Atalante : une histoire de fruits… d’or

Dans le mythe de l’héroïne grecque Atalante, la pomme est au centre de toute l’intrigue. Mais pas n’importe quel pomme : la pomme d’or… Et Atalante n’est pas la première à en être victime : il y eut aussi Paris et la malheureuse Hélène, avant que le héros Hercule ne vienne mettre bon ordre à tout cela en faisant une razzia dans le Jardin des Hespérides.

Explications !

Où on voit surgir les pommes d’or

 

D’où sortent-elles, ces pommes d’or ?


À l’origine, il y a le Jardin des Hespérides. Il s’agit d’un verger situé aux confins ouest de notre monde. Il doit son nom aux Hespérides, les nymphes du Couchant.


Dans ce jardin se trouve un pommier qui aurait été offert par Zeus à son épouse Héra. Cadeau du plus puissant des dieux, l’arbre ne donne pas de vulgaires reinettes : ses fruits sont d’or… et ils attirent bien des convoitises, quand ils ne sèment pas la discorde.

Pâris : et une pomme causa la guerre de Troie

 

La Discorde au sens propre du terme en fit usage pour provoquer la première guerre d’envergure de l’histoire de l’humanité !

Selon la légende, Éris, la Discorde, a été vexée de n’avoir pas été invitée au mariage du roi Pélée et de Thétis (toute ressemblance avec un célèbre conte de Charles Perrault n’est certainement pas fortuite). Pour se venger, elle jette une pomme au milieu des invités, sur laquelle est inscrit « Pour la plus belle ». Trois déesses revendiquent le fruit : Héra, Athéna et Aphrodite. C’est Pâris, fils du roi de Troie Priam, le pauvre, qui est chargé de départager les trois prétendantes. Ce qu’il fait en choisissant Aphrodite, qui lui a promis en échange l’amour de la plus belle femme du monde, Hélène, que Pâris enlève à son époux Ménélas, ce qui provoque la guerre de Troie. En tout cas d’après les sources.


On appréciera ici tout le sel de l’expression « pomme de discorde ».

Dans cette peinture du XVème siècle, d'un maître italien inconnu, on voit Pâris tendre la pomme d'or à Aphrodite.

Atalante : trahie par une pomme

 

Atalante et la pomme d’or ont également eu une belle postérité dans les sources antiques.


Atalante refuse de se marier. Pour la contraindre, son père la fait concourir à la course contre ceux qui désirent l’épouser.

Atalante est une athlète d’exception. Personne n’a jamais réussi à la vaincre.


L’un de ses prétendants, Hippomène, a bien l’intention de gagner la main de la belle. D’autant plus que, selon certaines sources, ceux qui perdront seront tuées par l’héroïne, qui les poursuit tout le long de la course armée d’un arc ou d’un javelot.


Hippomène demande donc son aide à la déesse Aphrodite. Tiens ! Encore elle… On verra plus loin que ce n’est pas anodin.


La déesse de l’amour accepte et donne au jeune homme trois pommes d’or. Lors de la course, il les jette devant Atalante.

Distraite, éblouie, ensorcelée, la jeune femme les ramasse et se laisse distancer. Hippomène en profite et remporte la course… et la main de l’indomptable vierge.

Héraklès : la razzia dans le jardin des Hespérides

 

Héraklès (ou Hercule chez les Romains) ne se laisse pas malmener par les fruits comme ses confrères et consœurs héroïques. La cueillette dans le jardin des Hespérides est le onzième de ses travaux. Il s’y prend de manière assez roublarde.


Le pommier est gardé par un dragon à cent têtes, Ladon. Héra a posté là la créature pour surveiller l’arbre après que les nymphes eurent chapardé certains des fruits (et, si l’on en croit les deux précédents mythes, elles ne furent pas les seules !).


Pour éviter d’affronter Ladon, Héraklès mystifie le Titan Atlas. Celui-ci est chargé du fardeau de soutenir la voûte céleste.

Héraklès lui propose de le remplacer le temps que le Titan aille chercher les pommes d’or. Atlas n’a sûrement pas l’intention de retourner à son calvaire, car lorsqu’il revient avec les pommes, il déclare à Héraklès qu’il ira lui-même apporter les fruits au commanditaire des douze travaux. Notre héros fait mine d’être d’accord, mais il demande à Atlas de reprendre momentanément sa place, le temps qu’il aille chercher un coussin pour mieux supporter le poids de la voûte céleste sur son dos… Un peu benêt, Atlas accepte. Il va de soi qu’Héraklès ne revient nullement le relayer dans sa charge !


C’est ainsi que les pommes d’or lui reviennent, sans guère d’effort, juste par la ruse.

Ce bas-relief montre Atlas (à droite) présentant les pommes d'or à Héraklès qui soutient la voûte céleste.

Mais sont-ce vraiment des pommes ?

