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L’armée romaine en Syrie : nombreux mais désœuvrés ?

L’armée romaine en Syrie pendant le Haut-Empire, ce sont plusieurs légions :

  • la IIIe Gallica
  • la VIe Ferrata
  • la Xe Fretensis
  • la XIIe Fulminata
  • la IVe Scythica
  • la XVIe Flavia Firma

On trouve aussi entre 10 000 et 20 000 auxiliaires.

Les Romains sont donc très présents militairement en Syrie. Quelle est leur mission ? Sont-ils très occupés ? Nous allons voir ici que, hormis quelques épisodes intenses, ils se tournent plutôt les pouces. 😀

Les légions romaines en Syrie

Sous les Julio-Claudiens

Il y a d’abord 4 légions en Syrie sous les premiers Julio-Claudiens :

  • la IIIe Gallica est sans doute stationnée en Syrie du Nord (mais on ne sait pas où ni depuis quand) ;
  • la VIe Ferrata campe d’abord autour de Laodicée, puis elle remplace la XIIe Fulminata à Raphanée en Syrie centrale ;
  • la Xe Fretensis se trouve à Cyrrhos ;
  • la XIIe Fulminata est installée à Raphanée jusqu’en 70.

Vers 56, une nouvelle légion arrive : la IVe Scythica. Elle s’installe à Zeugma en Syrie du Nord, près de la frontière de la Commagène. C’est un point de franchissement de l’Euphrate.

Nous avons donc 5 légions en Syrie à partir de cette date. Toutes ces légions sont dirigées par leur propre légat. C’est toujours ainsi que cela se passe lorsqu’une province abrite plusieurs légions. Le gouverneur, qui commande traditionnellement la légion de sa province, ne peut pas diriger plusieurs légions en même temps.

Sous les Flaviens

Pendant la révolte juive, la Xe Fretensis est envoyée à Jérusalem. Elle y reste en garnison après 70.

La XIIe Fuminata est déplacée à Mélitène en Cappadoce. On suppose que c’est une punition pour son échec au début de la guerre juive, quand elle était sous les ordres de Cestius Gallus.

Peu après 75, l’armée romaine en Syrie est complétée par la XVIe Flavia Firma, qui s’installe à Samosate, dans l’ancienne capitale de la Commagène. Ce royaume vient d’être annexé et transformé en province.

Finalement, sous les Flaviens, on a 4 légions. La Judée en abrite une en permanence.

Il y a aussi, quelquefois, des escadres qui s’abritent dans le port de Séleucie de Piérie. Vespasien a fait réaliser des travaux pour éviter l’ensablement de ce port. Visiblement, il n’y a pas encore d’escadre permanente au Ier siècle (la classis Syriaca).

Les unités auxiliaires romaines en Syrie

Les sources

On compte aussi de nombreuses unités auxiliaires. Plusieurs documents nous aident à préciser leur nombre durant presque un siècle :

  • un diplôme militaire à la fin du règne de Claude (54)
  • les informations de Flavius Josèphe dans les années 60
  • plusieurs diplômes militaires datant de 88 et 91
  • divers documents du milieu du IIe siècle ap. J.-C., dont une liste d’unités stationnées en Syrie sous le commandement unique de M. Valerius Lollianus durant une campagne qui se situe sûrement sous le règne d’Hadrien

Les chiffres

L’historien polonais Edward Dabrowa a analysé tout ça et donne des chiffres :

  • Vers 60, il y a 7 ailes de cavalerie et 7 cohortes, donc au minimum 7 000 hommes si toutes ces unités sont composées de 500 hommes. Il faut ajouter 2 000 hommes si quelques-unes d’entre elles sont milliaires.
  • En 88-91, il y a 12 ailes, dont au moins une milliaire, et 22 cohortes, dont au moins 2 milliaires. Ça fait 18 500 hommes.
  • Au milieu du IIe siècle, on compte 6 ailes, dont 2 milliaires, et 22 cohortes, dont 3 milliaires, soit 16 500 hommes.

Les effectifs ont fortement augmenté après la révolte juive, mais ce n’est pas probablement pas à cause de celle-ci. On pense plutôt que c’est pour sécuriser la frontière orientale. En 80, un certain Terentius Maximus se faisant passer pour Néron noue une alliance avec les Parthes.

Ensuite, les effectifs de l’armée romaine en Syrie sont stables entre la fin du Ier siècle et le milieu du IIe siècle.

Voici les sources :

Diplôme de Durostorum (Silistrie) daté du 18 juin 54 :

« Tibérius Claudius César Auguste Germanicus, grand pontife, investi de la puissance tribunicienne pour la 14e fois, salué du titre d’imperator 27 fois, censeur, consul pour la 5e fois, aux cavaliers qui ont servi dans les 5 ailes nommées ueterana Gallorum et Thracum, et Gallorum et Thracum Antiana, et Gallorum et Thracum……… pour eux-mêmes, leurs enfants et leurs descendants j’accorde le droit de cité et le droit de mariage.
« Avec les épouses qu’ils ont en ce moment, lorsque la citoyenneté leur est donnée ou, s’ils sont célibataires, avec celles qu’ils épouseront par la suite, à condition que chacun n’en épouse qu’une. Le 14e jour avant les calendes de juillet, Marcus Asinius Marcellus et Manius Acilius Aviola étant consuls. De l’ala Gallorum et Thracum Antiana que commande Marcus Milonius Verus Iunianus, au cavalier Romaesta Spiurus (sic) fils de Rescens. »

(S. Lambrino, « Un nouveau diplôme de l’empereur Claude », CRAI, 1930, p. 131-137 [le vétéran est thrace d’après l’onomastique].)

Diplôme militaire de Mukhovo (Bulgarie), 7 novembre 88 (abrégé) :

« —- aux cavaliers et fantassins qui servent dans les 3 ailes et 17 cohortes suivantes : (1) II Pannoniorum, (2) III Augusta Thracum, (3) veterana Gallica, (4) I Flauia ciuium Romanorum, (5) I milliaria, (6) I Lucensium, (7) I Ascalonitanorum, (8) I Sebastena, (9) I Ituraeorum, (10) I Numidorum, (11) II Italica ciuium Romanorum, (12) II Thracum ciuium Romanorum, (13) II classica, (14) III Augusta Thracum, (15) Thracum Syriaca, (16) IIII Bracaraugustanorum, (17) IIII Syriaca, (18) IIII Callaecorum Lucensium, (19) Augusta Pannoniorum, (20) Musulamiorum, au temps de Publius Valerius Patruinus –. »

(AE, 1927, 43 = CIL, XVI, 35 ; R. CAGNAT, « Nouveau diplôme militaire relatif à l’armée de Syrie », Syria, 9, 1929, p. 25-31 ; F. GROSSO, « Aspetti della politica orientale di Domiziano, II. Parti e Estremo Oriente », Epigraphica, 17, 1955, p. 64-68 – Texte presque identique d’un second diplôme chez A. ALFÖLDI, « Dacians on the Southern Bank of Danube », JRS, 1929, 1939 (= AE, 1939, 126), considéré comme un faux par H. NESSELHAUF, CIL, XVI, p. 216)

Diplôme militaire de provenance inconnue, 7 novembre 88 :

« L’empereur César, fils du divin Vespasien, Domitius Augustus Germanicus, grand pontife, investi de la puissance tribunicienne pour la 8e fois, imp. XVII, consul XIIII, censeur perpétuel, père de la Patrie, aux cavaliers et fantassins qui servent dans les 5 ailes et les 2 cohortes suivantes : (1) praetoria singularium, (2) Gallorum et Thracum Constantium, (3) Phrygum, (4) Sebastena, (5) Gallorum et Thracum Antiana ; (1) I Gaetulorum, (2) I Augusta Thracum, et sont en Syrie sous Publius Valerius Patruinus, accorde la démobilisation à ceux des ailes et des cohortes qui ont servi pendant 25 ans ; à ceux dont les noms sont inscrits ci-dessous, à eux-mêmes, à leurs enfants et à leurs descendants, il a donné la citoyenneté, et le droit de mariage avec les femmes qu’ils ont au moment où la citoyenneté leur a été donnée, ou, s’ils sont célibataires, à celles qu’ils épouseront par la suite, à condition qu’ils n’en épousent qu’une seule.
Le 7e jour avant les ides de novembre, Manius Otacilius Catulus et Sextus Iulius Spareus étant consuls.
De l’ala Phrygum, que commande Marcus Helenius Priscus, au soldat Dassius fils de Dasens, Pannonien. Recopié d’une table de bronze qui est fixée à Rome au Capitole, sur le côté gauche des archives publiques. »

(R. MELLOR et E. HARRIS, « A New Roman Military Diploma », ZPE, 16, 1975, p. 121-124 (= AE, 1974, p. 655) = M. ROXAN, Roman Military Diplomas 1954-1977, I, Londres, 1978, p. 32-33, n° 3. Nouveaux diplômes identiques de provenance inconnue : P. WEISS, ZPE, 117, 1997, p. 229-231, n° 2 et p. 232-233, n° 3 [mutilé] [d’où AE, 1997, 1761-1762])

Diplôme de Suhozem (Bulgarie), du 12 mai 91 – Liste des unités :

Aux cavaliers des trois ailes : (1) III Thracum Augusta, (2) Flavia praetoria singularium, (3) Gallorum et Thracum Constantium.
Aux cavaliers et fantassins des sept cohortes : (1) I Thracum militaria, (2) I Gaetulorum, (3) I Lucensium, (4) I Sebastena, (5) II Thracum civium romanorum, (6) II Thracum Syriaca, (7) II Italica civium Romanorum, qui sont en Syrie sous Aulus Bucius Lappius Maximus.
[le bénéficiaire est un Thrace, Quelse, fils de Dola, de la III Thracum Augusta]

(L. BOTOUSHAROVA, « Römisches Militärdiplom aus Suhozem/Bulgarien », Izledvanija v cest ne akad. D. Detchev, Sofia, 1958, p. 318 (= AE, 1961, 319 ; M. ROXAN, Roman Military Diplomas 1954-1977, Londres, 1978, p. 34, n° 4 – Un second exemplaire quasi illisible provient de Gradishte (Bulgarie) : B. GEROV, « Zwei neugefundene Militärdiplome aus Nordbulgarien, 2. Ein neues Militärdiplom Domitians », Klio, 37, 1959, p. 210-216 (AE, 1962, 264 bis) = M. ROXAN, Roman Military Diplomas 1954-1977, Londres, 1978, p. 35, n° 5. mais le seul nom d’unité lisible, celui à laquelle appartenait le vétéran, est l’ala ueterana Gallica ; le vétéran est un Thrace, Seuthès).

