La Belle Dame sans merci de Franck Dicksee

Une histoire d’amour fantastique – Un Jour, mon amour – Partie II

La douleur de Gabrielle, la jeune veuve et artiste-peintre, vous a ému.e ? Vous vous demandez quel secret ouvrage la tient ardemment éveillée devant sa toile depuis la disparition de son époux tendrement aimé ? La suite immédiatement de cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😉 )…

Bonne lecture ! (En compagnie d’une musique Renaissance que Gabrielle aurait pu écouter…)

 

Un Jour, mon amour, romance fantastique

 

Les jours se mêlèrent aux semaines jusqu’à ce que fût abolie la notion même de temps.

Gabrielle peignait. Elle peignait même avec fureur. L’esquisse achevée, elle avait mêlé huile de lin et pigments jusqu’à saturer comme autrefois la pièce de couleurs. L’ordre avait toujours abdiqué chez elle face à la pagaille créatrice. Lorsqu’elle se couchait, le soir, ou à l’aube, ou au mitan de la journée, qu’en savait-elle ? il lui semblait voir danser devant elle des myriades de taches bleues, écarlates, dorées ou violettes.

Elle dormait, elle mangeait, elle peignait. Nul ne la vit plus pendant des mois, hormis Aubin et Béatrice, qui lui apportaient son repas, des habits propres, une cuvette d’eau chaude pour se laver. Ils lui relayèrent au début des nouvelles de la vie extérieure, de ses parents qui s’inquiétaient, de ses beaux-parents qui s’indignaient, du qu’en dira-t-on qui se délectait. Elle chassa ces propos d’un geste agacé de la main, comme elle le faisait, l’été, d’un nuage de mouches incommodes.

Puis, un jour, elle ouvrit elle-même sa porte, sans attendre que ses serviteurs vinssent y frapper. Et lorsqu’Aubin entra, prudent, le repas du soir dans les mains, il régnait dans la pièce un grand silence.

Gabrielle avait cessé de peindre. Elle était assise sur son lit, les mains croisées au creux de son tablier constellé de taches multicolores. Son teint était pâle, ses yeux cernés, ses traits tirés ; mais elle souriait. Ses lèvres bougeaient doucement, sans émettre un son, comme si elle avait discuté avec elle-même.

Elle contemplait son œuvre. Tout en posant son plateau sur le guéridon, le serviteur se tourna pour l’observer et ne put s’empêcher de sourire, émerveillé.

Gabrielle s’était représentée elle-même. Elle se tenait près d’une fenêtre ; le tableau la coupait au niveau de la taille. La neige tombait à l’extérieur en flocons drus et impétueux et la noirceur du ciel au-delà laissait présager le crépuscule. Près de la baie à meneaux, l’artiste regardait le paysage avec mélancolie. Ses cheveux blond vénitien tombaient en cascades souples dans son dos. Quelques tresses infimes y étaient égarées. La robe en velours vert contrastait à merveille avec l’or de cette chevelure. Toute pareille au jour où elle avait rencontré le Sieur Régnault, songea Aubin, subjugué. Ce soir-là devait se présenter chez ses parents le prétendant à sa main. C’était la première fois qu’elle l’avait vu. Il avait été très en retard à cause d’une tempête de neige et elle avait longtemps attendu…

« Vous le trouvez beau, Aubin ? » demanda Gabrielle.

Sa voix était redevenue douce. La femme qui peignait et celle qui avait achevé son œuvre n’avaient jamais été les mêmes.

« C’est magnifique, Dame » assura Aubin, ému.

Le sourire de sa maîtresse s’accentua. Elle se leva et alla jusqu’à la toile. Ses mains passèrent sans la toucher devant la partie qui représentait la vitre.

« La peinture n’est pas encore sèche, mais j’ai terminé. J’ai fini le glacis tout à l’heure. J’ai cru que je n’y arriverais pas, Aubin… Mais j’ai réussi. Il est là, il est bien là. »

Elle posa presque la joue sur la vitre transparente et ferma les yeux. Déconcerté, le vieux serviteur ne sut que lui dire.

