Atalante est une mythologie vivante : on lui donne beaucoup de résonance moderne et on l’assimile souvent à une figure féministe. Elle se distingue beaucoup des autres héroïnes grecques.
Est-ce que cela a un sens quand il s’agit de comparer la société antique et la nôtre ? Ou bien peut-on le dire parce que les mythes sont réinterprétés et réappropriés à chaque époque, indépendamment de celle qui l’a vu naître ?
Je ne vais pas répondre à ce débat, juste vous donner des éléments de réflexion en reprenant avec vous différents points : (avec des liens vers les parties en question)
- la naissance et la postérité du mythe d’Atalante
- les différentes versions d’Atalante (béotienne et arcadienne)
- les exploits d’Atalante, de la chasse de Calydon à la course contre Hippomène
- qui était Atalante pour les Grecs anciens : un mythe, un modèle et un contre-modèle
- l’Atalante érotique et amoureuse
- la figure d’Atalante dans l’iconographie
Je vais terminer en vous parlant de ma novella sur Atalante, que j’ai écrite en 2020 en me documentant beaucoup pour l’inscrire dans une réalité matérielle et sociétale réelle… sans rogner sur le mythe ! 🙂
Naissance et postérité du mythe d’Atalante
La mythologie d’Atalante est née à la littérature dans la Grèce archaïque. Nous sommes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. : Hésiode (ou quelqu’un qu’on appellera plus tard Hésiode) écrit le Catalogue des Femmes. Dans ce texte, il décrit Atalante. C’est la fameuse scène de la course contre Hippomène.
Par la suite, Atalante ne va plus disparaître. Toutes les époques vont la reprendre, de la Grèce classique jusqu’à la nôtre.
Chez les Grecs, il n’y a pas de mythe construit d’Atalante : on raconte alors les mythes à l’oral, par morceaux. Certains éléments récurrents reviennent quand même. Lévi-Strauss les appelle des « mythèmes » (« La Structure des mythes », in Anthropologie Structurale, Paris, Plon, 1958, p. 227-255). Ce sont les exploits d’Atalante : des extraits de la course, de la chasse de Calydon…
Au Ier siècle de notre ère, chez les Romains, on retrouve l’héroïne sous la plume du poète latin Ovide, qui écrit Les Métamorphoses.
En tout, entre l’époque archaïque et l’antiquité tardive, on compte presque 80 œuvres iconographiques et une cinquantaine de textes qui mentionnent Atalante et sa mythologie.
En dépit de ce qu’on pourrait croire, le Moyen-Âge chrétien ne cherche pas à effacer les traces de cette héroïne athlète et chasseuse, qui fait des exploits à l’égal des hommes. Les mythographes compilent, relient et parfois explicitent les mythes et les légendes. L’érudit ecclésiastique Eustathe de Thessalonique, par exemple, parle d’elle au XIIe siècle. C’est de manière indirecte : il la convoque lorsqu’il explique l’origine des termes désignant le sanglier (agrios) et le caleçon des athlètes (périzôma) ou lorsqu’il explique l’étymologie du nom de Schoineus, l’un des pères d’Atalante. Il parle plusieurs fois de la chasse de Calydon.
Les différentes versions d’Atalante
Atalante est tantôt la fille d’Iasos, roi du Péloponnèse (tradition arcadienne), tantôt la fille de Schœnée (tradition béotienne). Toutes deux sont caractérisées par un fondamental : elles refusent de se marier.
La version béotienne d’Atalante
La Béotie est un bout de terre grecque au nord de la péninsule, entre mer et montagne. C’est de là que nous vient le plus vieux mythe d’Atalante.
Atalante fille de Schœnée est l’Atalante-athlète. Elle est associée à l’épreuve de la course imposée à ses prétendants, notamment Hippomène. Cette histoire est racontée pour la première fois par Hésiode dans son Catalogue des Femmes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. C’est la première fois tout court qu’on parle d’Atalante — en tout cas, nous n’avons pas retrouvé de témoignage plus vieux que celui-ci.
L’Atalante béotienne serait aussi celle de l’épisode de la métamorphose en lion.
La version arcadienne d’Atalante
La version arcadienne du mythe d’Atalante semble plus tardive. L’Arcadie se trouve dans le Péloponnèse. C’est une région montagneuse.
