Archives de catégorie : Mythologie grecque

Parthénopée, fils farouche d’Atalante

Parthénopée est un jeune héros grec, fils d’Atalante et engagé dans la guerre des Sept contre Thèbes. Souvent oublié des grands récits, il incarne à la fois la rudesse de l’Arcadie et une jeunesse sacrifiée dans un conflit tragique. Cet article vous propose de rencontrer ce héros injustement oublié de la mythologie grecque. 🙂

Un héros grec à ne pas confondre avec la sirène Parthénope

  • Parthénope est une sirène, fille du fleuve Achéloûs et de la muse Terpsichore. Elle tente de séduire Ulysse par son chant, mais celui-ci la dédaigne en se bouchant les oreilles. Elle et ses sœurs, désespérées, se jette alors à la mer (précisons que les sirènes de la mythologie grecque sont mi-femmes mi-oiseaux). Son cadavre échoue à l’endroit où va s’élever Néapolis puis Naples.
  • Parthénopée est le fils de l’héroïne grecque Atalante. C’est l’un des sept chefs qui participent à la guerre contre Thèbes, dans le conflit qui oppose Polynice et Étéocle, les fils d’Œdipe. Je vais longuement vous parler de lui dans cet article !

L’un des Sept Chefs contre Thèbes

La guerre contre Thèbes

Parthénopée est un héros grec qui s’illustre dans la guerre contre Thèbes. Il est l’un des sept chefs argiens.

La guerre naît du conflit entre Polynice et son frère Étéocle. Fils d’Œdipe, roi de Thèbes, ces derniers s’affrontent pour la couronne. Exilé, Polynice devient le gendre d’Adraste et l’ami de Tydée qui décident de l’épauler pour reconquérir Thèbes. D’autres chefs répondent ensuite à l’appel, dont Parthénopée.

Derrière cette guerre court une volonté de Zeus / Jupiter de châtier des crimes commis dans les deux camps depuis des générations, un peu comme dans l’Iliade d’Homère. Les dieux agissent dans ce conflit, à commencer par Arès / Mars qui va attiser la fureur des combattants. Parthénopée ne fait pas exception.

Les Sept Chefs contre Thèbes

Parthénopée est un Arcadien. Il est présenté comme le « roi » des Arcadiens dans la Thébaïde de Stace. Les Arcadiens, un peuple de gens montagnards, rudes, à l’image de la mère de Parthénopée, Atalante, lui sont très attachés (VI, 618-619).

Ces Arcadiens viennent au combat avec des bâtons de bergers, des arcs, des épieux. Ils sont « issus de rochers et de chênes », nous dit Atalante dans la Thébaïde (IV, 340)

Les autres chefs sont :

  • Adraste : le plus vieux, roi d’Argos
  • Polynice : gendre d’Adraste et prétendant à la couronne de Thèbes
  • Tydée : gendre d’Adraste et fils du roi de Calydon Œnée
  • Amphiaraüs : devin d’Argos
  • Hippomédon : un homme gigantesque né à Mycènes et habitant de Lerne
  • Capanée : héros argien caractérisé par son mépris des dieux

Parthénopée au combat

Comme ces compatriotes et comme sa mère Atalante, Parthénopée est un montagnard. Son arme est l’arc. Dans la Thébaïde, on le voit recourir à une tactique qui ressemble à celle des Parthes :

« tantôt le coup part en ligne droite, tantôt < l’enfant > ne sait trop où porter ses attaques et change de côté pour passer de l’autre, tantôt il fuit les poursuivants et seul son arc, tourné vers eux, leur fait face » (IX, 773-775) 

Parthénopée est le plus jeune parmi les chefs argiens, mais il ne démérite pas. Il se bat avec ardeur et tue de nombreux ennemis de ses flèches, lançant « des traits infaillibles » (Thébaïde, VIII, 659). Dans ses derniers instants, le chef Tydée reconnaît ses exploits :

« jeune Arcadien, qu’ont illustré tes premiers combats » (Thébaïde, VIII, 743-744).

À ses ennemis qui le traitent d’enfant, Parthénopée réplique en mettant en avant la rudesse de son peuple, qu’il oppose à la « mollesse » des Thébains, spécialement dévoués à Dionysos / Bacchus :

« Tu vois ici la souche arcadienne et les rudes rejetons de cette race, non ceux de Thèbes ! » (Thébaïde, IX, 792-793)

Le fils d’Atalante : filiation, ressemblance et attachement

La mère (et le père ?) de Parthénopée

La mère de Parthénopée : Atalante

Parthénopée est le fils de l’héroïne Atalante. Celle-ci est mieux connue que lui. Elle est célèbre pour ses exploits (chasse de Calydon, expédition de la Toison d’Or parmi les Argonautes, course contre les prétendants…) et pour sa virginité qu’elle défend envers et contre tout.

Pourtant, cette parthenos (jeune fille non mariée) finit par avoir un enfant : Parthénopée. Le nom de ce fils renvoie d’ailleurs peut-être à sa mère (parthenos et parthenopée ont la même racine).

On parle de la mère de Parthénopée dès Eschyle : à ce moment-là, c’est juste la « mère montagnarde » (Les Sept contre Thèbes, 532-533). On ne la nomme pas. Mais il s‘agit explicitement d’Atalante chez Sophocle et Euripide. C’est « la chasseresse Atalante » (Euripide, Les Suppliantes, III, 888-889) qui « demeure si longtemps vierge avant de donner le jour » à Parthénopée (Sophocle, Œdipe à Colone, 1320-1322).

(Je vous parle d’un autre versant du mythe d’Atalante ici.)

Le père de Parthénopée : on ne sait pas trop

Et son père ? Visiblement, Parthénopée est un enfant illégitime. Atalante n’est jamais mariée dans les sources qui parlent de lui.

Mais on lui donne ici et là différents pères :

  • Méléagre, le héros de Calydon (Hygin dans ses Fables)
  • Mélanion sous la plume du Pseudo-Apollodore dans sa Bibliothèque : il ne cite même pas Atalante (« Parthénopaios, fils de Mélanion, Arcadien »)

Dans la Thébaïde, pour parler de la conception de son fils, Atalante dit qu’elle a été « souillée par un hymen odieux » (IX, 613). Je me demande s’il faut comprendre qu’elle a été violée. C’est possible, mais on peut aussi envisager que, a posteriori, Atalante regrette d’avoir cédé à un amant car sa virginité, liée à son attachement à la farouche déesse Artémis, lui était précieuse.

Un enfant abandonné ?

« Mère célibataire », Atalante expose (abandonne) son fils dans certaines versions :

  • Euripide dit que l’enfant est élevé à Argos : « On l’éleva chez nous, dans Argos » (Les Suppliantes, 890-891)
  • Hygin parle de l’exposition de Parthénopée en la rapprochant de celle de Télèphe, l’enfant d’Augée violée par Hercule : « Au même moment,  Atalante fille d’Iasos exposa le fils qu’elle avait eu de Méléagre. » (Fables, 99)
  • Le dramaturge et poète romain Marcus Pacuvius dit que Parthénopée part avec Télèphe à la recherche de ses parents qui l’ont abandonné. Il s’agit d’une pièce du IIe siècle av. J.-C. dont il ne reste que des fragments et qui s’appelle Atalante.

Dans la Thébaïde de Stace, Atalante a gardé son fils. Elle l’a même présenté à Diane / Artémis.

C’est bien le fils de sa mère !

Parthénopée ressemble beaucoup à sa mère.

Physiquement d’abord, il a des traits distinctifs qui rappellent sa mère, même si, en réalité, ce sont des topoï : il est blond, il est beau, il est jeune.

Mais c’est surtout dans le comportement et les talents qu’il lui est semblable. Atalante elle-même considère que, dès sa petite enfance, il a montré ses aptitudes et ses préférences :

« il a rampé sur le sol tout droit vers mes arcs et réclamé des traits en pleurant avec ses premiers mots d’enfant » (Thébaïde, IX, 620-622)

En fait, Parthénopée est comme Atalante :

Un héros chasseur

Il vit dans le monde sauvage, à la dure. C’est un archer et un chasseur, comme sa mère. Cela correspond à la version arcadienne du mythe d’Atalante, la chasseuse qui participe à l’exploit contre le sanglier de Calydon. Mère et fils sont proches d’Artémis et vivent dans la nature.

(Attention : rien à voir avec la sauvagerie indisciplinée des centaures, ces créatures mi-hommes mi-chevaux qui incarnent une nature brutale et non civilisée livrée à elle-même.)

Euripide fait dire à Antigone, qui redoute l’arrivée des sept chefs Argiens dont Parthénopée fait partie : « Puisse Artémis qui court les monts avec sa mère le faire périr sous les traits de son arc ! » (Les Phéniciennes, V, 151-152).

Un héros athlète

Atalante était célèbre pour son appétence à la course.

Parthénopée aussi est un athlète. Dans la Thébaïde (livre VI, à partir du vers 561), il participe à une course dans le cadre de jeux funéraires. Il s’y montre aussi exceptionnel que sa mère et gagne l’épreuve.

« Lourde charge pour un fils qu’une renommée pareille ! Mais lui-même jouit d’une réputation étendue car on raconte qu’à pied, dans les clairières du Lycée, il enlève les biches sans défense et qu’il peut, quand il court, saisir au vol une javeline. » (VI, 565-569)

Et plus loin :

«  c’est à peine si la terre le sent courir, ses pieds foulent un air léger et ne laissent que de rares empreintes sur le sol qu’ils survolent sans l’altérer. » (VI, 638-640)

L’amour filial entre Parthénopée et sa mère

L’amour d’Atalante pour son fils est surtout montré dans la Thébaïde de Stace.

Atalante le montre explicitement par son inquiétude à le voir partir à la guerre :

« Déjà la nouvelle avait résonné aux oreilles d’Atalante que son fils partait en guerre avec un commandement en entraînant l’Arcadie toute entière : les jambes lui manquèrent et ses traits glissèrent à ses pieds. » (Thébaïde, IV, 309-312)

Lorsqu’elle poursuit l’armée pour arrêter son fils, Stace la décrit comme « une tigresse […] pleine de fureur » (IV, 315-316).

Son attachement est montré par de multiples détails, dont certains sont insignes. Par exemple, Parthénopée porte sur lui une « tunique où l’or brillait— c’était là l’unique ouvrage qu’avait tissé sa mère » (Thébaïde, IX, 690-692). On sait qu’Atalante n’est pas une femme au sens traditionnel du terme : elle ne s’occupe pas des tâches domestiques, elle ne tisse pas. Cette tunique est la seule qu’elle ait faite, et c’était pour son fils.

Parthénopée lui aussi aime et admire sa mère. Sur son bouclier figurent les combats d’Atalante contre le sanglier de Calydon (Thébaïde, IV, 267-268). Lorsque vient l’heure de sa mort, c’est à elle qu’il pense, à l’exclusion de toute autre personne.

Un héros caractérisé par sa jeunesse et sa beauté

La plupart du temps, les héros grecs sont jeunes et beaux. C’est vrai aussi pour Parthénopée, mais ce fait le caractérise particulièrement. Parthénopée est jeune, presque un enfant, et il en a la beauté candide et lumineuse. Il détonne au milieu des autres chefs de Thèbes, les brutes (Capanée, Hippomédon…) et les ténébreux (Polynice, Tydée…).

Le plus beau des chefs contre Thèbes

Parthénopée est systématiquement décrit comme un bel homme, voire comme le plus beau des chefs contre Thèbes.

  • Euripide le décrit comme « l’éphèbe au corps si beau » (Les Suppliantes, 889)
  • Hygin le classe dans « ceux qui furent les plus beaux » (Fables, 270).

Parthénopée « n’aime pas qu’on loue sa beauté et durcit ses traits qu’il rend sévères et menaçants ; cependant la colère lui va bien et préserve la grâce de son front » (Stace, Thébaïde, IX, 703-706).

« Ses membres resplendissent, toute leur grâce heureuse apparaît aux regards ; ses belles épaules, un torse qui n’a rien à envier à ses joues lisses ; sa valeur éclate dans tout son corps. » (VI, 571-573)

Chez lui, en Arcadie, il provoque l’amour des fleuves, des dryades et des nymphes. Sa beauté et sa grâce troublent même les femmes des ennemis, les Thébaines, pendant la guerre.

Même l’inflexible Diane / Artémis fond devant lui. Elle aurait pu en vouloir à Atalante d’avoir perdu sa virginité (elle punit cruellement d’autres héroïnes même lorsque celles-ci ont été violées, comme la nymphe Callisto). Mais la déesse pardonne à Atalante lorsqu’elle voit son fils. C’est elle qui donne à l’enfant un arc et des flèches.

Parthénopée, presque un enfant

Si sa beauté émeut autant et s’il n’aime pas qu’on en parle, c’est parce que Parthénopée est vu par tous comme un tout jeune homme, un adolescent, presque un enfant. Il a une beauté innocente, candide.

La grâce juvénile de Parthénopée

C’est l’enfant d’Atalante, qui agit en douce pour partir à la guerre à l’insu de sa mère. Tous les auteurs insistent sur son âge et sur le fait qu’il est le plus jeune des chefs. Les détails qui montrent sa jeunesse et une certaine forme d’immaturité enfantine abondent dans la Thébaïde de Stace :

  • l’auteur le montre « alourdi par une épée trop grande » (IX, 691-692)
  • « il aime parfois à secouer l’aigrette chevelue et son casque splendide décoré de pierreries » (IX, 697-699)
  • « il regrette la lenteur [de ses joues] à prendre leur duvet vermeil » (IX, 702-703)

Parthénopée n’a même pas encore coupé ses cheveux d’enfant. C’est un rite initiatique et religieux pour les garçons et pour les filles : offrir ses cheveux à Apollon ou à Artémis. Parthénopée a promis les siens à la déesse : « les blonds cheveux de l’Arcadien tombaient encore intacts du haut de sa tête ; dès son plus jeune âge il les laissait croître pour les offrir à Trivia [Diane / Artémis] et les avait promis — bien vaine présomption ! — aux autels paternels dès qu’il serait revenu vainqueur de la guerre ogygienne » (IV, 606-611).

Trop jeune pour la guerre

Les ennemis eux-même s’attendrissent. Face à lui, les Thébains évitent de le viser « en songeant à leurs enfants » (IX, 707-708). Ils ne souhaitent pas sa mort parce qu’il est trop jeune.

Il est un enfant dans la bouche de nombreux personnages, alliés et ennemis. L’un de ses ennemis lui dit : « Va, regagne l’Arcadie, rejoins là-bas des compagnons de ton âge à l’heure où Mars se déchaîne sauvagement ici dans une vraie tourmente, joue au soldat chez toi. » (IX, 784-785) 

Après sa mort, même le roi thébain Étéocle dit : « quant à l’Arcadien, j’ai honte de le compter dans nos trophées de guerre » (X, 28).

Mais cette mort était annoncée : si Parthénopée était trop jeune pour mourir, il était aussi trop jeune pour sortir indemne d’une telle guerre. C’est pourquoi Atalante essaie de le retenir.

Apollon dit à sa sœur que Parthénopée « ose affronter des combats trop durs pour lui » (IX, 651-652).

En fait, Parthénopée est l’incarnation de son monde, l’Arcadie pastorale, traditionnellement étrangère ou hostile à la guerre. C’est un grand enfant entouré de l’affection et de la sympathie des siens. Ce personnage très attachant rappelle la Camille de L’Énéide de Virgile par sa jeunesse imprudente et son ancrage dans un monde bucolique qui ne résiste pas aux horreurs de la guerre.

Parthénopée face à la mort

La mort près de l’Isménos

Parthénopée va donc mourir. Cela se passe pendant la bataille de l’Isménos (c’est un combat qui se déroule autour du fleuve de l’Isménos).

Chez Stace, Parthénopée est tué par Dryas. Chez Eschyle, par Actor. Chez Euripide, c’est Périclymène qui le tue. Enfin, chez Apollodore, c’est Amphidicus.

Les commentateurs font parfois un parallèle entre Dryas et Arruns, celui qui tue Camille dans l’Énéide. Dans les deux cas, la déesse Diane venge ces morts auxquels elle tenait. Dans la Thébaïde, elle promet de tuer la « main criminelle du sang d’un jeune innocent ; qu’une cruelle vengeance soit permise à nos flèches ! » (IX, 665-667).

La protection limitée d’Artémis / Diane

Dans la Thébaïde de Stace, Atalante a une vision qui lui laisse présager une issue funeste pour son fils. Elle voit ses carquois et d’autres objets prendre feu (livre IX). Le rhéteur chrétien Lactance (250-325 environ), qui a commenté la Thébaïde, dit également que ce prodige du feu annonce la mort de Parthénopée. Mère et fils sont si liés que c’est par elle que passe le funeste présage.

Atalante demande alors à Artémis de venir en aide à son fils.

Mais la déesse sait qu’elle ne peut pas sauver son protégé ; Apollon lui a certifié que le destin de Parthénopée « est arrêté, la chose est sûre et les oracles de ton frère ne te trompent pas là où le doute est permis » (IX, 662-663).

Tout ce qu’elle peut faire, c’est lui accorder une mort glorieuse, puis le venger. Elle le protège donc au maximum pendant le combat pour lui éviter d’être souillé par des blessures avant le coup fatidique. Parthénopée tient longtemps, il s’épuise puis il est tué.

Il faut noter que deux des sept chefs seulement sont pleurés par des dieux : Parthénopée par Artémis et le devin Amphiaraüs par Apollon. C’est en profond contraste avec d’autres héros qui sont quant à eux maudits par les dieux, comme Capanée et Tydée.

Les derniers mots du héros

La mort de Parthénopée apparaît vaine, comme l’est en réalité toute l’expédition des Sept qui n’aboutit qu’à un immense désastre. Artémis le dit au jeune héros : « tu ne vas mourir que pour une pauvre mère » (IX, 725), c’est-à-dire : ta mort sera totalement inutile, elle va juste rendre ta mère malheureuse.

Les dernières pensées de Parthénopée vont à sa mère Atalante. Il demande à ses compagnons de l’avertir avec ménagement. D’après Lactance, Parthénopée a peur que sa mère ne mette fin à ses jours ou ne tue le messager. Il reconnaît avec une ironie amère que sa mère avait raison : « Je l’ai mérité, ma mère ; saisis ta vengeance malgré toi » (IX, 891). C’est dans les mœurs héroïques de donner satisfaction au vainqueur à l’heure de la mort. Ici, le vainqueur de Parthénopée n’est pas son meurtrier mais sa mère, même si ce triomphe est tragique.

On voit que, jusqu’à la fin, le lien mère-fils reste fort.

Parthénopée meurt entouré de ses compagnons (notamment Dorcée, auquel Atalante avait confié son fils).

Les sources qui nous parlent de Parthénopée

Parthénopée est un personnage assez méconnu de notre époque, mais vous pouvez le retrouver dans les textes suivants (la liste n’est pas exhaustive) :

Transparence : certains liens ci-dessous sont des liens affiliés Amazon.
Ils me permettent de soutenir le travail de recherche et d’écriture réalisé pour ces articles. Merci pour votre soutien. 😊

Ma rencontre avec Parthénopée 🙂

J’ai écrit une novella sur Atalante il y a quelques années. Celle-ci réinterprète le mythe des pommes d’or, avec la course contre les prétendants dont le vainqueur est Hippomène.

C’est en faisant des recherches sur ces personnages que j’ai découvert l’existence de Parthénopée. J’ai été surprise de n’en avoir jamais entendu parler.

Plus tard, j’ai souhaité creuser ce sujet. J’ai lu plusieurs textes et j’ai notamment dévoré la Thébaïde de Stace dans sa version des Belles Lettres. C’est une œuvre peu mise en avant et pourtant extraordinairement riche. Je l’ai même préférée à l’Iliade !

Je ne sais pas si j’aurais un jour le plaisir d’écrire pour Parthénopée. Mais je suis heureuse de l’avoir rencontré et de vous en avoir parlé car il mérite d’être lu. 🙂

Image d’en-tête :

Les sept chefs contre Thèbes : Adraste, Polynice, Capanée, Parthénopé, Amphiaraüs, Hippomédon et Tydée – Gravure de John Flaxman Parthénopée est le quatrième à partir de la gauche, c’est celui qui a l’air effectivement le plus jeune !

Ce n’est pas facile de trouver des images de Parthénopée, malheureusement !

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Portrait d’une héroïne grecque, Mnémosyne, Portrait d’une héroïne grecque, 2016

STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur, Les Belles Lettres, Paris, 1990

Méléagre et Atalante : l’amour vient en chassant

Méléagre, prince de Calydon, reçoit une prophétie à sa naissance : sa vie est liée à un tison qui provoquera sa mort s’il brûle entièrement. Sa mère, Althée, cache le tison pour protéger son fils.

Hélas, le roi de Calydon oublie d’honorer Artémis, la déesse de la virginité et de la chasse. La déesse envoie alors un sanglier monstrueux ravager ses terres. Pour l’abattre, Méléagre réunit les plus grands héros grecs pour une chasse légendaire. Atalante, une vierge chasseresse élevée par une ourse puis des chasseurs et consacrée à Artémis, y participe.

Atalante est la première à blesser le monstre. Méléagre, admiratif et amoureux, lui offre la hure et la peau du sanglier. Ce geste provoque la colère de ses oncles maternels. Méléagre les tue pour les empêcher de reprendre les trophées à Atalante. Sa mère, folle de douleur, jette le tison dans les flammes, causant ainsi la mort de son fils.

Selon certaines traditions, Atalante aurait eu un fils de Méléagre, Parthénopée.

Le couple mythologique de Méléagre et Atalante apparaît dans un épisode marquant de la mythologie grecque : la chasse de Calydon.

Contrairement à l’épisode des pommes d’or, les deux amants sont deux personnages qui ont chacun leur propre histoire. Qui sont-ils, comment se retrouvent-ils liés l’un à l’autre et quelle est leur postérité ? (Au sens propre comme au sens figuré !)

Voyons tout ça ensemble :

D’où viennent Atalante et Méléagre ?

Méléagre, le prince de Calydon

Méléagre est le fils d’Œnée, roi de Calydon, et d’Althée.

Il est brièvement cité dans l’Iliade d’Homère au Chant II : « le blond Méléagre » de « Calydon la Rocheuse ». Méléagre et Atalante font partie de la génération qui précède celle d’Achille, Hector et Ulysse.

Son histoire est liée à un tison enflammé. Lorsque sa mère le mit au monde, une prophétie révéla que la vie de son fils durerait tant que le tison brûlerait. Althée arrosa d’eau le tison pour qu’il ne brûle pas complètement et elle le cacha afin de préserver son enfant.

« Au temps où la fille de Thestius reposait dans sa couche, après avoir donné le jour à son fils, les trois sœurs avaient mis une bûche sur la flamme de son foyer et, tout en filant sous la pression de leur pouce le fil auquel était attachée la destinée de l’enfant : « La durée de ce bois, dirent-elles, est aussi celle que nous assignons à ta vie, ô nouveau-né ! » Après cette sentence prophétique, les déesses se retirèrent ; la mère aussitôt arracha du feu le tison ardent et l’arrosa d’eau. Longtemps il était resté caché au fond de ses appartements ; en le conservant, jeune héros, elle avait conservé tes jours. » (Ovide, Métamorphoses, Livre VIII)

Dans la Thébaïde, le poète latin Stace dit que Méléagre a participé à l’expédition des Argonautes (livre V, 436), comme Atalante dans certaines sources.

Atalante, la vierge chasseresse

L’Atalante arcadienne

Le mythe d’Atalante a deux versions principales :

  • L’une est la fille de Schœnée. Elle aime Hippomène et est métamorphosée en lionne. (Version béotienne.)
  • L’autre est la fille d’Iasos. Elle aime Mélanion ou Méléagre et met au monde Parthénopée. (Version arcadienne.)

C’est donc la seconde qui nous intéresse. Son père, Iasos, l’a abandonnée à sa naissance car il voulait un fils. Exposée, l’enfant a été nourrie par une ourse, puis élevée par des chasseurs.

Une héroïne chasseresse

Atalante est connue pour son refus du mariage. C’est une parthénos (vierge) qui se voue à la déesse Artémis et à la pratique de la chasse. Elle vit dans la solitude et la liberté.

Dans la pièce perdue d’Euripide, Méléagre (416 av. J.-C.), Atalante dit nettement son dégoût du mariage :

« Si je venais à me marier — puisse cela ne jamais arriver ! »

Ce refus des « choses de l’amour » lui voue la haine d’Aphrodite, la divinité du désir et et de la séduction. Toujours dans Méléagre, Atalante est « l’Aracadienne, détestée de Cypris ». Elle est décrite comme une meneuse de chiens et une archère douée d’une adresse exceptionnelle.

Dans la pièce d’Euripide, faisant suite à son affirmation de haine du mariage, Atalante dit que, si elle voulait avoir des enfants, ces derniers seraient les meilleurs de tous en raison de son entraînement régulier et de sa pratique sportive et cynégétique :

« Si je venais à me marier — puisse cela ne jamais arriver ! — je mettrais au monde de meilleurs enfants que les femmes qui passent tous leurs jours au foyer. Car d’un père et d’une mère qui mènent une vie de dur labeur, les rejetons sont meilleurs. »

La rencontre pendant la chasse de Calydon

Des héros face à un sanglier monstrueux

Un jour, le père de Méléagre, le roi de Calydon Œnée, oublie de rendre hommage à Artémis. La déesse le punit en envoyant un énorme sanglier ravager les terres d’Étolie.

Pour mettre fin aux prédations de ce monstre, Méléagre rassemble les plus grands héros grecs dans une chasse fabuleuse. Atalante y participe aux côtés de Thésée, Pélée (époux de Thétis et père d’Achille), Castor et Pollux, Jason, etc. Selon le Pseudo-Apollodore, il s’agit de « l’élite des héros » (Bibliothèque, III, 9, 105), « tous les hommes les plus vaillants de Grèce » (Bibliothèque, I, 66).

Ce sanglier divin s’inscrit dans la longue lignée des créatures monstrueuses que les héros grecs doivent affronter — des êtres qui défient l’ordre humain, à l’image des centaures.

L’exploit d’Atalante

La présence d’Atalante n’est jamais discutée dans les mythes. L’héroïne a des valeurs masculines (courage, violence) qui sont pleinement déployées dans l’exploit et qui justifient sa participation. D’ailleurs, pendant le combat, elle est la première à toucher le sanglier d’une de ses flèches. On le voit dans les versions d’Ovide (Métamorphoses, VIII) et du Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, I, 70) :

« Tandis que Pélée le relève, la Tégéenne pose une flèche rapide sur la corde de son arc, le courbe et tire. Le roseau, pénétrant sous l’oreille de la bête, ne fait qu’une légère blessure à la surface de son corps et en rougit les soies de quelques gouttes de sang. La jeune fille cependant se réjouit du succès de son coup et Méléagre encore davantage ; le premier, croit-on, il voit le sang qui coule ; le premier, il le montre à ses compagnons : « Tu as bien mérité, dit-il, le prix de la valeur ; c’est toi qui l’auras. »

Dans les faits, c’est parce qu’Atalante est une parthénos qu’elle peut être partie prenante de cet exploit : une femme mariée ne pourrait pas être ainsi mise en scène. On peut se demander si son fait d’armes dans la chasse de Calydon n’est pas une espèce de rite initiatique, à l’image de ceux que pourrait effectuer un héros masculin ?

