Mis à jour le 27 septembre 2025
Artémis dans la mythologie, une déesse transgressive ? Une divinité de la libération de la femme ? Pas du tout. Même si elle est invoquée dans cet esprit au XXIe siècle, la réalité de l’antiquité est tout autre. Faisons le tour de cette déesse vierge et chasseresse qui protège tour à tour les vierges, les chastes et les mères.
Artémis, qui es-tu ?
Un topos : la beauté
Artémis est née des amours de Zeus et de Léto. Elle voit le jour à Délos.
Elle est forcément belle puisqu’elle est divine. D’après l’Hymne homérique à Apollon Pythique, elle est grande et imposante. C’est un topos chez les dieux : la grande taille est un signe de beauté, souvent divine. Ulysse voyant Nausicaa dit en fin flatteur qu’elle doit être Artémis : « la taille, la beauté et l’allure, c’est elle !… » (Odyssée, VI, 152).
Dans son Hymne à Artémis, Callimaque nous dit aussi qu’elle a un beau visage (on s’en doutait également !). Euripide et Homère sont un peu plus précis : elle a des cheveux blonds, c’est l’« Artémis aux belles boucles » (Odyssée, XX, 80) et celles-ci sont « d’or » chez Euripide.
Dans l’ Odyssée, Chant IV, 122, Homère compare Hélène (qui est loin d’être vierge !) à « l’Artémis à la quenouille d’or ». Là aussi, on insiste sur la beauté de la déesse.
Déesse chasseresse
Artémis est la déesse chasseresse par excellence. Elle vit dans les montagnes et les forêts. Elle chasse aussi bien les chevreuils, les cerfs et les biches que les lions et les panthères : on le voit dans l’Iliade, dans Pausanias et dans l’Odyssée :
« Quand la déesse à l’arc, Artémis, court sur les monts, tout le long du Taygète, ou joue sur l’Érymanthe parmi les sangliers et les biches légères, ses nymphes, nées du Zeus à l’égide, autour d’elle bondissent par les champs, et le cœur de Léto s’épanouit à voir sa fille dont la tête et le front les dominent : sans peine, on la distingue entre tant de beautés. » (Odyssée, VI, 102-109)
Le Taygète et l’Érymanthe sont des chaînes de montagne situées pour l’une au centre, pour l’autre au nord du Péloponnèse. Toutes deux sont réputées pour la chasse.
Dans le Livre II des Métamorphoses d’Ovide (histoire de Callisto), on voit la vie d’Artémis dans la mythologie, au milieu des nymphes.
Une déesse redoutable
Artémis ne badine pas avec les honneurs qu’elle est censés recevoir, ni avec les insultes qu’on profère envers elle. À ce titre, elle est comme toutes les grandes divinités. Ainsi, lorsqu’Œnée, roi de Calydon, oublie de la vénérer, elle envoie un sanglier monstrueux dévaster ses terres. C’est la fameuse légende du sanglier de Calydon.
Chioné eut la folie de dénigrer la beauté de la déesse. La passion qu’elle avait suscitée chez deux dieux (Hermès et Apollon) l’avait trop exaltée ! La déesse tue l’inconsciente par là où elle a fauté :
« elle courbe son arc de corne et avec le nerf tendu elle lance un roseau, qui va percer la langue coupable » (Ovide, Métamorphoses, livre XI)
Elle est redoutable y compris lorsqu’on la sollicite. Ainsi, elle tue Ariane à la demande de son frère Dionysos :
« Dionysos l’accusait. Artémis, dans Dia, dans l’île entre-deux-mers, la perça de ses flèches. » (Homère, Odyssée, XI, 325-326)
Les épithètes d’Artémis
Artémis porte plusieurs épithètes et qualificatifs (la liste n’est pas exhaustive du tout) :
- Dans l’Odyssée, Homère la dit « Artémis au trône d’or » (V, 123), une épithète qu’elle partage avec Héra et Éos (l’Aurore). Il y a peut-être confusion entre thronon (« paillette », « fleur ») et thronos (« fauteuil »).
