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La chôra, territoire des cités en Syrie

Quand on fonde une cité, dans le monde grec, il y a un premier impératif. Lui donner un territoire : une chôra.

Qu’est-ce que c’est, la chôra en Syrie hellénistique ? Je vous explique :

  • d’où elle vient et à qui elle appartient
  • son étendue et sa répartition entre les cités

La terre au Levant antique : qu’en fait-on ?

Il y a des terres agricoles en Syrie du Nord. À qui appartiennent-elles, juridiquement, à l’époque hellénistique ?

Au roi. Alexandre et ses successeurs séleucides sont propriétaires de la terre par droit de conquête (droit de la lance). Ça concerne toutes les terres du royaume. Le souverain peut donner ces terres à qui il veut : ses amis comme sa famille. Ainsi, Antiochos III donne la Koilè-Syrie, la Samarie, la Judée et la Phénicie en dot à sa fille Cléopâtre lorsque celle-ci épouse Ptolémée V, le roi lagide.

Le souverain peut aussi donner de la terre aux cités qu’il fonde.

Ces terres ne sont pas vides, évidemment. Il s’y trouve sans aucun doute déjà des villages qui exploitent le sol. Et c’est tant mieux pour le roi et les cités, car la chôra, ce territoire civique, doit répondre dès le départ aux besoins des colons et aussi du fisc royal !

La perpétuation des villages indigènes

On n’a pas intérêt à confisquer toutes les terres aux paysans indigènes pour les donner aux colons grecs et macédoniens. Les paysans connaissent leurs terres et savent la cultiver. Ils peuvent donc produire des ressources pour la cité. Ils lui apportent également de l’argent via un impôt.

Les rois ont sûrement alloué les terres proches de la fondation à des colons, mais il s’agit d’une part restreinte du territoire de cette cité nouvelle. Les villages qui étaient déjà là avant la conquête restent en place. La seule différence, c’est que, désormais, ils font partie de la chôra de la cité.

Selon Pierre Briant, historien spécialisé en antiquité perse et grecque, les paysans indigènes deviennent des « périèques » des villes nouvelles et lui paient un tribut. C’est une sorte d’application des recommandations d’Isocrate, Xénophon et Aristote, qui recommandaient de transformer les « Barbares » en « périèques » ou « hilotes » des Grecs.

Quelle taille pour la chôra en Syrie ?

On ne sait pas trop quelle taille avaient les territoires des fondations séleucides, mais on peut faire des suppositions.

Comparaison avec le territoire colonial

D’abord, on peut comparer l’étendue de la chôra à celle de la cité proprement dite, ce qu’on appelle le territoire colonial. Les rois prennent des terres pour installer la ville et y lotir les nouveaux citoyens-colons. En général, ce territoire est très grand par rapport à sa population. On n’a pas besoin de tant de place que ça pour lotir les colons, mais on est prévoyant.

Antioche, par exemple, aurait été constituée de 5 300 lots de 5 ou 10 hectares au commencement. Séleucie, quant à elle, avait 6 000 habitants en 220 (ce nombre ne comprend sans doute que les seuls citoyens). Et encore, ces deux villes-là ont été conçues comme des capitales royales. On y envisageait des populations abondantes. Beaucoup d’autres fondations n’ont jamais atteint ces chiffres de population.

Telle est la taille de la cité en elle-même, à ne pas confondre avec la chôra.

Attention : ça ne veut pas dire que TOUT le territoire syrien a été partagé entre les cités. Si on avait fait ça, il n’y aurait plus eu de place pour des fondations ultérieures. En plus, le roi se serait privé d’une part importante de revenus (n’oublions pas qu’il possède toute la terre et qu’il peut donc taxer lui aussi les paysans qui dépendent de lui).

Alors, où s’arrêtent les différentes chôra en Syrie ?

Les limites des chôra civiques

Eh bien, nous ne savons pas vraiment ! Mais nous avons des indices.

Pour Antioche et Séleucie

L’un des rares indices, c’est l’utilisation de l’ère civique des villes d’Antioche et Séleucie. Mais ça nous donne une indication uniquement pour une période tardive, à partir du milieu du IIe siècle, voire du Ier siècle av. J.-C.

Explications : au Levant antique, on utilise une ère spécifique pour dater les évènements et se situer dans le temps. C’est l’ère séleucide. Elle est utilisée partout.

Toutefois, Antioche utilise une ère distincte, l’ère césarienne, à partir de 49 av. J.-C. (époque romaine). Et Séleucie institue l’ère de la liberté en 109 av. J.-C.

Grâce à ces ères, on voit apparaître les limites entre les territoires de Séleucie, Antioche et Laodicée, qui leur est contiguë.

Ainsi, la limite entre Séleucie et Antioche se situerait approximativement près du mont Admirable qui se trouve sur le territoire de Séleucie. À l’est et au sud, du côté de Béroia, Chalcis et Apamée, les limites sont encore plus nettes.

Pour les autres cités de Syrie

Par contre, pour les autres cités de Syrie du Nord et du centre, on ne sait pas, car elles utilisent toujours l’ère séleucide. On ne peut donc pas distinguer le territoire des cités de celui des villages de la basilikē chôra (campagne du roi), ni fixer les frontières entre les différents territoires civiques.

