Archives de catégorie : Extraits de romans

La Loi Femelle : au cœur d’une société matriarcale

Bonjour à vous, chère lectrice ou cher lecteur.

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un roman auquel je viens de poser les derniers mots. Il s’agit de La Loi Femelle. Si vous avez déjà lu Valadonne, vous allez en apprendre beaucoup sur le peuple de mon héroïne Aniélis et vous comprendrez mieux d’où lui vient cette volonté farouche de résister à l’oppression d’une société qui exclut les femmes. En effet, La Loi Femelle est un roman sur une société matriarcale, celle du peuple Val-Adon.

 

À l’origine de la société matriarcale val-adon

 

À l’origine de ce projet, j’ai été très inspirée par le roman d’Élisabeth Vonarburg, Chronique du Pays des Mères. Je trouvais la thématique fort inspirante : comment pouvait imaginer l’organisation d’une société purement matriarcale ?

Il y a débat autour de la définition de matriarcat. On définit parfois ce mot par le « pouvoir des femmes », alors que, dans la réalité des quelques sociétés « matriarcales » qui ont pu exister et qui existent encore, on voit qu’il s’agit plutôt de sociétés organisées « à partir des femmes ». En effet, la filiation est construite à partir des mères. Ce sont elles qui donnent le nom et la propriété. On parle alors de sociétés matrilinéaires. D’autre part, ces sociétés sont souvent construites géographiquement autour des femmes : on vit dans le foyer de sa mère. Ce sont donc des sociétés matrilocales. Les exemples montrent que, en dépit de ces particularités, les hommes n’y sont pas exclus des instances de pouvoir et de décision. Pour plus de précisions, je vous suggère cet article sur les sociétés matriarcales qui intègre une interview de l’anthropologue Heide Goettner-Abendroth.

Dans les faits, je ne sais pas si a existé un jour une société purement matriarcale dans le sens où ce mot aurait le sens inversé du mot « patriarcal ». C’est à dire une société qui donnerait le pouvoir aux femmes en excluant les hommes. Les Amazones ne tuaient pas leurs fils tout juste nés. Elles ne vivaient pas dans l’entre-soi et le mépris des hommes. Elles étaient des guerrières redoutables, qui savaient manier l’arc et monter à cheval comme leurs homologues masculins. Leur société a tout l’air d’avoir été très égalitaire sur ce point.

C’est sur ce terreau que j’ai imaginé ma société matriarcale val-adon : matrilinéaire, matrilocale, mais en sus un peu plus excluante que les sociétés historiques connues puisque c’est un conseil de femmes qui prend les décisions. Cette perspective m’a permis d’aborder les rapports de genre avec beaucoup de liberté et de curiosité, en essayant d’opérer un inversement de regards par rapport à nos sociétés actuelles qui ont des fondations patriarcales fortes.

Tout ceci n’a aucunement prétention à une quelconque valeur scientifique. 😉

Chronique du Pays des Mères, un roman qui présente une société matriarcale
Chronique du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg (et, juste derrière, ma Valadonne ! ).

 

Je vous propose maintenant de découvrir un extrait de ce roman sur la société matriarcale val-adon !

 

Un extrait de La Loi Femelle

 

Je suis Laurana, fille de Mila, fille de la bantal Hansie du clan val-adon Aman-Pô. Je suis née à la fin du printemps de l’an mil cent vingt neuf, à Ausser, la communauté bâtie la plus importante de notre clan.
Je suis la première née de ma mère, laquelle était l’enfant unique de ma grand-mère Hansie. À l’époque, cette filiation directe faisait de moi l’héritière de la lignée, la bantal en puissance de notre famille. J’ai été élevée en ce sens, pourrait-on dire, quoique, en réalité, les Val-Adon ne fissent pas de vraie distinction dans l’éducation de leurs enfants. J’appris à lire les runes, j’appris à filer la laine, j’appris à manier l’arc et à mener les ânes sur nos routes de montagne. J’assistai à l’occasion aux réunions des bantals. Notre lignée n’était pas la plus importante du clan, notre voix ne dominait pas lors des décisions, mais ma grand-mère remplissait ses devoirs avec un sérieux et une discrétion qui ont fait sa réputation presque jusqu’à sa mort.