- Depuis Homère, on la qualifie aussi de Agrotera pour souligner son influence sur les activités cynégétiques.
- Elle est aussi la « déesse d’Ortygie » et la « fille de Latone » dans les Métamorphoses d’Ovide (livre I notamment). Ortygie est le nom ancien de l’île de Délos où Artémis est née. C’est Sophocle qui utilise le premier cet épithète.
Artémis et Apollon : les jumeaux terribles
Artémis a un frère jumeau, le dieu Apollon. Dans quasiment tous les mythes, le lien entre les deux divinités est très étroit.
Les dieux archers
Ils sont tous les deux caractérisés par l’arc, qui est l’un de leur attribut. Grâce à cette arme, Apollon et Artémis, dans la mythologie, sont ceux qui provoquent les morts subites, notamment dans l’Iliade et dans l’Odyssée. Ils dispensent la mort avec leurs flèches, l’une chez les femmes, l’autre chez les hommes. Pénélope appelle cette mort de ses vœux :
« Que la chaste Artémis m’envoie donc à l’instant une mort aussi douce ! » (Odyssée, XVIII, 202)
Tous deux sont complices lorsqu’il s’agit de venger l’honneur de leur mère, qui a été insultée par la mortelle Niobé. Celle-ci s’enorgueillissait d’avoir enfanté davantage que Léto : elle avait eu sept filles et sept garçons. Artémis et Apollon tuent tous les enfants de leurs flèches.
Quand le frère et la sœur ne sont pas d’accord
Il arrive (rarement) qu’Artémis et Apollon soient dans des camps opposés. C’est le cas face au sanglier envoyé par Artémis lors de la chasse de Calydon : Apollon souhaite protéger Jason de Pagase qui l’invoque mais sa sœur veut protéger l’animal qu’elle a envoyé. C’est elle qui a le dernier mot.
« Autant qu’il le peut, le dieu exauce sa prière : le chasseur frappe le sanglier, mais sans le blesser ; Diane avait retiré le fer du javelot, pendant qu’il volait ; le bois arriva sans pointe. » (Ovide, Métamorphoses, livre VIII)
Les dieux vénérés ensemble
L’exemple d’Aigialée : la terreur des jumeaux
Artémis et Apollon sont parfois vénérés ensemble. Il y a par exemple l’histoire d’Aigialée.
Après le meurtre de Python à Delphes, Apollon et Artémis vont se purifier à Aigialeia. Mais ils sont saisis d’une grande frayeur au lieu-dit encore aujourd’hui « Terreur » (Phobos). Ils font demi-tour vers la Crète et Carmanor.
Dans le même temps, un fléau s’abat sur les habitants d’Aigialeia (Aigialée). C’est une épidémie. Les devins locaux les enjoignent d’apaiser Apollon et Artémis. Les habitants envoient alors en suppliants sept jeunes garçons et sept fillettes à la rivière Sythas. Là, les enfants persuadent les dieux de venir à l’acropole de leur cité.
L’endroit où se rendent les dieux devient alors le sanctuaire de la Persuasion.
Au XXe siècle, on célébrait encore une cérémonie pour la fête d’Apollon. Les enfants allaient sur les bords de la Sythas et conduisaient les dieux dans le sanctuaire de la Persuasion avant de les ramener dans le temple d’Apollon.
D’autres exemples
Je vous donne d’autres exemples mais il y en a beaucoup :
- Lorsqu’il devient roi de Mégare, Alkathoos élève un sanctuaire en l’honneur des deux dieux. Apollon reçoit l’épithète d’Agraîos (terres sauvages, brousse d’où vient le chasseur étranger) et Artémis celle d’Agrotéra qu’on a vu plus haut.
- On a retrouvé un sanctuaire archaïque d’Apollon en 1935 à Dréros, en Crète. Il y avait une table à offrandes en pierre devant l’autel. Elle était remplie de cornes de chèvres et surmontée par les trois statuettes de bronze travaillées au marteau de la triade d’Apollon, Artémis et Létô.