 

Pâris et la pomme d’or, Atalante et la pomme d’or, Hercule et les pommes d’or… Mais s’agit-il vraiment de pommes ?


Il existe des fruits qui correspondent mieux à l’idée du fruit d’or, notamment les oranges et les coings. En fait, peu importe : l’essentiel, c’est qu’il s’agit d’un fruit rond à pépins.


Les auteurs antiques utilisent le terme chruséa mèla (en grec) ou aurea poma (en latin) pour désigner les « fruits d’or ». Or, tous les fruits ronds désignés sous le terme de mèla sont chargés d’une symbolique érotique et amoureuse puissante dans la mythologie. On retrouve ces fruits lors du mariage de Zeus et d’Héra : Gaïa leur offre des pommes d’or (ce sont eux qui sont à l’origine du pommier planté dans le Jardin des Hespérides). Évoquons aussi la malheureuse Perséphone, qui se retrouve liée à Hadès et aux Enfers après avoir croqué un mèlon.


Tout ceux qui reçoivent le fruit sont saisis par l’amour… en tout cas en sont victimes, d’une façon ou d’une autre. Pas étonnant si Aphrodite se retrouve liée aux deux récits de Pâris et Hélène puis d’Atalante et Hippomène.


Seul Héraklès se sort indemne d’avoir mis les mains sur ces pommes. Il est vrai que ces amours étaient déjà suffisamment chargées comme ça. Mais ceci est une autre histoire.

Atalante et la pomme d’or : récit de la chute

 

Atalante est une héroïne captivante que j’ai revisitée dans un petit roman. Vous en trouverez tous les épisodes en ligne sur ce blog. Pour le lire dès le début, cliquez ci-dessous !

Dans la scène qui suit, les trois pommes d’or font leur apparition dans le récit. Bonne lecture !

Un coup de fouet le poussa jusqu’au virage suivant. Un abri tout relatif, elle le rejoindrait vite. Elle n’avait plus vraiment le choix ; le sentier était désormais trop sinueux pour qu’elle puisse l’avoir longtemps en ligne de mire. À droite, le maquis était loin, tout un pan de falaise en avait séparé Hippomène tandis qu’il prenait de la hauteur. Comment cela finirait-il ? Allaient-ils en arriver aux mains pour empêcher l’autre de vaincre ? Allaient-ils rouler dans la poussière de roche, comme lorsqu’ils étaient enfants, mais avec toute la hargne et les désirs d’un homme et d’une femme faits ?


« Aphrodite ! » implora-t-il dans un souffle. Cet air, qu’il expulsait laborieusement de sa poitrine, cet air précieux dont il manquait au point que la tête lui tournait, il l’offrit à la déesse en une ultime supplique. « Aphrodite, aide-moi ! »


Un lion rugit dans la montagne. Ce n’était pas, ce ne pouvait pas être une émanation de la déesse aux longues boucles d’or.

Artémis ? Le cœur d’Hippomène se mit à battre furieusement dans ses côtes. Cependant, il poussa tandis que ses mollets et ses cuisses tremblaient à l’assaut du raidillon. Devant lui, comme il prenait de la hauteur, le lac de Copaïs et ses marécages dévoilaient peu à peu leur dégradé de bleus, de verts, de gris et de jaunes dentelés de roselières qui hérissaient ses contours comme une passementerie précieuse.


Tout là-haut, il y avait un cognassier au tronc noueux, qui avait poussé de travers, vers la paroi, sous le souffle constant du vent. L’écorce était grise, à peine parsemée de longues ridelles brunes qui rappelait qu’il vivait encore. Une large ramée de feuilles d’un vert clair, décoloré et desséché par le soleil, bruissait au-dessus de lui. Jamais Hippomène ne l’avait vu en fructification. Et, pourtant, ce jour-là, il fut frappé d’y voir trois coings au jaune lumineux, au jaune d’or.


Là, le chemin quittait le bord de la falaise et son vertigineux point de vue sur le maquis pour s’engouffrer dans un défilé étroit. Et, au faîte, à l’embouchure de ce passage creusé dans la pierre, une colonne se dressait, éclatante de blancheur dans le bleu du ciel. Le térma. C’était la borne d’arrivée de la course. Il y était presque.

Atalante l’avait fiché sur un promontoire qui offrait une vue imprenable sur l’entrelacement de vallées qui couraient au nord depuis l’Helicon jusqu’au lac.


Hippomène atteignit le vieil arbre. Un bruit siffla alors à son oreille. Une longue flèche toute vibrante se planta dans le tronc.


Un frisson du vent enveloppa le jeune homme, doux, ensorcelant. Artémis ou Aphrodite, il ne put y résister. Il se retourna. Atalante était debout à trois pas de lui, le bras levé, la main toute prête à saisir un nouveau trait dans son carquois d’ivoire.


« La prochaine flèche ne t’épargnera pas, Hippomène », déclara-t-elle d’une voix orageuse.


