Nouvelle de fantasy – La Voix des Dragons I

Aujourd’hui, c’est fantasy ! Je touche rarement au médiéval fantastique ou à l’heroic fantasy, mais lorsque j’y plonge, c’est franchement. Au programme, une histoire de dragon à lire en écoutant des BO épiques : Ennio Morricone ou Le Dernier des Mohicans iront très bien. Si vous avez d’autres idées, je suis preneuse, car vous aurez remarqué que j’adore lier musique et littérature (et illustrations aussi, d’ailleurs).


Bonne lecture !

La Voix des Dragons

 

La cracheuse de tempêtes venait de passer au-dessus de leurs têtes. L’odeur de la chair carbonisée flotta jusqu’à eux, dans l’air déjà empuanti par le sang et la mort. À l’abri des premières frondaisons, ils ne bougèrent pas. Le capitaine attendait. Le hurlement de tonnerre qui avait valu à l’arme ennemie son sobriquet s’atténuait : elle retournait vers les lignes adverses. Carl risqua un œil entre les branches. La silhouette ronde, hérissée de tubes desquels jaillissaient les flammes ardentes, flottait comme un nuage en dépit de son armature d’acier. Un mystère, une horreur et la preuve implacable de la supériorité de l’envahisseur. Le jeune soldat en avait les mains qui tremblaient. Sur la plaine gisaient des cadavres, plus qu’il n’en pouvait compter. Dans le même uniforme bleu nuit que le sien. Brûlés vifs.


Foutredieu… Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…


Ils n’attendaient tous que cela. Que l’ordre leur vint de l’arrière. Celui de rappliquer dare-dare jusqu’à la Cité, pour embarquer sur les navires qui les attendaient. Cela supposait que tous les civils eussent déjà pris la mer. D’ici là, Carl et ses camarades devaient couvrir leurs arrières.


Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…


Les trompes ennemies résonnèrent une nouvelle fois. Carl resserra sa prise sur sa garde. Du moins, son petit frère et sa petite sœur seraient bientôt en sécurité.


Et aussi, Saphia.

 

*

 

Des milliers de soldats attendaient sur les quais de pouvoir prendre place dans les vaisseaux. Des centaines d’autres protégeaient encore les arrières de la retraite. Tandis que le commandant Wilfried déambulait entre eux pour les encourager, il voyait leurs visages harassés de fatigue, leurs yeux cernés et, surtout, leurs regards éteints et défaits. Grâce en fut rendue aux dieux ! Le cauchemar cessait enfin. Les derniers bâtiments attendaient dans le port pour emmener loin d’ici les soldats éprouvés. C’était leur tour. Wilfried avait envoyé un message au Commandant Mendel, son collègue sur la ligne de front. Il pouvait entamer la retraite et ramener les hommes.


Les navires remplis par les civils s’éloignaient dans le clair matin. Bientôt, ils ne seraient plus qu’une ligne à l’horizon. Wilfried resta un instant à les contempler, le cœur serein après des semaines d’incessante angoisse. Ils quittaient à jamais la Cité de Calher ; mais celle-ci n’était que pierre. Leur peuple, lui, survivrait ailleurs. Au-dessus des bateaux, les imposantes silhouettes des dragons projetaient des ombres noires mouvantes sur l’azur des flots. Leurs alliés veillaient sur eux. Ils l’avaient toujours fait. La Cité de Calher avait été fondée jadis sur cette promesse.

 

Une histoire de dragon à lire en musique…

 

Ils l’auraient dû, du moins. Wilfried constata soudain que les dragons avaient rompu leur formation. Ils quittaient les navires remplis de civils, ils les abandonnaient. Stupéfait, Wilfried les vit revenir vers le port. Un silence pesant tomba autour de lui : les soldats s’en étaient tous aperçus. Décontenancés, inquiets, le cœur serré par un étrange pressentiment, ils les virent voler en direction du port.


La Voix des Dragons suivait le commandant avec les siens, une poignée d’hommes et de femmes, parfois très jeunes, épuisés par les derniers jours de combat. Tous membres de la famille Nelik, la seule qui possédât le don. Les ambassadeurs de Calher auprès des dragons.


« Merk ! » hurla Wilfried en se tournant vers lui. « Que se passe-t-il ? Rappelez-les à l’ordre, bon sang ! »


Le commandant se rendit alors compte que la Voix avait fermé les yeux et qu’il murmurait. Un chant.


« Merk ! »


L’homme leva les paupières et regarda Wilfried sans répondre. Le commandant vit luire dans ses yeux un froid reproche, mais il n’eut pas le temps de s’interroger. Autour de lui, les soldats s’agitaient. Il tourna la tête.


Les dragons s’étaient arrêtés au-dessus du port, dans lequel se pressaient encore des dizaines de navires. Un rugissement formidable : c’était une sommation. Les équipages paniqués comprirent la menace et se jetèrent à la mer, les uns après les autres. Au-dessus d’eux, les ailes des créatures battaient violemment l’air. Les navires oscillaient sous ce vent furieux.


La Voix des Dragons regardait le spectacle, sans ciller.


