Romans de Jean-Philippe Jaworski Rois du Monde

Entretien avec Jean-Philippe Jaworski

Partager avec vous mes écrits, c’est bien. Mais échanger autour de la littérature, de la fantasy et du fantastique en général, c’est encore mieux ! C’est pourquoi j’ai décidé de vous proposer des entretiens avec des écrivains dont j’aime la plume et qui traitent de thématiques proches des miennes : littératures de l’imaginaire, romans situés dans les antiquités de notre Histoire, récits mythologiques… Mon but est aussi de vous faire découvrir des auteurs et des autrices peu connus, car j’ai la chance d’en connaître un certain nombre (et ils ont un de ces talents !).

Pour inaugurer cette nouvelle aventure, cependant, je ne suis pas allée chercher un anonyme, loin de là. J’ai eu le courage un peu fou de contacter l’un de mes auteurs favoris, l’écrivain qui a donné vie, je les cite pêle-mêle, à Benvenuto, Suzelle et Bellovèse. Jean-Philippe Jawroski a très gentiment accepté de répondre à mes questions. Je l’en remercie beaucoup.

Je vous propose donc en exclusivité une interview de Jean-Philippe Jawroski, l’auteur de Gagner la guerre, Rois du Monde, Janua Vera, Le Sentiment du Fer, entre autres.

Notez que je n’ai pas pu m’empêcher d’être terriblement bavarde moi aussi… 🙂

interview de Jean-Philippe Jaworski

Écriture de fiction et jeu de rôle

 

Marie : Pour commencer, j’ai envie de parler un peu de jeu de rôles, parce que je me dis que cela doit ou a dû nourrir votre plume à un moment ou un autre de votre parcours d’écrivain.

Alors, ma première question sera celle-ci : en premier, l’écriture ou le jeu de rôle ? Et quel lien entre l’un et l’autre ?

 

Jean-Philippe :Voici une question faussement simple, et j’imagine que c’est délibéré de votre part ! En ce qui me concerne, le goût pour l’écriture est antérieur au jeu de rôle. J’ai eu une vocation précoce pour la plume, dès l’enfance, alors que je n’ai découvert le jeu de rôle qu’à l’adolescence. Toutefois, les choses sont plus complexes dans le processus créatif. Dans mon enfance, l’écriture représentant un mode d’expression de l’imaginaire, elle n’était qu’une forme un peu plus élaborée et scolaire de jeu. Le dessin, que je pratiquais beaucoup, était aussi une façon de me raconter des histoires, ce qui revenait un peu à les jouer mentalement.

Les arts dans leur dimension figurative, narrative ou théâtrale, puisent à la même source que le jeu et réciproquement. Il s’agit de ce que l’on appelle couramment l’imagination et de ce que le psychanalyste D.W. Winnicott définit comme une aire intermédiaire d’expérience, une sorte d’interface entre la subjectivité de la vie intérieure de tout un chacun et le rapport au monde réel. Le partage de cette aire imaginaire est à l’origine des expériences ludiques et artistiques – ainsi que religieuses et philosophiques, ajoute Winnicott. Sans aller jusqu’à la religion ou la philosophie, je suis persuadé que le plaisir du jeu et du récit sont liés dès la petite enfance, et dans mon parcours, je n’ai fait que raffiner ces pratiques en vieillissant. Plus tard, j’ai trouvé confirmation dans l’histoire et dans l’histoire littéraire de cette complémentarité entre le jeu et la littérature. Dès la naissance du roman, il existe une certaine interactivité entre le conteur et le public, nous rapporte Martin Aurell dans son essai Le Chevalier lettré. Nombre de tournois médiévaux ou de joutes italiennes de la Renaissance étaient scénarisés, les participants, qu’ils fussent chevaliers ou dames, jouant le rôle de personnages de roman : ainsi, au tournoi du Hem, en 1278, le comte Robert d’Artois incarne Yvain, le chevalier au lion, tandis que la dame de Longueval qui préside à la fête joue Guenièvre. Ce tournoi devient ensuite matière à un roman, Le Roman du Hem, écrit par Sarrasin. On voit comment, dès le XIIIe siècle, l’imaginaire circule du roman au jeu et du jeu au roman, bien avant l’invention formelle du jeu de rôle.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, le lien principal entre jeu de rôle et écriture se trouve donc dans l’expression de l’imaginaire. En ce qui me concerne, c’est la quête d’évasion qui me porte vers l’une et l’autre activité ; les processus de construction de l’univers et des personnages y sont très semblables. En revanche, la forme en est très différente. L’écriture du jeu de rôle, qui ne fournit qu’un support à la création finalisée par la partie, demande une clarté quasiment didactique pour permettre au maître de jeu d’accéder rapidement à l’information ; l’écriture du roman doit être plus suggestive et cultiver le sous-texte qui fait voyager l’imaginaire du lecteur. Sur le plan narratif, l’écriture d’un scénario doit construire une arborescence ouverte tandis que la composition d’un récit conduit à un resserrement progressif des horizons d’attente. Enfin, la communion avec l’imaginaire du public se fait selon des voies différentes. Pour le maître de jeu qui conçoit un scénario et le fait jouer, la réception est immédiate ; elle est différée pour l’écrivain. La gratification apportée par l’œuvre est donc d’un autre ordre.

