Une histoire d’amour fantastique – Un jour, mon amour – Partie I

Vous aimez les histoires d’amour ? Moi, j’en suis très friande. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la première partie d’une nouvelle fantastique sur la peinture, qui met en scène une artiste du XVIe siècle profondément éprise et qui va transcender la mort grâce à l’art… Bonne lecture !

Un jour, mon amour, histoire d’amour fantastique

Arras, 1514

La chambre empestait la sueur et, par contraste, l’odeur fraîche des herbes disséminées sur le sol pour lutter contre la sanie. Ces senteurs, cependant, n’étaient rien auprès du parfum douceâtre de l’agonie.

Les rideaux retombaient lourdement devant la fenêtre entrouverte. Un filet d’air parvenait à passer, rempli des bruits de la vie qui continuait ailleurs. Un mince éclat de jour illuminait le bout du grand lit et la courtepointe rouge.

Juste à côté, dans l’ombre, Gabrielle pleurait. Elle avait longtemps refoulé les larmes, par égard pour lui, parce qu’elle savait qu’il ne les supportait pas, mais la boule dans sa gorge menaçait de l’étouffer. Elle pleurait donc silencieusement, sans bouger, la main de son époux dans la sienne.

Soudain, il remua. Les paupières clignotèrent faiblement dans le visage hâve, harassé par la douleur, et Régnault s’extirpa du sommeil. Cet instant de repos n’avait guère duré. Gabrielle s’essuya les joues à la hâte avant qu’il ne relevât les yeux sur elle. Elle ne savait pas s’il la voyait distinctement, surtout dans cette pénombre. Les doigts dans les siens, en revanche, réagirent. Il lui serra la main avec, presque, la même fermeté réconfortante qu’autrefois.

« C’est bientôt fini, déclara-t-il avec une moue crispée. Elle arrive pour me prendre.
— Mais non. »

Gabrielle lui caressa les cheveux avec douceur, apparemment sereine, alors que la terreur de le perdre lui broyait le cœur. Jamais elle ne pourrait vivre sans lui.

Il coula vers elle un regard sarcastique. Son œil vert n’avait rien de vague. Il la voyait, cette fois, il la voyait, elle en était certaine. Elle lui sourit.

« Plus le moment de jouer, Gabrielle. Plus maintenant. »

Il se tendit à nouveau sous l’effet de la douleur. Le médecin, Maître Poiret, qui se tenait de l’autre côté du lit, souleva la courtepointe et les draps pour inspecter le bandage sur le ventre. Le pus et le sang avaient teinté le tissu en jaune sale mâtiné de rouge-brun. Une odeur infecte saisit Gabrielle mais elle sut rester impassible.

« Par le diable, foutez-moi la paix ! jeta Régnault avec colère comme le praticien se penchait sur sa blessure.
— Il faut changer le pansement, Sieur… répliqua celui-ci, sans se formaliser ni s’indigner du blasphème.
— Laissez ça ! Qu’importe la suite, à présent…
— Ne dis pas cela, Régnault. »

Son époux tourna la tête vers Gabrielle et soupira d’un air désabusé.

« Je t’avais pourtant prévenue, ma malheureuse épouse, que tu ferais un mauvais mariage.
— Je ne regrette pas de t’avoir épousé, bougre de scélérat. »

Il se laissa retomber sur les oreillers avec lassitude.

« J’aurais dû t’écouter, ma dame. J’ai été bien faraud de provoquer ce peigne-cul de nobliaud… »

Elle n’en crut pas ses oreilles. Cet homme fier entre tous n’admettait jamais avoir eu tort.

« Il est quand même resté sur le carreau, lui… Mais je le rejoindrai bientôt dans les sept cercles de l’Enfer…
— Non » répliqua-t-elle avec autorité.

Il ferma les yeux et l’ombre d’un sourire se peignit sur ses lèvres. Cela dura un moment et Gabrielle crut qu’il s’était rendormi, mais il finit par murmurer, sans lever les paupières :

« Un jour, mon amour… nous nous retrouverons. »

La Perla, Portrait de femme par Raphaël (1483-1520)

Un jour, mon amour, nouvelle fantastique sur la peinture

L’esquisse préalable fut achevée en quelques jours et autant de nuits.

Elle ne dormit presque pas ; elle se contenta d’heures éparses, ici et là, lourdes du vin chaud absorbé pour supporter le froid ambiant.

Cette pièce n’avait plus servi depuis des années. Après le mariage, surtout après avoir compris qu’ils n’auraient pas d’enfant, elle avait posé ses pinceaux. L’envie l’avait désertée. Elle s’était consumée dans le deuil de ces nourrissons qu’elle ne porterait jamais. Il avait fallu que Régnault l’arrachât à sa chambre, dans laquelle elle se morfondait, qu’il la poussât dehors, qu’il décidât d’un voyage en Italie. Devant les œuvres des grands maîtres, il espérait qu’elle retrouverait l’envie de peindre.

