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Les déesses grecques : la femme antique dans tous ses états

Chez les Immortels, comme les appelle Homère, les femmes ne sont pas des subalternes. Elles occupent des positions fortes qu’elles défendent bec et ongles ! D’ailleurs, le taux de femmes présentes dans le panthéon grec est le plus important de toutes les religions polythéistes, même si leur représentation baisse entre le milieu du IIe millénaire av. J.-C. et l’époque classique.


La société grecque est pourtant plutôt misogyne. Or, les déesses grecques sont des femmes dans tous les sens du terme. Sexuellement, biologiquement et socialement.


Voyons tout cela avec les six plus importantes déesses de l’Olympe !

Les déesses vierges de la Grèce antique

Honneur aux vierges Athéna, Artémis et Hestia. Ces déesses sont aussi pures qu’indomptables et farouches. Toutefois, elles sont très différentes les unes des autres dans leur essence, leurs attributs et leurs domaines d’intervention.

Athéna

Athéna est la déesse du savoir-faire technique, mais aussi de la protection de l’enfance et de la jeunesse. C’est également, on le sait, celle de l’efficacité guerrière. Aucune communauté combattante ne peut l’oublier lorsque le combat approche, ni après la victoire. Elle est ainsi très présente dans les rangs des Achéens de l’Iliade. La virginité farouche d’Athéna est proche de l’andréia (virilité) masculine.


Athéna est aussi une déesse politique : elle est la divinité éminente de nombreuses cités, dont Athènes.

Artémis

Artémis aussi protège l’enfance et la jeunesse. C’est elle que les jeunes filles honorent avant leur mariage et la perte de leur virginité. De manière étonnante, cette vierge est la déesse protectrice des femmes enceintes, des accouchées et des nourrissons.


Or, le monde de l’enfance est souvent lié à un état farouche situé hors de la civilisation. Artémis est donc aussi la déesse qui règne dans la nature et sur les animaux sauvages. Elle est également une divinité éminente de la chasse :

« Elle se plaît à l’arc, au massacre des fauves sur les montagnes ; elle aime aussi les phorminx, les danses, les chants aigus des femmes et la cité des hommes justes. » (Hymne homérique à Aphrodite, 16-7)

Artémis est plus rarement une divinité politique.


J’ai écrit un article entier sur Artémis, à lire ici.

Artémis - Peinture de Guillaume Seignac
Artémis - Peinture de Guillaume Seignac

Hestia

Hestia, sœur de Zeus, est une divinité « spécialisée ».


C’est la déesse de la maison, et même du cœur de la maison : du foyer. D’ailleurs, on appelle hestia la pièce centrale de l’habitation.


Comme la cité est une métaphore de la maison, Hestia est aussi la protectrice des institutions, des bâtiments et des hommes qui sont au cœur et à la tête de la communauté politique.


Hestia peut être vue comme un « équivalent » de Vesta dans la religion romaine.

Une virginité absolue

Ces trois déesses grecques sont fières de leur virginité. Artémis la revendique auprès de Zeus, son père :

« Accorde, ô mon père ! accorde à ta fille de rester toujours vierge » (Callimaque, Hymne à Artémis)

Elles se caractérisent par une virginité éternelle constitutive d’elles-mêmes. Quand il s’agit de la défendre, elles sont jalouses et même cruelles. Certains hommes ont perdu la vue… ou la vie en ayant violé leur intimité, comme Actéon lorsqu’il surprend Artémis nue au bain.


Cette virginité est absolue même dans le monde des rêves. Ainsi, rêver de coït avec l’une de ses déesses est signe d’une mort prochaine. (Alors que faire l’amour en rêve avec un dieu ou une autre déesse, « s’ils y prennent plaisir, annonce des secours de la part des supérieurs », selon Artémidore d’Éphèse.)

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir : ce songe prédit en effet pour qui l’a vu la mort dans peu de temps : car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments. » (Artémidore)

Vierges parmi les hommes, parmi les bêtes sauvages ou au cœur de la maison, les trois déesses incarnent peut-être un souci de protection de la communauté civique. Après tout, la virginité de la fille n’est-elle pas une image en miroir de l’inviolabilité de la cité ?

Les déesses amante, épouse et mère de la mythologie grecque

La plupart des déesses ont une vie sexuelle bien remplie : les muses, les nymphes, la Mère des dieux Rhéa… Etc. Celles qui comptent le plus, à cet égard, ce sont Aphrodite, Héra et Déméter.

Aphrodite

« Si Aphrodite ne peut les persuader [Athéna, Artémis et Hestia] ou les séduire, nul autre ne peut jamais — dieu bienheureux ou mortel — lui échapper. »

« Kypris éveille le doux désir au cœur des Dieux et plie sous sa loi les races d’hommes mortels, les oiseaux de Zeus, toutes les bêtes que la terre nourrit en grand nombre aussi bien que la mer : tous pensent aux travaux de Cythérée couronnée. » (Hymne homérique à Aphrodite)

Parmi les déesses grecques, Aphrodite est celle qui attise l’amour. Elle est belle : beauté du corps et sourires, et aussi vêtements, parfums et parures sur lesquels les textes anciens insistent.

Mais elle est plus que cela. Elle est la force qui rapproche les êtres et unit leurs sexes. Contrairement à Éros, qui a le pouvoir de faire se lever le désir, elle dépasse les catégories du féminin et du masculin pour embraser toute la vie. Sa loi s’applique à tous : hommes et femmes, dieux et déesses, animaux et le cosmos tout entier.

« Le Ciel sacré sent le désir de pénétrer la Terre, un désir prend la Terre de jouir du coït : la pluie descend du Ciel époux comme un baiser vers la Terre, et la voilà qui enfante des troupeaux qui vont paissant pour les mortels et le fruit de vie de Déméter, cependant que la frondaison printanière s’achève sous la rosée de l’hymen — et, de tout cela, la cause première, c’est moi. [Aphrodite] » (Eschyle, Danaïdes)

Bien sûr, Aphrodite est aussi épouse, celle du dieu Héphaïstos (qu’elle trompe abondamment avec d’autres hommes, notamment Arès — il faut lire L’Odyssée pour en être convaincu). Elle préside aussi au mariage des jeunes filles dans l’antiquité classique et favorise la maternité via le sexe dans le mariage. D’ailleurs, on la dit parfois mère d’Éros.

Mais Aphrodite est avant tout l’Amante et deux déesses incarnent mieux qu’elle l’Épouse et la Mère.

Pour plus d’informations sur la déesse Aphrodite, lisez cet article !

L'Aphrodite de Menophantos - Musée national romain, Palazzo Massimo alle Terme
L'Aphrodite de Menophantos - Musée national romain, Palazzo Massimo alle Terme

Héra

Héra est l’Épouse par excellence. Elle est la sœur et surtout la femme de Zeus : elle arrive en troisième position après Métis (la mère d’Athéna) et Thémis, la déesse de la Justice, mais c’est elle qui reste aux côtés du maître de l’Olympe.


Certains récits racontent comment ce couple divin qui se chamaille et se déchire autour des infidélités de l’époux s’est autrefois aimé. C’était avant la chute de Kronos, quand ils étaient tout jeunes. De leur union naquirent alors plusieurs enfants : Héphaïstos, Arès et les déesses grecques Eileithyia et Hébé.


Les auteurs anciens aiment narrer leurs noces. Elles ont parfois lieu au sommet de l’Ida et parfois dans le jardin des Hespérides. En tout cas, leur copulation est un modèle. C’est le hieros gamos, le coït divin, le mariage sacré. Les Grecs mettent en exergue ce motif, car il est synonyme autant de plaisir que de fécondité.


D’ailleurs, on commémore cet événement dans de nombreux endroits de la Grèce ancienne. Héra est alors représentée par une statue parée en nymphe. Cette statue est conduite en procession comme une jeune mariée à la maison de son époux et au lit nuptial. La maison en question, pour Héra, c’est le sanctuaire.


Hélas, l’harmonie disparaît vite au sein du couple divin. Zeus va papillonner ailleurs et Héra devient l’épouse acariâtre et jalouse. Elle est alors la pire ennemie des maîtresses et des bâtards de son époux. En témoigne Héraklès (« Gloire d’Héra »), qui lui doit ses douze travaux.


Héra est en tout cas la protectrice des femmes et de l’institution du mariage.

Comme Athéna, elle est parfois la déesse omnipotente et souveraine de certaines cités comme Argos et Samos. C’est une déesse très importante, qui a peut-être même été plus vénérée que Zeus dans les époques les plus anciennes de la Grèce. Dans L’Iliade, on voit à quel point elle tient la dragée haute à son frère et époux.

Déméter

La figure de la Mère

Déméter est la deuxième née de Kronos et Rhéa.

« Rhéa subit la loi de Kronos et lui donna de glorieux enfants, Hestia, Déméter, Héra aux brodequins d’or ; et le puissant Hadès, qui établit sa demeure sous la terre, dieu impitoyable ; et le retentissant ébranleur du sol ; et le prudent Zeus, le père des dieux et des hommes » (Hésiode)

Plusieurs dieux et déesses grecques participent au développement de la vie et à la croissance des richesses et des ressources. Mais aucune entité divine ne le fait aussi bien que Déméter. Dans l’imaginaire grec, elle est la Mère féconde et fécondante.


Gaïa, par exemple, la « Terre aux larges flancs », est une gigantesque matrice productrice d’une quantité d’enfants. Il arrive même qu’elle les fasse toute seule. Mais elle n’est pas attachée à sa progéniture comme Déméter. Le lien qui unit celle-ci à sa fille, Koré, est absolument indestructible, dans un sens comme dans l’autre. Elles sont tellement liées que les Grecs les appellent souvent les « Deux Déesses ».

Déméter et Perséphone dans une œuvre art déco de Louis-Théophile Hingre
Déméter et Perséphone dans une œuvre art déco de Louis-Théophile Hingre

Koré, la Jeune Fille

Koré est le prototype de la Jeune Fille. C’est même le sens de son nom. Elle est la fille de Déméter et de Zeus.


Tant qu’elle se trouve auprès de sa mère, elle remplit toutes les caractéristiques de ce statut. On la voit, enfant, cueillir des fleurs dans une prairie avec des amies (dont les vierges Athéna et Artémis, dont elle est symboliquement proche à cette étape de sa vie).


Mais voilà qu’elle est enlevée par son oncle Hadès, qui la cache dans son royaume souterrain. Déméter, sa mère, la cherche partout. Sa colère est inextinguible et elle frappe aussi bien les dieux que les hommes. La terre devient stérile : c’est son châtiment.


Zeus, qui sait ce qui s’est passé, ordonne à son frère de rendre Koré à sa mère, mais il est trop tard. Koré a mangé un pépin de grenade : elle est désormais liée au dieu des Enfers. Rappelons que l’ingestion de divers aliments, dont les pépins de grenade, fait parti des rites du mariage dans l’antiquité grecque.


Koré est donc symboliquement liée à Hadès. Désormais, elle s’appelle Perséphone. Comme une nymphe, elle cesse d’être une kourè pour devenir une adulte et une épouse.


Toutefois, dans le cas de Koré/Perséphone, cette métamorphose est cyclique. Déméter réclame toujours sa fille. Un compromis est trouvé :

  • au printemps et jusqu’à l’automne, Koré retrouve sa mère, la fécondité revient et le monde revit ;
  • en hiver, Perséphone est la souveraine des Enfers et l’épouse d’Hadès.

Ce mythe illustre l’opposition entre virginité et fertilité. Il montre aussi la puissance de la figure de la mère en Déméter par opposition avec la figure de Jeune Fille de Koré.

Une déesse tutélaire de la vieillesse ?

Avec ces six (voire sept) déesses grecques, nous avons abordé tous les âges et tous les statuts sociaux et physiologiques de la femme grecque… sauf un.


Il n’existe pas de déesse-vieille qui illustre le dernier âge de la vie d’une femme.


Pourtant, de nombreux récits louent les qualités du vieillard. L’exemple le plus ancien de ce profil est Nestor dans L’Iliade.

« Aux jeunes, les actions ; aux adultes, les volontés pesées ; aux vieux, les prières » (Hésiode)

La vieillesse apporte aux hommes la sagesse, la qualité du conseil, la supériorité de l’expérience et une vie débarrassée de la vaine recherche des plaisirs. D’ailleurs, les magistrats des cités sont souvent des citoyens âgés.


Même physiquement, le vieillard est loué. On le trouve beau, tout comme on glorifie la joliesse du corps enfantin. Dans la procession des Panathénées d’Athènes défilent les Thallophores, les plus beaux vieillards de la cité. Ils portent des rameaux d’olivier.


Au contraire, la vieillesse féminine est repoussante. Les personnages féminins des comédies grecs sont grotesques et débauchés. Dans cet article sur l’image de la femme grecque dans l’antiquité, vous verrez un exemple de leur perversion sexuelle. Vouloir faire l’amour alors qu’on est vieille ! Quel scandale !


Une exception à ce tableau : l’Héra de Stymphale, dans le Péloponnèse. La déesse y est dite à la fois Pais (Enfant), Téléia (Épouse accomplie) et Chèra (Vide, sous-entendu d’homme, donc veuve).


Là, Héra dit toute la femme dans ses trois âges. Une singularité qui montre que rien n’est totalement figé et uniforme dans ce monde grec haut en couleurs.

Héra Campana - Musée du Louvre - 100-150 ap. J.-C., Italie - Crédits photo : Tony Querrec
Héra Campana - Musée du Louvre - 100-150 ap. J.-C., Italie - Crédits photo : Tony Querrec

Quelques déesses grecques sous ma plume

Les déesses de la mythologie grecque, je les connais bien. Je les ai mises en valeur dans plusieurs de mes romans et nouvelles. Voici quelques lignes qui les évoquent !

Artémis

Dans mon roman Atalante :

« Les voix finirent par s’assourdir. Le bruit de ses pas sur le sol, celui des nébrides d’Atalante, plus feutré, qui le suivait, donnèrent une intensité nouvelle au silence qui régnait dans le sanctuaire. Entre les colonnades, tout au bout de l’édifice, la statue de la déesse dominait l’autel où lui étaient consacrées ses offrandes. Ce n’était pas une grande statue ; il s’agissait d’un vieux xoanon en bois. La représentation était toutefois assez élaborée. Debout près d’un lévrier dont elle caressait la tête de la main gauche, elle levait le bras droit pour saisir une flèche dans son carquois. Sa tête était relevée, ses yeux se perdaient dans les ténèbres qui tapissaient le plafond. Hippomène s’arrêta devant elle et la regarda. Des sentiments troubles le remuaient. Il aurait dû éprouver de la gratitude ; il ne ressentait que de la rancune. C’était la Chasseresse qui retenait Atalante dans ses rets, c’était elle qui l’empêchait de devenir une femme. Elle la maintenait dans cet entre-deux nébuleux entre enfance et âge adulte, qui ne durait pour les jeunes filles que le temps d’un soupir, entre l’offrande des osselets sur son autel et le passage dans la couche de l’époux. Atalante ne jouait plus aux osselets depuis longtemps. Dans un monde parfait, il l’aurait débarrassée de sa virginité des années plus tôt.