 

Interview de Jean-Philippe Jaworski : l’écrivain et ses personnages

 

Marie :  Puisque vous parlez d’interface entre intériorité et monde extérieur (donc, dans le cas de la littérature, les autres, ceux qui vous lisent), je me demandais si l’écriture vous permettait d’exprimer des ressentis profonds, voire des réflexions sur le monde. Je reviens à un passage que j’ai lu dans Chasse Royale, II-2. Bellovèse nous dit, alors qu’il est captif, qu’il est en train d’apprendre le détachement, comme son cocher Mapillos, et il précise : « Or cette aptitude-là n’est pas une qualité de guerrier. Chez l’esclave, c’est la première condition de la survie. Mais chez l’homme libre, c’est la vertu du sage — ou celle du roi. »

J’ai beaucoup aimé cette réflexion. De manière générale, j’aime cette littérature qui nous amène à réfléchir, qui nous nourrit et nous aide à affiner notre regard sur nous-même et sur le monde, qui nous interpelle en nous disant : « Mais n’est-ce pas ce que je suis en train de vivre, là ? » . Ma question est donc : l’écriture est-elle pour vous la manière la plus « adaptée », la plus « facile », de partager vos impressions et vos réflexions ? Vos personnages qui se confient confient-ils aussi des petits morceaux de vous ?

Jean-Philippe : Je ne suis pas sûr que l’écriture soit la manière la plus adaptée de partager mes impressions et mes réflexions. Une discussion franche et amicale me paraît être un mode de partage aussi facile et adapté, sinon plus. Bien sûr, la spontanéité de la discussion peut parfois nuire à la clarté des idées ; d’un autre côté, le dialogue permet aussi d’affiner et de nuancer un propos. Quant aux textes de fiction, eh bien ce sont des textes de fiction. Vous l’évoquez vous-même : ce sont les personnages qui se confient, pas moi. Naturellement, je vais puiser dans mes souvenirs, mes expériences et mes impressions du matériau pour nourrir la narration ou les conversations romanesques. Mais je n’exploite dans cette ressource personnelle que ce qui est compatible avec le profil des personnages ; je nourris également la composition de spéculations et d’emprunts à des références livresques, théâtrales, cinématographiques ou ludiques. Les réflexions que je prête aux personnages pour leur donner une consistance psychologique ne sont donc pas forcément les miennes, et vont parfois même à l’encontre de mes opinions. Par exemple, l’anomie de Benvenuto et le machiavélisme du podestat Ducatore illustrent ce que je réprouve au plus haut point ; dans la composition de Bellovèse, je m’efforce de réfléchir à rebours de mon penchant rationaliste. Cela représente à la fois une difficulté et un grand plaisir de la composition romanesque : « se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un », notait Yourcenar, en se passant « le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de (soi)-même ». Plus que dans les réflexions de mes personnages, qui reflètent tour à tour mon regard, son contraire ou autre chose, je pense que je me livre davantage dans les lignes de force narratives et esthétiques de mes fictions, tropismes thématiques ou poétiques dont je ne suis que partiellement conscient.

Benvenuto, le personnage principal de Gagner la guerre : un héros… atypique !