- On a aussi trouvé un sanctuaire d’Apollon et Artémis à Kalapodi-Hyampolis, en Grèce. La table à offrandes contenait un masque féminin de terre cuite et une statuette de koûros scellée et datant de 480-450 av. J.-C.
- À Magnésie du Méandre, Apollon cohabite avec Dionysos sous le patronage d’Artémis.
- Artémis est aussi associée à son frère à Sparte (Apollon Karneios et Artémis Hegemone).
L’Artémis de la mythologie : versions, cultes, temples
Les dieux grecs ne sont jamais « un ». Ils se multiplient toujours en différentes versions selon les lieux et les époques. Artémis ne fait pas exception. Je souhaitais vous proposer autre chose que l’Artémis d’Éphèse dont on parle en priorité.
Voici un petit florilège de différentes Artémis qu’on trouve à travers l’antiquité (liste là aussi absolument pas exhaustive, constituée en fonction de mes lectures).
Artémis assimilée à Bastet
Hérodote assimile Artémis à Bastet dans ses Histoires (livre II).
Artémis grecques et crétoise
Il y a bien sûr la déesse d’Éphèse, en Asie Mineure. C’est dans ce temple d’Éphèse que Cléopâtre fait tuer sa sœur : « [elle] obtint d’Antoine de faire tuer Arsinoè, sa sœur, alors qu’elle était à Éphèse,
en prière dans le sanctuaire d’Artémis » (Flavius Josèphe, Antiquités juives, XV).
Mais on trouve des tas d’autres Artémis en Grèce.
Pausanias nous parle d’un sanctuaire à Lousoi, en Arcadie (VIII, 18, 7-8) et d’un culte ancien à une Artémis arcadienne, peut-être d’origine crétoise (VIII, 23, 6). C’est une déesse de la fertilité et de la végétation. Le culte est fait de pratiques agraires populaires comme celles des balançoires, des effigies et des masques pendus à des arbres. On retrouve ces rites aussi dans les Féries latines sur le Mont Albain.
À Caryae, un bourg de Laconie, il y avait un temple d’Artémis primitivement adorée sous la forme d’un noyer. Dans la Thébaïde, Stace parle de « ceux de Caryae qui savent faire retentir des hymnes applaudis de Diane » (IV, 225).
En ce qui concerne la Crète, le culte d’Artémis y existe depuis la plus haute antiquité. La Crète était renommée pour la qualité de ses flèches. Dans la Thébaïde de Stace, Artémis donne à Parthénopée des « flèches du mont Dicté », un mont crétois (IV, 258).
L’Artémis taurique
Dans les Métamorphoses (livre XIV, dans le récit de Picus et Canente), Ovide parle d’une Diane scythique : c’est l’Artémis taurique. D’après la légende, elle a été importée en Italie par Oreste.
L’Artémis thrace Bendis
Hérodote assimile la déesse thrace Bendis à l’Artémis de la mythologie dans ses Enquêtes (IV, 33). Platon parle de cette Artémis dans le Livre I de la République (327, a). Elle reçoit un culte officiel à Athènes dès 429-428 av. J.-C. Des fêtes, les Bendidies, étaient organisées en juin au Pirée.
La Diane étrusque et romaine
Une déesse ancienne
Diane existe déjà chez les Étrusques. Son temple le plus important est celui de l’Aventin : il a été construit par le roi étrusque Servius Tullius au VIe siècle av. J.-C.
Mais on vénère aussi Diane à Aricie, près du lac de Nemi. C’est un site particulièrement sauvage. D’après les légendes, c’est Oreste qui aurait amené Diane ici. La déesse y aurait été vénérée déjà par les Albains (Anciens Latins). Il y avait là un sanctuaire et un bois sacré.
Diane a parfois d’autres noms, comme Trivia. On la retrouve sous ce nom dans la Thébaïde de Stace.
Une déesse chasseresse
C’est une chasseresse. Aux ides d’août, les Romains lui consacrent une grande fête au cours de laquelle on récompense les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages (Stace, Les Silves).
Une déesse farouche et parfois cruelle
Dans les Fastes, Ovide nous explique que les prêtres de son temple, à Aricie, au bord du lac de Némi, doivent tuer leur prédécesseur pour accéder au poste.