Je suis née assez tard du ventre de ma mère. Elle avait trente ans lorsque je vis le jour. Sa jeunesse avait été tumultueuse et fort occupée à rallier dans son lit tout ce que le clan comptait d’hommes remarquables, que ce fusse par la carrure, par le charme ou par l’esprit. Tardivement, elle se décida à prendre un compagnon et à enfanter. Son choix se porta sur un bûcheron effacé, très différent de tous les hommes qui l’avaient précédé. Il avait cependant ceci de particulier : il savait conter et toutes les familles se l’arrachaient pour les veillées. Les mots dans sa bouche prenaient une saveur toute particulière dès lors qu’ils parlaient d’héroïnes et de héros, d’animaux fantastiques, d’époques révolues recouvertes par la poussière des siècles. Transparent le jour, Marzel se transformait à la nuit tombante en un barde valwar comme les temps anciens en avaient produits. Sans doute est-ce de lui qu’est né mon amour de notre passé.

Marzel est mon géniteur. Je parlerai beaucoup de lui, et peut-être vous vous en étonnerez, car vous connaissez le fonctionnement des clans val-adon C’est qu’il a été plus que cela pour moi. Un père, comme on le dit ici et ailleurs. Comme un oncle l’est pour ses neveux issus de ses sœurs.

Notre maisonnée ne comptait pas d’hommes sous son toit. Je me souviens vaguement d’un vieil esclave qui mourut dans ma prime jeunesse et qui avait été le compagnon de mon arrière-grand-mère mais, pendant des années, il n’y en eut pas d’autre. Ma grand-mère avait été fille unique. Dans sa jeunesse, elle s’était éprise du géniteur de ma mère, mais celui-ci ne lui avait donné qu’un enfant avant de disparaître dans des circonstances que je ne connaissais pas. Elle n’en aima jamais d’autre et vécut le reste de sa vie dans l’abstinence. Ce fut probablement le seul reproche que le clan lui fit jamais.

Je n’avais donc ni grand-oncle, ni oncle auprès de moi. Comme ma mère, après moi, n’enfanta à son tour que des filles, la maisonnée resta pendant des années exclusivement féminine. C’est sans doute pourquoi Marzel tint une place si importante dans mon cœur. Je passais beaucoup de temps auprès de lui.

 

Un roman sur une société matriarcale

 

Malheureusement, ma mère l’éconduit assez rapidement. Je n’ai gardé aucun souvenir de leur compagnonnage, j’étais trop petite lorsqu’elle le remplaça par un autre amant beaucoup plus jeune qu’elle. Meinrad, c’était son nom, lui fit deux filles, mes petites sœurs Bélina et Prescilla. Je me souviens un peu de lui. De là où je me tenais, je le voyais très grand, bien plus que ma mère et ma grand-mère. Lorsque sa patrouille était de retour après plusieurs jours d’absence, il soupait dans la maison de sa lignée, puis il venait égayer notre veillée. Contrairement à d’autres maisonnées où s’assemblaient des dizaines de personnes, nous n’étions que trois, Muoma-Ban, Muoma et moi. Meinrad mettait de la joie dans notre foyer, il allumait des étincelles dans les yeux de ma mère et il avait toujours un mot gentil et une caresse affectueuse pour moi. Je l’aimais beaucoup et je lui fus reconnaissante pour les sœurs qu’il me donna.

Sa mort fut un déchirement pour nous. Il arrivait cependant que les échauffourées entre clans fussent violentes et ce fut le cas en cette occasion. Ma mère en pleura pendant des semaines. Elle souffrit beaucoup de ne pouvoir afficher son deuil ouvertement. C’était là la prérogative de la famille de Meinrad.