 

Les femmes dans les univers de l’auteur

 

Marie : J’ai cru voir le mot « empathie » dans votre réponse, mais en la relisant attentivement, je réalise que vous l’exprimez sans la nommer, du moins est-ce ainsi que je le vois. Je trouve que c’est une très belle expérience de lecture que de plonger dans des personnages que l’on désapprouve et, dans le même temps, de suivre leur cheminement et d’arriver à les aimer (ou presque, en tout cas à les comprendre) sans accepter leurs actes. (Et, bien entendu, l’autrice que je suis considère également que c’est une grande expérience d’auteur !)
Votre réponse m’inspire beaucoup de questions. Je reviendrai ensuite à votre esthétique littéraire, mais je voudrais rester encore un peu sur votre rapport à vos personnages. Vous savez peut-être, ou peut-être pas, que certaines lectrices se sentent quelquefois frustrées de ne pas trouver de personnages féminins dans lesquels elles arrivent à se projeter. Je parle en mon nom et en celui de quelques amies. Je ne vous lirai pas avec autant de plaisir si vos personnages féminins ne résonnaient pas en moi par leur authenticité et leur variété. On ne peut pas dire qu’elles soient faites sur le même moule, même si ce sont souvent des femmes fortes ! Est-ce que cela vous semble difficile de vous « transporter en pensée à l’intérieur » d’une femme, pour vous citer citant Marguerite Yourcenar ? Ou est-ce une chose naturelle puisque, somme toute, nous sommes tous des êtres humains pensant, agissant, rêvant, espérant… ?

Jean-Philippe : Vous avez raison, il existe une dimension empathique dans la composition de personnages étrangers à soi. C’est assez singulier de parler d’empathie à propos de personnages fictifs, car dans les faits cela signifie se mettre à la place de personne. Mais le plus singulier est sans doute qu’on apprend parfois de ces personnages, un peu comme j’apprends parfois de mes élèves. Avez-vous lu Aristoï, de Walter J. Williams ? C’est un roman de space opéra où Williams imagine que des mondes sont gouvernés par une méritocratie où les dirigeants sont parvenus à un niveau de puissance presque divin. Leur psyché comporte des « démons », à prendre dans un sens platonicien, qui ont des individualités à part entière avec lesquelles ils tiennent de véritables délibérations intérieures. J’incline à croire que Williams s’est inspiré de ses propres relations avec ses personnages et les a transposées en matériau romanesque. La première partie de Noé, de Jean Giono, comporte aussi des pages extraordinaires sur la cohabitation d’un écrivain et de ses personnages, dans laquelle je me reconnais en partie.

En tout cas, je suis très flatté que vous preniez plaisir à lire les pages consacrés aux personnages féminins de mes bouquins. Je m’en explique en répondant à votre question :

Je vais répondre par l’affirmative à vos deux interrogations, malgré leur apparente contradiction. Oui, cela me semble difficile de me « transporter en pensée à l’intérieur » d’une femme. Non que je nie la part féminine de ma sensibilité, d’ailleurs. Mais mon éducation et mon expérience génèrent des angles morts dans ma perception du monde, qui me rendent plus compliquée la composition des personnages féminins. Voici quelques anecdotes qui éclairent cette difficulté. D’abord mon éducation : j’ai fait tout mon secondaire dans un établissement jésuite qui n’accueillait que des garçons. A un âge clef, cela oriente profondément la personnalité. Par ailleurs, je continue à réaliser, parfois tardivement, que je dispose de privilèges masculins dont je ne suis pas conscient et dont ne bénéficient pas les femmes qui partagent mon quotidien. Par exemple, je n’ai jamais subi de harcèlement de rue. Chaque jour, je vais courir ou marcher en forêt en solitaire, alors que c’est une chose qu’évitent de faire mes relations féminines, qui préféreront se promener en compagnie d’une autre personne ou d’un chien. Il en résulte que mon rapport au monde est forcément différent. Dès lors, la création d’un personnage féminin me demande un effort de décentrage plus important que celle d’un personnage masculin. La composition de ces personnages repose un peu plus sur mes observations et, si je ne m’interdis pas de leur prêter certaines de mes impressions, je le fais avec plus de circonspection, de crainte de gauchir la vraisemblance de leur psyché.

Janua Vera, le recueil de nouvelles dans lequel vous ferez la connaissance du très beau personnage féminin de Suzelle !