Que fait l’armée romaine en Syrie ?

Et d’abord, pourquoi autant d’hommes ? La Syrie est la province de l’est de l’Empire qui contient le plus de troupes à cette époque.

Surveiller la frontière de l’Euphrate

La priorité des légions, c’est d’abord de protéger la frontière de l’Euphrate avec l’empire parthe.

La Syrie est un territoire très ouvert. Il y a beaucoup de voies de passage possibles entre l’empire parthe et l’empire romain. Sur les hautes vallées de l’Euphrate et du Tigre, il suffit de contrôler quelques passages. Mais quand l’Euphrate sort des montagnes, il faut garder toute la rive. Il y a donc des troupes à la frontière, en dehors des zones désertiques, comme à Samosate et à Zeugma.

Pour autant, les Romains ne stationnent pas tout le long du fleuve. La pression des Parthes n’est pas permanente. Et puis, on ne peut pas faire vivre des troupes dans le désert.

Les soldats ne campent donc pas directement dans les zones désertiques. Au sud, ils s’installent dans les régions qui peuvent les faire vivre, et pas dans la steppe, où l’armée envoie simplement des patrouilles. C’est par exemple le cas de Cyrrhos, située à l’arrière, mais non loin de l’Euphrate.

Surveiller les villes de Syrie

Les légions quadrillent la province. Selon l’historien israélien Benjamin Isaac, l’armée romaine est une armée d’occupation qui maintient l’ordre. C’est certainement le cas, en partie.

Dans les faits, pourtant, il n’y a pas grand-chose à surveiller : l’agitation n’est pas bien grande, à part quelques troubles dans les villes de Phénicie sous Auguste.

Il n’y a même pas de légion dans le sud de la province, près de ce foyer permanent d’agitation qu’est la Judée depuis la mort d’Hérode. Rome aurait pu en installer une à Ptolémaïs ou à Damas.

Être présent rapidement en cas de besoins militaires

Des soldats prêts « au cas où »

La légion à Laodicée et celle qui se trouve à Raphanée sont loin du front de l’Euphrate et même de toute frontière. En plus, Laodicée communique difficilement avec l’intérieur des terres, donc sa légion n’est pas faite pour surveiller la province. À quoi servent ces unités de l’armée romaine en Syrie ?

On pense que ces légions sont là pour le cas où on aurait besoin d’opérer sur un axe nord-sud (plutôt qu’est-ouest). Raphanée, par exemple, se trouve à égale distance entre Apamée et la trouée de Homs. Grâce à cette position, Rome peut intervenir rapidement aussi bien sur la côté nord de la Phénicie qu’à Émèse.

Finalement, ces légions sont un corps expéditionnaire disponible en cas d’intervention romaine à l’est, dans le royaume parthe ou en Arménie. Elles servent conjointement avec les troupes de Cappadoce après la conquête du royaume d’Archélaos en 17 ap. J.-C.

Quelques temps forts et de longues périodes d’indolence

Mais ces opérations militaires de grande envergure n’ont pas lieu tous les jours. On remarque 3 temps forts :

  • une longue période d’agitation entre 65 et 36 av. J.-C.
  • la lutte entre Rome et les Parthes pour le contrôle de l’Arménie (52-63)
  • l’expédition parthique de Trajan en 112-117

En dehors de ces moments-là, les légionnaires vivent un peu dans l’indolence, l’inactivité et la routine. Tacite évoque cette situation à la veille de l’expédition d’Arménie (Annales, XIII, 35).

Je voudrais conclure cet article avec une pensée pour tous ces hommes venus de tous les coins de la Méditerranée (au sens très large) et réunis dans ce territoire du Levant, la Syrie, sous l’étendard romain. Parfois pour s’y tourner les pouces, parfois pour se battre : je trouve l’image saisissante. 🙂

J’espère que cet article sur l’armée romaine en Syrie vous a plu. Retrouvez-moi dans ma newsletter pour plus de voyage en antiquité grecque et romaine. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Inscription sur un autel dédié à Jupiter Sérapis par une vexillation de la Legio III Cyrenaica, vers 116/117 à Jérusalem.

Et Rome met la main sur la Syrie

Comment Rome s’est-elle retrouvée en Syrie ?

La conquête de la Syrie par Rome semble presque accidentelle. Rome était fortement gênée par la piraterie qui sévissait en Méditerranée. Pour y mettre fin, les Romains décident d’une campagne énergique qui, de fil en aiguille, va les mener jusqu’en Syrie intérieure.

Voyons ça dans le détail. 🙂

La piraterie en Méditerranée : un problème pour Rome

La piraterie : un problème qui est particulièrement gênant pour Rome aux alentours de 70 av. J.-C. Pourquoi ?

C’est l’époque de la guerre mithridatique (74-63). Mithridate, roi du Pont, est en guerre contre Rome. Pour gêner le transport de ses adversaires, il encourage la piraterie.

Pendant toute une première partie du conflit, jusqu’en 67, les communications avec Rome sont compliquées à cause de ces pirates. On voit même apparaître ces derniers à Ostie ! Excédés, les sénateurs finissent par donner l’imperium infinitum à Pompée sur toute la Méditerranée et les régions littorales. C’est la Lex Gabinia.

Pompée se met aussitôt en action. Il fait quadriller toute la mer en même temps et poursuit systématiquement les pirates dans leurs refuges terrestres. Grâce à sa campagne énergique, il nettoie à peu près la Méditerranée de ce brigandage. À la fin de l’année 67, la question est quasiment réglée sur la mer.

Il reste la question du brigandage intérieur syrien, qui est toutefois moins directement menaçant pour Rome.

Les Romains arrivent en Syrie

Des légats romains face au brigandage syrien

En 66-65, Pompée envoie des légats en Syrie pour qu’ils luttent contre la piraterie et le brigandage :

  • Metellus Nepos, chargé en 67 des côtes depuis la Lycie jusqu’à la Phénicie
  • Lucius Lollius, qui le rejoint un peu après
  • Afranius, qui libère les passes de l’Amanus des brigands

Mettelus Nepos et Lucius Lollius sont à Damas en 65. On ne sait pas trop ce qu’ils font là. Ils sont rejoints ensuite par Aemilius Scaurus. Rien n’indique qu’ils aient alors des troupes sous leurs ordres. D’ailleurs, ils ne font rien de spécial contre les brigands de Syrie centrale ou méridionale : Pompée va devoir nettoyer le pays à son arrivée.

Mais qui gouverne la Syrie à ce moment-là ?

Juste avant la conquête de la Syrie par Rome, c’est un peu le bazar, disons-le tout net.

Antiochos XIII, le roi qui a perdu contre les Arméniens

Il est temps de parler des Séleucides, car ce sont eux qui, normalement, gouvernent la Syrie.

En réalité, ils ne semblent pas gouverner grand-chose : le roi d’Arménie Tigrane II a conquis la Syrie en 79.

Attention, c’est un peu compliqué alors restez concentré. 🙂 Tigrane était un allié de Mithridate et il l’a protégé des Romains en l’accueillant dans son royaume. Lucullus, le général romain qui menait la guerre contre Mithridate, s’est en quelque sorte « vengé » en rétablissant sur le trône le roi séleucide défait par les Arméniens : Antiochos XIII.

Antiochos XIII et son rival, Philippe II

Mais une partie des Antiochiens se sont soulevés contre ce roi vaincu par les Arméniens. Antiochos XIII a maté la rébellion et les chefs se sont enfuis en Cilicie en proclamant roi Philippe II, fils de Philippe Ier et petit-fils d’Antiochos VIII Grypos.

Les deux prétendants sont soutenus par des chefs arabes plus puissants qu’eux :

  • Antiochos XIII par Sampsigéramos d’Émèse
  • Philippe II par un émir de Syrie du Nord, Aziz, qui l’a couronné

En fait, selon Diodore de Sicile, les deux émirs se sont entendus pour tuer leurs protégés et se partager la Syrie. Philippe II apprend les projets d’Aziz et s’enfuit. Il arrive à Antioche en 67 et y disparaît, peut-être dans une émeute en 66-65.

Antiochos XIII, lui, est étroitement tenu en tutelle par Sampsigéramos. On comprend pourquoi il ne réagit pas quand les légats romains s’installent à Damas, qui fait pourtant partie de son royaume.

Pompée en action : la conquête de la Syrie par Rome

Pompée désavoue Antiochos XIII

Pompée a été très efficace contre les pirates. Pendant l’hiver 67-66, le Sénat romain lui donne cette fois tous pouvoirs pour en terminer avec Mithridate (c’est la lex Manilia). Il désavoue donc l’homme qui jusqu’alors menait la conduite de cette guerre, Lucullus.

Pompée va poursuivre Mithridate (je ne détaille pas ici car ce n’est pas le sujet qui nous occupe dans cet article). Finalement, au bout de quelques années de guerre, il descend en Syrie pendant l’été 64 pour s’attaquer au problème des pirates.

Il arrive en passant par la Cilicie et va à Antioche.

Antiochos XIII est sous la coupe de Sampsigéramos. Il parvient quand même à demander officiellement à Pompée d’être reconnu roi. L’imperator refuse. Le roi se réfugie alors auprès de Sampsigéramos. Celui-ci ne veut pas déplaire à Rome et le fait disparaître.

Les motivations de Pompée en Syrie

Bref, Pompée dénie la royauté séleucide. Il a décidé de la supprimer et d’annexer la Syrie. Pourquoi ?

Désavouer un rival politique, Lucullus

Pompée veut désavouer la politique menée par son prédécesseur, Lucullus.

Lucullus a rétabli Antiochos XIII sur le trône en 69. Pompée, lui, décide d’annexer le territoire parce que « la Syrie ne possédait pas de rois légitimes » (Plutarque, Pompée, 39, 3). On a vu que c’était faux, il y a encore des descendants séleucides. Mais cela permet à Pompée d’aller à l’encontre des décisions prises au nom de Rome par Lucullus.

Agrandir le territoire romain avec les restes d’un royaume prestigieux

Pompée a envie de donner à Rome les restes d’un empire prestigieux : le royaume séleucide.

Il veut aussi tirer le maximum de bénéfices de sa victoire sur Tigrane. Non seulement il a vaincu Mithridate et les pirates mais, en plus, le roi d’Arménie s’est rendu à Pompée en 66.