On voit en tout cas que cela provoque l’admiration de Méléagre.

Le don de Méléagre à Atalante et ses conséquences

Méléagre récompense Atalante… et en meurt

Méléagre veut récompenser la bravoure d’Atalante (et probablement aussi attirer son attention si on part du principe, comme les auteurs anciens, qu’il est tombé amoureux d’elle pendant la chasse !). Il lui accorde donc la dépouille du monstre en récompense : sa hure et sa peau.

Plexippos et Toxeus, les oncles de Méléagre qui sont présents à la chasse, sont furieux. Ils estiment qu’une femme ne mérite pas cet honneur. Ils veulent lui retirer le cadeau, mais Méléagre intervient et tue ses oncles.

Les oncles en question étaient les frères de sa mère Althée. Celle-ci est désespérée. Dans un geste de chagrin et de colère, elle va chercher le tison de la prophétie dont nous avons parlé plus haut et qui garantit la vie de son fils. Elle le jette au feu : il s’y consume. Ainsi meurt Méléagre.

Après sa mort, il fut pleuré par ses sœurs qui se changèrent en oiseaux : « Méléagre que pleurèrent ses sœurs-oiseaux » nous dit Stace dans la Thébaïde (Livre IV, 103).

Petite précision : selon l’érudit byzantin Eustathe de Thessalonique, il existe deux versions du mythe de Calydon. Il y a celle que je viens de raconter et une autre version, dans laquelle les Courètes et les Calydoniens se font la guerre pour la peau du sanglier.

La symbolique du don de la peau et de la hure

Ce don n’est pas sans rappeler le don de gibier que faisaient les érastes aux éromènes dans le contexte de la pédérastie grecque. Ce n’est probablement pas un hasard. Dans ce cas, Atalante est vue comme un jeune homme. On peut même l’interpréter comme une forme de virilisation de l’héroïne.

En tout cas, c’est clairement une reconnaissance de ses capacités. Peut-être aussi une forme de rite d’héroïsation ?

On peut comparer la hure et la peau de sanglier à la pomme d’or, un autre objet mythique lié au destin d’Atalante qui sert aussi à la condrétisation du lien amoureux.

L’amour entre Atalante et Méléagre : qu’en reste-t-il ?

Si on s’en tient à l’épisode de la chasse et à celui de la mort de Méléagre, qui le suit de peu, l’amour entre les deux personnages n’est pas grand-chose. On ne sait même pas ce qu’en pense Atalante !

Méléagre amoureux… et Atalante ?

Méléagre, lui, est clairement séduit par Atalante :

« Telle était sa parure ; pour ses traits, on aurait pu dire avec vérité que c’étaient ceux d’une vierge chez un jeune homme, ceux d’un jeune homme chez une vierge. À peine le héros de Calydon l’eut-il aperçue qu’il la désira en dépit des dieux et qu’une flamme secrète envahit son cœur : « Heureux, s’écrie-t-il, celui qu’elle daignera prendre pour époux ! » (Ovide, Métamorphoses, VIII, 322-326)

Dans l’iconographie qui représente Méléagre et Atalante, on voit souvent Aphrodite près de Méléagre lorsqu’il essaie de se rapprocher d’Atalante afin de lui donner la peau et la hure du sanglier. Chez Ovide et le Peeudo-Apollodore, Aphrodite est même l’instigatrice de ce désir. Elle l’était aussi dans l’autre version du mythe d’Atalante, celle des pommes d’or (version béotienne avec Hippomène).

Atalante, quant à elle, n’a pas cherché à séduire Méléagre. Les textes s’étendent peu sur ses sentiments. Ovide, par exemple, n’en parle pas du tout, alors qu’il évoque son conflit intérieur, entre amour et orgueil, lorsqu’elle courre contre Hippomène.

Dans les différents épisodes du mythe d’Atalante, celle-ci fascine toujours sans le vouloir, alors même qu’elle repousse l’amour et le mariage.

Quelle postérité pour Atalante et Méléagre ?

On se demande ce qui a bien pu se passer entre Atalante et Méléagre au vu du peu de temps qui leur a été imparti. Toutefois, d’après l’auteur romain Hygin, il y a eu consommation puisque Méléagre serait le père du fils d’Atalante, Parthénopée (et oui, Atalante la vierge chasseresse a eu un fils !).

Hygin compare l’exposition de Télèphe, fils d’Hercule et d’Augée, et celle de Parthénopée :

« Violée par Hercule, Augée, fille d’Aleus, au moment d’accoucher, alla mettre [l’enfant] au monde sur le mont Parthénion et l’exposa en cet endroit. Au même moment, Atalante fille d’Iasos exposa le fils qu’elle avait eu de Méléagre. »

Hygin est le seul à donner cette information. Le Pseudo-Apollodore, lui, dit que « Méléagre, qui avait pour femme Cléopatra, la fille d’Idas, et de Maspessa, […] voulait avoir un enfant d’Atalante ». (Bibliothèque, I, 69)

Attention : l’épisode de la maternité d’Atalante est complètement dissocié de celui de la chasse de Calydon dans les mythes. Lorsque les sources (textes ou images) parlent de la chasse, elles n’évoquent jamais une Atalante-mère ou Parthénopée.

Atalante et Méléagre, un couple central

Pour les artistes et les auteurs anciens, il s’agit d’un couple mythique. On le représente beaucoup dans l’iconographie. Selon les récits, Atalante a plusieurs prétendants, mais c’est Méléagre qui est le plus mis en avant par les artistes et les poètes antiques. Il prend le pas sur un autre amoureux, Mélanion, qui est un compagnon de chasse épris d’Atalante.

On retrouve même sa « présence » dans des scènes d’où Méléagre est exclu : comme sur cette hydrie chalcidienne à figures noires du Peintre des Inscriptions (voir ci-dessous). Atalante et Pélée sont en train de lutter. Il faut savoir que ces deux personnages sont souvent présentés eux aussi comme des « amants potentiels ».

Or, qu’y a-t-il en arrière-fond ? La hure du sanglier, posée sur une table, et la peau de bête déployée dans le fond. Comme si Méléagre faisait partie du passé d’Atalante alors qu’elle lutte de manière ambiguë avec Pélée ?

Atalante et Pélée sur une hydrie grecque avec en arrière-replan la hure et la peau du sanglier de Calydon
Atalante et Pélée sur une hydrie grecque avec en arrière-plan la hure et la peau du sanglier de Calydon - Peintre des Inscriptions - Munich - Staatliche Antikensammlungen und Glyptothek München, photographe Renate Kühling - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (Sources en bas d'article)

Méléagre et Atalante dans les sources

Les sources écrites

Nous possédons des fragments de pièces de théâtre qui traitent de la chasse de Calydon. Il y a notamment une pièce perdue perdue d’Euripide : Méléagre. Mais on trouve aussi des pièces comiques et tragiques du Ve siècle av. J.-C. : celles de Philétairos, Antiphane, Antiphon le Tragique, Sosiphanès de Syracuse, Sophocle…

Du côté des Romains, nous avons Ovide, Hygin, le Pseudo-Apollodore

Au Moyen-Âge, l’érudit byzantin Eustathe de Thessalonique parle d’Atalante, de Méléagre et du sanglier. C’est parfois au détour d’une explication étymologique : par exemple, pour expliquer l’origine du terme « sanglier » (agrios).

Eustathe de Thessalonique rapproche aussi le mythe de Méléagre et celui d’Achille dans le Commentarii ad Homeri Iliadem Pertinentes, II, 4-6 . Atalante est « celles qui est aimée » de Méléagre. Les deux héros sont exaspérés par les femmes : Achille par sa mère et Briséis, Méléagre par sa mère et Atalante.

En passant, on a aussi retrouvé deux inscriptions qui portent le nom de Méléagre près de celui d’Atalante. L’une est attique et date du VIème siècle av. J.-C. L’autre vient d’Halicarnasse et date de 500-450 av. J.-C. (SEG 36, 91 et SEG 45, 1514 Halikarnassos 119, Caria).

L’iconographie

Les artistes (peintres, sculpteurs) aiment beaucoup représenter l’épisode de la chasse de Calydon et les liens amoureux entre Atalante et Méléagre. D’ailleurs, la chasse de Calydon est le premier thème qui apparaît dans l’iconographie d’Atalante.

L’iconographie de la chasse de Calydon

À partir des Ve et IVe siècles, des topoi permettent d’identifier les personnages dans les scènes de la chasse de Calydon. C’est l’époque où la peinture à figures rouges se développe et le canon iconographique de l’épisode se transforme. On individualise de plus en plus les personnages, par exemple :

  • Thésée porte une massue
  • Méléagre porte des javelots
  • Atalante porte un arc

Quand Atalante a un chien à ses pieds, on sait qu’on a affaire à l’Atalante de la chasse de Calydon, la chasseresse. Parfois, elle porte aussi une leontè (peau de lion).

Ci-dessous : une plaque d’argile du Musée d’Amsterdam (vers 470 av. J.-C.). On voit le chien sur le dos du sanglier, le chasseur blessé entre les pattes du monstre et Atalante qui est reconnaissable à sa courte tunique (c’est un vêtement récurrent).

Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon
Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon - 470 av. J.-C. - Photographie du Musée d'Amsterdam - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Ci-dessous : un cratère à volutes apulien du Peintre de l’Outre-Tombe (vers 340 av. J.-C.) : on voit Atalante, reconnaissable à la robe qui lui arrive aux genoux. Les autres chasseurs portent une chlamyde. Sur le revers, il y a Médée, Jason et les Argonautes (dont Atalante a fait partie) et les Néréides.

Chasse de Calydon sur un cratère à volutes grec
Chasse de Calydon sur un cratère à volutes grec, vers 340 av. J.-C. - Berlin, Antikensammlung - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Les scènes de la chasse de Calydon avec Atalante (car il existe des versions sans Atalante) sont souvent représentée sur des dinoi (vases spécifiques), qui sont des cadeaux de mariage par excellence.

Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée
Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée - 570-550 av. J.-C. - Musée national d'Athènes - Crédits George Fafalis Hellenic Ministry of Culture, Education and Religious Affairs - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Après l’antiquité, les artistes aiment aussi évoquer la chasse de Calydon.

La chasse de Méléagre et d'Atalante de Charles Le Brun
La chasse de Méléagre et d'Atalante de Charles Le Brun (détails) - Vers 1619-1690 - Musée du Louvre - Paris

L’iconographie des liens amoureux entre Méléagre et Atalante

Quand les artistes montrent Atalante et Méléagre amoureux, ce sont des scènes bien différentes. Elles montrent le don de la hure et de la peau du sanglier. Les protagonistes sont au centre de l’image. Ils ont des positions spécifiques : Méléagre pose le bras sur l’épaule d’Atalante, Atalante se tourne vers lui… Ils se regardent. Et puis, il y a la peau et/ou la hure.

Atalante est parfois nue avec Méléagre, comme elle peut l’être avec ses autres amants (Hippomène, Pélée…). En général, c’est sur de la vaisselle de banquet : canthares, cratères ou coupes à boire. Atalante et Méléagre se retrouvent souvent sur des cratères (grands vases servant à mélanger l’eau et le vin).

Découvrir l’autre version d’Atalante

Si vous avez envie de découvrir l’autre dimension d’Atalante, la Béotienne qui va lutter contre Hippomène autour des pommes d’or, je vous invite à lire les premières pages de ma novella Atalante. Bonne lecture !

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

HOMÈRE, Iliade, Trad. Mario Meunier, Albin Michel, 1956

OVIDE, Les Métamorphoses, Gallimard, 1992

STACE, Thébaïde, Trad. Roger Lesueur, Les Belles Lettres, 1990

Crédits images en-tête : Atalante et Méléagre, Sculpture de Francfort, Maison Liebig, 1750 – Photographie d’Émilie Druilhe dans son ouvrage Farouche Atalante (source ci-dessus)

Les déesses grecques : la femme antique dans tous ses états

Chez les Immortels, comme les appelle Homère, les femmes ne sont pas des subalternes. Elles occupent des positions fortes qu’elles défendent bec et ongles ! D’ailleurs, le taux de femmes présentes dans le panthéon grec est le plus important de toutes les religions polythéistes, même si leur représentation baisse entre le milieu du IIe millénaire av. J.-C. et l’époque classique.


La société grecque est pourtant plutôt misogyne. Or, les déesses grecques sont des femmes dans tous les sens du terme. Sexuellement, biologiquement et socialement.


Voyons tout cela avec les six plus importantes déesses de l’Olympe !

Les déesses vierges de la Grèce antique

Honneur aux vierges Athéna, Artémis et Hestia. Ces déesses sont aussi pures qu’indomptables et farouches. Toutefois, elles sont très différentes les unes des autres dans leur essence, leurs attributs et leurs domaines d’intervention.

Athéna

Athéna est la déesse du savoir-faire technique, mais aussi de la protection de l’enfance et de la jeunesse. C’est également, on le sait, celle de l’efficacité guerrière. Aucune communauté combattante ne peut l’oublier lorsque le combat approche, ni après la victoire. Elle est ainsi très présente dans les rangs des Achéens de l’Iliade. La virginité farouche d’Athéna est proche de l’andréia (virilité) masculine.


Athéna est aussi une déesse politique : elle est la divinité éminente de nombreuses cités, dont Athènes.

Artémis

Artémis aussi protège l’enfance et la jeunesse. C’est elle que les jeunes filles honorent avant leur mariage et la perte de leur virginité. De manière étonnante, cette vierge est la déesse protectrice des femmes enceintes, des accouchées et des nourrissons.


Or, le monde de l’enfance est souvent lié à un état farouche situé hors de la civilisation. Artémis est donc aussi la déesse qui règne dans la nature et sur les animaux sauvages. Elle est également une divinité éminente de la chasse :

« Elle se plaît à l’arc, au massacre des fauves sur les montagnes ; elle aime aussi les phorminx, les danses, les chants aigus des femmes et la cité des hommes justes. » (Hymne homérique à Aphrodite, 16-7)

Artémis est plus rarement une divinité politique.


J’ai écrit un article entier sur Artémis, à lire ici.

Artémis - Peinture de Guillaume Seignac
Artémis - Peinture de Guillaume Seignac

Hestia

Hestia, sœur de Zeus, est une divinité « spécialisée ».


C’est la déesse de la maison, et même du cœur de la maison : du foyer. D’ailleurs, on appelle hestia la pièce centrale de l’habitation.


Comme la cité est une métaphore de la maison, Hestia est aussi la protectrice des institutions, des bâtiments et des hommes qui sont au cœur et à la tête de la communauté politique.


Hestia peut être vue comme un « équivalent » de Vesta dans la religion romaine.

Une virginité absolue

Ces trois déesses grecques sont fières de leur virginité. Artémis la revendique auprès de Zeus, son père :

« Accorde, ô mon père ! accorde à ta fille de rester toujours vierge » (Callimaque, Hymne à Artémis)

Elles se caractérisent par une virginité éternelle constitutive d’elles-mêmes. Quand il s’agit de la défendre, elles sont jalouses et même cruelles. Certains hommes ont perdu la vue… ou la vie en ayant violé leur intimité, comme Actéon lorsqu’il surprend Artémis nue au bain.


Cette virginité est absolue même dans le monde des rêves. Ainsi, rêver de coït avec l’une de ses déesses est signe d’une mort prochaine. (Alors que faire l’amour en rêve avec un dieu ou une autre déesse, « s’ils y prennent plaisir, annonce des secours de la part des supérieurs », selon Artémidore d’Éphèse.)

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir : ce songe prédit en effet pour qui l’a vu la mort dans peu de temps : car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments. » (Artémidore)

Vierges parmi les hommes, parmi les bêtes sauvages ou au cœur de la maison, les trois déesses incarnent peut-être un souci de protection de la communauté civique. Après tout, la virginité de la fille n’est-elle pas une image en miroir de l’inviolabilité de la cité ?

[mailerlite_form form_id=3]

Les déesses amante, épouse et mère de la mythologie grecque

La plupart des déesses ont une vie sexuelle bien remplie : les muses, les nymphes, la Mère des dieux Rhéa… Etc. Celles qui comptent le plus, à cet égard, ce sont Aphrodite, Héra et Déméter.

Aphrodite

« Si Aphrodite ne peut les persuader [Athéna, Artémis et Hestia] ou les séduire, nul autre ne peut jamais — dieu bienheureux ou mortel — lui échapper. »

« Kypris éveille le doux désir au cœur des Dieux et plie sous sa loi les races d’hommes mortels, les oiseaux de Zeus, toutes les bêtes que la terre nourrit en grand nombre aussi bien que la mer : tous pensent aux travaux de Cythérée couronnée. » (Hymne homérique à Aphrodite)

Parmi les déesses grecques, Aphrodite est celle qui attise l’amour. Elle est belle : beauté du corps et sourires, et aussi vêtements, parfums et parures sur lesquels les textes anciens insistent.

Mais elle est plus que cela. Elle est la force qui rapproche les êtres et unit leurs sexes. Contrairement à Éros, qui a le pouvoir de faire se lever le désir, elle dépasse les catégories du féminin et du masculin pour embraser toute la vie. Sa loi s’applique à tous : hommes et femmes, dieux et déesses, animaux et le cosmos tout entier.

« Le Ciel sacré sent le désir de pénétrer la Terre, un désir prend la Terre de jouir du coït : la pluie descend du Ciel époux comme un baiser vers la Terre, et la voilà qui enfante des troupeaux qui vont paissant pour les mortels et le fruit de vie de Déméter, cependant que la frondaison printanière s’achève sous la rosée de l’hymen — et, de tout cela, la cause première, c’est moi. [Aphrodite] » (Eschyle, Danaïdes)

Bien sûr, Aphrodite est aussi épouse, celle du dieu Héphaïstos (qu’elle trompe abondamment avec d’autres hommes, notamment Arès — il faut lire L’Odyssée pour en être convaincu). Elle préside aussi au mariage des jeunes filles dans l’antiquité classique et favorise la maternité via le sexe dans le mariage. D’ailleurs, on la dit parfois mère d’Éros.

Mais Aphrodite est avant tout l’Amante et deux déesses incarnent mieux qu’elle l’Épouse et la Mère.

Pour plus d’informations sur la déesse Aphrodite, lisez cet article !

L'Aphrodite de Menophantos - Musée national romain, Palazzo Massimo alle Terme
L'Aphrodite de Menophantos - Musée national romain, Palazzo Massimo alle Terme

Héra

Héra est l’Épouse par excellence. Elle est la sœur et surtout la femme de Zeus : elle arrive en troisième position après Métis (la mère d’Athéna) et Thémis, la déesse de la Justice, mais c’est elle qui reste aux côtés du maître de l’Olympe.


Certains récits racontent comment ce couple divin qui se chamaille et se déchire autour des infidélités de l’époux s’est autrefois aimé. C’était avant la chute de Kronos, quand ils étaient tout jeunes. De leur union naquirent alors plusieurs enfants : Héphaïstos, Arès et les déesses grecques Eileithyia et Hébé.


Les auteurs anciens aiment narrer leurs noces. Elles ont parfois lieu au sommet de l’Ida et parfois dans le jardin des Hespérides. En tout cas, leur copulation est un modèle. C’est le hieros gamos, le coït divin, le mariage sacré. Les Grecs mettent en exergue ce motif, car il est synonyme autant de plaisir que de fécondité.


D’ailleurs, on commémore cet événement dans de nombreux endroits de la Grèce ancienne. Héra est alors représentée par une statue parée en nymphe. Cette statue est conduite en procession comme une jeune mariée à la maison de son époux et au lit nuptial. La maison en question, pour Héra, c’est le sanctuaire.


Hélas, l’harmonie disparaît vite au sein du couple divin. Zeus va papillonner ailleurs et Héra devient l’épouse acariâtre et jalouse. Elle est alors la pire ennemie des maîtresses et des bâtards de son époux. En témoigne Héraklès (« Gloire d’Héra »), qui lui doit ses douze travaux.


Héra est en tout cas la protectrice des femmes et de l’institution du mariage.

Comme Athéna, elle est parfois la déesse omnipotente et souveraine de certaines cités comme Argos et Samos. C’est une déesse très importante, qui a peut-être même été plus vénérée que Zeus dans les époques les plus anciennes de la Grèce. Dans L’Iliade, on voit à quel point elle tient la dragée haute à son frère et époux.

Déméter

La figure de la Mère

Déméter est la deuxième née de Kronos et Rhéa.

« Rhéa subit la loi de Kronos et lui donna de glorieux enfants, Hestia, Déméter, Héra aux brodequins d’or ; et le puissant Hadès, qui établit sa demeure sous la terre, dieu impitoyable ; et le retentissant ébranleur du sol ; et le prudent Zeus, le père des dieux et des hommes » (Hésiode)

Plusieurs dieux et déesses grecques participent au développement de la vie et à la croissance des richesses et des ressources. Mais aucune entité divine ne le fait aussi bien que Déméter. Dans l’imaginaire grec, elle est la Mère féconde et fécondante.

Gaïa, par exemple, la « Terre aux larges flancs », est une gigantesque matrice productrice d’une quantité d’enfants. Il arrive même qu’elle les fasse toute seule. Mais elle n’est pas attachée à sa progéniture comme Déméter. Le lien qui unit celle-ci à sa fille, Koré, est absolument indestructible, dans un sens comme dans l’autre. Elles sont tellement liées que les Grecs les appellent souvent les « Deux Déesses ».

Déméter et Perséphone dans une œuvre art déco de Louis-Théophile Hingre
Déméter et Perséphone dans une œuvre art déco de Louis-Théophile Hingre

Koré, la Jeune Fille

Koré est le prototype de la Jeune Fille. C’est même le sens de son nom. Elle est la fille de Déméter et de Zeus.


Tant qu’elle se trouve auprès de sa mère, elle remplit toutes les caractéristiques de ce statut. On la voit, enfant, cueillir des fleurs dans une prairie avec des amies (dont les vierges Athéna et Artémis, dont elle est symboliquement proche à cette étape de sa vie).


Mais voilà qu’elle est enlevée par son oncle Hadès, qui la cache dans son royaume souterrain. Déméter, sa mère, la cherche partout. Sa colère est inextinguible et elle frappe aussi bien les dieux que les hommes. La terre devient stérile : c’est son châtiment.


Zeus, qui sait ce qui s’est passé, ordonne à son frère de rendre Koré à sa mère, mais il est trop tard. Koré a mangé un pépin de grenade : elle est désormais liée au dieu des Enfers. Rappelons que l’ingestion de divers aliments, dont les pépins de grenade, fait parti des rites du mariage dans l’antiquité grecque.


Koré est donc symboliquement liée à Hadès. Désormais, elle s’appelle Perséphone. Comme une nymphe, elle cesse d’être une kourè pour devenir une adulte et une épouse.


Toutefois, dans le cas de Koré/Perséphone, cette métamorphose est cyclique. Déméter réclame toujours sa fille. Un compromis est trouvé :

  • au printemps et jusqu’à l’automne, Koré retrouve sa mère, la fécondité revient et le monde revit ;
  • en hiver, Perséphone est la souveraine des Enfers et l’épouse d’Hadès.

Ce mythe illustre l’opposition entre virginité et fertilité. Il montre aussi la puissance de la figure de la mère en Déméter par opposition avec la figure de Jeune Fille de Koré.

Une déesse tutélaire de la vieillesse ?

Avec ces six (voire sept) déesses grecques, nous avons abordé tous les âges et tous les statuts sociaux et physiologiques de la femme grecque… sauf un.

Dans la religion grecque antique, il n’existe pas de déesse-vieille qui illustre le dernier âge de la vie d’une femme.

Pourtant, de nombreux récits louent les qualités du vieillard. L’exemple le plus ancien de ce profil est Nestor dans L’Iliade.

« Aux jeunes, les actions ; aux adultes, les volontés pesées ; aux vieux, les prières » (Hésiode)

La vieillesse apporte aux hommes la sagesse, la qualité du conseil, la supériorité de l’expérience et une vie débarrassée de la vaine recherche des plaisirs. D’ailleurs, les magistrats des cités sont souvent des citoyens âgés.

Même physiquement, le vieillard est loué. On le trouve beau, tout comme on glorifie la joliesse du corps enfantin. Dans la procession des Panathénées d’Athènes défilent les Thallophores, les plus beaux vieillards de la cité. Ils portent des rameaux d’olivier.

Au contraire, la vieillesse féminine est repoussante. Les personnages féminins des comédies grecs sont grotesques et débauchés. Dans cet article sur l’image de la femme grecque dans l’antiquité, vous verrez un exemple de leur perversion sexuelle. Vouloir faire l’amour alors qu’on est vieille ! Quel scandale !

Une exception à ce tableau : l’Héra de Stymphale, dans le Péloponnèse. La déesse y est dite à la fois Pais (Enfant), Téléia (Épouse accomplie) et Chèra (Vide, sous-entendu d’homme, donc veuve).

Là, Héra dit toute la femme dans ses trois âges. Une singularité qui montre que rien n’est totalement figé et uniforme dans ce monde grec haut en couleurs.

Héra Campana - Musée du Louvre - 100-150 ap. J.-C., Italie - Crédits photo : Tony Querrec
Héra Campana - Musée du Louvre - 100-150 ap. J.-C., Italie - Crédits photo : Tony Querrec

Quelques déesses grecques sous ma plume

Les déesses de la mythologie grecque, je les connais bien. Je les ai mises en valeur dans plusieurs de mes romans et nouvelles. Voici quelques lignes qui les évoquent !

Artémis

Dans mon roman Atalante :

« Les voix finirent par s’assourdir. Le bruit de ses pas sur le sol, celui des nébrides d’Atalante, plus feutré, qui le suivait, donnèrent une intensité nouvelle au silence qui régnait dans le sanctuaire. Entre les colonnades, tout au bout de l’édifice, la statue de la déesse dominait l’autel où lui étaient consacrées ses offrandes. Ce n’était pas une grande statue ; il s’agissait d’un vieux xoanon en bois. La représentation était toutefois assez élaborée. Debout près d’un lévrier dont elle caressait la tête de la main gauche, elle levait le bras droit pour saisir une flèche dans son carquois. Sa tête était relevée, ses yeux se perdaient dans les ténèbres qui tapissaient le plafond. Hippomène s’arrêta devant elle et la regarda. Des sentiments troubles le remuaient. Il aurait dû éprouver de la gratitude ; il ne ressentait que de la rancune. C’était la Chasseresse qui retenait Atalante dans ses rets, c’était elle qui l’empêchait de devenir une femme. Elle la maintenait dans cet entre-deux nébuleux entre enfance et âge adulte, qui ne durait pour les jeunes filles que le temps d’un soupir, entre l’offrande des osselets sur son autel et le passage dans la couche de l’époux. Atalante ne jouait plus aux osselets depuis longtemps. Dans un monde parfait, il l’aurait débarrassée de sa virginité des années plus tôt.