Elle avait retrouvé l’envie de vivre mais n’avait plus touché une toile. Jusqu’à ce retour du cimetière où, dans le caveau de la famille Briffaut, le corps de Régnault avait été inhumé.

Il restait encore des toiles d’araignées partant des coins de la pièce et courant sur des coudées en travers des grandes baies closes par les volets. Les bestioles s’étaient insinuées partout. Gabrielle en avait dérangé des dizaines en fouillant dans les coffres à la recherche de ses anciens effets. Pour finir, elle avait appelé sa servante, Béatrice, et toutes deux étaient parties chez le marchand de couleurs. Elle s’était ruinée en fusains, pigments de toutes les teintes possibles, huile de lin, essence de térébenthine, spatules et pinceaux.

Elle s’était ensuite enfermée dans l’atelier. A peine ses serviteurs avaient-ils pu poser quelques plateaux bien garnis à l’entrée de la pièce. Elle avait picoré les mets et vidé les pichets de vin chaud. Aucun feu ne flambait dans la cheminée, mais elle avait jeté dehors Aubin, l’intendant, alors qu’il désignait d’un geste navré l’âtre glacial. De fait, un air froid régnait dans la pièce. Gabrielle était transie au sortir de ses courts sommeils mais, rapidement, elle s’immergeait dans sa toile et oubliait le reste.

C’était une bulle. Son regard se perdait au-delà de ses doigts, qui ne faisaient qu’entamer l’œuvre merveilleuse. Ici, un simple trait mais, dans quelques instants, le tracé de son menton, dans deux heures, le pli dur de ses lèvres et, demain, son sourire improbable. Un jour, mon amour…

Il restait cependant tant à faire. Et, fébrile, elle ne pouvait s’arrêter, elle ne pouvait dormir plus que quelques heures, elle ne pouvait prendre le temps de se restaurer, sauf à faire le nécessaire pour ne pas défaillir, lorsque ses yeux commençaient à papillonner. Une bouchée de pain, une pomme ou une poire avalée à la hâte, quelques cuillerées de farce accompagnant la viande… Et elle retournait user ses doigts frigorifiés sur la toile.

Elle avait commencé les aplats de couleur lorsque la maladie la prit. Elle ne se souvenait pas avoir perdu connaissance. Cependant, alors qu’il lui semblait voir danser l’instant d’avant devant ses yeux les cyan, cramoisi et sinople, elle se réveilla dans son lit, qui avait été descendu dans l’atelier. Un brasier crépitait dans la cheminée et les nombreuses bougies du lustre avaient chassé les ombres de la pièce. Les herbes sèches jonchant le sol embaumaient.

Ses regards s’attachèrent à la toile à peine entamée. Il y avait encore tant à faire… Mais elle resta là, inerte, lasse, à contempler cette œuvre dont, brusquement, elle doutait de venir à bout. Comment trouver la force sans lui ?

« Votre repas, Dame. »

Aubin se tenait respectueusement devant elle, à demi-incliné, un plateau dans les mains. Un fumet délicieux s’échappait de l’assiette creuse posée dessus. Une simple soupe, à vrai dire, mais, Dieu ! qu’elle avait faim, tout à coup !

« Merci, Aubin », dit-elle, les larmes aux yeux, tandis qu’il posait le plateau sur un guéridon près du lit. Il l’aida à se redresser, calant bien les oreillers dans son dos pour qu’elle pût se tenir droite. Elle le retint par le bras après qu’il eût mis le plateau sur ses genoux.

« Vous avez fait descendre mon lit ici…
— Madame… » L’intendant sourit. « Je n’ai fait que reprendre de vieilles habitudes. »

Oui. Jadis, lorsqu’elle se lançait dans un projet, elle n’en pouvait plus sortir avant qu’il fût achevé. Ses parents, désespérés au possible d’avoir élevé une fille aux préoccupations si peu conventionnelles, la laissaient s’isoler dans sa chambre et peindre tout son saoul. Déjà à cette époque, Aubin veillait à ses besoins élémentaires. Il savait mieux que tout autre, sauf, plus tard, Régnault, de quoi se nourrissait son âme.

Il savait qu’elle avait besoin de cela pour survivre au chagrin. Mais il y avait autre chose, aussi.

Gabrielle porta le verre de tisane brûlante à ses lèvres tout en contemplant son œuvre. Un jour, mon amour… Non, elle ne pouvait s’arrêter ainsi. Ce n’était pas ce qu’il voulait.

J’espère que cette première partie vous a plu ! La suite  de cette nouvelle fantastique sur la peinture, la mort et l’amour éternel est à lire par ici :  Gabrielle y lève le voile sur la toile dans laquelle elle met tant de passion. 🙂

Crédits image d’en-tête : Abelard & Heloïse – Edmund Blair Leighton, 1882

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