Strabon nous dit certes que, avant 200, le territoire d’Apamée s’étend au sud jusqu’à la frontière égyptienne, donc jusqu’au lac de Homs. Mais parle-t-il du territoire civique ou plus généralement de celui de la satrapie ? Mystère.

Bref, on ne peut pas redessiner la carte du royaume séleucide et ses territoires et chôra, en tout cas au moment de la création des cités. Elles étaient plus vastes que le besoin de lotissement des colons mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle n’englobait pas tout le territoire. Car, à côté des villes, il y avait aussi les terres royales, les domaines des temples et les domaines privés.

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Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique. IVe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Villages abandonnés plus tardifs (à partir du Ier siècle ap. J.-C.) – Image issu du site web https://medomed.org/featured_item/ancient-vilages-of-northern-syria-syrian/

À quoi ressemblent les villes en Syrie hellénistique ?

Attention, ici, je vais vous parler des villes qui ont été fondées à l’époque hellénistique, comme Apamée, Laodicée, Damas, etc. On va donc parler de l’urbanisme de la Syrie hellénistique dit « colonial » : celui des fondations des rois macédoniens, Alexandre et ses successeurs séleucides.

Ces villes se ressemblent beaucoup :

  • un plan régulier à damier
  • des îlots égaux et rectangulaires
  • un rempart qui suit les reliefs du terrain
  • un espace emmuraillé beaucoup plus vaste que celui effectivement urbanisé

Ce sont les caractéristiques de l’urbanisme hippodamien.

(Je vous parle aussi des fondations d’Alexandre et du diadoque Antigone en Syrie ici.)

Un urbanisme syrien de type hippodamien

Plan hippodamien versus plan pergamien

Pour ce qu’on en voit, l’urbanisme des fondations hellénistiques en Syrie dérive des plans hippodamiens de l’époque classique. Ce sont par exemple les plans de Milet, du Pirée, de Rhodes ou de Priène.

A contrario, en Syrie hellénistique, on ne voit pas d’urbanisme de type pergamien. Ce type pergamien est caractérisé par :

  • l’adaptation au terrain
  • l’utilisation rationnelle des pentes
  • l’aménagement de terrasses
  • la mise en scène du paysage urbain
  • la hiérarchisation des quartiers en fonction de leur rôle

L’urbanisme pergamien nécessite donc un minimum de dénivellation.

Quand je dis qu’on n’en voit pas en Syrie hellénistique, attention : on ne connaît pas bien les aménagements de toutes les villes. Par exemple, Cyrrhos, Gadara ou Philadelphie étaient des villes situées sur des territoires vallonnés. Peut-être qu’on avait utilisé le paysage pour mettre en valeur des quartiers différenciés.

Un plan en damiers généralisé

Pourquoi a-t-on choisi plus largement, pour ce qu’on en sait, le plan hippodamien ? Probablement parce que ça s’adapte facilement à des terrains plutôt plats, contrairement au plan pergamien.

Les travaux de Jean Sauvaget ont permis de retrouver le plan antique de Laodicée dans le dédale de la ville moderne. L’archéologie a aussi restitué celui d’Apamée, de Doura, d’Apamée sur l’Euphrate. On connaît un peu celui d’Antioche, d’après des descriptions tardives.

Tous ces plans se ressemblent beaucoup : des lots rectangulaires, deux fois plus longs que larges, en général entre 48 x 96 mètres et 58 x 112 mètres. Exemples :

  • 57 sur 112 mètres à Laodicée
  • 58 sur 112 mètres à Antioche

Les deux villes ont été fondées en même temps.

Dans ces cités, on ne voit pas d’axes principaux : toutes les rues semblent à peu près identiques.

Attention toutefois : dans la plupart des cas, on ne connaît pas beaucoup plus que le plan des villes de Syrie hellénistique. Les autres éléments de l’urbanisme de la Syrie hellénistique ont disparu.

Où sont les grands édifices publics ?

Cachés dans le plan hippodamien ?

Contrairement aux villes qui ont un plan pergamien, le terrain de la plupart des villes que nous connaissons ne se prête pas à la mise en évidence d’édifices publics.

Et, effectivement, il n’y a pas de secteurs réservés visibles pour les édifices publics, dont la disposition bousculerait la régularité du quadrillage, comme dans le plan pergamien. Ces édifices publics prennent juste plus de place : 2 lots ou plus du damier. Antioche est la seule ville qui semble avoir un quartier réservé au roi et à l’administration, sur l’île de l’Oronte.

De fait, on pense parfois qu’il n’y a pas eu de grand développement monumental. Mais comment en être sûr, alors que les niveaux hellénistiques sont enfouis sous les nombreux aménagements romains ?

À Antioche, on ne voit pas de grands édifices hellénistiques avant Antioche IV. Pourtant, les Séleucides qui ont régné avant lui ont sûrement eu envie de rivaliser avec les Lagides. Ces derniers avaient édifié des palais en bordure du port d’Alexandrie.

Des preuves matérielles et littéraires

On a retrouvé de riches maisons près de l’Euphrate à Jebel Khālid. Les sanctuaires des cités, quant à eux, ont certainement été construits en dur et embellis avec le temps.