« Puis il se souvint du rêve, de la longue silhouette athlétique dressée au-dessus de lui, des yeux farouches qui le dévisageaient. Artémis l’avait prévenu : mais il n’avait pas voulu l’écouter. »

Aphrodite

Dans mon roman Atalante :

« Les rituels de purification avaient duré longtemps. Il y avait trop d’enjeux en ce jour, plus que dans toutes les autres demandes qu’il avait pu faire auprès d’Aphrodite, et la belle à la ceinture d’or était susceptible. Lavé, rasé, huilé de près, Hippomène se présenta devant l’agalma, la statue divine, une merveille d’or qui étincelait au milieu des marbres chamarrés du sanctuaire niché dans le palais de son père Mégarée, prince d’Onchestos. Bien campé sur ses jambes, il leva la main droite et présenta sa paume à la déesse.


« Aphrodite d’Or ! Je me présente à toi humblement, ô ma protectrice. Tu me connais, moi Hippomène, fils de Mégarée d’illustre lignée, anax d’Onchestos la Sacrée. Tu sais ma dévotion, maintes fois témoignée par des présents de statues, de fleurs, d’encens, d’or et des marbres les plus beaux du Pentélique. Auras-tu la générosité illustre de m’aider encore ? Demain va se jouer l’événement qui décidera de ma destinée. Mon bonheur ou mon malheur… À qui d’autre pourrais-je demander l’intercession, ô ma divine, toi dont la ceinture fait naître l’amour et le désir partout autour de toi ? Sache qu’aucun de mes témoignages passés de piété n’atteindra ce que je t’offrirai à l’avenir si tu m’accordes demain ce que je souhaite et chéris plus que tout au monde. Mes largesses seront sans limite, jusqu’à ma mort, glorieuse Argynnís ! Et je promets de t’amener celles de ma parthenos, qui se refuse encore à honorer tes charmes pour leur préférer Artémis, la déesse farouche des sombres halliers… si tu me fais la grâce d’en faire mon alochos. »

À lire aussi, cet article qui évoque les rêves fastes ou néfastes dans lesquels apparaissent les déesses grecques Artémis et Aphrodite.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Déméter

Dans ma nouvelle Hadès :

« Tandis que les nouveaux alliés se congratulent et échafaudent des plans, Hadès se tient à l’écart, songeur. S’éloignant des autres pour le rejoindre, Déméter le taquine. Elle a encore le teint coloré par la chaleur intense de la rivière mais, chez elle, ce ne ne sont déjà plus que de ravissantes touches roses, aussi fraîches que celles des pétales de fleurs.


« Mon frère ? Quand effaceras-tu ce pli sévère d’entre tes yeux ? »


Elle s’approche de lui, mutine, et touche son front du bout des doigts. Caresse évanescente, qui brûle Hadès davantage que la chaleur du Tartare. Il reste muet.


« Tu risques de le garder à jamais, continue-t-elle, rieuse, et tu vas vieillir, vieillir, vieillir ! jusqu’à paraître notre aïeul à tous ! Tu vas devenir sinistre et lugubre, Hadès. Quel dommage de ruiner ainsi ta jolie figure ! »


Hadès est confus tandis que sa sœur s’éloigne. Sa jolie figure ! Est-ce un appel ? se demande-t-il. Sa sœur est le printemps, le printemps éternel. Pourrait-il goûter à cette saison-là ? Hadès est tenté, il ressent même un vertige douloureux à cette idée. Le plaisir immédiat, le plaisir facile, insouciant tandis qu’ils guerroient contre leur père. Le plaisir, la joie, le bonheur au milieu des décombres.


Non, conclut-il à regret. Il ne saurait y avoir un tel hiatus. Déméter créée la profusion à partir de rien, mais lui pense au prix à payer pour toutes choses. D’ailleurs, le cuir de ses mains est encore strié de cloques nées au contact du métal ardent.


Plus tard, la nuit tombée sur le monde, Déméter va l’attendre dans les parfums des lavandes et des myrtes. Hadès l’observe de loin, toute ruisselante de lumière dans l’éclat de la lune. Mais il ne la rejoint pas. »

Ces récits mythologiques sont disponibles dans leur intégralité : chez votre libraire pour Atalante et en e-book pour Hadès.

Cet article sur les déesses grecques vous a plu ? Je vous offre plus de mythologie et d’antiquité grecque et romaine tous les dimanches dans ma newsletter. Abonnez-vous !

Sources :

BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

 

Crédits image d’en-tête :

Statue d’Athéna de Carl Kundmann – Parlement de Vienne, Autriche – Crédits photo : Yaïr Haklai

Minos : légende noire, légende d’or !

Minos dans la mythologie grecque. Le roi de Cnossos, en Crète. Le père d’Ariane et de Phèdre et l’époux de Pasiphaé. Le maître du Minotaure


Mais aussi l’un des juges des Enfers au service du dieu Hadès.


Il y a vraiment beaucoup à raconter sur ce personnage emblématique des mythes anciens. Il a même donné son nom à une civilisation : la civilisation minoenne.
Reprenons tout depuis le début.

L’origine fabuleuse de Minos dans la mythologie

Minos, c’est d’abord un héros à la lignée divine. Il naît même du plus puissant des dieux de l’Olympe : rien d’autre que Zeus.


Parmi ses nombreux coups de cœur, Zeus a convoité la princesse Europe. Pour s’accoupler avec elle, il a choisi de prendre la forme d’un taureau. Ainsi va naître Minos.


(Si vous vous demandez pourquoi le dieu recourt toujours à de telles métamorphoses pour conclure avec ses amantes, c’est peut-être parce que celles-ci ne sauraient survivre à la vision d’un Zeus en pleine majesté. En témoigne la pauvre Sémélé, la mère de Dionysos.)


Le taureau, donc. On en reparlera.


Zeus n’élevant pas lui-même ses enfants, surtout mortels, Minos est confié à Astérion, roi de Crète.

Mosaïque romaine de Campanie datant du Ier siècle et montrant l'enlèvement de la princesse Europe par Zeus changé en taureau.

Minos, aussi coureur que son père !

Minos est un beau gosse séduisant et aussi chaud lapin que son Zeus de père. D’après les mythes, sa force et son courage le rendent irrésistible aux yeux des femmes. C’est le cas de :

  • Scylla, la fille du roi de Mégare ;
  • Périboea, l’une des Athéniennes envoyées en tribut au Minotaure.

Il aime aussi les jeunes garçons. On lui attribue parfois l’invention de la pédérastie.


Toutes ces aventures ne plaisent pas du tout à sa femme. Car il en a une : c’est Pasiphaé, une petite-fille du Soleil, comme Médée. La ressemblance avec cette dernière ne s’arrête pas là. Des histoires content qu’elle aussi a des pouvoirs magiques. De la même façon que Médée, elle va s’en servir par amour (ou par dépit amoureux !). Elle jette un sort à son époux. Désormais, des scorpions et des serpents sortent du sperme de Minos et dévorent ses conquêtes !


De son mariage avec Pasiphaé, Minos a plusieurs enfants, dont Androgée, Ariane et Phèdre.

[mailerlite_form form_id=3]

Comment Minos devient roi

Devenir roi, pour Minos, ce n’était pas une évidence. Il avait deux frères, Sarpédon et Rhadamante. Lorsqu’Astérion, son père adoptif, meurt, Minos parvient à envoyer ses deux frères en exil. Puis, pour affirmer son pouvoir, il proclame que c’est la volonté des dieux.


Comment le prouver ? Très facile, déclare Minos. Il suffit qu’il demande à Poséidon de soutenir ses prétentions en répondant à sa prière. Que le dieu des océans fasse sortir un taureau de la mer ! Ce sera un signe que lui, Minos, doit régner sur la Crète.


Aussitôt demandé, aussitôt accordé. Le taureau jaillit des eaux et le trône est donné sans discussion à l’ambitieux fils de Zeus.


En passant, on voit que, après la métamorphose de Zeus, le taureau revient au cœur du récit. Il va devenir un emblème de la royauté crétoise et de Minos dans la mythologie grecque.

Quand Minos fait une bourde

Dans sa prière à Poséidon, Minos a promis de sacrifier le taureau au dieu.


Le problème, c’est que le taureau envoyé par Poséidon est vraiment très beau. On n’en a jamais vu de tel. Minos n’a pas du tout envie de le perdre. Il le met discrètement dans son troupeau et sacrifie à la sauvette un autre animal plus commun. Ni vu, ni connu, pense le roi, qui manifeste ainsi la très grande confiance en lui qui le caractérise.


Bien entendu, Poséidon n’est pas content et il va le montrer. D’abord en inspirant au taureau une sauvagerie inquiétante, qui va se manifester dans son futur rejeton.


Ensuite en provoquant chez Pasiphaé, l’épouse du roi, une irrépressible attirance pour cet animal hors du commun.
La suite, on la connaît (je la raconte dans le détail dans cet article : c’est la naissance du Minotaure de la mythologie).

Minos sur un dragon, détail d'un monument dédié à Dante Alighieri à Trente (Italie).
Ce Minos-là est inspiré de celui de Dante (voir plus bas). Je trouve qu'il a la posture qu'on peut imaginer du grand roi sûr de lui.

Minos, grand roi aimé des dieux

C’est parce qu’il avait foi en son destin et confiance en ses dieux protecteurs que Minos s’est montre ambitieux et qu’il a réussi à conquérir le trône de Cnossos. C’est la même confiance qui l’a poussé à braver la promesse faite à Poséidon de lui sacrifier le taureau.


En effet, dans les récits, Minos se caractérise par sa très grande confiance en lui et par son courage exemplaire. Il peut se le permettre : il a l’appui des dieux ! De Zeus, bien sûr, mais aussi de Poséidon, un autre poids lourd du panthéon, avant qu’il ne l’irrite avec l’affaire du sacrifice.


Le Minos qui papillonne effrontément de femme en femme est souvent éludé au profit de ce grand roi. À cet égard, il est auréolé d’une réputation très flatteuse. Lorsqu’il faut gouverner et faire face aux ennemis, c’est un homme à la fois juste et intraitable. On le craint et on le respecte pour son intransigeance. Ses décisions sont irrévocables.


Les lois édictées par Minos sont présentées comme remarquables et on les donne en exemple dans bien des pays. Le roi ne les doit pas à sa seule sagesse. Tous les neuf ans, il se rend à la caverne de l’Ida qui se situe sur l’île de Crète. Zeus y serait né. Là, le dieu inspire à son fils Minos les décisions à prendre et les lois à édicter pour gouverner justement.


(Bon, la substitution du taureau de Poséidon avec une autre bête plus commune ne cadre pas vraiment avec la réputation de sagesse et d’implacable sens de la justice qui caractérise le personnage.)


Il arrive aussi que le Minos de la mythologie soit décrit comme bon et doux, mais ce n’est pas ce qui ressort le plus dans ses hauts faits.

La Crète de Minos en guerre contre la Grèce

Il est possible que le mythe de Minos et du Minotaure recouvre une réalité historique : celle d’un conflit ou d’une rivalité entre la civilisation crétoise et celle qui est en train de se développer en Grèce continentale.


Minos est en effet un roi guerrier à la tête d’une puissante armée. Il nettoie d’abord la région des pirates qui infestent la région.


Il a ensuite maille à partir avec la ville d’Athènes et le roi Égée qui la gouverne (et qui est le père de Thésée). Des Athéniens ont en effet tué son fils Androgée alors que celui-ci se trouvait dans la cité. Minos va venger sa mort. Il profite que la cité soit affaiblie par une épidémie de peste et la réduit à merci. C’est alors qu’il impose aux Athéniens le tribut au Minotaure. Tous les neuf ans, sept jeunes Athéniens et sept jeunes Athéniennes seront livrés au monstre né des amours de Pasiphaé et du taureau de Poséidon.


Minos va également s’emparer de la cité de Mégare en séduisant la fille du roi, Scylla. Celle-ci trahit son père pour livrer la ville au fils de Zeus.


Minos impose ses lois et sa paix aux îles égéennes et il répand la civilisation crétoise (minoenne) bien au-delà de son île. Son autorité est reconnue partout et sa suprématie n’est bientôt plus contestée.

De la mort dans une baignoire à la consécration aux Enfers

La mort de Minos n’est pas à la hauteur de sa légende, mais elle est la conséquence de son intransigeance farouche… et de son trop grand intérêt pour les femmes qui ne sont pas à lui !


Tout vient avec l’architecte Dédale. Celui-ci a construit la génisse de cuir grâce à laquelle Pasiphaé a pu s’accoupler avec le taureau de Poséidon. Il a également érigé, sur ordre de Minos, le labyrinthe dans lequel le Minotaure a été enfermé.


Le problème, c’est que Thésée a réussi à en sortir. Furieux, Minos enferme l’architecte à l’intérieur. Dédale réussit à s’en échapper et trouve refuge chez le roi Cocalos, en Sicile.


Bien sûr, Minos ne saurait permettre qu’on le quitte ainsi. Il le poursuit donc avec toute une armée. Il rencontre Cocalos — mais aucune trace de Dédale.

Peinture de Rubens : Dédale et le Minotaure
Une peinture de Rubens que je trouve singulière : on y voit Dédale et un drôle de Minotaure, visiblement au corps d'animal et au visage semi-humain ! Musée des Beaux-Arts de La Corogone en Espagne.

Le Minos de la mythologie vaut bien l’ingénieur de génie lorsqu’il s’agit de ruse. Il lance un défi. Qui parviendra à faire passer un fil dans les spirales d’une coquille d’escargot ?


Bien entendu, Dédale ne peut résister à ce défi fait à son intelligence. Alors que tous échoue, il trouve une solution. La rumeur de ce succès parvient aux oreilles de Minos. Quelqu’un a attaché le fil à une fourmi !


Minos devine immédiatement qui est à l’origine d’une solution aussi ingénieuse. Aux abois, Dédale demande à Cocalos et à ses filles de lui venir en aide. On le sait, le sémillant fils de Zeus ne peut pas résister aux attraits de la gent féminine. Lorsque Cocalos lui propose de partager un bain avec ses trois filles, Minos accepte volontiers. Mais la baignoire est une invention de Dédale… Minos y meurt ébouillanté.


Cette mort peu glorieuse n’empêche pas Hadès de choisir Minos comme l’un de ses trois juges des Enfers. Le dieu souterrain rend ainsi justice à la réputation de sagesse et d’intransigeance du roi qui avait gouverné sur la plus grande puissance de son temps.


Minos est resté juge pour les morts dans La Divine Comédie de Dante, écrite au XIVe siècle, mais cette fois dans une perspective chrétienne. Il ne parle pas, mais il est affublé d’une queue de démon !

Là se tient Minos horrible et grinçant.
Il examine les fautes à l’entrée :
il juge et il expédie par les tours de sa queue.

Je dis que quand l’âme mal née
vient devant lui, toute elle se confesse,
et lui, qui connaît des péchés,

voit quel lieu de l’enfer est pour elle.
Il se ceint de sa queue autant de fois
que de degrés il veut qu’elle descende.

(L’Enfer, Chant V, 4-12)

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Voici Minos dans une illustration de Gustave Doré réalisée pour une édition de La Divine Comédie ! On remarque la fameuse queue de démon qui s'enroule autour de son corps pour désigner le cercle des Enfers où vont être envoyés les morts coupables de péchés.

Minos dans mes écrits littéraires

Je concède ne pas être particulièrement amoureuse de ce personnage de Minos, un peu trop sûr de lui, un peu trop coureur, un peu trop opportuniste et manipulateur. Il est toutefois revenu plusieurs fois sous ma plume.

Chaque mois, j’écris une nouvelle à l’intention de mes mécènes (niveau Cassandre). Ce sont eux qui choisissent le héros ou l’héroïne du récit. Or, ces derniers mois, on m’a proposé de traiter le Minotaure, Hadès et Ariane. Il était évident que le Minos de la mythologie pointerait le bout de son nez dans ces divers récits !

Je lui ai notamment consacré un certain nombre de lignes dans ma nouvelle Le Cœur du monstre, dont le personnage principal est le Minotaure. En voici un extrait qui vous montre comment j’ai réinterprété le mythe :

Qu’a pensé le roi Minos lorsqu’il a passé le seuil de la pièce et a posé les yeux sur moi ?


Il rentrait tout juste d’une campagne maritime contre les pirates qui infestaient les côtes de l’île. Le roi s’était lui-même battu ; il avait les vêtements couverts d’écume ensanglantée. Enfin, il retournait dans la sécurité de son palais et voilà qu’il retrouvait un monstre difforme près du lit de sa femme et le cadavre de celle-ci déjà enveloppé dans ses voiles mortuaires.


J’aurais pu l’appeler père, comme toi, comme Androgée et comme Phèdre. Mais il n’en était pas question pour le roi. Plutôt que se flétrir, il préférait flétrir le nom de sa reine. Morte, elle ne pouvait pas nier l’abominable copulation avec le taureau blanc. J’en étais le fruit. Quelle autre origine à cette monstruosité ? Bien sûr, il avait offensé le dieu Poséidon en refusant de lui sacrifier le magnifique animal issu des eaux. Mais le dieu, non, n’avait certainement pas frappé directement dans le sein de la reine en maudissant un fils né du roi. Non, non ! Il avait inspiré à Pasiphaé une passion irrépressible pour la bête, à laquelle elle avait succombé.


Une histoire plus convenable pour lui, qui ne souillait pas sa semence et sa descendance. Androgée resterait le seul fils, et moi un intrus et un paria.


Cela, il le verbalisa immédiatement, aussitôt qu’il me vit. En souverain habile et en homme impitoyable, Minos eut ces mots :


« Poséidon m’a puni en corrompant la reine. Accordons-lui la paix en éloignant cette chose d’elle. Qu’on l’emmène aux étables et faites-le nourrir par une vache ! Il n’y a pas de place ici pour ce veau. »

Voici donc Minos dans la mythologie grecque, un grand roi de Crète, marqué par le symbole du taureau et juge dans l’Hadès aussi bien que dans l’Enfer chrétien. J’espère que ce petit topo vous a plu !

Il y a aussi un excellent podcast sur Minos et plus généralement sur sa famille sur France Inter.

Pour vous régaler de toujours plus de mythologie et d’antiquité gréco-romaines, abonnez-vous à ma newsletter ! Chaque dimanche, un billet avec des récits, des citations, des anecdotes et une œuvre d’art en image vous attend dans votre boite mail. Je vous dis à très bientôt !

Sources :

Comte, Fernand, Larousse des mythologies du monde, Larousse, 2004

Dante, La Comédie Humaine, Desclée de Brouwer, 2021

Crédits image d’en-tête : bigfoot

Minotaure, qui es-tu ?

Le Minotaure de la mythologie grecque est un monstre. Mais un monstre unique dans son genre. Le seul représentant de son espèce : tête de taureau, corps d’homme. Son histoire est sacrilège, et transgressive même pour notre époque.


Je vous invite à la découvrir dans le détail et à vous poser aussi cette question : peut-on imaginer un Minotaure qui ne soit pas monstrueux ?


Bonne lecture !

Minos et l’affront à Poséidon

Minos est le fils de Zeus et d’Europe, qu’il a fécondée en empruntant la forme d’un taureau. Le taureau est déjà là, aux origines.

Il est élevé par Astérion, roi de Crète. Il a pour frères Sarpédon et Rhadamante.


Lorsqu’Astérion meurt, Minos réclame la royauté. Pour évincer ses frères, il lui faut un appui fort. Pourquoi pas celui des dieux ? Il tente le sort en en appelant à Poséidon. Que celui-ci fasse émerger de la mer un taureau, s’il soutient ses prétentions à régner ! Minos promet de lui sacrifier ensuite l’animal.


Le phénomène se produit aussitôt. Poséidon est bel et bien son allié dans la course à la royauté ! Toute opposition à ses prétentions devient impossible et Minos devient roi de Crète.


C’est à ce moment-là que, selon le mythe, le taureau devient l’emblème de la royauté crétoise.


Seulement, voilà : le taureau offert par Poséidon est magnifique et Minos n’a plus vraiment envie de le sacrifier. Il le remplace secrètement par un autre animal plus commun. Bien sûr, Poséidon remarque l’entourloupe. Il est furieux. Sa vengeance sera terrible.

Cnossos - Fresque au taureau
Palais de Cnossos, Crète - Fresque au taureau

Vengeance de Poséidon et mariage impie

Pour se venger de Minos, le dieu des Océans s’en prend à lui de manière indirecte. La malédiction viendra par sa femme, Pasiphaé. Poséidon lui inspire une passion charnelle dévorante pour le taureau. Les désirs de la reine sont si violents qu’il lui faut absolument les assouvir. Comment ? L’animal est une bête terriblement sauvage, elle risque la mort à se présenter à lui.


Elle demande l’aide de l’architecte de Minos, Dédale. Celui-ci fabrique une génisse faite de bois et de cuir. Pasiphaé y prend place. Le simulacre est si réussi que la taureau n’y voit que du feu. L’accouplement a lieu.


Toute relation charnelle entre homme et bête était jugée monstrueuse déjà chez les Grecs. Elle rejoignait la grande famille de l’anosios gamos (mariage impie) dans laquelle on classait aussi l’inceste et la relation sexuelle interdite avec un dieu.


De ces amours sacrilèges-ci doit fatalement naître un monstre. Ce monstre, le voici. C’est le Minotaure de la mythologie, c’est-à-dire le Taureau de Minos.

[mailerlite_form form_id=3]

Le labyrinthe et le tribut au Minotaure

Minos est épouvanté par le monstre qui est né à sa femme. Que peut-il en faire sans aggraver la colère de Poséidon ? Il décide de l’enfermer et demande à Dédale, toujours lui, de construire un immense palais labyrinthique pour le monstre. L’édifice est constitué d’une foule de pièces et de couloirs qui sont imbriqués les unes dans les autres. Personne ne peut y retrouver son chemin.


Pour faire bonne figure, Minos décide aussi d’un sacrifice au monstre. Dans les mythes, ce roi est considéré comme un politique de premier ordre, et il le prouve ici.


Car son fils Androgée a été assassiné par les Athéniens. Minos les soumet et leur impose un tribut. Tous les neuf ans, sept jeunes hommes et sept jeunes filles. Ils seront donnés en pâture au monstre.

La mort du Minotaure de la mythologie : Thésée

C’est sans compter Thésée, le fils du roi d’Athènes, Égée. Il se désigne lui-même comme l’une des victimes avec l’intention arrêtée de faire cesser le massacre. En passant par Cnossos, il séduit Ariane, la fille de Minos. Celle-ci lui donne une pelote de fil (le fil d’Ariane) grâce à laquelle le héros est certain de retrouver la sortie du labyrinthe après sa victoire sur le monstre.


Tout se passe comme prévu. Thésée vainc, le Minotaure meurt, les tributs cessent. Tout le monde est content (sauf Ariane, qui va finit abandonnée par le héros grec sur le chemin du retour — mais le destin d’Ariane est une autre histoire, à lire ici !).

Un Minotaure plus humain ? Astérios

Il existe un décor sur céramique qui représente Pasiphaé enlaçant tendrement un Minotaure enfant sur ses genoux. C’est une tasse de vin étrusque du début du IVe siècle avant J.-C.

 

Tasse étrusque montrant Pasiphaé et le Minotaure enfant.
Tasse étrusque montrant Pasiphaé et le Minotaure enfant. IVème siècle avant J.-C.

C’est une image touchante d’un Minotaure moins diabolisé. Moins monstrueux. On la rencontre rarement, même dans la littérature contemporaine, mais c’est celle que j’avais envie d’adopter lorsque j’ai eu l’occasion d’écrire une nouvelle sur ce personnage de la mythologie grecque.


En effet, dans le cadre de mon Patreon, je propose à mes mécènes de choisir un personnage de leur choix dans la mythologie ou l’antiquité grecque ou romaine. J’en fais le héros d’une nouvelle. Le premier personnage qui a été choisi au lancement a été le Minotaure !


Aussitôt, mon imagination s’est mise en branle. Très intuitivement, j’ai plongé dans la tête du minotaure. Astérios, c’est ainsi qu’il s’appelle dans certaines histoires. Un rappel au père de Minos, qui se nommait Astérion.


En plongeant dans la tête même d’un monstre, on ne peut que l’humaniser. Mon Minotaure est devenu un personnage sensible et acculé à sa posture de monstre. Au fil du récit, j’ai déployé les autres personnages de cette tragédie, Pasiphaé, Minos, Ariane et Thésée, en réinterprétant leur mythe originel.


J’ai aussi eu le grand plaisir de développer le personnage méconnu d’Androgée, le fils de Minos, le frère du Minotaure de la mythologie. Il est la source du conflit entre le roi de Crète et Athènes, et donc le prétexte au tribut athénien exigé par Minos et envoyé au Minotaure. Pour moi, il est devenu l’occasion de narrer une relation fraternelle ambiguë et puissante entre l’homme et le monstre.


Cette nouvelle sera intégrée à une anthologie papier à la fin de l’année 2023.

« Avant moi…


Avant moi, tu étais déjà là, ma sœur. Les premiers jours, les premières heures, tu les as vécus, quand pour moi ils ne sont qu’un passé évanoui.


Tu m’as dit avoir assisté à ces premiers instants durant lesquels j’ai aspiré l’air de ce monde. Est-ce vrai ? Peut-être as-tu simplement voulu adoucir l’amertume et l’âcreté de ce que j’ingurgitai alors. Des brassées d’air empuanti par la haine et la violence.


Mais peut-être est-ce vrai, après tout. Peut-être bien que tu étais vraiment cachée sous ce fauteuil en osier de notre mère, la reine, dans ses appartements. Peut-être que tu as écouté ses gémissements de douleur en même temps que celui du vent et des vagues toutes proches. Tu m’as dit que les baies donnaient sur la mer et le port de Cnossos.


Qu’en saurais-je ? Je ne me souviens presque que des murs de ma prison.


Ah ! j’ai envie de t’imaginer là, dans cet espace que tu m’as souvent décrit. Toute petite, petite chose que je pourrais porter dans le creux de ma main. Tu avais juste trois ans. Tu n’as jamais parlé de ta peur à voir notre mère mettre bas ainsi, accroupie sur une peau de chèvre à même le sol, les genoux relevés et les cuisses écartées. Ma grande sœur, que je t’aime, d’avoir rendu cette description de ma naissance merveilleuse, et non horrifique.


On dit que cela a duré des heures et que notre mère a horriblement souffert. Cela, je l’ai su des esclaves et des gardes, pas de toi, bien sûr. Ah ! Et d’Androgée. Androgée, notre frère. Je veux dire le mien aussi, en dépit de sa haine douloureuse. Il m’a assez signifié que nous n’avions rien en commun, pas même notre mère, lorsqu’il m’acculait dans les couloirs pour me donner des coups de pied dans le ventre. Pourtant, hormis toi, il a été le seul à me reconnaître une existence, même si pour cela il employait la violence.