L’Atalante arcadienne est la fille de Iasos, roi du Péloponnèse. Elle est abandonnée à la naissance par son père qui voulait un garçon : il l’expose dans la nature. Une ourse l’allaite, puis des chasseurs la recueillent. C’est un topos antique très fréquent : un enfant est nourri par un animal sauvage puis recueilli par des hommes, comme les jumeaux Romulus et Rémus. Ces derniers sont nourris par une louve, puis adoptés par un berger.
L’Atalante de la mythologie arcadienne est l’héroïne de la chasse de Calydon avec Méléagre. Elle est une chasseresse plus qu’une athlète. Ce côté chasseresse la rapproche encore plus de la déesse Artémis, protectrice des vierges : elle se situe totalement dans le monde sauvage qu’on assimile aussi à celui de l’enfance. Dans l’iconographie, on la voit souvent avec un chien.
L’Atalante mère
Vous ne connaissiez pas celle-ci ? Atalante est aussi une mère, dans un épisode bien précis. Étonnant pour une héroïne constamment associée à l’idéal de virginité !
Atalante est la mère de Parthénopée, l’un des membres de l’expédition des Sept contre Thèbes.
C’est une héroïne différente des autres. Cette fois, Atalante est héroïne parce qu’elle est mère d’un héros. Mais elle prolonge tout de même la vierge Atalante. Dans la Thébaïde de Stace, on évoque ses exploits lors de la chasse de Calydon. De plus, Atalante redevient tigresse lorsqu’il s’agit de la sûreté de son fils :
« elle abandonne ses forêts, plus rapide que le vent ailé, franchit les rochers et les fleuves qui lui font obstacle en coulant à pleins bords, telle qu’elle était, la robe retroussée, ses blonds cheveux flottants, épars, aux souffles de l’air comme une tigresse qui suit, après le rapt de ses petits, pleine de fureur, les traces du cheval de son ravisseur. » (Stace, Thébaïde, IV, 312-316)
Le père de Parthénopée ? D’après l’auteur romain Hygin, c’est Méléagre. Mais on ne trouve cette information nulle part ailleurs. Le Pseudo-Apollodore, lorsqu’il raconte l’épisode de la chasse de Calydon, dit juste :
« Méléagre, qui avait pour femme Cléopatra, la fille d’Idas et de Laspessa, (…) voulait avoir un enfant d’Atalante » (Bibliothèque, I, 69).
En tout cas, aucune source ne dit que Parthénopée est légitime.
Les exploits d’Atalante dans la mythologie
Atalante est une héroïne !
Hésiode lui-même ne dit pas qu’Atalante est une « héroïne » (hèrôis). Il n’applique pas ce terme aux femmes de son Catalogue. Toutefois, Atalante a les caractéristiques d’une héroïne.Atalante vit à l’âge des héros
Elle vit à l’âge des héros tel que l’a décrit Hésiode. C’est l’époque où se côtoient les dieux, les déesses, les créatures fabuleuses… et les héros. Atalante elle-même descend des dieux, quelle que soit la version.
Elle est d’ailleurs la compagne d’une déesse : Artémis. Elle se voue entièrement à celle-ci, même après être devenue mère.
Cette dévotion exclusive provoque forcément la colère des autres dieux. Atalante est particulièrement l’ennemie d’Aphrodite. Elle ne lui rend pas les honneurs qui lui sont dus, notamment en refusant de se marier. On voit cette confrontation dès les premiers écrits d’Hésiode.
C’est un peu l’équivalent féminin d’Hippolyte, le fils de l’Amazone Antiope et de Thésée, également séducteur d’Ariane et de Phèdre.
Atalante a les caractéristiques des héros
Atalante, dans la mythologie grecque, a des qualités de héros masculin : le courage, la violence, l’honneur.
Elle est très différente des grandes figures féminines que sont Pasiphaé, Phèdre, Cassandre ou Eurydice…
Elle est la seule héroïne femme dont on connaisse vraiment l’enfance. L’enfance des héros (homme) est souvent décrite, mais ce n’est pas le cas de celle des femmes. Atalante fait exception grâce à l’auteur romain Claude Élien, qui est le seul à décrire son enfance en lui donnant beaucoup d’importance.