Polybe parle des monuments de Séleucie à l’époque où Antiochos III essaie de reprendre la ville aux Lagides, en 219. Les archéologues, eux, n’ont quasiment rien retrouvé et pourtant, voici la description de Polybe :

« La situation de Séleucie et la nature des lieux alentour sont les suivants. Elle se situe au bord de la mer entre la Cilicie et la Phénicie, et au-dessus s’élève une très haute montagne nommée le mont Coryphaion, baignée sur son côté ouest par l’extrémité de la mer qui sépare Chypre de la Phénicie, mais, depuis ses pentes orientales, elle domine les territoires des Antiochiens et des Séleuciens. Séleucie se trouve sur la pente du côté sud, séparée par un ravin profond et difficile à franchir, descendant et s’arrondissant en courbes jusqu’à la mer, et est entourée de la plupart des côtés par des falaises et des roches abruptes. En bas, sur le plat le long de la mer se trouvent le quartier commerçant (emporia) et le faubourg, défendus par des très puissantes murailles. Toute la cité se trouve de la même manière protégée par un mur très coûteux et est magnifiquement ornée de temples et d’autres beaux édifices. Du côté qui regarde la mer, on n’y accède que par un escalier taillé dans le roc avec de fréquentes rampes et lacets tout au long du chemin. »
(Polybe, V, 59)

Une organisation faite en une seule fois

Pendant le mandat français en Syrie, il y a eu étude de la couverture aérienne pour en savoir plus sur l’urbanisme de la Syrie hellénistique. Cette étude a montré un lien étroit entre l’orientation du plan et celle des cadastres de tout ou partie de la campagne environnante. On peut donc supposer que l’organisation du sol s’est faite en une seule fois.

Cette organisation se voit très bien pour Laodicée et Antioche. Il y a notamment une vraie continuité entre le plan urbain d’Antioche et le cadastre de la campagne proche qui est située à l’ouest de la ville. Soit c’est un lotissement initial, soit c’est une opération cadastrale liée à l’extension de la ville, par exemple à la création d’un nouveau quartier. Il y a eu plusieurs créations sous Antiochos IV.

L’urbanisme de la Syrie hellénistique : ville par ville

Toutes les villes fondées en Syrie à l’époque hellénistique ne se sont pas développées au même rythme.

Carte du Proche-Orient hellénistique vers 260 - Source : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001
Carte du Proche-Orient hellénistique vers 260 - Source : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Antioche

À l’origine, quand Séleucos Ier a fondé Antioche, il a aménagé deux quartiers :

  • le quartier royal de l’île
  • le quartier d’habitations des colons au sud

Séleucos II Callinicos (246-226) a créé un troisième quartier. Antiochos IV (175-164) en a fondé un quatrième qui a presque doublé la superficie de la ville.

À l’époque, il y avait peut-être déjà des habitats intercalaires entre ces quartiers, comme il y en avait au Ier siècle ap. J.-C. La ville se développait rapidement. Avant même la mort de Séleucos Ier, il semble que le roi avait transféré sa capitale de Séleucie à Antioche : c’est une preuve de son succès. La création des quartiers permettait d’organiser l’espace pour les nouveaux venus. On intégrait alors des banlieues qui s’étaient développées toutes seules.

D’ailleurs, le fait qu’Antiochos IV fasse doubler la superficie de la cité montre une brusque poussée de la population avant le milieu du IIe siècle.

Apamée

Au IIe siècle, Apamée construit une immense enceinte de presque 7 kilomètres de circonférence. Bien sûr, à l’intérieur, l’espace n’était sans doute pas entièrement bâti : les fondateurs prévoyaient toujours de la place libre à l’intérieur des murs.

Pourtant, à la fin de ce même siècle, la ville débordait au-delà de la porte nord. On y prolongeait une grande colonnade avec des portiques et des boutiques. Est-ce qu’il s’agissait d’une extension ou du remplacement d’une colonnade plus ancienne ?

Et surtout : pourquoi serait-on sorti de l’enceinte s’il y avait encore de la place à l’intérieur ? Soit il n’y avait effectivement plus de places dans les murs. Soit, c’est possible aussi, on voulait organiser l’espace près de la porte, parce que c’était un point de commerce entre la ville et sa chôra.

Doura-Europos

C’est un exemple très intéressant d’urbanisme de la Syrie hellénistique.

La ville primitive

D’après les sources anciennes, c’est Séleucos Ier qui a fondé Doura. Mais à l’époque, il a sûrement créé une colonie militaire, pas une cité.

La colonie, fortifiée, était sans doute un établissement militaire construit autour de la citadelle, près du fleuve. Une zone d’habitat s’y serait développée, comme souvent autour des camps, mais sans plan régulier de type hippodamien. Elle aurait constitué une ville basse dans l’échancrure du plateau.

La loi grecque de Doura sur les successions (non datée) confirme que le roi distribue les lots de terre et que ces derniers lui reviennent quand il n’y a pas d’héritiers. Mais il ne fixe pas le statut de la communauté : colonie militaire ou cité.

Le développement du IIe siècle

Pourtant, les archéologues ont bien dégagé des rues avec plan en damiers. Mais les céramiques trouvées en-dessous des rues les plus anciennes montrent une datation tardive.

La façade à bossage du stratègeion de Doura remonte elle aussi au plus tôt au début du IIe siècle. Quand au premier dépôt d’archives dans le chréophylakeion, il date de 129-128.