Oui, décidément, je naquis dans une maisonnée bien particulière au regard du peuple val-adon.

Après la mort de Meinrad, ma mère resta seule plus longtemps qu’elle ne l’avait jamais été. Enfin, presque. Marzel parvint à se faire une place dans son lit, à l’occasion. Jusqu’à sa mort, il fut très amoureux d’elle. Cependant, je dois bien reconnaître que l’alcôve de ma mère, dans notre chambre, bruissait de bien moins de rires et de gémissements que lorsque Meinrad l’occupait avec Muoma.

Moi, je grandissais. Comme je trouvais les histoires des adultes tristes et compliquées, je résolus de me les épargner. J’avais huit ans et mes préoccupations étaient de la plus haute importance. Marzel m’avait parlé depuis longtemps déjà de Ruvona, la Grande Aïeule. Il n’est pas certain qu’il eut été le premier à me conter son histoire, car cette figure importante du passé val-adon fait l’objet d’une vénération toute particulière chez nous. Cependant, ce sont les mots de Marzel qui me la firent aimer.

« Dans un creux de l’ombre, éclairé par un rayon d’aube, Ruvona apparaît. Elle lève la main. Entre ses doigts, il y a trois runes. « Là où il y a les ténèbres, j’apporte la lumière. Là où il y a la guerre, j’apporte la paix. Là où il y a l’injustice, j’apporte l’égalité. » Et ainsi fit-elle, la première Bantal. Ainsi fit notre Aïeule à tous. »

Personne ne contait Ruvona mieux que Marzel.

Il y avait malgré tout trop de mystère autour de la Grande Aïeule. Si d’autres s’en contentaient, ce n’était pas mon cas. Je voulais en savoir davantage. Il existait des ruines sur notre territoire, et certainement y en avait-il aussi sur celui des autres clans. Ils étaient les témoignages du passé val-adon. Ne pouvait-on y retrouver la trace de notre première Bantal ? Je rêvais d’être celle qui pourrait justifier la légende par de la pierre que l’on pourrait toucher du doigt. Pourquoi cela, je n’en sais toujours rien du tout car, enfin, personne ne me le demandait, ni se s’en souciait.

 

J’espère que cette lecture vous aura plu et vous aura donné envie d’en savoir plus sur mes Val-Adon ! Dans l’attente de ce roman sur une société matriarcale pas comme les autres, je vous propose de découvrir leur enfant terrible, Aniélis, petite-nièce de Laurana, ardente défenseuse de leur cause dans Valadonne !

 

Crédits image : Andy_Bay

Le Dit de l’oracle – Une nouvelle dans la mythologie grecque

Bienvenue sur mon blog, cher lecteur et chère lectrice. J’espère que vous avez aimé la dernière balade (ballade ?) que je vous ai proposée au cœur de la Carthage romaine, auprès du héros de l’arène, le bestiaire Léo. 😉

Aujourd’hui, remontons encore les siècles, vers une époque reculée qui oscille entre légendes et réalité. Les temps mythologiques… Un cadre : la Delphes antique. Un personnage : la Pythie.

Je vous propose de découvrir deux extraits de ma nouvelle Le Dit de l’oracle. Bien sûr, ici aussi, fantastique et mythologie grecque vont faire bon ménage, comme vous pourrez le constater !

La Grèce antique, le cadre idéal pour un récit de fantastique

Toutes les mythologies se prêtent admirablement à la réalisation de récits fantastiques pleins de fureur et d’extase. La matière grecque est particulièrement abondante et bien connue.

La première fois que je l’ai abordée, c’était dans la nouvelle que je vous propose de découvrir aujourd’hui : Le Dit de l’oracle. J’y explore le personnage de la pythie de Delphes.

