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Nouvelle de fantasy | La Voix des Dragons II

Je vous salue, amoureux ou amoureuse des dragons ! Dans ces lignes, vous allez vous envoler avec les plus nobles des créatures fantastiques dans un récit de guerre impitoyable, qui n’épargne pas non plus les hommes et les femmes. Voici la seconde partie d’une histoire de dragon à lire entièrement et gratuitement en ligne.


Pour accompagner cette histoire de dragons, je vous suggère une musique épique. Bonne lecture !

La Voix des Dragons

Caché dans l’ombre de deux tentes, Morvan leva la tête. L’espace d’un instant, il avait vraiment cru y passer. La cracheuse de tempêtes s’éloignait désormais en lévitant, dans un bourdonnement léger, sans commune mesure avec le bruit de tonnerre qui déferlait d’elle lorsqu’elle était lancée sur l’ennemi.


Si je le pouvais, crevure, c’est toi que je mettrais en pièces.


Cette option-là était hors de sa portée. Là où les dragons avaient échoué, comment aurait-il pu réussir, lui ?


Il avait une autre cible en vue.

Machinalement, il serra la main sur le pommeau de la dague qu’il portait à la ceinture. Ses yeux fouillèrent l’obscurité. Le passage de la machine avait brièvement éclairé les lieux ; cette saleté leur servait aussi de patrouille. Il esquissa dans l’ombre un sourire. À ce jeu-là, elle était moins forte que Morvan, le chef éclaireur de l’armée de Calher. Là où le chef Morvan voulait s’infiltrer, personne ne pouvait le débusquer.


Lorsqu’il aurait placé le signal et le combustible sur la tente de commandement adverse, il changerait de registre, pour la première et la dernière fois de sa carrière. Une fois n’était pas coutume, il se révélerait à l’ennemi. Il attaquerait le commandant ennemi. Un Prince, paraissait-il. Morvan comptait sur ses talents martiaux pour tenir quelques minutes et semer la pagaille, le temps que soit mené à bien le raid éclair mené par la Voix et les dragons. Le souffle des créatures n’épargnerait rien sur des dizaines de mètres. Le chef éclaireur avait confiance dans la petite Saphia ; elle était bien du sang de Merk, une main de fer dans un gant de fer. Qui l’aurait cru ?


Évidemment, il ne fallait pas espérer survivre à ça. Même lui…


Il cracha par terre. Il n’avait pas le temps pour de telles considérations.


Il se glissa entre les tentes.

À l’abri derrière les remparts de la Cité, Carl retenait son souffle. Il ne reconnaissait pas les lieux dans lesquels il avait grandi.


Les champs, les prés, les sous-bois, les bosquets avaient noirci sous le souffle des dragons. Même au cœur de la nuit, Carl voyait affleurer dans l’éclat des torches du camp ennemi et dans celles de la muraille les décombres fumants, ici d’une tour agricole, là d’une ferme. Le paysage dévasté resterait à jamais imprimé dans sa mémoire. S’il survivait… Il faudrait des années, des décennies peut-être, avant que la terre offrît de nouvelles ressources. Le prix à payer pour dissuader l’ennemi de poursuivre le siège : les commandants Mendel et Wilfried avaient donné les ordres sans état d’âme.


Dans ce décor sinistre, les tentes bariolées des ennemis ressemblaient à des gemmes. Des billes de couleur jetées dans la suie. Innombrables. Un océan de perles multicolores.


Soudain, du mouvement. Les dragons venaient de surgir du nord-ouest, de la crique qu’une poignée de guerriers enfermés dans un bastion gardait encore. Ombres immenses tranchant sur les nuées faiblement étoilées, ils approchaient silencieusement. Si peu, désormais, si peu ! De plusieurs dizaines, ils n’étaient plus que seize, seize créatures privées de compagnon. Tous massacrés. Là-haut, seule la Voix pouvait encore les guider.


Saphia…


Carl se mordit les lèvres, jusqu’à en avoir le goût du sang dans la bouche. Il ne voulait pas se souvenir de leur dernière rencontre. Elle n’était plus la jeune fille douce et coquette qu’il avait rencontrée l’année d’avant à la Célébration du Redoux. Saphia était une femme et elle le haïssait. Le massacre de son oncle et mentor, celui de ses frères et sœurs, cousins et cousines… par des soldats comme lui. Elle avait vu l’uniforme bleu à l’œuvre.


Je vais me battre et gagner parce que c’est ce que mon oncle voulait. Il y croyait, lui, plus que tous les autres, plus que toi, plus que tous ces grands guerriers qui ne pensaient qu’à se sauver, la queue entre les jambes… Si ce n’était pas pour lui, vous pourriez tous crever. Et il crèvera, l’autre. Je le jure.


Elle volait à présent dans les airs. Elle menait la charge. Elle allait au-devant des cracheurs de tempêtes…


Carl étouffa un cri de terreur. Les machines cauchemardesques venaient de quitter le camp pour intercepter les dragons. Flammes, rugissements, claquements violents d’ailes : la nuit devint en un instant cacophonique. Sur les remparts, les soldats s’étaient pétrifiés, épouvantés et fascinés par le combat dantesque qui déchirait le ciel noir.


Dieux, protégez-la ! Mais les Dieux se souciaient-ils du sort des malheureux combattants de Calher ? Se souciaient-ils de ces hommes et de ces femmes qui luttaient pour leur liberté et leur vie ?


Des dragons chutèrent, comme des pierres. L’un d’eux tomba lourdement au milieu du campement ennemi et des hurlements humains s’élevèrent, vite noyés dans le vacarme du combat. Le Grand Rouge de Saphia virevoltait, superbe, pour éviter les jets incendiaires du cracheur.


Soudain, comme une étincelle. Gigantesque. Un souffle enflammé monta du campement vers le ciel déjà surchargé. Dans le flot de fumée noire qui l’auréola, la silhouette chétive d’un des dragons s’éloigna en battant furieusement des ailes. Carl, abasourdi, le reconnut. Béryl, l’un des plus jeunes parmi les créatures.


Un hurlement suraigu, inhumain, jaillit de plusieurs cracheurs en même temps. Ils rompirent tous l’engagement, se jetèrent à la poursuite du malheureux et le rattrapèrent. Le rugissement de Béryl glaça d’horreur Carl alors que les boules d’acier noir exhalaient leurs souffles brûlants. Il n’était qu’un humain mais il perçut chez le dragon la douleur et l’épouvante. Quelques secondes plus tard, il ne restait plus rien de lui. Comme tant de ses congénères avant lui, ironie du sort ! il était mort par les flammes.


En-dessous de lui, dans le camp ennemi, le brasier était devenu incontrôlable.

Éternelles histoires de dragons…

Les ennemis disparaissaient dans le crépuscule. Ils retraitaient dans un paysage calciné, aux cahutes noircies et parsemé de cadavres, sur un sol abreuvé de sang jusqu’à plus soif. Ils abandonnaient leur objectif de conquête totale. Les envahisseurs se montrent quelquefois raisonnables et les défenseurs fous furieux.


Ils avaient perdu leur Prince. Morvan n’avait pas failli : Wilfried, le cœur lourd d’avoir sacrifié un de ses meilleurs hommes et amis, se le représentait trop bien, enserrant de ses bras le commandant ennemi pour l’empêcher de fuir.


Cela n’amoindrissait pas les forces adverses. Ils auraient encore pu vaincre les guerriers de Calher. Il leur aurait fallu du temps et nombre d’hommes seraient morts mais Wilfried, en bon militaire, savait combien ces considérations sont de peu d’importance aux yeux des conquérants. C’était pourquoi il fallait supprimer ledit conquérant.


Des années plus tard, il pourrait raconter cet instant mémorable, car il en en avait été le témoin direct. Il donna cependant immédiatement des ordres de prudence et de vigilance : cette retraite apparente pouvait n’être qu’un leurre.


Ses hommes abasourdis ne réagirent pas avec autant de circonspection. Du haut des remparts auquel le commandant assistait à l’inespéré, il entendit des hurlements de triomphe. Une vague de vivats ébranla les murailles, couverte bientôt par les rugissements formidables des dragons qui volaient au-dessus des troupes en retraite comme pour les narguer. Wilfried ne put, lui aussi, contenir son soulagement lorsqu’il reçut les premiers rapports des secteurs est et sud de la ville. Partout, l’armée ennemie s’était retirée.


Un pas léger, dans son dos, lui fit tourner la tête. La Voix des Dragons s’approchait. Elle semblait très jeune, dans la robe et le manteau grenats propres à sa fonction nouvelle que, faute de temps, il n’avait pas été possible d’ajuster à ses mesures. Ses cheveux blond vénitien pendaient lamentablement sur ses épaules : elle venait sans doute de mettre pied à terre. Mais ses yeux le cherchèrent directement, sans peur et sans plus rien de la timidité du fameux jour. Elle avait fait ses preuves dans le feu et le sang.


Elle s’arrêta à deux pas de Wilfried et, bien campée sur ses pieds, elle croisa les bras et releva la tête.


« Commandant. »


Elle était stupéfiante. Elle avait à la fois tout perdu et tout gagné en ces quelques jours de folie durant lesquels le sort s’était inversé. Wilfried ne pouvait que deviner ses états d’âme : son oncle et les siens avaient été massacrés par ses hommes. Elle devait leur apporter son assistance, c’était son devoir, mais à quel point le haïssait-elle, lui, et cette cité qu’elle venait de sauver ? Wilfried, bêtement, découvrit à cet instant seulement à quel point il l’admirait et l’estimait, pour son courage, pour son dévouement, pour son incroyable intelligence au combat. Sans son aide, sans l’intervention héroïque des dragons, ils auraient tous été asservis.


Elle méritait qu’il rendît au mort ce qui lui revenait. Lentement, il hocha la tête.


« Saphia. Oui. Il avait raison, ce con. »


Le dernier mot lui échappa sans qu’il s’en rendît compte et il se mordit la langue. La fatigue et le désarroi devant un tel gâchis s’étaient exprimés. Son collègue Mendel se moquait souvent de son langage peu châtié, qui trahissait ses origines…


Il vit Saphia se raidir sous l’insulte. Ses yeux brillaient violemment. Sa colère était juste ; elle était la Voix des Dragons et elle méritait plus que des acquiescements bourrus de caserne. Mais Wilfried était trop ému et trop épuisé pour se perdre en excuses.


Il tomba à genoux.


« Merci. »


Elle frémit. Ses yeux troublés le fixèrent, incrédules ; puis elle se détourna de lui et baissa la tête.


Ce fut la première et la dernière fois de sa vie que Wilfried, le commandant de l’armée de Calher, vit la Voix des Dragons pleurer.

J’espère que cette histoire de dragons vous a plu ! Si vous en voulez plus, lisez ma petite historiette, une nouvelle fantastique avec un dragon pas tout à fait comme les autres. Ou encore, je vous invite à retrouver le récit que j’ai fait d’une rencontre merveilleuse entre deux Immortels dans Présences d’Esprits. À bientôt !

Crédits image en-tête : Tomáš Lhotský

Nouvelle de fantasy – La Voix des Dragons I

Aujourd’hui, c’est fantasy ! Je touche rarement au médiéval fantastique ou à l’heroic fantasy, mais lorsque j’y plonge, c’est franchement. Au programme, une histoire de dragon à lire en écoutant des BO épiques : Ennio Morricone ou Le Dernier des Mohicans iront très bien. Si vous avez d’autres idées, je suis preneuse, car vous aurez remarqué que j’adore lier musique et littérature (et illustrations aussi, d’ailleurs).


Bonne lecture !

La Voix des Dragons

 

La cracheuse de tempêtes venait de passer au-dessus de leurs têtes. L’odeur de la chair carbonisée flotta jusqu’à eux, dans l’air déjà empuanti par le sang et la mort. À l’abri des premières frondaisons, ils ne bougèrent pas. Le capitaine attendait. Le hurlement de tonnerre qui avait valu à l’arme ennemie son sobriquet s’atténuait : elle retournait vers les lignes adverses. Carl risqua un œil entre les branches. La silhouette ronde, hérissée de tubes desquels jaillissaient les flammes ardentes, flottait comme un nuage en dépit de son armature d’acier. Un mystère, une horreur et la preuve implacable de la supériorité de l’envahisseur. Le jeune soldat en avait les mains qui tremblaient. Sur la plaine gisaient des cadavres, plus qu’il n’en pouvait compter. Dans le même uniforme bleu nuit que le sien. Brûlés vifs.