« J’ai su fixer ses traits. Ce reflet… Il est sur le retour. Il arrive. »

Une vague inquiétude s’empara d’Aubin. Il scruta la toile. Avait-il omis un détail ? Mais le carré de vitre opalescente sur lequel se posait le regard ému de Gabrielle ne reflétait rien. La neige tourbillonnait au travers, impétueuse. Rien d’autre.

La peintre se détacha de la toile à regret. Sous les yeux chagrinés d’Aubin, elle alla jusqu’à son lit, où elle se rassit. Brièvement, elle regarda son serviteur, lui sourit et déclara, comme en réponse à sa question muette :

« Je vais l’attendre, maintenant. »

Et elle se replongea dans la contemplation de son œuvre.

 

Vierge à l'Enfant du Pérugin
Voici une autre très belle peinture datée de la Renaissance, une Vierge à l’Enfant du Pérugin (1448-1523).

 

Un Jour, mon amour, lecture romantique en ligne et gratuite

 

Lille, Palais des Beaux-Arts, 2015

 

Bordel, où était-elle encore passée ?

Yann regarda de tous côtés. Séverine était encore auprès de lui une seconde auparavant, il en était certain. Très sûre d’elle, elle discourait sans fin sur une énième peinture à laquelle il avait à peine jeté un coup d’œil. Il ne l’écoutait que d’une oreille, bien entendu. Pour lui faire plaisir. Pour ne pas la vexer. C’est qu’elle était susceptible, et cassante avec ça. Et il l’avait suffisamment mise en rogne dans l’après-midi en rechignant lorsqu’elle lui avait pondu cette idée de sortie en amoureux. Nocturne dans un musée pour la Saint-Valentin. Génial. Déjà qu’ils avaient dû forcer une véritable tempête de neige ; il en avait encore les cheveux trempés de flocons. Et, maintenant, déambuler parmi les sarcophages, les amphores, les statues et les portraits. Pendant que d’autres iraient au resto puis au ciné ou boire un verre au café pour finir en tout cas dans un pieu où ils baiseraient leur Valentine. Normalement, elle ne zapperait pas cette étape, la Séverine. Le cul, elle aimait ça autant que lui. C’était sans doute la seule chose qu’ils avaient en commun, même s’ils se forçaient l’un et l’autre à s’intéresser à leurs loisirs réciproques. Surtout lui, en fait. Car, elle, elle aimait bien ironiser sur sa passion des wargames, des grandeur nature, des jeux de rôles et de figurines. Il avait beau avoir dépassé les trente ans, il n’avait pas renié ses hobbys d’adolescent et d’étudiant.

Reste qu’il n’avait pas envie de passer la nuit tout seul. Ça capoterait quand ça capoterait, il avait trop le blues en ce moment pour se passer d’elle. Il se mit donc en quête, errant dans les salles entre les œuvres exposées et leurs admirateurs, amoureux ou pas.

Au passage, il les contemplait, ces chefs d’œuvre que l’homme s’était cassé le cul à protéger pour les transmettre aux générations suivantes. Fallait reconnaître que, quelquefois, ça en jetait. Il n’y connaissait pas grand-chose, contrairement à Séverine qui faisait l’École du Louvre – mais il aimait le chatoiement des couleurs dans les peintures, comme si elles avaient habillé une réalité. Quelquefois, ça semblait vrai. Les Romantiques – c’était Séverine qui lui avait dit qu’ils s’appelaient comme ça – lui plaisaient bien. Il y avait une violence, une vibration dans la peinture.

Où est-ce qu’elle avait bien pu passer ? Aux toilettes, si ça se trouvait. Ou elle avait vu de loin quelqu’un qu’elle connaissait et elle avait été taper la discute sans qu’il s’en rendît compte. Elle l’avait peut-être prévenu, de toute façon, il ne l’écoutait pas. Il avait lâché l’affaire depuis les Surréalistes.