Certains de ses sanctuaires, eux, sont interdits aux hommes, comme celui du vicus Patricius à Rome. D’après la légende, l’interdiction remonterait à une tentative de viol perpétré dans les lieux et qui a mal tourné pour l’agresseur : il se serait fait déchiqueter par les chiens de Diane.
Une déesse sensible aux plus faibles ?
La violence supposée de Diane face à ce violeur esquisse le portrait d’une déesse aussi intransigeante qu’Artémis. Mais il y a peut-être plus. Ce sont surtout des femmes et des esclaves qui se réunissent au temple de l’Aventin pour les fêtes. Diane semble être une déesse plus sensible au sort des « faibles » qu’Artémis.
La Diane d’Auguste
Bien plus tard, Auguste construit un système religieux apollinien très fort, à visée politique. Il se place lui-même spécifiquement sous le patronage de ce dieu.
Il utilise également la figure de Diane, qu’il assimile complètement à la déesse grecque Artémis de la mythologie. Il en fait la Diana Victrix, Diane victorieuse et sœur d’Apollon (ce n’était pas le cas de la Diane ancienne). Un chant d’Horace la célèbre lors d’une très grande fête religieuse : pour la première fois peut-être, Diane devient la Lune auprès de son frère Apollon le Soleil (qui représente en fait Auguste !).
Sur certains deniers, on voit la fille d’Auguste, Julie, apparaître sous les traits de la déesse (RIC, I², 403).
Artémis au levant antique
On retrouve aussi Artémis en Syrie hellénistique puis romaine.
« Les » Artémis de Syrie hellénistique
Il y a la déesse de la dynastie séleucide, comme l’Artémis Daittai qui est implantée à Antioche après la conquête d’Alexandre. Mais il y a aussi l’Artémis des colons macédoniens, qui arrive dans leurs bagages. Enfin, Artémis est parfois assimilée à Atargatis, une déesse sémitique (qui est rapprochée aussi d’autres déesses grecques comme Héra, Aphrodite, etc.) ou aux déesses arabes Allat ou Nanai à Palmyre.
Quelques villes où on retrouve Artémis
Antioche
À Antioche, Hadrien qui reconstruit la ville après le séisme de 115 bâtit un sanctuaire d’Artémis. Les fêtes d’Artémis dans la cité attirent des sportifs.
Doura-Europos
À Doura Europos, le sanctuaire d’Artémis-Azzanathkona contient le bouleutérion.
Gérasa
À Gérasa, le sanctuaire d’Artémis était déjà bien mis en valeur par un arc d’Hadrien qui était implanté de manière à offrir une perspective sur lui. Puis le culte d’Artémis prend le pas sur celui de Zeus dans le courant du IIe siècle apr. J.-C. suite à des rivalités entre factions. On déplace alors le centre religieux depuis le temple de Zeus, au sud, vers le sanctuaire d’Artémis, qui est magnifiquement reconstruit et mis en scène. Ce nouveau temple d’Artémis date d’après 150 et il est situé sur un podium élevé.
Toujours à Gérasa, en 207, on sait que la corporation des foulons est placée sous la protection d’Artémis, la déesse principale de la cité.
Césarée de Philippe
On retrouve aussi une statue d’Artémis aux abords du grand sanctuaire de Césarée de Philippe, dédié au dieu Pan, au milieu de nombreuses statues érigées là entre le règne d’Auguste et celui d’Hadrien.
Artémis dans la mythologie : la déesse de la virginité
Artémis fait partie des déesses parthenoi, « vierges », avec Athéna et Hestia. Zeus lui accorde la virginité perpétuelle dans l’Hymne à Diane de Callimaque (vers 6 et suivants).
C’est la déesse qui ne s’en laisse pas compter par les hommes, surtout ceux qui la désirent. Sophocle la décrit comme « la vierge inviolable et inviolée » dans Électre. De là vient le malentendu d’une déesse « féministe », ce qu’elle n’est pas là.