« Pompée prétendit qu’il n’était pas légitime que ce soit les Séleucides, détrônés par Tigrane, qui gouvernent la Syrie, plutôt que les Romains qui l’avaient emporté contre Tigrane » (Appien, Syr. 49).

Pompée invoque le droit de la guerre pour justifier sa volonté de conquête de la Syrie par Rome et il met en avant un souci d’efficacité. Pour lui, Antiochos XIII est un fantoche. Pompée refuse de rendre le trône à « un roi qui, pendant les dix-huit ans que Tigrane avait régné sur la Syrie, était resté caché dans un coin de la Cilicie et qui, voyant Tigrane vaincu par les Romains, réclamait le bénéfice du travail fait par d’autres ; que, par conséquent, ne l’ayant pas dépossédé, il ne lui donnerait pas un sceptre qu’il avait cédé à Tigrane et qu’il n’avait pas su défendre, de peur qu’il ne laissât la Syrie de nouveau en butte aux brigandages des Juifs et des Arabes ». (Justin, XL, 2, 3-4)

« Pompée s’avança et plaça sous l’autorité romaine sans combat ces parties de la Cilicie qui n’étaient pas encore sujettes et le reste de la Syrie qui se trouve le long de l’Euphrate et les pays appelés Koilè-Syrie, Phénicie et Palestine, ainsi que l’Idumée et l’Iturée, et toutes les autres parties de la Syrie quel que soit leur nom. Non qu’il ait eu quelque sujet de plainte à l’encontre d’Antiochos fils d’Antiochos Eusébès, qui était présent et réclamait son royaume paternel, mais parce qu’il pensait que, attendu qu’il avait lui-même dépossédé Tigrane, le vainqueur d’Antiochos, le pays appartenait aux Romains par droit de guerre. » (Appien, Mithridateios polèmos, 106)

Faire barrage aux Parthes

Rome et les Parthes ont des relations compliquées dans les années 70-63. Cela ne débouche pas sur la guerre car l’autorité du roi parthe est mal établie à l’époque. Mais Pompée peut craindre une volonté des Parthes de s’étendre vers l’ouest en profitant de la faiblesse du roi séleucide. Après tout, on avait vu jadis des rois séleucides se réfugier chez les Parthes, comme Démétrios III Eukairos, vaincu par Philippe Ier.

Protéger Rome des pirates

La Syrie a déjà été un foyer d’insécurité pour Rome : c’était une base pour les pirates. Pompée a tout nettoyé. Il n’a pas envie que ça se reproduise. Rome a besoin de circuler librement dans la Méditerranée.

Assurer des intérêts économiques ?

Il y a sûrement des marchands romains avant la conquête de la Syrie par Rome. Il y a aussi des milieux d’affaires qui sont en relation avec la Syrie. Peuvent-ils avoir eu de l’influence sur l’imperator ? C’était une bonne chose pour eux que la Syrie devienne romaine.

D’autant plus que Délos avait été détruite pendant la guerre contre Mithridate. Or, les Italiens commerçaient avec les hommes d’affaires syriens à Délos depuis 167-166.

Les Romains ont été massacrés à Délos en 88, puis l’île a été dévastée par Mithridate à la fin de cette même année. Sulla l’a libérée en 87, mais elle a à peine eu le temps de se restaurer. Un raid de pirates alliés de Mithridate l’a anéantie en 69. Elle n’est jamais redevenue ce qu’elle était jadis.

On peut être tenté d’imaginer les marchands romains autour de Pompée, le manipulant pour conquérir la Syrie et commercer directement à la source. Mais on n’a aucune preuve en ce sens.

Ce qui est sûr, c’est que les hommes d’affaires romains vont profiter de la conquête.

Pompée remet de l’ordre en Syrie

Face aux brigands

Le légat Afranius a combattu contre les brigands dans l’Amanus. Mais à part ça, c’est encore le bazar en Syrie. Comme on l’a vu, les légats Scaurus, Lollius et Nepos n’ont pas l’air d’avoir fait grand-chose.

Pompée va se mettre au travail.

Il quitte Antioche au début de 63 et se dirige vers Damas. Au passage, il détruit des repaires de brigands qui menacent les cités de la région, comme celui du Juif Silas à Lysias.

Face aux grands chefs

Il fait exécuter des tyrans locaux, comme Dionysos de Tripolis. Face aux plus puissants, il adopte diverses stratégies :

  • il soumet et rançonne Ptolémée de Chalcis (1 000 talents) et l’Émésien Sampsigéramos dans sa capitale d’Aréthuse
  • il épargne l’Arabe Abgar II, maître d’Édesse, car celui-ci a aidé Afranius dans l’Amanus
  • il reconnaît Antiochos Ier et certains chefs qui ont réussi à s’imposer

En fait, lors de sa conquête de la Syrie pour Rome, Pompée mesure l’exact pouvoir de chacun. Il conforte des principautés érigées sur les dépouilles du royaume séleucide et accorde des statuts quasiment officiels à certains chefs. Il ne veut pas s’enliser dans des combats qu’il n’est pas sûr de gagner et dans des territoires qui n’ont pas un intérêt majeur pour Rome.

Face au royaume hasmonéen

Pompée arrive à Damas et retrouve ses légats. À cette époque, deux prétendants de la dynastie hasmonéenne s’affrontent : Pompée va devoir livrer un dernier combat autour de Jérusalem avant d’organiser définitivement la nouvelle province romaine. Ceci est encore une autre histoire !

« Pompée déclara donc : « Je vais laisser à Mithridate un ennemi plus fort que moi, la faim », et il fit croiser des vaisseaux pour arrêter les marchands naviguant vers le Bosphore, en décrétant la peine de mort pour ceux qui seraient pris. Puis, emmenant avec lui le gros de son armée, il se porta en avant. Il rencontra sur sa route les corps restés sans sépulture de ceux qui, sous les ordres de Triarius, étaient tombés dans un combat malheureux contre Mithridate, et les enterra tous avec honneur et avec éclat, ce que Lucullus avait négligé de faire, omission qui semble avoir été la principale cause de la haine dont il fut l’objet. Après avoir fait soumettre par Afranius les Arabes de l’Amanus, il descendit lui-même en Syrie et, comme ce pays n’avait pas de rois légitimes, il le déclara province et possession du peuple romain. Puis il conquit la Judée et fit prisonnier son roi Aristobule. Il fonda des villes et en libéra d’autres en punissant les tyrans qui y régnaient. Mais sa principale occupation était de rendre la justice et d’arbitrer les conflits des villes et des rois : là où il n’allait pas lui-même, il envoyait ses amis. C’est ainsi qu’aux Arméniens et aux Parthes, qui s’en étaient remis à sa décision au sujet d’un territoire qu’ils se disputaient, il envoya trois arbitres pour juger l’affaire. En effet, si sa puissance était en grand renom, sa vanité et sa mansuétude ne l’étaient pas moins. C’est ce qui lui faisait tenir cachées la plupart des fautes commises à son égard par ses amis et ses familiers : il n’était pas naturellement porté à empêcher ou à punir les mauvaises actions, et ceux à qui il avait affaire le trouvaient disposé à supporter de bonne grâce leur rapacité ou leur dureté. » (Plutarque, Vie de Pompée, 39)

J’espère que cet article sur la conquête de la Syrie par Rome vous a plu ! Je vous invite à me retrouver dans ma newsletter pour plus de balade dans l’antiquité grecque et romaine. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Buste de Pompée – Copie d’antique en marbre réalisée au XVIIe siècle en Italie pour orner le Grand Salon du château de Vaux-le-Vicomte – Crédits : Jean-Pol Grandmont, via Wikimedia

Judith, Esther et les autres : la littérature juive hasmonéenne

La littérature hasmonéenne, ce sont les écrits rédigés après la révolte des Maccabées contre le pouvoir séleucide en Judée. Donc pendant la royauté juive hasmonéenne.

Il y a d’abord une littérature de combat pendant la crise. Puis, après la victoire juive vers 150, on voit apparaître des textes nationalistes et édifiants. Ce sont 2Maccabées, Judith, peut-être Esther, Les Livres des Jubilées

Dans cet article, je reviens avec vous sur ces textes qui fleurissent dans la seconde moitié du IIe siècle et au début du Ier. 🙂

2Maccabées : l’héroïsme pendant la révolte

La guerre de libération et les succès militaires des Maccabées et de leurs compagnons pendant la révolte contre les Séleucides favorisent l’éclosion d’un nationalisme juif.

Les Juifs ont été soumis, voire politiquement opprimés, durant de longs siècles. Pendant la révolte, ils ont retrouvé l’espoir d’être leurs propres maîtres. Les actes héroïques des Maccabées inspirent une littérature édifiante sur ce sujet. C’est 2Maccabées, qui est rédigé pendant la révolte mais est résumé sous sa forme actuelle après la guerre.

Le Livre des Jubilées : tirer des leçons du passé

Selon le Livre des Jubilées, tous les malheurs du peuple juif dans les dernières décennies s’expliquent par une chose : le non-respect de la Loi. (Je rappelle ici que la révolte est née d’une persécution des Juifs par le roi séleucide Antiochos IV et que l’influence hellénique sur les Juifs a joué un rôle dans cette affaire. )

Le respect de la Torah est la première condition de l’alliance entre Yahweh et son peuple. Judas Maccabée et ses compagnons ont scrupuleusement respecté cette Loi. C’est pourquoi Yahweh les a aidés à vaincre. Leur victoire prouve qu’il est à nouveau auprès du peuple juif.

Pendant longtemps, on a daté le Livre des Jubilées de 150 environ, soit juste au moment de la victoire. Le professeur Doron Mendels propose de le dater de 125. À cette époque, en effet, il y a débat dans les milieux religieux de Jérusalem car le grand-prêtre Jean Hyrcan concentre dans ses mains les pouvoirs religieux et séculiers. Le Livre des Jubilées ferait écho à cette polémique en montrant le partage des tâches séculières et religieuses entre Juda et Lévi.

Le Livre de Judith : du suspense, du sang et de la vertu

La date

Le Livre de Judith est un texte édifiant et un bel exemple de littérature hasmonéenne nationaliste.

Il a été écrit vers 150, mais l’histoire se passe à une époque antérieure, babylonienne ou assyrienne. Il y a des mélanges anachroniques, et d’abord l’intitulé du roi de l’époque : « Nabuchodonosor roi des Assyriens ». (Le texte de Daniel mélangeait aussi les époques babylonienne et perse et celui d’Esther dit se passer sous les Perses.)

