sculpture tête de Méduse

Victimes des dieux : Cassandre et Méduse

Dans mon dernier article, je vous ai parlé d’Eurydice et Déjanire, deux héroïnes grecques qui apparaissent dans le sillage des héros Héraklès et Orphée.


J’ai envie de poursuivre dans cette découverte des portraits d’héroïnes avec un autre type de personnage féminin de la mythologie grecque. Cette fois, je vais vous parler de Cassandre et de Méduse. Leur point commun : elles sont les victimes de l’ « amour » des dieux.

Cassandre, maudite par Apollon pour avoir dit non

Cassandre est la fille du roi de Troie, Priam, et d’Hécube. Très belle (comme souvent chez les héroïnes grecques, bien entendu), elle est remarquée par le dieu Apollon, l’un des protecteurs de la cité.


Les dieux grecs sont capricieux : ils entendent qu’on réponde à leurs désirs. Or, Cassandre se refuse à Apollon. Furieux, celui-ci maudit la jeune fille. Il lui crache littéralement dans la bouche : elle aura désormais le don de prophétie, elle saura à l’avance les événements qui doivent advenir… mais personne ne croira jamais ses dires.


Pour Cassandre, c’est le début de la tragédie. En effet, peu après débutent tous les événements qui vont mener à la dévastation de Troie, et que la jeune femme prédit les uns après les autres :

  •  la naissance d’un fils à Hécube, sa mère (Pâris) ;
  • l’enlèvement d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte, par Pâris ;
  • la colère des Grecs et le début de la guerre ;
  • le subterfuge du cheval en bois par Ulysse, qui va permettre aux Grecs de rentrer dans Troie après dix ans de siège.

Captive du grand roi Agamemnon après la défaite, Cassandre va avoir une dernière prophétie : l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Clytemnestre à son retour dans sa cité de Mycènes et son propre meurtre.


Selon certaines sources, Cassandre aurait accepté de se donner à Apollon en échange de ce don, puis elle se serait refusée après que le dieu le lui ait accordé.


Christa Wolf a superbement réinterprété ce personnage mythologique dans son roman Cassandre. C’est presque un essai philosophique qui fait un parallèle entre les misères de la guerre de Troie et les malheurs de son propre temps, en pleine Guerre Froide.

buste de Cassandra
Buste de Cassandre par Max Klinger (1895). Kunsthalle de Hamburg

Méduse, monstre parce que victime

Méduse est un personnage féminin de la mythologie grecque qui suscite fortement l’empathie quand on connaît son histoire. (Ou, du moins, l’une des versions de son histoire.)


On la connaît surtout grâce au héros Persée. En effet, parmi d’autres exploits, Persée réussit à décapiter Méduse. Ce n’est pas chose facile, car celle-ci a la particularité de pouvoir pétrifier ceux qui croisent son regard. Si vous avez vu le film Le Choc des Titans dans son ancienne ou sa nouvelle version, l’histoire vous est sûrement familière.

statue de Persée brandissant la tête de Méduse
Ici, statue de Persée brandissant la tête de Méduse (bronze de Benvenuto Cellini exposé à la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria, à Florence)

D’où vient à Méduse ce pouvoir ? Les sources divergent. D’après les plus anciennes, Méduse est l’une des trois Gorgones. Elle a toujours été un « monstre » : c’est même une divinité primordiale, plus vieille que les dieux olympiens.


La version qui m’intéresse davantage est celle de la métamorphose conçue comme un châtiment. À l’origine, Méduse n’est pas une gorgone. C’est une belle (elles sont toujours belles !) jeune fille qui a le malheur d’attirer l’attention d’un dieu. Comme Cassandre.


Cette fois, c’est Poséidon. Le dieu des océans traque Méduse pour la posséder. La malheureuse finit par trouver refuge dans un sanctuaire d’Athéna. Tout acte sexuel est proscrit dans un temple consacré : Méduse peut espérer que le dieu s’arrêtera à l’entrée. Mais les dieux grecs sont des enfants capricieux et terribles, rappelons-le. Poséidon force l’entrée du sanctuaire et viole Méduse. Ce faisant, il se rend coupable de ce qu’on appelle l’anosios gamos (le mariage impie).