Artémis est tout simplement la déesse qui incarne une étape dans la vie d’une femme : celle de la virginité (enfance jusqu’au mariage).
Déesse punitive
Jalouse de sa virginité
Artémis est sévère face à ceux qui attentent à sa virginité :
- le Géant Otos
- Orion qui est piqué par un scorpion qu’elle lui envoie (Histoires incroyables de Palaiphatos)
- Bouphagos est percé de flèches sur le mont Pholoé (Pausanias)
Son intransigeance va plus loin lorsqu’elle se venge d’Actéon. Celui-ci la surprend nue dans la source Parthénios ou au bain (Diodore de Sicile, Ovide dans ses Métamorphoses). Il ne l’a pas fait exprès, mais il est puni quand même : elle le transforme en cerf et il est déchiqueté par ses propres chiens. Le spectacle de la nudité divine de certaines déesses est un interdit pour les mortels. Il s’agit justement des déesses vierges comme Artémis, Hestia et Athéna.
« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir : ce songe prédit en effet pour qui l’a vu la mort dans peu de temps : car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments » (Artémidore)
Il faut donc aussi faire attention à ses rêves !
Punition des violeurs
Dans la mythologie, Artémis venge aussi des femmes qui ont été violées, comme les nymphes Opis et Chromion (Pausanias). Elle met à mort le tyran Tartarus qui usait d’un droit de cuissage sur les jeunes filles de sa cité avant leur mariage (Antoninus Liberalis).
Parfois, elle vient en aide à une femme poursuivie par un dieu ou un héros. En général, il s’agit de jeunes filles admiratrices de la déesse. Toutefois, le prix à payer est celui de la transformation. C’est le cas d’Aréthuse qui est poursuivie par le fleuve Alphée et transformée finalement en fontaine :
« Épuisée par la fatigue de la course : Viens à mon secours ; je suis prise, ô Diane, m’écriai-je ; sauve la gardienne de tes armes, celle que tu as si souvent chargée de porter ton arc et les flèches enfermées dans ton carquois. La déesse fut touchée ; amenant avec elle un épais nuage, elle le jeta sur moi. » (Ovide, Métamorphoses, livre V)
Punition des jeunes filles
Pourtant, Artémis défend moins les jeunes filles en elle-même que le concept même de virginité. Elle punit les vierges qui cèdent à l’amour. Callisto, par exemple, qui s’est laissée séduire par Zeus (Hésiode, Fragments et Ovide, Métamorphoses), est chassée puis transformée en ourse : « Loin d’ici (…) ne souille pas cette source sacrée ».
Pausanias nous raconte aussi cette histoire :
« [Là se trouvent] un sanctuaire et un temple d’Artémis appelée Triklaria… La prêtrise de la déesse était détenue par une parthenos, jusqu’à ce que vienne pour elle le temps d’être envoyée à un homme. Autrefois la prêtresse s’appelait Komaithô (« La Rousse »), une parthenos des plus belles qui avait un amoureux appelé Mélanippos (« Le Cheval Noir »), le meilleur et le plus beau des jeunes gens de son âge. Quand il parvint à faire partager son amour par la parthenos, il demande la fille à son père. Il est fréquent que les gens âgés s’opposent à la jeunesse en toutes sortes de choses, et ils sont spécialement insensibles aux désirs des amoureux. L’histoire de Mélanippos, comme celle de beaucoup d’autres, prouve que l’amour est capable de briser les lois humaines et de profaner le culte rendu aux dieux, en effet, c’est dans le sanctuaire d’Artémis que leur ardeur érotique trouva son aboutissement, l’utilisant comme une chambre nuptiale.
« Alors la colère d’Artémis commença à détruire les habitants. La terre ne portait plus de fruit, et d’étranges maladies survinrent, d’un caractère inconnu. Quand ils firent appel à l’oracle de Delphes, la Pythie accusa Mélanippos et Komaithô. L’oracle ordonna qu’ils dussent être sacrifiés à Artémis, et que chaque année on devait sacrifier à la déesse la plus belle parthenos et le plus beau pais. » (Pausanias, VI, 19, 1)
Il est vrai qu’ici, les amoureux avaient commis le crime suprême pour un dieu : l’anosios gamos, l’union sexuelle interdite dans un lieu sacré ! On voit aussi l’issue tragique de cette trangression avec l’amour et le châtiment d’Atalante et Hippomène.