En fait, vers le milieu du IIe siècle ou un peu avant, il y a eu un grand programme urbanistique :

  • la construction d’une enceinte de prestige
  • le lotissement régulier de l’espace
  • une rue principale tracée dans l’axe de la porte de Palmyre
  • un espace réservé pour une agora

La cité érige ainsi une enceinte en pierre après 150 av. J.-C. Cette enceinte ne remplace pas une muraille plus ancienne qui se serait trouvée au même endroit. Elle répond à une extension récente de la ville, bien au-delà de la zone primitive.

Doura est devenue une cité grecque au IIe siècle, quand elle a commencé à occuper le plateau.

Quand les Parthes arrivent

Sauf que les Parthes approchent et tout s’arrête. Le rempart est terminé rapidement. Le lotissement et l’agora sont inachevés.

Après l’arrivée des Parthes, le secteur près des remparts devient un dépotoir. La zone habitée se développe quand même selon le schéma prévu. Les îlots situés sur les marges sont juste peu réguliers.

Comparaison de Doura et de Jebel Khālid

À titre de comparaison pour mieux comprendre l’urbanisme en Syrie hellénistique, on peut aller voir du côté de Jebel Khālid, situé entre la frontière turco-syrienne et le coude de l’Euphrate, près de Yusef Pasha. Le site est un long chaînon de 1 500 mètres sur la rive ouest du fleuve.

Le sommet est enfermé dans une enceinte hellénistique de 3,4 kilomètres, comme à Doura. C’est une enceinte de type « Geländemauer », qui enferme tout l’espace en suivant la topographie, comme à Doura ou Apamée. Un réduit sert d’acropole.

D’après les archéologues, c’est le siège d’une colonie militaire fondée vers la fin du IVe siècle ou le début du IIIe siècle. Elle a peut-être été construite pour garder un passage sur l’Euphrate, puis elle a été évacuée à la fin de l’époque hellénistique. On ne connaît pas son nom antique. Encore une fondation séleucide non identifiée.

C’est intéressant de la comparer à Doura, car elle lui ressemble beaucoup à ses débuts. Mais Doura, elle, s’est développée comme une ville. Jebel Khālid est resté un poste de garnison. Elle ne possédait qu’une riche résidence avec cour à péristyle.

Toute fondation n’aboutit pas à une polis. Toutes n’ont d’ailleurs pas cette vocation.

Vie et mort des cités antiques de Syrie

Toutes ces villes ont un point commun : un fort développement au IIe siècle, sous le règne d’Antiochos IV.

Ce roi est d’ailleurs le seul à procéder à de nouvelles fondations urbaines (Épiphaneia-Hama) et à des refondations (Nisibis).

Mais le développement urbain se poursuit après lui. Doura se développe encore sous l’occupation parthe. Les plus anciennes traces d’occupation hellénistique de Gérasa datent aussi de la seconde moitié du IIe siècle et Pella déborde de son tell primitif à cette époque.

Il s’agit peut-être de grandes réussites. Peut-être aussi des regroupements de colons éparpillés issus de cités moribondes.

Nous possédons beaucoup de noms de fondations et nous ne savons pas du tout où elles se trouvaient. Il y a eu aussi beaucoup de tentatives avortées et de fondations morts-nées. Des villes ont existé et existent toujours, plus de 2 000 ans après. D’autres ont existé pendant un siècle ou plus puis ont disparu à l’époque romaine impériale, sans laisser de traces ou presque. Comme Apamée de l’Euphrate (ou d’Osrhoène) aux superbes remparts hellénistiques, abandonnée à la fin du Ier siècle av. J.-C. et dont l’espace urbain servait de nécropole aux IIe-IIIe siècles.

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Sources : SARTRE Maurice, D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique. IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.C., Fayard, 2001

Alexandre et Antigone : fondations grecques au Levant antique

Alexandre a-t-il laissé son empreinte dans des villes du Levant Antique ? Je vous propose de faire un petit point en balayant les fondations d’Alexandre et du diadoque Antigone en Syrie antique. Elles sont parfois contestées ou juste supposées. Il s’agit quelquefois de refondations de villes plus anciennes.

Les fondations supposées d’Alexandre et d’Antigone en Syrie

Pour Alexandre :

  • Alexandrie près d’Issos, aujourd’hui Iskanderun
  • Marathos
  • Dion et Pella en Décapole
  • Pella de l’Oronte (future Apamée)
  • Gérasa
  • Samarie
  • Gaza

Pour Antigone :

  • Antigoneia
  • Pella de l’Oronte (future Apamée)
  • Cyrrhos
  • Gindaros
Carte montrant les villes des Séleucides en Syrie antique : on y distingue des fondations attribuées à Alexandre et Antigone.
Carte montrant les villes des Séleucides en Syrie antique : on y distingue des fondations attribuées à Alexandre et Antigone. Crédits Commons Wikimedia.

Les fondations d’Alexandre au Levant antique

Alexandrie près d’Issos

Une fondation supposée

William Tarn (1869-1957) a supposé qu’Alexandrie sur Issos (Alexandrie Scabiosa) était une fondation d’Alexandre le Grand, à cause de son nom. (William Tarn, Alexander the Great, 1948)

Alexandre l’aurait fondée près du port de Myriandros.