Dans les mythes, l’anosios gamos est toujours l’objet d’une punition terrible. Mais qui punira-t-on ? Le violeur, un dieu ? Ou la victime ? Toute femme qu’elle soit elle-même, Athéna n’hésite pas. Elle dirige sa colère contre la pauvre Méduse. La métamorphose est un châtiment classique dans les cas d’anosios gamos. Méduse est transformée en gorgone.

Statue de Méduse par Luciano Garbati (visage)
Le visage de Méduse par l'artiste argentin Luciano Garbati. Le sculpteur a imaginé une scène inversée par rapport au mythe originel : ici, c'est Méduse qui porte la tête tranchée de Persée.

La suite est tout aussi tragique puisque, on le sait, Méduse va mourir de la main de Persée. De son sang naissent alors Pégase et Chrysaor, qui sont considérés comme les enfants de Poséidon. (La pauvre, à ce stade-là encore, est considérée comme la simple matrice du dieu. Il est vrai que les Grecs anciens considéraient que les femmes n’étaient que des « incubateurs » pour le sperme de l’homme.)


Dans le petit roman graphique de Melchior Ascaride, Eurydice Déchaînée, on évoque la tragédie de Méduse par la bouche même de Persée. C’est un renversement de point de vue intéressant, qui montre à quel point on peut « jouer » avec les mythes anciens pour interroger notre vieille histoire occidentale. De même, l’artiste argentin Luciano Garbati a imaginé une sculpture montrant Méduse qui porte la tête tranchée de Persée. (Pour en savoir plus sur cette œuvre, je vous invite à lire cet article du Monde.)

Atalante, le personnage féminin de la mythologie grecque qui dit non

Cassandre comme Méduse sont deux héroïnes qui paient le prix fort d’avoir refusé l’ « amour » d’un dieu. Qu’en pensaient les Grecs anciens ? Jugeaient-ils que les deux femmes méritaient leur sort, parce qu’elles avaient eu l’orgueil de repousser Apollon et Poséidon ?


Atalante, quant à elle, est une héroïne grecque qui dit absolument non à toute forme de sujétion de la part des hommes, que celle-ci soit sociale (elle refuse le mariage) ou sexuelle (elle veut rester vierge). Je vous propose de découvrir ce personnage en extrait. J’offre en effet la lecture en ligne gratuite de mon roman Atalante sur mon blog. Le début se trouve par ici.


Le roman est également disponible dans toutes les librairies . 🙂


Dans l’extrait qui suit, on retrouve Atalante face à Hippomène dans le thamalos, la chambre à coucher nuptiale.

statue d'Atalante à Schwetzingen
Statue d'Atalante en plomb doré, par Heinrich Charasky, XVIIIe siècle, jardins du palais de Schwetzingen, Bade-Wurtemberg, Allemagne. Sur cette sculpture, Atalante tient les fameuses pommes d'or du mythe. (Cliquer sur la photo pour en savoir plus !)

Elle porta la main à la fibule qui retenait le drapé de sa robe, comme si là se trouvait le point faible à soustraire aux mains du jeune homme. Il obéit. Ne pas voir ses traits était un véritable supplice. Elle sentait qu’il n’était pas dans son état normal, lui non plus, et qu’il hésitait, mais elle avait besoin de mieux jauger le prédateur pour réagir avec discernement. Elle quitta la fenêtre et fit quelques pas vers la porte, en restant à distance de lui. L’orbe doré dégagé par la lampe à huile atteignit peu à peu les traits d’Hippomène, cette mâchoire, ces pommettes, cette gorge trop virile. Il la suivit des yeux, il pivota pour rester face à elle. Il essayait de garder contenance, mais sa bouche tordue en disait long sur son état d’esprit. Ou non ? Avait-elle seulement idée, finalement, de ce qui pouvait se tramer dans sa tête ? Le connaissait-elle si bien ?

Atalante respira plus longuement, comme avant le départ d’une course. Elle eut la sensation étrange que ce n’était qu’une autre forme de lutte entre elle et lui : la chasse, les combats à mains nues, les cavales dans la montagne… Ça, maintenant.


Quand il fit un pas vers elle, elle recula et se heurta au battant de la porte. Son cœur battait follement dans sa poitrine, son corps, tout son corps la trahissait. Il la lestait vers le bas, comme s’il voulait s’agenouiller, comme s’il voulait se soumettre. Elle ne savait même plus ce qu’elle ressentait, de la colère ou de la terreur, mais elle ne se sentait pas bien, pas bien du tout.


