Le mythe de la chasse de Calydon est l’une des grandes « quêtes collectives » de héros dans la mythologie grecque. À l’image du récit des Argonautes (qui rassemble d’ailleurs souvent les mêmes personnages), elle montre l’alliance de héros incontournables ligués contre une bête monstrueuse suscitée par une divinité courroucée — ici Artémis. Regardons de plus près le récit de ces héros, Méléagre et Atalante au premier chef, et de la figure de ce monstre emblématique. 🙂
L’histoire : du sanglier d’Artémis à la mort de Méléagre
Le cadre : Calydon la Rocheuse en Étolie
Le mythe de la chasse de Calydon prend place en Étolie. C’est une région de Grèce située au sud de l’Épire et séparée du Péloponnèse par le golfe de Corinthe.
Lorsque Homère présente les Étoliens qui font partie des contingents grecs menés par Agamemnon dans l’Iliade, il cite cinq cités :
« ils habitaient Pleuron, Olène et Pylène, Chalcis la Maritime et Calydon la Rocheuse » (Chant II)
Calydon est la cité qui nous intéresse. Elle est souvent qualifiée de « rocheuse ». Son aura est épique : dans la Thébaïde de Stace, Tydée, qui vient de Calydon, dit que celle-ci est « fertile en monstres » (I, 453). Un monstre, il y en a eu un fameux par le passé pour Tydée, qui vit après la fameuse chasse de Calydon : le sanglier envoyé par la justice farouche d’Artémis.
Le pourquoi : l’hubris humaine face aux dieux
Pourquoi Artémis a-t-elle envoyé cette calamité sur la cité ? C’est qu’Œnée, le roi de Calydon, a oublié de sacrifier à la déesse lors des fêtes des Thargélies.
« Cette calamité, Artémis au trône d’or l’avait infligée aux premiers, parce qu’elle était irritée de ce qu’Œnée avait omis de lui offrir des prémices, dans son domaine aux coteaux arrondis. Tous les autres dieux se rassasièrent d’hécatombes, et, seule, la fille du grand Zeus demeura sans offrandes. » (Homère, Iliade, Chant IX)
« Du moins je ne souffrirai pas, s’écria-t-elle, que cet outrage reste impuni ; on dira que je n’ai pas reçu d’honneurs, mais on ne dira pas aussi que je n’en ai point tiré vengeance. » (Ovide, Métamorphoses, VIII)
Nos regards modernes nous conduisent souvent à juger les dieux mesquins : ils se vengent facilement dès lors qu’on les oublie. Mais pour les Grecs de l’époque, l’injure est grave. Il révèle l’hybris des hommes : ces derniers oublient qu’ils ne sont pas libres et que les bienfaits dont ils profitent sont dus aux dieux. C’est une marque d’orgueil. Cela mérite châtiment. D’ailleurs, dans la Thébaïde de Stace, Zeus explique qu’il a dû consentir à cette vengeance même si elle lui en coûtait :
« C’est même à contrecœur pour satisfaire leur vengeance bien méritée, que j’ai livré (…) l’antique Calydon à Diane. » (Stace, Thébaïde, VII, 204)
Zeus le dit : la colère d’Artémis est légitime. La vengeance est méritée.
Ainsi survient le sanglier de Calydon.
La traque : du rassemblement des héros à la dispute du trophée
Le récit de la chasse de Calydon se découpe toujours en plusieurs étapes. On trouve une longue description du combat dans les Métamorphoses d’Ovide, au livre VIII.
- Les héros sont rassemblés par Méléagre, le fils d’Œnée.
- Ils préparent une embuscade contre le sanglier.
- Le combat fait rage : l’héroïne Atalante blesse la bête en premier et Méléagre l’achève.
- Méléagre veut donner la peau et la hure du sanglier à Atalante : il y a conflit entre le héros et ses oncles qui veulent garder le trophée.
Ce n’est pas la première fois, dans la mythologie grecque, qu’un objet symbolique vient faire basculer le destin d’un héros— puisqu’on parle d’Atalante, on peut penser aux fameuses pommes d’or.