Foutredieu… Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…


Ils n’attendaient tous que cela. Que l’ordre leur vint de l’arrière. Celui de rappliquer dare-dare jusqu’à la Cité, pour embarquer sur les navires qui les attendaient. Cela supposait que tous les civils eussent déjà pris la mer. D’ici là, Carl et ses camarades devaient couvrir leurs arrières.


Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…


Les trompes ennemies résonnèrent une nouvelle fois. Carl resserra sa prise sur sa garde. Du moins, son petit frère et sa petite sœur seraient bientôt en sécurité.


Et aussi, Saphia.

 

*

 

Des milliers de soldats attendaient sur les quais de pouvoir prendre place dans les vaisseaux. Des centaines d’autres protégeaient encore les arrières de la retraite. Tandis que le commandant Wilfried déambulait entre eux pour les encourager, il voyait leurs visages harassés de fatigue, leurs yeux cernés et, surtout, leurs regards éteints et défaits. Grâce en fut rendue aux dieux ! Le cauchemar cessait enfin. Les derniers bâtiments attendaient dans le port pour emmener loin d’ici les soldats éprouvés. C’était leur tour. Wilfried avait envoyé un message au Commandant Mendel, son collègue sur la ligne de front. Il pouvait entamer la retraite et ramener les hommes.


Les navires remplis par les civils s’éloignaient dans le clair matin. Bientôt, ils ne seraient plus qu’une ligne à l’horizon. Wilfried resta un instant à les contempler, le cœur serein après des semaines d’incessante angoisse. Ils quittaient à jamais la Cité de Calher ; mais celle-ci n’était que pierre. Leur peuple, lui, survivrait ailleurs. Au-dessus des bateaux, les imposantes silhouettes des dragons projetaient des ombres noires mouvantes sur l’azur des flots. Leurs alliés veillaient sur eux. Ils l’avaient toujours fait. La Cité de Calher avait été fondée jadis sur cette promesse.

 

Une histoire de dragon à lire en musique…

 

Ils l’auraient dû, du moins. Wilfried constata soudain que les dragons avaient rompu leur formation. Ils quittaient les navires remplis de civils, ils les abandonnaient. Stupéfait, Wilfried les vit revenir vers le port. Un silence pesant tomba autour de lui : les soldats s’en étaient tous aperçus. Décontenancés, inquiets, le cœur serré par un étrange pressentiment, ils les virent voler en direction du port.


La Voix des Dragons suivait le commandant avec les siens, une poignée d’hommes et de femmes, parfois très jeunes, épuisés par les derniers jours de combat. Tous membres de la famille Nelik, la seule qui possédât le don. Les ambassadeurs de Calher auprès des dragons.


« Merk ! » hurla Wilfried en se tournant vers lui. « Que se passe-t-il ? Rappelez-les à l’ordre, bon sang ! »


Le commandant se rendit alors compte que la Voix avait fermé les yeux et qu’il murmurait. Un chant.


« Merk ! »


L’homme leva les paupières et regarda Wilfried sans répondre. Le commandant vit luire dans ses yeux un froid reproche, mais il n’eut pas le temps de s’interroger. Autour de lui, les soldats s’agitaient. Il tourna la tête.


Les dragons s’étaient arrêtés au-dessus du port, dans lequel se pressaient encore des dizaines de navires. Un rugissement formidable : c’était une sommation. Les équipages paniqués comprirent la menace et se jetèrent à la mer, les uns après les autres. Au-dessus d’eux, les ailes des créatures battaient violemment l’air. Les navires oscillaient sous ce vent furieux.


La Voix des Dragons regardait le spectacle, sans ciller.


« Merk ! Bon sang, qu’est-ce qui vous prend ? Rappelez vos bestioles !


— Non » répondit l’autre d’une voix ferme.


L’espace d’une seconde, la stupéfaction lia la langue de Wilfried, mais il se reprit et, fou de rage, il saisit l’homme par la gorge.


« Vous allez les rappeler ou je vous fais fouetter, toute Voix des Dragons que vous soyez !


— Commandant ! » crièrent des voix affolées autour de lui.


Sans lâcher Merk, il détourna la tête. Leurs superbes alliés venaient d’ouvrir grand leurs gueules immenses. D’entre les crocs aiguisés, les flammes jaillirent. Les doigts de Wilfried glissèrent sur le col de l’homme. Il était médusé, sidéré, incapable de réaction, juste bon à contempler le désastre. Déjà, tous les navires flambaient. L’instrument de leur salut nourrissait joyeusement un immense brasier.


L’épouvantable spectacle les avait tous laissés pantois. Mais Wilfried était le commandant de cette armée désormais condamnée au massacre. La fureur chassa vite la consternation et il se tourna vers la Voix des Dragons.


« Vous vous êtes plié à l’avis général ! hurla-t-il. Vous êtes lié par serment !


— J’ai juré de protéger la Cité, déclara Merk, simplement. C’est à cette terre que nous sommes liés. Je ne vous laisserai pas l’abandonner. »


Un grondement sourd commençait à monter tandis qu’un étau d’hommes désespérés se formait autour d’eux. Inquiets, les membres de la famille Nelik se recroquevillaient derrière la Voix.


Celui-ci n’affichait aucune peur.


« Maintenant, nous sommes obligés de nous battre. »


Cette détermination sereine donna à Wilfried l’envie de le réduire en charpie. Mais il n’eut pas à le faire ; d’autres s’en chargèrent avant lui. Brusquement, le contrôle de la situation lui échappa. Le flot de soldats furieux, arrachés à l’espérance alors que depuis des jours ils combattaient avec acharnement des ennemis redoutables, s’élança comme un seul homme. Wilfried ne se trouvait qu’à quelques centimètres de Merk mais une seconde de folie l’en éloigna. Tandis que la masse ivre happait la Voix des Dragons, des hurlements effroyables percèrent le concert de cris. Les ordres du commandant se perdirent dans le tumulte.


Ce fut un rugissement furieux qui mit un terme à la curée. Wilfried le sentit résonner jusque dans ses os et un frisson glacé le parcourut. La meute enragée se figea. Une ombre gigantesque, mouvante, surplombait le quai. Le claquement des ailes, si proche, fit vaciller quelques guerriers. D’autres tombèrent à genoux, épouvantés, en larmes, suppliant la créature de les épargner.


Le commandant se rua en avant, là où, quelques secondes plus tôt seulement, une dizaine d’individus se tenaient debout près de lui. Las ! la folie désespérée des soldats avait agi avec une sauvagerie sans mesure. Aux pieds des soldats, Wilfried trouva les corps méconnaissables de Merk et des siens, ensanglantés, tuméfiés par les coups, aux membres pour certains disloqués et aux cheveux arrachés. Leurs vêtements en lambeaux ne cachaient rien de la barbarie immonde qui s’était abattue sur eux. Wilfried refoula la pitié navrée qu’aurait dû lui inspirer l’affreux spectacle, car rien d’autre ne pouvait occuper ses pensées que cette constatation : ils étaient tous perdus ! À travers Merk et les siens, c’était les dragons qui avaient été attaqués. Les créatures allaient tous les massacrer pour venger cet affront !


Non ! là, une jeune fille. Accroupie sous un chariot de maintenance, elle sanglotait à pierre fendre, en longs pleurs stridents que, d’évidence, elle était incapable de contenir. C’était presque une enfant, mais Wilfried la reconnut. Saphia, une nièce de Merk, la plus jeune parmi les siens. Leur salut.


Il se rua sur elle tandis que résonnait au-dessus de sa tête toute une série de coups de trompe enragés. Les dragons se rassemblaient. Wilfried n’eut que le temps de saisir la jeune fille par le poignet pour l’entraîner vers eux. Elle se figea, minuscule et tremblante. Les pupilles des dragons roulaient dans leurs orbites comme des agates enflammées.


« Parle ! cria-t-il à l’adolescente. Parle, ou nous sommes tous morts ! »


C’était un ultime va-tout. Il ne croyait pas à cette enfant maigrelette et terrifiée dont les larmes s’attardaient encore sur les joues roses. Mais elle le surprit. Ce jour-là, le chant de Saphia les sauva tous de la mort.

 

Ça vous a plu et vous en voulez davantage ? La suite de cette histoire de dragon à lire en ligne arrive la semaine prochaine. 😉
En attendant, si vous aimez les dragons, je vous propose une petite nouvelle qui parlera peut-être aux rôlistes. Vous trouverez aussi d’autres récits autour de ces fantastiques créatures dans mes publications. À bientôt !

Crédits image en-tête : jw432

Une histoire d’amour fantastique – Un Jour, mon amour – Partie II

La douleur de Gabrielle, la jeune veuve et artiste-peintre, vous a ému.e ? Vous vous demandez quel secret ouvrage la tient ardemment éveillée devant sa toile depuis la disparition de son époux tendrement aimé ? La suite immédiatement de cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😉 )…

Bonne lecture ! (En compagnie d’une musique Renaissance que Gabrielle aurait pu écouter…)

 

Un Jour, mon amour, romance fantastique

 

Les jours se mêlèrent aux semaines jusqu’à ce que fût abolie la notion même de temps.

Gabrielle peignait. Elle peignait même avec fureur. L’esquisse achevée, elle avait mêlé huile de lin et pigments jusqu’à saturer comme autrefois la pièce de couleurs. L’ordre avait toujours abdiqué chez elle face à la pagaille créatrice. Lorsqu’elle se couchait, le soir, ou à l’aube, ou au mitan de la journée, qu’en savait-elle ? il lui semblait voir danser devant elle des myriades de taches bleues, écarlates, dorées ou violettes.

Elle dormait, elle mangeait, elle peignait. Nul ne la vit plus pendant des mois, hormis Aubin et Béatrice, qui lui apportaient son repas, des habits propres, une cuvette d’eau chaude pour se laver. Ils lui relayèrent au début des nouvelles de la vie extérieure, de ses parents qui s’inquiétaient, de ses beaux-parents qui s’indignaient, du qu’en dira-t-on qui se délectait. Elle chassa ces propos d’un geste agacé de la main, comme elle le faisait, l’été, d’un nuage de mouches incommodes.

Puis, un jour, elle ouvrit elle-même sa porte, sans attendre que ses serviteurs vinssent y frapper. Et lorsqu’Aubin entra, prudent, le repas du soir dans les mains, il régnait dans la pièce un grand silence.

Gabrielle avait cessé de peindre. Elle était assise sur son lit, les mains croisées au creux de son tablier constellé de taches multicolores. Son teint était pâle, ses yeux cernés, ses traits tirés ; mais elle souriait. Ses lèvres bougeaient doucement, sans émettre un son, comme si elle avait discuté avec elle-même.

Elle contemplait son œuvre. Tout en posant son plateau sur le guéridon, le serviteur se tourna pour l’observer et ne put s’empêcher de sourire, émerveillé.

Gabrielle s’était représentée elle-même. Elle se tenait près d’une fenêtre ; le tableau la coupait au niveau de la taille. La neige tombait à l’extérieur en flocons drus et impétueux et la noirceur du ciel au-delà laissait présager le crépuscule. Près de la baie à meneaux, l’artiste regardait le paysage avec mélancolie. Ses cheveux blond vénitien tombaient en cascades souples dans son dos. Quelques tresses infimes y étaient égarées. La robe en velours vert contrastait à merveille avec l’or de cette chevelure. Toute pareille au jour où elle avait rencontré le Sieur Régnault, songea Aubin, subjugué. Ce soir-là devait se présenter chez ses parents le prétendant à sa main. C’était la première fois qu’elle l’avait vu. Il avait été très en retard à cause d’une tempête de neige et elle avait longtemps attendu…

« Vous le trouvez beau, Aubin ? » demanda Gabrielle.