Par ailleurs, son mythe a beaucoup de similitudes avec d’autres mythes héroïques :
- l’exposition
- la métamorphose
- le refus du mariage puis la réalisation du mariage
L’épisode de la chasse de Calydon
Atalante, fille de Iasos, participe à la chasse de Calydon. Dans cet épisode, Œnée, roi de Calydon, a oublié d’honorer la déesse Artémis lors d’un sacrifice. Offensée, la déesse envoie un sanglier monstrueux ravager la région.
De grands héros grecs se rassemblent pour le tuer : Méléagre, le fils du roi, les Dioscures Castor et Pollux, Thésée, Jason… et Atalante.
Atalante blesse l’animal
Atalante se distingue en blessant la première l’animal grâce à l’un de ses traits. Cet acte héroïque est présent chez le Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, I, 70) et chez Ovide :
« (…) la Tégéenne [Atalante] pose une flèche rapide sur la corde de son arc, le courbe et tire. Le roseau, pénétrant sous l’oreille de la bête, ne fait qu’une légère blessure à la surface de son corps et en rougit les soies de quelques gouttes de sang. La jeune fille cependant se réjouit du succès de son coup et Méléagre encore davantage ; le premier, croit-on, il voit le sang qui coule ; le premier, il le montre à ses compagnons : « Tu as bien mérité, dit-il, le prix de la valeur ; c’est toi qui l’auras. » » (Les Métamorphoses, VIII)
Méléagre achève le monstre.
Le cadeau de Méléagre à Atalante
L’épisode de la chasse proprement dit se poursuit avec celui du cadeau. Méléagre veut honorer Atalante en lui offrant la hure et/ ou la peau de l’animal.
Les oncles de Méléagre, Plexippos et Toxeus, sont jaloux et reprennent le cadeau à Atalante. Méléagre furieux les tue. (Cet épisode va aboutir à la mort de Méléagre tuée par sa mère qui veut venger ses oncles… Bref, du grand classique grec. 😄 Mais je vais m’arrêter là car Atalante n’intervient plus dans ce récit.)
L’épisode de la course contre les prétendants
Le premier texte connu sur Atalante dans la mythologie, c’est celui du Catalogue des Femmes d’Hésiode. Le poète nous parle d’une course d’Atalante contre les hommes qui veulent l’épouser. Plus tard Ovide, le Pseudo-Apollodore et Hygin adoptent cette version d’Atalante : la course, l’aide d’Aphrodite et le mariage avec Hippomène.
Hippomène / Mélanion
Que se passe-t-il ici ? Atalante fait face à de nombreux hommes qui veulent l’épouser, mais elle ne veut pas se marier. Elle ruse donc : elle n’épousera que celui qui la vaincra à la course. Attention : ceux qui échoueront seront mis à mort.
Or, Atalante est extrêmement rapide. C’est l’Atalante-athlète.
L’un d’eux s’appelle Hippoménès (Hippomène). Dans certaines versions plus tardives (à partir du IVe siècle av. J.-C.), il s’appelle Mélanion ou Milanion. C’est un jeune chasseur prêt à tout pour se faire aimer d’Atalante.
Les pommes d’or
Hippomène / Mélanion va tricher. Il demande l’aide d’Aphrodite. Celle-ci lui donne trois pommes d’or. Ces fruits viennent tantôt du jardin des Hespérides, tantôt du sanctuaire de la déesse Aphrodite à Chypre.
« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre ; leurs aïeux me l’ont consacré jadis et ont ajouté ce don aux propriétés de mes temples. Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies ; invisible pour tous, sauf pour Hippomène, je l’abordai et lui indiquai ce qu’il devait en faire. » (Ovide, Les Métamorphoses, X)
En lançant ces pommes lors de la course, Hippomène distrait Atalante qui ne peut s’empêcher de les ramasser. C’est ainsi que le jeune homme gagne la course.
La métamorphose en lions
C’est souvent à la suite de cet épisode qu’Atalante, dans la mythologie, est transformée en lion avec son amant vainqueur de la course (Mélanion ou Hippomène). Aphrodite se venge ainsi du jeune homme qui ne l’a pas remerciée de son aide. Il y a plusieurs versions à cet épisode.