La pythie n’appartient pas au mythe. Elle a vraiment existé. Elle était l’oracle du sanctuaire dédié à Apollon dans la ville grecque de Delphes. Elle fut encore consultée à la grande époque classique des VIème et Vème siècles.

 

le dit de l'oracle marie tétart
Couverture de la nouvelle Le Dit de l’oracle d’après la peinture de John Collier, Priestess of Delphi, 1891

 

Ses oracles étaient semble-t-il incompréhensibles. Il fallait toute la science religieuse des exégètes pour en tirer une interprétation cohérente et utile à ceux qui venaient lui demander conseil.

Pour mon Dit, j’ai joué avec la réalité et repris un vieux poncif : celui d’une transe de la pythie, due à des exhalaisons sulfureuses issues d’une faille dans le mont Parnasse sur lequel se situait le sanctuaire. En réalité, la pythonisse était possédée par le dieu grâce à une observance stricte de rituels, sans aucun artifice d’aucune sorte.

Pour me faire pardonner cette entorse à la réalité, j’invoque ici le poète latin Lucain, qui fut le premier à imaginer les délires mystiques de l’oracle aux prises avec l’esprit d’un dieu furieux. Je n’ai fait que le suivre et renchérir, tout comme beaucoup d’autres artistes depuis 2 000 ans !

Je me suis aussi amusée à d’autres fantaisies que Plutarque et les autres Anciens auraient sans doute reniées, histoire de marier plus intimement encore fantastique et mythologie grecque… Mais cela, vous le découvrirez si vous lisez la nouvelle en entier !

Je vous laisse en compagnie de Loreena McKennit sur une musique qui évoque de lointains voyages. Le premier extrait donne les prémices de la tragédie…

 

Comment une épouse délaissée devint la voix qui parlait aux hommes…

 

« Strepsiade tenait le message entre ses mains. Cette vision prophétique de l’avenir de sa cité lui brûlait les doigts. Au souvenir de la Pythie, il frissonnait encore, comme si la voix monocorde de l’oracle courait elle-même le long de son échine. Les paroles avaient beau être pour lui dénuées de sens, l’épouvante régnait entre ces mots. La chute finalement était heureuse et il pouvait s’en réjouir, mais il n’oublierait jamais la terreur qui l’avait habité durant cette consultation.

Jadis, jamais Callirhoé n’aurait pu lui insuffler émotion si forte. Son épouse, alors, était une autre femme. Toute parée de vertus et de discrétion, les seuls attributs souhaités pour celles de son sexe, elle ne lui inspirait qu’indifférence. Presque quinze années de mariage et il n’avait jamais consommé cette union forcée. La virilité n’était pas en cause. Entre deux batailles, sa couche était toujours bien garnie d’éphèbes, parmi les plus bels adolescents laissés à sa charge par les lignées aristocratiques de la cité pour qu’il en fasse de bons guerriers.

Mais sa femme et les femmes en général l’avaient toujours laissé froid.

Un jour, il n’avait plus supporté la vue de cette créature docile et vertueuse. Elle était incapable de l’exciter et, conséquemment, elle était inapte à lui donner un fils. Cette union, imposée par un oracle de la Pythie dans leur plus tendre enfance, n’était qu’une vaste supercherie. Après tout, s’il ne pouvait engendrer un fils de son sang, il avait le choix d’en adopter un. Il n’aurait plus à ménager la pudeur de son épouse lorsqu’il ramenait des amants en sa demeure.

Il répudia Callirhoé, prétextant de sa stérilité supposée pour rompre leurs liens, et ce, malgré les adjurations de sa mère qui lui rappela la fameuse vision oraculaire. Les deux plus vieilles lignées du territoire delphique, ennemies depuis des lustres, devaient s’entremêler pour empêcher la renaissance des déchirures. Une cité renommée naîtrait de cette réconciliation.