Sa voix était redevenue douce. La femme qui peignait et celle qui avait achevé son œuvre n’avaient jamais été les mêmes.

« C’est magnifique, Dame » assura Aubin, ému.

Le sourire de sa maîtresse s’accentua. Elle se leva et alla jusqu’à la toile. Ses mains passèrent sans la toucher devant la partie qui représentait la vitre.

« La peinture n’est pas encore sèche, mais j’ai terminé. J’ai fini le glacis tout à l’heure. J’ai cru que je n’y arriverais pas, Aubin… Mais j’ai réussi. Il est là, il est bien là. »

Elle posa presque la joue sur la vitre transparente et ferma les yeux. Déconcerté, le vieux serviteur ne sut que lui dire.

« J’ai su fixer ses traits. Ce reflet… Il est sur le retour. Il arrive. »

Une vague inquiétude s’empara d’Aubin. Il scruta la toile. Avait-il omis un détail ? Mais le carré de vitre opalescente sur lequel se posait le regard ému de Gabrielle ne reflétait rien. La neige tourbillonnait au travers, impétueuse. Rien d’autre.

La peintre se détacha de la toile à regret. Sous les yeux chagrinés d’Aubin, elle alla jusqu’à son lit, où elle se rassit. Brièvement, elle regarda son serviteur, lui sourit et déclara, comme en réponse à sa question muette :

« Je vais l’attendre, maintenant. »

Et elle se replongea dans la contemplation de son œuvre.

 

Vierge à l'Enfant du Pérugin
Voici une autre très belle peinture datée de la Renaissance, une Vierge à l’Enfant du Pérugin (1448-1523).

 

Un Jour, mon amour, lecture romantique en ligne et gratuite

 

Lille, Palais des Beaux-Arts, 2015

 

Bordel, où était-elle encore passée ?

Yann regarda de tous côtés. Séverine était encore auprès de lui une seconde auparavant, il en était certain. Très sûre d’elle, elle discourait sans fin sur une énième peinture à laquelle il avait à peine jeté un coup d’œil. Il ne l’écoutait que d’une oreille, bien entendu. Pour lui faire plaisir. Pour ne pas la vexer. C’est qu’elle était susceptible, et cassante avec ça. Et il l’avait suffisamment mise en rogne dans l’après-midi en rechignant lorsqu’elle lui avait pondu cette idée de sortie en amoureux. Nocturne dans un musée pour la Saint-Valentin. Génial. Déjà qu’ils avaient dû forcer une véritable tempête de neige ; il en avait encore les cheveux trempés de flocons. Et, maintenant, déambuler parmi les sarcophages, les amphores, les statues et les portraits. Pendant que d’autres iraient au resto puis au ciné ou boire un verre au café pour finir en tout cas dans un pieu où ils baiseraient leur Valentine. Normalement, elle ne zapperait pas cette étape, la Séverine. Le cul, elle aimait ça autant que lui. C’était sans doute la seule chose qu’ils avaient en commun, même s’ils se forçaient l’un et l’autre à s’intéresser à leurs loisirs réciproques. Surtout lui, en fait. Car, elle, elle aimait bien ironiser sur sa passion des wargames, des grandeur nature, des jeux de rôles et de figurines. Il avait beau avoir dépassé les trente ans, il n’avait pas renié ses hobbys d’adolescent et d’étudiant.

Reste qu’il n’avait pas envie de passer la nuit tout seul. Ça capoterait quand ça capoterait, il avait trop le blues en ce moment pour se passer d’elle. Il se mit donc en quête, errant dans les salles entre les œuvres exposées et leurs admirateurs, amoureux ou pas.

Au passage, il les contemplait, ces chefs d’œuvre que l’homme s’était cassé le cul à protéger pour les transmettre aux générations suivantes. Fallait reconnaître que, quelquefois, ça en jetait. Il n’y connaissait pas grand-chose, contrairement à Séverine qui faisait l’École du Louvre – mais il aimait le chatoiement des couleurs dans les peintures, comme si elles avaient habillé une réalité. Quelquefois, ça semblait vrai. Les Romantiques – c’était Séverine qui lui avait dit qu’ils s’appelaient comme ça – lui plaisaient bien. Il y avait une violence, une vibration dans la peinture.

Où est-ce qu’elle avait bien pu passer ? Aux toilettes, si ça se trouvait. Ou elle avait vu de loin quelqu’un qu’elle connaissait et elle avait été taper la discute sans qu’il s’en rendît compte. Elle l’avait peut-être prévenu, de toute façon, il ne l’écoutait pas. Il avait lâché l’affaire depuis les Surréalistes.

Elles étaient mignonnes, les femmes de l’ancien temps. Yann déchiffra le petit encart blanc placé sous le tableau. XVIème siècle. Une beauté de la Renaissance. Une beauté blonde. Il avait toujours préféré les blondes. En fait, Séverine n’était pas du tout son type : brune, déjà, mais aussi tellement sûre et surtout satisfaite d’elle-même. Au point d’en paraître grossière, quelquefois. Lui, il aimait bien les timides et les douces. Mais, sans comprendre comment cela lui arrivait, il se faisait toujours alpaguer par les lionnes et les tigresses.

De celle-là émanait douceur et réserve. On ne voyait que son profil, car elle tournait la tête vers l’arrière du tableau, vers une fenêtre ; mais il était très délicat. Ses cheveux blonds dorés illuminaient la scène qu’assombrissaient le velours vert de la robe et les ténèbres enneigés au-dehors.

« Je t’attends », lut-il tout haut.

Les flocons dansaient follement dans un vent furieux. On s’y serait cru. À l’extérieur, c’était le froid et l’obscurité ; à l’intérieur, la chaleur d’un foyer, avec l’éclat orange des flammes qui donnaient à la scène et à la chevelure un éclat de miel. Cette femme dans l’attente… Plus pour longtemps, sans doute. Car dans la vitre se reflétait un visage, celui d’un homme. Il s’approchait d’elle et elle ne l’avait pas encore vu. Ses yeux verts brillaient d’émerveillement. Dans ses cheveux bruns, des cristaux de neige commençaient à fondre en plaquant des mèches sur son front.

Yann se rapprocha encore, fasciné. L’homme lui sourit en réponse.

 

*

 

Séverine traversa la salle à grands pas furieux. Il l’avait plantée ! Il l’avait plantée ! Elle n’arrivait pas à y croire. Mais ça lui apprendrait. Qu’espérait-elle tirer d’un geek de trente ans qui prenait son pied en se déguisant en chevalier des temps passés ? Qui tirait des épées en latex contre d’autres gars aussi siphonnés que lui dans des citadelles en ruine ?

D’ailleurs, il était largement l’heure ; le musée allait fermer. Déjà, les lumières s’éteignaient dans les salles alors que les derniers visiteurs s’en allaient.

Les peintures flamandes jetaient leurs derniers éclats. La beauté blonde de la Renaissance irradiait au milieu d’elles. Elle s’était détournée de la fenêtre et souriait à celui qui venait d’entrer. Elle disait…

… bienvenue.

 

L'Homme au gant du Titien
Le Titien, L’Homme au gant. Adolescente, je suis tombée amoureuse de ce beau jeune homme !

 

J’espère que cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😀 ) vous a plu ! En tout cas, cela me fait très plaisir de partager ces écrits avec vous.

Peut-être aurez-vous remarqué les quelques clins d’œil que je fais au jeu de rôle, au GN (jeu de rôle grandeur nature) et à toutes les autres activités qui utilisent l’imaginaire comme matériau pour le divertissement… J’avoue : je suis un peu geek, moi aussi. Mêler dans un même récit mon amour des arts et ma passion du jeu m’a beaucoup amusée. Je ne pense pas qu’il faille choisir entre l’un ou l’autre, ni qualifier l’un de passion sérieuse et honorable et l’autre de hobby futile. Seul le plaisir compte (et le Beau, comme dirait Platon !).

Si vous avez aimé Gabrielle, ma belle héroïne, peintre et amoureuse, et Yann, mon geek captivé par la beauté d’une toile Renaissance, je vous invite à découvrir dautres personnages féminins et masculins dans mes romans et nouvelles publiés. 😉

 

Crédits image en-tête : La Belle Dame sans merci de Franck Dicksee

Une histoire d’amour fantastique – Un jour, mon amour – Partie I

Vous aimez les histoires d’amour ? Moi, j’en suis très friande. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la première partie d’une nouvelle fantastique sur la peinture, qui met en scène une artiste du XVIe siècle profondément éprise et qui va transcender la mort grâce à l’art… Bonne lecture !

Un jour, mon amour, histoire d’amour fantastique

Arras, 1514

La chambre empestait la sueur et, par contraste, l’odeur fraîche des herbes disséminées sur le sol pour lutter contre la sanie. Ces senteurs, cependant, n’étaient rien auprès du parfum douceâtre de l’agonie.

Les rideaux retombaient lourdement devant la fenêtre entrouverte. Un filet d’air parvenait à passer, rempli des bruits de la vie qui continuait ailleurs. Un mince éclat de jour illuminait le bout du grand lit et la courtepointe rouge.

Juste à côté, dans l’ombre, Gabrielle pleurait. Elle avait longtemps refoulé les larmes, par égard pour lui, parce qu’elle savait qu’il ne les supportait pas, mais la boule dans sa gorge menaçait de l’étouffer. Elle pleurait donc silencieusement, sans bouger, la main de son époux dans la sienne.

Soudain, il remua. Les paupières clignotèrent faiblement dans le visage hâve, harassé par la douleur, et Régnault s’extirpa du sommeil. Cet instant de repos n’avait guère duré. Gabrielle s’essuya les joues à la hâte avant qu’il ne relevât les yeux sur elle. Elle ne savait pas s’il la voyait distinctement, surtout dans cette pénombre. Les doigts dans les siens, en revanche, réagirent. Il lui serra la main avec, presque, la même fermeté réconfortante qu’autrefois.

« C’est bientôt fini, déclara-t-il avec une moue crispée. Elle arrive pour me prendre.
— Mais non. »

Gabrielle lui caressa les cheveux avec douceur, apparemment sereine, alors que la terreur de le perdre lui broyait le cœur. Jamais elle ne pourrait vivre sans lui.

Il coula vers elle un regard sarcastique. Son œil vert n’avait rien de vague. Il la voyait, cette fois, il la voyait, elle en était certaine. Elle lui sourit.

« Plus le moment de jouer, Gabrielle. Plus maintenant. »

Il se tendit à nouveau sous l’effet de la douleur. Le médecin, Maître Poiret, qui se tenait de l’autre côté du lit, souleva la courtepointe et les draps pour inspecter le bandage sur le ventre. Le pus et le sang avaient teinté le tissu en jaune sale mâtiné de rouge-brun. Une odeur infecte saisit Gabrielle mais elle sut rester impassible.

« Par le diable, foutez-moi la paix ! jeta Régnault avec colère comme le praticien se penchait sur sa blessure.
— Il faut changer le pansement, Sieur… répliqua celui-ci, sans se formaliser ni s’indigner du blasphème.
— Laissez ça ! Qu’importe la suite, à présent…
— Ne dis pas cela, Régnault. »

Son époux tourna la tête vers Gabrielle et soupira d’un air désabusé.

« Je t’avais pourtant prévenue, ma malheureuse épouse, que tu ferais un mauvais mariage.
— Je ne regrette pas de t’avoir épousé, bougre de scélérat. »

Il se laissa retomber sur les oreillers avec lassitude.

« J’aurais dû t’écouter, ma dame. J’ai été bien faraud de provoquer ce peigne-cul de nobliaud… »

Elle n’en crut pas ses oreilles. Cet homme fier entre tous n’admettait jamais avoir eu tort.

« Il est quand même resté sur le carreau, lui… Mais je le rejoindrai bientôt dans les sept cercles de l’Enfer…
— Non » répliqua-t-elle avec autorité.

Il ferma les yeux et l’ombre d’un sourire se peignit sur ses lèvres. Cela dura un moment et Gabrielle crut qu’il s’était rendormi, mais il finit par murmurer, sans lever les paupières :

« Un jour, mon amour… nous nous retrouverons. »

La Perla, Portrait de femme par Raphaël (1483-1520)

Un jour, mon amour, nouvelle fantastique sur la peinture

L’esquisse préalable fut achevée en quelques jours et autant de nuits.