Ceci dit, je prête à mes personnages féminins une énergie, des motivations, des qualités et des défauts que j’espère aussi variés et complexes que ceux de mes personnages masculins. Une fois que j’ai cerné leur personnalité, je trouve effectivement intéressant de la nourrir de notre commune humanité. Cela devient naturel, mais après un effort de composition plus ou moins long. J’ajoute que certaines de ces femmes sont des personnages très vivants dans mon imaginaire : Suzelle dans Janua vera, Clarissima dans Gagner la guerre, Dannissa, Prittuse et Cassimara dans Rois du Monde. J’ai d’ailleurs en tête d’autres « femmes puissantes » pour mes romans en projet.

 

Marie : Je connais bien Giono, même si c’est surtout pour son rapport à la nature sauvage que je trouve littéralement habitée dans ses écrits. D’ailleurs, j’en profite aussi pour rebondir là-dessus, en m’excusant si ma pensée a un peu des allures de cabri sautant dans tous les sens ! L’un des plaisirs que j’ai à vous lire est en effet celui de l’immersion dans un environnement très prégnant, notamment au niveau des descriptions « géographiques ». Je retrouve rarement ce plaisir de la description qui s’attarde en se mélangeant à l’action dans des romans, aussi je savoure comme une gourmandise les écrits qui prennent le temps de bien détailler et singulariser l’environnement naturel. Je souhaitais vous demander d’où vous venait cette plume si soucieuse de la géographie et qui plante aussi bien ses personnages que ses décors. D’un rapport particulier à la nature (les marches en forêt en solitaire) ? Ou cela fait-il partie d’un souci plus global de poser une atmosphère très immersive pour le lecteur, à tous les niveaux ?

Je reviens également à votre réponse sur les personnages féminins. Je suis ravie d’abord d’apprendre que vous avez en tête d’autres beaux portraits de femme. Et je dois absolument rebondir sur votre évocation de Suzelle, dans la mesure où cette nouvelle a été ma porte d’entrée dans votre univers. Votre capacité à concentrer toute une vie dans un format court m’a marquée, autant que le destin de ce personnage et la poésie de la forme. De mon point de vue féminin, je le considère d’une grande justesse. Il m’a rappelé un roman de Sally Salminen, Katrina, qui narre une vie de femme en apparence manquée. Suzelle, et évidemment Annoeth, m’ont posé la question du sens de la vie presque dans un sens métaphysique. 🙂

 

Jean-Philippe : Merci pour votre retour sur Le Conte de Suzelle, j’en suis très flatté. Pour la petite histoire, le texte avait été rejeté par une anthologiste (et romancière assez connue de l’imaginaire français) qui m’avait reproché avec beaucoup de véhémence d’avoir mélangé féerie, paysannerie et patois. (En fait de patois, il s’agissait de quelques mots d’ancien français…) Bien que le sujet soit très différent, l’esprit du conte devait pas mal à Un cœur simple de Flaubert et à Une vie de Maupassant.

Le lien que j’opère entre la peinture des personnages et celle de leur cadre repose avant tout sur un souci d’immersion. Bien sûr, il est nourri par mon goût pour la marche et par l’observation du monde qui m’entoure. Mais j’utilise ces impressions personnelles au service du récit. Il me semble que pour donner de l’épaisseur aux personnages, il faut leur prêter des sensations ; or une partie de ces sensations, outre leur rapport aux animaux, aux hommes et à la spiritualité, leur vient nécessairement de l’interaction avec les paysages. Dans une optique somme toute assez romantique, je peins la nature pour étoffer les acteurs du drame. Cela explique d’ailleurs le registre lyrique qui apparaît fréquemment sous ma plume, et qui n’est pas toujours délibéré de ma part.

 

Pourquoi les Celtes ?

 

Marie : Je suis une grande passionnée d’histoire et notamment d’histoire antique et j’aime beaucoup aussi écrire des textes inspirés de la mythologie grecque. Rois du Monde devait fatalement me plaire. Ma question suivante est donc : pourquoi l’antiquité et la mythologie celtes ?