« Qu’importe la vision de cette vieille carne ! » hurla-t-il à sa mère qui osait lui en remontrer, à lui, un homme fait de trente ans passés. « Cela fait quatorze ans, elle est née, cette cité ! Que la déesse s’estime satisfaite !
— N’insulte pas la déesse ! chuchota la malheureuse femme, blanche de terreur.
— Insultée ? » Hors de lui, Strepsiade leva les yeux vers le ciel. « Thémis, entends-moi ! Regarde bien ton oracle ; regarde ce que j’en fais ! »

Et, d’un geste furieux, il se saisit d’un vase fin en céramique et le projeta contre un mur. L’objet explosa en mille morceaux.

Le bruit lui résonnait encore quelquefois à l’oreille, en ses heures les plus sombres, comme l’annonce d’un châtiment terrible.

Somme toute, il avait bien agi. Il suffisait de cette preuve : son épouse divorcée avait été choisie comme Pythie à la mort de l’ancien oracle. Celle-ci avait vu en vision la femme qui devait lui succéder. Sa stérilité n’était pas un présage funeste, mais au contraire un signe : la déesse voulait réserver cette femme à une fonction plus importante que celle de donner des fils à la cité.

Désormais, Callirhoé lui expliquait, à lui et aux autres dirigeants de Delphes, comment il leur fallait gouverner. ».

 

Consultation de l’oracle de Delphes. Céramique à figures rouges, vers 440-430 av. J.-C., par le peintre Kodros.

 

Quand fantastique et mythologie grecque se rencontrent…

 

Voilà comment Callirhoé est devenue pythonisse de Delphes… Et la voici maintenant alors qu’elle subit la possession divine et rend son oracle dans le téménos, l’enceinte sacrée du sanctuaire. On passe ici dans le point de vue d’un autre personnage, Trygée, frère d’armes de Strepsiade, venu avec lui demander conseil à la pythie.

« Elle était assise sur un haut trépied, au-dessus d’une fissure qui lacérait le sol. Sa longue tunique de lin laissait nue l’une de ses épaules. L’éclat jaune déversé par l’accroc dans la pierre, en même temps qu’une brume aux relents méphitiques, salissaient le blanc du tissu. Par-dessus, un voile écarlate recouvrait les cheveux de la femme et laissait son visage dans l’ombre. Elle avait la tête penchée et ne bougeait pas ; ses pieds nus reposaient sur l’un des barreaux de son inconfortable siège. Depuis combien d’heures était-elle assise là, à prédire à ses innombrables visiteurs joies et misères, morts et mariages, fortunes et infortunes ?

L’un des prêtres s’avança vers elle et lui présenta un verre de l’eau sacrée, issue des sources cachées dans les sombres grottes du Parnasse. Elle l’avala lentement. Trygée, la boule au ventre, put distinguer enfin le profil délicat, que les années épuraient sans relâche jusqu’à le rendre fantomatique. Indifférente à ses spectateurs, la Pythie se mit à mâcher des feuilles de laurier. Une gerbe d’eau fut jetée dans la fissure ; l’exhalaison fétide s’intensifia et le nuage jaune qui nichait dans le réduit se concentra autour de la femme comme pour l’habiller d’une chape. Autour de Trygée, certains portèrent leurs mains à leur nez et à leur bouche. Pas Strepsiade, constata-t-il, pas son frère d’armes, naturellement.

« Comment la guerre avec Orchomène peut-elle être évitée ? »

La question avait résonné sous le haut plafond creusé dans la roche. La Pythie vacillait sur son siège à l’équilibre précaire ; il aurait suffi d’un souffle pour qu’elle tombât dans le trou. Mais cette apparente faiblesse se mua en mouvements de balancier réguliers, ponctués chacun par la tête qui allait et venait d’avant en arrière, mollement, dolemment. Les paupières s’étaient fermées sur ses prunelles que Trygée savait brunes et qu’il aurait tant voulu revoir.

Et puis la voix monocorde s’éleva et emplit l’espace.