L’affrontement contre les centaures
Atalante a aussi affaire aux centaures. Ils sont deux : Hylaios et Rhoikos, « amoureux audacieux et fêtards immodérés », selon Élien (Histoire variée, XIII, 1). En fait d’amoureux, ils tentent de violer Atalante alors qu’elle chasse dans la forêt. Atalante se défend et parvient à les tuer.
La quête des Argonautes
On ne saurait faire l’impasse sur l’épisode de la Toison d’Or ! En effet, dans certains écrits comme ceux de Diodore de Sicile, Atalante fait partie des Argonautes qui accompagnent Jason en Colchide pour s’emparer de l’artefact. Elle est expressément citée parmi les « plus braves qui désiraient faire partie de l’expédition » (Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, I, 42).
La lutte contre Pélée
Le dernier exploit qu’on connaisse à Atalante, c’est sa lutte contre le héros Pélée. Il faut entendre le mot « lutte » au sens sportif. Le combat a lieu pendant les jeux funéraires de Pélias (l’oncle de Jason qui l’a envoyé en quête de la Toison d’Or ?).
Le Pseudo-Apollodore écrit qu’Atalante gagne ce duel.
Atalante dans le monde « réel »
Atalante : une héroïne vénérée ?
Atalante a-t-elle héroïsée et a-t-elle reçu un culte à l’image d’un Héraclès ? Il est difficile de le dire.
On a trouvé des inscriptions qui portent son nom. Ainsi une épigraphie sur un autel dans la région de Rhodes : elle porte à la fois le nom d’Atalante et aussi celui de deux autres individus, Galatas et Selgius. Ces deux derniers nous sont inconnus.
Cela peut signifier deux choses :
- l’héroïne a effectivement été l’objet d’un culte (c’est ce que semble indiquer l’exemple ci-dessus)
- elle était suffisamment renommée pour que des jeunes filles reçoivent son nom en différentes régions du monde grec
Si l’Atalante de la mythologie a été honorée par des cultes, c’est que, pour les Grecs anciens, elle pouvait intervenir dans le monde réel, comme les dieux, les déesses et d’autres héros. Cela veut dire qu’on croyait en elle comme on croyait « au Moyen Âge, aux Vies des Saints de la Légende Dorée, en ce sens qu’on n’en doutait pas » (Paul Veyne, « Un trésor de contes, et rien d’autre », in Grèce : des dieux et des hommes. À quoi servent les mythes ?, L’Histoire, n° 389, juin 2013, p. 105).
À l’époque, croire aux centaures n’était pas plus incroyable que croire à une jeune fille excellant à la chasse ou à la lutte.
Atalante : un contre-modèle ?
On est loin de l’épouse classique grecque avec Atalante. Pourtant, les auteurs et iconographes ont toujours porté un regard positif sur elle. Pourquoi ?
Atalante est une héroïne solitaire et hors normes. Elle veut rester vierge et ne jamais se marier. Elle est violente, elle tue beaucoup (animaux, créatures et hommes). Vous me direz que les héros font de même, mais cela est attendu de leur part : ce sont des hommes.
Atalante, elle, développe la violence des héroïnes situées dans les marges, celles qui ne respectent pas les normes du monde grec. Elle est même l’archétype de cette sorte d’héroïnes.
L’historien Élien dit :
« elle aimait son état de vierge, fuyait la compagnie des hommes et recherchait la solitude » (Histoire variée, XIII, 1).
Est-ce qu’on peut dire que les Grecs voulaient montrer une transgression ? Que c’était un but idéologique, une revendication (comme on le ferait maintenant) ? Probablement pas. Les Grecs la représentent ainsi parce que… ils veulent montrer une femme héroïne. La meilleure manière de le faire, c’est de lui donner des attributs d’homme héroïque.
Atalante : un modèle
D’ailleurs, pour contrebalancer cette étrangeté, ils finissent par faire rentrer Atalante dans le rang en la mariant et en faisant d’elle une mère. Ainsi Atalante, dans la mythologie, préfigure toutes les étapes de la vie d’une femme : l’enfance et la virginité, puis le mariage, puis la maternité. Ce sont les trois temps forts pour une épouse de citoyen grec :
La jeunesse
Atalante est toujours une jeune fille quand on raconte ses exploits de vierge chasseresse / athlète. C’est une parthénos qui vit dans le monde sauvage.