La tragédie familiale après la mort du sanglier
Le récit de la chasse s’achève toujours par le destin malheureux de Méléagre. Il est furieux contre ses oncles, Plexippe et Toxée (ce sont les frères de sa mère Althée, fils de Thestius). Ces derniers ont fait affront à Atalante. Il tue ses oncles par surprise :
« il plonge un fer criminel dans le cœur de Plexippe, qui était loin de s’y attendre. (…) Méléagre (…) réchauffe son arme, déjà chaude du premier meurtre, dans le sang du second frère. » (Ovide, Métamorphoses, livre VIII)
La mère de Méléagre est remplie de chagrin et de colère. Or, elle avait le destin de son fils entre les mains. À la naissance du futur héros, un présage avait annoncé que celui-ci vivrait tant qu’un certain tison ne serait pas entièrement consumé. Althée avait aussitôt préservé le tison. En apprenant que Méléagre a tué ses frères, elle jette le tison dans le feu. Tandis que le tison se consume, Méléagre meurt.
Pour parfaire la tragédie, les sœurs de Méléagre, désespérées de la mort de leur frère, sont changées en oiseaux par Artémis.
Ainsi s’achève l’épisode de la chasse de Calydon : le héros qui a vaincu la bête meurt immédiatement après elle. En tuant le sanglier, il crée un enchaînement d’actions qui aboutissent irrémédiablement à son trépas.
On peut même se demander si l’épisode du sanglier de Calydon n’est pas, finalement, un simple déclencheur pour la vraie tragédie : celle de la famille de Méléagre.
La chasse de Calydon : un rassemblement de héros
Les participants à la chasse de Calydon
Dans la mythologie elle-même, l’épisode est représenté comme un évènement politique et héroïque majeur. La menace est très importante : elle nécessite donc de faire appel à de nombreux héros. Qui sont-ils ?
J’ai déjà évoqué Méléagre, qui est le chef de la coalition. C’est lui qui rassemble les personnages. Selon les légendes, il est tantôt le fils d’Œnée, tantôt celui du dieu Arès : Mars. Dans l’Iliade, il est dit « aimé d’Arès ».
Les deux autres héros les plus connus sont Thésée et Jason, héros éminents qui apparaissent dans de multiples épisodes mythologiques (surtout Thésée).
Très connus aussi sont les jumeaux Castor, l’expert en équitation, et Pollux, l’expert en lutte, fils de Léda et respectivement de Tyndare et de Zeus.
Ovide compte au total 36 héros en plus de Méléagre dans ses Métamorphoses :
« Méléagre rassemble une élite de jeunes gens brûlant comme lui de l’amour de la gloire » (livre VIII).
Ce catalogue est plus fourni que celui d’Apollodore dans sa Bibliothèque et que celui d’Hygin. Certains héros n’apparaissent que chez Ovide, comme Lyncée, Leucippe, Hippothoüs…
Un « all-star » mythologique
L’épisode du sanglier est l’occasion d’une coalition de héros, comme pour les Argonautes. C’est un peu un épisode à la Avengers qui permet la rencontre de tous les personnages préférés des Grecs de l’antiquité.
Ce qui frappe, c’est que de nombreux héros sont présents dans d’autres épisodes mythologiques où brille un collectif :
- Les Argonautes : beaucoup de héros participent à l’une et l’autre de ces deux quêtes : ils vont chercher la Toison d’Or avec Jason et répondent à l’appel de Méléagre pour tuer le sanglier de Calydon.
- Le combat des Lapithes contre les centaures : Cénée, Hippase fils d’Eurytus, le devin Mopsus fils d’Ampyx, Thésée et Pirithoüs, Pélée, Jason, Nestor fils du roi de Pylos (le Nestor de l’Iliade), Lélex, Iolaüs… Nestor raconte d’ailleurs ce combat plus loin dans les Métamorphoses (XII, 210 et suivants).
- La guerre des Sept : Ovide cite Amphiaraüs, fils d’Oeclée, le devin qui est l’un des Sept Chefs qui accompagne Polynice dans son combat contre Étéocle et Thèbes.
- Les pères des héros de la guerre de Troie : Télamon père d’Ajax, Pélée père d’Achille, Laërte père d’Ulysse. On peut citer Nestor, le beau vieillard présent devant les murs d’Ilion avec les autres Achéens.