J’étais si petit, alors. Je commençais à peine à marcher sans trembler sous le poids de ma tête monstrueuse. Les choses ont changé quand j’ai affermi mon pas et relevé les cornes. »

Statue du Minotaure de Franck Perez
Statue du Minotaure de Franck Perez

Le Minotaure de la mythologie grecque est un être fascinant qui interpelle un peu de nous. Peut-être est-ce notre part sauvage, qui réclame parfois de s’exprimer plus brutalement dans les situations qui nous frustrent et nous oppressent ? Il sera très certainement réinterprété pendant longtemps encore pour tout ce qu’il dit de nous.


Vous aimez la façon dont je vous fais voyager en Grèce mythologique ? Laissez-vous immerger plus intensément avec Le Dit de l’oracle, une nouvelle sur la Pythie de Delphes disponible gratuitement ici. Bonne lecture !

[mailerlite_form form_id=1]

Crédits image d’en-tête : bigfoot

Sources : Comte, Fernand, Larousse des mythologies du monde, 2004

Sacrés centaures !

Mis à jour le 15 novembre 2025

Le centaure dans la mythologie grecque : un individu mal dégrossi, violent et tapageur, bref, infréquentable ! Et, pourtant, quelle allure il a avec son buste d’homme et ses jambes de cheval. Je vous propose de faire connaissance avec lui : ses origines, son caractère monstrueux, le symbolisme de sa sauvagerie primitive et les épisodes lors desquels il va rencontrer les héros de la mythologie.

D’où vient le centaure de la mythologie ?

Le crime d’Ixion

Les centaures sont nés de la démesure et de la tromperie. Dès leurs origines, on est donc dans le cœur du sujet.

Tout commence avec la démesure d’un mortel : Ixion. On le dit fils d’Arès, ce qui n’augure déjà rien de bon quant à sa délicatesse. D’ailleurs, il se distingue très vite en tuant sa femme aussitôt épousée. Personne, parmi les dieux, ne lui pardonne ce crime, sauf un : Zeus. Le dieu des dieux prend pitié de lui. Mais le mortel n’est pas reconnaissant.

Il se trouve qu’Ixion veut conquérir Héra, l’épouse du dieu des dieux, et rien de moins que la déesse de l’institution matrimoniale. Il est même prêt à la forcer si celle-ci ne consent pas. Pour confondre l’indélicat mortel, Zeus façonne une nuée (Nephélê) à laquelle il donne l’apparence de son épouse. Ixion se laisse abuser et viole la nuée. C’est là qu’intervient la ruse, celle du roi de l’Olympe.

Par cet acte, Ixion est dans une double situation de démesure :

  • il a violé une femme
  • il a voulu violer les règles religieuses et civiques de la famille que matérialise Héra

Cette union est à la fois contre-nature et brutale : elle annonce les êtres monstrueux qui vont en naître.

La naissance des centaures

Dans la version la plus élaborée, l’union d’Ixion et de la nuée donne naissance à un homme nommé Kéntauros. C’est un individu très laid, qui finit par s’accoupler aux juments de Magnésie :

« Et de lui naquit une troupe prodigieuse, semblable à ses deux parents, par les membres inférieurs à sa mère, par le haut du corps à son père » (Pindare, Pyth. II, 46-48 Cf Diodore, IV, 12, 6)

Et puis, parfois, les centaures sont directement enfants d’Ixion et de la nuée. C’est le cas dans les Métamorphoses d’Ovide (IX, 100-126).

Petit aparté pour rester dans des histoires de famille : dans la Thébaïde de Stace (VI, 333), on dit que les centaures ont enfanté les cavales stériles d’Admète, des créatures mythiques qui « s’indignent de leur sexe » et dont « toute la vigueur de Vénus est passée dans leurs membres ».

Centaure représenté dans une fresque du Musée du Louvre
Musée du Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines

Pourquoi le centaure de la mythologie est-il un monstre ?

Pour les Grecs anciens, les centaures font partie des monstres mythiques. Il faut dire que, dans l’antiquité grecque, on a une obsession pour une certaine forme de « normalité » qui se tiendrait au centre de toutes choses, donc à l’opposé des extrêmes. Or, le centaure s’écarte résolument de ce standard. Nous avons vu plus haut qu’il est né de la démesure.

Un corps monstrueux

D’abord, physiquement. Il est moitié homme (le buste, les bras, le visage) et moitié cheval (tout le bas du corps, du poitrail jusqu’aux sabots). C’est aussi monstrueux que Méduse la gorgone ou le Minotaure.

Dans la Thébaïde, Stace donne d’eux une jolie image, même s’il les qualifie bien de « monstrueux » :

« Tel le Centaure monstrueux se précipite dans les vallées depuis les hauteurs aériennes de l’Ossa ; les cimes des bois tremblent devant l’homme, la plaine devant le cheval. » (IX, 220)

Dans ses Métamorphoses (livre XII), Ovide incite peut-être à réfléchir sur la nature du centaure :

« le gigantesque Biénor, dont la croupe jusque-là n’avait jamais porté que lui-même »

La partie animale pourrait ne représenter qu’un support à la partie d’homme, qui est leur individualité ?

Un tempérament porté à la démesure

Ensuite, par son tempérament. Les Grecs apprécient la tempérance et réprouvent la démesure (qu’ils appellent hybris).

Or, que sont les centaures ? Des brutes agressives. Homère insiste sur leur brutalité. Ils se disputent fréquemment et souvent pour des peccadilles. D’ailleurs, ils aiment se battre. Ils s’emportent pour des bêtises et leurs fureurs sont sans mesure. Ce sont des créatures violentes qui, surtout, ne réfrènent jamais leurs pulsions destructrices, y compris sexuelles : ils s’en prennent souvent aux femmes. Les violences qu’ils leur font subir et cette sexualité sans frein s’opposent au désir régulé qu’incarne la déesse Aphrodite dans la mythologie grecque. On remarque d’ailleurs que celle-ci n’est jamais invoquée comme catalyseur des désirs des centaures. Les actes de ces derniers ne relèvent pas de son domaine, mais d’une violence brute totalement étrangère à son éros civilisé.

(Pour creuser le sujet du désir dans la Grèce antique, je développe ailleurs la symbolique des pommes d’or, qui va à l’opposé de cette pulsion brute, tout comme Aphrodite.)

Par ailleurs, les centaures aiment s’enivrer : ils adorent le vin mais, comme ils n’en produisent pas et n’en boivent donc pas souvent, ils sont très vite saouls, ce qui n’arrange rien.

En plus, le centaure de la mythologie est stupide. Pour des Grecs qui cultivent l’équilibre entre corps et esprit, c’est une tare irrécupérable.

Etienne I Parrocel - Deux centaure jouant l'un de la double trompe, l'autre de la lyre Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, Paris
Etienne Parrocel - Deux centaure jouant l'un de la double trompe, l'autre de la lyre - Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, Paris

Un mode de vie transgressif

Enfin, le centaure ne vit pas comme le Grec l’entend. Il ne vit pas en cité. Il n’est pas civilisé.

Les centaures vivent en dehors des sentiers battus. Ils mangent de la chair vivante, jamais de viande cuite (on n’est pas civilisé quand on n’utilise pas le feu !). Ils chassent comme des primitifs, avec des pierres et des branches, et se battent de même, sans discipline, à coup de massues. Tout juste leur accorde-t-on à l’occasion l’usage de l’arc.

À l’image d’Ixion qui a voulu souiller l’institution du mariage, les centaures ne respectent rien de ce qui fait autorité chez les hommes, notamment la hiérarchie et les interdits. Ils sont particulièrement violents envers les femmes, qu’ils enlèvent et violent dans de nombreux récits.

Dans l’élégie de Xénophane, le respect des règles du symposion et de l’état de pureté partagée qui en découle est rompu quand des légendes mettant en scène des êtres monstrueux et violents comme les Titans, les Géants et les Centaures succèdent aux hymnes adressés aux dieux.

J’ai noté un tout petit bémol dans la Thébaïde de Stace. Le personnage de Tydée, parlant d’eux, dit que, même s’ils sont des monstres, ils sont capables de vivre en bonne entente les uns avec les autres, donc en une forme de société :

« Les Centaures à double corps occupaient, dit-on, les mêmes parcs et les Cyclopes étaient réunis tous ensemble dans l’Etna. Même les monstres enragés obéissent instinctivement à des règles et ont un sens de la justice qui leur est propre » (Livre I, 457-460)

(En aparté : Tydée est l’un des Sept Chefs contre Thèbes. J’en parle dans un article consacré à un héros méconnu de la mythologie grecque si ça vous intéresse. 😊)

Je voudrais terminer ce paragraphe en précisant quelque chose sur le rapport sauvagerie / nature. Car on a une autre vision de la « sauvagerie de la nature » avec le mythe d’Artémis. Celle-ci n’est pas barbarie incontrôlée : elle est certes farouche, mais parce qu’elle incarne une partie de la vie, celle de la jeunesse qui n’a pas encore été civilisée par le mariage. Elle ne s’oppose donc pas à l’ordre humain, elle en fait partie. 🙂

Quelques « hauts faits » des centaures ?

Bien sûr, le tempérament porté à la démesure des centaures fait d’eux des voisins compliqués pour les humains. Ce sont presque toujours des antagonistes qui sèment la pagaille partout où ils passent. Excédés, les humains les chassent pour les exterminer. Les centaures vont notamment affronter Thésée et Pirithoos, Atalante et surtout Héraclès.

S’il faut tirer une morale à l’histoire des centaures, c’est que le dérèglement et la démesure mènent à une issue catastrophique.

[mailerlite_form form_id=3]

Les centaures contre les Lapithes

Invités aux noces de Pirithoos, chef des Lapithes, les centaures s’enivrent pendant le festin. L’un d’eux, Eurytos, s’en prend alors à la mariée. Il s’ensuit une bagarre générale qui vire au massacre. Les Lapithes finissent par vaincre les centaures et, selon l’Iliade (livre II), Pirithoos chasse les centaures du Mont Pélion (montagne de Thessalie).

Dans la Thébaïde, Stace décrit une coupe appartenant à Héraclès et qui est décorée d’une scène de cet épisode (VI, 535) :

« On y voit, habilement gravé dans l’or, les Centaures sauvages et des scènes terrifiantes : au milieu du massacre des Lapithes volent des rochers, des torches et encore des coupes ; partout les mourants frémissent de colère. »

Mais c’est surtout Ovide qui raconte avec forces détails sanglants le combat des Lapithes et des centaures de la mythologie (Métamorphoses (XII, 210-462) en une scène de centauromachie époustouflante. Il donne 53 noms de centaures qu’il a été chercher dans des catalogues (on retrouve certains de ces noms également dans les noces de Persée et Andromède, dans la chasse de Calydon et aussi dans le récit des chiens d’Actéon).

Eurytion et Nessos contre Héraclès

Les centaures Eurytion et Nessos vont avoir la malheureuse idée de s’en prendre aux fiancés d’Héraclès :

  •  Eurytion essaie d’enlever la fiancée d’Héraclès, Mnésimaché
  • Nessos tente de violer Déjanire, l’épouse du héros

On retrouve avec Nessus l’idée de ruse sous-jacente à la nature du centaure (souvenons-nous de la tromperie dont est victime Ixion). En effet, le centaure parvient à convaincre Déjanire de récupérer son sang. Il lui dit qu’un jour, Héraclès lui préférera une autre femme — si elle veut le garder, elle devra lui remettre une tunique imbibée de son sang.

Cette ruse de Nessos va perdre Héraclès. En effet, le héros a tué le centaure avec une flèche imbibée du poison de l’hydre de Lerne. Le sang du centaure en est contaminé. Bien plus tard, lorsqu’Héraclès, effectivement, voudra imposer une rivale à Déjanire, elle lui offrira la tunique. Celle-ci consumera le héros.

Hylaos et Rhoecos contre Atalante

Dans le mythe d’Atalante, Hylaos et Rhoecos veulent violer l’héroïne. Celle-ci parvient à les tuer de ses flèches.

Il faut dire que la jeune femme est une chasseresse hors pair : on le voit lors de l’épisode d’Atalante dans la chasse de Calydon.

Quel est le centaure le plus connu de la mythologie grecque ?

De manière paradoxale, les centaures mythiques les plus connus sont très différents de l’archétype que je viens de vous décrire. Ils n’ont pas non plus la même origine.

Ce sont Chiron et Pholos, des individus bienveillants envers les humains et dotés de sagesse.

Chiron

Qui est Chiron ?

Le centaure Chiron est un fils du Titan Chronos (le père de Zeus et d’autres Olympiens). Sa mère est Philyra. C’est l’une des trois mille Océanides, filles des Titans Océan et Téthys. Si Chiron est un centaure, c’est parce que Chronos s’est métamorphosé en cheval pour s’unir à Philyra.

Son nom dérive de kheir, « main ». C’est un homme habile, versé dans de nombreux arts : la guerre, la médecine (pharmacopée, chirurgie), la musique. Il connaît bien les ressources qu’offre la nature (drogues, onguents) et est très à l’aise dans la forêt et la montagne. C’est un grand chasseur.

Pour toutes ces raisons, on confie à Chiron des enfants, de futurs héros : Achille, Jason, Asclépios, Atalante, Nestor. Il instruit même Apollon. Le sage Chiron apprend à Achille la science des « remèdes apaisants » (Iliade, XI, 831-832) et à Asclépios « à guérir les douloureuses maladies des hommes » (Pindare, Pyth, III).

Chiron se démarque des autres centaures de la mythologie par sa bienveillance. Homère l’évoque comme le « très juste centaure » (Iliade, XI, 832). Ainsi, il sauve la vie de Pélée lorsque celui-ci est livré aux centaures par le roi Acaste jaloux. Chiron lui rend son arme pour qu’il puisse se défendre.

D’ailleurs, Chiron est souvent représenté habillé dans sa partie humaine : l’animalité est derrière lui.

peinture de Louis-Jean-François Lagrenée montrant le centaure Chiron instruisant Achille
Peinture de Louis-Jean-François Lagrenée montrant le centaure Chiron instruisant Achille.

Chiron : la tension entre mortalité et immortalité

Chiron élève plusieurs héros qui seront tiraillés entre la mort et l’immortalité :

  • Asclépios : il lui apprend l’art de guérir au point que celui-ci finit par transgresser l’ordre naturel des choses en ressuscitant les morts. Zeus le foudroie pour le punir.
  • Achille : c’est un enfant mortel, fils d’une déesse qui ne veut pas qu’il meurt. Elle pratique sur lui des rites qu’un humain ne peut pas supporter afin de le rendre immortel.

Immortel lui-même, Chiron finit par mourir. Il est blessé accidentellement par une flèche d’Héraclès, imbibée du poison de l’hydre de Lerne (notons au passage qu’Héraclès est un mortel qui va devenir immortel). Aucun soin ne parvient à le guérir, mais il souffre atrocement. Chiron réclame alors la mort.

Cependant, échanger la mortalité contre l’immortalité exige un échange : c’est la loi de l’Hadès. Prométhée, dieu présent chez les morts depuis son châtiment par Zeus,.prend l’immortalité de Chiron et remonte à la lumière du soleil, tandis que l’autre prend sa place dans les Enfers. L’équilibre est maintenu.

À noter : Chiron a une fille, « à qui jadis la nymphe Chariclo, l’ayant mise au monde sur les bords d’un fleuve rapide, avait donné le nom d’Ocyrhoé » (Ovide, Métamorphoses, II, 630). Cette jeune fille a un don oraculaire et prophétise le destin d’Asclépios et celui de son père. La seule chose qu’elle tait, c’est que son père, en mourant, va devenir la constellation du Sagittaire.

Ocyrhoé se métamorphose ensuite en jument et prend le nom d’Hippé, la cavale.

Pholos

Pholos est un autre centaure de la mythologie grecque.

C’est le fils de Silène, un satyre qui a plusieurs accointances avec les centaures. En effet, il a été le précepteur de Dionysos, le dieu de la démesure, et il personnifie lui-même l’ivresse. Pholos est né des amours de Silène avec une nymphe des frênes.

On connaît bien ce centaure grâce à un épisode du mythe d’Héraclès. En effet, Pholos accueille le héros dans la grotte des centaures alors que ces derniers sont absents. Il lui sert courtoisement de la viande cuite, alors que lui-même se contente de viandes crues. Mais Héraclès (moins bien élevé que son hôte !) réclame du vin. Pholos hésite : lui-même ne boit pas, mais il a une jarre qui appartient à tous les centaures. On remarque la différence entre Pholos et les autres centaures : lui ne boit pas, tandis que les autres ont une passion pour ce breuvage.

Pholos finit par céder aux désirs de son invité et par ouvrir la jarre. Aussitôt, le parfum du vin alerte tous les centaures. Ils ne sauraient y résister : tous, ils accourent. Furieux et excités, ils attaquent le héros. Héraclès parvient à en tuer deux (Agrios et Anchios) et toute la bande s’enfuit. Mais le héros n’en reste pas là et les poursuit. Ces derniers trouvent refuge auprès du sage Chiron.

Dans la mêlée qui s’ensuit, Héraclès blesse alors le centaure Élatos et, surtout, il assène le coup qui sera fatal à Chiron.

Cyllare et Hylonomé

Un dernier petit portrait sur deux centaures qui se démarquent de leurs congénères par la description qu’en font les poètes. Ce sont Cyllare et la centauresse Hylonomé. On les voit dans les Métamorphoses d’Ovide, au milieu de la bataille contre les Lapithes :

« Au milieu de cette bataille, ta beauté, Cyllare, ne peut te sauver, si toutefois la beauté nous paraît compatible avec une nature comme la tienne. (…) Hylonomé, la plus belle de toutes celles qui ont jamais habité dans les hautes forêts au milieu de ces monstres à demi-bêtes » (livre XII, 400-430)

Ces deux centaures de la mythologie se distinguent par leur attachement l’un à l’autre, par les soins qu’ils prennent d’eux et leur délicatesse, par leur amour absolu, aussi, qui les fait mourir ensemble. Toutes caractéristiques qui les rapprochent de leurs ennemis les humains, à l’image d’un Chiron ou d’un Pholos.

Le centaure dans la littérature : quelques exemples

Créature fantastique ignoble des mythes, romantique du XIXe siècle, fantastique chez Harry Potter, le centaure ne manque pas de captiver par sa capacité à bousculer l’ordre établi. Il est comme un émissaire du chaos, un contrepoint à la civilisation (qui peut être aussi bien protectrice qu’aliénante). Il est aussi impossible à brimer que n’importe quel désordre naturel.

Le Centaure de Maurice de Guérin

Ce poème en prose offre une image romantique du centaure. À mes yeux, c’est le plus bel hommage que la littérature en ait faite à ce jour. On est loin du centaure de la mythologie, brutal et mal dégrossi. Maurice de Guérin retrace la vie d’un centaure depuis sa naissance à sa vieillesse avec
beaucoup de lyrisme. Ici, c’est une créature qui vit en osmose avec la nature, dans une atmosphère cyclique qui montre à la fois la douceur et l’amertume des jours qui s’enfuient.

En voici un extrait choisi.

« Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l’éducation cachée qui m’a si fortement nourri, et d’avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu’elle me venait sortant du sein des dieux ! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s’empara de moi avec violence, m’enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j’éprouvai que mon être, jusque là si ferme et si simple, s’ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s’il eût dû se disperser dans les vents.

« Ô Mélampe ! qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous ? Il y a longtemps que je n’exerce plus rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l’âge m’a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu’à déraciner les plantes tenaces ; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m’ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d’une mémoire altérée, se traînent comme les flots d’une libation avare en tombant d’une urne endommagée. »

Les centaures de la mythologie décrits par Ovide

J’avais aussi envie de vous donner la description que fait Ovide du centaure Cyllare dans les Métamorphoses (livre XII) :

« Au milieu de cette bataille, ta beauté, Cyllare, ne peut te sauver, si toutefois la beauté nous paraît compatible avec une nature comme la tienne. Ce Centaure avait une barbe naissante, une barbe de couleur dorée, et une chevelure dorée flottait depuis ses épaules jusqu’au milieu de ses flancs. Son visage avait un air de grâce et de force ; son cou, ses épaules, ses bras, sa poitrine et tout ce qui en lui était de l’homme, rappelaient les chefs-d’œuvre de l’art ; au-dessous de son buste les formes du cheval n’étaient pas moins impeccables, moins parfaites que celles qu’il tenait de l’homme ; donnez-lui une encolure et une tête et il sera digne de Castor, tant ses reins offrent une bonne assiette, tant les muscles font saillie sur son poitrail ; tout son corps est plus noir que la poix la plus sombre, mais sa queue est blanche et blanches sont aussi ses jambes. »

Mes centaures dans Atalante

J’avoue une fascination pour cet être insaisissable et irrécupérable pour la cité des hommes. Je lui ai donc donné une place importante dans mon roman Atalante, une réinterprétation du mythe d’Hippomène et Atalante, qui croisent les centaures Hylaios et Rhoikos.

Voici un extrait qui vous donnea un aperçu de mon interprétation du centaure de la mythologie.

« Une troupe de centaures jaillit soudain de la forêt. Ils allaient au grand galop le long du sentier, en méprisant les pentes escarpées qui le bordaient et leur chant du vide. Pendant un court instant, Atalante en resta bouche bée d’admiration. Leur agilité était stupéfiante. Ils donnaient une impression de complétude avec ce qui les entourait : courant de conserve, se frôlant de la croupe et du flanc sans jamais se heurter, sautant les obstacles avec aisance, et ce dos toujours droit, ce corps qui faisait la liaison entre la terre et le ciel ! »

Découvrez mon roman Atalante ici. 😉

Je souhaite que cet article sur le centaure dans la mythologie vous ait plu et je vous dis à bientôt pour de nouvelles incursions en Grèce antique !

Mes sources pour cet article sur les centaures

Transparence : les liens ci-dessous sont des liens affiliés Amazon.
Ils me permettent de soutenir le travail de recherche et d’écriture réalisé pour ces articles. Merci pour votre soutien. 😊

CALAME, Claude, L’Éros dans la Grèce antique, Belin, 1996
HOMÈRE,L’Iliade, traduction de Mario Meunier
LECLANT, Jean (dir.), Dictionnaire de l’antiquité, PUF, 2009, Paris
OVIDE, Les Métamorphoses, traduction de Georges Lafaye
STACE, La Thébaïde, traduction de Roger Lesueur

Foire aux questions sur les centaures dans la mythologie grecque

Les centaures sont des créatures mythologiques mi-hommes mi-chevaux, nées de l’union d’Ixion et d’une nuée façonnée par Zeus à l’image d’Héra. Sauvages et violents, ils représentent la démesure (l’hybris) opposée à la tempérance grecque. Leur double nature — humaine et animale — symbolise le conflit entre raison et instinct.

Les Grecs anciens voyaient dans le centaure un être monstrueux car il échappe à la norme : son corps hybride rompt l’équilibre entre esprit et matière. Né de la transgression, le centaure vit en marge de la cité, méprise les lois humaines et s’adonne à la violence, à l’ivresse et au désordre. Il incarne la sauvagerie primitive, opposée à la civilisation.

Deux centaures se distinguent :

  • Chiron, le sage, fils de Chronos et de la nymphe Philyra. Bienveillant, savant en médecine et en musique, il enseigne à des héros comme Achille, Jason et Asclépios.
  • Pholos, doux et hospitalier, ami d’Héraclès.

À l’inverse, Nessos et Eurytion incarnent les centaures brutaux : tous deux périssent pour avoir voulu enlever des femmes.

Les centaures habitent les montagnes et les forêts sauvages de Thessalie, notamment le mont Pélion, terre rude et indomptée. Loin des cités grecques, leur environnement naturel reflète leur instinct primaire et leur refus de toute discipline. C’est là qu’a lieu leur guerre la plus célèbre, la Centauromachie, contre les Lapithes.

Le centaure symbolise la dualité de l’être humain : la part civilisée et la part sauvage. Il évoque aussi la lutte entre raison et passion. Si la plupart incarnent la démesure, certains d’entre eux, ccomme Chiron ou Pholos, montrent qu’il existe une voie d’harmonie possible entre instinct et sagesse.

La Centauromachie désigne le combat mythique entre les centaures et les Lapithes, survenu lors des noces du roi Pirithoos. Les centaures, ivres, tentent d’enlever les femmes présentes et déclenchent un affrontement sanglant. Cette guerre symbolise le triomphe de la mesure humaine sur la barbarie et la fureur animale.

Crédits image d’en-tête : Stefano Ferrario

[mailerlite_form form_id=1]

Gare aux charmes d’Aphrodite…

Article mis à jour le 18 octobre 2025

Oui, dans la mythologie grecque, Aphrodite est la déesse de l’amour, c’est la beauté, c’est le désir… mais c’est aussi le mariage. Les rôles d’Aphrodite sont multiples. Nous allons brosser assez largement le portrait de cette déesse charmante pour comprendre pourquoi elle a gagné et gardé sa place dans des sociétés aussi « strictes », pourrait-on dire, sur la place des femmes dans la société. Nous allons donc parler de sa naissance et de ses amants, mais aussi de ses cultes et de ses représentations. Comme souvent, gare aux clichés !

Qui est Aphrodite ?

Aphrodite est la déesse de l’amour, de la beauté et de la séduction. Elle est aussi liée à la fécondité qui s’ensuit.

Dans l’Odyssée d’Homère, on a une scène qui présente typiquement la déesse dans ses œuvres :

« Elle allait à Paphos, l’Aphrodite aux sourires ! Retrouver son enclos, l’encens de son autel, et, l’ayant mise au bain, les Grâces la frottaient de cette huile divine qui reluit sur la peau des dieux toujours vivants, puis elles lui passaient une robe charmante, enchantement des yeux. » (Chant VIII, 361-367)

La naissance d’Aphrodite

Dans l’Iliade d’Homère, Aphrodite est la fille de Zeus et de Dioné (elle-même fille d’Ouranos et de Gaia). Mais dans la Théogonie d’Hésiode, c’est une déesse bien plus ancienne. Elle serait née de l’écume de la mer, fécondée par le sperme d’Ouranos (Ciel) tranché par Cronos sur l’ordre de sa mère Gaia (Terre) et jeté dans la mer.

De là vient qu’on l’appelle Aphrodite : car elle aurait émergé de l’écume (aphros).

«  je jouis de quelque crédit dans l’Océan, s’il est vrai que je fus jadis une écume qui a pris corps au milieu de l’abîme et que de là est venu le nom grec que je porte » (Ovide, Métamorphoses, IV, vers 531 et suivants)

C’est elle que l’on voit dans le célèbre tableau de Boticelli, Vénus sortie des eaux.

Dans cette deuxième version, Aphrodite a aussitôt été transportée par les Zéphyrs à Cythère, puis à Chypre (Paphos), ses deux îles de prédilection. Elle y a été vêtue, couverte de bijoux et de parfums, puis conduite chez les dieux.

De là lui viennent deux autres de ses noms : Cythérée (Cythère) et Cypris (Chypriote).