Toutefois, cette fondation fait débat. Aucun des historiens classiques d’Alexandre (Diodore, Quinte-Curce, Arrien) n’en parle. Pourtant, la ville est plutôt célèbre et ces trois auteurs aiment évoquer les fondations de leur héros !

Une cité rebaptisée en l’honneur d’Alexandre ?

Peut-être Alexandre l’a-t-il fondée en lui donnant un autre nom ? Puis la cité aurait obtenu le droit de prendre le nom de son fondateur et serait devenue Alexandrie. Elle se trouve à 20 kilomètres du site de la bataille d’Issos, qui a ouvert la voie de la Syrie à Alexandre. C’est assez près pour que les habitants aient ressenti l’envie et la légitimité à s’approprier le souvenir de cette victoire.

Alexandre a érigé 3 autels en témoignage de sa victoire dans la plaine d’Issos. Cicéron les a vus (Ad Familiares, 15, 4).

Hérodien (III, 4, 3) va dans le sens d’un rapport entre les deux évènements : il établit un rapport entre la victoire d’Issos et la fondation d’Alexandrie. Mais il ne dit pas qu’Alexandre est le fondateur.

Pour l’instant, aucune fouille n’a été faite dans la ville d’Iskanderun / Alexandrette (le nom de la ville aujourd’hui). On ne peut donc que conjecturer.

Ce qui est sûr, c’est que cette ville existe au plus tard sous le règne d’Antiochos IV (215-164). À cette époque, elle bat monnaie.

Les colonies militaires

Les fondations d’Alexandre et d’Antigone en Syrie, ce sont parfois non pas des cités, mais des colonies militaires.

Il n’y a aucune cité dont on soit sûre qu’elle ait été fondée par Alexandre. Mais des colonies militaires ont été installées par le grand roi ou par ses généraux de son vivant.

C’est peut-être le cas de Marathos, face à Aarados.

C’est aussi Dion et Pella en Décapole, Pella de l’Oronte (future Apamée), Gérasa et surtout Samarie, qui a été installée après la révolte de 331.

C’est peut-être aussi Gaza. Les récits de l’expédition d’Alexandre disent qu’il l’a détruite, puis refondée en y installant des Macédoniens et des habitants des environs. Ni les uns, ni les autres n’étaient des partisans de la vie civique. On serait donc plutôt dans le cadre d’une colonie militaire que d’une cité.

Il faut noter que toutes ces colonies sont situées à des points stratégiques : la trouée de Homs, la Décapole, la vallée de l’Oronte, la Samarie, la porte de l’Égypte. Leur intérêt militaire est donc indéniable.

Les fondations d’Antigone en Syrie antique

Antigoneia

Antigoneia est la rivale malheureuse d’Antioche. Elle personnifie la rivalité qui a opposé Antigone à Séleucos Ier, un autre diadoque d’Alexandre.

Avant que Séleucos Ier s’empare de la Syrie du Nord en 301, Antigone a fondé Antigoneia dans la plaine du bas Oronte.

Dix ans plus tard, Séleucos fonde Antioche. Antigoneia est dépeuplée à son profit.

Toutefois, elle est encore mentionnée sous Démétrios II. À cette époque, c’est sûrement un village du territoire d’Antioche.

On en parle encore lors du combat de Cassius contre les Parthes en 51.

Pella sur l’Oronte

Pella sur l’Oronte est peut-être une colonie militaire d’Alexandre. Mais l’historienne Janine Balty a suggéré qu’elle pouvait être une fondation d’Antigone.

Pella a succédé au village perse de Pharnakè. Elle protège dès 307 la frontière sud contre une attaque des Lagides situés en Égypte. Plus tard, c’est là que s’élèvera la célèbre Apamée sur l’Oronte.

Cyrrhos et Gindaros

Cyrrhos et Gindaros sont deux cités voisines qu’on attribue aussi à Antigone. Ce serait des transpositions en Syrie de bourgades voisines de Macédoine.

Il y a certainement eu des fondations d’Alexandre et/ou d’Antigone en Syrie. Mais, comme on le voit, tout reste assez hypothétique. Les Séleucides qui s’installent ensuite durablement dans la région vont en effet atténuer les souvenirs de ce qui a été fait juste avant eux.

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Sources :

SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique. IVe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête :

Mosaïque d’Alexandre montrant la bataille d’Issos – Mosaïque de la Maison du Faune à Pompéi – Musée archéologique de Naples

Et Alexandre rencontra les Juifs

Quelle rencontre ! Celle d’un roi conquérant, Alexandre, dont le nom va se répercuter de siècle en siècle, et d’un des peuples les plus anciens du monde, celui de la Bible.

Sauf que l’Histoire ne nous dit rien de la façon dont s’est passée l’arrivée d’Alexandre le Grand en Judée et Samarie. Nous avons 2 versions, celle des Juifs et celle des Samaritains, fortement orientées politiquement. Et quelques allusions plus vraisemblables historiquement parlant, mais très ténues.

Je vous présente les unes et les autres dans cet article. 🙂

Les récits juifs et samaritains sur Alexandre au Levant

Les Juifs et les Samaritains parlent d’Alexandre. Toutefois, les récits que je vais vous mentionner ont un intérêt éminemment politique. Ils évoquent en effet des privilèges et des fondations. Selon ces récits, c’est Alexandre le Grand qui les a initiés lorsqu’il a rencontré les Juifs et les Samaritains.