Atalante, la seule femme parmi les héros
Atalante est la seule femme de l’équipée. Ovide achève sa liste par un gros plan sur elle : « l’héroïne de Tégée, honneur des bois du Lycée ».
Or, Atalante est également une Argonaute et elle est la mère d’un des Sept contre Thèbes. Elle fait donc bien parti de ce réseau serré de héros/personnages qui interviennent dans les épisodes mythiques.
À noter qu’Atalante est la première à verser le sang du sanglier avec l’une de ses flèches. Cela crée un conflit de légitimité chez certains de ses compagnons masculins :
« Alors, armé de sa double hache, l’Arcadien [Ancée de Parrhasie], que sa fureur pousse au-devant de son destin, s’écrie : « Apprenez, jeunes gens, combien le bras d’un homme est supérieur à celui d’une femme ; laissez-moi faire. (…) » » (Ovide, Métamorphoses, VIII)
Toutefois, dans la version d’Ovide, on voit que cette dénégation des valeurs de l’héroïne est assez limitée. Hormis Ancée de Parrhasie (qui d’ailleurs est puni par Ovide), seuls les oncles de Méléagre contestent à l’héroïne le trophée que le héros veut lui donner (la peau et la hure) :
« Allons, femme, laisse là cette dépouille ; n’usurpe pas un honneur qui nous est dû ; prends garde que ta confiance dans ta beauté ne t’abuse et que le secours de ton généreux amant ne vienne à te manquer. » (Ovide, Métamorphoses, VIII)
Cette contestation qui repose sur le sexe d’Atalante me semble très marginal, l’héroïne s’intégrant au contraire avec facilité au groupe des héros. Sa hardiesse et son habileté sont mises en avant par Ovide, qui la fait agir après une série d’échecs des chasseurs masculins. Plusieurs héros meurent, Nestor se met en sûreté dans un arbre de justesse, Castor et Pollux ratent le sanglier, Télamon tombe en le poursuivant…
L’attaque des oncles de Méléagre, plutôt qu’un marqueur de mépris, est selon moi davantage un outil permettant l’irruption de la tragédie (la mort des oncles, puis celle de Méléagre).
(Si vous avez envie d’explorer plus longuement la figure d’Atalante, je l’ai mise au cœur d’un récit dont vous pouvez lire les premières pages ici. ce récit concerne la course imposée par Hippomène.)
Le sanglier de Calydon : le symbolisme de la bête
Le sanglier de Calydon appartient à tout un bestiaire de fléaux divins : on y trouve aussi le sanglier d’Érymanthe, la biche de Cérynie… Par contre, contrairement au sanglier d’Érymanthe, affronté par le seul Héraclès dans un cadre initiatique, le sanglier de Calydon exige une coalition héroïque et déclenche une tragédie collective.La nature sauvage face à la civilisation
Le sanglier qui dévaste les alentours de Calydon est plus qu’un simple monstre. Il représente sans doute la bête dans l’inconscient collectif antique. Or, la bête, ce n’est pas seulement l’animal dangereux. C’est aussi la nature sauvage indomptée opposée à la civilisation humaine. Le sanglier furieux, de manière très symbolique, détruit les récoltes des hommes.
« Tantôt il foule les blés naissants, encore en herbe, tantôt il les fauche déjà mûrs, et, avec eux, les espoirs du cultivateur, qu’il condamne à pleurer, et il détruit les dons de Cérès en épis. » (Ovide, Métamorphoses, VIII)
Or, l’épisode de Calydon peut être rapproché dans cette thématique d’opposition nature / civilisation de deux autres épisodes qu’Ovide décrit aussi :
- Le combat des Lapithes contre les centaures : les Lapithes représentent la civilisation et ils affrontent la bestialité et la barbarie des centaures (mi-hommes mi-chevaux, ces derniers ont basculé du côté de la bête).
- La chasse d’Actéon : Actéon a surpris Artémis au bain. Il est puni et transformé en cerf. Ses propres chiens le déchiquettent sans le reconnaître. La civilisation (Actéon) est confronté dans sa « nudité » à la nature sauvage (Artémis). Actéon est transformé un en animal sauvage mais il n’y survit pas. Ce n’est pas sa place. (À noter : dans Ovide, beaucoup des chiens d’Actéon portent des noms de héros qui participent à la chasse de Calydon et au combat des Lapithes contre les Centaures.)