L’histoire

Voici l’histoire : les Juifs sont assiégés par les armées assyriennes. Celles-ci ont déjà soumis toute la Syrie, sauf eux. Ils sont sur le point de capituler et promettent de se rendre dans un délai de cinq jours si Yahweh ne se manifeste pas à eux.

Une jeune veuve, Judith, veut sauver son peuple. Elle demande qu’on lui laisse carte blanche. Les Anciens hésitent, puis acceptent : Judith est veuve, le risque de déshonneur est limité.

Judith va voir l’ennemi et dit qu’elle va l’informer sur la situation des assiégés. Pendant trois jours, elle séduit le général Holopherne. Au moment crucial où elle va devoir lui céder, elle parvient à le tuer. L’armée ennemie est désorientée.

Le sens du texte

L’ouvrage a un côté hellénistique. On retrouve d’ailleurs une histoire semblable dans la Chronique de Lindos (une inscription de l’île de Rhodes) : une ville assiégée par le Mède Datis, qui propose de se rendre dans les cinq jours mais est secourue par Athéna.

Judith possède tous les ingrédients du roman :

  • une héroïne jeune, jolie, intelligente — et vertueuse
  • des rebondissements et du suspense (Judith ne dévoile pas son plan)
  • de la violence et de l’érotisme

Mais tout ça avec une héroïne juive, qui respecte scrupuleusement la Torah : c’est ça qui lui permet de triompher.

Judith exalte le judaïsme et le peuple juif. Tout l’Orient a cédé à Nabuchodonosor, sauf lui. Les Juifs peuvent résister, car Yahweh est avec eux.

Le Livre d’Esther : message d’espoir puis mise en garde

On ne sait pas quand Esther a été écrit. Peut-être a-t-il été rédigé dès l’époque achéménide, puis remanié au IIe siècle, vers 125, car il a des traits hellénistiques.

  • Dans la version achéménide, ce serait un message d’espoir pour les Juifs de la Diaspora : on peut faire carrière à la cour du roi sans renoncer à sa foi.
  • Au IIe siècle, c’est plutôt une mise en garde contre les tentations d’abandonner le judaïsme et une exaltation de la sagesse des Juifs pieux.

La littérature hasmonéenne « hellénisée »

Les textes sous la royauté hasmonéenne

Après la crise maccabée, sous la monarchie hasmonéenne, la littérature emprunte à l’hellénisme dans une perspective de mise en valeur du judaïsme. On semble presque s’adresser aux Gentils (non-Juifs).

  •  Vers 150, la Lettre d’Aristée, d’origine égyptienne, fait le récit de la traduction des Livres Saints en grec. Elle donne une description souriante du judaïsme. On voit bien que les Juifs ne rejettent pas tout l’hellénisme.
  • Vers 150-125, l’Exégèse de la Loi de Moïse, d’Aristobule, montre Moïse comme le premier sage. Tous les autres l’ont copié : Homère, Orphée, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote…
  • Artapanos, Juif d’Égypte, écrit vers 100 une réponse à Manéthon, un prêtre du IIIe siècle qui a écrit contre son peuple. Il dit que Moïse est le créateur de la civilisation égyptienne. Sa femme est devenue Isis.
  • Ézéchel le Tragique, un autre Juif égyptien, met en scène l’épisode du départ des Juifs d’Égypte, quand ils ont été chassés. Le texte s’appelle l’Exagogè, « Exode ». L’épisode est décrit d’une façon complètement étrangère au judaïsme, pour le rendre accessible à des non-Juifs.
  • Vers 125-120, Eupolémos écrit les Rois de Juda. L’auteur est peut-être le même Eupolémos qui est ambassadeur de Judas à Rome en 160. Dans son texte, Moïse, premier sage, invente l’écriture et instruit les prêtres d’Héliopolis, ceux qu’Hérodote tient pour les plus sages des hommes. Moïse est donc le vrai fondateur de toutes les civilisations d’Orient. Pour que ça colle, Eupolémos est obligé de rehausser toute la chronologie. Nous sommes dans le même type de démarche que celle d’Artapanos et d’Ézéchiel le Tragique.

Entre nationalisme juif et hellénisme

On voit que le héros civilisateur, c’est Moïse, qui a reçu la Torah de Dieu. Les auteurs proposent un nationalisme affirmé et sont fidèles à l’histoire juive, qu’ils grandissent même un peu plus. Cette littérature est à l’image de l’État hasmonéen : une royauté dans la lignée de celle de David, un roi qui est aussi grand-prêtre, une politique impérialiste, des mesures de judaïsation illustrées dans Judith et Esther.

Mais la littérature juive de l’époque, c’est aussi celle d’un État qui vit dans son temps, d’où ses tournures hellénistiques. Les rois juifs ressemblent à ceux d’Antioche et d’Alexandre. Les notables sont sensibles aux modes de vie grecs, aux modes de pensées et aux méthodes de raisonnement de l’hellénisme.

La littérature hasmonéenne est le reflet de la Judée hasmonéenne : c’est le résultat d’une longue cohabitation entre des traditions autrefois antagonistes mais qui sont devenues complémentaires.

J’espère que cet article vous a plu ! Retrouvez-moi dans ma newsletter pour plus de voyage dans l’antiquité grecque et romaine. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Gravure du Livre de Judith par Francysk Skaryna (1519) – L’image montre la décapitation du général Holopherne

IIe siècle : rien ne va plus chez les Séleucides

Nous sommes au IIe siècle av. J.-C. et rien ne va plus en Syrie. C’est la crise dynastique chez les Séleucides, les rois hellénistiques qui règnent au Levant antique.

En résumant, en quelques décennies, on a :

  • un oncle (Antiochos IV) qui dépouille son neveu (Démétrios Ier) avec l’aide des Romains
  • un héritier légitime (Démétrios Ier) qui revient s’emparer du pouvoir
  • un bâtard (Alexandre Balas) qui conteste Démétrios Ier
  • deux frères (Démétrios II et Antiochos VII) qui se querellent entre eux

Revenons sur le détail de ces successions et usurpations et voyons le rôle joué par les ennemis des Séleucides : Romains, Lagides et Parthes.

La règle de succession chez les Séleucides

Depuis les origines de la dynastie séleucide, la règle tacite est celle de la succession par ordre de primogéniture mâle. Pour que ça se passe bien, sans heurt, le roi associe son héritier au trône.

Bien sûr, cela n’empêche pas de nombreuses tentatives d’usurpation dans la famille, comme celle d’Antiochos Hiérax vers 240 et celle d’Achaios en 220. Plusieurs héritiers disparaissent aussi avant de régner. C’est le cas d’Antiochos, fils d’Antiochos III et frère aîné de Séleucos IV et d’Antiochos IV.

Toutefois, cette règle dynastique est admise par tous, et cela même si elle est purement coutumière. En effet, aucun document écrit ne l’a gravée dans le marbre.

La crise dynastique séleucide du IIe siècle : les épisodes

La mort de Séleucos IV : son fils Démétrios est prisonnier de Rome

Le 3 septembre 175, le roi Séleucos IV meurt. Il a des fils. Son aîné et héritier s’appelle Démétrios. Malheureusement, à cette date, il est otage à Rome en vertu d’une disposition de la paix d’Apamée (qui a fait suite à la défaite des Séleucides contre les Romains).

Démétrios est otage depuis 178 au plus tard. Il a remplacé à Rome son oncle Antiochos, futur Antiochos IV, dont il va être question ici. Antiochos est le fils cadet d’Antiochos III et le frère de Séleucos IV. Il était otage des Romains depuis 188 environ.

Démétrios réclame sa libération aux Romains. Il veut bien sûr aller récupérer son héritage. Mais Rome refuse de le libérer.

Antiochos, l’oncle de Démétrios, en profite

L’oncle de Démétrios, Antiochos, en profite. Il est à Athènes quand il apprend la mort de son frère Séleucos IV. Ni une ni deux, il passe en Asie Mineure. Là, le roi attalide Eumène II de Pergame l’accueille, le reconnaît comme roi et le fait conduire à Antioche.

Eumène II est l’un des meilleurs alliés de Rome en Orient. Les Romains considèrent donc cette usurpation d’un bon œil.

Toutefois, à Antioche, il y avait un autre fils de Séleucos IV (qui s’appelait Antiochos comme son oncle). Lui aussi a été proclamé roi et on a fait frapper des monnaies en son nom dans la foulée, pour asseoir son autorité. Ce sont des octodrachmes portant, pour la première fois, le portrait du roi et celui de sa mère, qui était probablement sa tutrice.

Antiochos IV se débrouille pour se faire reconnaître roi à Antioche fin octobre ou courant novembre 175. Il fait des concessions : il associe son neveu au trône, probablement après l’avoir adopté. Le but est de faire taire les prétentions de Démétrios en s’alliant au frère de celui-ci, qui appartient aussi à la branche légitime.

Mais Antiochos IV ne garde pas longtemps ce neveu qui le gêne. Le jeune roi est éliminé en 170.

Ce n’est que le début de la crise dynastique séleucide.

Démétrios Ier reprend le pouvoir

Antiochos IV meurt en octobre ou en novembre 164. Son fils Antiochos V lui succède sans difficulté car son père l’a associé au trône peu avant sa mort. C’est encore un enfant ou un adolescent. Durant tout son règne, il est sous la tutelle de Lysias, un ministre d’Antiochos IV.

Mais Démétrios, l’héritier spolié, est toujours là. En 162, il s’enfuit de Rome, probablement avec la complicité de quelques dirigeants romains (qui se doutent des conséquences que cela va avoir sur le pouvoir séleucide).

Immédiatement, Démétrios vient revendiquer l’héritage de son père. Il fait assassiner Antiochos V et Lysias et prend le pouvoir.

Les fils de Démétrios Ier se querellent

Démétrios Ier est contesté en 152 par un bâtard présumé de la famille, Alexandre Balas. Mais c’est surtout avec ses fils que rien ne va plus. Ils sont deux : Démétrios II et Antiochos VII. Ces deux-là vont inaugurer un affrontement qui va se répercuter sur leurs descendants. À partir de là, il y aura presque toujours deux rois séleucides en même temps en Syrie.

Le coup de pouce des ennemis des Séleucides

Des puissances extérieures favorisent toutes ces querelles.

Rome

C’est d’abord Rome. Les Romains laissent faire le roi attalide Eumène II quand celui-ci aide Antiochos IV en 175. Ils espèrent sûrement qu’Antiochos va devenir un roi familier de Rome. Comme, par ailleurs, ils ont la main sur l’héritier légitime, Démétrios, ils disposent d’un formidable moyen de pression sur l’usurpateur. Ils peuvent ébranler l’autorité d’Antiochos IV n’importe quand en reconnaissant Démétrios comme roi.