Deux Aphrodite : la vulgaire et la céleste

Dans son Banquet, Platon a disserté sur cette double origine de la déesse Aphrodite pour développer une réflexion philosophique. Pour lui, il y a deux versions de la divinité :

  • La fille d’Ouranos, dite aussi Uranie, qui représente l’amour pur et noble. C’est elle qui permet la relation d’homophilie qui engage le jeune homme (éromène) dans sa vie d’adulte. Nous ne sommes pas dans l’amour érotique car l’adolescent n’en est pas encore capable (seuls les hommes et les femmes adultes peuvent partager la jouissance des plaisirs d’Aphrodite) : nous sommes dans un sentiment plus élevé.
  • La fille de Dionè, dite aussi Pandémos, qui incarne l’amour « vulgaire ». C’est elle qui provoque les sourires, le désir, qui crée le charme, qui attise la volonté de séduire. Elle peut aussi utiliser la ruse et la tromperie si cela permet d’atteindre l’objet du désir. Elle gouverne le champ des relations sexuelles visant la satisfaction physique.

« Comment nier qu’il y ait deux Aphrodites ? L’une, qui est sans doute la plus ancienne et qui n’a pas de mère, c’est la fille d’Ouranos, celle que naturellement nous appelons la « Céleste ». L’autre, la plus jeune, qui est la fille de Zeus et de Dionè, c’est celle que nous appelons la « Vulgaire ». » (Platon, Le Banquet, 180d–181e )

Xénophon dans son Banquet fait la même distinction entre Aphrodite la Populaire, qui s’occupe des amours du corps, et Aphrodite la Céleste, qui s’occupe de ceux de l’âme, des belles actions, de la philia.

Je ne vais pas aborder davantage cette question philosophique dans le reste de l’article, mais je tenais à vous en parler ici ! 🙂

Aphrodite : un mari et des amants

Héphaïstos et Arès : qui est l’époux ?

De nos jours, on présente toujours Héphaïstos comme l’époux d’Aphrodite. Toutefois, dans l’antiquité, c’est plus souvent avec Arès que la déesse est mariée. L’amour et la guerre : l’union des contraires.

Même dans l’Iliade (Chant XVIII, 382-383), le dieu Héphaïstos n’est pas l’époux de la déesse Aphrodite, il est celui de Charis.

C’est l’Odyssée d’Homère qui a inscrit Héphaïstos, le dieu boiteux, comme l’époux d’Aphrodite. Ce mariage est très peu attesté ailleurs.

Héphaïstos ne plaît pas à Aphrodite, il n’est pas beau. Elle le traite négligemment, avec indifférence, allant même jusqu’à punir violemment Lemnos de l’avoir mal vénérée, alors que cette île est une résidence de son époux.

Qu’il soit son époux ou son amant, Aphrodite préfère toujours Arès, le dieu de la guerre. Tous deux se désirent et s’aiment.

« Le dieu des combats ne put supporter ses larmes plus longtemps ; il fait passer son javelot dans la main gauche, saute sans plus tarder de son haut char et comme il la serre dans son bouclier il la blesse en l’étreignant » (Stace, Thébaïde, III, 291-294)

Sa hâte est maladroite mais sincère.

L’adultère avec Arès

C’est l’Odyssée (chant VIII, 265-370) qui raconte en premier la découverte de l’infidélité d’Aphrodite avec Arès par le dieu Hélios (le Soleil). Celui-ci avertit l’époux trahi. Héphaïstos tend un piège aux amants et Aphrodite et Arès se retrouve prisonniers d’un filet aux mailles invisibles (personne ne peut rivaliser avec Héphaïstos en artisanat !). Tous les dieux de l’Olympe sont conviés par l’époux à constater son infortune.

Ovide aussi raconte l’épisode dans ses Métamorphoses (IV, vers 171 et suivants). C’est cet épisode qui provoque le célèbre « rire homérique » d’un des dieux face à la scène.

Héphaïstos trompé est cependant dévoué à sa femme. Aphrodite le dit elle-même à Arès, son amant :

«  cet époux bafoué, irrité, m’est cependant tout dévoué ! Si je lui ordonnais de verser sa sueur pour moi sans quitter ses forges et de passer des nuits entières de veille à l’ouvrage, il s’en réjouirait et te réparerait, oui, même à toi, de nouveaux équipements et de nouvelles armes » (Stace, Thébaïde, III, 275-280)

Une flopée d’amants et de favoris

Qui sont, parmi les mortels et les autres dieux, les « bienheureux » qui reçurent l’amour de la plus belle des déesses ?

Adonis

Adonis est né des amours incestueuses de Myrrha avec son père Cinyras. En grandissant, il devient un beau jeune homme qui va inspirer l’amour chez la déesse Aphrodite :

« celui qui était fils de sa sœur et de son grand-père, (…) le voilà maintenant un jeune homme, le voilà un homme et voilà que par sa beauté il se surpasse lui-même ; voilà qu’il charme jusqu’à Vénus et qu’il se venge sur elle de la passion inspirée à sa mère. » (Ovide, Métamorphoses, Livre X)

Hélas, Adonis meurt en affrontant un sanglier. Inconsolable, la déesse inscrit son souvenir à jamais en faisant naître de son sang la première anémone (ou rose selon les versions).

Dans le Livre X des Métamorphoses toujours, Ovide donne l’étiologie d’une fête grecque, les Adonies, d’origine syrienne, passées d’abord à Chypre puis répandues dans tout le monde grec. Les femmes y revivaient la douleur d’Aphrodite devant la mort d’Adonis. Théocrite décrit cette fête à Alexandrie dans Les Syracusaines (Idylles, XV).

Anchise

Anchise a une place particulière dans la vie amoureuse d’Aphrodite, et aussi dans la mythologie tout court, car les deux amants ont une postérité. (Une sacrée postérité, même !)

Anchise est un berger troyen que la déesse rencontre sur le Mont Ida, lieu d’amour s’il en est. L’Hymne homérique à Aphrodite raconte comment Zeus, pour rabaisser la déesse au rang de toutes ses victimes, lui inspire le désir de ce simple mortel. Aphrodite paraît devant Anchise en se faisant passer pour une mortelle innocente ; en la voyant, le berger s’en éprend aussitôt.

« L’amour s’empara d’Anchise qui lui dit ces paroles en s’exprimant ainsi :
« S’il est vrai que tu es une mortelle […] comme tu l’affirmes,
tu porteras toujours le nom de mon épouse :
non ! personne, dieu ni homme, ne pourra m’empêcher désormais
de m’unir à toi, ici même, maintenant, tout de suite ;
le grand archer Apollon devrait-il décocher des flèches douloureuses
je consentirais ensuite, ô femme semblable aux déesses,
à disparaître dans la demeure d’Hadès après être monté dans ton lit. » » (Hymne homérique à Aphrodite, 143 sq, traduction J. Humbert)

Selon certaines sources littéraires, cet amour est durable. Dans les Métamorphoses (IX, 424), Aphrodite souhaite le rajeunissement d’Anchise. Ils seraient peut-être même mariés.

De cette union naît Énée, l’un des ancêtres fondateurs de Rome. (On en reparle plus bas.)

D’autres amants et des favoris

La déesse Aphrodite aurait aussi séduit (et été séduite par) :

  • le vieux Phaon, auquel elle aurait donné jeunesse et beauté
  • Dionysos ou Zeus lui-même, dont elle a un fils, Priape
  • Hermès, avec lequel elle conçoit Hermaphrodite
  • etc.

Notons aussi Pâris. Ce n’est pas un amant, mais un « chouchou », un favori. Tout le monde connaît le jugement de Pâris : comme il lui avait offert le prix de la plus belle déesse contre Héra et Athéna, Aphrodite lui offrit la plus belle femme du monde, Hélène. C’est ainsi que commença la Guerre de Troie (selon Stasinos de Chypre, les Chants cypriens et l’Iliade).

Les enfants d’Aphrodite

Aphrodite a toute une progéniture — j’ai choisi de vous présenter ses enfants les plus emblématiques, ceux auxquels la déesse voue une attention particulière.

Éros et sa fratrie

Arès et Aphrodite ont plusieurs enfants. D’après certains versions (Simonide d’Amorgos par exemple), Éros est l’un d’eux. Dans d’autres cas, il s’agit plutôt d’une divinité primordiale et d’un amant d’Aphrodite. Il peut aussi être le fils d’Ouranos et de la déesse. De toute façon, il est subordonné à Aphrodite.

Éros fait parfois partie d’une double paire d’enfants :

  • Éros (l’amour) et Antéros (l’amour en retour)
  • Deimos (la terreur) et Phobos (la crainte)

Ces deux derniers sont plus souvent rattachés exclusivement à leur père, avec Eris, la Discorde.

Éros (Cupidon chez les Romains) est très proche de sa mère ou amante. La déesse l’utilise pour provoquer l’amour, y compris contre les plus importants des dieux, ainsi Hadès qui va tomber amoureux de Perséphone :

« Ô toi, lui dit-elle, mon armure, mon bras, ma puissance, ô mon fils, prends les traits qui te soumettent tous les êtres, cher Cupidon, et lance tes flèches légères vers le cœur de ce dieu à qui est échu le dernier lot entre les trois royaumes du monde. Tu domptes les habitants du ciel et Jupiter lui-même, tu domptes les divinités de la mer et le souverain même auquel obéissent les divinités de la mer ; pourquoi le Tartare fait-il exception ? Pourquoi n’agrandis-tu pas l’empire de ta mère, qui est aussi le tien ? » (Ovide, Métamorphoses, Chant V)

Peinture représentant "Vénus et Amour" de Robert Lefèvre - Huile sur toile du Musée d'Art et d'Histoire de Gérard Baron, Bayeux
"Vénus et Amour" de Robert Lefèvre - Huile sur toile du Musée d'Art et d'Histoire de Gérard Baron, Bayeux - Crédits photo Marie Tétart

Harmonie

Harmonie est également née des amours d’Arès et d’Aphrodite. Fille de deux dieux, elle a pourtant un destin d’humaine : elle épouse Cadmos, un mortel, fondateur de la ville de Thèbes. De cette union va naître tous les personnages du cycle thébain, tels que Sémélé mère de Dionysos, Œdipe et ses enfants Antigone, Étéocle et Polynice, parmi bien d’autres.

Dans bien des mythes, ce mariage voue à la descendance de Cadmus et d’Harmonie la haine d’Héphaïstos, l’époux d’Aphrodite bafoué par l’adultère avec Arès. Il faut aussi compter avec la colère de Héra, puisque l’une des descendantes d’Harmonie, Sémélé, va attirer l’œil de Zeus. Bref, la déesse Aphrodite va avoir fort à faire pour protéger sa descendance. On remarque toutefois qu’elle s’y emploie autant qu’elle le peut.

Par exemple, elle sauve Ino, fille d’Harmonie, qui s’est jetée dans les flots avec son bébé Mélicerte. Ino avait été rendue folle par Héra. Aphrodite supplie Poséidon de les sauver dans les Métamorphose d’Ovide (Livre IV, vers 531).

Dans la Thébaïde de Stace, elle reproche à Arès d’aller porter la guerre contre Thèbes :

« Même contre Thèbes c’est la guerre, beau-père, — une guerre magnifique — que tu prépares et l’anéantissement par le fer de tes propres descendants ? Ni la race issue d’Harmonie, ni son mariage fêté par le ciel ni mes larmes ne te retiennent un seul instant, furieux que tu es ! » (Thébaïde, III, 263 et suivants)

On remarque l’ironie de la déesse lorsqu’elle dit à Arès que c’est « magnifique » d’anéantir sa propre famille, lui qui est le « beau-père » de Cadmos, époux d’Harmonie.

(En aparté : le cycle thébain regorge de héros au destin funeste, je vous invite à découvrir l’intégralité de ce cycle souvent méconnu !)

Énée

Énée, fils d’Anchise, est lui aussi l’un des enfants « préférés » de la déesse, au sens où on la voit souvent intervenir pour lui. En fait, il s’agit de propagande politique : c’est la Vénus romaine de l’époque césarienne et impériale qui intercède pour son fils et permet ainsi l’évocation d’une glorieuse filiation pour certains maîtres de Rome (César, Auguste). J’en parle plus bas dans la partie consacrée à Vénus.

Dans les Métamorphoses d’Ovide, on voit Vénus obtenir de Zeus l’immortalité de son fils :

« accorde à mon cher Énée, qui, formé de mon sang, reconnaît en toi son aïeul, accorde-lui, ô le meilleur des pères, un rang parmi les immortels, un rang aussi modeste que tu voudras, pourvu qu’il en est un » (Chant XIV, vers 572 et suivants)

Aphrodite, déesse du désir, de l’amour et du plaisir

L’amour irrésistible

« Ah ! que ta puissance est grande, aimable Vénus ! Ainsi ce monstre barbare, objet d’horreur pour les forêts elles-mêmes, qu’aucun étranger n’a jamais vu impunément, qui méprise l’Olympe auguste et ses dieux, ressent les effets de l’amour. » (Ovide, Métamorphoses, XIII, 759 et suivants)

Ainsi parle le poète pour montrer que personne ne peut résister à Aphrodite, même Polyphème, le cyclope monstrueux.

Aphrodite est la cause de tout amour, même pour le pire. Dans l’Odyssée, Hélène dit qu’elle est partie avec Pâris par « la folie qu’Aphrodite avait mise en mon cœur » (Chant IV, 261).

Aphrodite est l’inéluctabilité de l’amour. Celles et ceux qui dédaignent d’aimer (par exemple, Atalante, une figure féminine farouche de la mythologie grecque) ne pourront longtemps résister : tôt ou tard, ils aimeront.

« Si aujourd’hui elle fuit, rapidement elle poursuivra ;
Si elle n’accepte pas les dons, elle en accordera ;
Si elle n’aime pas, rapidement elle aimera, même contre son gré. » (Sappho, fragments 1, 18 sq Voigt)

C’est le pouvoir d’Aphrodite. Même les sages ne peuvent lui échapper.

Le désir lancinant

Aphrodite préside à toutes les étapes de l’amour, du premier regard à l’assouvissement « sur une tendre couche ».

« Douce mère, je ne parviens pas à tisser ma toile, domptée par le désir d’un garçon, par la volonté de la tendre Aphrodite. » (Sappho, fragment 102 Voigt)

Aphrodite, c’est donc tout ce qui mène à l’amour. Hésiode attribue à la déesse les babils des jeunes filles, les sourires et les ruses, bref la panoplie qui fait naître le désir et l’amour. En plus de sa beauté, Aphrodite utilise la ruse face à Anchise en se faisant passer pour une jeune humaine innocente :

« Aphrodite la souriante détournait la tête et baissait les yeux en s’avançant vers la couche bien garnie. » (Hymne homérique à Aphrodite, 143 sq, trad. J. Humbert)

Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, montre Pandora parée par Athéna des mêmes atours que ceux portés par Aphrodite. Or, Pandore est l’incarnation de la ruse.

On peut citer aussi Homère, l’Odyssée (XVII, 37) : Pénélope est comparée à la fois à Artémis, la divinité grecque de la nature sauvage, pour la chasteté de l’épouse fidèle, et à Aphrodite pour tout ce qui crée le désir chez les prétendants.

Le plaisir de la couche

La sexualité consacre l’amour. C’est la déesse Aphrodite qui lie les êtres dans le rapport sexuel, ce sont les choses d’Aphrodite ou les « plaisirs de Vénus » (Ovide, Métamorphoses, IV, 258).

Sémonide d’Amorgis parle directement de « couche d’Aphrodite » pour évoquer l’union sexuelle. Même le vocabulaire médical hippocratique utilise la déesse pour nommer les choses : « ta aphrodisia » désigne le rapport sexuel. Le terme se retrouve aussi chez les philosophes.

Une anecdote « amusante » 😅 : Pline l’Ancien raconte dans son Histoire Naturelle ( XXXVI, 20, 4, 10-11) que les statues de Vénus (et d’Éros) attiraient de loin des amateurs d’art. Il évoque notamment celle de Cnide (c’est la statue de Praxitèle). Toutefois, l’art n’était pas leur seule motivation. Après qu’ils fussent restés seuls avec les statues, on remarquait parfois une tache sur le marbre, qui dénonçait l’outrage subi par les divinités.

Les adjuvants d’Aphrodite

Aphrodite est souvent entourée d’aides, des divinités métaphoriques qui personnifient différents aspects de l’amour et qui lui sont liés. On a déjà parlé d’Éros, tantôt son fils, tantôt son amant, en tout cas son subordonné. Il y a aussi Pothos et Himeros, qui représentent tous deux le désir amoureux et qui sont soumis au pouvoir d’Aphrodite. On les voit souvent sur les céramiques grecques, notamment sur des scènes liées au jugement de Pâris.

Aphrodite a aussi comme compagnons de jeux Dionysos, les nymphes, les Grâces, Persuasion, Péithô et Charis.

« À ses côtés, pour assister leur mère,
voici Désir, et Persuasion enchanteresse,
qui jamais n’a reçu un refus ;
Harmonie aussi a sa part du lot d’Aphrodite,
tout comme les Amours au babil joyeux. » (Eschyle, Les Suppliantes, 1034 sg, trad. P. Mazon)

L’amour d’Aphrodite : un châtiment ?

L’amour folie ou mortifère

Aphrodite, cruelle, utilise son pouvoir pour provoquer des passions mortelles chez des figures héroïques :

« Tu fais naître le désir,
et tu le combles par la folie.
Hors de la voie droite
tu pousses au crime l’esprit des justes.
Tu bouleverses le sang des hommes
et tu le fais couler dans les querelles.
La mort resplendit dans le charme désirable
des yeux d’une jeune fille.
Au pied du trône du dieu souverain,
associée au gouvernement du monde,
est assise Aphrodite invincible,
avec la cruauté de son rire. » (Sophocle, Antigone, 781 sq, trad. A. Bonnard)

Parfois, cet amour devient désamour, car la déesse Aphrodite a aussi ce pouvoir. Dans la Thébaïde de Stace, elle veut punir Lemnos de son manque d’attention envers elle. Elle fait appel à la Discorde pour désunir les couples, allant jusqu’à provoquer la folie des femmes qui vont tuer tous les hommes.

« Aussitôt, tendres Amours, vous avez fui Lemnos ; Hymen devint muet et renversa ses flambeaux ; l’attrait d’une union légitime ne se fit plus sentir ! Plus de nuits où renaisse le plaisir, plus de doux abandons dans l’étreinte mais partout la Haine implacable, la Fureur, la Discorde qui s’installe au milieu du lit. » (Stace, Thébaïde, V, 70-74)

Lorsque tout est achevé, elle utilise à nouveau ses pouvoirs pour susciter le désir des Lemniennes envers les Argonautes de passage et inaugurer un nouveau cycle de procréation (car nous verrons plus bas que le but ultime d’Aphrodite est la génération).

Aphrodite est aussi invoquée par celles et ceux qui ne veulent pas qu’on mette de frein à leur passion, comme Byblis amoureuse de son frère et qui dit : « la téméraire Vénus convient seule à notre âge » (Ovide, Métamorphoses, IX, 553).

Attention pourtant : même quand il est folie, l’amour inspiré par Aphrodite s’inscrit dans un cadre normé, celui de la cité des hommes. Rien à voir avec l’hybris des centaures, par exemple, qui se développe en-dehors de la civilisation.

L’amour punition

  • C’est Phèdre tombée amoureuse d’Hippolyte : cette passion aboutit à la mort du jeune homme. Il est puni d’avoir refusé les plaisir d’Aphrodite.
  • C’est Narcisse, récalcitrant à l’amour proposé par plusieurs nymphes, qui finit par mourir de n’avoir aimé que lui-même.
  • C’est Éos, l’Aurore, qui avait séduit Arès. Jalouse, Aphrodite lui inspire un amour impossible pour Orion, fils de Poséidon.

Ce sont aussi les filles du Soleil, qui a révélé l’adultère d’Aphrodite avec Arès et qui sont punies à la place de leur père, comme Circé, prompte à devenir folle d’amour selon Ovide (Métamorphoses, XIV, 27).

Pasiphaé, autre fille du Soleil, se prend de passion pour le taureau blanc de Minos et va accoucher du Minotaure. On dit aussi que Pasiphaé a été punie de n’avoir pas bien honoré la déesse :

« Pasiphaé, fille du Soleil, épouse de Minos, n’avait pas rendu, pendant un certain nombre d’années, les cultes à la déesse Vénus. Pour cette raison, Vénus lui inspire un amour monstrueux, pour qu’elle puisse s’unir, sous une autre forme, à un taureau dont elle était amoureuse. » (Hygin, Fables, 40)

Voilà pourquoi les Grecs de leur temps implorent la déesse Aphrodite de leur épargner ces souffrances :

« Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite,
fille de Zeus, ourdisseuse de trames,
Je t’implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts
ou chagrins affliger mon âme » (Sappho, Ode à Aphrodite, 1-3)

L’Aphrodite prostituée

Entre l’amour vénal et l’amour conjugal, il y a un grand écart et Aphrodite le fait facilement.

La déesse a sous sa coupe tous les types d’unions, y compris mercenaires. Dans l’Odyssée, Homère lui attribue les relations sexuelles des servantes du palais d’Ithaque avec les prétendants :

« Quand vous aurez remis tout en ordre au manoir, de la salle trapue emmenez les servantes ! et dans la cour d’honneur, entre le pavillon et la solide enceinte… faites-leur rendre l’âme à la pointe du glaive, sans en épargner une : c’est fini d’Aphrodite et des plaisirs de nuit aux bras des prétendants ! » (Chant XXII, 439-445)

C’est toujours le cas des siècles plus tard, à Rome. Selon Suétone, voici ce que fit l’empereur Tibère dans sa retraite de Capri :

« Il eut aussi l’idée de faire disposer çà et là dans les bois et les bosquets des retraites consacrées à Vénus et placer dans les cavernes et dans les grottes des jeunes gens de l’un et de l’autre sexe qui s’offraient au plaisir en costumes de sylvains et de nymphes. » (Suétone, Claude, 33)

Des rituels autour de la prostitution

Il existait des temples (au mont Éryx, à Corinthe…) dans lesquels des jeunes filles offraient leur virginité à Aphrodite, la déesse de l’amour, en se prostituant. C’était des hiérodules. Elles s’en allaient ensuite vers une vie normale d’épouse. L’écrivaine Christa Wolf a utilisé ce concept dans son roman Cassandre.

Plus tard, cependant, des esclaves furent attachées au temple et exercèrent cette prostitution : elles devinrent des professionnelles du sexe. Cela évitait la confusion entre la femme qui pratique le sexe en dehors du mariage et celle qui s’y plie dans le gynécée. Aphrodite ordonnance bien tout ce petit monde.

Ces cultes sont là pour ritualiser et contrôler un éros qui pourrait déstabiliser la cité si on y cédait n’importe comment. L’historien de la religion Apollodore d’Athènes a par exemple expliqué la fonction du culte rendu par les Athéniens à la déesse Aphrodite Hétaïra.

La déesse des prostituées

Une inscription funéraire érotique datée de 200-150 av. J.-C. montre sur le vif l’invocation d’Aphrodite dans un contexte de prostitution :

« Je ne sais pas ce que je peux faire pour toi ni de quoi te remercier. Je couche avec un autre bien que j’ai souvent fait l’amour avec toi. Mais il y a quelque chose dont je remercie grandement Aphrodite : c’est que ton manteau est resté en gage. Mais moi, je suis partie en courant et je t’ai laissé pleine liberté. Continue à faire ce que tu veux ; mais cesse de frapper le mur, cela fait du bruit. Oui, (ton manteau) est resté de l’autre côté de la porte, sous mon contrôle. » (SEG, VIII, 244)

La Vénus sicilienne d’Éryx obtient en 184 av. J.-C. un temple hors de l’enceinte sacré de Rome (le pomerium). Selon Strabon, il se trouve près de la porte Colline (Géographie, VI, 2, 5). Cette Vénus a gardé son lien initial avec le monde de la prostitution. Les prostituées la fêtent le 23 avril : c’est le jour de la prostitution (meretricum dies). Ovide invite les filles publiques à honorer Vénus à cette date en lui offrant des présents pour obtenir en échange beauté et succès (Fastes, VI, 863-900). Les prostituées défilent au temple, se comparent entre elles pour faire valoir leurs atouts et s’assurent ainsi une large publicité auprès des hommes qui viennent sans doute nombreux pour les voir.

De l’adolescence à la maturité sexuelle… dans le mariage

Aphrodite, promotrice du mariage

Mais on ne saurait se tromper : si Aphrodite veille sur les marges de la sexualité (la prostitution), elle est d’abord celle qui permet le bon ordonnancement du monde et sa reproduction dans un cadre normé, celui du mariage. L’hymen est l’aboutissement normal de l’amour. La déesse le réclame dans l’Odyssée : « un jour Aphrodite, au sommet de l’Olympe, vint demander pour vous un heureux mariage à Zeus, le brandisseur de foudre » (Homère, Odyssée, XX, 73-75)

Elle l’offre aussi à Pygmalion qui veut épouser la statue qu’il a sculptée. Le marbre prend vie grâce à elle. La déesse Aphrodite agit avec d’autant plus d’empressement que, jusqu’alors, Pygmalion refusait le mariage. On pourrait aussi citer la ruse amoureuse d’Hippomène, inspirée d’Aphrodite pour vaincre Atalante, une jeune fille qui refusait le mariage. (On retrouve ces deux histoires, entre autres occurrences, dans le Livre X des Métamorphoses d’Ovide.)

Convoquer Aphrodite, c’est demander le bonheur dans l’union. Un graffiti de Pompéi nous dit :

« Méthé esclave de Cominia [comédienne d’]Atellane aime Chrestus. Que la Vénus de Pompéi leur soit du fond du cœur propice et qu’ils vivent toujours en bonne entente. » (CIL, IV, 2457) 

La fille d’Aphrodite, Harmonie, est elle-même une épouse amoureuse et exemplaire : elle partage le destin de son époux Cadmos jusqu’à la métamorphose finale, devenant avec lui un serpent.

Enfin, notons que la divinité personnifiée d’Hymen est aussi présentée comme le fils d’Aphrodite !

Aphrodite dans les rites du mariage

Si, donc, Aphrodite est une épouse infidèle, elle n’incite pas les femmes grecques à l’adultère. Elle est plutôt le chantre du sexe dans le mariage.

Aphrodite en prélude au mariage

La jeune fille (parthenos) abandonne ses jouets d’enfants à Artémis pour devenir une femme dans le lit de son mari. À partir de la cérémonie du mariage, le gamos, elle passe sous la coupe d’Aphrodite.

« Les filles vont d’Artémis à Aphrodite », dit le rhéteur Libanios.

Dans sa pièce de théâtre Hippolyte, Euripide évoque l’institution d’un rite prématrimonial de dédicace de la chevelure à Aphrodite. Ce rite consacre pour les jeunes filles le passage de la juridiction d’Artémis à celle de Cypris.