« Tu as peur de moi ? demanda Hippomène, surpris et consterné, en s’arrêtant.
— Tu m’as trahie », répondit-elle.


Elle aurait bien aimé déclarer ceci avec plus d’emphase, mais sa voix était enrouée. Cette faiblesse la dépita et lui amena un regain de colère. Elle y puisa généreusement. Elle n’avait plus que cela pour continuer à se battre.

Atalante, un personne féminin de la mythologie grecque hors normes ?

« Tu savais très bien que je ne voulais pas me marier. Je te l’ai dit encore l’autre jour. Je me suis toujours confiée à toi, comme à un ami, à un frère. Et toi, pendant ce temps, tu manœuvrais dans mon dos, avec mon père, pour me soumettre. »


Il resta silencieux un moment, comme s’il méditait ses paroles à venir.


« Mon amitié a toujours été sincère, Atalante. Mais je ne peux pas te considérer comme une sœur. C’est au-dessus de mes forces.
— Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, enfin ? cria-t-elle, excédée. Pourquoi as-tu manigancé tout cela pour me mettre devant le fait accompli ? »


Il eut l’air stupéfait et elle se demanda s’il avait peur qu’on les entendît, de l’autre côté de la porte. Son ami devait bien rire en douce. Mais il balbutia seulement :


« Mais… qu’est-ce que ça aurait changé ? »


Elle se prit le visage dans les mains, excédée. Qu’est-ce que cela aurait changé ! Dans sa tête à lui, il n’y avait vraiment qu’une issue : assouvir son désir, son besoin d’elle. Il avouait à l’instant que cela seul comptait et le pauvre idiot, ce bougre de mâle, ne réalisait même pas la fatuité de cette déclaration.


« Je t’aurais gardé ma confiance », répondit-elle.


Et elle ajouta, par honnêteté seulement :


« Et mon affection. »


Elle alla jusqu’au lit et en retira l’un des draps d’un grand geste brutal.


« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Hippomène.


Il était affreusement pâle. Elle le regarda avec mépris. Découvrir ce sentiment en elle à l’égard de son ami d’enfance était une véritable souffrance. Pourtant, elle ne céderait pas. Elle lui jeta le drap. Le tissu se déploya entre eux et retomba aux pieds du jeune homme lentement, sans un bruit.


« Tu possèdes ce que tu as officiellement gagné. Je suis ta femme, c’est gravé sur l’enguè. Tu succéderas un jour à mon père et tes fils après toi. Mais ils ne seront pas de moi, Hippomène. Tu n’auras rien d’autre, absolument rien d’autre ! »


Le visage du jeune homme se décomposa. Il répondit cependant, d’une voix calme, tout juste vacillante :


« Atalante, je n’ai pas fait cela pour le trône de ton père. Onchestos la sacrée, magnifique bois de Poséidon, suffisait à ma gloire. C’est pour toi. »


Il hésita brièvement, puis ajouta, les yeux fixés sur elle :


« Je t’aime. »


Elle n’avait aucune envie d’entendre ces mots. L’amour des hommes ! Celui qui les autorisait à toutes les folies, à toutes les transgressions, avec la bénédiction des dieux et de leurs semblables, parce que c’était si noble, c’était si beau, l’amour ! Qu’importait si, toujours, les femmes en étaient les victimes — pourquoi donc se plaignaient-elles ? Pourquoi cherchaient-elles à échapper à l’amour des hommes ? Pourquoi Cassandre avait-elle repoussé le bel Apollon et Coré le maître des Enfers ?

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

J’espère que cet extrait et ce petit éclairage sur Cassandre et Méduse vous ont plu. Je crois que ce type de personnage féminin de la mythologie grecque a beaucoup à nous dire, même aujourd’hui, sur le regard porté aux relations entre hommes et femmes.

Si vous avez envie de lire Atalante en version papier intégrale, vous le trouverez sans problème chez votre libraire préféré (physique ou en ligne). Sinon, vous pouvez lire la suite dans cet article qui parle aussi d’un autre personnage de la mythologie : Pasiphaé !

À bientôt !

Crédits image d’en-tête : Okan Caliskan

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