C’est probablement pour cette raison qu’Antiochos IV reste soumis à Rome. On le voit bien lors de la journée d’Éleusis, en 168. Vainqueur contre les Lagides, le roi est contraint par Rome à des évacuations humiliantes de territoires qu’il avait conquis.

Les Romains nourrissent encore la crise dynastique séleucide en 162, quand ils laissent échapper Démétrios. Et ils recommencent en 152, en soutenant l’usurpateur Alexandre Balas contre Démétrios Ier.

Les prétendants au trône séleucide vont très bien comprendre le poids de Rome dans la région. À partir de cette époque, ils vont tous envoyer des ambassades à Rome pour obtenir leur reconnaissance du Sénat.

Les Attalides

Lorsque Rome n’intervient pas directement, elle peut compter sur ses alliés Attalides. Eumène II installe Antiochos IV. Attale II suscite Alexandre Balas en 153-152 et l’aide à s’installer en Cilicie.

Les Lagides

Les rois d’Égypte, et notamment Ptolémée VI, sautent aussi sur l’occasion de déstabiliser leurs ennemis traditionnels.

Ptolémée reconnaît immédiatement Alexandre Balas installé à Ptolémaïs. Il lui donne même en mariage sa fille Cléopâtre Théa. Puis, en 147, il transfère son appui et sa fille à Démétrios II.

Quand il meurt en 146, la politique lagide reste inchangée. Les Lagides vont toujours essayer d’affaiblir les Séleucides pour récupérer la Syrie méridionale et la Phénicie qu’ils ont perdues en 200 contre Antiochos III. Et pourquoi pas la Syrie toute entière ? Les princesses lagides sont l’œil d’Alexandrie auprès des Séleucides. Elles changent de lit au gré des circonstances. Ainsi, Cléopâtre Théa épouse Antiochos VII après avoir été unie à Alexandre Balas et à Démétrios II.

Les Parthes

Enfin, il y a les Parthes.

Ces derniers font prisonnier Démétrios II en 138. Ils le gardent prisonnier quelques années — puis, opportunément, ils le relâchent quand Antiochos VII part en campagne contre eux, en 130-129. Malheureusement pour eux, Antiochos VII meurt au combat en 129 et Démétrios II reste seul roi de la Syrie. Jusqu’à la prochaine querelle dynastique…

Cet article sur la crise dynastique séleucide vous a intéressé ? Retrouvez-moi dans ma newsletter pour plus d’histoire antique et mythologique. À très bientôt. 🙂

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : détail du buste d’Antiochos IV – Altes Museum – Berlin

Persécution des Juifs dans l’antiquité grecque : que s’est-il passé ?

À l’heure où on constate un retour d’antisémitisme dans notre monde (aussi fou que cela puisse paraître moins d’un siècle après la Shoah), j’ai souhaité parlé de la persécution des Juifs sous Antiochos IV, en Syrie antique (IIe siècle av. J.-C.).

Attention, je ne prétends en rien faire une comparaison qui n’aurait aucun sens entre des époques bien différentes. Par contre, je trouve intéressant de parler de ce cas de persécution antique car il est vraiment particulier. En effet, les Anciens n’étaient pas du tout portés à persécuter qui que ce soit pour des raisons religieuses. Contrairement aux religions chrétiennes et à l’Islam, les Grecs et les Romains d’avant le christianisme n’étaient pas prosélytes du tout et accueillaient tous les cultes.

Alors pourquoi cette persécution des Juifs en 168-167 av. J.-C. ?

Contexte : l’édit de persécution d’Antiochos IV

En 168-167, le roi Antiochos IV promulgue un édit de persécution qui, semble-t-il, interdit toute pratique du judaïsme et impose les cultes païens à Jérusalem.

Tout semble commencer par une initiative du grand-prêtre Jason qui fonde à Jérusalem une cité grecque nommée Antioche. Son souhait est sans doute de moderniser en douceur le judaïsme et de l’aider à s’intégrer dans un monde hellénisé. Et, dans un premier temps, tout se passe bien.

Puis, vers 169-168, a lieu une révolte populaire. La répression s’abat sur la Judée.

Pourquoi celle-ci dégénère-t-elle en persécution ?

La persécution des Juifs sous Antiochos IV : quelques théories

Théorie : c’est la faute des Juifs hellénisés

Des historiens ont parfois dit que les Juifs hellénisés étaient responsables. C’est le cas d’Élias Bickerman (1897-1981) et de Martin Hengel (1926-2009) : ils disent qu’Antiochos IV a été manipulé par les extrémistes du clan de Ménélas et par les Tobiades. Ménélas et les Tobiades sont des Juifs hellénisés.

La Bible dit que, par la suite, certains Juifs (les Juifs hellénisés ?) font preuve de zèle dans la persécution :

« Et plusieurs des Israélites embrassèrent cette servitude qu’il [le roi] leur imposait : ils sacrifièrent aux idoles, et ils violèrent le sabbat. » (1er Livre des Maccabées, I, 45)

Théorie : Antiochos IV est fou

Antiochos IV a mauvaise réputation chez les Juifs, mais aussi chez des auteurs classiques comme Polybe, qui le taxe d’épimania, « folie ». Il joue sur la ressemblance du mot avec l’épithète officielle du roi proclamant son épiphania (« manifestation » de sa divinité — rappelons qu’à cette époque, les rois grecs sont divinisés).

Antiochos IV a donc décrété la persécution pour se débarrasser de gêneurs.

Toutefois, ce portrait ne cadre pas avec ce qu’on sait de la politique du roi. Et même si Antiochos IV était « fou », cela expliquerait davantage la brutalité de la persécution que la persécution elle-même. C’est un peu facile de prêter tout et n’importe quoi à quelqu’un sous prétexte qu’il est « fou ».

Théorie : Antiochos IV est un fanatique pro-hellénique

Contre-argument : l’hellénisme accepte (presque) tous les cultes

Affirmer ça, c’est méconnaître la mentalité de l’époque.

Évidemment qu’Antiochos IV est helléniste. Comme tous les rois grecs. Et, comme eux, il couvre de cadeaux les vieilles cités grecques que sont Athènes, Tégée, Cyzique, Mégalèpolis, Délos. Dans son royaume même, il refonde des cités grecques.

C’est d’ailleurs pourquoi il soutient l’initiative du grand-prêtre Jason lorsque celui-ci fonde à Jérusalem une cité grecque nommé Antioche, en l’honneur du roi. C’est une pratique tout à fait courante dans la pensée grecque et qui n’implique pas du tout de répression de la communauté indigène préalable.

Lorsqu’a lieu une révolte populaire à Jérusalem, qui menace la cité d’Antioche-Jérusalem, le roi essaie de protéger la polis et recourt à la violence. Il l’aurait fait dans n’importe quelle situation : ça n’explique pas la persécution des Juifs par Antiochos IV.

L’hellénisme accueille tous les cultes, il n’est jamais exclusif. Seuls sont interdits les rites cruels, comme dans certains cultes d’Asie Mineure qui impliquent des mutilations, ou les cultes qui rejettent les autres dieux.

Contre-argument : le judaïsme a toujours été accepté par les rois grecs

On pourrait dire en ce cas que le judaïsme entre dans cette catégorie, car il est considéré à l’époque comme :

  • barbare et cruel dans ses rites (à cause de la circoncision)
  • injurieux envers les autres cultes (à cause de son exclusivisme et de son code de pureté rigoureux qui stigmatise les non-Juifs)

Pourtant, le judaïsme est accepté depuis l’époque d’Alexandre. Certains auteurs classiques le considèrent même avec sympathie.

Certes, ses particularités ont occasionné un antijudaïsme populaire et même intellectuel, mais celui-ci est plutôt tardif et postérieur à ce qui nous occupe ici. (Sauf le témoignage de Manéthon, un prêtre égyptien qui a écrit en grec sous Ptolémée II au IIIe siècle et qui est cité par Flavius Josèphe.)

Théorie : Antiochos IV a un projet d’unification culturelle du royaume

C’est ce que dit la Bible :

«  Alors le roi Antiochus écrivit des lettres à tout son royaume, afin que tous les peuples n’en fissent plus qu’un, et que chaque peuple abandonnât sa loi particulière. » (1er Livre des Maccabées, I, 43)

Comme on l’a vu plus haut, ça n’a pas de sens. Ce serait vraiment une première dans l’histoire grecque antique si un roi avait voulu agir ainsi. (Je ne vois qu’Akhénaton, et on se trouve en dehors de l’espace grec, pour avoir voulu faire cela pendant l’antiquité…)

Un roi grec ne s’intéresse pas aux cultes particuliers de ses sujets. Tout ce qu’il veut, c’est qu’on lui paie le tribut et qu’on ne menace pas son autorité.

En plus, pourquoi les Juifs auraient-ils été les seules victimes de cette politique ? On ne parle de cela pour aucun des autres peuples vivant sous l’autorité d’Antiochos IV.

Par ailleurs, l’imposition des cultes païens aux Juifs arrive après l’Édit de persécution des Juifs par Antiochos IV. Et l’édit arrive après la révolte. Donc, la révolte juive ne répond pas à l’instauration des cultes païens. Bien sûr, ça n’arrange pas les choses, mais ça n’explique pas la situation.

Une explication de la persécution des Juifs : c’est politique

Ménélas, le Juif pro-hellène « fanatique » 

D’après Victor Tcherikover (1894-1958), l’explication est politique.

Et, pour comprendre ceci, il faut revenir plus loin dans le temps, en 172 av. J.-C.

On retrouve Ménélas, un prêtre juif helléniste. Il écarte Jason du grand pontificat en promettant plus d’argent à Antiochos IV. Rappelons que les rois séleucides sont aux abois financièrement depuis qu’ils ont perdu la guerre contre les Romains, quelques années plus tôt. Flavius Josèphe le rappelle : 

« Mais qu’Antiochus (Épiphane) […] vint par besoin d’argent sans être ennemi déclaré » (Contre Appion, VII, 84)

Ménélas donne de l’argent au roi en pillant le Temple.

Or, Ménélas appartient à une faction extrême du judaïsme : celle des pro-hellènes qui souhaitent transformer la religion juive. D’ailleurs, plus tard, Ménélas va appliquer l’édit de persécution sans sourciller.