« Merk ! Bon sang, qu’est-ce qui vous prend ? Rappelez vos bestioles !


— Non » répondit l’autre d’une voix ferme.


L’espace d’une seconde, la stupéfaction lia la langue de Wilfried, mais il se reprit et, fou de rage, il saisit l’homme par la gorge.


« Vous allez les rappeler ou je vous fais fouetter, toute Voix des Dragons que vous soyez !


— Commandant ! » crièrent des voix affolées autour de lui.


Sans lâcher Merk, il détourna la tête. Leurs superbes alliés venaient d’ouvrir grand leurs gueules immenses. D’entre les crocs aiguisés, les flammes jaillirent. Les doigts de Wilfried glissèrent sur le col de l’homme. Il était médusé, sidéré, incapable de réaction, juste bon à contempler le désastre. Déjà, tous les navires flambaient. L’instrument de leur salut nourrissait joyeusement un immense brasier.


L’épouvantable spectacle les avait tous laissés pantois. Mais Wilfried était le commandant de cette armée désormais condamnée au massacre. La fureur chassa vite la consternation et il se tourna vers la Voix des Dragons.


« Vous vous êtes plié à l’avis général ! hurla-t-il. Vous êtes lié par serment !


— J’ai juré de protéger la Cité, déclara Merk, simplement. C’est à cette terre que nous sommes liés. Je ne vous laisserai pas l’abandonner. »


Un grondement sourd commençait à monter tandis qu’un étau d’hommes désespérés se formait autour d’eux. Inquiets, les membres de la famille Nelik se recroquevillaient derrière la Voix.


Celui-ci n’affichait aucune peur.


« Maintenant, nous sommes obligés de nous battre. »


Cette détermination sereine donna à Wilfried l’envie de le réduire en charpie. Mais il n’eut pas à le faire ; d’autres s’en chargèrent avant lui. Brusquement, le contrôle de la situation lui échappa. Le flot de soldats furieux, arrachés à l’espérance alors que depuis des jours ils combattaient avec acharnement des ennemis redoutables, s’élança comme un seul homme. Wilfried ne se trouvait qu’à quelques centimètres de Merk mais une seconde de folie l’en éloigna. Tandis que la masse ivre happait la Voix des Dragons, des hurlements effroyables percèrent le concert de cris. Les ordres du commandant se perdirent dans le tumulte.


Ce fut un rugissement furieux qui mit un terme à la curée. Wilfried le sentit résonner jusque dans ses os et un frisson glacé le parcourut. La meute enragée se figea. Une ombre gigantesque, mouvante, surplombait le quai. Le claquement des ailes, si proche, fit vaciller quelques guerriers. D’autres tombèrent à genoux, épouvantés, en larmes, suppliant la créature de les épargner.


Le commandant se rua en avant, là où, quelques secondes plus tôt seulement, une dizaine d’individus se tenaient debout près de lui. Las ! la folie désespérée des soldats avait agi avec une sauvagerie sans mesure. Aux pieds des soldats, Wilfried trouva les corps méconnaissables de Merk et des siens, ensanglantés, tuméfiés par les coups, aux membres pour certains disloqués et aux cheveux arrachés. Leurs vêtements en lambeaux ne cachaient rien de la barbarie immonde qui s’était abattue sur eux. Wilfried refoula la pitié navrée qu’aurait dû lui inspirer l’affreux spectacle, car rien d’autre ne pouvait occuper ses pensées que cette constatation : ils étaient tous perdus ! À travers Merk et les siens, c’était les dragons qui avaient été attaqués. Les créatures allaient tous les massacrer pour venger cet affront !


Non ! là, une jeune fille. Accroupie sous un chariot de maintenance, elle sanglotait à pierre fendre, en longs pleurs stridents que, d’évidence, elle était incapable de contenir. C’était presque une enfant, mais Wilfried la reconnut. Saphia, une nièce de Merk, la plus jeune parmi les siens. Leur salut.


Il se rua sur elle tandis que résonnait au-dessus de sa tête toute une série de coups de trompe enragés. Les dragons se rassemblaient. Wilfried n’eut que le temps de saisir la jeune fille par le poignet pour l’entraîner vers eux. Elle se figea, minuscule et tremblante. Les pupilles des dragons roulaient dans leurs orbites comme des agates enflammées.


« Parle ! cria-t-il à l’adolescente. Parle, ou nous sommes tous morts ! »


C’était un ultime va-tout. Il ne croyait pas à cette enfant maigrelette et terrifiée dont les larmes s’attardaient encore sur les joues roses. Mais elle le surprit. Ce jour-là, le chant de Saphia les sauva tous de la mort.

 

Ça vous a plu et vous en voulez davantage ? La suite de cette histoire de dragon à lire en ligne arrive la semaine prochaine. 😉
En attendant, si vous aimez les dragons, je vous propose une petite nouvelle qui parlera peut-être aux rôlistes. Vous trouverez aussi d’autres récits autour de ces fantastiques créatures dans mes publications. À bientôt !

Crédits image en-tête : jw432

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