« Puis il se souvint du rêve, de la longue silhouette athlétique dressée au-dessus de lui, des yeux farouches qui le dévisageaient. Artémis l’avait prévenu : mais il n’avait pas voulu l’écouter. »

Aphrodite

Dans mon roman Atalante :

« Les rituels de purification avaient duré longtemps. Il y avait trop d’enjeux en ce jour, plus que dans toutes les autres demandes qu’il avait pu faire auprès d’Aphrodite, et la belle à la ceinture d’or était susceptible. Lavé, rasé, huilé de près, Hippomène se présenta devant l’agalma, la statue divine, une merveille d’or qui étincelait au milieu des marbres chamarrés du sanctuaire niché dans le palais de son père Mégarée, prince d’Onchestos. Bien campé sur ses jambes, il leva la main droite et présenta sa paume à la déesse.


« Aphrodite d’Or ! Je me présente à toi humblement, ô ma protectrice. Tu me connais, moi Hippomène, fils de Mégarée d’illustre lignée, anax d’Onchestos la Sacrée. Tu sais ma dévotion, maintes fois témoignée par des présents de statues, de fleurs, d’encens, d’or et des marbres les plus beaux du Pentélique. Auras-tu la générosité illustre de m’aider encore ? Demain va se jouer l’événement qui décidera de ma destinée. Mon bonheur ou mon malheur… À qui d’autre pourrais-je demander l’intercession, ô ma divine, toi dont la ceinture fait naître l’amour et le désir partout autour de toi ? Sache qu’aucun de mes témoignages passés de piété n’atteindra ce que je t’offrirai à l’avenir si tu m’accordes demain ce que je souhaite et chéris plus que tout au monde. Mes largesses seront sans limite, jusqu’à ma mort, glorieuse Argynnís ! Et je promets de t’amener celles de ma parthenos, qui se refuse encore à honorer tes charmes pour leur préférer Artémis, la déesse farouche des sombres halliers… si tu me fais la grâce d’en faire mon alochos. »

À lire aussi, cet article qui évoque les rêves fastes ou néfastes dans lesquels apparaissent les déesses grecques Artémis et Aphrodite.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Déméter

Dans ma nouvelle Hadès :

« Tandis que les nouveaux alliés se congratulent et échafaudent des plans, Hadès se tient à l’écart, songeur. S’éloignant des autres pour le rejoindre, Déméter le taquine. Elle a encore le teint coloré par la chaleur intense de la rivière mais, chez elle, ce ne ne sont déjà plus que de ravissantes touches roses, aussi fraîches que celles des pétales de fleurs.


« Mon frère ? Quand effaceras-tu ce pli sévère d’entre tes yeux ? »


Elle s’approche de lui, mutine, et touche son front du bout des doigts. Caresse évanescente, qui brûle Hadès davantage que la chaleur du Tartare. Il reste muet.


« Tu risques de le garder à jamais, continue-t-elle, rieuse, et tu vas vieillir, vieillir, vieillir ! jusqu’à paraître notre aïeul à tous ! Tu vas devenir sinistre et lugubre, Hadès. Quel dommage de ruiner ainsi ta jolie figure ! »


Hadès est confus tandis que sa sœur s’éloigne. Sa jolie figure ! Est-ce un appel ? se demande-t-il. Sa sœur est le printemps, le printemps éternel. Pourrait-il goûter à cette saison-là ? Hadès est tenté, il ressent même un vertige douloureux à cette idée. Le plaisir immédiat, le plaisir facile, insouciant tandis qu’ils guerroient contre leur père. Le plaisir, la joie, le bonheur au milieu des décombres.


Non, conclut-il à regret. Il ne saurait y avoir un tel hiatus. Déméter créée la profusion à partir de rien, mais lui pense au prix à payer pour toutes choses. D’ailleurs, le cuir de ses mains est encore strié de cloques nées au contact du métal ardent.


Plus tard, la nuit tombée sur le monde, Déméter va l’attendre dans les parfums des lavandes et des myrtes. Hadès l’observe de loin, toute ruisselante de lumière dans l’éclat de la lune. Mais il ne la rejoint pas. »

Ces récits mythologiques sont disponibles dans leur intégralité : chez votre libraire pour Atalante et en e-book pour Hadès.

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Sources :

BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

 

Crédits image d’en-tête :

Statue d’Athéna de Carl Kundmann – Parlement de Vienne, Autriche – Crédits photo : Yaïr Haklai

Minos : légende noire, légende d’or !

Minos dans la mythologie grecque. Le roi de Cnossos, en Crète. Le père d’Ariane et de Phèdre et l’époux de Pasiphaé. Le maître du Minotaure


Mais aussi l’un des juges des Enfers au service du dieu Hadès.


Il y a vraiment beaucoup à raconter sur ce personnage emblématique des mythes anciens. Il a même donné son nom à une civilisation : la civilisation minoenne.
Reprenons tout depuis le début.

L’origine fabuleuse de Minos dans la mythologie

Minos, c’est d’abord un héros à la lignée divine. Il naît même du plus puissant des dieux de l’Olympe : rien d’autre que Zeus.


Parmi ses nombreux coups de cœur, Zeus a convoité la princesse Europe. Pour s’accoupler avec elle, il a choisi de prendre la forme d’un taureau. Ainsi va naître Minos.


(Si vous vous demandez pourquoi le dieu recourt toujours à de telles métamorphoses pour conclure avec ses amantes, c’est peut-être parce que celles-ci ne sauraient survivre à la vision d’un Zeus en pleine majesté. En témoigne la pauvre Sémélé, la mère de Dionysos.)


Le taureau, donc. On en reparlera.


Zeus n’élevant pas lui-même ses enfants, surtout mortels, Minos est confié à Astérion, roi de Crète.

Mosaïque romaine de Campanie datant du Ier siècle et montrant l'enlèvement de la princesse Europe par Zeus changé en taureau.

Minos, aussi coureur que son père !

Minos est un beau gosse séduisant et aussi chaud lapin que son Zeus de père. D’après les mythes, sa force et son courage le rendent irrésistible aux yeux des femmes. C’est le cas de :

  • Scylla, la fille du roi de Mégare ;
  • Périboea, l’une des Athéniennes envoyées en tribut au Minotaure.

Il aime aussi les jeunes garçons. On lui attribue parfois l’invention de la pédérastie.


Toutes ces aventures ne plaisent pas du tout à sa femme. Car il en a une : c’est Pasiphaé, une petite-fille du Soleil, comme Médée. La ressemblance avec cette dernière ne s’arrête pas là. Des histoires content qu’elle aussi a des pouvoirs magiques. De la même façon que Médée, elle va s’en servir par amour (ou par dépit amoureux !). Elle jette un sort à son époux. Désormais, des scorpions et des serpents sortent du sperme de Minos et dévorent ses conquêtes !


De son mariage avec Pasiphaé, Minos a plusieurs enfants, dont Androgée, Ariane et Phèdre.

Comment Minos devient roi

Devenir roi, pour Minos, ce n’était pas une évidence. Il avait deux frères, Sarpédon et Rhadamante. Lorsqu’Astérion, son père adoptif, meurt, Minos parvient à envoyer ses deux frères en exil. Puis, pour affirmer son pouvoir, il proclame que c’est la volonté des dieux.


Comment le prouver ? Très facile, déclare Minos. Il suffit qu’il demande à Poséidon de soutenir ses prétentions en répondant à sa prière. Que le dieu des océans fasse sortir un taureau de la mer ! Ce sera un signe que lui, Minos, doit régner sur la Crète.


Aussitôt demandé, aussitôt accordé. Le taureau jaillit des eaux et le trône est donné sans discussion à l’ambitieux fils de Zeus.


En passant, on voit que, après la métamorphose de Zeus, le taureau revient au cœur du récit. Il va devenir un emblème de la royauté crétoise et de Minos dans la mythologie grecque.

Quand Minos fait une bourde

Dans sa prière à Poséidon, Minos a promis de sacrifier le taureau au dieu.


Le problème, c’est que le taureau envoyé par Poséidon est vraiment très beau. On n’en a jamais vu de tel. Minos n’a pas du tout envie de le perdre. Il le met discrètement dans son troupeau et sacrifie à la sauvette un autre animal plus commun. Ni vu, ni connu, pense le roi, qui manifeste ainsi la très grande confiance en lui qui le caractérise.


Bien entendu, Poséidon n’est pas content et il va le montrer. D’abord en inspirant au taureau une sauvagerie inquiétante, qui va se manifester dans son futur rejeton.


Ensuite en provoquant chez Pasiphaé, l’épouse du roi, une irrépressible attirance pour cet animal hors du commun.
La suite, on la connaît (je la raconte dans le détail dans cet article : c’est la naissance du Minotaure de la mythologie).

Minos sur un dragon, détail d'un monument dédié à Dante Alighieri à Trente (Italie).
Ce Minos-là est inspiré de celui de Dante (voir plus bas). Je trouve qu'il a la posture qu'on peut imaginer du grand roi sûr de lui.

Minos, grand roi aimé des dieux

C’est parce qu’il avait foi en son destin et confiance en ses dieux protecteurs que Minos s’est montre ambitieux et qu’il a réussi à conquérir le trône de Cnossos. C’est la même confiance qui l’a poussé à braver la promesse faite à Poséidon de lui sacrifier le taureau.


En effet, dans les récits, Minos se caractérise par sa très grande confiance en lui et par son courage exemplaire. Il peut se le permettre : il a l’appui des dieux ! De Zeus, bien sûr, mais aussi de Poséidon, un autre poids lourd du panthéon, avant qu’il ne l’irrite avec l’affaire du sacrifice.


Le Minos qui papillonne effrontément de femme en femme est souvent éludé au profit de ce grand roi. À cet égard, il est auréolé d’une réputation très flatteuse. Lorsqu’il faut gouverner et faire face aux ennemis, c’est un homme à la fois juste et intraitable. On le craint et on le respecte pour son intransigeance. Ses décisions sont irrévocables.


Les lois édictées par Minos sont présentées comme remarquables et on les donne en exemple dans bien des pays. Le roi ne les doit pas à sa seule sagesse. Tous les neuf ans, il se rend à la caverne de l’Ida qui se situe sur l’île de Crète. Zeus y serait né. Là, le dieu inspire à son fils Minos les décisions à prendre et les lois à édicter pour gouverner justement.


(Bon, la substitution du taureau de Poséidon avec une autre bête plus commune ne cadre pas vraiment avec la réputation de sagesse et d’implacable sens de la justice qui caractérise le personnage.)


Il arrive aussi que le Minos de la mythologie soit décrit comme bon et doux, mais ce n’est pas ce qui ressort le plus dans ses hauts faits.

La Crète de Minos en guerre contre la Grèce

Il est possible que le mythe de Minos et du Minotaure recouvre une réalité historique : celle d’un conflit ou d’une rivalité entre la civilisation crétoise et celle qui est en train de se développer en Grèce continentale.


Minos est en effet un roi guerrier à la tête d’une puissante armée. Il nettoie d’abord la région des pirates qui infestent la région.


Il a ensuite maille à partir avec la ville d’Athènes et le roi Égée qui la gouverne (et qui est le père de Thésée). Des Athéniens ont en effet tué son fils Androgée alors que celui-ci se trouvait dans la cité. Minos va venger sa mort. Il profite que la cité soit affaiblie par une épidémie de peste et la réduit à merci. C’est alors qu’il impose aux Athéniens le tribut au Minotaure. Tous les neuf ans, sept jeunes Athéniens et sept jeunes Athéniennes seront livrés au monstre né des amours de Pasiphaé et du taureau de Poséidon.


Minos va également s’emparer de la cité de Mégare en séduisant la fille du roi, Scylla. Celle-ci trahit son père pour livrer la ville au fils de Zeus.


Minos impose ses lois et sa paix aux îles égéennes et il répand la civilisation crétoise (minoenne) bien au-delà de son île. Son autorité est reconnue partout et sa suprématie n’est bientôt plus contestée.

De la mort dans une baignoire à la consécration aux Enfers

La mort de Minos n’est pas à la hauteur de sa légende, mais elle est la conséquence de son intransigeance farouche… et de son trop grand intérêt pour les femmes qui ne sont pas à lui !


Tout vient avec l’architecte Dédale. Celui-ci a construit la génisse de cuir grâce à laquelle Pasiphaé a pu s’accoupler avec le taureau de Poséidon. Il a également érigé, sur ordre de Minos, le labyrinthe dans lequel le Minotaure a été enfermé.


Le problème, c’est que Thésée a réussi à en sortir. Furieux, Minos enferme l’architecte à l’intérieur. Dédale réussit à s’en échapper et trouve refuge chez le roi Cocalos, en Sicile.


Bien sûr, Minos ne saurait permettre qu’on le quitte ainsi. Il le poursuit donc avec toute une armée. Il rencontre Cocalos — mais aucune trace de Dédale.

Peinture de Rubens : Dédale et le Minotaure
Une peinture de Rubens que je trouve singulière : on y voit Dédale et un drôle de Minotaure, visiblement au corps d'animal et au visage semi-humain ! Musée des Beaux-Arts de La Corogone en Espagne.

Le Minos de la mythologie vaut bien l’ingénieur de génie lorsqu’il s’agit de ruse. Il lance un défi. Qui parviendra à faire passer un fil dans les spirales d’une coquille d’escargot ?


Bien entendu, Dédale ne peut résister à ce défi fait à son intelligence. Alors que tous échoue, il trouve une solution. La rumeur de ce succès parvient aux oreilles de Minos. Quelqu’un a attaché le fil à une fourmi !


Minos devine immédiatement qui est à l’origine d’une solution aussi ingénieuse. Aux abois, Dédale demande à Cocalos et à ses filles de lui venir en aide. On le sait, le sémillant fils de Zeus ne peut pas résister aux attraits de la gent féminine. Lorsque Cocalos lui propose de partager un bain avec ses trois filles, Minos accepte volontiers. Mais la baignoire est une invention de Dédale… Minos y meurt ébouillanté.


Cette mort peu glorieuse n’empêche pas Hadès de choisir Minos comme l’un de ses trois juges des Enfers. Le dieu souterrain rend ainsi justice à la réputation de sagesse et d’intransigeance du roi qui avait gouverné sur la plus grande puissance de son temps.