La colère des Juifs pieux et la défense de la Torah

Pour les Juifs pieux, Ménélas et ses partisans sont des fanatiques ennemis de la Torah. Pour défendre la Torah, il faut résister à Ménélas. Et on va le faire en invoquant sans cesse le nom de la Torah : tous les troubles à venir citent le texte, comme l’affirment sans cesse les deux Livres des Maccabées.

L’interdiction de la Torah par Antiochos IV

Pour Antiochos IV, la Torah est donc le problème central. C’est un facteur de troubles qu’il faut interdire. Dans son esprit, c’est logique : les Juifs ont tous les avantages des communautés reconnues. Ils se gouvernent eux-mêmes selon leurs coutumes propres (patrios politeia, leur constitution ancestrale). Pourtant, ils se rebellent quand même, et à un moment critique, car le roi est en guerre contre l’Égypte. Les Juifs menacent ses arrières.

Antiochos décide donc de les punir comme il l’aurait fait avec n’importe quelle communauté. Il leur retire les avantages concédés et les soumet à la loi commune de la chôra basilikè, la terre dépendant immédiatement du roi.

Il n’interdit pas à strictement parler le judaïsme, mais il interdit la Torah. Il ne comprend pas qu’en interdisant l’un, il interdit l’autre. Rappelons qu’à l’époque, il n’existe aucune autre religion du livre comme le judaïsme.

Dans cette théorie politique de la persécution, le roi fait une terrible erreur de jugement. Il n’a visiblement pas été aidé par les Juifs hellénisés, qui seuls auraient pu lui expliquer la portée de sa décision.

Cette théorie donne une explication plus nuancée et somme toute plus crédible des causes de cet édit de persécution, une décision vraiment inouïe a priori dans le monde grec antique.

J’espère que cet article sur la persécution des Juifs sous Antiochos IV vous a plu et vous a appris des choses. Pour baigner régulièrement dans ce monde antique fascinant, je vous invite à me retrouver dans ma newsletter. À bientôt !

Sources :

SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Flavius Josèphe, De l’ancienneté du peuple juif. Contre Apion, traduction de Léon Blum, Paris, 1902

Image d’en-tête : Soldats séleucides volant la Menorah du Temple et d’autres objets du culte juif. Gravure de la Bible McLean (1810-15) – Illustration montrant la persécution des Juifs sous Antiochos IV

La Judée sous Antiochos III et Séleucos IV

Nous allons nous pencher sur la Judée sous Antiochos III et Séleucos IV, c’est-à-dire entre 223 et 175. Comment ça se passe entre les Juifs et les rois séleucides ? Entente ou révolte ?

Contexte : la Judée avant Antiochos III et Séleucos IV

Il semble que les Séleucides ont toujours eu des partisans parmi les Juifs. C’est le point de vue que donnent Flavius Josèphe (Antiquités Juives) et le deuxième livre des Maccabées :

  • le grand-prêtre Onias II aurait refusé de payer le tribut en 241-240 au roi d’Égypte Ptolémée III parce qu’il escomptait la victoire de Séleucos II dans la 3ème guerre de Syrie
  • Hyrcan, un Juif célèbre de la famille des Tobiades, pro-lagide (la famille régnante d’Égypte), aurait été combattu par ses frères qui se seraient appuyés sur les Séleucides

Tout cela, cependant, est basé sur de la littérature, notamment religieuse. Peut-on trouver des traces plus probantes de cette amitié dans d’autres sources ?

Les Juifs et Antiochos III

Antiochos III récupère la Judée

Antiochos essaie de récupérer la Syrie dont fait partie la Judée au début de son règne, mais il subit une défaite cuisante en 217 à Raphia, en Palestine, contre les Lagides. Finalement, c’est 20 ans plus tard qu’il atteint son but. Il s’empare de la région en 200, après la bataille de Panion. Toute la Syrie méridionale lagide devient séleucide.

La Bible pourrait donner l’impression qu’Antiochos III a été aidé par une révolte à Jérusalem, mais le passage est obscur :

« Car le roi de l’aquilon [Antiochos III] viendra de nouveau ; il assemblera encore plus de troupes qu’auparavant, et après un certain nombre d’années il s’avancera en grande hâte avec une armée nombreuse et une grande puissance.
« En ces temps-là plusieurs s’élèveront contre le roi du midi [roi lagide] ; les enfants de ceux de votre peuple qui auront violé la loi du Seigneur s’élèveront aussi pour accomplir une prophétie, et ils tomberont.
« Le roi de l’aquilon viendra, il fera des terrasses et des remparts, il prendra les villes les plus fortes : les bras du midi n’en pourront soutenir l’effort, les plus vaillants d’entre eux s’élèveront pour lui résister, et ils se trouveront sans force.
« Il fera contre le roi du midi tout ce qu’il lui plaira, et il ne se trouvera personne qui puisse subsister devant lui ; il entrera dans la terre si célèbre, et elle sera abattue sous sa puissance. » (Daniel, XI, 13-16)

Même s’il y a eu révolte des Juifs contre les Lagides, on n’est pas sûr de la nature de cette révolte : pro-séleucide, messianique, etc. La seule chose qui est sûre, c’est que les Juifs ne s’opposent pas à la conquête d’Antiochos III et l’aident à expulser la garnison lagide.

Peut-être que l’aristocratie juive était partagée en deux factions : l’une pro-séleucide, l’autre pro-lagide. En tout cas, dès cet instant, on assiste à une bonne entente qui va perdurer en Judée sous Antiochos III et Séleucos IV.

Les preuves des bonnes relations entre Antiochos III et les Juifs

Nous avons 3 sources qui prouvent l’excellence de cette relation :

  • Une lettre d’Antiochos III au satrape de Phrygie, Zeuxis, écrite dès 210-205. Le roi donne des instructions pour l’installation de colons juifs mésopotamiens en Phrygie afin d’y maintenir l’ordre. Antiochos y vante la fidélité et le dévouement des Juifs envers la dynastie séleucide.
  • Une lettre d’Antiochos III au stratège de Koilè-Syrie, peu après 200. Le stratège est Ptolémaios, fils de Thraséas. Il est question des dons et exemptions fiscales accordés aux Juifs. (Texte transmis par Flavius Josèphe.)
  • Un édit d’Antiochos III au sujet de la pureté du Temple et de la ville de Jérusalem. (Texte transmis également par Flavius Josèphe.)

Les 2 textes transmis par Flavius Josèphe ont longtemps été sujets à caution, mais aujourd’hui on admet leur historicité, même si leur portée est sans doute moins grande que ce qu’indique Flavius Josèphe.

Lettre d’Antiochos III à Ptolémaios, stratège de Koilè-Syrie et Phénicie

Le Roi Antiochos à Ptolémaios, salut. En ce qui concerne les Juifs, dès le moment où je fus entré dans leur pays, ils firent montre de leur empressement à me servir et, quand nous vînmes dans leur ville, ils nous donnèrent une magnifique réception et vinrent à notre rencontre avec leur gérousia ; ils nous procurèrent une abondance de provisions pour nos soldats et nos éléphants et ainsi nous aidèrent à expulser la garnison égyptienne de la citadelle. Nous avons donc jugé convenable de les récompenser pour cela, de restaurer leur ville détruite par les hasards de la guerre et de la repeupler en faisant revenir ceux qui ont été dispersés à l’étranger. En premier lieu, nous avons décidé, en raison de leur piété, de leur accorder des animaux pour les sacrifices, du vin, de l’huile et de l’encens pour une valeur de 20 000 pièces d’argent, des artabes sacrées de fleur de farine en rapport avec leur propre loi, 1 460 médimnes de blé et 375 médimnes de sel. C’est ma volonté que ces choses soient accomplies comme je l’ai ordonné et que les travaux du Temple soient achevés, y compris les portiques et tout ce qu’il sera nécessaire de construire. Le bois, en outre, sera apporté de Judée, des autres pays et du Liban, sans payer de taxes. La même chose pour les autres matériaux dont on aura besoin pour la restauration du temple en plus beau. Tous les membres de la nation auront une forme de gouvernement en accord avec les lois de leur pays, et la gérousia, les prêtres, les scribes du Temple et les chantres du Temple seront exempts de la taxe par tête, de l’impôt coronaire et de la taxe sur le sel. Afin que la cité puisse être plus rapidement repeuplée, j’accorde à la fois aux habitants actuels et à ceux qui seront de retour avant le mois Hyperbérétaios l’exemption de taxes pour trois ans. Nous leur ferons remise aussi pour le futur du tiers du montant du tribut afin que les dommages subis soient réparés. En ce qui concerne ceux qui ont été emmenés loin de la cité et sont esclaves, nous les déclarons libres, eux et leurs descendants, et nous ordonnons de leur rendre leurs biens.
(Flavius Josèphe, Antiquités Juives, XII, 138-144)

Cette lettre reconnaît officiellement le droit des Juifs de vivre selon les traditions de leurs ancêtres et respecte donc les règles de la Torah, et ce sera le cas en Judée sous Antiochos III et Séleucos IV et même après. C’est en réalité une évidence : les Grecs n’ont jamais imposé de mode de vie spécifique, « à la grecque ». Finalement, Antiochos III répond plutôt à la peur de certains Juifs, et surtout du grand-prêtre, de l’hellénisation d’une partie de la population juive.

Le reste est plus traditionnel : il faut aussi réparer les ravages de la guerre, faciliter le retour des exilés et des Juifs vendus comme esclaves, alléger le tribut. Tous ces privilèges ont un but pour Antiochos III : s’attacher les dirigeants du Temple pour qu’ils n’aillent pas voir ailleurs, notamment chez les rois lagides ! La conquête est récente, les armées égyptiennes peuvent revenir.

Les cadeaux au Temple pour les sacrifices, les exemptions de taxes pour les matériaux destinés à le réparer et l’embellir, la contribution financière du roi pour les travaux… Les rois procèdent toujours de la même façon envers les grands sanctuaires du royaume. Tout cela s’inscrit même dans une tradition antérieure à l’arrivée des Hellènes en Syrie. Les Achéménides aussi reconnaissaient les communautés existantes et confirmaient leurs droits tant que celles-ci étaient fidèles au souverain.