Elle a un double masculin : Hippolyte, fils de la reine des Amazones Antiope et de Thésée, qui refuse les dons d’Aphrodite pour se consacrer à la chasse dans la forêt. C’est un modèle héroïque typique de la jeunesse : ils ont la beauté, ils refusent le mariage, ils préfèrent la chasse et l’athlétisme… et connaissent soit une fin désastreuse (la métamorphose pour Atalante et la mort pour Hippolyte), soit un retour à la normalité (Atalante se marie et/ou devient mère).
La déesse Artémis est importante à cette étape. Elle est là pour assurer une transition entre l’enfance (le monde sauvage) et l’âge adulte (le mariage).
Le mariage
Atalante rentre dans le rang dans le mythe des pommes d’or. Mais elle a tout de même une spécificité : c’est elle qui définit les conditions du choix de son prétendant en imposant la course. C’est un luxe : dans la réalité, la jeune fille ne choisit jamais.
Dans tous les cas, après le mariage, c’est fini pour les exploits ! Atalante passe du statut héroïque au statut domestique.
La maternité
Quand Atalante ne connaît pas la fin tragique de la métamorphose en lion, elle se marie et/ou devient mère. On a vu qu’elle est la mère d’un héros, Parthénopée, dans certains épisodes.
Parthénopée est un héros défenseur de la cité. Être mère et mère d’un tel fils fait d’Atalante une adulte et surtout une mère idéale dans la cité. Elle est définitivement une gunè (épouse). Elle échappe ainsi au risque de la virginité : dans les discours médicaux de l’époque, celle-ci conduit à la folie !
L’Atalante de la mythologie montre donc qu’« il n’est pas d’alternative possible : aussi farouche soit-elle, la jeune fille devient une épouse » (Schmitt-Pantel, P., « Femmes et héroïsme : un manque d’étoffe? », in Aithra et Pandora, Femmes, Genres et Cité dans la Grèce classique, Schmitt-Pantel, P. (dir.), Paris, L’Harmattan, 2009, p. 171).
Atalante n’est jamais héroïne et mère en même temps. Elle est donc définitivement un modèle pour les jeunes filles de l’époque antique. Cela explique aussi que son mythe ait été si bien connue !
Atalante érotique et amoureuse
On a rarement vu une vierge aussi sollicitée et mise en scène dans des situations d’amour et de sexualité !
La beauté d’Atalante
Parlons d’abord de son physique. Comme toutes les héroïnes, Atalante est très belle. Les descriptions sont souvent classiques en ce sens et la dépeignent notamment avec des cheveux blonds. Dans la Thébaïde de Stace : « ses blonds cheveux flottants » (IV, 315)
L’historien Élien est le seul à la décrire différemment, avec une « capacité à effrayer » (Histoire variée, XIII, 1). Elle a un regard masculin (arrénôpon) : elle est vraiment différente des autres femmes.
Atalante amoureuse
Atalante et Méléagre
Le couple Atalante et Méléagre est très représenté en iconographie, dans la scène qui se situe après la chasse de Calydon. Méléagre offre la peau et la hure du sanglier à Atalante. Les deux personnages sont toujours au centre de la composition et se regardent. On les voit souvent couronnés et luxueusement vêtus, armés de javelots et de piques. Cette scène est généralement représentée sur des cratères (grands vases servant à mélanger eau et vin).
- Méléagre pose le bras sur l’épaule de la jeune femme sur le cratère en calice à figures rouges du Peintre de Méléagre (Musée de Vienne).
- Atalante est tournée vers lui sur l’amphore à col en figures rouges du même peintre (Musée de Toronto).
Le don de la peau et de la hure de sanglier peut faire référence aux dons de gibier que faisaient les érastes aux éromènes dans le cadre de la pédérastie.
Atalante et Pélée
Atalante, dans la mythologie, a parfois des liens avec Pélée, le père d’Achille. C’est surtout dans l’iconographie.
On voit les liens entre Atalante et Pélée sur plusieurs pièces, souvent au fond des coupes à boire :
- une coupe attique de 450-430 (Musée de la Villa Giulia à Rome)
- un fragment de dinos (vase) attique de 570-550 av. J.-C. (Musée d’Athènes)
L’iconographie avec Pélée est centrée sur l’environnement du gymnase qui devient un cadre érotique. C’est un espace où les hommes (érastes et éromènes) peuvent exprimer leur amour dans une ambiance favorisant la proximité.