Mais mais mais… Juifs et Samaritains en donnent des versions sensiblement différentes !

Nos sources :

  • Flavius Josèphe (37/38-100) raconte le passage d’Alexandre en Syrie et Phénicie. C’est le seul auteur classique que nous connaissons qui parle des relations entre le roi-conquérant et les Juifs et Samaritains.
  • Le Talmud (Rouleau des Fêtes, Megillat Ta’anit) et une chronique samaritaine évoquent les mêmes évènements, mais ils développent des versions opposées.
Carte des conquêtes d'Alexandre le Grand en Judée et Samarie et dans le reste du monde méditerranéen et oriental
Carte des conquêtes d'Alexandre le Grand - Carte issu du site L'Histoire : https://www.lhistoire.fr/portfolio/carte-les-%C3%A9tapes-de-la-conqu%C3%AAte-dalexandre-le-grand

La version juive de l’arrivée d’Alexandre

Flavius Josèphe évoque l’évènement au travers de deux récits :

  • l’un sur les relations entre Alexandre et les Samaritains
  • l’autre sur les rapports entre Alexandre et les Juifs

La rencontre entre les Juifs et Alexandre selon Flavius Josèphe

Pendant le siège de Tyr par Alexandre, le roi-conquérant invite le grand-prêtre Yaddous à lui verser le tribut que les Juifs payaient au roi perse Darius. Il demande aussi à ce que les Juifs entrent dans l’alliance macédonienne.

Yaddous refuse au nom du serment de fidélité prêté au Grand Roi perse. Alexandre se fâche : après la chute de Tyr, il marche contre Jérusalem.

Les Juifs prennent peur. Le grand-prêtre et des notables vont au-devant d’Alexandre le Grand en Judée, en tenue de suppliants. Or, à la surprise de tous, le roi macédonien se prosterne devant Yaddous dès qu’il le voit. Que s’est-il donc passé ?

Flavius Josèphe explique qu’Alexandre a subitement reconnu Yaddous. Il l’avait vu dans un songe, autrefois : dans ce rêve, Yahweh lui promettait la victoire et la conquête de l’Asie. Alexandre oublie donc sa colère. Il entre dans Jérusalem et fait sacrifier à Yahweh en son nom. Puis il accorde des privilèges (les fameux privilèges !), dont une exemption fiscale sabbatique.

Il demande aussi aux Juifs de s’enrôler dans ses armées, en promettant que leur religion y sera respectée.

La rencontre entre les Samaritains et Alexandre selon Flavius Josèphe

On voit que les Juifs sont représentés de manière positive dans le récit de Flavius Josèphe (qui était juif). Lorsqu’il évoque les Samaritains, le récit est moins louangeur.

D’abord, Flavius Josèphe rappelle les relations orageuses entre Juifs et Samaritains. Notamment que Manassé, le propre frère du grand-prêtre Yaddous, s’est enfui et a rejoint son beau-père… qui n’était autre que le gouverneur de Samarie, Sanballat.

Contrairement aux Juifs, les Samaritains n’ont pas respecté pas la parole donnée aux Perses. Sanballat abandonne le parti de Darius III dès le lendemain d’Issos (la bataille victorieuse d’Alexandre contre Darius, qui lui a ouvert la porte de la Phénicie). Il se soumet à Alexandre au début du siège de Tyr. Il lui amène même 8 000 hommes.

En échange, Alexandre lui accorde une fondation : la construction d’un temple sur le mont Garizim. Un temple rival de celui de Jérusalem.

Manassé en devient grand-prêtre. On voit que c’est là que le bât blesse : il y a une fêlure dans le judaïsme tel qu’il a été conçu par les autorités juives après le Retour d’Exil de Babylone (un seul Temple, un seul grand-prêtre, une seule Loi). C’est la source du différend entre Samaritains et Juifs.

Flavius Josèphe explique aussi que les Samaritains se déclarent Juifs et réclament à Alexandre les avantages qui ont été accordés à Yaddous, par exemple l’exemption sabbatique. Ne sachant trop à quoi s’en tenir, Alexandre repousse sa décision à plus tard.

Quelques soldats samaritains le suivent tout de même en Égypte et s’y installent, en Thébaïde selon Flavius Josèphe.

Alexandre le Grand en Judée et Samarie selon le Talmud

Un commentaire du Rouleau des Fêtes (Megillat Ta’anit) explique l’origine de la fête du 21 Kislev (« Jour du mont Garizim »). C’est le souvenir du triomphe remporté par les Juifs sur les Samaritains grâce à Alexandre.

Les Samaritains avaient frauduleusement obtenu d’Alexandre le droit d’édifier un sanctuaire sur le mont Moriah à Jérusalem. Les Juifs et leur grand-prêtre se plaignent au roi. Dans ce commentaire, le grand-prêtre est Simon le Juste, qui a en fait été grand-prêtre plus tard, au tournant des IIIe-IIe siècles.

À la vue de Simon, Alexandre s’agenouille encore car, une nouvelle fois, il a entrevu ce vieillard dans un songe. Il annule sa donation aux Samaritains et donne le mont Garizim aux Juifs pour que ces derniers le cultivent.