Proclamation d’Antiochos III au sujet de Jérusalem

Il est interdit à tout étranger d’entrer dans le péribole du Temple qui est interdit aux Juifs, exceptés à ceux d’entre eux qui peuvent entrer après s’être purifiés conformément aux lois ancestrales. Personne n’introduira dans la ville de la chair de cheval, de mule, d’âne sauvage ou domestique, de léopard, de renard, de lièvre ou, d’une façon générale, de tout animal prohibé par les Juifs. Il est interdit d’introduire leur peau ou même de manger l’un quelconque de ces animaux dans la ville. Il sera permis d’user uniquement des animaux pour les sacrifices connus par les ancêtres et nécessaires à l’adoration de Dieu. Quiconque violera ces lois paiera aux prêtres une amende de 3 000 drachmes d’argent.
(Flavius Josèphe, Antiquités Juives, XII, 145-147)

Cet édit n’a sans doute pas été promulgué pour tout le royaume. Juste en Judée sous Antiochos III et sûrement Séleucos IV et ses successeurs. Antiochos III y montre sa volonté de voir respecter la Torah et ses bonnes dispositions envers les Juifs.

Les Juifs et Séleucos IV

Monnaie montrant le profil de Séleucos IV - Extrait de l'ouvrage d'Edward T. Newell, The Seleucid Mint of Antioch, Chicago, Obol International, 1978, © DR
Monnaie montrant le profil de Séleucos IV - Extrait de l'ouvrage d'Edward T. Newell, The Seleucid Mint of Antioch, Chicago, Obol International, 1978, © DR

Séleucos IV (et aussi Antiochos IV, son frère, qui lui succède) ne remettent pas en cause les avantages des Juifs tant que ceux-ci restent tranquilles.

La querelle entre Séleucos IV et le grand-prêtre Onias III

Il y a certes de vives tensions entre Séleucos IV et le grand-prêtre Onias III, mais il ne faut pas forcément considérer qu’Onias III est anti-séleucides. Il semble qu’il s’agisse d’une question d’argent.

Séleucos IV était à court d’argent, comme son père Antiochos III depuis la paix d’Apamée (paix entre les Séleucides et les Romains en 188). Il voulut profiter d’une querelle entre le grand-prêtre Onias et Simon, chargé de veiller à l’administration des taxes, pour piocher dans les dépôts du Temple.

Bien sûr, tous les Juifs y virent un épouvantable sacrilège et l’opération échoua.

Le Tobiade Hyrcan, un pro-lagide ?

De même, le Tobiade Hyrcan est parfois présenté comme pro-lagide en se basant sur les écrits de Flavius Josèphe. Mais rien n’est moins sûr.

Hyrcan a conservé le pouvoir en Ammanitide, où il fait reconstruire et embellir son palais d’Irāq al-Amīr. Il dépose ses fonds dans le Temple de Jérusalem.

Or, voilà que Séleucos IV a envie de se servir dans ces fonds. Le grand-prêtre Onias III fait face à Héliodoros, ministre de Séleucos IV. Il le met en garde contre toute envie de piller le Temple et cite explicitement Hyrcan. Si Hyrcan était un sympathisant lagide, le fait qu’il ait des fonds dans le Temple donnerait encore plus envie à Héliodoros de s’en emparer.

Des relations inchangées entre le roi et les Juifs

Globalement, rien ne change. L’attitude des Séleucides reste la même envers les Juifs. Quand Séleucos IV meurt en 175, les Juifs ont toujours un statut plutôt favorable (même si le grand-prêtre Onias III n’est plus le bienvenu à Antioche).

Ces bonnes relations sont possibles car la domination séleucide est légère — et le mode de pensée ouvert « à la grecque » respecte le mode de vie « à la juive » et ses traditions.

Voilà, vous en savez plus sur la Judée sous Antiochos III et Séleucos IV, au tournant des IIIe-IVe siècles avant J.C. Pour en apprendre toujours plus sur ces époques antiques lointaines, abonnes-vous à ma newsletter !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Le mélange des peuples dans les armées séleucides

Les soldats en Syrie hellénistique : des Grecs ou des Syriens ?

La réponse, c’est : un peu de tout. L’armée est un vivier dans lequel les habitants des royaumes séleucides et lagides se rencontrent.

C’est aussi un creuset d’hellénisation, au moins de surface, des populations de Syrie.

Je vous explique tout ça en 3 points :

  • le contexte : l’importance de recruter en Syrie hellénistique
  • les soldats : « Grecs » et « Orientaux »
  • l’hellénisation dans les armées

L’importance de recruter au Levant antique

Les royaumes hellénistiques sont nés de la guerre, celle d’Alexandre. Ils ont ensuite survécu par la guerre, en se battant souvent les uns contre les contres. Ainsi les Séleucides et les Lagides.

La guerre initiale comme celles qui ont suivi ont permis de décongestionner un monde grec qui était en crise. Que ce soit par la colonisation agricole ou par le mercenariat, des Grecs ont trouvé une nouvelle vie loin de la Grèce égéenne.

Les Séleucides comme les Lagides ont besoin de recruter massivement. Même en dehors des guerres, il faut des hommes pour tenir les garnisons, afin de maintenir l’ordre dans les territoires. Et, lorsqu’il y a la guerre, on doit lever des armées de campagne. Il en faut donc, des soldats !

Mais qui sont-ils, ces hommes armés qui composent les armées hellénistiques du Levant ?

Les soldats en Syrie hellénistique : leurs origines

On connaît beaucoup de soldats de Syrie hellénistique grâce aux sources. Sous les Séleucides, par exemple, il y a eu des dénombrements de troupes lors de certaines batailles (Raphia en 217, Magnésie en 190) et à l’occasion de parades (comme celle de Daphnè en 166).

On connaît aussi les troupes lagides grâce à des séries constituées pour les garnisons de Rās Ibn Hāni, d’Ammanitide et de Sidon. On a aussi des documents épars provenant de Gaza et de Ptolémaïs.

Les soldats chez les Séleucides

Lors des dénombrements séleucides, on voit que les Grecs sont assez rares dans les armées de campagne : 12 % à Raphia et 9 % à Magnésie.

Parmi ces Grecs, les Crétois fournissent une grosse partie : un tiers en 217, la moitié en 190.

Il n’y a pas de Grecs du tout lors du défilé de Daphnè.

Les Macédoniens, en revanche, sont plus nombreux : 32 % à Raphia, 28 % à Magnésie, 49 % à Daphnè. Attention toutefois car Daphnè n’est pas forcément représentative de ce qu’est l’armée dans son ensemble. On y fait surtout défiler les troupes d’élite. Or, l’élite de l’époque, c’est la phalange macédonienne, formée de Macédoniens ou d’hommes équipés « à la macédonienne ».

Les Thraces sont un peu présents : 5 % à Magnésie et 7 % à Daphnè.

L’essentiel des troupes est en fait composé d’« Orientaux », toutes provenances confondues : 54 % à Raphia, 57,5 % à Magnésie, 44 % à Daphnè.

Les soldats chez les Lagides

Chez les mercenaires lagides d’Ibn Hāni, on a en partie des Grecs de Cyrène, de Chypre ou de Grèce propre (Béotie, Thessalie, Athènes) et quelques Thraces, Macédoniens et Pisidiens.

Ceux de Sidon viennent souvent des régions sud-ouest de l’Asie Mineure (la Pisidie, la Lycie…). Ils viennent aussi de Sparte, de Crète, de Thessalie.

Quant aux clérouques d’Ammonitide, ils comptent des Juifs, des Perses, des Arabes en plus des Grecs.

Ci-dessous, j’ai retranscrit pour vous des inscriptions qui montrent qui sont les soldats de Syrie hellénistique :

Inscriptions de stèles peintes de Sidon :

« 1 — « Le politeuma des Cauniens (honore) Hippolytos (?) et Apollonidès, fils d’Hermagoras, Zénon fils de Zénon,… de Zénon, Isidôros fils d’Athénodôros, Hermonax fils d’Arthémidôros, leurs concitoyens ».
2 — Hécataios fils de Mènogènos, de Thyatire, ses compagnons. Excellent Hécataios, salut.
3 — Salma…, originaire d’Adada, excellent, salut.
4 — Dioscouridès fils d’Exaboas, Pisidien de Balboura, porte-enseigne des troupes auxiliaires, excellent, salut. Céraias son frère a dressé (cette stèle).
5 — Saéttas, fils de Trocondos, symmachos, Pisidien originaire de Termessos près Oinoanda, le politeuma des habitants de Termessos près Oinoanda (honore) leur excellent concitoyen. Salut.
6 — Le politeuma des Pinaréens honore Cartadis, fils d’Hermactilibos, Lycien, excellent et regretté ; salut.
7 — À Diodotos, fils de Patrôn, Crétois d’Hyrtakina, Athabous, dignement, à son mari. Excellent Diodotos, salut.
8 — Aristeidès, fils d’Aristeidès, Lacédémonien de Gytheion ; ses amis et compagnons de tente Alexôn et Tétartidas. Excellent (compagnon), salut.
9 — Stomphias, fils d’Apollonidas, d’Euromos, homme excellent, salut.
10 — Eunostidès, fils de Nicanor, Perrhèbe.
11 — Le politeuma des…ndéens (honore) Hermolaos (?), fils de Démétrios (?), ……, leur concitoyen. Excellent homme, salut. »
(Th. MACRIDY, « À travers les nécropoles sidoniennes. I. Stèles peintes de Sidon », RB, 1904, p. 547-556

Liste de mercenaires trouvée à Ras Ibn Hani (près de Laodicée) :

Colonne 1 Colonne 2

……… de Cyrène
……… d’Étenna
……… de Cyrène
……… de Béotie
……… de Philôtèra
……… d’Aspendos
……… de Phocide
……… de Thrace
……… de Milet
Diotimos de Salamine
Nicanor de Béotie
Ménippos de……
Démogoras de Salamine
Onétor de Salamine
Philippos de Cyrène
Hérachrètos de Pisidie
Micion d’Héraclée
Théochrètos de Cyrène
Agis de Lysimacheia
Pyrrhichos de Macédoine
Simonidès d’Athènes
Bithys de Thrace
Damasias de Salamine
Cléon de Thessalie
Apollônios d’Étenna
Dion de Cyrène
(J.-P. REY-COQUAIS, « Inscription grecque découverte à Ras Ibn Hani : stèle de mercenaires lagides sur la côte syrienne », Syria, 55, 1978, p. 314-325)

Épitaphe de Ptolémaïs :

Hypergénès, fils d’Eurymédès, Crétois, Dèttonien, salut.
(SEG, XXVI, 1679)

Les soldats de Syrie hellénistique sont-ils hellénisés ?

Les Grecs et les Hellènes

On voit donc que, souvent, les Grecs qui sont originaires de Grèce propre sont très minoritaires.

Ils sont trop peu nombreux pour imposer aux armées un style de vie à la grecque.