Elle ne dormit presque pas ; elle se contenta d’heures éparses, ici et là, lourdes du vin chaud absorbé pour supporter le froid ambiant.

Cette pièce n’avait plus servi depuis des années. Après le mariage, surtout après avoir compris qu’ils n’auraient pas d’enfant, elle avait posé ses pinceaux. L’envie l’avait désertée. Elle s’était consumée dans le deuil de ces nourrissons qu’elle ne porterait jamais. Il avait fallu que Régnault l’arrachât à sa chambre, dans laquelle elle se morfondait, qu’il la poussât dehors, qu’il décidât d’un voyage en Italie. Devant les œuvres des grands maîtres, il espérait qu’elle retrouverait l’envie de peindre.

Elle avait retrouvé l’envie de vivre mais n’avait plus touché une toile. Jusqu’à ce retour du cimetière où, dans le caveau de la famille Briffaut, le corps de Régnault avait été inhumé.

Il restait encore des toiles d’araignées partant des coins de la pièce et courant sur des coudées en travers des grandes baies closes par les volets. Les bestioles s’étaient insinuées partout. Gabrielle en avait dérangé des dizaines en fouillant dans les coffres à la recherche de ses anciens effets. Pour finir, elle avait appelé sa servante, Béatrice, et toutes deux étaient parties chez le marchand de couleurs. Elle s’était ruinée en fusains, pigments de toutes les teintes possibles, huile de lin, essence de térébenthine, spatules et pinceaux.

Elle s’était ensuite enfermée dans l’atelier. A peine ses serviteurs avaient-ils pu poser quelques plateaux bien garnis à l’entrée de la pièce. Elle avait picoré les mets et vidé les pichets de vin chaud. Aucun feu ne flambait dans la cheminée, mais elle avait jeté dehors Aubin, l’intendant, alors qu’il désignait d’un geste navré l’âtre glacial. De fait, un air froid régnait dans la pièce. Gabrielle était transie au sortir de ses courts sommeils mais, rapidement, elle s’immergeait dans sa toile et oubliait le reste.

C’était une bulle. Son regard se perdait au-delà de ses doigts, qui ne faisaient qu’entamer l’œuvre merveilleuse. Ici, un simple trait mais, dans quelques instants, le tracé de son menton, dans deux heures, le pli dur de ses lèvres et, demain, son sourire improbable. Un jour, mon amour…

Il restait cependant tant à faire. Et, fébrile, elle ne pouvait s’arrêter, elle ne pouvait dormir plus que quelques heures, elle ne pouvait prendre le temps de se restaurer, sauf à faire le nécessaire pour ne pas défaillir, lorsque ses yeux commençaient à papillonner. Une bouchée de pain, une pomme ou une poire avalée à la hâte, quelques cuillerées de farce accompagnant la viande… Et elle retournait user ses doigts frigorifiés sur la toile.

Elle avait commencé les aplats de couleur lorsque la maladie la prit. Elle ne se souvenait pas avoir perdu connaissance. Cependant, alors qu’il lui semblait voir danser l’instant d’avant devant ses yeux les cyan, cramoisi et sinople, elle se réveilla dans son lit, qui avait été descendu dans l’atelier. Un brasier crépitait dans la cheminée et les nombreuses bougies du lustre avaient chassé les ombres de la pièce. Les herbes sèches jonchant le sol embaumaient.

Ses regards s’attachèrent à la toile à peine entamée. Il y avait encore tant à faire… Mais elle resta là, inerte, lasse, à contempler cette œuvre dont, brusquement, elle doutait de venir à bout. Comment trouver la force sans lui ?

« Votre repas, Dame. »

Aubin se tenait respectueusement devant elle, à demi-incliné, un plateau dans les mains. Un fumet délicieux s’échappait de l’assiette creuse posée dessus. Une simple soupe, à vrai dire, mais, Dieu ! qu’elle avait faim, tout à coup !

« Merci, Aubin », dit-elle, les larmes aux yeux, tandis qu’il posait le plateau sur un guéridon près du lit. Il l’aida à se redresser, calant bien les oreillers dans son dos pour qu’elle pût se tenir droite. Elle le retint par le bras après qu’il eût mis le plateau sur ses genoux.

« Vous avez fait descendre mon lit ici…
— Madame… » L’intendant sourit. « Je n’ai fait que reprendre de vieilles habitudes. »

Oui. Jadis, lorsqu’elle se lançait dans un projet, elle n’en pouvait plus sortir avant qu’il fût achevé. Ses parents, désespérés au possible d’avoir élevé une fille aux préoccupations si peu conventionnelles, la laissaient s’isoler dans sa chambre et peindre tout son saoul. Déjà à cette époque, Aubin veillait à ses besoins élémentaires. Il savait mieux que tout autre, sauf, plus tard, Régnault, de quoi se nourrissait son âme.

Il savait qu’elle avait besoin de cela pour survivre au chagrin. Mais il y avait autre chose, aussi.

Gabrielle porta le verre de tisane brûlante à ses lèvres tout en contemplant son œuvre. Un jour, mon amour… Non, elle ne pouvait s’arrêter ainsi. Ce n’était pas ce qu’il voulait.

J’espère que cette première partie vous a plu ! La suite  de cette nouvelle fantastique sur la peinture, la mort et l’amour éternel est à lire par ici :  Gabrielle y lève le voile sur la toile dans laquelle elle met tant de passion. 🙂

Crédits image d’en-tête : Abelard & Heloïse – Edmund Blair Leighton, 1882

Le Gardien, un dragon… dans votre salon !

On replonge dans le fantastique ? Cette semaine, je vous propose une nouvelle courte dans laquelle se mêle souvenirs d’enfance, jeu de rôles et féerie. Et, en guest star : la plus mythique des créatures imaginaires ! Voici Le Gardien, une nouvelle fantastique avec un dragon !

 

Un bougeoir, des dés et de la musique : et vogue l’imaginaire

 

Cette nouvelle est une ode à ma passion du jeu de rôle. Les amateurs y reconnaîtront l’ambiance si particulière d’une partie de JDR telle qu’elle doit se faire dans les règles… Du moins, c’est ainsi que j’ai appris à pratiquer ce loisir avec mes compagnons du Cénacle d’Arras !

Trois indispensables :

• des dés, cela va sans dire, pour matérialiser la part d’incertitude que comporte toute aventure ;
• une ambiance sonore adaptée (c’est là que j’ai découvert Loreena McKennit, pour mon plus grand bonheur, mais les BO du 13ème Guerrier, du Dernier des Mohicans, de Rome ou du Dracula de Coppola sont très efficaces aussi pour planter l’atmosphère !) ;
• des bougies… pour donner à chaque mot un peu plus de tension, à chaque scène un peu plus de gravité, de solennité, de liesse ou de terreur !

 

Des personnages de fantasy qui font du jeu de rôles ? (Image du Journal du Geek)

 

C’est tout cela que vous allez retrouver dans la nouvelle Le Gardien.

En la relisant, je réalise que j’y ai aussi mis un petit quelque chose inspiré de la Nuit sur le mont chauve de Moussorgski, revisité dans le film Fantasia de Disney, qui a enchanté mon enfance. C’est assez amusant !

Bonne lecture ! (Avec cette musique tirée de Narnia et que j’ai trouvé plutôt pas mal adaptée en terme d’ambiance à cette nouvelle fantastique avec un dragon… en tout cas plus que celle de Moussorgksi !)

 

Le Gardien, nouvelle fantastique

 

La maison est plongée dans le silence. Elle a résonné durant des heures de murmures, d’exclamations, de rires retenus. Surtout, de ce bruit caractéristique, celui des dés roulant sur le bois. Une musique basse d’ambiance, tirée des meilleures bandes originales du genre, l’a accompagné sans discontinuer pour donner le ton. Il ne fallait pas réveiller les enfants. Puis, les yeux ont commencé à papillonner et les bâillements supplanté les mouvements d’enthousiasme ou d’effroi. Il a fallu s’arrêter là. Les pas sur le carrelage, des souhaits de bonne fin de nuit, quelques rires bas ; la porte d’entrée, ouverte puis refermée ; plusieurs va-et-vient et enfin des craquements dans les escaliers.
Désormais, les feuilles de papier, les crayons, les dés gisent abandonnés sur la table basse du salon, près des verres et des mugs vides. Au centre, le bougeoir a perdu son aura. On a soufflé la mèche.

Il est beau, ce bougeoir. En céramique peinte. Un dragon endormi, vert émeraude, se love autour de la tige façonnée pour représenter un tronc d’arbre. Sa tête repose, les yeux clos, au-dessus de ses ailes repliées. De la cire a coulé de la chandelle, allumée toute la nuit, et cette lave blanche recouvre des couches plus anciennes, jaunies, ternies, noyant les détails des membranes finement sculptées et des écailles lustrées.

Tant d’heures passées sous ces yeux fermés…

Ils s’ouvrent. Et, dans les ténèbres de la nuit, un éclat jaillit. La mèche de la bougie, presque totalement submergée par la cire, se rallume.

Les yeux reptiliens balayent l’espace. S’arrêtent sur la table. Des feuilles blanches, partout. L’une d’elles a déjà été dévorée par le feu et une dentelle roussie la couronne. La maladresse d’un des humains ; il s’en souvient. Ah ! la magie de la flamme vacillante, qui berce leurs aventures extraordinaires… Ils ne peuvent s’en passer.

Mais lui aussi peut jouer.

Il lève doucement son long museau et hoche la tête, mimant pour lui-même une indécision taquine. Les couleurs se mettent à tournoyer dans ses yeux comme des agates étincelantes. Dans un frémissement lent, il souffle.

Une flamme jaillit. Elle s’étire dans l’air, crépite, puis se ramasse sur elle-même comme pour prendre de l’élan. Les ombres dévorent l’espace autour d’elle, mais elle les rejette subitement. L’or la couronne lorsqu’elle prend forme, révèle un bras, puis deux, enfin une paire de jambes fines.

Parvenue au sommet de la courbe, elle redresse une tête minuscule au bout d’une nuque gracieuse et retombe, légère, sur la table jonchée de feuilles blanches. Les pieds menus foulent ces fantasmes de papier. Elle se met à danser. Le dragon sourit.

Il reste un instant à la regarder évoluer avec grâce. Les flammes ondoient au rythme de ses mouvements. Une nymphe de feu… Ses pieds ardents laissent sur les feuillets comme des empreintes de fumée grise, immatérielles, qui s’estompent en quelques secondes. Si belle, si belle…

 

Le Gardien, une nouvelle fantastique avec un dragon

 

Il souffle encore et un amant vient la rejoindre. Les deux corps fugaces tournoient sur la table, tantôt un, tantôt deux, se confondant pour aussitôt se séparer. Le crépitement du feu, léger, presque imperceptible, se mêle à des soupirs de ravissement.

Oui, si beau, si sensuel, si charmant… Mais il n’y a pas que l’amour dans la vie.

Les flammes embrasent la pièce pour combattre l’obscurité. De vagues silhouettes en armure, portant épées et boucliers, jaillissent du souffle du dragon pour mener la charge. Ils assaillent le canapé, les coussins rouges et les radiateurs. Ils lèvent leurs armes les uns contre les autres et l’écran de la télévision renvoie en l’agrandissant le reflet de leurs combats acharnés. Les flammes s’enroulent autour des rideaux qui deviennent des étendards crépitants. Le dragon, enchanté, suit du regard leur ballet fantastique. Ses yeux brillent du même brasier intense. Victoire, défaite, soif de sang et de gloire animent ces pantins de feu. Une flamme, une vie, un triomphe ou un anéantissement. Et il en est le maître ordonnateur.