Minos est resté juge pour les morts dans La Divine Comédie de Dante, écrite au XIVe siècle, mais cette fois dans une perspective chrétienne. Il ne parle pas, mais il est affublé d’une queue de démon !

Là se tient Minos horrible et grinçant.
Il examine les fautes à l’entrée :
il juge et il expédie par les tours de sa queue.

Je dis que quand l’âme mal née
vient devant lui, toute elle se confesse,
et lui, qui connaît des péchés,

voit quel lieu de l’enfer est pour elle.
Il se ceint de sa queue autant de fois
que de degrés il veut qu’elle descende.

(L’Enfer, Chant V, 4-12)

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Voici Minos dans une illustration de Gustave Doré réalisée pour une édition de La Divine Comédie ! On remarque la fameuse queue de démon qui s'enroule autour de son corps pour désigner le cercle des Enfers où vont être envoyés les morts coupables de péchés.

Minos dans mes écrits littéraires

Je concède ne pas être particulièrement amoureuse de ce personnage de Minos, un peu trop sûr de lui, un peu trop coureur, un peu trop opportuniste et manipulateur. Il est toutefois revenu plusieurs fois sous ma plume.

Chaque mois, j’écris une nouvelle à l’intention de mes mécènes (niveau Cassandre). Ce sont eux qui choisissent le héros ou l’héroïne du récit. Or, ces derniers mois, on m’a proposé de traiter le Minotaure, Hadès et Ariane. Il était évident que le Minos de la mythologie pointerait le bout de son nez dans ces divers récits !

Je lui ai notamment consacré un certain nombre de lignes dans ma nouvelle Le Cœur du monstre, dont le personnage principal est le Minotaure. En voici un extrait qui vous montre comment j’ai réinterprété le mythe :

Qu’a pensé le roi Minos lorsqu’il a passé le seuil de la pièce et a posé les yeux sur moi ?


Il rentrait tout juste d’une campagne maritime contre les pirates qui infestaient les côtes de l’île. Le roi s’était lui-même battu ; il avait les vêtements couverts d’écume ensanglantée. Enfin, il retournait dans la sécurité de son palais et voilà qu’il retrouvait un monstre difforme près du lit de sa femme et le cadavre de celle-ci déjà enveloppé dans ses voiles mortuaires.


J’aurais pu l’appeler père, comme toi, comme Androgée et comme Phèdre. Mais il n’en était pas question pour le roi. Plutôt que se flétrir, il préférait flétrir le nom de sa reine. Morte, elle ne pouvait pas nier l’abominable copulation avec le taureau blanc. J’en étais le fruit. Quelle autre origine à cette monstruosité ? Bien sûr, il avait offensé le dieu Poséidon en refusant de lui sacrifier le magnifique animal issu des eaux. Mais le dieu, non, n’avait certainement pas frappé directement dans le sein de la reine en maudissant un fils né du roi. Non, non ! Il avait inspiré à Pasiphaé une passion irrépressible pour la bête, à laquelle elle avait succombé.


Une histoire plus convenable pour lui, qui ne souillait pas sa semence et sa descendance. Androgée resterait le seul fils, et moi un intrus et un paria.


Cela, il le verbalisa immédiatement, aussitôt qu’il me vit. En souverain habile et en homme impitoyable, Minos eut ces mots :


« Poséidon m’a puni en corrompant la reine. Accordons-lui la paix en éloignant cette chose d’elle. Qu’on l’emmène aux étables et faites-le nourrir par une vache ! Il n’y a pas de place ici pour ce veau. »

Voici donc Minos dans la mythologie grecque, un grand roi de Crète, marqué par le symbole du taureau et juge dans l’Hadès aussi bien que dans l’Enfer chrétien. J’espère que ce petit topo vous a plu !


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Sources :

Comte, Fernand, Larousse des mythologies du monde, Larousse, 2004

Dante, La Comédie Humaine, Desclée de Brouwer, 2021

Crédits image d’en-tête : bigfoot

Minotaure, qui es-tu ?

Le Minotaure de la mythologie grecque est un monstre. Mais un monstre unique dans son genre. Le seul représentant de son espèce : tête de taureau, corps d’homme. Son histoire est sacrilège, et transgressive même pour notre époque.


Je vous invite à la découvrir dans le détail et à vous poser aussi cette question : peut-on imaginer un Minotaure qui ne soit pas monstrueux ?


Bonne lecture !

Minos et l’affront à Poséidon

Minos est le fils de Zeus et d’Europe, qu’il a fécondée en empruntant la forme d’un taureau. Le taureau est déjà là, aux origines.

Il est élevé par Astérion, roi de Crète. Il a pour frères Sarpédon et Rhadamante.


Lorsqu’Astérion meurt, Minos réclame la royauté. Pour évincer ses frères, il lui faut un appui fort. Pourquoi pas celui des dieux ? Il tente le sort en en appelant à Poséidon. Que celui-ci fasse émerger de la mer un taureau, s’il soutient ses prétentions à régner ! Minos promet de lui sacrifier ensuite l’animal.


Le phénomène se produit aussitôt. Poséidon est bel et bien son allié dans la course à la royauté ! Toute opposition à ses prétentions devient impossible et Minos devient roi de Crète.


C’est à ce moment-là que, selon le mythe, le taureau devient l’emblème de la royauté crétoise.


Seulement, voilà : le taureau offert par Poséidon est magnifique et Minos n’a plus vraiment envie de le sacrifier. Il le remplace secrètement par un autre animal plus commun. Bien sûr, Poséidon remarque l’entourloupe. Il est furieux. Sa vengeance sera terrible.

Cnossos - Fresque au taureau
Palais de Cnossos, Crète - Fresque au taureau

Vengeance de Poséidon et mariage impie

Pour se venger de Minos, le dieu des Océans s’en prend à lui de manière indirecte. La malédiction viendra par sa femme, Pasiphaé. Poséidon lui inspire une passion charnelle dévorante pour le taureau. Les désirs de la reine sont si violents qu’il lui faut absolument les assouvir. Comment ? L’animal est une bête terriblement sauvage, elle risque la mort à se présenter à lui.


Elle demande l’aide de l’architecte de Minos, Dédale. Celui-ci fabrique une génisse faite de bois et de cuir. Pasiphaé y prend place. Le simulacre est si réussi que la taureau n’y voit que du feu. L’accouplement a lieu.


Toute relation charnelle entre homme et bête était jugée monstrueuse déjà chez les Grecs. Elle rejoignait la grande famille de l’anosios gamos (mariage impie) dans laquelle on classait aussi l’inceste et la relation sexuelle interdite avec un dieu.


De ces amours sacrilèges-ci doit fatalement naître un monstre. Ce monstre, le voici. C’est le Minotaure de la mythologie, c’est-à-dire le Taureau de Minos.

Le labyrinthe et le tribut au Minotaure

Minos est épouvanté par le monstre qui est né à sa femme. Que peut-il en faire sans aggraver la colère de Poséidon ? Il décide de l’enfermer et demande à Dédale, toujours lui, de construire un immense palais labyrinthique pour le monstre. L’édifice est constitué d’une foule de pièces et de couloirs qui sont imbriqués les unes dans les autres. Personne ne peut y retrouver son chemin.


Pour faire bonne figure, Minos décide aussi d’un sacrifice au monstre. Dans les mythes, ce roi est considéré comme un politique de premier ordre, et il le prouve ici.


Car son fils Androgée a été assassiné par les Athéniens. Minos les soumet et leur impose un tribut. Tous les neuf ans, sept jeunes hommes et sept jeunes filles. Ils seront donnés en pâture au monstre.

La mort du Minotaure de la mythologie : Thésée

C’est sans compter Thésée, le fils du roi d’Athènes, Égée. Il se désigne lui-même comme l’une des victimes avec l’intention arrêtée de faire cesser le massacre. En passant par Cnossos, il séduit Ariane, la fille de Minos. Celle-ci lui donne une pelote de fil (le fil d’Ariane) grâce à laquelle le héros est certain de retrouver la sortie du labyrinthe après sa victoire sur le monstre.


Tout se passe comme prévu. Thésée vainc, le Minotaure meurt, les tributs cessent. Tout le monde est content (sauf Ariane, qui va finit abandonnée par le héros grec sur le chemin du retour — mais le destin d’Ariane est une autre histoire, à lire ici !).

Un Minotaure plus humain ? Astérios

Il existe un décor sur céramique qui représente Pasiphaé enlaçant tendrement un Minotaure enfant sur ses genoux. C’est une tasse de vin étrusque du début du IVe siècle avant J.-C.

 

Tasse étrusque montrant Pasiphaé et le Minotaure enfant.
Tasse étrusque montrant Pasiphaé et le Minotaure enfant. IVème siècle avant J.-C.

C’est une image touchante d’un Minotaure moins diabolisé. Moins monstrueux. On la rencontre rarement, même dans la littérature contemporaine, mais c’est celle que j’avais envie d’adopter lorsque j’ai eu l’occasion d’écrire une nouvelle sur ce personnage de la mythologie grecque.


En effet, dans le cadre de mon Patreon, je propose à mes mécènes de choisir un personnage de leur choix dans la mythologie ou l’antiquité grecque ou romaine. J’en fais le héros d’une nouvelle. Le premier personnage qui a été choisi au lancement a été le Minotaure !


Aussitôt, mon imagination s’est mise en branle. Très intuitivement, j’ai plongé dans la tête du minotaure. Astérios, c’est ainsi qu’il s’appelle dans certaines histoires. Un rappel au père de Minos, qui se nommait Astérion.


En plongeant dans la tête même d’un monstre, on ne peut que l’humaniser. Mon Minotaure est devenu un personnage sensible et acculé à sa posture de monstre. Au fil du récit, j’ai déployé les autres personnages de cette tragédie, Pasiphaé, Minos, Ariane et Thésée, en réinterprétant leur mythe originel.


J’ai aussi eu le grand plaisir de développer le personnage méconnu d’Androgée, le fils de Minos, le frère du Minotaure de la mythologie. Il est la source du conflit entre le roi de Crète et Athènes, et donc le prétexte au tribut athénien exigé par Minos et envoyé au Minotaure. Pour moi, il est devenu l’occasion de narrer une relation fraternelle ambiguë et puissante entre l’homme et le monstre.


Cette nouvelle sera intégrée à une anthologie papier à la fin de l’année 2023.

« Avant moi…


Avant moi, tu étais déjà là, ma sœur. Les premiers jours, les premières heures, tu les as vécus, quand pour moi ils ne sont qu’un passé évanoui.


Tu m’as dit avoir assisté à ces premiers instants durant lesquels j’ai aspiré l’air de ce monde. Est-ce vrai ? Peut-être as-tu simplement voulu adoucir l’amertume et l’âcreté de ce que j’ingurgitai alors. Des brassées d’air empuanti par la haine et la violence.


Mais peut-être est-ce vrai, après tout. Peut-être bien que tu étais vraiment cachée sous ce fauteuil en osier de notre mère, la reine, dans ses appartements. Peut-être que tu as écouté ses gémissements de douleur en même temps que celui du vent et des vagues toutes proches. Tu m’as dit que les baies donnaient sur la mer et le port de Cnossos.


Qu’en saurais-je ? Je ne me souviens presque que des murs de ma prison.


Ah ! j’ai envie de t’imaginer là, dans cet espace que tu m’as souvent décrit. Toute petite, petite chose que je pourrais porter dans le creux de ma main. Tu avais juste trois ans. Tu n’as jamais parlé de ta peur à voir notre mère mettre bas ainsi, accroupie sur une peau de chèvre à même le sol, les genoux relevés et les cuisses écartées. Ma grande sœur, que je t’aime, d’avoir rendu cette description de ma naissance merveilleuse, et non horrifique.


On dit que cela a duré des heures et que notre mère a horriblement souffert. Cela, je l’ai su des esclaves et des gardes, pas de toi, bien sûr. Ah ! Et d’Androgée. Androgée, notre frère. Je veux dire le mien aussi, en dépit de sa haine douloureuse. Il m’a assez signifié que nous n’avions rien en commun, pas même notre mère, lorsqu’il m’acculait dans les couloirs pour me donner des coups de pied dans le ventre. Pourtant, hormis toi, il a été le seul à me reconnaître une existence, même si pour cela il employait la violence.


J’étais si petit, alors. Je commençais à peine à marcher sans trembler sous le poids de ma tête monstrueuse. Les choses ont changé quand j’ai affermi mon pas et relevé les cornes. »

Statue du Minotaure de Franck Perez
Statue du Minotaure de Franck Perez

Le Minotaure de la mythologie grecque est un être fascinant qui interpelle un peu de nous. Peut-être est-ce notre part sauvage, qui réclame parfois de s’exprimer plus brutalement dans les situations qui nous frustrent et nous oppressent ? Il sera très certainement réinterprété pendant longtemps encore pour tout ce qu’il dit de nous.


Vous aimez la façon dont je vous fais voyager en Grèce mythologique ? Laissez-vous immerger plus intensément avec Le Dit de l’oracle, une nouvelle sur la Pythie de Delphes disponible gratuitement ici. Bonne lecture !

Crédits image d’en-tête : bigfoot

Sources : Comte, Fernand, Larousse des mythologies du monde, 2004

Sacrés centaures !

Le centaure dans la mythologie grecque : un individu mal dégrossi, violent et tapageur, bref, infréquentable ! Et, pourtant, quelle allure il a avec son buste d’homme et ses jambes de cheval. Faisons connaissance avec lui !

D’où vient le centaure de la mythologie ?

Quelle origine au centaure ?

Tous les centaures, ou presque, sont nés d’une seule étreinte. Celle d’Ixion avec une nuée.

Qui est Ixion ? On le dit fils d’Arès, ce qui n’augure déjà rien de bon quant à sa délicatesse ! D’ailleurs, il se distingue très vite en tuant sa femme aussitôt épousée. Personne, parmi les dieux, ne lui pardonne ce crime, sauf un : Zeus. Le dieu des dieux prend pitié de lui. Mais, prudent (ou joueur ?), il décide de tester sa loyauté.


Pour cela, il lui envoie une nuée à laquelle il a donné l’apparence de sa propre femme, Héra. Histoire de voir si Ixion aura l’outrecuidance d’essayer de séduire l’épouse de son bienfaiteur.


Pas sûr qu’Ixion ait même hésité un instant avant de sauter sur celle qu’il prend pour la magnifique Héra.


De ces amours bizarres entre la nuée et le violent (et peu futé) Ixion vont naître les fameux centaures.

Musée du Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines

Pourquoi le centaure est-il un monstre ?

Pour les Grecs anciens, les centaures font partie des monstres. Il faut dire que, dans l’antiquité grecque, on a une obsession pour une certaine forme de « normalité » qui se tiendrait au centre de toutes choses, donc à l’opposé des extrêmes. Or, le centaure s’écarte résolument de ce standard.