 

Le cratère de Vix, un exemple d’art celte. (© Crédits photo ©Morio60)

 

Jean-Philippe : Différentes raisons m’ont poussé à prendre un sujet celte. Quelques expériences de jeunesse, pour commencer. Encore enfant, un copain m’avait amené à découvrir les vestiges d’un site appelé à tort un « camp romain », qui était en fait un oppidum celte du Ve siècle avant notre ère. Quelques années plus tard, alors que j’étais étudiant, j’y suis retourné pour participer à une campagne de fouilles archéologiques. J’en ai gardé une vraie curiosité pour la civilisation « gauloise » – terme que je ne prise guère, quoiqu’il soit celui que nous imposent notre langue et l’histoire, puisqu’il ne s’agit pas du nom que les Celtes se donnaient à eux-mêmes. Un peu plus tard, alors que je commençais à concevoir des projets romanesques, j’ai réalisé que cette civilisation était quasiment inexploitée par la fiction. Les Celtes insulaires (ceux des îles britanniques) ont été abondamment traités depuis la matière de Bretagne médiévale jusqu’à nos jours. En revanche, les Celtes continentaux de l’antiquité, hormis ceux ayant résisté à la conquête romaine, n’ont guère été abordés par la littérature ou le cinéma. Il y avait une cause évidente à cet angle mort : il ne s’agit pas encore d’une civilisation historique et les sources à son sujet sont très lacunaires. Toutefois, des progrès considérables ont été faits dans les connaissances sur les deux âges du fer celtes au cours des dernières décennies, grâce à des recherches archéologiques, linguistiques, épigraphiques et grâce à l’analyse critique des auteurs latins et grecs. Je disposais donc d’un vaste terrain fictionnel à investir ; revers de la médaille, il demandait un énorme travail de documentation, de spéculations et de synthèse. Cela m’a effrayé au début – mais le défi m’a stimulé, peut-être par masochisme, surtout parce que je pense qu’un bon sujet impressionne par le travail qu’il va nécessiter. Je m’y suis lancé sans avoir la certitude de pouvoir le mener à terme – de fait, les difficultés sont apparues dès les premières pages : comment parler de commerce dans une société qui ignore la monnaie ? Quels arbres poussaient en Europe au premier âge du fer, quels sont ceux qui ont été introduits plus tard ? Comment reconstituer des mythes (et des théonymes) dont ne connaît souvent que des versions galloises ou irlandaises beaucoup plus tardives ? Essayer de construire un récit possédant des accroches romanesques tout en se livrant à une reconstitution vraisemblable ressemblait à une sorte d’exploration créative : cela promettait d’être harassant, mais c’était aussi exaltant. Alors j’ai cédé à l’appel de cette aventure tout intérieure.

 

Interview de Jean-Philippe Jaworski : l’écrivain à l’œuvre

 

Marie : Vous parliez tout à l’heure de romantisme et de lyrisme, et je ressens bien cela quand je vous lis. Votre style est très reconnaissable, très exigeant, très littéraire, et je crois que c’est aussi grâce à ce style que vous réussissez à toucher votre public. J’aimerais beaucoup savoir comment vous abordez la phase de l’écriture par rapport à cela. Les mots et les tournures vous viennent-ils facilement ? Êtes-vous souvent « emporté » par l’inspiration ou passez-vous beaucoup de temps à travailler et retravailler le texte ? Je pense à une phrase de Céline qui disait dans une interview qu’il saignait lorsqu’il écrivait pour essayer de trouver les mots justes (je ne retrouve malheureusement plus la référence, aussi j’espère ne pas trahir son propos en me fiant à ma mémoire). Je me demandais donc quel était votre rapport à cela.

Jean-Philippe : Pour ce qui est de la rédaction à proprement parler, je suis un tâcheron. Il existe des écrivains miraculeux capables d’écrire vite et bien – Molière, Hugo, Cocteau, Giono… (Quitte d’ailleurs à le payer par des problèmes de santé ou des addictions sévères à la drogue.) Je ne ferai jamais partie d’un tel aréopage. Il existe beaucoup d’écrivains qui, pour des raisons contingentes, se trouvent contraints d’écrire vite et mal. Je fais de mon mieux pour éviter de tomber dans ce travers. Je suis donc un auteur laborieux. Je rumine le texte phrase par phrase, j’hésite, je reformule, je corrige, j’élague. Vous évoquiez Céline et son rapport à l’écriture. Disons que sans aller jusqu’à certaines de ses outrances comme « ce roman qu’il faut finir me tue », je me reconnais assez bien dans sa boutade : « Ah la griserie d’écrire ! on me la copiera ! » Non que je nie cette griserie, d’ailleurs… mais c’est une expérience fugace que je n’éprouve que pour quelques pages sur l’ensemble d’un roman. Le plaisir est davantage en amont, pendant les phases de rêveries qui amènent à la composition, et en aval, quand on a franchi cet Everest qu’est l’achèvement du livre.