On pourrait parler aussi de possibles initiation au mariage. La poétesse Sappho dispense ainsi un enseignement qui pourrait amener les jeunes filles de Lesbos et de Lydie à devenir des femmes accomplies : elles apprennent la danse et le chant rituels. Ces apprentissages se doublent-ils de relations d’homophilie initiatique ? Je vous recommande le livre sur l’éros de Claude Calame si vous avez envie de creuser le sujet. 🙂 (Lien en sources en bas de l’article)

Aphrodite pendant la cérémonie de mariage

La déesse Aphrodite fait partie des divinités invoquées lors des cérémonies du mariage : « Vénus, Junon et Hyménée, leur acolyte, viennent se réunir auprès des torches nuptiales » lors du mariage d’Iphys et d’Ianthé (Ovide, Métamorphoses, IX, 796).

Sappho fait l’éloge de la beauté de la nymphê, la jeune épouse, dans des fragments de poèmes spécifiquement matrimoniaux. La jeune femme est distinguée par les honneurs d’Aphrodite elle-même. Dans un Épithalame à Sévère, Himérius paraphrase un hyménée de Sappho : la déesse pénètre dans la chambre nuptiale, juchée sur le char des Grâces et accompagnée par un chœur d’Amours porteurs de torches. Dans le Phaéton d’Euripide, l’hyménée chanté par un chœur de jeunes filles commence comme un hymne à Aphrodite, maîtresse des Amours, la plus belle des déesses, qui conduit les jeunes filles au mariage.

Aphrodite récupérée : la vertu dans le mariage

La déesse de l’amour est parfois bien éloignée de celle qui inflige de funestes amours aux mortels et aux dieux. Les Romains, qui se défiaient de trop de passion dans le mariage, érigent en 295 un temple à Venus obsequens (Vénus obéissante). Le bonheur, oui, mais point trop n’en faut !

Aux calendes d’avril, les femmes romaines célèbrent une autre Vénus, la Vénus Verticordia. Celle-ci est apparue peu après l’adoption du culte de la Vénus Érycine pour les prostituées. Elle la contrebalance : elle est là pour détourner les matrones et les vierges des amours interdites. Une statue lui est consacrée en 204 av. J.-C. Elle a été sculptée sur le modèle d’une matrone de noble famille, Sulpicia, dont on reconnaissait les grandes qualités morales.

En 114 av. J.-C. a lieu un scandale autour de l’inceste de trois vestales. On se raccroche à la Vénus Verticordia en lui érigeant un temple dont on ne connaît plus l’emplacement.

Bien sûr, le culte de cette Vénus est desservie par des femmes de la bonne société. Elles baignent la statue et se purifient elles aussi dans l’eau des désirs charnels qui doivent rester tournés vers l’époux et servir un but procréatif. Ces ablutions auraient eu lieu dans la vallée du Grand Cirque, là où autrefois avait eu lieu le rapt des Sabines par les Romains. Le mythe qui a fondé le mariage à Rome : ce n’est pas un hasard !

Mais pourquoi tout ça, au bout du compte ? Pourquoi ces ruses, cette séduction, ces sourires, ces hyménées et ces ébats sur « une tendre couche » ? Pour susciter la vie. La déesse Aphrodite intervient dans l’institution du mariage pour susciter une sexualité reproductrice.

La grande affaire d’Aphrodite : la reproduction

Les poètes en parlent si bien…

« Elle égare même la raison de Zeus (…), lui, le plus grand des dieux (…) ; même cet esprit si sage, elle l’abuse quand elle veut (…). Elle atteignit l’Ida aux mille sources, la montagne, mère des fauves ; derrière elle marchaient en la flattant les loups gris, les lions au poil fauve, les ours et les panthères rapides, insatiables de faons. À leur vue, elle se réjouit de tout son cœur et jeta le désir dans leurs poitrines ; alors, ils allèrent tous à la fois s’accoupler dans l’ombre des vallons. » (Hymne homérique à Aphrodite)

Si la Terre tourne, en somme, c’est grâce à Aphrodite : sans elle, pas de désir, pas de reproduction, pas de vie.

« Ciel le vénérable désire pénétrer Terre,
le désir saisit Terre d’embrasser le mariage.
De Ciel étendu une averse se répand sur Terre
pour la féconder ; pour les mortels elle engendre
les pacages à brebis, les vivres de Déméter
et les fruits des arbres : de ces noces humides
est créé tout ce qui existe. J’en suis la complice. »

conclut la déesse dans Les Suppliantes d’Eschyle.

Aphrodite est liée à la capacité de reproduction. Empédocle désigne même les organes sexuels féminins comme les « prairies fendues d’Aphrodite ».

Des rites symboliques de reproduction ?

Même si nous ne sommes sûrs de rien, je souhaite partager avec vous les réflexions des historiens autour d’un rite qui avait lieu à Athènes.

Sur la pente nord de l’Acropole se trouvait un sanctuaire à Aphrodite « dans les Jardins ». Une étrange tradition s’y déroulait :

« ayant chargé sur la tête ce que la prêtresse d’Athéna leur donne à porter — et ni celle qui donne ne sait ce qu’elle donne, ni les porteuses ne savent ce qu’elles portent —, les jeunes filles (parthenoi) descendent à l’endroit où se trouve dans la ville une enceinte d’Aphrodite dite dans les Jardins, un endroit peu éloigné, traversé par un passage souterrain naturel ; arrivées là en-bas, elles laissent les objets apportés pour en prendre un autre qu’elles rapportent, bien cachées. Elles sont alors congédiées et on les remplace sur l’Acropole par d’autres parthenoi. » (Pausanias, 1, 27, 2 sq)

Les jeunes filles en question sont des fillettes de 12 ans environ, impubères, issues de bonnes familles de citoyens et choisies comme arrhéphores (servantes du culte d’Athéna sur l’Acropole). L’idée des historiens serait celle-ci : les petites filles suivent un passage initiatique en amenant un objet phallique à Aphrodite. Elles en reviennent avec un autre objet « bien caché » : un nouveau-né symbolique ? Elles sont dès lors séparées du reste des arréphores et remplacées.

Ce serait donc un geste rituel intronisant de jeunes Athéniennes parmi les meilleures de la cité à la capacité future d’une sexualité reproductrice et génératrice de futurs citoyens. Pour cela, elles doivent quitter le service d’Athéna et rendre hommage à la déesse Aphrodite.

Si tout ça vous intéresse, je vous recommande à nouveau l’ouvrage de Claude Calame, L’Éros dans la Grèce antique. 🙂

Vénus, l’Aphrodite romaine

La Vénus latine

J’ai déjà beaucoup évoqué la Vénus romaine, mais il faut vraiment s’attarder sur elle, tant cette déesse a une place importante dans la civilisation et l’histoire de Rome.

À l’origine, Vénus est une vieille divinité italique distincte d’Aphrodite. C’est la déesse des champs et des jardins. Il existe un culte à Vénus à Lavinium, haut-lieu de la spiritualité latine.

Plus tard, Vénus devient la déesse de la beauté féminine. Sous l’Empire, Juvénal dit que les mères prient au temple de Vénus pour que leurs enfants soient beaux (Satires, X, 289-295).

Deux fêtes sont instituées en son honneur : les Veneralia et les Vinatia Priora, qui ont lieu en avril.

Vénus existe donc chez les Latins bien avant les débuts de l’influence grecque à Rome. Reconnaissons qu’elle lui ressemblait beaucoup (la beauté, les jardins…).

La Vénus mère d’Énée et protectrice de Rome

Dans l’Iliade, Aphrodite est la mère d’Énée. Ce mythe semble connu de longue date dans le Latium. À quelques kilomètres de Rome, sur le site probable de l’ancienne Solonium, à Castel di decima, on a retrouvé un bronze figurant peut-être Aphrodite allaitant Énée, accompagnée d’Anchise et datant du VIIIe siècle av. J.-C., soit l’époque de Romulus.

Or, les Romains vont faire d’Énée un fondateur de Rome. Ils s’emparent de cette filiation : Vénus est Aphrodite, la mère d’Énée.

Vénus devient dès lors une déesse protectrice du peuple romain. Les poètes des générations suivantes, notamment ceux de l’époque augustéenne, vont construire cette légende. On voit ainsi une Vénus partisane des Romains dans les Métamorphoses d’Ovide. Dans le livre XIV, elle veut leur venir en aide contre leurs ennemis sabins que soutient Junon (Héra) :

« Seule Vénus s’aperçut que les barres de la clôture avait été retirée. Elle l’aurait refermée, s’il était jamais permis aux dieux de détruire l’ouvrage d’un autre dieu. Auprès du temple de Janus, les Naïades ausoniennes occupaient un terrain d’où s’écoulait une source glacée ; Vénus implore leur secours ; la demande de la déesse était trop juste pour que les nymphes pussent y résister »

Nous sommes dans la continuité de l’opposition déesse Héra / déesse Aphrodite, la première ennemie des Troyens puis des Romains, la seconde leur alliée. Rome devient la nouvelle Troie.

Toutefois, le premier temple de Vénus à Rome n’est construit qu’en 295. Dans un premier temps, Vénus est tout de même moins honorée que Fortuna (la Fortune) et Junon. Elle ne devient la grande déesse, mère de Rome avec Mars, qu’au Ier siècle av. J.-C.

La Vénus protectrice des Imperator et des Césars

Vénus et Sylla

De grands hommes romains se réclament de Vénus. C’est d’abord le dictateur Sylla (138-78 av. J.-C.) : il récupère Vénus après la victoire de Chéronée, lorsqu’il est acclamé imperator par ses hommes. Il la vénère sous le nom de Venus Felix (la Bienheureuse). C’est une construction politique claire : Sylla veut se placer sous le patronage d’une Mère universelle romaine face à Marius qui se réfère davantage à la Cybèle orientale.

Sa Vénus est déjà l’Aphrodite grecque : Sylla se donne le nom grec d’Epaphrodite (« protégé d’Aphrodite ») et il donne Vénus comme mère d’Énée. De plus, il élève un trophée à Mars, à la Victoire et à Vénus en même temps.

Vénus et Mars à l’origine de Rome, c’est l’amour et la guerre, les forces procréatrices et destructrices de Rome.

Vénus, divinité tutélaire de Jules César

Comme d’autres membres de familles patriciennes, Jules César se réclame de cette filiation. Il est un descendant d’Énée, donc de Vénus. À la suite d’un rêve, il prend Venus Genitrix comme déesse tutélaire et fait construire un monument en son honneur sur le Forum Iulium.

Vénus apparaît comme la déesse qui amène la victoire, aussi bien à l’époque de Sylla que lors des campagnes de Jules César : il lui dédie les batailles de Munda et de Pharsale contre Pompée. Par la suite, César frappe des deniers à l’effigie d’Énée et d’Anchise. Iule devient le nouvel Ascagne et César est désormais aux yeux de tous Venere prognatus, fils de Vénus.

Vénus et Auguste

Auguste, fils adoptif du divin César, recueille cette tradition vénusienne, énéenne, albaine et romuléenne. Il intronise une triade Vénus / Mars / le Divin César dans le panthéon d’Agrippa (Dion Cassius, 53, 27).

Les poètes romains au service d’Auguste vont eux aussi soutenir la pérennité de cette propagande centrée sur le héros Jules César. Dans les Métamorphoses, Vénus se lamente de l’assassinat prévu contre son lointain descendant et elle le positionne à l’issue d’une histoire glorieuse :

« Vois quels efforts on tente pour m’attirer dans un piège, quel complot menace la tête qui seule me reste de la famille d’Iule, descendant de Dardanus. Seules serai-je donc toujours en proie à des douleurs trop justifiées ? (…) tombent, pour ma honte, les murs de Troie, que je n’avais pu défendre ; puis je vois mon fils errer pendant de longues années, ballotté sur les mers, je le vois entrer au séjour des morts silencieux, faire la guerre à Turnus, ou plutôt, pour dire la vérité, à Junon. Mais pourquoi rappeler aujourd’hui les maux que ma race a autrefois soufferts ? La crainte que j’éprouve domine tous ces souvenirs du passé ; vous voyez aiguiser contre moi les épées scélérates. Arrêtez-les, je vous en supplie ; prévenez l’attentat ; n’éteignez pas les feux de Vesta dans le sang du pontife. » (Ovide, Métamorphoses, XV)

Finalement, à l’issue du même ouvrage (Métamorphoses, XV, 844), la déesse Aphrodite / Vénus emporte Jules César au ciel… mais il va de lui-même encore plus haut ! Quel homme ! 😀

Les successeurs d’Auguste vont eux aussi utiliser la figure divine de Vénus. Ainsi, Néron invite les matrones à dédier un temple à sa femme Poppée, dans lequel celle-ci sera assimilée à Vénus (Dion Cassius, Histoire romaine, LXIII, 26).

Quelques Vénus romaines

La déesse Vénus se décline en plusieurs figures qui sont proprement romaines :

La Vénus Érycine

C’est la Vénus des prostituées, qui vient de Sicile (mont Eryx). Ses prêtresses se prostituaient.

Pendant la première guerre punique, les Romains s’acharnent à s’emparer de la colline d’Éryx qui abrite le sanctuaire de cette Vénus. Ils importent la déesse à Rome en lui bâtissant un premier temple après la défaite du lac Trasimène (217).

Le culte de cette déesse, à Rome, perd ses caractéristiques orientales, surtout ses hiérodules : la prostitution sacrée choquait beaucoup trop les Romains.

Pendant les Vinalia qui célèbrent la vigne, elles font des offrandes à Vénus. Aux fêtes de la déesse Flore, elles se déshabillent en dansant.

La Vénus Verticordia (« qui tourne les cœurs »)

C’est un avatar rassurant d’Aphrodite, plus conforme aux mœurs romaine de la République. Je vous en ai parlé plus haut.

Avec le temps, cependant, Vénus va se parer de plus en plus des grâces d’Aphrodite. Les mœurs sont de plus en plus tolérantes. Même l’épicurien, donc athée Lucrèce va l’invoquer.

La Vénus Pompeiana

C’est la patronne de la ville de Pompéi. Sous le règne de Néron, Poppée offre des pierres précieuses à cette Vénus (Année épigraphique 1977, p. 217).

La Vénus Chauve (Venus Calua)

C’est un culte archaïque, célébré dès le IIIe siècle av. J.-C.

On lui prête deux origines différentes :

  • Alors que Rome est assiégée par les Gaulois, les femmes romaines offrent leurs cheveux pour la fabrication des câbles de machines de guerre. Un temple et une statue à la Vénus chauve sont érigés pour célébrer ce don, remercier les matrones et leur montrer qu’elles restent belles malgré ce sacrifice.
  • Sous le roi Ancus Marcius, la reine et d’autres femmes deviennent chauves à cause d’une maladie mystérieuse. Pour consoler son épouse, le roi fait ériger une statue la représentant sous les traits d’une Vénus chauve. Aussitôt, les cheveux des femmes repoussent.

Dans les faits, les Romains ont peut-être voulu honorer Vénus tout en la dépouillant d’une partie de son pouvoir trop « séducteur », donc en lui ôtant la partie la plus caractéristique à leurs yeux de la beauté féminine : la chevelure.

Vitrail représentant Vénus - Fin du XVème siècle - Pièce provenant du 19 rue des Cuisiniers, Maison des Heuriers à Bayeux et exposée au Musée d'Art et d'Histoire Robert Baron de Bayeux
Vitrail représentant Vénus - Fin du XVème siècle - Pièce provenant du 19 rue des Cuisiniers, Maison des Heuriers à Bayeux et exposée au Musée d'Art et d'Histoire Robert Baron de Bayeux - Crédits photo Marie Tétart

Temples et figures variées de la déesse Aphrodite

On connaît de nombreux sanctuaires de la déesses à travers la Méditerranée antique. En voici quelques-uns.

Quelques Aphrodite grecques

Paphos, au sud-ouest de Chypre, a une importance capitale : Aphrodite y aurait posé le pied après sa naissance dans la mer. L’île abrite donc un très fameux culte à Aphrodite, dont parle Hérodote dans ses Enquêtes (I, 105). L’Aphrodite de Paphos sait calmer le vent et la mer. Les marins viennent la consulter avant de prendre le large.

Aphrodite est aussi fêtée à Chypre, juste à côté de Paphos. Ovide en parle dans ses Métamorphoses :

« Le jour était venu où Chypre tout entière célébrait avec éclat la fête de Vénus : des génisses, dont on avait revêtu d’or les cornes recourbées, étaient tombées sous le couteau qui avait frappé leur cou de neige ; l’encens fumait de toutes parts » (X, 270)

Dans les Métamorphoses, Ovide évoque un temple et une statue à Salamine :

« Cette ville possède aussi un temple de la Vénus qu’on appelle la Vénus Spectatrice. » (XIV, 760)

Ovide est le seul à nous parler de la statue de la déesse qui s’y trouve.

Le temple d’Aphrodite à Élis abrite une impressionnante statue de la déesse faite d’or et d’ivoire.

aphrodite-statue-paphos
Aphrodite sortant des eaux, statue sur les rives de Paphos. Crédits Yves Hardy

Aphrodite au Proche-Orient

En Phénicie et en Syrie antique, on retrouve souvent la figure d’Aphrodite, assimilée ou non à des déesses locales, notamment Ashtarté.

Il y a des mosaïques représentant Aphrodite et Arès à travers toute la Syrie. Il y a aussi des peintures et des sarcophages. Ils sont datés des Ier, IIe et IIIe siècles ap. J.-C., c’est-à-dire de l’époque romaine. À Soueïda, dans le Hauran, on a trouvé un linteau montrant le jugement de Pâris, avec Athéna et Aphrodite au lion.

Les cultes phéniciens à l’Aphrodite de Kition ou Ashtarté sont même introduits à Athènes en 333-332. À Délos, vers 100, un Athénien désigne Aphrodite comme « la sainte déesse syrienne » (SEG, XX, 389) : ça semble l’assimiler davantage à Atargatis qu’à Ashtarté.

Statue d'Aphrodite à la tortue - Doura
Statue d'Aphrodite à la tortue - Doura - Crédits photo Ph. Maillard

La déesse Aphrodite en Syrie et Phénicie

À Antioche, il y avait une fête de la réjouissance de l’eau, le maïouma. On la célébrait en mai : des cérémonies étaient conduites en l’honneur de Dionysos et d’Aphrodite. Ces fêtes duraient trente jours.

En Phénicie, à Wasta, une Aphrodite Secourable est associée au roi Ptolémée dans une dédicace par un Phénicien :

« Au Roi Ptolémée
à Aphrodite Secourable,
Pimilkas, fils de Nabousamo,
en ex-voto » (SEG, XX, 389)

À Bérytos, on a retrouvé une inscription bilingue qui établit une équivalence entre Vénus Heliopolitaine et Atargatis (AE, 1955, 85). Plusieurs dédicaces honorent aussi Jupiter Héliopolitain, Vénus et Mercure, les dieux de Baalbek.

Dans le temple de Bêl à Palmyre, il y a un zodiaque sur le plafond de la niche cultuelle. On retrouve Vénus / Atargatis parmi les six divinités astrales entourant Bêl représenté en Jupiter. (Voir ci-dessous)

Plafond de la niche cultuelle de Bêl dessiné par Borra en 1751
Plafond de la niche cultuelle de Bêl dessiné par Borra en 1751

Aphrodite chez les Arabes

On retrouve aussi un temple d’Aphrodite à triple cella à Oboda, chez les Nabatéens, sur l’emplacement de la future citadelle romano-byzantine. Chez les Arabes, Aphrodite est souvent rapprochée de la déesse al-Uzza.

Aphrodite chez les Juifs

Aphrodite trouve même sa place dans le monde juif. Des représentations artistiques rapprochent Aphrodite et Éros d’une part et la fille du pharaon recueillant Moïse d’autre part. Toutefois, son installation à Jérusalem, lorsque celle-ci devient la colonie Aelia Capitolina suite à la révolte de 130, est une brutalité et une offense à la foi juive : le sanctuaire de Vénus y est construit avec d’autres sanctuaires païens pour les colons romains qui viennent y remplacer la population juive chassée de Jérusalem. Une statue de Vénus a été retrouvée près du Capitole, à l’ouest du mont du Temple.

Quelques assimilations d’Aphrodite

Aphrodite a été rapprochée de et assimilée à plusieurs divinités du Proche-Orient et d’Asie Mineure. Ce sont souvent des déesses lunaires, associées à l’idée de fertilité et de fécondité :

  • l’Isis égyptienne
  • Atargatis chez les Philistins
  • Mylitta chez les Babyloniens
  • Ishtar chez les Assyriens
  • Astarté chez les Sémites…

La déesse Aphrodite : toute une symbolique

Quelques animaux : le poisson et l’oiseau

Aphrodite est née de la mer. On retrouve donc le poisson parmi ses symboles.

Dans les Métamorphoses d’Ovide (V, 331), poursuivis par Typhée, les dieux se cachent et se métamorphosent en animaux : Aphrodite devient un poisson. (Les astrologues ne seront pas surpris par ce symbolisme.)

On retrouve l’oiseau dans l’histoire de Diomède. Celui-ci a blessé Aphrodite lors de la guerre de Troie. Elle se venge lors de son voyage de retour et transforme ses compagnons en oiseaux. On voit cette transformation dans les Métamorphoses d’Ovide (XIV,478 et suivants), dans Antoninus Liberalis (XXXVII) et chez Nicandre, qui dit que les oiseaux sont des mouettes ou des hérons.

Les fleurs et les fruits

Déesse de la reproduction universelle, Aphrodite est naturellement rapprochée des fruits de la nature, et surtout des fleurs et des fruits.

La pomme

La pomme notamment a un caractère érotique marqué. Dans l’histoire d’Atalante, Aphrodite donne trois pommes à Hippomène pour que celui-ci batte l’héroïne à la course et puisse ainsi l’épouser :

« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre ; leurs aïeux me l’ont consacré jadis et ont ajouté ce don aux propriétés de mes temples. Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies » (Ovide, Métamorphoses, X)

On voit que ces pommes viennent du domaine d’Aphrodite : l’île de Chypre. Les pommes d’or, instrument du désir, permettent la naissance de l’amour et, in fine, le mariage.

Les fleurs

Aphrodite, ce sont surtout les fleurs qui se manifestent dans les scènes d’amour :

  • mélilot, safran, jacinthe parsèment l’herbe qui accueille les ébats de Zeus et de Héra sur le mont Ida (ébats qu’Aphrodite a favorisés en apportant son concours à Héra)
  • le rapt d’Europe par Zeus se déroule dans une prairie où poussent narcisses, roses et myrtes (Achille Tatius)

Dans les Cypria (Chants cypriens de Stasinos de Chypre), les vêtements de la déesse Aphrodite sont teints dans une décoction de fleurs de printemps analogues : safran, jacinthe, violette et rose. Lorsque Pâris la choisit au détriment d’Athéna et de Héra, tout se passe dans une prairie où les trois déesses étaient venues cueillir des roses et des jacinthes (selon l’Hymne homérique à Aphrodite).

Toujours dans l’Hymne homérique, on apprend qu’Aphrodite a son jardin à Paphos, sur l’île de Chypre. Ce jardin coïncide avec les limites d’un sanctuaire centré sur son autel. Les fleurs et les jardins sont donc intimement mêlés à son culte.

Enfin, pour enfoncer le clou, rappelons que Narcisse, puni par Aphrodite d’avoir refusé l’amour, est transformé en fleur et que le sang d’Adonis aimé de la déesse devient une rose ou une anémone.

L’or

Homère est le seul à accoler l’épithète « d’or » à Aphrodite. L’origine de cette épithète est inconnue. Peut-être permet-il de mesurer la beauté de cette déesse ou la couleur éclatante de ses cheveux.

« Aussi belle et charmante que l’Aphrodite d’or » nous dit Homère dans l’Odyssée (IV, 14).

Les cheveux

Les cheveux sont une parure vantée lorsqu’il s’agit de beauté féminine. La splendeur des cheveux crée le désir.

Les représentations d’Aphrodite sortant des eaux la montre souvent tenant ses cheveux. Cette figure spécifique a un nom chez les Romains : c’est la Vénus anadyomène. Elle est souvent représentée dans les intailles magiques relatives aux sortilèges amoureux.

Une Vénus en particulier veille sur les cheveux des femmes dans la Rome antique. C’est la Vénus Chauve (Venus calua) dont on a parlé plus haut.

Les vêtements et les bijoux

Dans l’Hymne homérique à Aphrodite, les vêtements apprêtés par les Heures pour la déesse et les bijoux qu’elle porte rehaussent tellement sa beauté que chacun des dieux présents désire aussitôt en faire son épouse. Les parures ont donc un réel impact sur la beauté.

Une parure est récurrente dans l’iconographie romaine de la déesse Aphrodite : le sautoir qui se croise entre les seins et passe derrière les reins. On retrouve cet attribut dès le IVe siècle av. J.-C.

La Vénus en bikini du Musée archéologique national de Naples la montre avec des résilles dorées. C’est une brassière tissée d’un réseau de fils laissant entrevoir la poitrine par de nombreux interstices. Elle est reliée à une pièce de tissu qui couvre le pubis par deux chaînettes se croisant sur le nombril en un motif étoilé.

On voit que ce type de « vêtements » nous mène en fait à la nudité d’Aphrodite.

La nudité

Aphrodite est souvent nue ou à peine vêtue sur les représentations. Sa nudité permet d’apprécier la perfection de ses formes et un idéal de beauté. On retrouve cet idéal dans la Vénus de Milo, qui a un rapport taille-hanches de 0,7 (99 cm pour la taille, 128 cm pour les hanches). Ce sont les proportions féminines idéales qui éveillerait l’instinct de reproduction chez l’homme en provoquant une pulsion sexuelle.

Chez les Romains, on a même une Vénus qui montre ses fesses : c’est la Vénus Callipyge. Selon l’auteur Athénée (Les Deipnosophistes, XII, 554), un jour, deux sœurs auraient montré leurs fesses à un jeune homme pour que celui-ci leur dise laquelle des deux avait le plus joli postérieur. Séduit, le garçon épousa l’une d’elles tandis que son frère épousait l’autre. Pour remercier la déesse de l’amour de ce double bonheur, les deux époux firent ériger une statue d’Aphrodite aux belles fesses.

Je trouve cette chute parfaite pour clore ce très long article sur la déesse Aphrodite ! J’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire, j’espère que vous en avez eu à le lire. 🙂 Retrouvez mes sources ci-dessous si vous souhaitez aller creuser le sujet !

Quelques questions courantes autour d’Aphrodite :

Aphrodite compte plusieurs amants mythiques. Parmi les plus célèbres figurent Arès, dieu de la guerre, dont elle partage la fougue et la passion ; Adonis, jeune homme d’une beauté tragique qu’elle pleure après sa mort ; Anchise, berger troyen avec qui elle conçoit Énée.

Aphrodite est la déesse grecque de l’amour, de la beauté et du désir. Vénus en est l’équivalent romain, mais cette dernière subit une forte réinterprétation sous l’Empire en devenant un symbole moral et politique. Chez les Romains, Vénus est aussi l’ancêtre mythique de la gens Iulia, ce qui la relie directement à Jules César et à Auguste. Si les deux figures partagent des attributs, leurs fonctions et leurs valeurs varient selon les époques et les contextes.