La version samaritaine de l’arrivée d’Alexandre

Une chronique samaritaine raconte quant à elle qu’Alexandre est venu à Sichem. Là, il s’est agenouillé (!) devant le grand-prêtre samaritain Hézékiah. Naturellement, il avait là aussi vu le vieil homme en songe et celui-ci lui avait ordonné de faire la guerre à ses ennemis en lui promettant en échange la victoire.

Alexandre le Grand en Judée et Samarie : la construction politique et la réalité

Pourquoi utiliser l’image d’Alexandre ?

On voit que les mêmes éléments reviennent sans cesse : imaginait-on Alexandre le Grand s’agenouiller autant ? Rappelons que les Grecs ne s’agenouillaient même pas devant leurs dieux.

Tous ces récits sont probablement fabriqués de toutes pièces, peut-être dès le siècle suivant, au IIIe siècle av. J.-C., ou même dès la mort d’Alexandre. Ce qui compte derrière ces récits, c’est la primauté (ou non) du Temple de Jérusalem.

Finalement, la seule chose que nous apprennent ces textes, c’est le prestige d’Alexandre aux yeux des Juifs et des Samaritains. Parce que tous ces récits s’appuient sur l’autorité du conquérant pour fonder leur bon droit aux yeux des maîtres postérieurs : rois lagides et séleucides puis empereurs romains.

Finalement, comment s’est passée l’arrivée d’Alexandre en Judée et Samarie ?

Malheureusement, nous n’en savons pas grand-chose !

Tout ce dont on est sûr, c’est qu’Alexandre a reçu la soumission de tout le Levant-Sud avant d’arriver à Gaza. Il avait dû ordonner aux Juifs et aux Samaritains de se soumettre. L’ont-ils fait de bonne grâce ou non ? On n’en sait absolument rien.

Nous n’avons gardé trace que d’un seul évènement avéré. Au printemps ou à la fin de l’hiver 331, les Samaritains se révoltent. Le satrape Andromachos, qui a été installé là par Alexandre, est brûlé vif par les révoltés. Alexandre, qui était en Égypte, revient en hâte pour mâter la révolte.

On a retrouvé les restes d’au moins 80 squelettes dans une grotte difficilement accessible du wādī Dāliyyeh, à 14 km de Jéricho. La répression a dû être violente. Dans la grotte, il y avait des archives provenant de toute la Samarie et qui dataient des années immédiatement antérieures à 332-331. les documents appartenaient peut-être à un groupe de fuyards.

C’est peut-être le diadoque Perdiccas, général d’Alexandre, qui s’est chargé de cette mission. Il fonde ensuite une colonie macédonienne à Samarie. On peut voir cette fondation comme une sanction contre les Samaritains et une précaution pour l’avenir, car Samarie était le plus important centre de la région dans la seconde moitié du IVe siècle.

Hormis ces éléments, nous ne savons rien de l’accueil fait à Alexandre le Grand en Judée et Samarie.

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Sources : SARTRE Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Étude de Charles LeBrun pour Alexandre en Judée – Louvre

Face à face : les Samaritains et les Juifs au retour d’Exil

Qui sont les Samaritains et les Juifs de l’antiquité ? En fait, ce sont deux communautés qui pratiquent la même religion, le judaïsme. Mais, dans le courant des VIe, Ve et IVe siècles, elles se sont séparées l’une de l’autre pour des raisons religieuses.

Je vous dresse un tableau de ces deux communautés à la fin du IVe siècle, juste avant la conquête du Levant par Alexandre, et je vous explique la raison de leur scission. 😉

À l’origine de tout : le retour d’Exil des Juifs

Une époque difficile pour les Juifs : la peur de disparaître

De nombreux Juifs reviennent de l’Exil à Babylone à la fin du VIe siècle, dans ce qu’on appelle pour cette époque le Levant (Proche-Orient).

C’est une époque difficile pour la communauté juive. Elle n’a plus d’État qui lui soit propre. La Judée comme les régions qui l’entourent appartiennent à l’empire perse depuis les conquêtes de Cyrus le Grand (VIe siècle).

La communauté juive a l’impression de s’étioler et de perdre en identité. Il n’y a pas de loi coercitive qui maintienne son particularisme :

  • Les Juifs ne respectent pas toujours scrupuleusement le sabbat.
  • On se marie parfois avec des non-Juifs.
  • Les prêtres sont les seuls à observer rigoureusement tous les règlements existants en matière de pureté.

L’intervention de Néhémie et d’Esdras

Aux Ve et au début du IVe siècles, deux personnages importants vont modifier la donne. Ce sont Néhémie et Esdras.

Néhémie et Esdras veulent redonner force à leur communauté et affirmer sa personnalité. Ils estiment que des mesures sont indispensables pour préserver l’identité du peuple élu. Dans ce but, ils vont réorganiser la communauté et instaurer de nouvelles règles. Esdras va notamment multiplier les contraintes. Par exemple : l’interdiction des mariages entre des Juifs et des non-Juifs.

On estime que le judaïsme palestinien a acquis son visage définitif à l’époque d’Esdras, et grâce à lui. La communauté de Judée se cimente autour de 3 éléments :

  • Le temple de Jérusalem. Celui-ci a été reconstruit comme on le pouvait, assez pauvrement. (On parle de « Second Temple ».)
  • Le grand-prêtre. C’est le chef du peuple.
  • La Torah (la « Loi »), qu’Esdras promulgue solennellement et qui donne pour la première fois une définition juridique du Juif.