Déesse protectrice
De manière plus générale et en-dehors du contexte tragique du viol, Artémis protège et incarne les jeunes filles non mariées. Dans l’Odyssée, Ulysse compare Nausicaa à la déesse.
Comme Athéna, elle est protectrice de l’enfance et de la jeunesse.
Les protégés d’Artémis dans la mythologie
Les jeunes filles
Dans les mythes, Artémis est entourée de compagnes vierges, souvent les nymphes. Comme on l’a vu plus haut, certaines d’entre elles payent le prix fort d’avoir été séduites voire violées.
D’autres échappent à son courroux, comme Atalante. La chasseresse de l’Arcadie a un lien privilégié avec la déesse, au point qu’elles apparaissent très semblables dans les sculptures et les peintures qui les représentent. C’est sans doute qu’Atalante a plus que la virginité en commun avec Artémis : elle chasse, elle vit dans la nature, elle lutte avec et contre les hommes. Atalante garde la tendresse de la déesse même lorsqu’elle rompt son vœu de virginité et a un fils, Parthénopée, l’un des Sept contre Thèbes.
Artémis est sensible aux vierges. Lorsqu’elle réclame une victime à Agamemnon avant le départ des Achéens vers Troie, le roi décide de sacrifier sa fille Iphigénie. Parfois, la jeune fille est effectivement sacrifiée. Mais dans certains récits comme les Métamorphoses d’Ovide (livre XII), la déesse la remplace par une biche, « ayant été désarmée par cette victime mieux faite pour elle ».
Les garçons
Vous avez vu que dans le titre, j’ai mis « protégés » et non « protégées » : Artémis a aussi des adorateurs masculins… vierges. On pense bien sûr à Hippolyte, qui rejette Aphrodite tout comme Atalante l’a fait. Il y a aussi Parthénopée. Dans la Thébaïde de Stace, le jeune homme, presque un enfant parti à la guerre, est protégé jusqu’à sa mort ultime par Artémis :
« elle vient au milieu des armées enveloppée d’un sombre brouillard, dérobe d’abord les flèches légères sur le dos du jeune audacieux et remplit son carquois de traits célestes dont aucun ne tombe vierge de sang ; puis elle répand sur ses membres, elle répand sur son cheval une liqueur d’ambroisie pour que son corps, avant le trépas, ne soit souillé par aucune blessure » (Stace, Thébaïde,726-732)
L’enfance avant le mariage
Deux déesses président aux destinées des petites filles. Pidie, déesse mineure de l’amusement et des jeux enfantins, puis les enfants « quittent Pidie pour rejoindre Artémis », disent les mères athéniennes lorsque leurs filles deviennent pubères.
Tout cela est symbolique : il y a d’abord l’enfance innocente, celle des jeux de ballons et d’osselets. C’est la vie des parthenos : les jeunes filles vierges et célibataires, qui bénéficient d’une liberté associée aux déesse vierges comme l’Artémis de la mythologie.
Puis vient le mariage. Les jeunes filles déposent leurs parures virginales, leurs cheveux, leurs jouets et leurs poupées en offrande à Artémis. Le temps de l’enfance est terminé. Elles sont devenues des femmes et elles respecteront les pratiques rituelles associées à Aphrodite, Héra et Déméter.
Artémis ne s’y oppose pas : ce n’est pas son rôle de sortir les femmes de leur condition. L’Artémis de la mythologie grecque n’est pas une déesse de la révolte et de la transgression. Elle a sa place dans la religion grecque antique parce qu’elle est l’une des pièces qui donne du sens au système sociétal grec.