Un corps monstrueux

D’abord, physiquement. Il est moitié homme (le buste, les bras, le visage) et moitié cheval (tout le bas du corps, du poitrail jusqu’aux sabots). C’est aussi monstrueux que Méduse la gorgone ou le Minotaure.

Un tempérament porté à la démesure

Ensuite, par son tempérament. Les Grecs apprécient la tempérance et réprouvent la démesure (qu’ils appellent hybris).


Or, que sont les centaures ? Des brutes agressives qui aiment s’enivrer. Ils adorent le vin mais, comme ils n’en produisent pas et n’en boivent donc pas souvent, ils sont très vite saouls.


Ils se disputent fréquemment et souvent pour des peccadilles. D’ailleurs, ils aiment se battre. Ce sont des créatures violentes qui, surtout, ne réfrènent jamais leurs pulsions destructrices (y compris sexuelles). Ils s’emportent pour des bêtises et leurs fureurs sont sans mesure.


En plus, le centaure de la mythologie est stupide. Pour des Grecs qui cultivent l’équilibre entre corps et esprit, c’est une tare irrécupérable.

Etienne I Parrocel - Deux centaure jouant l'un de la double trompe, l'autre de la lyre Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, Paris
Etienne Parrocel - Deux centaure jouant l'un de la double trompe, l'autre de la lyre - Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, Paris

Un mode de vie transgressif

Enfin, le centaure ne vit pas comme le Grec l’entend. Il ne vit pas en cité. Il n’est pas civilisé.


Les centaures vivent en dehors des sentiers battus. Ils mangent de la chair vivante, jamais de viande cuite (on n’est pas civilisé quand on n’utilise pas le feu !). Ils chassent comme des « primitifs », avec des pierres et des branches, et se battent de même, sans discipline, à coup de massues. Tout juste leur accorde-t-on à l’occasion l’usage de l’arc.


Ils ne respectent rien de ce qui fait autorité chez les hommes. Notamment la hiérarchie et les interdits. Ils sont particulièrement violents envers les femmes, qu’ils enlèvent et violent dans de nombreux récits.

Quelques « hauts faits » des centaures ?

Les centaures sont presque toujours des antagonistes qui sèment la pagaille là où ils passent.

  • Invités aux noces de Pirithoos, chef des Lapithes, ils s’enivrent pendant le festin. L’un d’eux, Eurytos, s’en prend alors à la mariée. Il s’ensuit une bagarre générale qui vire au massacre. Les Lapithes finissent par vaincre les centaures.
  • Eurytion essaie d’enlever la fiancée d’Héraclès, Mnésimaché, tandis que Nessos tente de violer Déjanire, l’épouse du même héros.
  • Hylaos et Rhoecos s’en prennent à l’héroïne chasseresse Atalante, qui parvient à les tuer de ses flèches.

Quel est le centaure le plus connu de la mythologie grecque ?

De manière paradoxale, les centaures les plus connus sont très différents de l’archétype que je viens de vous décrire. Ils n’ont pas non plus la même origine. Chiron et Pholos sont des individus bienveillants envers les humains et dotés d’une grande sagesse.

Chiron

Chiron est un fils du Titan Chronos (le père de Zeus et d’autres Olympiens). Sa mère est Philyra. C’est l’une des trois mille Océanides, filles des Titans Océan et Téthys.


Si Chiron est un centaure, c’est parce que Chronos s’est métamorphosé en cheval pour s’unir à Philyra.


Chiron est un sage très instruit. Il est versé dans de nombreux arts : la guerre, la médecine, la musique. Il connaît bien les ressources qu’offre la nature (drogues, onguents) et est très à l’aise dans la forêt et la montagne. C’est un grand chasseur.


Pour toutes ces raisons, il est le précepteur de plusieurs héros : Achille, Jason, Atalante. Il instruit même les dieux Apollon et Asclépios.


Chiron se démarque des autres centaures par sa bienveillance. Ainsi, il sauve la vie de Pélée lorsque celui-ci est livré aux centaures par le roi Acaste jaloux. Chiron lui rend son arme pour qu’il puisse se défendre.


Quoique immortel, Chiron trouve la mort après avoir été blessé accidentellement par Héraclès (j’y reviens plus bas). Aucun soin ne parvient à le guérir. Chiron réclame alors la mort et échange son immortalité avec Prométhée pour trouver la délivrance.

peinture de Louis-Jean-François Lagrenée montrant le centaure Chiron instruisant Achille
Peinture de Louis-Jean-François Lagrenée montrant le centaure Chiron instruisant Achille.

Pholos

Pholos est un autre centaure de la mythologie grecque.


C’est le fils de Silène, un satyre qui a plusieurs accointances avec les centaures. En effet, il a été le précepteur de Dionysos, le dieu de la démesure, et il personnifie lui-même l’ivresse.


Pholos est né des amours de Silène avec une nymphe.


On connaît bien ce centaure grâce à un épisode du mythe d’Héraclès. En effet, Pholos accueille le héros dans la grotte des centaures alors que ces derniers sont absents. Il lui sert courtoisement de la viande cuite, alors que lui-même se contente de viandes crues. Mais Héraclès (moins bien élevé que son hôte…) réclame du vin. Pholos hésite : il a bien une jarre, mais celle-ci appartient à tous les centaures et on sait la passion qu’ont ces créatures pour ce breuvage.


Pholos finit par céder aux désirs de son invités et par ouvrir la jarre. Aussitôt, le parfum du vin alerte tous les centaures. Ils ne sauraient y résister : ils accourent tous. Furieux et excités, ils attaquent le héros.

Héraclès parvient à en tuer deux (Agrios et Anchios) et toute la bande s’enfuit. Le héros n’en reste pas là et les poursuit. Ces derniers trouvent refuge auprès du sage Chiron. Dans la mêlée qui s’ensuit, Héraclès blesse alors le centaure Élatos et, surtout, il assène le coup qui sera fatal à Chiron.

Le centaure dans la littérature : quelques exemples

Le Centaure de Maurice de Guérin

Ce court poème en prose offre une image romantique du centaure. À mes yeux, c’est le plus bel hommage que la littérature en ait faite à ce jour.

On est loin du centaure de la mythologie, brutal et mal dégrossi. Maurice de Guérin retrace la vie d’un centaure depuis sa naissance à sa vieillesse avec beaucoup de lyrisme. Ici, c’est une créature qui vit en osmose avec la nature, dans une atmosphère cyclique qui montre à la fois la douceur et l’amertume des jours qui s’enfuient.

En voici un extrait choisi.

« Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l’éducation cachée qui m’a si fortement nourri, et d’avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu’elle me venait sortant du sein des dieux ! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s’empara de moi avec violence, m’enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j’éprouvai que mon être, jusqe là si ferme et si simple, s’ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s’il eût dû se disperser dans les vents.

« Ô Mélampe ! qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous ? Il y a longtemps que je n’exerce plus rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l’âge m’a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu’à déraciner les plantes tenaces ; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m’ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d’une mémoire altérée, se traînent comme les flots d’une libation avare en tombant d’une urne endommagée. »

Mes centaures dans Atalante

Créature fantastique ignoble des mythes ou romantique du XIXe siècle, le centaure ne manque pas de captiver, aussi, par sa capacité à bousculer l’ordre établi. Il est comme un émissaire du chaos, un contrepoint à la civilisation (qui peut être aussi bien protectrice qu’aliénante). Il est aussi impossible à brimer que n’importe quel désordre naturel.

J’avoue une fascination pour cet être insaisissable et irrécupérable pour la cité des hommes. Je lui ai donc donné une place importante dans mon roman Atalante, une réinterprétation du mythe de l’héroïne chasseresse, qui croise les centaures Hylaios et Rhoikos.

Voici deux extraits qui vous donneront un aperçu de mon interprétation du centaure de la mythologie.

Une troupe de centaures jaillit soudain de la forêt. Ils allaient au grand galop le long du sentier, en méprisant les pentes escarpées qui le bordaient et leur chant du vide. Pendant un court instant, Atalante en resta bouche bée d’admiration. Leur agilité était stupéfiante. Ils donnaient une impression de complétude avec ce qui les entourait : courant de conserve, se frôlant de la croupe et du flanc sans jamais se heurter, sautant les obstacles avec aisance, et ce dos toujours droit, ce corps qui faisait la liaison entre la terre et le ciel !

Et aussi :

Elle [Atalante] s’attendait à tout un argumentaire fallacieux de la part du centaure, mais cet être qu’elle avait jugé bas du front lui répondit avec gaieté :

« Mais bien sûr, belle Atalante ! Chacun se trouve à sa place dans ce monde. Nous les centaures, vous les humains. Et, parmi vous, les hommes et les femmes. Que serions-nous si nous laissions s’estomper les frontières entre les essences ? Qui aurait encore peur de nous, qui nous laisserait vivre nos existences libres, sans nous domestiquer en nous imposant toutes sortes de bornes et de laisses ? Et il en est de même des humains. Crois-tu qu’on parlerait encore d’hommes si toutes les femmes t’imitaient ? Sur qui les mâles exerceraient-ils leur emprise et leur appétit de domination ? Les princes, les puissants pourraient asservir les humbles et les faibles, comme ils l’ont toujours fait, certes, sans distinction de sexe. Mais où ces humbles, où ces faibles trouveraient-ils la consolation de ne pas être puissants s’il n’existait pas sous eux un genre plus méprisé qu’ils peuvent dominer en se sentant légitimes ? L’homme fort bat l’homme faible et bat la femme, chasseresse. Et l’homme faible bat la femme. Quant à la femme, elle peut battre son chien et ses enfants si cela lui permet de soulager sa misère, ou encore battre les autres femmes, surtout celles qui refusent de s’assujettir, comme toi.

« Quant au centaure, il se rit de tout cela et prend ce qu’il désire là où il se trouve : le sang des hommes et la sève des femmes ! »

Découvrez mon roman Atalante ici. 😉

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Je souhaite que cet article sur le centaure dans la mythologie vous ait plu et je vous dis à bientôt pour de nouvelles incursions en Grèce antique. Abonnez-vous à ma newsletter : je fais voyager mes abonnés dans la mythologie et l’antiquité avec une escale chaque dimanche !

Sources : de GUÉRIN, Maurice, Le Centaure suivi de La Bacchante, Berg International, 2015, Paris

Crédits image d’en-tête : Stefano Ferrario

Gare aux charmes d’Aphrodite…

Un peu comme je l’ai fait la semaine dernière avec Artémis, interrogeons aujourd’hui Aphrodite, la déesse de l’amour.
D’où vient-elle ? Quelle sorte d’amour incarne-t-elle ? L’amour dispensé par Aphrodite est-il une récompense ou une punition ?
De plus, cet amour que les Grecs anciens incarnaient en la déesse est-il totalement libre ? Pour les hommes, peut-être. Mais pour les femmes grecques de l’époque ?
Allons inspecter la déesse… toute nue !

Qui est Aphrodite ?

La naissance d’Aphrodite est déjà toute une histoire. On ne peut pas expliquer simplement qui sont les parents d’Aphrodite, car il y a deux mythes autour de cette déesse.

  •  Pour Homère, c’est la fille de Zeus et de Dionè (une déesse fille d’Ouranos et de Gaia).
  • Pour Hésiode (dans sa Théogonie), elle est née de l’écume de la mer, fécondée par le sperme d’Ouranos après que Cronos ait tranché les organes sexuels de celui-ci (une sombre histoire de rivalité entre le père et le fils) et les ait jetés à la mer. C’est la « femme née des vagues » et l’une des premières déesses de tout le panthéon. C’est elle qu’on voit dans le célèbre tableau de Boticelli, Vénus sortie des eaux.

Dans cette deuxième version, Aphrodite a aussitôt été transportée par les Zéphyrs à Cythère, puis à Chypre, ses deux îles de prédilection. Elle y a été vêtue, couverte de bijoux et de parfums, puis conduite chez les dieux.
Dans son Banquet, Platon disserte sur cette double origine de la déesse pour développer une réflexion philosophique. Il y a deux Aphrodite :

  • la fille d’Ouranos, dite aussi Uranie, qui représente l’amour pur et noble ;
  • la fille de Dionè, dite aussi Pandémos, qui incarne l’amour vulgaire.

« Comment nier qu’il y ait deux Aphrodites ? L’une, qui est sans doute la plus ancienne et qui n’a pas de mère, c’est la fille d’Ouranos, celle que naturellement nous appelons la « Céleste ». L’autre, la plus jeune, qui est la fille de Zeus et de Dionè, c’est celle que nous appelons la « Vulgaire ». »

Aphrodite : un mari et des amants

Héphaïstos et Arès, l’époux et l’amant adultère…

Très naturellement, Aphrodite, la déesse de l’amour, collectionne les cœurs et enchaîne les relations (avec les hommes).


Son mari, d’abord. C’est Héphaïstos, le dieu boiteux. Une ironie. Il ne lui plaît pas trop, il n’est pas beau. Or, ce qui est avéré chez les Grecs anciens, c’est que la beauté est méliorative. Voilà donc Aphrodite partie se consoler avec le dieu le plus diablement viril du panthéon : Arès, le dieu de la guerre. Pas de chance, l’infidélité est découverte par le dieu Hélios qui avertit l’époux trahi. Celui-ci tend un piège aux amants. Aphrodite et Arès se retrouve prisonniers d’un filet aux mailles invisibles (personne ne peut rivaliser avec Héphaïstos en artisanat !). Tous les dieux de l’Olympe sont conviés par l’époux à constater son infortune. Humiliée, la déesse s’enfuit alors à Chypre.


De ses amours avec Arès, deux paires d’enfants naissent, dont certains auront une belle postérité :

  •  Éros (l’amour) et Antéros (l’amour en retour) ;
  • Deimos (la terreur) et Phobos (la crainte), qui resteront plutôt dans le sillage de leur père avec Eris, la Discorde.
Aphrodite détachant sa sandale, statue du Louvre
Aphrodite détachant sa sandale Photo RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski Musée du Louvre

… et une flopée d’amants et de favoris

Qui sont, parmi les mortels et les autres dieux, les « bienheureux » qui reçurent l’amour de la plus belle des déesses ?

  •  Adonis, Hermès, Phaéton.
  • Le berger Anchise, qu’elle rencontre sur le Mont Ida et dont elle a Énée selon Homère (Iliade).
  • Dionysos ou Zeus (son père !), dont elle a Priape, un fils au sexe proéminent qu’elle rejette par crainte de la risée des autres dieux. Toujours ce culte du beau. 
  • Le vieux et laid Phaon, qui reçoit d’elle la jeunesse et la beauté.
  • Cinyras, lequel vit à ses dépens dans l’Iliade.