Elles étaient mignonnes, les femmes de l’ancien temps. Yann déchiffra le petit encart blanc placé sous le tableau. XVIème siècle. Une beauté de la Renaissance. Une beauté blonde. Il avait toujours préféré les blondes. En fait, Séverine n’était pas du tout son type : brune, déjà, mais aussi tellement sûre et surtout satisfaite d’elle-même. Au point d’en paraître grossière, quelquefois. Lui, il aimait bien les timides et les douces. Mais, sans comprendre comment cela lui arrivait, il se faisait toujours alpaguer par les lionnes et les tigresses.

De celle-là émanait douceur et réserve. On ne voyait que son profil, car elle tournait la tête vers l’arrière du tableau, vers une fenêtre ; mais il était très délicat. Ses cheveux blonds dorés illuminaient la scène qu’assombrissaient le velours vert de la robe et les ténèbres enneigés au-dehors.

« Je t’attends », lut-il tout haut.

Les flocons dansaient follement dans un vent furieux. On s’y serait cru. À l’extérieur, c’était le froid et l’obscurité ; à l’intérieur, la chaleur d’un foyer, avec l’éclat orange des flammes qui donnaient à la scène et à la chevelure un éclat de miel. Cette femme dans l’attente… Plus pour longtemps, sans doute. Car dans la vitre se reflétait un visage, celui d’un homme. Il s’approchait d’elle et elle ne l’avait pas encore vu. Ses yeux verts brillaient d’émerveillement. Dans ses cheveux bruns, des cristaux de neige commençaient à fondre en plaquant des mèches sur son front.

Yann se rapprocha encore, fasciné. L’homme lui sourit en réponse.

 

*

 

Séverine traversa la salle à grands pas furieux. Il l’avait plantée ! Il l’avait plantée ! Elle n’arrivait pas à y croire. Mais ça lui apprendrait. Qu’espérait-elle tirer d’un geek de trente ans qui prenait son pied en se déguisant en chevalier des temps passés ? Qui tirait des épées en latex contre d’autres gars aussi siphonnés que lui dans des citadelles en ruine ?

D’ailleurs, il était largement l’heure ; le musée allait fermer. Déjà, les lumières s’éteignaient dans les salles alors que les derniers visiteurs s’en allaient.

Les peintures flamandes jetaient leurs derniers éclats. La beauté blonde de la Renaissance irradiait au milieu d’elles. Elle s’était détournée de la fenêtre et souriait à celui qui venait d’entrer. Elle disait…

… bienvenue.

 

L'Homme au gant du Titien
Le Titien, L’Homme au gant. Adolescente, je suis tombée amoureuse de ce beau jeune homme !

 

J’espère que cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😀 ) vous a plu ! En tout cas, cela me fait très plaisir de partager ces écrits avec vous.

Peut-être aurez-vous remarqué les quelques clins d’œil que je fais au jeu de rôle, au GN (jeu de rôle grandeur nature) et à toutes les autres activités qui utilisent l’imaginaire comme matériau pour le divertissement… J’avoue : je suis un peu geek, moi aussi. Mêler dans un même récit mon amour des arts et ma passion du jeu m’a beaucoup amusée. Je ne pense pas qu’il faille choisir entre l’un ou l’autre, ni qualifier l’un de passion sérieuse et honorable et l’autre de hobby futile. Seul le plaisir compte (et le Beau, comme dirait Platon !).

Si vous avez aimé Gabrielle, ma belle héroïne, peintre et amoureuse, et Yann, mon geek captivé par la beauté d’une toile Renaissance, je vous invite à découvrir dautres personnages féminins et masculins dans mes romans et nouvelles publiés. 😉

 

Crédits image en-tête : La Belle Dame sans merci de Franck Dicksee

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