Les cultes des jeunes filles à Artémis
Les prêtresses d’Artémis sont souvent des jeunes filles. Elles dansent dans son temple et se réunissent dans les bois. Aristophane parle des Brauronies dans Lysistrata : « à dix ans, revêtue d’une robe jaune flottante, j’ai été consacrée à Diane dans les Brauronies. »
Autres fonctions d’Artémis : chasteté et maternité
Ce qui compte vraiment, c’est la chasteté
Pausanias nous raconte ceci :
Les Arcadiens choisissaient depuis toujours une koè parthenos comme prêtresse d’Artémis Hymnia. Un jour, un certain Aristocratès remarque l’une d’elles. La jeune fille lui résiste mais « Il lui fait subir les derniers outrages près de la statue d’Artémis. Quand l’attentat vient à être connu de tous, les Arcadiens lapident le coupable et prennent soin de modifier la loi. Ils choisiront dorénavant non plus une parthenos, mais une gynè ayant eu suffisamment de relations avec les hommes » (Pausanias, VIII, 5, 12)
Cette histoire nous montre qu’en fait, la virginité compte moins que la chasteté pour la déesse. (On ne va pas débattre sur le fait qu’une « vieille » puisse un jour avoir « eu suffisamment de relations avec les hommes » 😀 ).
Homère renchérit sur cette vision dans l’Odyssée (XVII, 37) : il compare Pénélope à Artémis et à Aphrodite en même temps. La comparaison est significative : dans cette mythologie, Artémis représente la chasteté de l’épouse fidèle et Aphrodite le désir des prétendants.
Le rapport à la maternité
Paradoxalement, Artémis s’intéresse aux mères ou futures mères. Cet intérêt commence très tôt : elle est née la première et a aussitôt aidé à l’accouchement de son frère ! (Callimaque, Hymne à Artémis)
Artémis a spécifiquement en partage la naissance, les femmes enceintes, les accouchées.
Dans la Rome antique, quand une jeune mariée ne tombe pas enceinte, on invoque souvent Diane. Si l’invocation est efficace, la femme, le front paré d’une couronne, à la lumière des flambeaux, va porter un ex-voto figurant vulves, phallus ou mères qui allaitent dans le bois d’Aricis voué à la déesse (Ovide, Fastes, 3, 267).
Symboles et attributs d’Artémis
L’arc
Artémis possède un arc et des flèches qui ont été forgés par Héphaïstos et les Cyclopes.
Dans Hécube, 463-465, Euripide nous dit : « irai-je célébrer le bandeau d’or et l’arc d’Artémis la déesse ? »
« L’arc d’or » revient aussi dans Ovide (Métamorphoses, livre I). Cet arc symbolise la prééminence d’Artémis sur le monde sauvage, en particulier les animaux, et donc aussi sur la chasse.
« Elle se plaît à l’arc, au massacre des fauves sur les montagnes ; elle aime aussi les phorminx, les danses, les chants aigus des femmes et la cité des Justes » (Hymne homérique à Aphrodite en parlant d’Artémis, 16-7)
Ce n’est pas le même arc que celui de son frère Apollon. Artémis n’est pas une guerrière au sens strict du terme. Ses armes servent généralement à la chasse mais, parfois, ils servent d’instrument aux vengeances des dieux : elle les utilise dans le meurtre des enfants de Niobé. Elle s’en sert aussi pour apporter la « mort subite » aux humains, comme son frère.
La tenue
Dans la mythologie, Artémis est vêtue d’un costume serré par une ceinture (Ovide, Métamorphoses, livre I – « la déesse court vêtue » dans le livre III, récit d’Actéon) qui a la même symbolique que l’arc.
Les chiens
Artémis a reçu des chiens « plus rapides que le vent » du dieu Pan. Ils peuvent renverser même des lions ! (Callimaque, Hymne à Artémis)
On retrouve ses chiens comme son arc et ses flèches dans les récits :
« On y entend, sans les voir, siffler ses flèches et, de nuit, aboyer ses chiens lorsqu’elle s’échappe aux demeures de son oncle et prend de nouveau les traits plus aimables de Diane ou bien lorsque, lasse des montagnes, le soleil au plus haut l’invite aux doux sommeils, c’est là qu’elle plante au loin ses traits tout autour d’elle et repose avec insouciance, la nuque appuyée sur son carquois » (Stace, Thébaïde, IV, 427-433)
Les « filets »
D’autres symboles sont plus mystérieux. Callimaque (Hymnes III, 189-205) nous parle de Britomartis, une nymphe crétoise aimée d’Artémis et poursuivie par Minos. Elle tombe d’un promontoire dans la mer ; des pêcheurs la recueillent. Artémis devient alors la déesse des « filets » crétois qui ont sauvé sa compagne.