Le museau se relève et expire d’autres nuées rougeoyantes. D’autres marionnettes s’en détachent, follement. Foin de la discipline militaire ! Elles s’égaillent dans le salon, traversent et bousculent les rangs de guerriers et les amants impavides, grimpent partout, jusque sur le chien à bascule du bébé qu’ils s’amusent à balancer. Ils s’entrelacent en une couronne enflammée autour du lustre. Ils jonglent, pirouettent, se joignent les uns aux autres pour se disperser soudainement et reformer ailleurs d’autres figures improbables. Feux-follets, feux d’artifice, joie pour les yeux et le cœur.

D’autres envies affluent encore chez le dragon, qui prend son inspiration.

Aussitôt, il se fige.

L’aurore n’est plus très loin. Il fait encore noir, mais le ciel rosit derrière les grands arbres qu’on voit à travers la fenêtre. Et la mèche se noie dans son lac de cire.

Il y a autre chose. Des bruits à l’étage : des petits pieds menus sur le plancher. Le dragon tend son long cou, les sens en alerte, tandis que tout se figea autour de lui. Statues de feu, guirlandes de feu, tous s’immobilisent. Le doux crépitement meuble ce vide de mouvements. Quelques étincelles s’échappent des créatures et viennent mourir sur le carrelage.

Les marches de l’escalier craquent. Irrégulièrement. Ensommeillement ou peur ? Le dragon soupire. Les créatures le regardent, dans l’expectative. La fête est-elle terminée ? Il ouvre largement sa gueule.

Une dernière fois, la pièce s’illumine tandis que les créatures s’élèvent dans les airs. L’aura flamboyante paraît grossir autour de chacun d’eux ; les membres graciles, les armes, les boucliers se fondent dans cet éblouissement fulgurant. Et, tout à coup, la pièce plonge dans les ténèbres les plus totales. Privé de sa force vive, éprouvé, vulnérable, le dragon frissonne. Il penche la tête vers son poitrail.

Un visage apparaît à travers la porte vitrée qui sépare le séjour du reste de la maison. Doucement, la porte s’ouvre et le gamin entre dans la pièce. Il porte son pyjama à carreaux rouges et verts ; il a mis sa robe de chambre et noué tout seul la ceinture, mais il a oublié ses pantoufles. Ses petits pieds nus foulent le carrelage froid jusqu’au canapé. Le dragon sent son regard qui s’arrête sur la table basse.

« Oooohhhh… »

Il y a de l’émerveillement dans sa voix. Le gamin prend alors une grande inspiration ; et le dragon se rend compte qu’il a oublié d’éteindre sa mèche. L’enfant la souffle.

Un silence. Puis il murmure :
« Quand je serai grand, moi aussi, je ferai du jeu de rôles. »

Le dragon réprime un sourire. De longues et belles nuits l’attendent encore.

 

J’espère que vous avez aimé cette lecture… et qu’elle vous a donné envie d’essayer le jeu de rôle ! N’oubliez pas l’ambiance musicale et les bougies lors de votre prochaine partie. 😉

Si vous aimez les dragons, je vous suggère aussi de lire Le Dragon Blanc de Dacie, une nouvelle qui met en scène la rencontre fantastique de deux Immortels.

À la semaine prochaine !

 

Crédits image : Tina

Métal Souffrant, nouvelle fantastique – Partie II (Public averti)

La semaine dernière, je vous ai présenter un jeune héros, Axel, en proie à de bien dérangeantes visions. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la conclusion de cette histoire de fantastique et d’horreur contemporaine.

Attention ! Je réitère ici mes recommandations : cette nouvelle n’est pas adaptée à un lectorat de moins de seize ans.

Bonne lecture ! 🙂

 

Métal Souffrant, fantastique horrifique

 

« Tu es malade ! Il n’y a rien là-dessous, c’est des trucs que perdent les promeneurs, c’est tout. Tes rêves sont délirants. Tu psychotes à cause de tes examens…
— Mes exams de droit me font voir ce gamin ? rétorqua Axel avec un rictus.
— …ou tu digères mal un Stephen King. Je ne te vois pas en oracle de la cause enfantine, franchement.
— Ah ouais ? »

Axel regarda Janis avec détestation. Pourquoi tu lui en veux ? Tu ne lui as jamais rien dit ! Il ferma les yeux un instant, sous le regard médusé de son ami.

« Tu te foutras de ma gueule si j’ai vraiment pété un plomb. Ça te donnera une bonne raison. Mais y a un enfant là-dessous, je le sais ! Mort depuis peut-être des décennies, mais il y est. Bordel, Janis, faut que j’y aille. Me laisse pas ! »

Son ami resta un instant silencieux, puis il lâcha :

« OK. Mais tu m’expliqueras, quand même ? Tu me caches un truc, non ? »

Axel se sentit pâlir. Le regard perplexe, anxieux, de Janis était sur lui.

« Ou… oui, balbutia-t-il. Je t’en prie, viens avec moi. »

Alors que la journée s’achevait, ils retournèrent dans les bois, sur les lieux de la découverte. C’était un de ces dimanches qui annoncent l’été. Les chemins avaient été arpentés tout l’après-midi par les familles, les enfants en vélo, les couples d’amoureux et les personnes âgées menant leur chien. Ils croisèrent même, revenant de balade, Madame Meinvieille, la propriétaire d’Axel, avec son petit-fils Alex que le jeune homme gardait quelquefois, pour se faire un peu d’argent de poche. L’enfant, neuf ans, sourit joyeusement à l’étudiant. Ses yeux brillaient. Axel se crispa et enfonça ses mains tremblantes dans ses poches. Pendant quelques secondes, le bout de métal l’appela. Ou appelait-il Alex ? Non, jamais !

Le jour déclinait et les lieux finirent par se vider. Les silhouettes des arbres se tenaient immobiles dans le couchant.

« C’est là », dit-il soudain.

Les hautes herbes folâtraient aux pieds des arbres. La lumière venait y mourir. Dans le silence qui suivit, alors qu’ils regardaient bêtement le sol qui disparaissait sous la verdure, ils entendirent le crissement des insectes, leurs chants stridulants, le pépiement des oiseaux.

« T’es sûr ? demanda Janis.
— Oui.
— Il va faire nuit dans moins d’une heure. Faut pas que je traîne, Nat’ m’attend pour qu’on aille au ciné. Axel, je fais ça pour toi, mais tu pourrais me d…
— Raison de plus pour s’y mettre tout de suite », le coupa son ami.

Ils commencèrent donc. Janis donnait des coups de bêche mollement. Axel sentait son regard sur sa nuque. Lui creusait avec une opiniâtreté furieuse. Foutez le camp de ma tête ! Foutez-moi la paix ! Je ne veux plus y penser !

Et pourquoi tu ne jettes pas ce truc, alors ?

Il ne pouvait pas. Pas cette image d’enfant, qui pulsait contre lui comme un second cœur.

 

Métal Souffrant, une histoire de fantastique et d’horreur

 

Tiré par une jambe. Éraflé, déchiré, ensanglanté des orteils jusqu’à la taille. Il avait laissé des bouts de peau sur le chemin. La poigne sur sa cheville était mauvaise et réjouie. Les mains aimaient qu’on lui échappe, parce qu’elles aimaient punir ensuite.

Les larmes l’aveuglaient quand il fut tiré à travers l’entrée de la maison. Sa tête heurta le seuil en pierre, rudement. Sonné, il ne put se redresser. Les mains le prirent par la nuque et le relevèrent. Devant lui, un halo de lumière révéla les visages graves des autres jouets de la collection. Marqués comme des poupées : à leurs épaules nues, le métal luisait.

 

La nuit se levait. Le ciel s’obscurcissait derrière les arbres et confondait ténèbres et ramures. Ils creusaient toujours. Axel touchait au but et celui-ci lui glaçait les sangs. La terre argileuse était de plus en plus dure sous leurs bêches. Si quelqu’un les surprenait, ils auraient droit à une visite chez les gendarmes.

« Axel, y a rien, ici ! s’exclama soudain Janis. Y a rien du tout, tu t’es fait un film, tu…
— Eh bien, casse-toi ! »

Axel se reconnut à peine dans ce ton agressif, mais il n’avait pas pu retenir ces mots. Barre-toi, Janis ! Barre-toi et ne me demande rien !

Son ami le regarda d’un air abasourdi. Aussi vite, il fronça les sourcils.

« OK ! si c’est comme ça, amuse-toi bien ! Salut. »

Axel resta seul. Janis ne pouvait pas comprendre… C’était son plus vieil ami, son seul ami, mais comment lui dire… ? Le jeune homme sentit les larmes affluer à ses yeux. La bêche s’enfonça à nouveau dans la terre dure.

 

Il n’avait plus de larmes. Il attendait assis sur le lit, immobile. Tout son corps était une plainte, un gémissement.

Des cris déchiraient le silence de la maison. Des sanglots, venus de la Chambre. La dernière pièce ajoutée à la collection voulait se dérober aux mains avides.

Il entendit les pas menus, précipités, sur le plancher. Puis les pas plus lourds. Les cloisons étaient si fines. Il comprenait maintenant. Il voyait la scène. Il l’avait vécue.

Il écouta, yeux grands ouverts. Il absorba chacun des sons. Il ne pleurait plus. Il serrait les dents.

 

Il avait mal aux mains et au dos, mais il avait peur de s’accorder un répit pour s’étirer. Il était attendu, là, en bas. Cela faisait des années. Des décennies.

« Plus pour très longtemps… »

Sa voix résonna dans la nuit. Elle était blanche, elle lui creusait le cœur. Un quartier de lune éclairait à peine ses gestes. Mais il progressait.

 

« Pour toujours. »

Il les regarda et leur tendit les mains. Ils s’agglutinèrent autour de lui, comme des lucioles. Leurs doigts se nouèrent les uns aux autres. À sa suite, ils promirent. La fin était proche.

 

Ce n’était pas un énième caillou. La couleur blanche tranchait nettement sur le sol sombre, mais c’était trop long. Axel lâcha sa bêche et tomba à genoux.

Il gratta la terre avec les doigts pour libérer l’objet. Lisse. Blanc. Allongé. Axel avait cessé de respirer. Lorsqu’il leva la chose pour la présenter au clair de lune, il lâcha un gémissement rauque.

Un os.

Il avait eu raison. Il n’était pas fou. Pas encore, du moins. Il baissa les bras d’un coup en lâchant l’horrible preuve et se retrouva assis au milieu du monticule de terre qu’il avait érigé. En cet instant, il regretta désespérément l’absence de Janis auprès de lui. Son ami lui aurait dit que ce n’était pas sa faute, qu’ils ne connaissaient pas la victime, que ce n’était sans doute pas ce qu’il croyait. Il ne pouvait pas comprendre, lui… Il ne ressentait pas ce trouble lorsque le petit Alex lui lançait ce regard scintillant…

Il resta ainsi un moment, sans bouger. Les rayons bleutés de la lune jouaient autour de lui. Et, soudain, un éclat brilla.

Puis deux.

Puis un troisième.

Hagard, Axel se pencha sur la fosse. Instinctivement, il porta la main à sa poche où palpitait la lamelle de métal. Dans la terre affleuraient comme des étincelles de lune. Le jeune homme tendit le bras vers l’une d’elles et, stupéfait, il cueillit une silhouette d’enfant argentée. Il gratta, gratta encore. Des ossements émergèrent, accompagnés d’une nuée de petits anges étincelants.

Tout un squelette. Et, brusquement, son cœur cessa de battre. Tout un squelette, mais une ossature lourde. Un adulte. Un adulte constellé de toutes petites lucioles…

 

« En souvenir », cracha-t-il en jetant la sienne dans la fosse. Son épaule saignait encore après qu’il l’en eût arrachée.

« En souvenir », répétèrent les autres en l’imitant.

Les grandes mains cruelles ne les toucheraient plus jamais.

 

Axel resta assis, longuement, à respirer l’air frais de la nuit.

« C’est fini », murmura-t-il enfin en jetant l’étrange petite chose dans le trou.

Il mit si longtemps à reboucher la fosse que le ciel s’éclaircissait à l’est lorsqu’il en eût terminé. Il se redressa et s’épousseta les genoux et les cuisses, puis s’éloigna dans le chatoiement rose du soleil levant.

Presque fini. Janis l’écouterait peut-être quand même ? Il fallait parler, maintenant, pour briser le cercle.

