !


— Pourquoi que ce serait toi qui choisis toujours ? réplique Jordi, huit ans et aussi noir de cheveux qu’est blond Briag. Y en a jamais que pour les hussards avec toi ! »


L’Épopée de Katachinsk.


Je souris à ton heureuse idée, Niklaus.

Oyez conter l’histoire si belle
Du vagabond Erick héros
Petit homme au seuil de Katachinsk
À son issue parvenu si haut…

Les enfants se mettent à sauter de joie. Ils m’accompagnent sur le sentier qui descend désormais à angle raide et nos voix joyeuses montent vers l’azur alors que nous dévalons la pente.

Je les tiens, Niklaus.


Dans la tiédeur ombrée de la grande maison, ils sont des dizaines, suspendus à mes lèvres. Toute la communauté s’est réunie dans la plus grande maison. Leurs yeux étincellent à la lueur du foyer qui brûle derrière moi. La chaleur des flammes me caresse le dos et, je le sais, allume des reflets dans ma chevelure blonde. Je l’ai détachée et elle coule en flots sur ma tunique blanche. Cela attire l’attention de certains de mes auditeurs les plus virils… moins, pourtant, que le suc déversé par mes lèvres.


« Un pinson, tout en haut du grand chêne. » Je pince trois cordes de ma lyre. L’oiseau chante. « Et il le regardait, émerveillé par cet éclat de printemps au cœur de l’hiver… »


Assis en tailleur, en rond, juste à mes pieds, les enfants me contemplent avec bonheur. La bouche de la jolie Karina bouge en silence et je devine ses mots. Vois l’oiseau, songe-t-elle, si fort que je peux l’entendre. Mes mains s’envolent dans l’éclat orange des flammes et l’ombre d’une paire d’ailes apparaît sur le mur en torchis du fond. Un grand « aaaahhh » extasié couvre un instant le crépitement du feu.


« Suis-moi ! pépia l’oiseau. Prodige incroyable ! Il parlait donc ! Suis-moi, cours dans les broussailles… »


Niklaus, je savoure cet instant. Les doigts sur les cordes de notre lyre, la bouche pleine de nos histoires, je jouis de susciter ainsi la surprise, la peur, l’émerveillement.

Ma voix concurrence le crépitement rassurant du feu et, derrière les murs, le chant entêtant du vent. Quatre murs et un toit, un ventre plein par la grâce de mes hôtes, la chaleur d’un feu et, tout autour de moi, un chapelet de visages amicaux : rien ne vaut cela, Niklaus. C’est toi qui me l’as appris. Ils le savent, les anciens, les aïeux, les défunts. La Résonance les attire et leurs silhouettes éthérées apparaissent quelquefois fugacement derrière les épaules de chair et de sang de leur descendance. L’espace de quelques secondes, je leur rends la conscience de ce qu’est une vie.


Les notes cristallines de ma lyre chantent une conclusion à l’histoire qui s’achève. J’étends ma jambe droite ankylosée tout en laissant courir mes doigts sur les cordes. La fatigue pèse sur mes épaules, mais je souris quand j’entends le murmure habituel, tellement cher à mon cœur, repris ici et là parmi l’assistance.


« Encore une… »


Diling. Ma lyre change de registre.

Jusqu’alors grave et gracieuse, elle se fait plus légère, elle se fait impertinente.


« Si vous n’en avez point assez entendu, écoutez l’histoire étrange du chaudron sorcier qui échut un jour à un couple de paysans envieux. Il ne fait pas bon en vouloir trop lorsque l’ordinaire suffit à votre bien-être, mes amis… »


Les visages me suivent tandis que je déroule l’histoire. Ces humbles paysans, rudes à la tâche et méfiants des puissants, froncent les sourcils à l’évocation de l’avarice, ils désapprouvent, ils s’inquiètent, puis, lorsqu’à l’issue de ce conte échevelé mille grands-pères jaillissent du chaudron magique, ils éclatent de rire. Mon sourire radieux croise celui d’un inconnu. Je ne l’ai jamais rencontré dans cette communauté paisible. Il a des yeux clairs qui étincellent dans la pénombre et l’aura qui émane de lui me plaît. Elle est chaleureuse, lumineuse, généreuse. Il rit à l’unisson des autres, puis ses sourcils s’arquent de surprise quand il remarque mon intérêt.