C’est pourquoi on l’appelle quelquefois Dictynne, de dictys (le filet), comme dans la Thébaïde de Stace : Atalante l’appelle « charitable Dictynne » au livre IX, vers 632.
La liste n’est pas du tout exhaustive : on pourrait encore parler de la biche, de la lune (plus tardive), etc.
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Artémis en quelques questions :
Artémis est une déesse majeure de la mythologie grecque, fille de Zeus et de Léto, et sœur jumelle d’Apollon. Elle est la déesse de la chasse, de la nature sauvage, de la virginité et de la protection des jeunes filles. Représentée avec un arc et des flèches, elle incarne à la fois la beauté, la pureté mais aussi une forme de férocité divine envers ceux qui l’offensent.
Dans la mythologie, Artémis est l’une des trois grandes déesses vierges du panthéon grec avec Athéna et Hestia. Elle a demandé à Zeus de lui accorder la virginité éternelle. Dans la mythologie grecque, sa virginité symbolise son indépendance, son refus des contraintes du mariage et surtout sa fonction de protectrice des jeunes filles avant leur union. Elle punit sévèrement ceux qui tentent de la séduire ou de la surprendre dans son intimité.
Les principaux attributs d’Artémis sont l’arc et les flèches, symboles de sa puissance et de son rôle de déesse chasseresse. Elle est souvent accompagnée de chiens, vit dans les montagnes et est associée à la lumière de la lune. D’autres symboles incluent la biche, la ceinture et, dans certains cultes, des filets. Tous ces attributs soulignent sa nature farouche, libre et étroitement liée à la vie sauvage.
Mais attention : chez Artémis, la nature ne va jamais à l’encontre de la cité des hommes : elle est farouche uniquement parce qu’elle représente l’enfance et la jeunesse d’avant le mariage civilisateur. On est loin de la brutalité non civilisée des centaures, qui représentent une nature livrée à elle-même.
Sources :
ACHARD, Guy, La Femme à Rome, PUF, 1995
ARISTOPHANE, Lysistrata, Traduction André-Charles Brotier
BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette, 2001
CAMOUS, Thierry, Romulus, Le Rêve de Rome, Payot et Rivages, 2010
CHAMOUX, François, La Civilisation grecque, Arthaud, 1984
DETIENNE, Marcel, Apollon le couteau à la main, Gallimard, 2009
EURIPIDE, Théâtre complet, Traduction Laurence Villard, Claire Nancy et Christine Mauduit
GIROD, Virginie, Les Femmes et le sexe dans la Rome antique, Tallandier, 2020
HOMÈRE, Odyssée, Traduction Victor Bérard
MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First, 2022
OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction Georges Lafaye
PLATON, République, Livre I, Traduction Émile Chambry
SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001
STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur
Crédits image en-tête : Moonchild73
À PROPOS DE L'AUTEURE
Je suis Marie, passionnée d'antiquité et de mythologie grecque depuis l'enfance. J'ai acquis un gros bagage dans ce domaine grâce à mes lectures, innombrables, sur le sujet : ma bibliothèque compte plusieurs centaines d'ouvrages, sources antiques et essais historiques traitant de nombreux aspects de ces périodes anciennes.
Je suis également diplômée d'histoire ancienne et médiévale (Maîtrise, Paris IV Sorbonne). J'ai notamment travaillé sur l'antiquité tardive, le Bas Empire romain et la romanisation des peuples germaniques.

Je suis l'auteure de plusieurs romans et nouvelles, dont Atalante, qui réinterprètent et revisitent la mythologie grecque et l'antiquité.