La naissance d’Aphrodite est l’un des récits fondateurs de la mythologie grecque. Née de l’écume fertilisée par le sexe tranché d’Ouranos, elle incarne la puissance du désir reproducteur primal qui engendre toute vie.

La coquille, la pomme, la colombe, la nudité, le miroir et la ceinture font partie de ses symboles les plus connus. Chacun évoque une dimension particulière de son pouvoir : la fertilité, la séduction, le choix amoureux

Parmi les enfants d’Aphrodite, on trouve :

  • Éros, dieu de l’amour, dont les flèches éveillent le désir
  • Harmonie, née de son union avec Arès, incarnation de l’amour conjugal
  • Énée, fondateur mythique de Rome, fruit de sa liaison avec Anchise

Ces descendants reflètent différents aspects de l’amour dans la mythologie et, dans le cas d’Énée, symbolise le destin à venir du peuple romain.

Les sources que j’ai utilisées pour cet article sur la déesse Aphrodite

ACHARD, Guy, La Femme à Rome, PUF, 1995
CALAME, Claude, L’Éros dans la Grèce antique, Belin, 1996
CAMOUS, Thierry, Romulus, Le Rêve de Rome, Payot et Rivages, 2010
GIROD, Virginie, Les Femmes et le sexe dans la Rome antique, Tallandier, 2020
HOMÈRE, Odyssée, Traduction Victor Bérard
HYGIN, Fables, Traduction Véronique Merlier-Espenel
MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First, 2022
OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction Georges Lafaye
PLATON, Le Banquet, Traduction Luc Brisson
SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001
SARTRE-FAURIAT, Annie, SARTRE, Maurice, Palmyre, La Cité des caravanes, Découvertes Gallimard Archéologie, 2008
STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur

[mailerlite_form form_id=1]

Crédits image d’en-tête : dimitrisvetsikas1969

Artémis : déesse hors normes, déesse de la norme

Mis à jour le 27 septembre 2025

Artémis dans la mythologie, une déesse transgressive ? Une divinité de la libération de la femme ? Pas du tout. Même si elle est invoquée dans cet esprit au XXIe siècle, la réalité de l’antiquité est tout autre. Faisons le tour de cette déesse vierge et chasseresse qui protège tour à tour les vierges, les chastes et les mères.

Artémis, qui es-tu ?

Un topos : la beauté

Artémis est née des amours de Zeus et de Léto. Elle voit le jour à Délos.

Elle est forcément belle puisqu’elle est divine. D’après l’Hymne homérique à Apollon Pythique, elle est grande et imposante. C’est un topos chez les dieux : la grande taille est un signe de beauté, souvent divine. Ulysse voyant Nausicaa dit en fin flatteur qu’elle doit être Artémis : « la taille, la beauté et l’allure, c’est elle !… » (Odyssée, VI, 152).

Dans son Hymne à Artémis, Callimaque nous dit aussi qu’elle a un beau visage (on s’en doutait également !). Euripide et Homère sont un peu plus précis : elle a des cheveux blonds, c’est l’« Artémis aux belles boucles » (Odyssée, XX, 80) et celles-ci sont « d’or » chez Euripide.

Dans l’ Odyssée, Chant IV, 122, Homère compare Hélène (qui est loin d’être vierge !) à « l’Artémis à la quenouille d’or ». Là aussi, on insiste sur la beauté de la déesse.

Déesse chasseresse

Artémis est la déesse chasseresse par excellence. Elle vit dans les montagnes et les forêts. Elle chasse aussi bien les chevreuils, les cerfs et les biches que les lions et les panthères : on le voit dans l’Iliade, dans Pausanias et dans l’Odyssée :

« Quand la déesse à l’arc, Artémis, court sur les monts, tout le long du Taygète, ou joue sur l’Érymanthe parmi les sangliers et les biches légères, ses nymphes, nées du Zeus à l’égide, autour d’elle bondissent par les champs, et le cœur de Léto s’épanouit à voir sa fille dont la tête et le front les dominent : sans peine, on la distingue entre tant de beautés. » (Odyssée, VI, 102-109)

Le Taygète et l’Érymanthe sont des chaînes de montagne situées pour l’une au centre, pour l’autre au nord du Péloponnèse. Toutes deux sont réputées pour la chasse.

Dans le Livre II des Métamorphoses d’Ovide (histoire de Callisto), on voit la vie d’Artémis dans la mythologie, au milieu des nymphes.

Une déesse redoutable

Artémis ne badine pas avec les honneurs qu’elle est censés recevoir, ni avec les insultes qu’on profère envers elle. À ce titre, elle est comme toutes les grandes divinités. Ainsi, lorsqu’Œnée, roi de Calydon, oublie de la vénérer, elle envoie un sanglier monstrueux dévaster ses terres. C’est la fameuse légende du sanglier de Calydon.

Chioné eut la folie de dénigrer la beauté de la déesse. La passion qu’elle avait suscitée chez deux dieux (Hermès et Apollon) l’avait trop exaltée ! La déesse tue l’inconsciente par là où elle a fauté :

« elle courbe son arc de corne et avec le nerf tendu elle lance un roseau, qui va percer la langue coupable » (Ovide, Métamorphoses, livre XI)

Elle est redoutable y compris lorsqu’on la sollicite. Ainsi, elle tue Ariane à la demande de son frère Dionysos :

« Dionysos l’accusait. Artémis, dans Dia, dans l’île entre-deux-mers, la perça de ses flèches. » (Homère, Odyssée, XI, 325-326)

Vase situé au Musée des Beaux-Arts de Boston et qui montre Artémis s'apprêtant à tuer Actéon transformé en cerf. Elle a l'air... réjoui. ^^'

Les épithètes d’Artémis

Artémis porte plusieurs épithètes et qualificatifs (la liste n’est pas exhaustive du tout) :

  • Dans l’Odyssée, Homère la dit « Artémis au trône d’or » (V, 123), une épithète qu’elle partage avec Héra et Éos (l’Aurore). Il y a peut-être confusion entre thronon (« paillette », « fleur ») et thronos (« fauteuil »).
  • Depuis Homère, on la qualifie aussi de Agrotera pour souligner son influence sur les activités cynégétiques.
  • Elle est aussi la « déesse d’Ortygie » et la « fille de Latone » dans les Métamorphoses d’Ovide (livre I notamment). Ortygie est le nom ancien de l’île de Délos où Artémis est née. C’est Sophocle qui utilise le premier cet épithète.

Artémis et Apollon : les jumeaux terribles

Artémis a un frère jumeau, le dieu Apollon. Dans quasiment tous les mythes, le lien entre les deux divinités est très étroit.

Les dieux archers

Ils sont tous les deux caractérisés par l’arc, qui est l’un de leur attribut. Grâce à cette arme, Apollon et Artémis, dans la mythologie, sont ceux qui provoquent les morts subites, notamment dans l’Iliade et dans l’Odyssée. Ils dispensent la mort avec leurs flèches, l’une chez les femmes, l’autre chez les hommes. Pénélope appelle cette mort de ses vœux :

« Que la chaste Artémis m’envoie donc à l’instant une mort aussi douce ! » (Odyssée, XVIII, 202)

Tous deux sont complices lorsqu’il s’agit de venger l’honneur de leur mère, qui a été insultée par la mortelle Niobé. Celle-ci s’enorgueillissait d’avoir enfanté davantage que Léto : elle avait eu sept filles et sept garçons. Artémis et Apollon tuent tous les enfants de leurs flèches.

peinture montrant Artémis et Apollon tuant les enfants de Niobé.
Peinture de Jean-François de Troy (1708) montrant Artémis et Apollon qui tuent les enfants de Niobé pour venger l'affront fait à leur mère Léto. Musée Fabre, Montpellier.

Quand le frère et la sœur ne sont pas d’accord

Il arrive (rarement) qu’Artémis et Apollon soient dans des camps opposés. C’est le cas face au sanglier envoyé par Artémis lors de la chasse de Calydon : Apollon souhaite protéger Jason de Pagase qui l’invoque mais sa sœur veut protéger l’animal qu’elle a envoyé. C’est elle qui a le dernier mot.

« Autant qu’il le peut, le dieu exauce sa prière : le chasseur frappe le sanglier, mais sans le blesser ; Diane avait retiré le fer du javelot, pendant qu’il volait ; le bois arriva sans pointe. » (Ovide, Métamorphoses, livre VIII)

Les dieux vénérés ensemble

L’exemple d’Aigialée : la terreur des jumeaux

Artémis et Apollon sont parfois vénérés ensemble. Il y a par exemple l’histoire d’Aigialée.

Après le meurtre de Python à Delphes, Apollon et Artémis vont se purifier à Aigialeia. Mais ils sont saisis d’une grande frayeur au lieu-dit encore aujourd’hui « Terreur » (Phobos). Ils font demi-tour vers la Crète et Carmanor.

Dans le même temps, un fléau s’abat sur les habitants d’Aigialeia (Aigialée). C’est une épidémie. Les devins locaux les enjoignent d’apaiser Apollon et Artémis. Les habitants envoient alors en suppliants sept jeunes garçons et sept fillettes à la rivière Sythas. Là, les enfants persuadent les dieux de venir à l’acropole de leur cité.

L’endroit où se rendent les dieux devient alors le sanctuaire de la Persuasion.

Au XXe siècle, on célébrait encore une cérémonie pour la fête d’Apollon. Les enfants allaient sur les bords de la Sythas et conduisaient les dieux dans le sanctuaire de la Persuasion avant de les ramener dans le temple d’Apollon.

statue d'artémis au louvre
La Diane de Versailles du Louvre

D’autres exemples

Je vous donne d’autres exemples mais il y en a beaucoup :

  • Lorsqu’il devient roi de Mégare, Alkathoos élève un sanctuaire en l’honneur des deux dieux. Apollon reçoit l’épithète d’Agraîos (terres sauvages, brousse d’où vient le chasseur étranger) et Artémis celle d’Agrotéra qu’on a vu plus haut.
  • On a retrouvé un sanctuaire archaïque d’Apollon en 1935 à Dréros, en Crète. Il y avait une table à offrandes en pierre devant l’autel. Elle était remplie de cornes de chèvres et surmontée par les trois statuettes de bronze travaillées au marteau de la triade d’Apollon, Artémis et Létô.
  • On a aussi trouvé un sanctuaire d’Apollon et Artémis à Kalapodi-Hyampolis, en Grèce. La table à offrandes contenait un masque féminin de terre cuite et une statuette de koûros scellée et datant de 480-450 av. J.-C.
  • À Magnésie du Méandre, Apollon cohabite avec Dionysos sous le patronage d’Artémis.
  • Artémis est aussi associée à son frère à Sparte (Apollon Karneios et Artémis Hegemone).

L’Artémis de la mythologie : versions, cultes, temples

Les dieux grecs ne sont jamais « un ». Ils se multiplient toujours en différentes versions selon les lieux et les époques. Artémis ne fait pas exception. Je souhaitais vous proposer autre chose que l’Artémis d’Éphèse dont on parle en priorité.

Voici un petit florilège de différentes Artémis qu’on trouve à travers l’antiquité (liste là aussi absolument pas exhaustive, constituée en fonction de mes lectures).

Artémis assimilée à Bastet

Hérodote assimile Artémis à Bastet dans ses Histoires (livre II).

Artémis grecques et crétoise

Il y a bien sûr la déesse d’Éphèse, en Asie Mineure. C’est dans ce temple d’Éphèse que Cléopâtre fait tuer sa sœur : « [elle] obtint d’Antoine de faire tuer Arsinoè, sa sœur, alors qu’elle était à Éphèse,
en prière dans le sanctuaire d’Artémis » (Flavius Josèphe, Antiquités juives, XV).

Mais on trouve des tas d’autres Artémis en Grèce.

Pausanias nous parle d’un sanctuaire à Lousoi, en Arcadie (VIII, 18, 7-8) et d’un culte ancien à une Artémis arcadienne, peut-être d’origine crétoise (VIII, 23, 6). C’est une déesse de la fertilité et de la végétation. Le culte est fait de pratiques agraires populaires comme celles des balançoires, des effigies et des masques pendus à des arbres. On retrouve ces rites aussi dans les Féries latines sur le Mont Albain.

À Caryae, un bourg de Laconie, il y avait un temple d’Artémis primitivement adorée sous la forme d’un noyer. Dans la Thébaïde, Stace parle de « ceux de Caryae qui savent faire retentir des hymnes applaudis de Diane » (IV, 225).

En ce qui concerne la Crète, le culte d’Artémis y existe depuis la plus haute antiquité. La Crète était renommée pour la qualité de ses flèches. Dans la Thébaïde de Stace, Artémis donne à Parthénopée des « flèches du mont Dicté », un mont crétois (IV, 258).

L’Artémis taurique

Dans les Métamorphoses (livre XIV, dans le récit de Picus et Canente), Ovide parle d’une Diane scythique : c’est l’Artémis taurique. D’après la légende, elle a été importée en Italie par Oreste.

L’Artémis thrace Bendis

Hérodote assimile la déesse thrace Bendis à l’Artémis de la mythologie dans ses Enquêtes (IV, 33). Platon parle de cette Artémis dans le Livre I de la République (327, a). Elle reçoit un culte officiel à Athènes dès 429-428 av. J.-C. Des fêtes, les Bendidies, étaient organisées en juin au Pirée.

La Diane étrusque et romaine

Une déesse ancienne

Diane existe déjà chez les Étrusques. Son temple le plus important est celui de l’Aventin : il a été construit par le roi étrusque Servius Tullius au VIe siècle av. J.-C.

Mais on vénère aussi Diane à Aricie, près du lac de Nemi. C’est un site particulièrement sauvage. D’après les légendes, c’est Oreste qui aurait amené Diane ici. La déesse y aurait été vénérée déjà par les Albains (Anciens Latins). Il y avait là un sanctuaire et un bois sacré.

Diane a parfois d’autres noms, comme Trivia. On la retrouve sous ce nom dans la Thébaïde de Stace.

Une déesse chasseresse

C’est une chasseresse. Aux ides d’août, les Romains lui consacrent une grande fête au cours de laquelle on récompense les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages (Stace, Les Silves).

Une déesse farouche et parfois cruelle

Dans les Fastes, Ovide nous explique que les prêtres de son temple, à Aricie, au bord du lac de Némi, doivent tuer leur prédécesseur pour accéder au poste.

Certains de ses sanctuaires, eux, sont interdits aux hommes, comme celui du vicus Patricius à Rome. D’après la légende, l’interdiction remonterait à une tentative de viol perpétré dans les lieux et qui a mal tourné pour l’agresseur : il se serait fait déchiqueter par les chiens de Diane.

Une déesse sensible aux plus faibles ?

La violence supposée de Diane face à ce violeur esquisse le portrait d’une déesse aussi intransigeante qu’Artémis. Mais il y a peut-être plus. Ce sont surtout des femmes et des esclaves qui se réunissent au temple de l’Aventin pour les fêtes. Diane semble être une déesse plus sensible au sort des « faibles » qu’Artémis.

La Diane d’Auguste

Bien plus tard, Auguste construit un système religieux apollinien très fort, à visée politique. Il se place lui-même spécifiquement sous le patronage de ce dieu.

Il utilise également la figure de Diane, qu’il assimile complètement à la déesse grecque Artémis de la mythologie. Il en fait la Diana Victrix, Diane victorieuse et sœur d’Apollon (ce n’était pas le cas de la Diane ancienne). Un chant d’Horace la célèbre lors d’une très grande fête religieuse : pour la première fois peut-être, Diane devient la Lune auprès de son frère Apollon le Soleil (qui représente en fait Auguste !).

Sur certains deniers, on voit la fille d’Auguste, Julie, apparaître sous les traits de la déesse (RIC, I², 403).

Artémis au levant antique

On retrouve aussi Artémis en Syrie hellénistique puis romaine.

« Les » Artémis de Syrie hellénistique

Il y a la déesse de la dynastie séleucide, comme l’Artémis Daittai qui est implantée à Antioche après la conquête d’Alexandre. Mais il y a aussi l’Artémis des colons macédoniens, qui arrive dans leurs bagages. Enfin, Artémis est parfois assimilée à Atargatis, une déesse sémitique (qui est rapprochée aussi d’autres déesses grecques comme Héra, Aphrodite, etc.) ou aux déesses arabes Allat ou Nanai à Palmyre.

Quelques villes où on retrouve Artémis

Antioche

À Antioche, Hadrien qui reconstruit la ville après le séisme de 115 bâtit un sanctuaire d’Artémis. Les fêtes d’Artémis dans la cité attirent des sportifs.

Doura-Europos

À Doura Europos, le sanctuaire d’Artémis-Azzanathkona contient le bouleutérion.

Gérasa

À Gérasa, le sanctuaire d’Artémis était déjà bien mis en valeur par un arc d’Hadrien qui était implanté de manière à offrir une perspective sur lui. Puis le culte d’Artémis prend le pas sur celui de Zeus dans le courant du IIe siècle apr. J.-C. suite à des rivalités entre factions. On déplace alors le centre religieux depuis le temple de Zeus, au sud, vers le sanctuaire d’Artémis, qui est magnifiquement reconstruit et mis en scène. Ce nouveau temple d’Artémis date d’après 150 et il est situé sur un podium élevé.

Toujours à Gérasa, en 207, on sait que la corporation des foulons est placée sous la protection d’Artémis, la déesse principale de la cité.

Césarée de Philippe

On retrouve aussi une statue d’Artémis aux abords du grand sanctuaire de Césarée de Philippe, dédié au dieu Pan, au milieu de nombreuses statues érigées là entre le règne d’Auguste et celui d’Hadrien.

Artémis dans la mythologie : la déesse de la virginité

Artémis fait partie des déesses parthenoi, « vierges », avec Athéna et Hestia. Zeus lui accorde la virginité perpétuelle dans l’Hymne à Diane de Callimaque (vers 6 et suivants).

C’est la déesse qui ne s’en laisse pas compter par les hommes, surtout ceux qui la désirent. Sophocle la décrit comme « la vierge inviolable et inviolée » dans Électre. De là vient le malentendu d’une déesse « féministe », ce qu’elle n’est pas là.

Artémis est tout simplement la déesse qui incarne une étape dans la vie d’une femme : celle de la virginité (enfance jusqu’au mariage).

Déesse punitive

Jalouse de sa virginité

Artémis est sévère face à ceux qui attentent à sa virginité :

  • le Géant Otos
  • Orion qui est piqué par un scorpion qu’elle lui envoie (Histoires incroyables de Palaiphatos)
  • Bouphagos est percé de flèches sur le mont Pholoé (Pausanias)

Son intransigeance va plus loin lorsqu’elle se venge d’Actéon. Celui-ci la surprend nue dans la source Parthénios ou au bain (Diodore de Sicile, Ovide dans ses Métamorphoses). Il ne l’a pas fait exprès, mais il est puni quand même : elle le transforme en cerf et il est déchiqueté par ses propres chiens. Le spectacle de la nudité divine de certaines déesses est un interdit pour les mortels. Il s’agit justement des déesses vierges comme Artémis, Hestia et Athéna.

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir : ce songe prédit en effet pour qui l’a vu la mort dans peu de temps : car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments » (Artémidore)

Il faut donc aussi faire attention à ses rêves !

Punition des violeurs

Dans la mythologie, Artémis venge aussi des femmes qui ont été violées, comme les nymphes Opis et Chromion (Pausanias). Elle met à mort le tyran Tartarus qui usait d’un droit de cuissage sur les jeunes filles de sa cité avant leur mariage (Antoninus Liberalis).

Parfois, elle vient en aide à une femme poursuivie par un dieu ou un héros. En général, il s’agit de jeunes filles admiratrices de la déesse. Toutefois, le prix à payer est celui de la transformation. C’est le cas d’Aréthuse qui est poursuivie par le fleuve Alphée et transformée finalement en fontaine :

« Épuisée par la fatigue de la course : Viens à mon secours ; je suis prise, ô Diane, m’écriai-je ; sauve la gardienne de tes armes, celle que tu as si souvent chargée de porter ton arc et les flèches enfermées dans ton carquois. La déesse fut touchée ; amenant avec elle un épais nuage, elle le jeta sur moi. » (Ovide, Métamorphoses, livre V)

Punition des jeunes filles

Pourtant, Artémis défend moins les jeunes filles en elle-même que le concept même de virginité. Elle punit les vierges qui cèdent à l’amour. Callisto, par exemple, qui s’est laissée séduire par Zeus (Hésiode, Fragments et Ovide, Métamorphoses), est chassée puis transformée en ourse : « Loin d’ici (…) ne souille pas cette source sacrée ».

Pausanias nous raconte aussi cette histoire :

« [Là se trouvent] un sanctuaire et un temple d’Artémis appelée Triklaria… La prêtrise de la déesse était détenue par une parthenos, jusqu’à ce que vienne pour elle le temps d’être envoyée à un homme. Autrefois la prêtresse s’appelait Komaithô (« La Rousse »), une parthenos des plus belles qui avait un amoureux appelé Mélanippos (« Le Cheval Noir »), le meilleur et le plus beau des jeunes gens de son âge. Quand il parvint à faire partager son amour par la parthenos, il demande la fille à son père. Il est fréquent que les gens âgés s’opposent à la jeunesse en toutes sortes de choses, et ils sont spécialement insensibles aux désirs des amoureux. L’histoire de Mélanippos, comme celle de beaucoup d’autres, prouve que l’amour est capable de briser les lois humaines et de profaner le culte rendu aux dieux, en effet, c’est dans le sanctuaire d’Artémis que leur ardeur érotique trouva son aboutissement, l’utilisant comme une chambre nuptiale.

« Alors la colère d’Artémis commença à détruire les habitants. La terre ne portait plus de fruit, et d’étranges maladies survinrent, d’un caractère inconnu. Quand ils firent appel à l’oracle de Delphes, la Pythie accusa Mélanippos et Komaithô. L’oracle ordonna qu’ils dussent être sacrifiés à Artémis, et que chaque année on devait sacrifier à la déesse la plus belle parthenos et le plus beau pais. » (Pausanias, VI, 19, 1)

Il est vrai qu’ici, les amoureux avaient commis le crime suprême pour un dieu : l’anosios gamos, l’union sexuelle interdite dans un lieu sacré ! On voit aussi l’issue tragique de cette trangression avec l’amour et le châtiment d’Atalante et Hippomène.

Déesse protectrice

De manière plus générale et en-dehors du contexte tragique du viol, Artémis protège et incarne les jeunes filles non mariées. Dans l’Odyssée, Ulysse compare Nausicaa à la déesse.

Comme Athéna, elle est protectrice de l’enfance et de la jeunesse.

Les protégés d’Artémis dans la mythologie

Les jeunes filles

Dans les mythes, Artémis est entourée de compagnes vierges, souvent les nymphes. Comme on l’a vu plus haut, certaines d’entre elles payent le prix fort d’avoir été séduites voire violées.

D’autres échappent à son courroux, comme Atalante. La chasseresse de l’Arcadie a un lien privilégié avec la déesse, au point qu’elles apparaissent très semblables dans les sculptures et les peintures qui les représentent. C’est sans doute qu’Atalante a plus que la virginité en commun avec Artémis : elle chasse, elle vit dans la nature, elle lutte avec et contre les hommes. Atalante garde la tendresse de la déesse même lorsqu’elle rompt son vœu de virginité et a un fils, Parthénopée, l’un des Sept contre Thèbes.

Artémis est sensible aux vierges. Lorsqu’elle réclame une victime à Agamemnon avant le départ des Achéens vers Troie, le roi décide de sacrifier sa fille Iphigénie. Parfois, la jeune fille est effectivement sacrifiée. Mais dans certains récits comme les Métamorphoses d’Ovide (livre XII), la déesse la remplace par une biche, « ayant été désarmée par cette victime mieux faite pour elle ».

Les garçons

Vous avez vu que dans le titre, j’ai mis « protégés » et non « protégées » : Artémis a aussi des adorateurs masculins… vierges. On pense bien sûr à Hippolyte, qui rejette Aphrodite tout comme Atalante l’a fait. Il y a aussi Parthénopée. Dans la Thébaïde de Stace, le jeune homme, presque un enfant parti à la guerre, est protégé jusqu’à sa mort ultime par Artémis :

« elle vient au milieu des armées enveloppée d’un sombre brouillard, dérobe d’abord les flèches légères sur le dos du jeune audacieux et remplit son carquois de traits célestes dont aucun ne tombe vierge de sang ; puis elle répand sur ses membres, elle répand sur son cheval une liqueur d’ambroisie pour que son corps, avant le trépas, ne soit souillé par aucune blessure » (Stace, Thébaïde,726-732)

L’enfance avant le mariage

Deux déesses président aux destinées des petites filles. Pidie, déesse mineure de l’amusement et des jeux enfantins, puis les enfants « quittent Pidie pour rejoindre Artémis », disent les mères athéniennes lorsque leurs filles deviennent pubères.

Tout cela est symbolique : il y a d’abord l’enfance innocente, celle des jeux de ballons et d’osselets. C’est la vie des parthenos : les jeunes filles vierges et célibataires, qui bénéficient d’une liberté associée aux déesse vierges comme l’Artémis de la mythologie.

Puis vient le mariage. Les jeunes filles déposent leurs parures virginales, leurs cheveux, leurs jouets et leurs poupées en offrande à Artémis. Le temps de l’enfance est terminé. Elles sont devenues des femmes et elles respecteront les pratiques rituelles associées à Aphrodite, Héra et Déméter.

Artémis ne s’y oppose pas : ce n’est pas son rôle de sortir les femmes de leur condition. L’Artémis de la mythologie grecque n’est pas une déesse de la révolte et de la transgression. Elle a sa place dans la religion grecque antique parce qu’elle est l’une des pièces qui donne du sens au système sociétal grec.

(Je vous propose un autre article où je développe la symbolique du fruit comme passage entre la sphère d’Artémis et celle d’Aphrodite.)

Statue de fillette dédiée à Artémis - Crédits photo akg-images/Hervé Champollion
Statue de fillette dédiée à Artémis - Crédits photo akg-images/Hervé Champollion

Les cultes des jeunes filles à Artémis

Les prêtresses d’Artémis sont souvent des jeunes filles. Elles dansent dans son temple et se réunissent dans les bois. Aristophane parle des Brauronies dans Lysistrata : « à dix ans, revêtue d’une robe jaune flottante, j’ai été consacrée à Diane dans les Brauronies. »

Autres fonctions d’Artémis : chasteté et maternité

Ce qui compte vraiment, c’est la chasteté

Pausanias nous raconte ceci :

Les Arcadiens choisissaient depuis toujours une koè parthenos comme prêtresse d’Artémis Hymnia. Un jour, un certain Aristocratès remarque l’une d’elles. La jeune fille lui résiste mais « Il lui fait subir les derniers outrages près de la statue d’Artémis. Quand l’attentat vient à être connu de tous, les Arcadiens lapident le coupable et prennent soin de modifier la loi. Ils choisiront dorénavant non plus une parthenos, mais une gynè ayant eu suffisamment de relations avec les hommes » (Pausanias, VIII, 5, 12)

Cette histoire nous montre qu’en fait, la virginité compte moins que la chasteté pour la déesse. (On ne va pas débattre sur le fait qu’une « vieille » puisse un jour avoir « eu suffisamment de relations avec les hommes » 😀 ).