Il ne dit rien. Il avait relevé tous ses défis, depuis toujours, mais il ne lui avait jamais tenu tête. Sans cette épreuve qu’elle avait elle-même organisé, il n’aurait jamais osé se révéler. Il la connaissait mieux que son père. Elle allait passer outre sa tendresse pour lui, il en était sûr.


Mais le moyen de renoncer maintenant ?


« Ne fais pas ça ! » cria-t-elle, d’une voix mêlée de rage et d’affolement, lorsqu’il esquissa un geste pour se détourner.


Alors, la brise força.


Sous les yeux abasourdis des deux jeunes gens, le vent arracha au cognassier un long chuintement. Les branches s’agitèrent, se giflèrent, froissèrent leur feuillage dans un grand désordre en laissant échapper des gémissements sourds. L’air se chargea d’un lourd et envoûtant parfum sucré. Et, dans un spasme plaintif, les trois fruits d’or se détachèrent et roulèrent sur le sol, entre Atalante et Hippomène.


Ils oscillèrent en présentant tour à tour les nuances infimes de leur jaune étincelant, de l’émeraude jusqu’à l’or. La respiration d’Hippomène s’était bloquée dans sa poitrine. Avec peine, il s’arracha à la contemplation des fruits. Un vertige le saisit tant l’effort fut grand.


Il observa Atalante. Elle était figée, raide comme une statue, les yeux fixés sur les trois fruits. Pas tout à fait immobile, pourtant. Une lourde tension l’habitait, qui faisait tressaillir ses muscles et gonfler sa poitrine.


Le jeune homme retint un mouvement vers elle. Quelque chose de sidéré flottait dans l’air, une force attractive puissante et voluptueuse, qui le tirait vers sa chasseresse. Au parfum du sucré se mêlait intimement celui de sa peau palpitante, de l’huile fruitée dont elle se massait le corps chaque matin, de la sueur qui redessinait au soleil, en reflets couleur de pêche, la moindre de ses courbes. Elle posa un genou à terre pour saisir l’un des fruits.


Il était averti, quand elle ne l’était pas. La déesse avait répondu à son appel. Hippomène fit un pas en arrière. Un coup d’œil : le térma était vraiment tout proche.


« Hippomène », déclara une voix méconnaissable.


Il revint à Atalante. Elle levait vers lui un visage défait et ses doigts allaient et venaient sur le fruit, lentement, comme s’ils éprouvaient le toucher de chaque parcelle de sa peau. Elle ferma les yeux et inspira profondément. Son sein nu palpitait.

Sur cette carte postale (une vraie petite curiosité), on voit Atalante s'agenouiller pour ramasser les pommes d'or.

« Qu’est-ce que tu as fait ? » demanda-t-elle en relevant les paupières, d’une voix hachée par l’effort.


Bouleversé, le jeune homme recula encore. Atalante luttait contre la fascination ; combien de temps Aphrodite la tiendrait-elle dans ses rets ? Il fit volte-face et reprit son ascension, moitié courant, moitié trébuchant. Ses jambes se dérobaient sous lui, son cœur battait sous ses côtes à lui en faire mal — il tint bon. La borne d’arrivée grandit devant lui et l’azur du ciel prit toute la place dans son champ de vision. Il tendit le bras. Encore un peu…


« Hippomène ! » hurla Atalante.


Ses doigts empoignèrent la colonne. Il se hissa, grisé par la brise qui soufflait plus fort sur l’éminence. Le monde entier tournoya autour de lui lorsqu’il se redressa. Le céruléen du ciel, le turquoise et l’ambre du lac, les chatoiements de verts de la forêt et les bruns grisés de l’Helicon l’enveloppèrent de leurs fulgurances. Son regard papillonna ainsi pendant quelques instants indéfiniment suspendus avant de s’arrêter sur Atalante hagarde sur le sol, le fruit à la main, les yeux levés vers lui. Puis il vit la foule qui l’observait depuis la clairière, loin en contrebas. Le vent lui amena des vivats.


Il se dressa autant qu’il le put le long de la térma et leva vers le ciel un bras triomphant.

Cette version d’Atalante vaincue par la pomme d’or vous a-t-elle plu ? Je vous donne la suite dans cet article qui évoque le mariage dans l’antiquité grecque. Car en effet, il sera désormais question de mariage pour la malheureuse Atalante.

Vous pouvez aussi lire le roman Atalante en version papier ! Il est disponible dans toutes les librairies.

En attendant, je vous offre en cadeau ma nouvelle Le Dit de l’oracle, qui revisite le personnage de la pythie de Delphes. C’est entièrement gratuit !

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2016

Crédits images :

  • Photo de la carte postale : https://www.photo-carte.com/index.php?id_product=13298&controller=product&id_lang=2)
  • Photo en-tête : Hagar Lotte Geyer

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