C’est intéressant de noter, en aparté, que la première personne à blesser la bête, c’est Atalante, une héroïne située elle-même entre nature et cité.)
La bête dans le cœur des hommes ?
La bête monstrueuse poursuit les membres de la famille de Méléagre, même après sa mort.
Tydée, le frère de Méléagre, porte encore la dépouille de l’animal.
« effrayante avec ses soies et ses dents recourbées, la dépouille du sanglier qui fait la gloire de Calydon entoure avec peine les larges épaules de Tydée » (Stace, Thébaïde, I, 488-490)
Or, pendant la guerre contre Thèbes, Tydée se distingue par un comportement monstrueux (il mange la tête d’un de ses ennemis). Même Athéna, sa protectrice, finit par se détourner de lui tant elle est horrifiée par son geste qui le fait basculer hors de l’humanité et de la civilisation.
Conclusion : le vrai monstre de Calydon
Le sanglier de Calydon n’est pas un simple animal déchaîné envoyé pour ravager des champs. Il est le révélateur d’un déséquilibre plus profond. Le fait qu’il ait été suscité par la colère d’Artémis, déesse de la nature sauvage, révèle une dualité nature / civilisation qui n’a pas été reconnue et respectée. Les hommes ont offensé l’ordre naturel du monde en oubliant d’honorer la déesse. Ils ont été orgueilleux, ils ont manifesté de la démesure et de l’hubris.
Mais une fois la bête abattue, la violence ne disparaît pas : elle se déplace.
La mort du sanglier déclenche une chaîne de conflits humains — rivalités, colère, vengeance familiale — qui conduisent à la perte de Méléagre. Le monstre extérieur a été vaincu, mais la part monstrueuse demeure au cœur des hommes (jusque chez Tydée). En ce sens, la chasse de Calydon n’est pas seulement un récit héroïque : c’est une réflexion tragique sur la frontière fragile entre civilisation et sauvagerie et sur cette bête que l’on croit combattre au-dehors, alors qu’elle sommeille aussi au-dedans.
Mes sources sur la chasse de Calydon
Pour celles et ceux qui souhaitent prolonger la lecture ou retrouver les textes antiques cités, voici les principales sources que j’ai utilisées pour cet article.
- Homère, L’Iliade, traduction Mario Meunier
- Ovide, Les Métamorphoses, traduction Georges Lafaye
- Stace, Thébaïde, traduction Roger Lesueur
Crédits image en-tête : Chasse de Calydon sur un cratère à volutes grec, vers 340 av. J.-C. – Berlin, Antikensammlung – Photo extraite de l’ouvrage d’Émilie Druilhe, Farouche Atalante
À PROPOS DE L'AUTEURE
Je suis Marie, passionnée d'antiquité et de mythologie grecque depuis l'enfance. J'ai acquis un gros bagage dans ce domaine grâce à mes lectures, innombrables, sur le sujet : ma bibliothèque compte plusieurs centaines d'ouvrages, sources antiques et essais historiques traitant de nombreux aspects de ces périodes anciennes.
Je suis également diplômée d'histoire ancienne et médiévale (Maîtrise, Paris IV Sorbonne). J'ai notamment travaillé sur l'antiquité tardive, le Bas Empire romain et la romanisation des peuples germaniques.

Je suis l'auteure de plusieurs romans et nouvelles, dont Atalante, qui réinterprètent et revisitent la mythologie grecque et l'antiquité.
Super intéressant, comme toujours. C’est marrant comme aujourd’hui encore, les films d’horreur utilisent cette trame: le vrai monstre n’est pas la créature qui débarque, mais la malveillance et la cruauté des humains qui l’affrontent.
Merci Aemarielle. 🙂 Je pense que ça se situe à un niveau « miroir » ici : il n’y a pas d’empathie pour le monstre mais il dit quelque chose de nous. Mais ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres, les Anciens devaient aussi, souvent, juste savourer le côté épique de l’histoire !