Marie : Restant sur le travail de l’écrivain, je relaie une question qui occupe beaucoup l’une de mes amies qui écrit également. Elle et moi nous sommes offert récemment une lecture commune de Rois du Monde. Partageant nos impressions, elle s’est demandé si vous étiez de ces écrivains qui planifient le récit de leur roman de A à Z ou si vous vous laissiez porter par vos personnages et par l’intrigue. Architecte ou jardinier ? Comme vous venez de me dire que vous étiez un tâcheron, je crois deviner votre réponse, mais je me trompe peut-être. 🙂

Jean-Philippe : Architecte ou jardinier ? Eh bien, pour sauter directement à la synthèse, je serais plutôt paysagiste. Je dessine les grandes lignes d’un jardin (à l’anglaise plutôt qu’à la française) et à l’intérieur de ce clos, le récit pousse avec une relative liberté. En règle générale, je définis plusieurs éléments au départ. Le plus important est le sujet ; vient ensuite un arc narratif plus ou moins détaillé, dans lequel je vais en particulier fixer ma ligne d’arrivée, et certaines étapes intermédiaires qui me permettront ultérieurement d’établir des préparations. Lorsque la narration est déchronologique, l’arc narratif doit être plus précis que lorsque la narration est chronologique. A l’intérieur de ce cadre, je m’accorde des plages plus ou moins grandes de liberté diégétique. Cette liberté dépend d’ailleurs moins de ma fantaisie que des contingences du sujet, de l’univers et des personnages. Le sujet est vraiment la pierre d’angle de la composition. Julien Gracq l’a exprimé infiniment mieux que je ne saurais le faire : « Un vrai sujet a une pente secrète : si vous cherchez à le préciser, et même sur quelque détail secondaire, il ne vous laisse pas plus dans l’embarras qu’un relief vigoureux ne laisse dans le doute la goutte d’eau de pluie qui tombe sur lui et qui l’interroge sur la direction à prendre. Il tient en quelques lignes, il se laisse embrasser d’un coup d’œil, et il a réponse à tout. » C’est donc de la rencontre entre le sujet et le profil des personnages que surgissent souvent des inflexions dans le récit ; certaines sont prévisibles, d’autres sont inattendues. C’est un grand plaisir du romancier que de voir ainsi se dégager, au fil du processus créatif, des méandres ou des perspectives inattendus, qui font que l’on « découvre » un peu le récit en même temps qu’il s’écrit. (Ce qui n’exclut pas les impasses ni les bras morts.) Tolkien notait dans sa correspondance qu’il avait plus l’impression de restituer quelque chose qui avait existé que de l’inventer ; j’incline à croire qu’il suivait en fait la pente de son sujet en appliquant à la fiction la méthode de spéculation linguistique que le professeur de philologie utilisait dans ses recherches. Simplement, au lieu d’opérer une analyse hypothético-déductive pour dégager la sémantique d’un mot ancien, il le faisait à partir de la matière donnée par son sujet pour développer son « arbre intérieur », la croissance de la fiction. Dans ma façon de travailler, afin que cette croissance soit canalisée, je lui donne pour tuteurs l’arc narratif et les étapes préalablement définies.

 

Marie : Je souhaitais terminer en vous demandant si l’année étrange que nous venons de passer, faite de confinements et d’isolements, de débats et de polémiques en tous genres, de remises en question parfois, que ce soit au niveau individuel ou sociétal, avait impacté / impacte encore votre vie d’écrivain. Je pense au manque de contact avec vos lecteurs, bien sûr, mais aussi à la capacité créatrice, qui peut être mise à mal ou au contraire puiser des ressources dans ces conditions particulières ?

 

Jean-Philippe : Le confinement en soi ne m’a pas gêné. J’ai la chance de vivre sous une lisière, ce qui fait que je n’étais pas privé de nature, et je m’accommode assez bien de la solitude. J’ai essayé de tenir à distance raisonnable les polémiques – ce qui n’était pas toujours évident.