 

Ainsi se termine cette petite histoire de fantastique et d’horreur, qui traite d’un sujet sensible mais dont la fin vous aura, je l’espère, semblé plus douce qu’amère. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour de nouvelles lectures. Si vous en voulez plus (et de l’exclusif), abonnez-vous à ma newsletter. Je vous enverrai des textes entièrement inédits de fantasy et de fantastique. 🙂

Crédits image : Yuri_B

Métal Souffrant, nouvelle fantastique – Partie I (Public averti)

Vous aimez le fantastique ? Vous aimez l’horreur diffuse et suggérée ? Vous allez aimer Métal Souffrant

Cette fois-ci, plus de parenthèse confortable entre légendes et réalité, nous allons plonger dans la dureté d’une vie ordinaire contemporaine. La nouvelle fantastique Métal Souffrant vous fait rencontrer Axel, un jeune étudiant qui cache un lourd secret. Il pensait l’avoir enfoui tout au fond de son être, loin de la surface, jusqu’à ce qu’un événement inattendu, une découverte anodine, fasse ressurgir les horreurs du passé.

 

Métal Souffrant, petite pierre de Sombres Tombeaux

 

Il y a quelques années, j’ai eu le plaisir et l’honneur de figurer au sommaire d’un recueil de nouvelles des Éditions du 38, Sombres Tombeaux. Le thème, faut-il le préciser ? Le tombeau, lien entre morts et vivants, limite infranchissable et fantasmée qui nous sépare d’êtres aimés… ou redoutés. L’ouvrage était paru pour Samain, l’une des plus importantes fêtes anciennes celtiques. Lors de la nuit de Samain, notre monde s’ouvre à ceux des dieux et des mânes…

C’est dans ce contexte qu’est parue Métal Souffrant, une nouvelle difficile car elle parle de violences infligées aux enfants. Elle avait obtenu une belle critique de Yozone : « Très psychologique, le texte transpire la souffrance de ses personnages. »

Le recueil des Éditions du 38 n’étant plus disponible à la vente, j’ai beaucoup de plaisir à vous le proposer ici.

Sombres Tombeaux, recueil de nouvelles des Éditions du 38
Sombres Tombeaux, des Éditions du 38

 

Je vous conseille par ailleurs d’aller jeter un œil aux excellentes parutions des Éditions du 38, qui publie de la bonne littérature de genre (science-fiction, fantasy, fantastique, policier, etc.). 😉

Allez, c’est parti pour la lecture ! Attention, elle n’est pas conseillée si vous ne supportez pas les récits dans lesquels il est question de violences envers les enfants.

 

Métal Souffrant, nouvelle fantastique et horrifique

 

Les coups pleuvaient. Il essayait de les parer avec ses bras, mais les membres chétifs laissaient passer l’essentiel des claques, des coups de poings et de pieds. Il se recroquevillait davantage, jusqu’à vouloir disparaître en lui-même mais, où qu’il allât, les mains méchantes le poursuivaient et le battaient. Il ne pouvait s’empêcher de gémir ; et les mains furieuses s’excitaient davantage.

« Je n’ai rien fait, je n’ai rien fait ! » pleurait-il. Mais les mains cruelles s’en moquaient ; elles l’aimaient innocent plus que coupable.

Au-dessus de sa dépouille sanglotante, la lame jaillit encore. Fallait-il donc accepter ? Il se ramassa autour de son ventre et ferma les yeux. Cette fois, il ne lutta pas. Se débattre causait trop de souffrances. La lame mordit la peau de son épaule. Profondément. Dessin de feu et de sang. Le liquide, chaud, coula le long de son bras. La douleur était trop intense. Il vacilla, s’écarta, se réfugia plus loin, loin de l’instant et de son corps.

Lorsqu’il se réveilla, il était marqué. Il palpa son épaule, si brûlante. Une lamelle de métal, incrustée dans la peau, y pulsait comme un être vivant.

 

« Tu ne dors pas la nuit ou quoi ? »

Axel leva vers Magali un regard fuyant. Ses dernières paroles ? Il ne s’en souvenait plus. En baissant les yeux sur ses notes, il ne vit qu’un long trait noir, là où sa main et son esprit avaient perdu le fil. En bas, sur l’estrade, le maître de conférences continuait de discourir.

« Je ne sais pas… Je n’arrête pas de me réveiller. Des rêves bizarres, qui se répètent… »

Magali indiqua du menton le professeur.

« Fais gaffe. Il a sa tête des mauvais jours. »

Axel hocha vaguement la tête.

La voix monocorde de l’universitaire s’appesantissait sur les dizaines de têtes. Axel n’y tint plus. Il lâcha son stylo et glissa la main dans la poche de son jean. Le petit bout de métal s’était coincé dans la couture. Ses doigts raclèrent jusqu’à l’en extirper. Magali toussota en lui jetant un regard noir. Il se mordit les lèvres. La chose étrange pulsait presque contre sa cuisse.

Une toute petite surface de métal brillant. Nettoyée des résidus de terre qui l’avait maculée – qui savait combien de temps elle était restée prisonnière des sols argileux des bois ? –, elle reflétait la lumière. Il la fit tourner entre ses doigts, oppressé. Comment avait-il remarqué ce minuscule éclat sur le chemin de promenade ? Perdu entre les herbes, les fougères et les feuilles mortes ? La terre le cernait comme si elle voulait en garder l’empreinte. Les ongles d’Axel s’en étaient noircis tandis qu’il essayait de récupérer la chose.

« On dirait une serrure, avait remarqué son pote Janis, debout au-dessus de lui. Une porte vers les Ténèbres infernales… »

Il avait rigolé. Mais, depuis, à chaque fois qu’il la contemplait, Axel y voyait une silhouette. Celle d’un enfant de profil, les mains sur le ventre et le visage incliné. Un gamin comme on dessine de manière stylisée les angelots, la tête aussi grande que le corps. Oui, un tout petit gosse. Sans les ailes. Arrachées. Et Axel frissonnait.

Il le voyait, ce gamin, et il se perdait dans sa contemplation plusieurs fois par jour. Il le connaissait bien…

« Tu me fous les boules », chuchota Magali, tout près de lui. Son ton était tendu. « Range ce bidule, c’est malsain. »

En quoi une lamelle de métal pouvait-elle être malsaine ? C’était rationnellement stupide. Pourtant, Axel savait qu’elle avait raison. Ce truc-là était malsain. Et c’était sans doute pour cela qu’il ne pouvait plus le quitter des yeux.

 

« Il me fait peur. Je veux pas y aller.
— Il t’a appelé. Tu es obligé.
— Mais quand il est revenu, Benjamin pleurait. Il a pas dit pourquoi. Ça me fait peur. »

La main de la petite fille sur son épaule. Là où pulsait le truc.

« Il faut tous y passer.
— Mais passer par quoi ? Qu’est-ce qui se passe, dans la Chambre ? »

La petite fille détourna les yeux.

Elle le savait, elle. Elle ne répondit pas.

 

Axel était allongé sur son lit. Le volet à moitié baissé sur la fenêtre entrouverte laissait passer une brise fraîche. Il allait bientôt faire nuit. Le jeune homme commençait à avoir froid, mais il rechignait à se lever. Le léger frisson sur sa peau tendait à se faire oublier alors que la lamelle de métal tournait entre ses doigts.

Malsain. L’impression demeurait. Ça le poursuivait même la nuit. Ça avait l’écho des anciens cauchemars, les autres, ceux de l’enfance…

« Qu’est-ce que tu caches, hein ? »

Si elle l’avait entendu s’adresser ainsi au bidule, la voix oppressée, Magali l’aurait traité de grand taré. Mais il n’y pouvait rien. Le truc lui parlait, au sens métaphysique du terme. Le truc savait. Le truc voulait qu’il se souvienne.

Il inspecta une nouvelle fois, sous toutes les coutures, l’étrange petite chose. Puis, pris d’une impulsion incontrôlable, il souleva la manche de son tee-shirt pour dégager son épaule et posa l’objet dessus.

Rien ne se passa.

« Je suis con », grommela-t-il, avant de reposer le bout de métal sur le chevet, près de son radio-réveil.

La nuit tombait.

 

Il courait dans la nuit. Les herbes chatouillaient ses pieds nus. Le sang coulait d’entre ses fesses, le long de ses jambes. Son seul vêtement, une chemise, battait l’air au-dessus de ses cuisses et effleurait dans sa course son épaule marquée par le métal.

Les arbres penchaient sur lui leurs silhouettes noires et gigantesques.

La douleur lui cuisait, à un endroit où nul n’aurait jamais dû pénétrer. Mais elle était moins puissante que l’épouvante. Aussi courait-il toujours. Il ne retournerait pas dans la Chambre. Personne ne le rattraperait.

 

Cette fois-ci, Axel se réveilla en sursaut. Son cœur battait comme un sourd dans sa poitrine. La sueur l’inondait. Ses draps en étaient trempés.

Ses doigts allèrent à l’aveugle sur le chevet. Ils attrapèrent la lamelle de métal. À la lumière du feu rouge qui brillait au-dehors, juste devant sa fenêtre, la silhouette enfantine se teinta fugitivement de sang. Il la contempla, effrayé.

« Non ! Je ne veux pas me souvenir ! »

Il la jeta. Avec un petit cliquetis, la lamelle heurta le lecteur CD, puis elle rebondit et disparut dans le noir. Axel resta immobile, les mains crispées sur sa couette. Feu vert. Feu orange. Feu rouge. Feu vert. Feu orange. Feu rouge… Des couleurs artificielles, rien de plus, des signaux fonctionnels, des reflets sans signification…

L’enfant en métal étirait ses doigts jusqu’à lui. Non ! Ce n’est qu’une impression ! Mais Axel ne parvenait pas à la chasser. L’enfant frémissait dans le silence. Il tremblait de toutes ces tortures jamais révélées. Axel tremblait avec lui, violemment. Des larmes froides coulaient sur ses joues.

Je ne peux pas… je ne peux pas supporter ça, pas encore ! Retourne dans les ombres, toi !

Le lieu de la découverte, un bois aménagé pour la promenade. Si la plaque de métal était là, entre ses doigts, où se trouvait l’enfant ? Sous la terre ? Un sanglot étreignit la gorge d’Axel. Il fallait le ramener là-bas. Ou l’exhumer ? murmura une voix téméraire, celle qu’il avait toujours refoulée.

Demander à Janis, son plus vieil ami. Il était courageux, lui. Il n’avait peur de rien. Sans le savoir, à leur rencontre, il avait sorti Axel du néant. Il avait besoin de Janis pour affronter l’enfant.

 

J’espère que cette première partie vous aura plu, intrigué et alléché… Rendez-vous par ici pour la suite et fin de cette nouvelle fantastique !

 

Crédits image : BeaTzJooDy

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie III

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez aimé le récit du bestiaire Leo et que vous avez follement envie de savoir ce qu’il est advenu de lui lors de sa rencontre avec le terrible et mystérieux lion noir. Sinon, je vous invite à découvrir les deux premiers épisodes de ce face-à-face dans mes précédents articles (partie 1 et partie 2). 😉

Notre ami gladiateur a-t-il survécu à cet affrontement ? Celui-ci n’était-il qu’un rêve… ou la sinistre réalité ? Cette fois, vous allez avoir le fin mot de cette nouvelle fantastique qui joue avec l’histoire romaine

Cette fois, je vous invite à accompagner votre lecture d’une envoûtante et mélancolique musique arménienne

Le Lion, une nouvelle fantastique qui vous invite dans l’histoire romaine…

 

Un craquement. Une douleur. Si aiguë, si atroce qu’il s’entendit hurler comme jamais encore il ne l’avait fait.

Il ouvrit les yeux sur les ténèbres de sa chambre, réveillé par son propre cri qui se prolongeait infiniment. Ses mains tremblantes se portèrent à son buste et à son ventre. Le cauchemar le poursuivait, car elles rencontrèrent un terrain de chairs molles et poisseuses, desquelles émergeaient des aspérités dures, affreusement sensibles. Le léger frissonnement de ses doigts sur ce lieu de dévastation lui arracha d’autres plaintes. Quand allait-il se réveiller ? « Diane ! Ancêtres ! » supplia-t-il. Mais ses aïeux et la figure tutélaire des bestiaires, sa Lune adorée, sa Chasseuse, restèrent muets.