Notons aussi Boutès et Pâris. Ce ne sont pas des amants, mais des « chouchous », des favoris. Tout le monde connaît Pâris : comme il lui avait offert le prix de la plus belle déesse contre Héra et Athéna, Aphrodite lui offrit la plus belle femme du monde : Hélène. Et c’est ainsi que commença la Guerre de Troie (Stasinos de Chypre, Chants cypriens et Iliade).

Là où intervient Aphrodite, la déesse de l’amour

Quel est le pouvoir et d’Aphrodite ? L’amour, bien entendu. Mais comment l’exerce-t-elle et comment l’impose-t-elle ? Est-on libre de le refuser ? Pas vraiment…

L’amour et le désir, récompense et punition

L’Aphrodite céleste est celle de la création qui naît de l’amour. Pour moi, c’est cette Aphrodite-là qui est célébrée dans les vers suivants :

« Elle égare même la raison de Zeus (…), lui, le plus grand des dieux (…) ; même cet esprit si sage, elle l’abuse quand elle veut (…). Elle atteignit l’Ida aux mille sources, la montagne, mère des fauves ; derrière elle marchaient en la flattant les loups gris, les lions au poil fauve, les ours et les panthères rapides, insatiables de faons. À leur vue, elle se réjouit de tout son cœur et jeta le désir dans leurs poitrines ; alors, ils allèrent tous à la fois s’accoupler dans l’ombre des vallons. » (Hymne homérique à Aphrodite)

L’Aphrodite vulgaire, elle, est plus… terre-à-terre. Elle provoque les sourires. Elle crée le charme. Elle attise la volonté de séduire. Parfois, elle crée la tromperie si cela permet d’atteindre l’objet du désir.
Ses armes, ce sont donc l’amour et le désir. Elle les utilise volontiers pour se venger ou pour punir.

  •  Éos, l’Aurore, avait séduit Arès. Jalouse, Aphrodite inspire à sa rivale un amour impossible pour Orion, fils de Poséidon.
  • C’est elle aussi qui provoque la passion irrésistible de Pasiphaé pour le taureau blanc de Minos (cf lien).

L’amour pour les femmes, mais dans le mariage

Si Aphrodite est une épouse infidèle, elle n’incite pas les femmes grecques à l’adultère. Elle est plutôt le chantre du sexe dans le mariage, sous la domination de l’homme. La bonne épouse, c’est la jeune fille (parthenos = lien) qui abandonne ses jouets d’enfants à Artémis pour devenir une femme dans le lit de son mari. À partir de la cérémonie du mariage, le gamos, elle passe sous la coupe d’Aphrodite.


« Les filles vont d’Artémis à Aphrodite », dit le rhéteur Libanios.


D’ailleurs, il existait des temples (mont Éryx, Corinthe) dans lesquels des jeunes filles offraient leur virginité à Aphrodite, la déesse de l’amour, en se prostituant. C’était des hiérodules. Ensuite, elles s’en retournaient à une vie normale d’épouse. L’écrivaine Christa Wolf l’a montré dans son roman sur l’héroïne grecque Cassandre.

tête d'aphrodite

Plus tard, des esclaves furent attachées au temple et exercèrent cette prostitution en professionnelle du sexe. Pas de confusion entre la femme qui pratique le sexe en dehors du mariage et celle qui s’y plie dans le gynécée. Aphrodite ordonnance bien tout ce petit monde.


On voit particulièrement bien la fonction de gardienne du mariage de la déesse dans le mythe d’Atalante. Atalante ne voulait pas se marier. Elle essaya de noyer le poisson en disant qu’elle n’épouserait que celui qui la vaincrait à la course. Aphrodite l’y contraignit en aidant l’un de ses prétendants, Hippomène, à triompher d’elle. C’est le fameux épisode des pommes d’or.

D’autres pouvoirs d’Aphrodite

Aphrodite sait aussi calmer le vent et la mer. À Paphos, elle avait un temple où les marins venaient la consulter avant de prendre le large.

Aphrodite et ses semblables dans l’antiquité

D’autres déesses antiques ont été assimilées à l’Aphrodite grecque, et d’abord la Romaine Vénus.

Vénus

Vénus est une vieille divinité italique. À l’origine, c’était la déesse des champs et des jardins. Plus tard, elle est devenue celle de la beauté féminine. Tout cela se passait avant les débuts de l’influence grecque à Rome. Deux fêtes en son honneur existaient : les Veneralia et les Vinatia Priora, qui avaient lieu en avril.


De grands hommes romains se sont réclamés de Vénus. Le dictateur Sylla (138-78 avant J.-C.) la vénérait sous le nom de Venus Felix (la Bienheureuse). Il s’était donné le nom grec d’Epaphrodite.
César fit construire un monument en l’honneur de Venus Genitrix sur le Forum Iulium.Elle a aussi été la patronne de Pompéi sous le nom de Venus Pompeiana.


Or, la Vénus romaine ressemblait beaucoup à l’Aphrodite grecque. Et ça tombait bien. Dans l’Iliade, Aphrodite, la déesse de l’amour, n’est-elle pas la mère d’Énée, qui est, par tradition, l’ancêtre des premiers rois de Rome ? La boucle était bouclée. Vénus devint la mère d’Énée et la protectrice du peuple romain. Plusieurs familles patriciennes qui se flattaient de descendre d’Énée en profitèrent pour se réclamer aussi de la déesse.

Les divinités orientales

Aphrodite peut aussi être rapprochée de et a été assimilée à plusieurs divinités du Proche-Orient et d’Asie Mineure. Ce sont des déesses lunaires, associées à l’idée de fertilité et de fécondité. Il s’agit de :

  • Atargatis chez les Philistins ;
  • Mylitta chez les Babyloniens ;
  • Ishtar chez les Assyriens ;
  • Astarté chez les Sémites…
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Aphrodite sortant des eaux, statue sur les rives de Paphos. Crédits Yves Hardy

Cet article vous a plu ? Découvrez Aphrodite, la déesse de l’amour, dans l’épisode des pommes d’or, là où elle aide le héros Hippomène à conquérir Atalante la chasseresse ! C’est toute l’histoire de mon petit roman Atalante.
À bientôt pour de nouvelles incursions en mythologie grecque ! 🙂

Crédits image d’en-tête : dimitrisvetsikas1969

Artémis : impitoyable… et transgressive ?

Je vous parle beaucoup d’Atalante sur ce blog… Et si on évoquait un peu la déesse dont elle se réclame ? Chasseresse comme elle, l’Artémis de la mythologie grecque est une déesse ô combien inspirante. Dans notre monde contemporain, elle fait figure d’esprit libre et combatif. Vierge, elle défend sa chasteté et celle des femmes contre les hommes trop entreprenants et violents. On la retrouve beaucoup dans les récits pour la jeunesse et les adolescents.


Penchons-nous sur ce personnage et voyons ce qu’en disent les légendes antiques. Artémis est-elle une déesse rebelle  dans une société grecque très patriarcale ?

Mythe et origines d’Artémis

Artémis est une figure mythologique qui résonne avec notre époque traversée par les questions d’égalité hommes-femmes. En effet, elle est l’égale des hommes, et personne ne le lui conteste (au contraire de sa protégée, Atalante, dont nous parlerons plus bas). D’ailleurs, elle est la sœur jumelle de l’un d’eux : le dieu Apollon.


Tous deux sont les enfants de Zeus et de Léto. Artémis est née la première et elle aide aussitôt à l’accouchement de son frère (les dieux sortent entiers de leurs géniteurs !). Dans tous les mythes, le lien entre les deux divins est très étroit. Je n’ai pas connaissance de récits dans lesquels ils s’opposent, au contraire.


À quoi ressemble-t-elle ? D’après l’Hymne homérique à Apollon Pythique, elle est grande et imposante. Callimaque nous dit qu’elle a un beau visage, hélas sans plus de détails (on s’en doutait !). D’après Euripide, elle a les cheveux blonds (« des boucles d’or »).


Artémis est une chasseresse qui vit dans les montagnes et les forêts. Elle possède un arc et des flèches qui ont été forgés par Héphaïstos et les Cyclopes. Elle a aussi reçu des chiens « plus rapides que le vent » du dieu Pan. Ils peuvent renverser même des lions (Callimaque, Hymne à Artémis) ! D’ailleurs, la déesse chasse aussi bien des chevreuils, des cerfs et des biches que des lions et des panthères (on le voit dans l’Iliade et dans Pausanias).

Artémis, déesse vierge et farouche

Artémis dans la mythologie grecque, c’est aussi la déesse qui ne s’en laisse pas compter par les hommes, surtout ceux qui la désirent. Sophocle la décrit comme « la vierge inviolable et inviolée » (Électre) : la phrase est à prendre littéralement. Parmi ses prédateurs devenus victimes :

  •  le Géant Otos est tué par ruse (cf l’Odyssée) ;
  • Orion est piqué par un scorpion qu’elle lui a envoyé (cf Histoires incroyables de Palaiphatos) ;
  • Actéon la surprend nue dans la source Parthénios et est transformé en cerf (cf Diodore de Sicile) ;
  • Bouphagos est percé de flèches sur le mont Pholoé (Pausanias)…
Vase situé au Musée des Beaux-Arts de Boston et qui montre Artémis s'apprêtant à tuer Actéon transformé en cerf. Elle a l'air... réjoui. ^^'

Artémis défend aussi les femmes qui sont forcées par les hommes. Elle venge les viols des nymphes Opis et Chromion (Pausanias) et met à mort le tyran Tartarus qui usait d’un charmant droit de cuissage sur les jeunes filles de sa cité avant leur mariage (Antoninus Liberalis).

Pourtant, on peut se demander si Artémis défend les jeunes filles en elle-même ou le concept même de chasteté (celui des nymphes, celui des parthenos prêtes au mariage…). Parce qu’elle punit aussi les vierges qui cèdent à l’amour. Callisto, par exemple, qui s’est laissée séduire par Zeus (Hésiode, Fragments). Elle la transforme en ourse. Ou encore Comoetho, l’une de ses prêtresses. Elle la fait immoler avec son amant Melanipos (Je vous en parle dans cet article sur les prêtresses dans la Grèce antique).

Artémis peut être cruelle. Lorsque la reine Niobé insulte l’honneur de sa mère Léto, Artémis la venge. Elle tue les quatorze enfants de Niobé avec son frère. À Apollon les sept fils, à elle les sept filles. Artémis n’est pas une déesse plus compatissante ou plus douce que ses collègues masculins.

Artémis, protectrice des vierges… jusqu’à quel âge ?

Les jeunes filles vierges vénèrent Artémis. Elle est vraiment leur protectrice attitrée (on l’a vu au-dessus). En ce sens, Artémis précède Aphrodite. Il y a d’abord l’enfance innocente, celle des jeux de ballons et d’osselets. Puis vient le mariage et l’apprentissage des plaisirs dispensés par Aphrodite.


Les prêtresses d’Artémis sont donc des jeunes filles. Elles dansent dans son temple et se réunissent dans les bois. Mais elles ne sont pas censées rester dans cet état. Ensuite, c’est le mariage, et Artémis ne s’y oppose pas (ce n’est pas son rôle de sortir les femmes de leur condition normale). Finalement, l’Artémis de la mythologie grecque n’est pas une déesse de la révolte et de la transgression, au contraire. Lorsqu’on regarde les sources, on se rend bien compte qu’elle a sa place dans le panthéon des dieux parce qu’elle est l’une des pièces qui permet au système social grec de fonctionner.


Lorsque les jeunes filles grecques se marient, elle déposent leurs parures virginales, leurs cheveux, leurs jouets et leurs poupées en offrande à Artémis. Le temps de l’enfance est terminé. Elles sont devenues des femmes et elles vénéreront prioritairement d’autres déesses, comme Héra, Aphrodite et Déméter.


Toutefois, Artémis revient périodiquement dans la vie des femmes adultes. Elle protège en effet les femmes en couches et les bébés (Callimaque, Hymne à Artémis).

peinture montrant Artémis et Apollon tuant les enfants de Niobé.
Peinture de Jean-François de Troy (1708) montrant Artémis et Apollon qui tuent les enfants de Niobé pour venger l'affront fait à leur mère Léto. Musée Fabre, Montpellier.

D’Artémis grecque à Diane romaine

Chez les Étrusques et les Romains, nous avons Diane. C’est une chasseresse. Aux ides d’août, les Romains lui consacrent une grande fête lors de laquelle on récompense les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages (Stace, Les Silves).


Diane est une déesse farouche et intransigeante, comme Artémis. Ovide nous explique dans Les Fastes que les prêtres de son temple à Aricie doivent tuer leur prédécesseur pour accéder au poste.


D’autres de ses sanctuaires sont interdits aux hommes. Celui du vicus Patricius, à Rome, par exemple. D’après la légende, l’interdiction remonterait à une tentative de viol perpétré dans les lieux et qui a mal tourné pour l’agresseur : il se serait fait déchiqueté par les chiens de Diane.


Le temple le plus important est situé sur l’Aventin. Il a été construit par le roi étrusque Servius Tullius (VIème siècle avant J.C.). On remarque que ce sont surtout des femmes et des esclaves qui s’y réunissent lors des fêtes. Diane serait-elle une déesse plus sensible au sort des minorités sociales qu’Artémis ?


Et puis vient l’empereur Auguste, qui assimile complètement Diane à la déesse grecque Artémis. Auguste se réclame de la protection du dieu grec Apollon. Il se saisit du personnage de Diane et en fait la Diana Victrix, Diane victorieuse, sœur d’Apollon. Un chant d’Horace la célèbre lors d’une très grande fête religieuse : pour la première fois peut-être, Diane devient la Lune auprès de son frère, Apollon, le Soleil (qui représente en fait Auguste…).


Habile tour de passe-passe, finalement, qui ressemble beaucoup à un joli coup de com’ !

Artémis dans la mythologie d’Atalante

Atalante est une héroïne grecque qui cherche avant tout à conserver sa virginité. Elle est pleinement associée à la déesse Artémis, dont elle est la protégée. Tout comme elle, elle chasse. C’est une athlète qui participe aux exploits des hommes.


Mais jusqu’à quand ? Artémis approuverait-elle le célibat définitif de l’héroïne ? Nous avons vu plus haut que ce n’est pas son rôle. Viens un temps où elle passe la main à Aphrodite, la déesse de l’amour… dans le mariage. C’est ce qui se produit dans le mythe d’Atalante et des prétendants, avec les trois pommes d’or.


Toutefois, les mythes grecs sont aussi là pour nous inspirer. Dans l’antiquité, ils avaient leurs propres codes : nous ne pouvons pas le nier, ni l’ignorer. Mais notre époque peut les réinterpréter comme supports pour d’autres réflexions adaptées à la société d’aujourd’hui, comme le font nombre d’auteurs, d’illustrateurs et d’artistes actuels.