Atalante et Hippomène
On retrouve cette histoire d’amour surtout dans les textes.
Dans l’épisode de la course, il y a les pommes d’or (mèla) que jette Hippomène / Mélanion et qui troublent Atalante. C’est un symbole important. Des historiens les ont associées à la sexualité dans le mythe d’Atalante : Thomas Scanlon les relie aux aphrodisia (les « choses d’Aphrodite », donc les relations sexuelles) (« Atalanta and athletic myths of gender », in Eros and Greek athletics, Oxford University Press, 2002).
Et puis, il y a la pirouette de la relation sexuelle sacrilège dans le temple. C’est l’épisode le plus explicite de la sexualité de l’héroïne. Pourtant, il est puni : les deux amants sont transformés en lions, ce qui rend toute union future impossible. Les Grecs pensaient en effet que les lions étaient dépourvus d’instinct sexuel !
Atalante et Milanion
Milanion (ou Mélanion) est décrit dans L’Art d’Aimer d’Ovide comme le compagnon de chasse obstinément amoureux d’Atalante. Le poète le prend comme exemple de la persévérance :
« Souvent, par son ordre, il porta sur ses épaules les filets qui trompent le gibier, souvent il perça de sa lance terrible les sangliers farouches. Il sentit également une blessure causée par l’arc bien tendu d’Hylaeus, mais il connaissait encore mieux un autre arc [celui de l’amour]. »
La mention du centaure Hylaeus lie ce personnage à l’épisode des centaures qui poursuivent Atalante de leur assiduité.
Les centaures
Il n’est pas question d’amour ici, en tout cas pas réciproque (et les modernes que nous sommes, très sensibilisés au principe du consentement, ne sauraient voir d’amour chez les centaures qui veulent violer Atalante dans la mythologie). En revanche, chez les Anciens, cette chasse dans la nature est un terrain de jeux érotiques.
De manière plus générale, les forêts et les montagnes qui sont la demeure de l’Atalante-chasseresse sont des lieux d’aventures « amoureuses » : c’est souvent là que des dieux enlèvent les jeunes filles et les jeunes hommes qui leur plaisent (Hadès et Perséphone, Apollon et Daphné, etc.).
Atalante et Aphrodite
Atalante est une femme non seulement aimée mais elle est aussi amoureuse.
En substance, les mythes disent qu’elle ne peut pas échapper à l’amour. Cela va probablement dans le sens de son image de modèle qui doit devenir épouse ou mère un jour. Les poètes méliques (lyriques) la font invariablement succomber à l’adoration et à la persévérance de ses prétendants, sauf dans le cas des centaures, des créatures qui appartiennent au monde sauvage et non civilisé. (Et Atalante, qui appartient au monde civilisé, les tue.)
Atalante est donc forcément liée à Aphrodite. Elle balance même entre la déesse qu’elle vénère (Artémis, gardienne de sa virginité) et celle qu’elle refuse d’honorer (Aphrodite, déesse de l’amour et de l’érotisme).
Le lien est fait immédiatement, dès l’apparition d’Atalante dans Hésiode, au VIIIe siècle av. J.-C. Le poète dit qu’Atalante refuse « les présents de l’adorable Aphrodite ».
Éros intervient aussi dans son iconographie. On voit un Éros sur un mur peint de Pompéi datant de 70-79 ap. J.-C. et qui représente Atalante et Méléagre.
Atalante en images : l’iconographie
J’avais envie de vous montrer Atalante en images, d’autant plus que le symbolisme y est très fort et qu’on retrouve tous les traits qu’on a vus ci-dessus dans l’iconographie.
Atalante est un personnage bien individualisé, qu’on retrouve dans les images dès l’époque archaïque :
- son nom est écrit en toute lettres (vase François)
- ou bien elle a des vêtements ou des attributs distincts
Elle apparaît soit dans l’épisode de sa lutte contre Pélée (Atalante-athlète) ou dans celui de la chasse de Calydon (Atalante-chasseresse). D’ailleurs, on sait qu’il s’agit de la chasse de Calydon quand on voit qu’Atalante y figure.
Quels sont ses vêtements et ses attributs ? Cela dépend si on a affaire à l’Atalante-chasseresse ou à l’Atalante-athlète de la mythologie.