« Tu es seul », murmura une voix dans l’obscurité.

Malgré le délire de souffrance qui le submergeait, Massi vit une silhouette se découper dans la faible clarté lunaire. C’était celle d’un géant, tel que lui, à la peau d’ébène. Deux yeux en amande, brillant comme des joyaux, rejetaient le visage dans l’ombre. Une chevelure hirsute, une véritable couronne d’or noir, entourait la tête. L’homme sourit et dévoila une dentition carnassière.

« Nul ne t’entendra mourir. »

Il jeta un regard entendu vers Artole qui n’avait pas bougé. Au supplice, Massi vit son ami s’agiter dans son sommeil, puis lui tourner le dos. « Mais tu reviendras et, je te le jure, tu souffriras mille fois ma douleur. »

Massi avait perdu la force de gémir. Ses yeux se brouillèrent. Tandis que la vision de l’individu s’estompait, il perdit connaissance.

 

Il retrouva ses sens dans un brasier de perceptions inconnues. Les douleurs avaient changé. Elles dansaient désormais avec grâce dans ses chairs martyrisées, comme des nymphes enflammées traçant des sillons de cendres dans l’herbe tendre. Elles allaient en lui, elles tourbillonnaient, elles creusaient, des entrailles jusqu’à la gorge, abîmant et desséchant tout.

Il aurait tué pour une simple gorgée d’eau.

Un râle profond lui échappa. La pénombre l’entourait. Il bascula sur le ventre, certain d’avoir senti non loin une bouffée de fraîcheur. Le mouvement l’ébranla tout entier et il rugit comme une bête, incapable de réfléchir ou de penser au-delà de sa souffrance. Puis il rampa, grelottant, trempé d’une suée abondante aux relents infects. Lorsqu’il parvint à la source pure, parfumée, enivrante, il dut mordre au travers d’une pellicule qui, d’abord, résista. Lorsqu’elle céda, le breuvage afflua, coula dans sa gorge et apaisa les brûlures. La source se débattit, protesta d’abord, puis supplia dans l’étreinte d’acier des bras de Massi. Le doux gargouillis de l’eau vive joua sur fond de hurlements et de craquements, mais le tueur de fauves était ivre.

Puis le nectar se tarit et le silence se fit. Un voile se leva. Quoiqu’il fît toujours nuit et qu’aucune lumière n’éclairât les lieux, Massi vit comme en plein jour. Il vit sous lui Artole. Il vit son frère gisant sur la paillasse, les yeux révulsés et les membres disloqués. La chair privée de vie était grise, excepté dans le cou, où une plaie noire béait. Du jeune homme s’échappait un parfum suave qui frappa les narines de Massi. Il se mit debout brusquement, muet d’horreur.

Une sensation de force et de puissance l’habitait. Sa chemise de toile était lacérée par les griffes. Du lion noir ? De l’homme à la crinière ? Qu’était ce monstre ? Et qu’était-il devenu, lui ? Son ventre et son buste, un instant auparavant déchiquetés, étaient intacts. Il y porta des mains tremblantes avant de s’agripper la tête, épouvanté.

Lorsque la voix retentit, il tressaillit.

« Bienvenue aux Enfers, mon enfant. »

Le jeune homme se retourna. À travers la fenêtre, dont les barreaux de métal avaient été tordus, il vit une silhouette perchée sur le mur d’enceinte du ludus. Il reconnut sans peine l’homme à la crinière noire. Le monstre le regardait, bras croisés, et un large sourire blanc fendait son visage en deux. Il ne portait qu’une tunique de cuir rapiécée. Ses muscles puissants saillaient en accrochant les reflets du clair de lune.

« Je te l’avais promis. Contemple ta solitude. Elle complétera la mienne, que je te dois. »

Massi le vit à peine disparaître. Un bond, et il n’était plus là. La terreur s’estompait déjà. Étouffé par le chagrin, le jeune homme se tourna vers son meilleur ami. Il tomba à genoux, la tête dans les mains.

« Artole ! supplia-t-il, sanglotant. Artole ! »

L’esprit de son frère s’en allait rejoindre les mânes de ses ancêtres. Et Massi, des larmes de sang sur les joues, le regardait s’éloigner.

*

Le lion noir, couché dans les herbes hautes, pleurait silencieusement.

Je t’ai vengé, mon frère. Mais, ce soir, je crois que je t’ai aussi trahi.

Au-dessus de sa tête, la lune jouait, solitaire.

 

Le Lion, un récit fantastique et antique… avec des vampires

 

J’espère que cette nouvelle fantastique qui joue avec l’histoire romaine vous aura plu !

Vous aurez probablement compris que le lion blanc et le lion noir étaient en réalité des vampires et que le pauvre Massi les a suivis dans ce destin cruel.

Pour la petite histoire, j’ai fait jouer cette nouvelle en tant que MJ à l’un de mes joueurs (coucou Sylvain !). J’étais maîtresse de jeu au JDR Dark Ages, l’Âge des Ténèbres. Normalement, ce jeu de rôle s’inscrit dans le contexte du Moyen Âge. Je l’avais déplacé dans l’Antiquité romaine, qui est l’une de mes périodes historiques préférées.

Du jeu de rôle à la plume (et inversement !), il n’y a qu’un pas que j’ai allégrement passer, et plus d’une fois. 😉

Si cette nouvelle vous a plu, vous aimerez aussi Le Dragon Blanc de Dacie, plus courte, dans laquelle j’explore le personnage d’un autre immortel aux multiples facettes. Vous en saurez plus en parcourant mes publications.

Je vous dis à la semaine prochaine pour une autre lecture ! Cette fois-ci, je vous emmènerai en Grèce antique… 😉

Crédits images : Caroline Sattler

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie II

Bienvenue par ici, chère lectrice et cher lecteur !
La semaine dernière, je vous ai proposé le début d’une nouvelle de fantastique antique qui prend place dans l’Empire romaine, plus précisément à Carthage, en Afrique du nord. Et si nous allions voir comment se porte le bestiaire Massi, surnommé Leo, célébrité parmi les gladiateurs de l’arène ?
C’est parti ! Bonne lecture à vous ! (Avec toujours une bonne musique d’ambiance romaine !)

Le Lion – Partie II

Massi marchait aussi vite qu’il le pouvait dans les rues silencieuses. Artole était affalé en travers de ses épaules et ponctuait régulièrement les pas de son ami d’un hoquet parfumé. Les vins ne l’avaient pas vaincu, mais encore fallait-il passer l’épreuve du feu des liqueurs et des alcools forts servis en fin de soirée ! Nombre de patriciens dormiraient dans leurs humeurs cette nuit…

Les pieds nus de Massi allaient sans bruit sur le sol pavé des rues de Carthage. La pleine lune lui était une compagne complice. Son ombre le précédait comme pour éclairer son chemin. Pourtant, l’astre amical ne levait pas les angoisses qui l’assaillaient. Le chuchotis qui l’avait pris en aparté sur la terrasse… Si Artole n’avait rien entendu, lui l’avait perçu, dansant sur le fil de ses nerfs. Un murmure qui grondait… Un rugissement étouffé… La menace d’un lion…

Massi pressa le pas en remontant la grande rue qui menait jusqu’au ludus. Le lion, le lion… Toujours le lion ! Comme si la bête qu’il avait abattue venait lui souffler au visage sa promesse de vengeance. Entre ces félins et lui existait une longue histoire d’amour et de haine. Jadis, alors qu’il n’avait que six ans, une lionne réputée folle et vicieuse, Bacchée, avait tué son père dans l’arène. Massi se souvenait du corps paternel dont les viscères traînaient à sa suite dans le sable blanc… La Bacchante fascinait son père, tout comme Apollon, le lion blanc, continuait par-delà la mort à fasciner Massi. Qui était la proie, qui était le fauve, dans ce jeu cruel ? Et qui gagnait lorsque la mort tranchait le dernier lien ?

Tu ne gagneras pas, toi.

De saisissement, Massi faillit lâcher Artole. Il ne le rattrapa que de justesse, arrachant un hoquet au rétiaire qui se répandit en vomissures sur son épaule. Était-ce lui ? Était-ce sa Némésis, qui venait à lui pour venger le lion blanc ? Massi se mit à courir, le cœur trépidant. Une ombre gigantesque talonnait sa fuite. La silhouette sombre du ludus grandissait au bout de l’avenue tandis que les longues foulées du jeune homme avalaient la distance. L’ombre ne disparut qu’au dernier moment, lorsqu’il s’arrêta devant les grandes portes fermées. Un rire sarcastique résonna dans sa tête. Affolé, Massi frappa sur le bois encore et encore, jusqu’à s’en meurtrir le poing. À chaque coup, la tête d’Artole ballottait sur son épaule comme un fruit mou.

Mosaïque de Zliten.

Un garde à moitié endormi ouvrit la poterne. Le bestiaire le bouscula, traversa la grande cour et se rua jusqu’à la cellule qu’il partageait avec Artole. Il fit basculer le gladiateur par-dessus son épaule et le jeta sur une paillasse. Puis, le souffle court, étreint par la peur, il se plaqua contre un des murs. Ses yeux ne distinguèrent que les contours familiers des rares objets qui constituaient depuis des années son univers. Un rai de lune, qui traversait la fenêtre barrée de métal, en épousait les formes. Tout le reste était noyé dans l’obscurité. Le dos collé à la paroi de terre, Massi se laissa lentement tomber sur les talons. À tâtons, il chercha la chandelle entre les deux lits jumeaux. À un mètre de lui, un grognement le fit sursauter. Sur sa couche, Artole remuait. Le silence se réinstalla ensuite, lourd, sans que le Germain se réveillât.

Le cœur de Massi commençait à retrouver un rythme normal. Ses doigts tremblaient encore un peu lorsqu’il fit surgir la lumière. La flamme jaune n’éclaira pas grand-chose, mais elle lui apporta le réconfort en lui laissant deviner les aspérités du quotidien. Les lits n’étaient que des paillasses posées à même le sol. Un tabouret, recouvert de linge qui empestait la sueur sèche, et une bassine d’eau stagnante constituaient le reste du mobilier. Cette pauvreté coutumière, pour la première fois, rassura Massi. Il laissa échapper un rire stupide. L’idée d’avoir couru jusqu’ici comme un malheureux poursuivi par tous les Enfers lui fit secouer la tête. Et le regard hébété du portier ! Ne l’avait-il pas cru possédé ?

Quelle illusion d’épouvante son esprit fatigué n’avait-il pas inventée ? Il était plus que temps qu’il dormît. Le lanista leur avait accordé un répit pour répondre à l’invitation de la matrone mais, le lendemain, les entraînements reprendraient.

Ses admirateurs transis, qui couvraient certains murs de Carthage de graffitis à la gloire de Leo, auraient été bien dépités s’ils avaient vu leur héros prendre la fuite face à des ombres.

Une nouvelle de fantastique antique…

Il en rêvait encore.

Apollon, le lion blanc, entra lentement dans l’arène, calme et solennel au milieu des bonds impatients de ses congénères. Puis il s’arrêta sous l’ombre du dais qui protégeait les gradins du soleil. Il ne rugit pas. Dignement assis sur son séant, il se contenta de regarder autour de lui. Les spectateurs en hurlèrent d’indignation. Dans la pénombre, dans l’éblouissement de l’astre en majesté, ils le distinguaient mal, ils n’en devinaient que les contours vagues. C’était intolérable !

À lui d’agir pour amener la bête fauve dans la lumière. Mais lorsque Massi s’avança vers le lion blanc, celui-ci se contenta de tourner la tête et de le regarder.

Crispé, le bestiaire s’agita sur sa paillasse. Non… plus revoir cela…

Regarde, murmura une voix hostile.

Carnage. Le pelage sans tache était maculé de sang et le ventre ouvert laissait échapper les entrailles. La tête, renversée vers l’arrière, dardait sur le vainqueur, sur le bourreau, un regard transparent. La souffrance, le désespoir, mais aussi le regret et, que Diane l’explique à Massi, le pardon.

