Atalante et Hippomène : le mythe des pommes d’or

Hippomène et Atalante, voilà un couple de la mythologie grecque peu ordinaire. Je dis peu ordinaire car, ici, le héros est une héroïne : c’est autour du personnage de la femme qu’on a bâti la légende. Ce fait est relativement rare dans les mythes grecs.


Il faut dire qu’Atalante n’est pas une héroïne comme les autres.

Vierge chasseresse, tout comme Artémis qu’elle vénère, elle est la proie de prétendants qui veulent l’épouser, ce qui l’amène à les traquer pour s’en débarrasser. Amusant retournement de situation dans une Grèce misogyne : Atalante se fait prédatrice pour ses prédateurs !


C’était sans compter l’amoureux et sournois Hippomène et les trois pommes d’or d’Aphrodite


Je vous explique tout cela dans cet article !

Le défi d’Atalante à ses prétendants

 

Hippomène est un prétendant d’Atalante dans l’un de ses nombreux mythes.


L’histoire est celle-ci : Atalante ne veut pas se marier. Pour se défaire de ses prétendants qui la harcèlent, elle les défie à la course. Atalante est en effet renommée comme athlète. On la voit à de nombreuses reprises lutter contre des hommes… et triompher (ainsi contre Pelée, le père d’Achille).


Cette course est une sorte de duel à mort dans plusieurs versions du mythe. En effet, les prétendants sont nus et désarmés tandis qu’Atalante est munie d’une arme de chasse, une lance ou un javelot. Ils doivent être rapides non seulement pour gagner, mais aussi pour survivre. Car leur belle n’hésitera pas à les tuer pour leur ôter la victoire.

Les trois pommes d’or en jeu

 

Parmi les prétendants, Hippomène… Mais celui-ci, plus sournois, moins confiant, plus amoureux que les autres, a assuré ses arrières en implorant l’aide de la déesse Aphrodite. La déesse de l’amour est sans doute la mieux placée pour arracher Atalante à la sphère de l’enfance et de la virginité, domaine réservé d’Artémis. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène, à utiliser à l’instant propice. Lorsque celui-ci vient, le jeune homme les jette devant Atalante. Le pouvoir de l’amour est incarné dans ses pommes données par la déesse.

Subjuguée, la jeune femme s’arrête pour les ramasser. Elle laisse ainsi gagner son concurrent.


Ainsi s’achève le mythe d’Hippomène et Atalante : par la victoire du premier sur la seconde. Pour les Grecs anciens, c’était une issue rassurante, car il s’agissait d’un retour à la norme : la femme tombe amoureuse de l’homme et accepte le mariage. Tel est son destin, même quand on s’appelle Atalante.

Cette illustration d'un Livre de mythes datant de 1915 montre l'instant fatidique : Hippomène lance les pommes d'or et Atalante est distraite lorsqu'elle les ramasse. (Bibliothèque publique de New York)

Atalante et Hippomène : un roman d’amour

 

Passionnée de mythologie grecque, j’ai été envoûtée par ce portrait d’Atalante, ainsi que par le personnage d’Hippomène et son entêtement à la séduire. Il m’a semblé que ce pouvait être l’occasion de réinterpréter le mythe pour mettre en valeur les rapports de pouvoir entre hommes et femmes.


J’en ai donc fait un petit roman à lire gratuitement en ligne, dont voici un extrait !

« Où sont tes présents à la kourè-de-Schœnée ? l’apostropha l’un des prétendants tandis qu’ils prenaient place sur la ligne de départ, matérialisée par des pierres fichées en terre. Quant à moi, je lui ai amené les plus belles robes de pourpre tissées des mains des plus habiles tisseuses de ma maisonnée, ainsi que des tombereaux de nourriture pour les siens. Et toi ?


— Hé, Polychronios ! Tu ne le connais pas ? répliqua un autre. C’est Hippomène, le fils aîné de Mégarée d’Onchestos. Il a grandi avec la parthenos. Peut-être ce privilège lui accorde-t-il le droit de passer outre à certains usages !


— C’est faux, répondit le jeune homme avec hauteur. Sache que mon père a fait préparer un convoi depuis Mégarée, qui chemine vers le palais de Schœnée à l’heure même où nous parlons. Il regorge de ce qu’il y a de plus doré et de plus gras parmi les productions de nos artisans et de nos paysans. Et pour Atalante, la plus merveilleuse des parthenoï, des bracelets d’or qui magnifieront ses bras et ses chevilles d’albâtre, et des coupes d’argent et d’ivoire dans lesquelles nous boirons ensemble tandis que vos cadavres pourriront dans cette forêt.


— À voir, ricana l’un des prétendants. Il se pourrait bien que ton cuir soit troué avant le nôtre, Hippomène, fils de Mégarée. »


Le jeune homme suivit le regard ironique de son rival et ses yeux tombèrent sur la jeune fille. Elle venait de passer derrière lui. Ses iris flamboyants le transpercèrent. « Ils viennent m’acheter », lui avait-elle dit la veille.


« On la dit redoutable, aussi bien à la lutte qu’à la course », continua le second prétendant sans remarquer le trouble d’Hippomène. Il suivait du regard la silhouette athlétique de la jeune fille qui remontait la ligne de départ jusqu’à son extrémité. « On dit aussi qu’elle a été instruite par Chiron l’immortel, le précepteur des héros. Toi qui a grandi avec elle, le confirmes-tu ?


— Nous avons tous les deux suivi l’enseignement du sage Chiron. Il nous a appris l’art de la musique aussi bien que de la guerre. Quant à la valeur d’Atalante sur le sable du stade, sache que oui, elle est redoutable. Je n’ai pas honte de dire qu’elle m’a toujours battu, dans toutes les disciplines qui nous ont opposés. Atalante est invaincue à ce jour.