J’ai moi aussi pris plaisir à réinterpréter le mythe d’Atalante dans un petit roman que vous invite à découvrir. 🙂

statue d'artémis au louvre
La Diane de Versailles du Louvre

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À bientôt !

Crédits image en-tête :  Moonchild73

Ariane, l’héroïne utilisée et délaissée

Nous avions parlé de Pasiphaé dans la mythologie grecque il y a quelque temps et je vous avais promis de raconter les aventures de ses deux filles : Phèdre et Ariane.

Leur nom ne vous est sûrement pas inconnu. Il évoque des amours impossibles ou trahies, des larmes et des promesses de vengeance. Bref, le lot des femmes dans la mythologie grecque.

Aujourd’hui, nous allons parler de l’héroïne de la mythologie Ariane !

Ariane, guide du héros grec Thésée

Ariane est la fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé.

Sa famille a un passé tragique : elle est tenue par une obligation envers le Minotaure, une créature à tête de taureau et corps d’homme qui est sorti des entrailles de sa mère (pour plus de détails, lisez mon article sur Pasiphaé !).

Ce monstre a été enfermé dans un palais labyrinthique et, tous les neuf ans, il faut lui livrer sept jeunes filles et sept jeunes hommes en pâture.

Or, Minos prend ces victimes chez les Athéniens, qu’il a vaincus par les armes quelque temps auparavant. Il leur demande un tribut en chair fraîche tous les neuf ans pour apaiser le Minotaure. Un héros finit par se dresser pour déclarer cela inadmissible : c’est Thésée. Le jeune homme demande à faire partie des victimes et prend la tête de l’expédition au départ de la Crète.

Lorsqu’il arrive sur l’île, la romance commence entre Ariane et le héros. Devenue très amoureuse, la jeune femme donne à Thésée une pelote de fil qui va l’aider à sortir du labyrinthe (le fameux fil d’Ariane, que l’on retrouve même en langage digital !). Toutefois, en échange, elle lui fait promettre de l’épouser lorsqu’il aura tué le Minotaure.

Évidemment, le héros vainc le monstre… Quant au mariage, c’est une autre affaire !

ariane mythologie grecque
Ariane à Naxos, peinture d'Evelyn De Morgan (1877)

Ariane, en transit d’un homme à un dieu

Thésée n’a visiblement pas envie de cet hymen. Il profite du sommeil d’Ariane pour la déposer subrepticement à Naxos. Et voilà.

Ce destin est assez proche de celui de Médée, même si Jason aura un peu plus de constance que Thésée… et Médée beaucoup plus de pugnacité qu’Ariane (on reparlera de Médée, car il s’agit de l’une de mes héroïnes grecques préférées).

Bref, à Naxos, Ariane rencontre le dieu Dionysos.
Elle aurait pu tomber plus mal : le dieu de la végétation, du vin et de l’extase est un fou simple et heureux, qui s’occupe des exclus et des marginaux (c’est l’antithèse d’Apollon et de la plupart des héros grecs comme Thésée). Il épouse Ariane et lui offre un diadème d’or forgé par Héphaïstos.

L’issue d’Ariane est donc plus heureuse que celle de sa sœur Phèdre, en tout cas si on se garde d’évoquer le consentement d’Ariane à toute cette affaire d’échange (dont les textes antiques ne parlent guère). Il semblerait que ce soit Dionysos lui-même qui ait demandé (ordonné ?) à Thésée de lui laisser Ariane. Bref, dans son dos, les hommes ont disposé de la jeune femme…

À la décharge du héros, il existe d’autres versions dans lesquelles il est contraint d’abandonner Ariane. Il arrive parfois aussi qu’Ariane succombe, pour diverses raisons (accouchement, désir de possession de Dionysos…). Nous en reparlerons !

Fresque d'une villa romaine de Pompéi (Maison du Poète Tragique). J'ai trouvé beaucoup plus d'œuvres montrant Ariane abandonnée par Thésée qu'Ariane active, aidant Thésée dans sa quête contre le Minotaure. L'Ariane tragique semble avoir davantage inspiré les artistes. 😀

Ariane : de la mythologie grecque à ma plume

J’ai eu le plaisir de conter les aventures d’Ariane dans l’une de mes nouvelles. C’est l’une de mes mécènes qui m’a proposé ce personnage dans le cadre de mon Patreon.

J’ai eu beaucoup de plaisir à réinterpréter complètement la relation d’Ariane avec les différents protagonistes de l’histoire, notamment Thésée, Dionysos… et le Minotaure !

Voici un extrait de cette nouvelle :

Je me dois de te raconter comment Thésée est venu à moi après cette cérémonie funeste. J’en ai honte, Astérios. Mais je veux que tu vois en moi comme à travers l’eau d’une source.


Longtemps, je me suis purifiée au bassin lustral de la déesse aux serpents, dont la statue surplombe les eaux du polythyron plongées dans la pénombre. Ma robe flottait à leur surface tandis que je passai et repassai mes mains mouillées sur mon visage. Dans ces gestes, j’espérais noyer cette impression fatale de désastre imminent. Qu’avait voulu me dire la déesse lors du sacrifice, sinon que tu allais succomber sous les coups du prochain tribut ?


Je préférais les voir mourir, écartelés entre tes mains puissantes, même lui, le beau Thésée, plutôt que te perdre. Mais la déesse ne cherchait-elle pas à me dire que ta libération était proche et qu’elle allait passer par ta mort ?


J’ai fini par pleurer, affalée sur la dernière marche qui plongeait dans le bassin. J’étais seule, alors j’ai tout laissé échapper. Que pouvais-je faire ?


« Princesse. »


J’ai sursauté. Une ombre se tenait derrière moi, sur les plus hauts degrés, à la coudée de l’escalier.


Je me suis levée et j’ai porté la main à mes yeux pour essuyer mes larmes. Il a été plus vif que moi. En quelques pas, il était déjà au-dessus de moi et sa main touchait ma joue. Je me suis figée.


« Tu pleures sur ton frère, princesse ? »

Ariane dans la mythologie grecque

Il parlait ma langue avec un très fort accent. Son pouce a suivi le chemin de ma paupière. Jamais aucun de mes prétendants n’avait osé un geste aussi familier. J’ai détourné la tête pour échapper à ses yeux et à ses doigts, mais j’étais troublée, je le reconnais.


« Je te laisse le sanctuaire, Prince Thésée, si tu souhaites faire une libation à la déesse », ai-je répondu.


Je lui ai parlé en grec — je parlais mieux sa langue que lui la mienne. Puis j’ai gravi une marche, mais sa voix m’a retenue.


« Je ne connais pas ta déesse. Je ne suis pas venu pour elle, mais pour toi, Ariane, sœur d’Astérios. »


Entendre ton nom dans la bouche de celui qui venait pour te tuer m’a fait un choc. Je me suis retournée, je voulais le foudroyer, mais il m’a devancée. Il a parlé vite, en usant cette fois de sa langue maternelle.


« J’ai appris ce qui vous unissait, toi et ton frère. Je ne viens pas trancher ce lien. Écoute-moi, Princesse. Si tu m’aides, je pourrai vous réunir. »


Ma bouche s’est asséchée. Dans l’égarement qui m’a prise, je n’ai même pas pensé à nier.


« Tu mens. »


Personne, hormis Dédale, n’a jamais voulu m’aider à te sauver. Pourquoi lui, un étranger, un ennemi… ?


Il s’est avancé, il a gravi une marche et s’est retrouvé à ma hauteur. Son visage était si proche du mien que j’ai pu distinguer les éclats d’azur de ses yeux. On les aurait cru des fragments arrachés aux fresques qui couraient sur les murs de la pièce. Une alerte a résonné en moi, mon cœur s’est mis à tambouriner sous mes côtes.


« Princesse, a-t-il murmuré en me regardant intensément. Depuis mes six ans, j’ai vécu trois départs de la plus belle jeunesse de ma cité vers ton île. Deux de ces envois ont échoué dans le labyrinthe de Cnossos. »


J’ai essayé de fuir ses yeux, car je savais trop ce que tu avais fait de ces victimes. Thésée m’a pris le menton et m’a ramenée à son attention. Doux, mais impitoyable.


« Cette fois, je fais parti du tribut et je n’ai pas l’intention de laisser mourir les miens. Aide-moi à empêcher la tuerie, Ariane. Aide-moi à libérer ton frère et à nous faire quitter ce lieu de mort. Aide-moi à mettre fin à toute cette horreur. »

Cet extrait vous a plu ? Vous pouvez lire ma nouvelle sur le personnage d’Ariane dans la mythologie grecque en vous abonnant à mon Patreon niveau Médée. Ce récit fait partie de ma bibliothèque virtuelle téléchargeable. 

À bientôt !

Image d’en-tête : AlexSky

Pasiphaé : l’amour contre-nature

Et si on partait du côté de la Crète ?


En Crète, le grand personnage, c’est le roi Minos. Toutefois, dans son entourage, les femmes tiennent une place prépondérante. Pas pour leur bien, hélas… Je vous propose de découvrir en deux temps les héroïnes de la mythologie Pasiphaé, Phèdre et Ariane. Aujourd’hui, on va parler de la mère, et ça nous permettra d’aborder un concept grec que je trouve très intéressant en termes narratifs : l’anosios gamos, l’amour sacrilège !

Pasiphaé dans la mythologie grecque : coupable forcée de sacrilège

Quand on dit Minos, on pense souvent au Minotaure, le monstre auquel le roi livre en pâture sept jeunes filles et sept jeunes gens tous les neuf ans. C’est Thésée qui va mettre fin au carnage, on en parlera plus tard.

Mais d’où sort-il, ce monstre à corps d’homme et tête de taureau ?

Des entrailles de Pasiphée, l’épouse du roi Minos.

Retournons en arrière. Minos a évincé ses frères pour récupérer le trône d’Astérion, roi de Crète, qui l’a élevé. (Minos est le fils de Zeus, et celui-ci n’éduque pas lui-même l’abondante marmaille qu’il engendre ici-bas.)

Pour montrer que les dieux sont favorables à sa prise de pouvoir, il veut marquer les mémoires. Il adresse donc une prière à Poséidon. Il lui demande de faire sortir de la mer un taureau. Si sa prière est exaucé, il sacrifiera cet animal au dieu. Ce sera la preuve éclatante que les dieux l’écoutent et agréent son arrivée au trône.

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Sur cette gravure de Gustave Doré réalisée pour illustrer L'Enfer - la Divine Comédie de Dante, on voit le roi Minos comme un sage. C'est en effet l'un des juges des âmes des damnés à l'entrée de l'Enfer.

Et Poséidon envoie effectivement la bête demandée à Minos !


Le problème, c’est que le taureau est vraiment très beau et Minos n’a plus vraiment envie de le perdre. Il le remplace discrètement par une autre bête de son cheptel pour pouvoir le garder. C’est sans compter la clairvoyance des dieux, auxquels rien n’échappe. Furieux, Poséidon s’en prend à Minos par victime interposée. Et (comme d’habitude, ai-je envie de dire), ce sont les femmes qui trinquent. (Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous invite à lire cet article sur d’autres personnages de la mythologie grecque où j’évoque notamment la malheureuse Méduse !).


Poséidon inspire à Pasiphaé, l’épouse de Minos, une passion irrépressible pour le taureau. On ne lutte pas contre les tentations inspirées par les dieux. Perdue d’amour et de désir, la malheureuse demande à Dédale de trouver un stratagème pour qu’elle puisse assouvir ses pulsions sans se faire déchiqueter. Celui-ci fabrique un simulacre de génisse en bois et en cuir. Pasiphaé n’a plus qu’à s’y glisser et à se présenter ainsi « grimée » au taureau. L’animal n’y voit que du feu et l’accouplement a lieu sans que Pasiphaé y perde la vie.


Et, quelque temps plus tard, elle accouche d’un monstre à corps d’homme et tête de taureau.


Épouvanté, Minos demande à Dédale, toujours lui, de construire un gigantesque palais labyrinthique dans lequel il pourra enfermer le monstre. (De là vient le mot « dédale », en passant !)

L’anosios gamos : du désir impie au coït sacrilège

Cette histoire sympathique de Pasiphaé dans la mythologie me permet d’aborder une notion grecque que je trouve passionnante : celle de l’anosios gamos. C’est-à-dire du « mariage impie » (le gamos est le mariage).


J’ai beaucoup parlé du mariage dans l’antiquité grecque dans d’autres articles. Mais qu’est-ce que c’est, le mariage impie, ou sacrilège ?


Il s’agit d’une union sexuelle interdite, car réprouvée par l’ordre divin ou humain. Il peut s’agir d’un inceste, comme dans le cas de Phèdre, la fille de Pasiphaé, dont on parlera dans un autre article. Ou d’une liaison non autorisée entre un mortel et un dieu. Ou encore d’un amour charnel consommé dans un temple. En général, la divinité tutélaire du temple n’apprécie pas du tout. Je vous renvoie à mon article sur la malheureuse Méduse !


L’anosios gamos peut aussi être un accouplement monstrueux avec un animal. Comme celui de la pauvre Pasiphé avec le taureau.

peinture de Gustave Moreau représentant Pasiphaé et le taureau
Cette peinture magnifique de Gustave Moreau (datée des années 1880-1890) représente Pasiphaé et le taureau. Le bleu du fond est encore plus éclatant sur l'original.

Un cas d’anosios gamos : Atalante

On retrouve également un cas d’anosios gamos dans le mythe d’Atalante. Lequel ? Je n’ai pas envie de vous spoiler. 😀 Je vous propose plutôt de le découvrir en direct en lisant mon petit roman Atalante !

Vous pouvez lire gratuitement les aventures d’Atalante chasseresse, en ligne sur ce blog, en partant du début.

Ci-dessous, la suite de ce récit, un moment crucial dans le thalamos (la chambre nuptiale !).

« C’est pour ton bien aussi, bafouilla-t-il alors qu’elle dardait sur lui ses yeux flamboyants. Tu ne peux pas rester éternellement parthenos. Tu dois bien un jour rejoindre le giron d’Aphrodite, il n’y a pas d’avenir pour les femmes en dehors d’elle…
— Lâche et menteur avec ça, répliqua-t-elle, écœurée. Arrête, Hippomène ! Tu n’as agi que pour toi, pour toi tout seul ! Aie au moins le courage de l’admettre ! »


Ses yeux tombèrent sur une statuette posée sur un guéridon, contre le mur qui faisait face à la fenêtre. Un voile l’enveloppait encore pour partie ; le glissé du tissu s’était interrompu à l’arrondi d’une épaule nue et ronde comme un fruit bien mûr. De l’autre côté, il tombait jusqu’aux pieds de la silhouette en dévoilant un sein, une hanche et une longue jambe galbée. Le rayonnement doré de la lampe ne l’atteignait pas. En revanche, un rayon de lune l’enveloppait. Elle donnait une texture surnaturelle à cette chair de pierre, cette peau blanche inerte, insensible aux caresses, désertée par la vie et par l’amour.