« Le chemin est atroce, mais il faut l’accepter. La cité est rebelle, il faut un élu. Celui de la guerre peut l’être pour la paix. Qu’il en soit ainsi, dira-t-il. Mais il ne verra pas de ses yeux d’acier rayonner le soleil sur les murs blancs libérés de l’angoisse. De sombres parois les fermeront… Aaaahhhh ! »

Le hurlement brisa net l’instant. D’une litanie pleine de langueur, la Pythie passa à une hystérie épouvantée. Sous les yeux affolés des consultants, elle se mit à crier des mots incompréhensibles, en une langue inconnue pleine de sifflements perçants et d’éructations rauques. À voir la stupeur des prêtres, la scène n’avait rien d’ordinaire. Des années de guerre en tant que chef d’armée avaient façonné à Trygée un sang-froid peu commun, mais il sentit comme une main de fer serrée autour de sa gorge. C’était la femme aimée depuis toujours qui vomissait depuis le contrebas cet innommable galimatias, ce langage des Enfers dont la moindre syllabe faisait se dresser les cheveux sur la tête. Elle s’accrochait maintenant des deux mains à son siège, en se balançant à un rythme de plus en plus rapide et de plus en plus saccadé, le visage levé très haut et les yeux exorbités, grands ouverts sur l’ailleurs. L’odeur de soufre s’était intensifiée et empuantissait tout.

« Le guerrier va ouvrir les portes du temple », continua-t-elle, d’une voix soudain plus mesurée — mais son visage restait violemment contracté. « Quelle extase. La satiété, pour la mère et l’enfant. La cité sera plus belle. Remercier la main qui va se sacrifier. La Main. La Déesse a répondu. Cette guerre n’aura pas lieu. Cette guerre n’aura pas lieu. »

Soudain, le silence. La Pythie s’affaissa. Un prêtre se rua vers elle pour la recueillir dans ses bras.

Trygée, abasourdi, la regarda tandis qu’on l’emmenait dans les profondeurs de la grotte.

Pour la première fois depuis longtemps, sa main absente le démangeait furieusement. »

 

Oreste à Delphes face à la pythie. Cratère à figures rouges, vers 330 av. J.-C.

 

J’espère que cette incursion dans la Grèce des origines vous a plu ! J’ai remarqué de mon côté qu’il existait de nombreux amateurs de littérature mariant fantastique et mythologie grecque. J’y ai pris goût aussi et quelques idées me sont venues autour des personnages mythiques d’Atalante, de Sisyphe, de Pandore et de Prométhée… À suivre !

Si vous souhaitez connaître le destin de ma Callirhoé, je vous invite à lire le pitch du Dit de l’oracle !

Crédits images : Christian Hardi

Aniélis, l’héroïne marquée par le feu

Bonjour à tous et bienvenue sur mon blog pour ce premier article. 🙂

Mon propos est et restera ici de vous proposer de la lecture en ligne. Chaque semaine, donc, je posterai un extrait de roman ou une nouvelle complète. De temps en temps, je vous parlerai aussi un peu de mon actualité (sorties de romans et, si 2021 nous est favorable, séances de dédicaces en librairies et en salons et festivals).

(Au passage, je crédite WP Marmite, un super site bourré d’infos utiles et qui m’a bien aidée jusqu’à cette étape dans la création de ce site.)

Allez, revenons un peu à nos moutons ! J’ai choisi de commencer cette salve d’articles avec trois petits extraits de mon roman de fantasy, Valadonne, sorti en décembre 2020. J’espère que vous aimerez cette première incursion dans mon monde d’Angathaï et mon héroïne, Aniélis, « l’amie du feu »

Incipit : tout commence dans les flammes

Petit extrait du prologue : l’héroïne, Aniélis, a dix ans. Sa communauté est attaquée par des ennemis et elle est prisonnière de sa maison qui flambe…