Cependant, mes activités d’écrivain ont été fortement impactées, tout simplement parce que je suis professeur. En fait, avant même la crise sanitaire, elles ont été mises en veille par la réforme du lycée. Il a fallu refaire l’intégralité des programmes pendant l’année scolaire 2019-2020 ; j’ai prévenu mon éditeur qu’il ne me serait pas possible d’écrire dans ces conditions. J’espérais quand même avoir bouclé toutes mes préparations de cours pour le printemps, ce qui m’aurait permis de reprendre l’écriture vers le mois d’avril 2020. Or le confinement nous a imposé une continuité pédagogique à partir du mois de mars. Gérer le travail d’une centaine d’élèves en classe est une chose ; gérer le même travail d’une centaine d’individus éparpillés en est une tout autre. La désorganisation de l’Education nationale a été telle que, lorsque j’ai repris l’enseignement en présence des élèves, j’ai été affecté à d’autres classes et à d’autres niveaux que ceux que j’avais au début de l’année scolaire. Dans ces conditions, il m’a été impossible d’écrire jusqu’en juillet. En ce moment, la reprise des cours en distanciel me fait d’ailleurs craindre de me retrouver à nouveau incapable de dégager du temps pour écrire.

 

Marie : Et que suscitent chez vous les difficultés que vous avez à trouver le temps pour écrire ? En fait, finalement, je pourrais presque vous demander si écrire est un besoin pour votre équilibre de vie ?

 

Jean-Philippe : Manquer de temps de temps pour écrire peut offrir des avantages un peu inattendus, mais présente surtout beaucoup d’inconvénients.

En quoi est-ce positif ? C’est une contrainte, or une contrainte est créatrice si elle est affrontée. Concrètement, le défaut de temps force à être méthodique si l’on veut rester productif ; la frustration qu’entraînent les périodes où le manuscrit dort renouvelle l’envie d’écrire et favorise la maturation inconsciente du récit ; revenir au texte après une interruption de plusieurs jours ou plusieurs semaines permet de se relire et de se corriger avec plus de recul. Cependant, le parti qu’on peut tirer de cette situation n’en compense pas les écueils. Après chaque interruption, il faut fournir un effort de ré-appropriation pour reprendre le fil de la composition ; quoi qu’on fasse, l’avancement des manuscrits est lent alors qu’on ne dispose pas d’un moment pour soi (cela fait plus de dix ans que je n’ai pas pris de vacances) ; quand on a la chance d’avoir un public, celui-ci vous met une pression aimable mais réelle, ou bien abandonne un cycle en cours parce que la publication des volumes est trop espacée à son goût ; à force, la santé s’en ressent fatalement – j’ai déjà reçu un ou deux ultimatums de la part de mes médecins. Dans ces conditions, l’écriture contribue-t-elle à l’équilibre ? Pas vraiment. Cela ressemble plutôt à une activité masochiste. Il m’arrive parfois d’avoir la nostalgie de l’époque où je n’étais pas publié : j’avais alors une qualité de vie bien meilleure ! Visites de famille, parties de jeu de rôle, parties de grandeur nature, tunnels nolife sur MMORPG, théâtre, tourisme, lectures pour le plaisir (et non pour le travail)… Autant d’activités désormais réduites à portion congrue ou abandonnées. Sans parler des amis que l’on perd peu à peu parce qu’on est moins disponible. Pour autant, est-ce que j’abandonnerais l’écriture ? Jamais. Tropisme ? Névrose ? Vanité ? Addiction ? Fatalité ? Allez savoir. Ce qui est certain, c’est que je me réalise dans cette activité et que je suis donc prêt à lui sacrifier beaucoup.

 

Marie : Pour notre plus grand plaisir ! Merci pour cet entretien passionnant.

Jean-Philippe : Merci pour votre curiosité et pour m’avoir ainsi offert l’occasion de bavarder !

 

J’espère que cet interview de Jean-Philippe Jawroski vous a plu !

Si vous ne connaissez pas encore cet écrivain (est-ce possible ?),  je vous conseille de profiter de la sortie imminente, en mai 2021, du troisième tome de Chasse Royale chez Folio SF. Il s’agit de la série Rois du Monde qui se situe chez les Celtes. Une vraie merveille et plusieurs heures de lecture en perspective !

Retrouvez aussi Benvenuto et les autres personnages de Gagner la guerre dans l’adaptation BD de Frédéric Genêt (Éditions du Lombard), dont le troisième tome, La Mère Patrie, est sorti en février 2021.

Et, enfin, le roman graphique Le Service des dames, adapté et illustré par Sébastien Hayez, paru en mars 2021 chez Les Moutons électriques dans la collection « La Bibliothèque dessinée ». 😉

 

Image d’en-tête : couvertures des différents tomes de Rois du Monde par Aurélien Police.

Merci à l’auteur pour l’autorisation d’utilisation de son image.

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