L’Atalante-chasseresse en images
L’Atalante-chasseresse porte des attributs cynégétiques (liés à la chasse), notamment l’arc. Les hommes, eux, sont équipés d’autres types d’armes, comme des massues ou des javelots. À eux la force, à elle la technicité.
Elle est quelquefois accompagnée d’un chien, comme sur le mur peint de l’Atelier de Polygnotos.
Elle est parfois représentée en guerrier grec (hoplite) ou en archer scythe : en tout cas, elle est toujours vêtue différemment des autres chasseurs, guerriers et femmes de la scène. Sur la plaque d’argile du Musée d’Amsterdam datée de 470 av. J.-C. environ, elle est reconnaissable à sa tunique courte.
Après l’antiquité, on retrouve l’Atalante de la chasse de Calydon dans quelques œuvres, comme la peinture de Charles Le Brun que j’ai mise en en-tête.
L’Atalante-athlète en images
L’Atalante-athlète est nue ou torse nue avec un caleçon (perizôma). Ce n’est pas inhabituel : les femmes sont parfois représentées nues dans le cadre délimité de la palestre ou du gymnase.
Le périzôma est une culotte portée par certains athlètes. Atalante porte parfois aussi un bonnet athlétique, ou encore une robe courte laissant voir un de ses seins, ou une brassière.
C’est la seule femme qu’on voit figurée en position de lutte, qui plus est contre un homme.
À noter : on ne connaît qu’une seule iconographie montrant la course d’Atalante dans l’antiquité. C’est un cratère attique à figures rouges du peintre de Dinos, datant de 430 av. J.-C. environ. Il ne montre pas la course, il représente la préparation à l’épreuve.
Par contre, après l’antiquité, cet épisode devient le préféré des peintres et des sculpteurs. Les sculpteurs surtout vont représenter l’athlète.
Le mariage d’Atalante
Le lécythe attique de Douris montrerait le mariage d’Atalante.
On a aussi quelques exemples d’image montrant l’Atalante de la mythologie associée à Hélène de Troie :
- une pierre gravée du Ve siècle av. J.-C.
- une boite en bronze de Préneste du IVe-IIIe siècles av. J.-C.
- un mur peint de Lanuvium du Ier siècle ap. J.-C. décrit par Pline l’Ancien
Hélène étant avant tout une épouse (même si elle n’est pas un modèle comme Pénélope), ces figurations montreraient la transition du mariage.
Atalante, ma novella
J’ai eu beaucoup de plaisir à reprendre le personnage d’Atalante, le merveilleux de la mythologie, mais aussi l’histoire antique dans ma novella Atalante.
J’ai choisi l’épisode de la course contre les prétendants et des trois pommes d’or. Ces aventures sont une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques. En effet, j’ai placé le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès). À cet égard, l’Atalante mythologique permet par contraste d’observer la situation des femmes grecques dans l’antiquité.
Le roman Atalante est paru au printemps 2022. Vous pouvez lire les premières pages de ce texte ici. 🙂
Crédits d’image en-tête : La Chasse de Méléagre et d’Atalante de Charles Le Brun – Vers 1619-1690 – Musée du Louvre, Paris
Sources :
DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Portrait d’une héroïne grecque, Mnémosyne, PUR, 2016
OVIDE, L’Art d’aimer, Trad. Henri Bornecque, Les Belles Lettres, 1930
OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction de Georges Lafaye, Gallimard, 1992
STACE, Thébaïde, Trad. Roger Lesueur, Les Belles Lettres, 1990
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À PROPOS DE L'AUTEURE
Je suis Marie, passionnée d'antiquité et de mythologie grecque depuis l'enfance. J'ai acquis un gros bagage dans ce domaine grâce à mes lectures, innombrables, sur le sujet : ma bibliothèque compte plusieurs centaines d'ouvrages, sources antiques et essais historiques traitant de nombreux aspects de ces périodes anciennes.
Je suis également diplômée d'histoire ancienne et médiévale (Maîtrise, Paris IV Sorbonne). J'ai notamment travaillé sur l'antiquité tardive, le Bas Empire romain et la romanisation des peuples germaniques.

Je suis l'auteure de plusieurs romans et nouvelles, dont Atalante, qui réinterprètent et revisitent la mythologie grecque et l'antiquité.