« Suivez-moi ! Suivez-moi, restez près de moi ! » cria-t-elle.
Les petits toussaient à s’en arracher les poumons. Elle emporta Carl, le plus jeune d’entre eux, dans ses bras. Il enfouit son visage dans sa robe, mais il était lourd et Aniélis ne put libérer une main pour saisir les doigts de sa petite sœur. Lya s’accrocha à sa jupe en sanglotant.
Dans la pièce à côté, c’était l’enfer. Cherchant de l’air, la petite fille inhala une fumée brûlante. Elle avança en toussant, chancelante sous le poids de l’enfant. La tête lui tournait. Dans ce décor familier, arpenté depuis toujours, plus rien n’était à sa place. Un mur de flammes se dressait sur sa gauche, à la place de la longue table rectangulaire et de ses dix chaises massives et des étagères à vaisselle qui couraient sur la longueur de la salle. De là, un arc de feu surplombait la pièce jusqu’aux fenêtres en face, enguirlandé autour d’une poutre transversale, et commençait à s’emparer des tentures de laine, des rideaux, des coussins bariolés qui tapissaient les fauteuils.
Là gisait la bantal, avachie dans son siège préféré, près du coffre dont elle sortait à l’occasion vieux bijoux et parures. Elle était prostrée, la tête pendante sur le torse, et ses longs cheveux blancs dénoués glissaient jusque sur le sol. Une fleur rouge s’épanouissait sur sa poitrine.
« Bantal ! » cria Lya, pleine d’espérance, en se précipitant.
Une corde retenait une lampe de céramique au-dessus de la vieille femme. Rongée par le feu, elle céda à cet instant. L’objet rempli d’huile enflammée tomba et se fracassa sur la fillette. Un cri affreux résonna dans la pièce.
Aniélis posa Carl hurlant au sol. Elle arracha une tenture intacte et attrapa Lya au vol, alors que celle-ci, divaguant dans la pièce comme un brasier fou, hurlait un son inhumain. Un bras émergea du tissu et l’attrapa au cou en tremblant violemment. Aniélis serra les dents. Des larmes lui vinrent aux yeux lorsque la manche ardente de sa petite sœur toucha sa joue. Elle souleva le petit corps et, trébuchant, se retourna. Le rideau isolant l’entrée de la maison venait de s’enflammer.
À bout de force, à bout de souffle, Aniélis tomba à genoux. Les petits se serrèrent autour d’elle et la regardèrent, terrorisés, attendant, attendant simplement qu’elle fasse, mais qu’elle fasse quoi ?
« Pardon, hoqueta-t-elle en serrant plus fort contre elle sa petite sœur. Pardon, pardon, pardon… »
Un épouvantable bruit de craquement résonna, jusqu’à concurrencer, presque, les mugissements du feu. Aniélis avança son bras libre pour enlacer les enfants.
« Bantals, je rejoins la mort », commença-t-elle, la respiration sifflante. Les garçons se serrèrent contre elle en sanglotant, mais Sibille joignit sa voix suraiguë à la sienne. « Je me tiens devant vous, droite et fière. Me voici… »

2ème extrait de roman : la tentation du feu

Des années plus tard, Aniélis n’a pas oublié ce jour infernal. Il l’a marquée à jamais.

Aniélis recula d’un pas, haletante, et elle passa les bras autour de son torse pour apaiser ses frissons. Cela avait-il le moindre sens ? La flamme crachotante du flambeau éclairait son œuvre de son halo. Insignifiante. Dérisoire… Toutes les rayures du monde ne pouvaient pas compenser la maison en feu d’Ausser, Muoma, Muoma-Ban et la bantal réduites en cendres dans l’incendie, Lya agonisant dans les flammes…
La jeune fille arrêta les yeux sur le flambeau. La chaleur du feu lui caressa la peau. Elle tendit la main.illustration-valadonne-extrait-de-roman