« Il est temps d’en finir avec ces sornettes, braves gens. Je vous rends vos oreilles, petites ou grandes, poilues, glabres, rouges ou toutes roses ; le reste ne me regarde plus, ne vous trompez pas en les récupérant ! »


Je reçois comme des fleurs leurs remerciements et leurs vœux de bonne nuit tandis qu’ils s’égayent autour de moi. Lothar, un potier que j’ai connu jadis, avant ses épousailles, vient m’offrir un gobelet délicatement sculpté et peint d’un bleu de cobalt qui n’est pas sans rappeler la couleur de mes yeux. Je le remercie, mais déjà il s’esquive pour rejoindre sa douce qui l’attend à la porte en se rongeant les ongles. Elle est aussi blonde que moi, et jolie, n’est-ce pas, Niklaus ? mais elle cache ses boucles sous un fichu informe.

Songeuse, je range le joli verre vernissé dans ma gibecière, au milieu de mes vêtements de rechange afin de le protéger des coups.


« Tes histoires enchantent toujours autant les miens, Frieda. »


La silhouette décharnée, toute en longueur du doyen Dolf se dresse devant moi. Son visage émacié est sévère et je le sais moins facile à émerveiller que ses ouailles, mais ce qui distrait sa communauté lui inspire le respect. Sous la chevelure d’argent et de neige, les grands yeux bleus surveillent les allers et venues des siens tandis qu’ils déploient leurs paillasses autour du feu. Ils ont la même acuité que lorsqu’il veille sur ses brebis, dans les pâturages.


« Bois, mange, dors à ta convenance, Frieda, pour prix du plaisir que nous avons pris ce soir à t’écouter. Tu es chez toi parmi nous.


— Merci, Dolf. Le gruau de tout à l’heure m’a bien rassasiée. Ton accueil est toujours aussi digne d’éloges. »


Le doyen hoche la tête d’un air entendu. Ces paroles sont des rituels précieux.


« Toujours en route, hein ?


— Toujours, mon ami, et la marche aujourd’hui a été bien longue. »


Assis sur un banc non loin de moi, le dos réchauffé par les flammes du foyer, le vieux Claus toussote. Il n’a pas atteint l’âge de Dolf, mais il porte moins bien les années que lui. Son visage empâté est couperosé et il s’appuie sur une canne pour soulager son dos usé. Je l’ai toujours soupçonné d’abuser de la boisson locale, que l’on produit avec du blé fermenté.


« La dernière marche, c’est celle qui mène à la terre des Borovans », déclare-t-il à cet instant.


Borovan…


Je m’approche de Claus et, sans façon, je pioche dans la coupe placée sur le banc, près de lui. Elle est pleine de fruits secs. Je croque un pruneau avec gourmandise.


« Que sais-tu de Borovan, l’ami ? »


Il lève vers moi un regard acéré.


« Loin à l’est, après Zelenski, après Toltse, la mer de glace. La terre qu’ils finissent tous par rejoindre, ceux de ton espèce.


— Mon espèce ?


— Ne sois pas grossier, Claus, vieille barrique avinée ! » le prévient Dolf.


Les épaules de l’autre se mettent à tressauter. Il rit, et de bon cœur. Je ne peux résister aux élans de joie et mes lèvres s’étirent.


« Je ne parle pas de ses braies d’hommes, de ses cheveux détachés et de ses coucheries, rétorque Claus. Les conteurs ont le droit à tous les vices, même ceux de la féminité dépravée. Nenni… Je parle de la liberté. »

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