Autrefois, on définissait le Juif comme un membre du peuple élu de Yahweh. Désormais, ça va plus loin. Est juif celui qui montre sa soumission à Yahweh en appliquant la Torah.

Bref, au IVe siècle, le judaïsme prend un aspect rigoureux, voire rigide. Ces innovations contribuent à couper les Juifs de leur environnement sémitique en matière religieuse et en matière de mœurs. Le particularisme juif se renforce. Les Juifs marquent leur différence par un respect scrupuleux du Code sacerdotal d’Esdras.

La communauté se soude face aux menaces extérieures.

Les Samaritains face aux Juifs aux VIe-IVe siècles

Les Samaritains ont leur propre rigueur. Ils rejettent tous les écrits bibliques postérieurs au Pentateuque. Le Pentateuque, ce sont les cinq premiers livres de la Bible. C’est la Torah pour les Juifs.

Donc, les Samaritains rejettent les livres des prophètes et ceux qui suivent. Pour simplifier, ils ne veulent pas du Tanakh, c’est-à-dire de la compilation de textes que va faire Esdras en assemblant la Torah et d’autres textes, comme ceux des prophètes.

La séparation entre Juifs et Samaritains a lieu progressivement, au fur et à mesure que les chefs de la communauté introduisent des nouveautés après le Retour d’Exil.

La communauté juive de Judée a accepté ces innovations. La communauté de Samarie les rejette. Ils ne veulent pas non plus du principe d’un lieu de culte unique à Jérusalem (le temple). Depuis peut-être la fin du Ve siècle, ils ont leur propre temple. Celui-ci se situe au mont Garizim.

La discorde, voire la haine, se développe entre les deux communautés. Elle est entretenue par les transfuges qui fuient la Judée et se réfugient en Samarie. Ce sont des Juifs qui refusent la rigueur d’Esdras.

Site archéologique au sommet du mont Garizim - Ruines du temple samaritain - Crédits photo C. Boyer
Site archéologique au sommet du mont Garizim - Ruines du temple samaritain - Crédits photo C. Boyer

La situation en Judée et Samarie au IVe siècle

La Samarie et la Judée sont situées dans ce qu’on appelle le Levant-Sud intérieur. Les communautés d’alors l’ignorent, mais ce territoire va bientôt être le théâtre d’une nouvelle guerre. Les armées d’Alexandre le Grand vont le prendre aux Perses.

Les rébellions contre les Perses au IVe siècle

Au milieu du IVe siècle, les Phéniciens de la ville de Sidon se révoltent contre les Perses. La répression contre la Phénicie, en 347-345, est terrible.

On n’est pas certain de l’implication de la Samarie et de la Judée dans cette histoire. Par contre, des Juifs sont déportés en Hyrcanie (sud-est de la Caspienne). Des rebelles, eux aussi ?

On a aussi trouvé des traces de destruction majeures sur plusieurs sites palestiniens. Elles datent de la même période. Des cités sont abandonnées :

  • Hazor et Megiddo en Galilée (non juives)
  • Lachich et Jéricho en Judée

Ces cités se sont-elles rebellées, elles aussi, contre les Perses ? Il peut s’agir d’une révolte indépendante à celle des Phéniciens.

Samaritains et Juifs avant la conquête d’Alexandre

Juste avant la conquête d’Alexandre, les Perses tiennent le pays bien en main.

Les Samaritains

Les Samaritains sont peu nombreux. Ils sont groupés autour de Sichem et de Samarie.

Cette Samarie au sens large est administrée par les Sanballat, une famille indigène fidèle des Perses. Le monnayage de Samarie est fortement marquée de l’empreinte perse. On ne sait pas si c’est comme ça depuis longtemps ou si cela est du à la vigoureuse reprise en main de l’empire par Artaxerxès III.

Dès le Ve siècle, la Samarie importe massivement des céramiques grecques. Elle est même un centre de redistribution. C’est toujours le cas au IVe siècle.

Les Juifs

Les Juifs sont à Jérusalem et dans ses environs. Ils ont perdu de nombreux villages qu’ils occupaient avant l’Exil, comme Hébron au sud.

À Jérusalem se trouvent le grand-prêtre Yohanan et un gouverneur nommé Yehizqiyyah.

Autour des Juifs et des Samaritains

Les Juifs et les Samaritains sont majoritaires dans les districts qu’ils occupent. Mais leurs territoires sont entourés de populations araméennes ou arabes, comme les Thamoudéens, qui ont été déportés à Samarie au VIIIe siècle. Les cultes et les mœurs de ces peuples sont réprouvés par les Juifs et les Samaritains.

Nous sommes au IVe siècle : Samaritains et Juifs sont encore inconnus du monde grec. Les Grecs, pourtant grands voyageurs, ignorent tout d’eux. Toutefois, Alexandre arrive, et l’histoire juive va bientôt rencontrer l’histoire grecque. 😉

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Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Crédits image d’en-tête : Représentation du mont Garizim, élément de discorde entre Samaritains et Juifs – Musée Samaritain de Naplouse – Crédits photo Inès gil