Atalante ressentit toute l’ironie de la situation en voyant qu’Aphrodite — car c’était elle — avait abandonné cette coquille sous l’effleurement de la lune, de l’astre divin qu’incarnait Artémis. Elle était comme cette statuette. Femme, mais touchée par la grâce de la déesse vierge, soustraite aux vertiges de l’amour pour conserver la force de lutter pour sa liberté.


« Tu as amené cette statuette ici. » Il y avait une coupe d’or ouvragée près de la sculpture, dont elle comprit immédiatement l’usage : elle servait aux gestes de pureté rituelle. « C’est un agalma pour remercier la déesse de t’avoir donné ce que tu lui demandais. Moi.
— Je t’assure qu’elle veut ton bonheur, elle aussi. »


Son ton était tout sauf confiant. Lorsqu’elle se dirigea résolument vers la statuette, il sursauta. Il se précipita vers elle et saisit son poignet des deux mains, dans une posture réflexe d’orthepale.


« Qu’est-ce que tu fais ?
— Lâche-moi ! »


Elle essaya de le repousser. Entre leurs mains qui s’entremêlaient aux poignets, aux coudes, aux épaules, les yeux d’Hippomène étaient remplis de peur.


« Ne fais pas ça, Atalante, ne fais pas ça, supplia-t-il. Je t’en prie, discutons-en, trouvons une solution, mais ne fais pas ça !
— C’est toi qui m’as mise dans cette situation, et elle est ta complice ! Je vais lui montrer que je ne serai jamais à elle, pas plus qu’à toi ! »

Atalante et Pasiphaé : la mythologie grecque avec les femmes

Il maintint sa prise sur son bras. Il la serra même plus fort, à lui faire mal. Des réflexes de lutte leur vinrent à tous les deux, acquis durant leurs années d’entraînement sous la direction de Chiron. Il essaya d’entrer dans sa garde en glissant sa jambe derrière la sienne, elle l’esquiva. Elle fit une volte rapide pour pénétrer la sienne en le bloquant contre son dos, il l’anticipa. Sa robe la gênait, elle en sentait le poids sur ses jambes, ses épaules, ses bras, comme un filet qui l’empêchait de se mouvoir à l’aise. Sans cesse contrés, ils se retrouvaient en position de systasis, les mains sur les bras l’un de l’autre, à confronter leurs forces pour trouver la faille, plus hargneusement et plus brutalement qu’ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. Tantôt, ils traversaient l’éclat jaune de la lampe, tantôt le rai bleuté de la lune, environnés d’ombres cachées dans les interstices où se terraient leurs rêves, leurs désirs et leurs peurs.


La chambre nuptiale abritait des ébats, oui, d’un tout autre genre que ceux auxquels elle avait droit. Pourtant, Atalante sentait plus intensément que jamais le souffle lourd d’Hippomène lorsqu’il prenait l’avantage et se penchait au-dessus d’elle. Sa peau avait des parfums entêtants et salés qu’elle connaissait bien, mais elle y sentait quelque chose de plus, et cette fragrance-là l’étourdissait. Était-ce l’odeur de la peur ? La sueur qui l’inondait ne venait pas seulement d’elle ; leurs deux corps en s’empoignant et en se repoussant se mêlaient l’un à l’autre. Atalante ne savait plus très bien où elle finissait d’être et où il commençait d’exister. Même son cœur, elle n’arrivait plus à le distinguer. Des battements fous résonnaient entre eux, trop nombreux pour venir d’une seule source, trop mélangés pour être discernés.


« Tu n’as jamais gagné contre moi ! »


Elle recula vivement alors qu’il essayait de glisser sous elle pour lui saisir les jambes. Leurs mains se lâchèrent, avant de très vite se saisir à nouveau, de glisser sur leurs peaux moites, de s’enfoncer dans leurs chairs.


« Je ne peux pas perdre… pas cette fois ! Tu vas nous détruire si tu fais ça !
— C’est toi qui as tout détruit ! »


Dans un accès de rage, elle le poussa plus brutalement. Les doigts d’Hippomène se refermèrent sur le tissu de sa robe. Il y eut un bruit de déchirement lorsqu’il tomba en arrière et se cogna contre un meuble. Atalante faillit choir vers l’avant, elle retrouva l’équilibre juste à temps.

Hippomène avait arraché sa robe ; l’étoffe pendait lamentablement sur sa poitrine. Elle avait une ouverture. Elle se précipita vers l’agalma.


« Atalante ! Non ! »


Elle saisit la statuette par la taille. L’objet pesait, son poignet surpris heurta la coupe d’or. L’eau y vacilla en répandant un parfum de soufre dans l’air. Atalante soutint sa prise des deux mains et s’arc-bouta pour la brandir au-dessus de sa tête.


« Voilà comme je me soumets à tes volontés, Aphrodite ! »


Une vive douleur irradia dans son bras, jusqu’à son épaule, et elle lâcha plus qu’elle ne jeta l’agalma. De part et d’autre, la jeune femme et Hippomène firent un pas en arrière, les bras levés comme pour se protéger les yeux de la poussière levée par une tornade. Mais il n’y eut rien d’autre qu’un fracassant bris de pierre. Quand ils baissèrent les mains, le corps voluptueux gisait épars sur le sol.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Ce petit extrait vous a plu ? Vous pouvez retrouver le roman intégral d’Atalante en version papier dans votre librairie préféré.


Sinon, la suite viendra dans un prochain article, avec d’autres héroïnes grecques de la mythologie : Pasiphaé est en effet la mère de Phèdre et d’Ariane… En voilà deux qui ont hérité d’elle une appétence particulière pour la tragédie ! Mais c’est ça aussi, la Grèce mythologique ! 🙂

Crédits image d’en-tête : Torsten Ritschel. Il s’agit d’un palais de Cnossos en Crète.

Victimes des dieux : Cassandre et Méduse

Dans mon dernier article, je vous ai parlé d’Eurydice et Déjanire, deux héroïnes grecques qui apparaissent dans le sillage des héros Héraklès et Orphée.


J’ai envie de poursuivre dans cette découverte des portraits d’héroïnes avec un autre type de personnage féminin de la mythologie grecque. Cette fois, je vais vous parler de Cassandre et de Méduse. Leur point commun : elles sont les victimes de l’ « amour » des dieux.

Cassandre, maudite par Apollon pour avoir dit non

Cassandre est la fille du roi de Troie, Priam, et d’Hécube. Très belle (comme souvent chez les héroïnes grecques, bien entendu), elle est remarquée par le dieu Apollon, l’un des protecteurs de la cité.


Les dieux grecs sont capricieux : ils entendent qu’on réponde à leurs désirs. Or, Cassandre se refuse à Apollon. Furieux, celui-ci maudit la jeune fille. Il lui crache littéralement dans la bouche : elle aura désormais le don de prophétie, elle saura à l’avance les événements qui doivent advenir… mais personne ne croira jamais ses dires.


Pour Cassandre, c’est le début de la tragédie. En effet, peu après débutent tous les événements qui vont mener à la dévastation de Troie, et que la jeune femme prédit les uns après les autres :

  •  la naissance d’un fils à Hécube, sa mère (Pâris) ;
  • l’enlèvement d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte, par Pâris ;
  • la colère des Grecs et le début de la guerre ;
  • le subterfuge du cheval en bois par Ulysse, qui va permettre aux Grecs de rentrer dans Troie après dix ans de siège.

Captive du grand roi Agamemnon après la défaite, Cassandre va avoir une dernière prophétie : l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Clytemnestre à son retour dans sa cité de Mycènes et son propre meurtre.


Selon certaines sources, Cassandre aurait accepté de se donner à Apollon en échange de ce don, puis elle se serait refusée après que le dieu le lui ait accordé.


Christa Wolf a superbement réinterprété ce personnage mythologique dans son roman Cassandre. C’est presque un essai philosophique qui fait un parallèle entre les misères de la guerre de Troie et les malheurs de son propre temps, en pleine Guerre Froide.

buste de Cassandra
Buste de Cassandre par Max Klinger (1895). Kunsthalle de Hamburg

Méduse, monstre parce que victime

Méduse est un personnage féminin de la mythologie grecque qui suscite fortement l’empathie quand on connaît son histoire. (Ou, du moins, l’une des versions de son histoire.)


On la connaît surtout grâce au héros Persée. En effet, parmi d’autres exploits, Persée réussit à décapiter Méduse. Ce n’est pas chose facile, car celle-ci a la particularité de pouvoir pétrifier ceux qui croisent son regard. Si vous avez vu le film Le Choc des Titans dans son ancienne ou sa nouvelle version, l’histoire vous est sûrement familière.

statue de Persée brandissant la tête de Méduse
Ici, statue de Persée brandissant la tête de Méduse (bronze de Benvenuto Cellini exposé à la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria, à Florence)

D’où vient à Méduse ce pouvoir ? Les sources divergent. D’après les plus anciennes, Méduse est l’une des trois Gorgones. Elle a toujours été un « monstre » : c’est même une divinité primordiale, plus vieille que les dieux olympiens.


La version qui m’intéresse davantage est celle de la métamorphose conçue comme un châtiment. À l’origine, Méduse n’est pas une gorgone. C’est une belle (elles sont toujours belles !) jeune fille qui a le malheur d’attirer l’attention d’un dieu. Comme Cassandre.


Cette fois, c’est Poséidon. Le dieu des océans traque Méduse pour la posséder. La malheureuse finit par trouver refuge dans un sanctuaire d’Athéna. Tout acte sexuel est proscrit dans un temple consacré : Méduse peut espérer que le dieu s’arrêtera à l’entrée. Mais les dieux grecs sont des enfants capricieux et terribles, rappelons-le. Poséidon force l’entrée du sanctuaire et viole Méduse. Ce faisant, il se rend coupable de ce qu’on appelle l’anosios gamos (le mariage impie).


Dans les mythes, l’anosios gamos est toujours l’objet d’une punition terrible. Mais qui punira-t-on ? Le violeur, un dieu ? Ou la victime ? Toute femme qu’elle soit elle-même, Athéna n’hésite pas. Elle dirige sa colère contre la pauvre Méduse. La métamorphose est un châtiment classique dans les cas d’anosios gamos. Méduse est transformée en gorgone.

Statue de Méduse par Luciano Garbati (visage)
Le visage de Méduse par l'artiste argentin Luciano Garbati. Le sculpteur a imaginé une scène inversée par rapport au mythe originel : ici, c'est Méduse qui porte la tête tranchée de Persée.

La suite est tout aussi tragique puisque, on le sait, Méduse va mourir de la main de Persée. De son sang naissent alors Pégase et Chrysaor, qui sont considérés comme les enfants de Poséidon. (La pauvre, à ce stade-là encore, est considérée comme la simple matrice du dieu. Il est vrai que les Grecs anciens considéraient que les femmes n’étaient que des « incubateurs » pour le sperme de l’homme.)


Dans le petit roman graphique de Melchior Ascaride, Eurydice Déchaînée, on évoque la tragédie de Méduse par la bouche même de Persée. C’est un renversement de point de vue intéressant, qui montre à quel point on peut « jouer » avec les mythes anciens pour interroger notre vieille histoire occidentale. De même, l’artiste argentin Luciano Garbati a imaginé une sculpture montrant Méduse qui porte la tête tranchée de Persée. (Pour en savoir plus sur cette œuvre, je vous invite à lire cet article du Monde.)

Atalante, le personnage féminin de la mythologie grecque qui dit non

Cassandre comme Méduse sont deux héroïnes qui paient le prix fort d’avoir refusé l’ « amour » d’un dieu. Qu’en pensaient les Grecs anciens ? Jugeaient-ils que les deux femmes méritaient leur sort, parce qu’elles avaient eu l’orgueil de repousser Apollon et Poséidon ?


Atalante, quant à elle, est une héroïne grecque qui dit absolument non à toute forme de sujétion de la part des hommes, que celle-ci soit sociale (elle refuse le mariage) ou sexuelle (elle veut rester vierge). Je vous propose de découvrir ce personnage en extrait. J’offre en effet la lecture en ligne gratuite de mon roman Atalante sur mon blog. Le début se trouve par ici.


Le roman est également disponible dans toutes les librairies . 🙂


Dans l’extrait qui suit, on retrouve Atalante face à Hippomène dans le thamalos, la chambre à coucher nuptiale.

statue d'Atalante à Schwetzingen
Statue d'Atalante en plomb doré, par Heinrich Charasky, XVIIIe siècle, jardins du palais de Schwetzingen, Bade-Wurtemberg, Allemagne. Sur cette sculpture, Atalante tient les fameuses pommes d'or du mythe. (Cliquer sur la photo pour en savoir plus !)

Elle porta la main à la fibule qui retenait le drapé de sa robe, comme si là se trouvait le point faible à soustraire aux mains du jeune homme. Il obéit. Ne pas voir ses traits était un véritable supplice. Elle sentait qu’il n’était pas dans son état normal, lui non plus, et qu’il hésitait, mais elle avait besoin de mieux jauger le prédateur pour réagir avec discernement. Elle quitta la fenêtre et fit quelques pas vers la porte, en restant à distance de lui. L’orbe doré dégagé par la lampe à huile atteignit peu à peu les traits d’Hippomène, cette mâchoire, ces pommettes, cette gorge trop virile. Il la suivit des yeux, il pivota pour rester face à elle. Il essayait de garder contenance, mais sa bouche tordue en disait long sur son état d’esprit. Ou non ? Avait-elle seulement idée, finalement, de ce qui pouvait se tramer dans sa tête ? Le connaissait-elle si bien ?

Atalante respira plus longuement, comme avant le départ d’une course. Elle eut la sensation étrange que ce n’était qu’une autre forme de lutte entre elle et lui : la chasse, les combats à mains nues, les cavales dans la montagne… Ça, maintenant.


Quand il fit un pas vers elle, elle recula et se heurta au battant de la porte. Son cœur battait follement dans sa poitrine, son corps, tout son corps la trahissait. Il la lestait vers le bas, comme s’il voulait s’agenouiller, comme s’il voulait se soumettre. Elle ne savait même plus ce qu’elle ressentait, de la colère ou de la terreur, mais elle ne se sentait pas bien, pas bien du tout.


« Tu as peur de moi ? demanda Hippomène, surpris et consterné, en s’arrêtant.
— Tu m’as trahie », répondit-elle.


Elle aurait bien aimé déclarer ceci avec plus d’emphase, mais sa voix était enrouée. Cette faiblesse la dépita et lui amena un regain de colère. Elle y puisa généreusement. Elle n’avait plus que cela pour continuer à se battre.