Le jeune homme gémit dans son sommeil.

Un lion noir tournait autour de lui, de cette démarche feutrée particulière aux félins, patte levée l’une après l’autre, gracieuse et sûre. Tu me suivais donc bien, songea Massi, à la fois épouvanté et subjugué. Le regard lourd de colère réduisait à rien ses six pieds de haut ; cela faisait des jours qu’il l’oppressait. C’était donc arrivé.

Je n’ai pas peur, dit-il, parce que, en bon chasseur de fauves, il avait appris qu’il fallait mentir aux prédateurs. Mais aucun son ne sortit de sa gorge et l’autre ricana. Sa large gueule s’étira en un rictus impossible, monstrueux, qui dévoila une dentition effroyable. Massi, incrédule, ne put repousser l’image de cette mâchoire se refermant sur sa gorge.

Mon frère ! Comment as-tu pu laisser cette pitoyable créature te faire ça ? Toi, si beau, si fort ! Immortel ! Vois ! Vois, toi qui aimais les humains, ce qu’ils t’ont fait ! Pourquoi l’avoir épargné ?

Je ne l’épargnerai pas, moi.

Le regard haineux que le félin lança à Massi brisa la transe du jeune homme. Son instinct de bestiaire était éprouvé par des années de confrontation avec les fauves et il fit un pas lent en arrière. Pourtant, il ne vit rien venir. Une masse le percuta et lui coupa le souffle.

Je vous laisse sur cet affreux teasing… La suite de l’affrontement (rêvé ?) entre Massi et le lion noir se trouve par ici. 😉 Vous y découvrirez le fin mot de cette nouvelle de fantastique antique qui plonge dans l’ambiance carthaginoise romaine !

Merci à enriquelopezgarre pour la photo d’en-tête. 🙂

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie I

Comme promis, voici une nouvelle lecture rien que pour vous ! Cette fois, je vous offre une courte nouvelle fantastique à lire en ligne dans son intégralité. Elle va vous plonger en pleine Antiquité romaine, une de mes périodes de prédilection. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur cette période de notre histoire, qui est fascinante à bien des égards.

Comme elle est assez longue, je vous la proposerai en deux ou trois fois dans les prochaines semaines. 😉

(Pssst… si vous avez envie de la lire en musique, je vous conseille la BO de la série Rome !)

Une courte nouvelle fantastique à lire pour en apprendre plus sur l’Antiquité romaine

Un héros de la Carthage romaine

Pour la petite histoire, j’ai été maître de jeu de rôle pour des amis pendant quelques années. Je les faisais jouer en plein IIe siècle après J.-C., sous l’empereur romain Hadrien. Cette nouvelle relate ce qu’on appelle le background de l’un de mes joueurs (merci Sylvain !).

Le background, c’est l’histoire du personnage tel qu’elle est au moment où le joueur commence à jouer. Vous allez donc découvrir le superbe bestiaire Leo, alias Massi, héros de l’arène dans la Carthage antique.

Gladiateurs et bestiaires

Un bestiaire est un peu comme un gladiateur, si ce n’est que ces derniers affrontent des animaux sauvages, et non leurs semblables. Cette profession de l’arène est jugée moins noble, malgré tout le danger qui lui est attaché. On considère alors qu’il est beaucoup plus honorable de se battre contre des hommes que contre des animaux. Cela n’empêche pas les Romains de raffoler de ce type de spectacles. Les fauves de toutes sortes, les fameux africanae (dans lesquels on retrouve des éléphants, des lions, des ours, des panthères, des autruches…) sont décimés dans les arènes de l’Empire.

Mosaïque romaine – IIe siècle – Villa romaine de Nennig (Sarre)

Dans la nouvelle, il sera aussi question d’un rétiaire. C’est un type de gladiateurs, comme le thrace, le secutor, l’hoplomaque, etc. Le rétiaire combat avec un filet, un trident et un poignard. Il ne porte pour se protéger qu’un brassard et une épaulière et est formé aux tactiques d’évitement.

La vie dans le ludus

Les gladiateurs de toutes sortes vivent au ludus. S’ils sont esclaves, ils sont la propriété du lanista. Quelquefois, des hommes libres se lient par contrat pour se produire dans l’arène.

Je terminerai cette petite mise en contexte avec cette citation qu’on retrouve souvent dans les épitaphes des gladiateurs : « Celui qui perd, celui-là meurt. » Toutefois, ma nouvelle va vous montrer que d’autres destins peuvent se présenter…

Bonne lecture !

Le Lion

Deux lions couraient dans les herbes hautes. L’un était noir. Noir comme l’encre qui coule sur le papyrus, noir comme l’onyx qui orne la beauté des matrones. L’autre était blanc. Blanc comme l’albâtre des marbres honorant les dieux, blanc comme la toge virile des hommes parvenus à l’âge adulte.

La lune jouait avec ces lions. Tantôt, elle les nimbait de sa clarté et accentuait le hiatus de leurs couleurs. Tantôt, elle s’effaçait derrière les nuages et les ténèbres les engloutissaient.

Bientôt, le lion noir s’affala aux pieds d’un acacia. Il se vautra langoureusement dans la poussière, mêlée aux débris de gousses jaunes tombées de l’arbre en fleurs. Un râle bienheureux lui échappa.

— N’est-ce pas merveilleux, mon frère ?

Le lion blanc, la tête tournée vers le nord, contemplait la nuit. Une fois encore, à la faveur d’une trouée dans les nuées, Diane reparut. Le lion voyait loin derrière les étendues sauvages et désertées par la civilisation. Là-bas, tout là-bas vers la mer, une cité fleurissait et il en percevait les échos. Les hommes, gibier mais aussi prédateurs. Il était des leurs, jadis.

Le lion noir se releva et secoua sa crinière d’un air mécontent.

— Fous, inconséquents, éphémères. Et orgueilleux dans leur certitude de dominer ce monde. Ils ne sont qu’un vivier dans lequel puiser pour se nourrir. Rien d’autre.
— Jamais plus je ne m’attaquerai à eux. Tu le sais. J’ai changé.
— Eh bien, tu es meilleur qu’eux ! Ils chassent les lions. Ils descendent toujours plus loin au sud et ils capturent toutes les bêtes qu’ils trouvent pour les faire s’entre-tuer ou les massacrer dans leurs arènes. Même les antilopes ! Même les macaques ! Et ils ne s’épargnent pas entre eux. Tes humains, mon frère. Les voilà, tes humains, dans toute leur sagesse et leur bravoure.

Le lion blanc releva la tête et huma l’air. La douceur de cette nuit d’été était incomparable. En réponse à son compagnon, sa pensée fut paisible.

— Nous sommes tous des monstres.

*

Massi contemplait la mer, accoudé à la balustrade de la terrasse. Derrière lui, dans la villa romaine, la fête battait son plein.
Les invités, tous des notables carthaginois, les avaient dans la première heure pressés de toutes parts, lui et son ami Artole, dans l’arène Leo le bestiaire et Narcisse le gladiateur. La maîtresse de maison avait fait d’eux son attraction. Cela faisait des mois qu’elle réclamait au lanista le prêt pour une soirée de quelques-uns de ses meilleurs combattants.

La vedette, c’était Narcisse le rétiaire, le tueur d’hommes. Pour le public, massacrer des animaux sans intelligence, comme le faisait Massi, n’avait rien de bien glorieux. Le bestiaire n’était là que le faire-valoir de son ami. Il plaisait quand même, car lui aussi faisait couler le sang et lui aussi risquait sa vie. Comme cela aurait été excitant de le voir un jour encorné par un buffle ! Et puis, il y avait l’étrangeté de ce duo dont les composantes se mettaient mutuellement en valeur : Narcisse, le blond Germain à la silhouette de danseur, et Leo le colosse, dont les muscles frémissaient sous la peau d’un noir d’ébène. Ces deux hommes, qu’ils méprisaient tout en les admirant, les patriciens de Carthage voulaient les voir, les interroger, les toucher. Ils voulaient les respirer et sentir cette odeur de sang et de mort qui émanaient d’eux en relents imaginaires.

Leur curiosité assouvie, ils étaient passés à d’autres plaisirs. Massi et Artole s’étaient réfugiés sur la terrasse désertée de la villa. La lune pleine projetait leurs ombres floues sur la marqueterie de marbre. Ses segments de couleurs s’agençaient superbement pour représenter des chevaux en pleine course et des conducteurs de chars dressés derrière eux, le fouet levé. Le marbre, les soieries, les coupes sculptées, tant de luxes dont on n’avait pas idée, au ludus

« Par les Enfers, Massi, déride-toi ! Profite de cette manne ! Des plats à se bâfrer, des vins de toutes les provinces de Rome et des femmes dont les tétons débordent presque du corsage quand elles nous voient ! On ne va pas rester là à regarder les vagues comme si on avait envie de s’y jeter !
— Je n’y pensais pas » rétorqua Massi en jetant à son ami un regard scrutateur.

Non, Artole n’avait pas abusé tant que cela de ces vins dont il vantait les mérites. Coupés d’eau comme les aimaient les Romains, ils n’auraient pas suffi à enivrer un pareil habitué des tripots de Carthage. En dépit de sa petite taille et de sa silhouette gracile, Artole buvait comme il se battait dans l’arène – en homme.

« Laisse-moi deviner, railla le gladiateur. Le lion hante encore ta cervelle remplie des chimères de tes ancêtres. Un esprit, peut-être ? Pluton t’épargne, pauvre vieux, tu aurais irrité les mânes de la tribu des lions en tailladant un de leurs chatons ? »

Apollon, le lion blanc. La créature la plus belle que Massi eût jamais vue. Son souvenir ne le quittait plus. Du chanfrein à la queue, de la crinière à la croupe, toute la posture de l’animal était celle d’un souverain. Si altière, si majestueuse… Mais à la manière d’un roi déchu. Car Apollon était maigre et famélique. Sa couleur, blanche comme la lune, parlait de malédiction. Une telle marque ne pouvait induire que malheur ou félicité, tout le monde le savait. Massi avait planté sa dague dans le flanc de l’animal avant de le lacérer de coups : on ne pouvait guère parler de bonne fortune pour le malheureux félin.

C’était son travail, après tout. Tuer les bêtes qui entraient dans l’arène, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Il y avait gagné son surnom de Leo. Le lion blanc n’était qu’une victime parmi de nombreuses autres. Pourquoi obsédait-il Massi ? Quel remords ridicule…

L’angoisse le cueillait parfois au cœur de la nuit, à la sortie d’un cauchemar où le jeune homme s’engluait comme dans une poix bien réelle. Ce soir-là, il la sentait encore flotter dans l’air, menaçante et presque extérieure à lui-même.

« Moque-toi, Artole. Moque-toi des esprits. Il se pourrait que tu le regrettes un jour. Même un barbare du nord comme toi devrait prendre garde au courroux de ceux qui sont morts. »

Le blond Germain eut un superbe sourire, l’un de ceux qui plaisaient tant aux femmes, surtout lorsqu’ils naissaient après le passage du couteau sur la gorge du vaincu.

« Les esprits existent au nord mais, moi, je ne les crains pas. Je ne crois qu’à une chose : la loi de l’arène. Et j’ai toujours la tête à l’endroit où sont mes pieds. Tu devrais faire de même, Massi ! Prends garde à ce que le souvenir d’une carcasse pourrissante ne vienne te hanter à ton prochain combat. Je te préviens encore, mais tu le sais : celui qui perd, celui-là meurt. »

Son ami acquiesçait lorsqu’un murmure venu de la mer le fit frissonner.

Pas toujours.

J’espère que cette première partie vous aura plu ! L’obsession de Massi pour le Lion Blanc est-elle justifiée ? Ses mânes lui jouent-ils des tours ? Et, au fait… avez-vous deviné ce que sont le lion noir et le lion blanc ?

La réponse mercredi prochain avec la suite de cette courte nouvelle fantastique à lire en ligne !

 

Merci à Alexandra pour la superbe photo d’en-tête. 🙂