Les yeux fixes, les mains posées sur le battant, Aniélis regarda au travers de la grande porte. Les flammes rougeoyaient, vacillantes, et auréolaient d’or le mobilier qui se consumait. Leur crépitement dévorant murmurait aux oreilles de l’adolescente. C’était la maison des ennemis, mais elle entendait s’en échapper des cris valadons, des cris de femmes agonisantes. Muoma… Lya…
Elle frissonna et ferma les yeux. La chaleur de la fournaise enflamma son visage. Elle ne rêvait pas, cette fois. Dans ses songes, elle subissait le brasier. Là… qu’ils brûlent tous !
Un craquement la fit sursauter et elle releva les paupières. Les bancs… le lutrin… avec de la chance, la charpente, bientôt… Il ne resterait de ce sanctuaire que sa façade et, à l’intérieur, le nom de son dieu lacéré. La jeune fille serra le poinçon dans ses mains. Une porte claqua au loin. Quelques cris fusèrent.
« Ani ! »
Une main lui saisit le bras et l’attira en arrière. Aniélis se laissa faire. Toute force l’abandonnait, elle était spectatrice. Elle se traîna sur la place à la suite de Misha, la tête tournée vers le feu de joie qui s’évadait de l’édifice par bouffées de fumée. Que c’était beau, cet éclat dans la nuit ! Il s’amplifia, il s’éleva dans le ciel, son résonnement les poursuivit tandis qu’ils couraient à travers les rues.

3ème extrait de Valadonne : l’amie du feu

Cet extrait de roman rapporte la discussion entre deux hommes qui ont connu Aniélis lorsqu’elle était plus jeune. Ils avaient essayé de la protéger… contre les autres ou contre elle-même ?

« J’ai réussi à empêcher qu’on lui fasse du mal, mais cela n’a pas suffi. Elle ne voulait pas de cette vie-là. Elle a choisi de retourner au Grès. J’ai essayé de l’en dissuader, je te le jure, j’ai voulu qu’au moins elle laisse Sibille ici, mais ça a été peine perdue. »
Il se tut. Xavier réalisa que ses poings étaient serrés. Comment Théodore pouvait-il lui annoncer aussi platement pareille nouvelle ? Il avait bravé l’Ordre pour mettre ces deux enfants en lieu sûr, il avait traversé la moitié du pays en les cachant, au mépris de la loi, et Théodore n’avait pas su contraindre une gamine de quatorze ans ! Comment avait-il pu les laisser se jeter dans la gueule du loup ?
Toi aussi, tu les as abandonnées.
« Y a longtemps ? »
Il avait retenu sa voix, mais un écho de colère la voilait. Théodore se mordit la lèvre et répondit :
« Cela fait des années, Xavier. Sept, huit ans pour le moins. Mais rassure-toi, ajouta-t-il précipitamment en voyant le mercenaire écarquiller des yeux furibonds. Elles ne sont pas mortes, j’en suis sûr. Et c’est ce que je voulais te dire, c’est ce qui est absolument incroyable : j’ai entendu parler d’elle. D’Aniélis, je veux dire. Je suis quasiment sûr qu’il s’agit d’elle, cela ne peut être qu’elle. Il y a une femme à l’est, une jeune femme dénommée Lya, qu’on surnomme aussi la Louve, et qui fait partie de la rébellion. On dit qu’elle a incendié des dizaines de temples de Ceylhad. On dit qu’elle est l’amie du feu. » Le lettré esquissa un sourire un peu dédaigneux, mais continua cependant avec ardeur : « On dit surtout qu’elle a été touchée par le feu. Elle aurait une joue brûlée. Je ne peux pas croire que ce soit une coïncidence. Je me souviens de son histoire, elle m’avait un jour parlé d’une sœur à elle qui s’appelait Lya… »

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! J’espère que ces trois instantanés de Valadonne vous auront envie d’en savoir plus et notamment de lire le pitch ! On se retrouve bientôt pour un autre extrait de roman ou une nouvelle à lire gratuitement en ligne. 🙂