Atalante, un personne féminin de la mythologie grecque hors normes ?

« Tu savais très bien que je ne voulais pas me marier. Je te l’ai dit encore l’autre jour. Je me suis toujours confiée à toi, comme à un ami, à un frère. Et toi, pendant ce temps, tu manœuvrais dans mon dos, avec mon père, pour me soumettre. »


Il resta silencieux un moment, comme s’il méditait ses paroles à venir.


« Mon amitié a toujours été sincère, Atalante. Mais je ne peux pas te considérer comme une sœur. C’est au-dessus de mes forces.
— Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, enfin ? cria-t-elle, excédée. Pourquoi as-tu manigancé tout cela pour me mettre devant le fait accompli ? »


Il eut l’air stupéfait et elle se demanda s’il avait peur qu’on les entendît, de l’autre côté de la porte. Son ami devait bien rire en douce. Mais il balbutia seulement :


« Mais… qu’est-ce que ça aurait changé ? »


Elle se prit le visage dans les mains, excédée. Qu’est-ce que cela aurait changé ! Dans sa tête à lui, il n’y avait vraiment qu’une issue : assouvir son désir, son besoin d’elle. Il avouait à l’instant que cela seul comptait et le pauvre idiot, ce bougre de mâle, ne réalisait même pas la fatuité de cette déclaration.


« Je t’aurais gardé ma confiance », répondit-elle.


Et elle ajouta, par honnêteté seulement :


« Et mon affection. »


Elle alla jusqu’au lit et en retira l’un des draps d’un grand geste brutal.


« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Hippomène.


Il était affreusement pâle. Elle le regarda avec mépris. Découvrir ce sentiment en elle à l’égard de son ami d’enfance était une véritable souffrance. Pourtant, elle ne céderait pas. Elle lui jeta le drap. Le tissu se déploya entre eux et retomba aux pieds du jeune homme lentement, sans un bruit.


« Tu possèdes ce que tu as officiellement gagné. Je suis ta femme, c’est gravé sur l’enguè. Tu succéderas un jour à mon père et tes fils après toi. Mais ils ne seront pas de moi, Hippomène. Tu n’auras rien d’autre, absolument rien d’autre ! »


Le visage du jeune homme se décomposa. Il répondit cependant, d’une voix calme, tout juste vacillante :


« Atalante, je n’ai pas fait cela pour le trône de ton père. Onchestos la sacrée, magnifique bois de Poséidon, suffisait à ma gloire. C’est pour toi. »


Il hésita brièvement, puis ajouta, les yeux fixés sur elle :


« Je t’aime. »


Elle n’avait aucune envie d’entendre ces mots. L’amour des hommes ! Celui qui les autorisait à toutes les folies, à toutes les transgressions, avec la bénédiction des dieux et de leurs semblables, parce que c’était si noble, c’était si beau, l’amour ! Qu’importait si, toujours, les femmes en étaient les victimes — pourquoi donc se plaignaient-elles ? Pourquoi cherchaient-elles à échapper à l’amour des hommes ? Pourquoi Cassandre avait-elle repoussé le bel Apollon et Coré le maître des Enfers ?

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

J’espère que cet extrait et ce petit éclairage sur Cassandre et Méduse vous ont plu. Je crois que ce type de personnage féminin de la mythologie grecque a beaucoup à nous dire, même aujourd’hui, sur le regard porté aux relations entre hommes et femmes.

Si vous avez envie de lire Atalante en version papier intégrale, vous le trouverez sans problème chez votre libraire préféré (physique ou en ligne). Sinon, vous pouvez lire la suite dans cet article qui parle aussi d’un autre personnage de la mythologie : Pasiphaé !

À bientôt !

Crédits image d’en-tête : Okan Caliskan

Atalante, Déjanire et Eurydice : focus sur les héroïnes grecques !

Cela fait plusieurs mois que je vous parle de l’héroïne grecque Atalante en long, en large et en travers. Personnage féminin emblématique de la mythologie, elle se prête bien à l’incarnation de l’héroïsme grec : elle tire à l’arc, elle part en quête, elle bat les hommes à la course… D’ailleurs, les auteurs la qualifient volontiers de virile !


Mais elle n’est pas la seule à avoir gagné sa place dans les récits anciens qui chantent les exploits des dieux et des humains. Faisons un focus sur d’autres héroïnes grecques !

Déjanire, aimée et délaissée d’Héraclès

Déjanire fait partie des femmes qui sont les compagnes d’un héros grec. Ici, pas des moindres : le demi-dieu Héraclès lui-même. Comme on va le voir, c’est une héroïne présentée de manière passive, qui « subit » la conquête de l’homme et ne retrouve le sens de l’initiative que lorsqu’il s’agit de lui nuire. Un topos littéraire !


Héraclès conquiert Déjanire en luttant contre le dieu-fleuve Achéloos qui voulait l’épouser. Ils ont un fils, Hyllos.


Un jour, sur les bords du fleuve Evénos, le centaure Nessos essaie de violer Déjanire.

Héraclès le tue mais, avant de mourir, Nessos donne à la jeune femme une fiole dans laquelle se trouve ce qu’il assure être un philtre d’amour. La créature a de la clairvoyance ! Plus tard, Déjanire constate que son héros de conjoint se détourne d’elle pour s’intéresser à une autre. Elle décide d’utiliser le « philtre ». Elle en imbibe une tunique qu’elle envoie à Héraclès. En réalité, il y avait entourloupe de la part du fourbe centaure. C’était un philtre non d’amour, mais de mort !

Statue en bronze d'Adrien de Vries représentant Déjanire, Hercule et le centaure Nessos
Statue en bronze représentant Déjanire, Héraclès et le centaure Nessos, attribuée à Adriaen de Vries (XVIIe siècle), Musée du Louvre, Département des Objets d'art du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes

Eurydice, la nymphe aimée d’Orphée

Dans le même genre, une autre compagne de héros : Eurydice. Elle a beaucoup de points communs avec Déjanire.


C’est une nymphe passionnément aimée du poète Orphée. Peu après leur mariage, Eurydice subit le même tourment que Déjanire. Elle est harcelée par le berger Aristée qui veut la violer.


Alors qu’elle fuit cet homme, Eurydice se fait piquer par un serpent. Elle n’y survit pas. Alors va commencer la quête d’Orphée aux Enfers pour la récupérer.


Euridyce est le nœud de toute l’histoire, mais elle est quasiment invisible dans le récit. Tout comme Déjanire, et plus encore qu’elle, c’est un personnage passif. D’ailleurs, lorsqu’Orphée se trouve aux Enfers, on ne la voit pas. En effet, Perséphone, l’épouse d’Hadès, accepte de la lui rendre, mais il a l’interdiction d’essayer de la regarder tant qu’il n’aura pas quitté les Enfers. En fait, il doit prouver une forme de foi et croire qu’Eurydice le suit effectivement, alors qu’il ne la voit pas, ni le l’entend durant tout le voyage vers la sortie. La jeune femme est comme une ombre évanescente et silencieuse…


Orphée finit par céder à l’incrédulité et par se retourner pour vérifier qu’elle est bien là, alors même qu’il approche de la fin du chemin. Trahie par ce manque de confiance, Eurydice est à nouveau happée par la mort… et cette fois définitivement.


Melchior Ascaride a réalisé un petit roman graphique sur ce personnage, Eurydice déchaînée. J’ai trouvé à ce récit un côté très dark et rock’n’roll. Il rend à l’héroïne grecque toute sa capacité d’action et montre de manière assez hard l’aliénation des personnages féminins dans les mythes grecs.

Peinture de Camille Corot : Orphée ramenant Eurydice des Enfers
Peinture de Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861, Musée des Beaux-Arts de Houston

Nous découvrirons d’autres portraits d’héroïnes grecques dans les prochains articles !

Atalante, une héroïne pas comme les autres ?

Personnage fabuleusement actif et amoureux de sa liberté, Atalante ne subit pas comme les autres héroïnes grecques… ou du moins pas sans broncher !


Je ne vais pas m’étendre trop sur ce personnage, car j’en ai abondamment parlé dans d’autres articles. Atalante est une héroïne chasseresse qui se distingue dans différents mythes auprès de héros grecs masculins. C’est un personnage tiraillé entre les sphères d’influence des déesses Artémis et Aphrodite. En ce qui me concerne, j’ai exploité le récit des pommes d’or et la course contre les prétendants, dont Hippomène, dans un petit roman que je publie intégralement en ligne sur ce blog.

Dans la scène qui suit, vous assisterez à la nuit de noces d’Atalante. Car, oui, l’héroïne connue pour sa virginité se marie bel et bien dans les récits grecs… Elle est même la mère d’un héros, Parthénopée

Bonne lecture !

Elle avait l’habitude des grandes fatigues physiques, des courbatures et des tensions du corps lorsqu’elle lui imposait trop d’épreuves, des coups de chaleur qui prélevaient leur écot sur la vivacité de l’esprit. Pourtant, Atalante ne s’était jamais sentie aussi épuisée de toute sa vie.


Ce n’était en rien la lassitude douce des retours de chasse. Cet engourdissement des muscles rompus par l’effort, qu’on savoure lorsqu’on les délasse dans le bain ou dans la tiédeur des draps, elle l’aimait comme une manifestation précieuse de sa liberté. C’était elle qui choisissait de s’imposer ces douleurs.


Là, elle ne ressentait rien d’autre qu’une fatigue asservissante. Elle se demanda si les bœufs et les agneaux qu’on envoyait à l’abattage ressentaient cela. Cette procession qui l’avait menée jusqu’à la chambre nuptiale, pleine des flamboiements de torches, du parfum des myrtes dont étaient couronnés les enfants, de la musique, des danses saccadées des vierges coiffées de hyacinthes, des cris (« Hymen ! Hymènai ! »), du chant en chœur des garçons et des filles… c’était la livraison d’une proie à un prédateur. Atalante se souvenait du regard des fillettes qui avaient passé cette épreuve avant elle, bien des années plus tôt. Sous les tiares et les diadèmes, les iris roulaient comme des brebis affolées par le surgissement du loup. Tant de couleurs, de lumières, de cris, et au bras un homme alors que la veille encore on jouait à la balle : fallait-il vraiment imposer cela à une fille de douze ans ?


« Sois heureuse, jeune épouse ; sois heureux, gendre d’un noble beau-père. Puissent Léto vous donner, Léto nourricière d’enfants, une belle progéniture ; Kypris, la déesse Kypris, l’égalité d’un amour réciproque ; et Zeus, le fils de Cronos, une prospérité impérissable. »


Le battant se referma derrière les époux lorsque les vierges entonnèrent le chant de noces. Celui-ci leur parvint étouffé. La jeune femme s’agita dans les bras d’Hippomène.


« Lâche-moi ! » lui intima-t-elle entre ses dents serrées.

Atalante, merveilleuse héroïne grecque

La coutume voulait qu’il la portât ainsi jusqu’au lit nuptial, mais il obtempéra sans mot dire. Elle laissa tomber les pommes, les grenades et les fleurs qu’on leur avait offerts à l’un et à l’autre dans le cortège. Les fruits roulèrent sur le sol de gypse, les fleurs s’éparpillèrent à ses pieds sans un bruit. Elle recracha aussi le pépin de grenade qu’on lui avait mis dans la bouche, pour la forcer à être fertile, et celui-ci alla se perdre dans la pénombre. Puis elle se détourna, elle alla jusqu’à la fenêtre et ne bougea plus. Un bloc de pierre inerte. Pourtant, elle ne pouvait se défendre d’une vigilance aiguë. Elle guettait ses mouvements, le froissement de sa toge sur ses jambes, son pas étouffé, le bruit mou des fruits qu’il alla déverser dans un coin de la pièce. Sa respiration. Elle était infime, elle se retenait.


Au-dehors, les chants se turent. Le silence fut tout à coup si profond que cette respiration parut envahir l’espace. Atalante essaya d’assourdir son souffle, mais ce fut peine perdue. Dans la chambre muette, sa respiration à elle, sa respiration à lui, commençaient déjà à s’effleurer et à jouer la danse venue du fond des âges, qui enchevêtrait l’homme et la femme dans la lutte, le désir, la soumission et la domination…


De violents coups résonnèrent à la porte. Le cœur d’Atalante fit une embardée dans sa poitrine tandis que des rires éclataient au dehors. Elle se morigéna : qu’est-ce qui lui prenait ? Où était passé son sang-froid lorsqu’elle traquait la proie ? Peut-être avait-elle été l’agneau offert au sacrifice durant toute cette journée maudite ; mais le battant s’était refermé sur eux et elle était seule avec Hippomène. Elle le connaissait depuis l’enfance. Il l’avait trahie, il était peut-être même son ennemi désormais, mais elle savait ce qu’elle valait face à lui.


La voix de Lykoúrgos, l’ami d’Hippomène qui gardait leur porte, comme le voulait la coutume, s’éleva pour chasser les mauvais plaisantins. Au même instant, une lumière jaillit dans la chambre. Elle éclaboussa la fenêtre devant laquelle Atalante se tenait. Les étoiles pâlirent, les ténèbres profondes de la nuit s’assombrirent encore. La jeune femme entendit Hippomène reposer la lampe en bronze sur un meuble. Il y eut une latence, puis un mince, très mince glissement sur le sol.


Elle se retourna d’un coup. Ses yeux clignotèrent dans la lumière, elle entraperçut les grandes fresques du thalamos qui ornaient les murs de cette chambre inconnue d’elle — sous son propre toit ! — préparée dans l’urgence pour accueillir sa défloraison. Elles étaient terriblement évocatrices. Le ventre d’Atalante se lesta de plomb. Il y avait aussi des coffres et des boîtes en ivoire sur les meubles, et des figurines en ronde-bosse, et un grand, très grand lit, bien plus grand que sa couche de petite fille, si familière et si rassurante, située à seulement quelques pas de là, de l’autre côté du mégaron.


Mais, plus que tout cela, il y avait Hippomène qui marchait sur elle. La lumière brillait dans son dos et gardait ses traits dans l’ombre, mais lui, pensa-t-elle, la voyait parfaitement : la lumière mettait à nu son visage. Elle en conçut une rage inexprimable. Tout, absolument tout se liguait contre elle, même les plus petits détails du quotidien, même les objets, même les éléments naturels !


« Arrête ! » dit-elle.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Pour connaître de cet affreux teasing, rendez-vous dans cet article qui évoque aussi d’autres personnages féminins de la mythologie grecque, à savoir Méduse et Cassandre (parmi mes préférées !).

Et si vous aimez ma version de l’héroïne grecque Atalante, vous pouvez la découvrir version papier intégrale. 🙂

À bientôt !