— Par Zeus ! s’esclaffa le premier prétendant. Il ferait beau voir qu’une donzelle allât plus vite que moi, Polychronios, fils d’Hélias ! J’ai toujours gagné dans les jeux offerts à la glorieuse Athéna dans ma cité d’Alalcomènes. Je me fais fort de la battre à plate couture, et ensuite de la dresser, la farouche ! C’est moi qui boirai dans tes coupes d’argent, Hippomène !


— Moi, Georgios, fils de Vionas de Nisée, j’ai bien l’intention aussi de vaincre la divine aux pieds agiles !


— Dès lors que j’aurais atteint la ligne d’arrivée, la parthenos n’aura plus rien à dire et elle retrouvera la seule forme de beauté qui sied à une femme : le silence ! » fanfaronna un autre.


Dans le concert de bravades qui suivit, Hippomène se tut. Une honte diffuse l’incommodait, qu’il refoula.


Je ne suis pas comme eux. Moi, je veux la vaincre par amour.


Mais, comme il ôtait à son tour sa chlamyde, il se sentait toujours tracassé.

Hippomène et Atalante

 

« Cours bien, fils, déclara une voix derrière lui, en le sortant de sa rêverie inquiète. J’ai confiance en toi. »


Schœnée. Il formulait à voix haute le vœu qu’il caressait depuis longtemps. Qu’il adoptât Hippomène ou le fils qui lui naîtrait du ventre de sa fille, c’était tout comme. Il fit l’honneur au jeune homme de le débarrasser lui-même de son vêtement. Tout en le tendant à l’un de ses esclaves, l’anax ajouta, plus bas afin que nul autre ne l’entendît :


« Atalante n’aura jamais le cran de t’abattre, toi. Tu profiteras de sa faiblesse pour la vaincre. »


Hippomène hocha la tête, mal à l’aise.


Mais enfin, imbécile ! Qu’est-ce qui te prend ? Où s’en vont ta force et ton courage ? Tu rêves de ce jour depuis des années ! Tu l’aimes, alors bas-toi pour elle ! Elle sera en de bien meilleures mains avec toi qu’avec l’un de ces crétins pompeux !


Il se positionna sur la ligne d’arrivée, entre le dénommé Georgios et un autre concurrent. Atalante était debout de l’autre côté de la file de ses prétendants, près d’une borne qu’on avait installée là pour délimiter le début du parcours. Elle tenait son grand arc en main. L’une des extrémités de l’arme était fichée en terre. Un grand figuier noueux la surplombait en la laissant dans une demi-pénombre troublée. Les corps nus des hommes luisaient sous le soleil, la lumière qui tombait toute droite écrasait les muscles puissants, bruns de peau et de poils, poisseux d’huile et de sueur… et elle, caressée de clair et d’obscur, restait immobile. C’était l’or du jour, voilé puis démasqué par les feuillages volubiles du figuier, qui animait sa silhouette. Il éclaira brièvement son regard, figé, bloqué sur lui. Hippomène eut l’impression de voir s’étirer le temps. La main des dieux s’était emparé des fils de l’instant. Aphrodite pusse-t-elle avoir saisi la trame…


La voix rigolarde de Georgios l’arracha au sacré.


« Eh ! Tu bâilles aux corneilles ? Tu es arrivé en retard, tu as l’air fourbu avant même le départ, tu ne sais rien du tracé du parcours et, de ton aveu, tu n’as jamais vaincu la vierge ! Tu as le goût du défi, Hippomène, fils de Mégarée d’Onchestos ! »


Il n’avait pas à chercher loin pour deviner le tracé de la course. C’était ici le point de départ de nombreux jeux d’enfance. Autour de la cascadelle qui se jetait en vrombissant de l’Helicon, la forêt s’étirait, mêlant dans sa ramure épaisse les grands pins, sapins et épicéas, les nobles peupliers argentés, les châtaigniers, chênes verts, genévriers, figuiers et oliviers. Géants et nains s’épanouissaient dans un océan de broussailles et de ronciers parsemés de petites têtes aux couleurs pastels variés, les anémones éternelles. Un jour, leurs défis brutaux s’étaient échoués dans ce lit de fleurs et d’épines. Son corps s’était éveillé au désir contre celui d’Atalante, tout écorchés et tout ensanglantés, ensemble, par les griffures des halliers. Il en gardait encore un souvenir ému, embelli et amplifié par le silence qu’il avait gardé pendant toutes ces années.


Non, il n’avait pas peur de se perdre sur ce chemin-là.

Voici une autre version du mythe d'Atalante et Hippomène, datant du XVIIème siècle, par Johann Heinrich Schönfeld (1609-1682)

J’espère que cet extrait vous a plu. Pour lire la suite de la course entre Hippomène et Atalante, rendez-vous par ici

… ou encore par là, avec la version papier intégrale du roman !

En attendant, je vous invite à découvrir un autre pan de la mythologie grecque avec Le Dit de l’oracle, qui revisite l’histoire de la pythie de Delphes. C’est gratuit, faites-vous plaisir !

À bientôt !

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

Crédits images en-tête : MikeGoad Attention ! Je me suis permis une totale liberté dans le choix de cette image, car elle représente en fait Atala et Chactas, les héros d’un roman de Chateaubriand qui n’ont rien à voir avec Atalante et Hippomène (Atala ou Les Amours de deux sauvages dans le désert). Mais la statue était si belle… Et voici l’occasion de découvrir une autre œuvre romanesque. 🙂

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