Homère renchérit sur cette vision dans l’Odyssée (XVII, 37) : il compare Pénélope à Artémis et à Aphrodite en même temps. La comparaison est significative : dans cette mythologie, Artémis représente la chasteté de l’épouse fidèle et Aphrodite le désir des prétendants.

Le rapport à la maternité

Paradoxalement, Artémis s’intéresse aux mères ou futures mères. Cet intérêt commence très tôt : elle est née la première et a aussitôt aidé à l’accouchement de son frère ! (Callimaque, Hymne à Artémis)

Artémis a spécifiquement en partage la naissance, les femmes enceintes, les accouchées.

Dans la Rome antique, quand une jeune mariée ne tombe pas enceinte, on invoque souvent Diane. Si l’invocation est efficace, la femme, le front paré d’une couronne, à la lumière des flambeaux, va porter un ex-voto figurant vulves, phallus ou mères qui allaitent dans le bois d’Aricis voué à la déesse (Ovide, Fastes, 3, 267).

Symboles et attributs d’Artémis

L’arc

Artémis possède un arc et des flèches qui ont été forgés par Héphaïstos et les Cyclopes.

Dans Hécube, 463-465, Euripide nous dit : « irai-je célébrer le bandeau d’or et l’arc d’Artémis la déesse ? »

« L’arc d’or » revient aussi dans Ovide (Métamorphoses, livre I). Cet arc symbolise la prééminence d’Artémis sur le monde sauvage, en particulier les animaux, et donc aussi sur la chasse.

« Elle se plaît à l’arc, au massacre des fauves sur les montagnes ; elle aime aussi les phorminx, les danses, les chants aigus des femmes et la cité des Justes » (Hymne homérique à Aphrodite en parlant d’Artémis, 16-7)


Ce n’est pas le même arc que celui de son frère Apollon. Artémis n’est pas une guerrière au sens strict du terme. Ses armes servent généralement à la chasse mais, parfois, ils servent d’instrument aux vengeances des dieux : elle les utilise dans le meurtre des enfants de Niobé. Elle s’en sert aussi pour apporter la « mort subite » aux humains, comme son frère.

La tenue

Dans la mythologie, Artémis est vêtue d’un costume serré par une ceinture (Ovide, Métamorphoses, livre I – « la déesse court vêtue » dans le livre III, récit d’Actéon) qui a la même symbolique que l’arc.

Les chiens

Artémis a reçu des chiens « plus rapides que le vent » du dieu Pan. Ils peuvent renverser même des lions ! (Callimaque, Hymne à Artémis)

On retrouve ses chiens comme son arc et ses flèches dans les récits :

« On y entend, sans les voir, siffler ses flèches et, de nuit, aboyer ses chiens lorsqu’elle s’échappe aux demeures de son oncle et prend de nouveau les traits plus aimables de Diane ou bien lorsque, lasse des montagnes, le soleil au plus haut l’invite aux doux sommeils, c’est là qu’elle plante au loin ses traits tout autour d’elle et repose avec insouciance, la nuque appuyée sur son carquois » (Stace, Thébaïde, IV, 427-433)

Les « filets »

D’autres symboles sont plus mystérieux. Callimaque (Hymnes III, 189-205) nous parle de Britomartis, une nymphe crétoise aimée d’Artémis et poursuivie par Minos. Elle tombe d’un promontoire dans la mer ; des pêcheurs la recueillent. Artémis devient alors la déesse des « filets » crétois qui ont sauvé sa compagne.

C’est pourquoi on l’appelle quelquefois Dictynne, de dictys (le filet), comme dans la Thébaïde de Stace : Atalante l’appelle « charitable Dictynne » au livre IX, vers 632.

La liste n’est pas du tout exhaustive : on pourrait encore parler de la biche, de la lune (plus tardive), etc.

L’article vous a plu ? Inscrivez-vous à ma newsletter 🤗

Artémis en quelques questions :

Artémis est une déesse majeure de la mythologie grecque, fille de Zeus et de Léto, et sœur jumelle d’Apollon. Elle est la déesse de la chasse, de la nature sauvage, de la virginité et de la protection des jeunes filles. Représentée avec un arc et des flèches, elle incarne à la fois la beauté, la pureté mais aussi une forme de férocité divine envers ceux qui l’offensent.

Dans la mythologie, Artémis est l’une des trois grandes déesses vierges du panthéon grec avec Athéna et Hestia. Elle a demandé à Zeus de lui accorder la virginité éternelle. Dans la mythologie grecque, sa virginité symbolise son indépendance, son refus des contraintes du mariage et surtout sa fonction de protectrice des jeunes filles avant leur union. Elle punit sévèrement ceux qui tentent de la séduire ou de la surprendre dans son intimité.

Les principaux attributs d’Artémis sont l’arc et les flèches, symboles de sa puissance et de son rôle de déesse chasseresse. Elle est souvent accompagnée de chiens, vit dans les montagnes et est associée à la lumière de la lune. D’autres symboles incluent la biche, la ceinture et, dans certains cultes, des filets. Tous ces attributs soulignent sa nature farouche, libre et étroitement liée à la vie sauvage.

Mais attention : chez Artémis, la nature ne va jamais à l’encontre de la cité des hommes : elle est farouche uniquement parce qu’elle représente l’enfance et la jeunesse d’avant le mariage civilisateur. On est loin de la brutalité non civilisée des centaures, qui représentent une nature livrée à elle-même.

Sources :

ACHARD, Guy, La Femme à Rome, PUF, 1995

ARISTOPHANE, Lysistrata, Traduction André-Charles Brotier

BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette, 2001

CAMOUS, Thierry, Romulus, Le Rêve de Rome, Payot et Rivages, 2010

CHAMOUX, François, La Civilisation grecque, Arthaud, 1984

DETIENNE, Marcel, Apollon le couteau à la main, Gallimard, 2009

EURIPIDE, Théâtre complet, Traduction Laurence Villard, Claire Nancy et Christine Mauduit

GIROD, Virginie, Les Femmes et le sexe dans la Rome antique, Tallandier, 2020

HOMÈRE, Odyssée, Traduction Victor Bérard

MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First, 2022

OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction Georges Lafaye

PLATON, République, Livre I, Traduction Émile Chambry

SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur

Crédits image en-tête :  Moonchild73

Ariane, l’héroïne utilisée et délaissée

Nous avions parlé de Pasiphaé dans la mythologie grecque il y a quelque temps et je vous avais promis de raconter les aventures de ses deux filles : Phèdre et Ariane.

Leur nom ne vous est sûrement pas inconnu. Il évoque des amours impossibles ou trahies, des larmes et des promesses de vengeance. Bref, le lot des femmes dans la mythologie grecque (si on met de côté le cas particulier d’Atalante !).

Aujourd’hui, nous allons parler de l’héroïne de la mythologie Ariane !

Ariane, guide du héros grec Thésée

Ariane est la fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé.

Sa famille a un passé tragique : elle est tenue par une obligation envers le Minotaure, une créature à tête de taureau et corps d’homme qui est sorti des entrailles de sa mère (pour plus de détails, lisez mon article sur Pasiphaé !).

Ce monstre a été enfermé dans un palais labyrinthique et, tous les neuf ans, il faut lui livrer sept jeunes filles et sept jeunes hommes en pâture.

Or, Minos prend ces victimes chez les Athéniens, qu’il a vaincus par les armes quelque temps auparavant. Il leur demande un tribut en chair fraîche tous les neuf ans pour apaiser le Minotaure. Un héros finit par se dresser pour déclarer cela inadmissible : c’est Thésée. Le jeune homme demande à faire partie des victimes et prend la tête de l’expédition au départ de la Crète.

Lorsqu’il arrive sur l’île, la romance commence entre Ariane et le héros. Devenue très amoureuse, la jeune femme donne à Thésée une pelote de fil qui va l’aider à sortir du labyrinthe (le fameux fil d’Ariane, que l’on retrouve même en langage digital !). Toutefois, en échange, elle lui fait promettre de l’épouser lorsqu’il aura tué le Minotaure.

Évidemment, le héros vainc le monstre… Quant au mariage, c’est une autre affaire !

ariane mythologie grecque
Ariane à Naxos, peinture d'Evelyn De Morgan (1877)

Ariane, en transit d’un homme à un dieu

Thésée n’a visiblement pas envie de cet hymen. Il profite du sommeil d’Ariane pour la déposer subrepticement à Naxos. Et voilà.

Ce destin est assez proche de celui de Médée, même si Jason aura un peu plus de constance que Thésée… et Médée beaucoup plus de pugnacité qu’Ariane (on reparlera de Médée, car il s’agit de l’une de mes héroïnes grecques préférées).

Bref, à Naxos, Ariane rencontre le dieu Dionysos.
Elle aurait pu tomber plus mal : le dieu de la végétation, du vin et de l’extase est un fou simple et heureux, qui s’occupe des exclus et des marginaux (c’est l’antithèse d’Apollon et de la plupart des héros grecs comme Thésée). Il épouse Ariane et lui offre un diadème d’or forgé par Héphaïstos.

L’issue d’Ariane est donc plus heureuse que celle de sa sœur Phèdre, en tout cas si on se garde d’évoquer le consentement d’Ariane à toute cette affaire d’échange (dont les textes antiques ne parlent guère). Il semblerait que ce soit Dionysos lui-même qui ait demandé (ordonné ?) à Thésée de lui laisser Ariane. Bref, dans son dos, les hommes ont disposé de la jeune femme…

À la décharge du héros, il existe d’autres versions dans lesquelles il est contraint d’abandonner Ariane. Il arrive parfois aussi qu’Ariane succombe, pour diverses raisons (accouchement, désir de possession de Dionysos…). Nous en reparlerons !

Fresque d'une villa romaine de Pompéi (Maison du Poète Tragique). J'ai trouvé beaucoup plus d'œuvres montrant Ariane abandonnée par Thésée qu'Ariane active, aidant Thésée dans sa quête contre le Minotaure. L'Ariane tragique semble avoir davantage inspiré les artistes. 😀

Ariane : de la mythologie grecque à ma plume

J’ai eu le plaisir de conter les aventures d’Ariane dans l’une de mes nouvelles. C’est l’une de mes mécènes qui m’a proposé ce personnage dans le cadre de mon Patreon.

J’ai eu beaucoup de plaisir à réinterpréter complètement la relation d’Ariane avec les différents protagonistes de l’histoire, notamment Thésée, Dionysos… et le Minotaure !

Voici un extrait de cette nouvelle :

Je me dois de te raconter comment Thésée est venu à moi après cette cérémonie funeste. J’en ai honte, Astérios. Mais je veux que tu vois en moi comme à travers l’eau d’une source.


Longtemps, je me suis purifiée au bassin lustral de la déesse aux serpents, dont la statue surplombe les eaux du polythyron plongées dans la pénombre. Ma robe flottait à leur surface tandis que je passai et repassai mes mains mouillées sur mon visage. Dans ces gestes, j’espérais noyer cette impression fatale de désastre imminent. Qu’avait voulu me dire la déesse lors du sacrifice, sinon que tu allais succomber sous les coups du prochain tribut ?


Je préférais les voir mourir, écartelés entre tes mains puissantes, même lui, le beau Thésée, plutôt que te perdre. Mais la déesse ne cherchait-elle pas à me dire que ta libération était proche et qu’elle allait passer par ta mort ?


J’ai fini par pleurer, affalée sur la dernière marche qui plongeait dans le bassin. J’étais seule, alors j’ai tout laissé échapper. Que pouvais-je faire ?


« Princesse. »


J’ai sursauté. Une ombre se tenait derrière moi, sur les plus hauts degrés, à la coudée de l’escalier.


Je me suis levée et j’ai porté la main à mes yeux pour essuyer mes larmes. Il a été plus vif que moi. En quelques pas, il était déjà au-dessus de moi et sa main touchait ma joue. Je me suis figée.


« Tu pleures sur ton frère, princesse ? »

Ariane dans la mythologie grecque

Il parlait ma langue avec un très fort accent. Son pouce a suivi le chemin de ma paupière. Jamais aucun de mes prétendants n’avait osé un geste aussi familier. J’ai détourné la tête pour échapper à ses yeux et à ses doigts, mais j’étais troublée, je le reconnais.


« Je te laisse le sanctuaire, Prince Thésée, si tu souhaites faire une libation à la déesse », ai-je répondu.


Je lui ai parlé en grec — je parlais mieux sa langue que lui la mienne. Puis j’ai gravi une marche, mais sa voix m’a retenue.


« Je ne connais pas ta déesse. Je ne suis pas venu pour elle, mais pour toi, Ariane, sœur d’Astérios. »


Entendre ton nom dans la bouche de celui qui venait pour te tuer m’a fait un choc. Je me suis retournée, je voulais le foudroyer, mais il m’a devancée. Il a parlé vite, en usant cette fois de sa langue maternelle.


« J’ai appris ce qui vous unissait, toi et ton frère. Je ne viens pas trancher ce lien. Écoute-moi, Princesse. Si tu m’aides, je pourrai vous réunir. »


Ma bouche s’est asséchée. Dans l’égarement qui m’a prise, je n’ai même pas pensé à nier.


« Tu mens. »


Personne, hormis Dédale, n’a jamais voulu m’aider à te sauver. Pourquoi lui, un étranger, un ennemi… ?


Il s’est avancé, il a gravi une marche et s’est retrouvé à ma hauteur. Son visage était si proche du mien que j’ai pu distinguer les éclats d’azur de ses yeux. On les aurait cru des fragments arrachés aux fresques qui couraient sur les murs de la pièce. Une alerte a résonné en moi, mon cœur s’est mis à tambouriner sous mes côtes.


« Princesse, a-t-il murmuré en me regardant intensément. Depuis mes six ans, j’ai vécu trois départs de la plus belle jeunesse de ma cité vers ton île. Deux de ces envois ont échoué dans le labyrinthe de Cnossos. »


J’ai essayé de fuir ses yeux, car je savais trop ce que tu avais fait de ces victimes. Thésée m’a pris le menton et m’a ramenée à son attention. Doux, mais impitoyable.


« Cette fois, je fais parti du tribut et je n’ai pas l’intention de laisser mourir les miens. Aide-moi à empêcher la tuerie, Ariane. Aide-moi à libérer ton frère et à nous faire quitter ce lieu de mort. Aide-moi à mettre fin à toute cette horreur. »

Cet extrait vous a plu ? Vous pouvez lire ma nouvelle sur le personnage d’Ariane dans la mythologie grecque en vous abonnant à mon Patreon niveau Médée. Ce récit fait partie de ma bibliothèque virtuelle téléchargeable. 

À bientôt !

[mailerlite_form form_id=1]

Image d’en-tête : AlexSky

Pasiphaé : l’amour contre-nature

Et si on partait du côté de la Crète ?


En Crète, le grand personnage, c’est le roi Minos. Toutefois, dans son entourage, les femmes tiennent une place prépondérante. Pas pour leur bien, hélas… Je vous propose de découvrir en deux temps les héroïnes de la mythologie Pasiphaé, Phèdre et Ariane. Aujourd’hui, on va parler de la mère, et ça nous permettra d’aborder un concept grec que je trouve très intéressant en termes narratifs : l’anosios gamos, l’amour sacrilège !

Pasiphaé dans la mythologie grecque : coupable forcée de sacrilège

Quand on dit Minos, on pense souvent au Minotaure, le monstre auquel le roi livre en pâture sept jeunes filles et sept jeunes gens tous les neuf ans. C’est Thésée qui va mettre fin au carnage, on en parlera plus tard.

Mais d’où sort-il, ce monstre à corps d’homme et tête de taureau ?

Des entrailles de Pasiphée, l’épouse du roi Minos.

Retournons en arrière. Minos a évincé ses frères pour récupérer le trône d’Astérion, roi de Crète, qui l’a élevé. (Minos est le fils de Zeus, et celui-ci n’éduque pas lui-même l’abondante marmaille qu’il engendre ici-bas.)

Pour montrer que les dieux sont favorables à sa prise de pouvoir, il veut marquer les mémoires. Il adresse donc une prière à Poséidon. Il lui demande de faire sortir de la mer un taureau. Si sa prière est exaucé, il sacrifiera cet animal au dieu. Ce sera la preuve éclatante que les dieux l’écoutent et agréent son arrivée au trône.

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Sur cette gravure de Gustave Doré réalisée pour illustrer L'Enfer - la Divine Comédie de Dante, on voit le roi Minos comme un sage. C'est en effet l'un des juges des âmes des damnés à l'entrée de l'Enfer.

Et Poséidon envoie effectivement la bête demandée à Minos !


Le problème, c’est que le taureau est vraiment très beau et Minos n’a plus vraiment envie de le perdre. Il le remplace discrètement par une autre bête de son cheptel pour pouvoir le garder. C’est sans compter la clairvoyance des dieux, auxquels rien n’échappe. Furieux, Poséidon s’en prend à Minos par victime interposée. Et (comme d’habitude, ai-je envie de dire), ce sont les femmes qui trinquent. (Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous invite à lire cet article sur d’autres personnages de la mythologie grecque où j’évoque notamment la malheureuse Méduse !).


Poséidon inspire à Pasiphaé, l’épouse de Minos, une passion irrépressible pour le taureau. On ne lutte pas contre les tentations inspirées par les dieux. Perdue d’amour et de désir, la malheureuse demande à Dédale de trouver un stratagème pour qu’elle puisse assouvir ses pulsions sans se faire déchiqueter. Celui-ci fabrique un simulacre de génisse en bois et en cuir. Pasiphaé n’a plus qu’à s’y glisser et à se présenter ainsi « grimée » au taureau. L’animal n’y voit que du feu et l’accouplement a lieu sans que Pasiphaé y perde la vie.


Et, quelque temps plus tard, elle accouche d’un monstre à corps d’homme et tête de taureau.


Épouvanté, Minos demande à Dédale, toujours lui, de construire un gigantesque palais labyrinthique dans lequel il pourra enfermer le monstre. (De là vient le mot « dédale », en passant !)

L’anosios gamos : du désir impie au coït sacrilège

Cette histoire sympathique de Pasiphaé dans la mythologie me permet d’aborder une notion grecque que je trouve passionnante : celle de l’anosios gamos. C’est-à-dire du « mariage impie » (le gamos est le mariage).

J’ai beaucoup parlé du mariage dans l’antiquité grecque dans d’autres articles. Mais qu’est-ce que c’est, le mariage impie, ou sacrilège ?

Il s’agit d’une union sexuelle interdite, car réprouvée par l’ordre divin ou humain. Il peut s’agir d’un inceste, comme dans le cas de Phèdre, la fille de Pasiphaé, dont on parlera dans un autre article. Ou d’une liaison non autorisée entre un mortel et un dieu. Ou encore d’un amour charnel consommé dans un temple, comme avec Atalante et Hippomène/ Mélanion. En général, la divinité tutélaire du temple n’apprécie pas du tout. Je vous renvoie à mon article sur la malheureuse Méduse !

L’anosios gamos peut aussi être un accouplement monstrueux avec un animal. Comme celui de la pauvre Pasiphé avec le taureau.

peinture de Gustave Moreau représentant Pasiphaé et le taureau
Cette peinture magnifique de Gustave Moreau (datée des années 1880-1890) représente Pasiphaé et le taureau. Le bleu du fond est encore plus éclatant sur l'original.

Un cas d’anosios gamos : Atalante

On retrouve également un cas d’anosios gamos dans le mythe d’Atalante. Lequel ? Je n’ai pas envie de vous spoiler. 😀 Je vous propose plutôt de le découvrir en direct en lisant mon petit roman Atalante !

Vous pouvez lire gratuitement les aventures d’Atalante chasseresse, en ligne sur ce blog, en partant du début.

Ci-dessous, la suite de ce récit, un moment crucial dans le thalamos (la chambre nuptiale !).

« C’est pour ton bien aussi, bafouilla-t-il alors qu’elle dardait sur lui ses yeux flamboyants. Tu ne peux pas rester éternellement parthenos. Tu dois bien un jour rejoindre le giron d’Aphrodite, il n’y a pas d’avenir pour les femmes en dehors d’elle…
— Lâche et menteur avec ça, répliqua-t-elle, écœurée. Arrête, Hippomène ! Tu n’as agi que pour toi, pour toi tout seul ! Aie au moins le courage de l’admettre ! »


Ses yeux tombèrent sur une statuette posée sur un guéridon, contre le mur qui faisait face à la fenêtre. Un voile l’enveloppait encore pour partie ; le glissé du tissu s’était interrompu à l’arrondi d’une épaule nue et ronde comme un fruit bien mûr. De l’autre côté, il tombait jusqu’aux pieds de la silhouette en dévoilant un sein, une hanche et une longue jambe galbée. Le rayonnement doré de la lampe ne l’atteignait pas. En revanche, un rayon de lune l’enveloppait. Elle donnait une texture surnaturelle à cette chair de pierre, cette peau blanche inerte, insensible aux caresses, désertée par la vie et par l’amour.

Atalante ressentit toute l’ironie de la situation en voyant qu’Aphrodite — car c’était elle — avait abandonné cette coquille sous l’effleurement de la lune, de l’astre divin qu’incarnait Artémis. Elle était comme cette statuette. Femme, mais touchée par la grâce de la déesse vierge, soustraite aux vertiges de l’amour pour conserver la force de lutter pour sa liberté.


« Tu as amené cette statuette ici. » Il y avait une coupe d’or ouvragée près de la sculpture, dont elle comprit immédiatement l’usage : elle servait aux gestes de pureté rituelle. « C’est un agalma pour remercier la déesse de t’avoir donné ce que tu lui demandais. Moi.
— Je t’assure qu’elle veut ton bonheur, elle aussi. »


Son ton était tout sauf confiant. Lorsqu’elle se dirigea résolument vers la statuette, il sursauta. Il se précipita vers elle et saisit son poignet des deux mains, dans une posture réflexe d’orthepale.


« Qu’est-ce que tu fais ?
— Lâche-moi ! »


Elle essaya de le repousser. Entre leurs mains qui s’entremêlaient aux poignets, aux coudes, aux épaules, les yeux d’Hippomène étaient remplis de peur.


« Ne fais pas ça, Atalante, ne fais pas ça, supplia-t-il. Je t’en prie, discutons-en, trouvons une solution, mais ne fais pas ça !
— C’est toi qui m’as mise dans cette situation, et elle est ta complice ! Je vais lui montrer que je ne serai jamais à elle, pas plus qu’à toi ! »

Atalante et Pasiphaé : la mythologie grecque avec les femmes

Il maintint sa prise sur son bras. Il la serra même plus fort, à lui faire mal. Des réflexes de lutte leur vinrent à tous les deux, acquis durant leurs années d’entraînement sous la direction de Chiron. Il essaya d’entrer dans sa garde en glissant sa jambe derrière la sienne, elle l’esquiva. Elle fit une volte rapide pour pénétrer la sienne en le bloquant contre son dos, il l’anticipa. Sa robe la gênait, elle en sentait le poids sur ses jambes, ses épaules, ses bras, comme un filet qui l’empêchait de se mouvoir à l’aise. Sans cesse contrés, ils se retrouvaient en position de systasis, les mains sur les bras l’un de l’autre, à confronter leurs forces pour trouver la faille, plus hargneusement et plus brutalement qu’ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. Tantôt, ils traversaient l’éclat jaune de la lampe, tantôt le rai bleuté de la lune, environnés d’ombres cachées dans les interstices où se terraient leurs rêves, leurs désirs et leurs peurs.


La chambre nuptiale abritait des ébats, oui, d’un tout autre genre que ceux auxquels elle avait droit. Pourtant, Atalante sentait plus intensément que jamais le souffle lourd d’Hippomène lorsqu’il prenait l’avantage et se penchait au-dessus d’elle. Sa peau avait des parfums entêtants et salés qu’elle connaissait bien, mais elle y sentait quelque chose de plus, et cette fragrance-là l’étourdissait. Était-ce l’odeur de la peur ? La sueur qui l’inondait ne venait pas seulement d’elle ; leurs deux corps en s’empoignant et en se repoussant se mêlaient l’un à l’autre. Atalante ne savait plus très bien où elle finissait d’être et où il commençait d’exister. Même son cœur, elle n’arrivait plus à le distinguer. Des battements fous résonnaient entre eux, trop nombreux pour venir d’une seule source, trop mélangés pour être discernés.


« Tu n’as jamais gagné contre moi ! »


Elle recula vivement alors qu’il essayait de glisser sous elle pour lui saisir les jambes. Leurs mains se lâchèrent, avant de très vite se saisir à nouveau, de glisser sur leurs peaux moites, de s’enfoncer dans leurs chairs.


« Je ne peux pas perdre… pas cette fois ! Tu vas nous détruire si tu fais ça !
— C’est toi qui as tout détruit ! »


Dans un accès de rage, elle le poussa plus brutalement. Les doigts d’Hippomène se refermèrent sur le tissu de sa robe. Il y eut un bruit de déchirement lorsqu’il tomba en arrière et se cogna contre un meuble. Atalante faillit choir vers l’avant, elle retrouva l’équilibre juste à temps.

Hippomène avait arraché sa robe ; l’étoffe pendait lamentablement sur sa poitrine. Elle avait une ouverture. Elle se précipita vers l’agalma.


« Atalante ! Non ! »


Elle saisit la statuette par la taille. L’objet pesait, son poignet surpris heurta la coupe d’or. L’eau y vacilla en répandant un parfum de soufre dans l’air. Atalante soutint sa prise des deux mains et s’arc-bouta pour la brandir au-dessus de sa tête.


« Voilà comme je me soumets à tes volontés, Aphrodite ! »


Une vive douleur irradia dans son bras, jusqu’à son épaule, et elle lâcha plus qu’elle ne jeta l’agalma. De part et d’autre, la jeune femme et Hippomène firent un pas en arrière, les bras levés comme pour se protéger les yeux de la poussière levée par une tornade. Mais il n’y eut rien d’autre qu’un fracassant bris de pierre. Quand ils baissèrent les mains, le corps voluptueux gisait épars sur le sol.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Ce petit extrait vous a plu ? Vous pouvez retrouver le roman intégral d’Atalante en version papier dans votre librairie préféré.


Sinon, la suite viendra dans un prochain article, avec d’autres héroïnes grecques de la mythologie : Pasiphaé est en effet la mère de Phèdre et d’Ariane… En voilà deux qui ont hérité d’elle une appétence particulière pour la tragédie ! Mais c’est ça aussi, la Grèce mythologique ! 🙂

[mailerlite_form form_id=1]

Crédits image d’en-tête : Torsten Ritschel. Il s’agit d’un palais de Cnossos en Crète.