En revanche, on compte beaucoup de Macédoniens, de Thraces et surtout des mercenaires venus d’Asie Mineure (Pisidiens, Pamphyliens, Phrygiens, etc.). Ces hommes ne sont pas à strictement parler originaires de ces territoires éloignés : ils sont nés dans les colonies militaires du royaume. Mais leur famille est hellénisée depuis longtemps :

  • Ils portent des noms grecs.
  • Ils parlent grec (les stèles de Sidon sont d’un style grec parfait).
  • Ils fréquentent le gymnase (très bien attesté en Égypte).
  • Ils ont une vie associative sous la forme de la politeuma ethnique (on la voit à Sidon).

Les « Orientaux »

Les « Orientaux », en revanche, ne forment pas un ensemble homogène (d’où les guillemets que j’utilise ici). On peut distinguer deux profils différents :

  • les Arabes fournis occasionnellement par les sheiks du Sinaï ou de Transjordanie
  • les soldats syriens ou iduméens, enrôlés individuellement et mélangés aux autres soldats

On se doute bien que les hommes des contingents entièrement arabes conservent leur style de vie propre.

En revanche, les Syriens ou Iduméens vivent l’influence de leurs compagnons d’armes. Ils conservent leurs traditions nationales, notamment leurs cultes, mais sont hellénisés en surface ou en partie. Ils parlent grec. Ils ont parfois des noms grecs. On le remarque notamment chez les clérouques de Tobias l’Ammanite, qui sont témoins ou garants dans des contrats grecs.

(Il serait d’ailleurs intéressant de voir comment se passe l’influence inverse des Syriens vers les Hellènes, mais je n’ai pas trouvé d’informations dans ce sens.)

L’armée est donc, comme souvent à toutes époques et en tous lieux, un facteur d’assimilation, ici hellène, des populations.

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Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Histoires d’argent en Syrie hellénistique : les monnaies

La monnaie en Syrie hellénistique, c’est une histoire plurielle. Il y a plusieurs monnaies qui circulent, selon les endroits et les époques :

  • les alexandres de poids attique
  • les drachmes et tétradrachmes des Séleucides
  • les monnaies des Lagides
  • les étalons phéniciens
  • les étalons épichoriques des cités

Voyons toutes ces monnaies et ces étalons ensemble. 🙂

La monnaie en Syrie avant Alexandre

Utilise-t-on la monnaie en Syrie avant la conquête d’Alexandre ?

En Syrie maritime, oui. Plusieurs cités ou communautés battent monnaie, comme les ports phéniciens, Gaza, les Juifs au IVe siècle.

Le plus souvent, c’est à l’imitation d’Athènes. Parce qu’on a l’habitude de la monnaie grecque qui circule jusqu’ici, en tout cas quand on commerce avec les Grecs.

En Syrie intérieure, par contre, c’est une autre histoire. Damas, par exemple, ne frappe pas monnaie (en même temps, ce n’est pas une entité autonome, comme les ports phéniciens ou même les Juifs).

Bien sûr, on a retrouvé beaucoup de trésors avec des monnaies en Syrie intérieure, mais ça ne prouve pas grand-chose. Par exemple, le trésor de Jordanie, enfoui vers 445 dans le Haurān jordanien, près de la frontière syrienne. Il contient des monnaies, des fragments de lingots, des bijoux. De toute évidence, les monnaies sont là parce qu’elles ont une valeur métallique. C’est tout.

La monnaie quand Alexandre conquiert la Syrie

Quand Alexandre arrive, les villes comme Tyr continuent à frapper monnaie. Par contre, désormais, on frappe des « alexandres » de poids attique. L’étalon attique, c’est la drachme d’argent de 4,30 grammes et le tétradrachme de 17,20 grammes. Il est plus lourd que l’étalon phénicien.

Ça se passe dans des ateliers royaux situés à Arados, Tyr, Posidéion… C’est parfois une frappe massive.

Cette frappe continue jusqu’en 316, jusqu’à ce que les Lagides s’installent au sud et les Séleucides au nord de l’Éleuthéros.

Les monnaies des Séleucides en Syrie du Nord

Les Séleucides règnent sur l’Asie Mineure et en Orient. Dans ces régions, l’étalon attique s’est répandu ou a cours directement (Asie Mineure) : les territoires du royaume séleucide ont rejoint le grand ensemble monétaire égéen. On voit des ateliers se créer à Babylone, Bactres, Ecbatane, Suse et Séleucie du Tigre et utiliser l’étalon attique.

Logiquement, les ateliers crées en Syrie du Nord à partir de 300 font la même chose. La monnaie en Syrie hellénistique est profondément grecque.

À partir de 173-172, le tétradrachme d’étalon attique de 17,3 grammes est allégé autour de 16,8-16,5 grammes. 2 raisons possibles à cette dévaluation :

  • on dévalue peut-être à cause des difficultés des Séleucides à payer l’indemnité de guerre aux Romains
  • on veut mettre en harmonie la monnaie séleucide avec les étalons de Pergame, de Macédoine et d’Athènes

Il y a encore une dévaluation sous Antiochos VII (138-129) et sous le premier règne d’Antiochos VIII (121-113). Le tétradrachme d’argent est désormais officiellement à 15,5 grammes. Le poids fin (le poids réel de matière précieuse dans la monnaie) diminue aussi. La dévaluation est donc plus sensible que ne le laissent penser les seules baisses pondérales.

Les monnaies des Lagides en Phénicie

Une monnaie différente en Syrie lagide

Quand la Phénicie tombe aux mains des Lagides, les ateliers phéniciens de Sidon, Tyr, Akko, Joppé continuent leur travail : désormais, ils frappent monnaie au nom des Lagides.

Or, traditionnellement, la Phénicie utilise un système plus léger que l’étalon attique. Et les Lagides décident de ne pas faire comme Alexandre et les Séleucides.

En Égypte où ils règnent désormais, il n’y a pas de tradition monétaire propre, contrairement à l’Asie Mineure séleucide. Ptolémée tâtonne un peu, puis il adopte un étalon léger très proche de ceux de Cyrène et de la Phénicie. C’est une drachme de 3,6 grammes et un tétradrachme de 14,10 grammes.

Bien sûr, ça isole l’Égypte et ses possessions extérieures (dont la Syrie lagide) du système attique qui fonctionne presque partout ailleurs.

Mais, dans le monde grec ancien, le change des monnaies est une pratique courante. La Grèce classique connaissait de nombreux étalons différents. Ptolémée considère donc cet « inconvénient » comme minime par rapport à l’avantage qu’il vise.

Pourquoi : la ruse de Ptolémée

Ptolémée a un but : se faire de l’argent sur le change ! Pour ça, il déclare que la monnaie lagide est la seule autorisée dans son royaume. Le roi est donc maître de la frappe et de la monnaie et il gagne de l’argent lors du change et de la refrappe.

En contrepartie, la monnaie lagide ne circule pas en dehors du royaume, sauf exception, comme dans les garnisons lagides d’Asie Mineure ou de la côte sud (on en a retrouvé dans le trésor de Maydancikkale).

En Syrie du Nord, on a trouvé des monnaies lagides uniquement près de la frontière et dans le trésor de Hüseyinli, près d’Antioche.

La monnaie en Syrie hellénistique varie donc en fonction des territoires jusqu’en 200, quand les Séleucides récupèrent la Phénicie… mais aussi, en réalité, bien au-delà.

La monnaie en Phénicie séleucide

Le triomphe de l’étalon « phénicien »

Quand les Séleucides prennent la Phénicie aux Lagides en 200, on peut penser qu’ils vont y introduire l’étalon attique.

Dans un premier cas, c’est ce qui semble se passer. Les souverains reprennent les ateliers royaux lagides et y frappent des monnaies à leur nom avec l’étalon en vigueur dans leur royaume, ce fameux étalon attique.

Mais cette unification monétaire ne dure qu’entre 200 et 160 environ.

Très vite, des séries d’étalons « phéniciens » réapparaissent, dès Antiochos V et Démétrios Ier et surtout à partir d’Alexandre Balas. À tel point qu’après 150, les séries d’étalon attique deviennent exceptionnelles en Phénicie.

Quand des cités se détachent du royaume et frappent à nouveau pour leur propre compte, comme Tyr en 126 et Sidon en 107-106, elles reprennent aussi l’étalon « phénicien ».

Pourquoi cette disparition de l’étalon attique en Phénicie ?

Il y a plusieurs théories :

  • Selon Élias Bikerman, spécialiste américain de l’histoire hellénistique (1897-1981), ça montre l’influence des Lagides dans les conflits dynastiques séleucides qui commencent avec l’usurpation de Démétrios Ier et surtout avec Alexandre Balas. Les usurpateurs accepteraient implicitement le rattachement économique de la Phénicie à l’Égypte.
  • Pour Maurice Sartre, spécialiste français de l’Orient antique (né en 1944), ce n’est pas ça, car les séries d’étalon léger commencent dès Antiochos V, c’est-à-dire avant les conflits. Par ailleurs, il n’y a pas de monnayages « rivaux » pendant cette période de luttes entre les prétendants : l’étalon phénicien est quasiment le seul à circuler.
  • Georges Le Rider (1928-1914), spécialiste français de la numismatique grecque, pense que les séries de poids attique ont été des exceptions en Phénicie. Les rois séleucides ont gardé le système lagide pour faire des bénéfices sur le change (comme les Lagides le faisaient chez eux).

La monnaie en Syrie hellénistique propre aux cités

Des cités ou des groupes de cités avaient leur propre étalon. On les appelle les « étalons épichoriques ».

Entre 138 et 44-43 av. J.-C., Arados a son tétradrachme avec un étalon de 15,3 grammes, à mi-chemin entre l’étalon attique allégé des Séleucides (environ 16 grammes) et l’étalon phénicien de 14,3 grammes adopté à Marathos, Tripolis et Laodicée.

Il y a aussi l’étalon de Tyr, sur lequel s’alignent les monnaies d’Ascalon et de Sidon.

D’une ville à l’autre, on remarque de légères différences de poids. Ça permet aux cités de réaliser des bénéfices tout en profitant du crédit attaché à une monnaie d’une valeur reconnue. Ces étalons régionaux circulent, mais ils ne sont pas recherchés ni thésaurisés hors de leur zone d’émission. Ce sont des monnaies qui ne voyagent pas beaucoup en dehors de cette zone. Celle de Tyr domine largement le Levant-Sud, mais ne va pas au-delà.

Un exemple de monnaie en Syrie hellénistique : la monnaie civique d'Arados - Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001, page 234
Un exemple de monnaie en Syrie hellénistique : la monnaie civique d'Arados - Crédits photos Maurice Chéhab, Monnaies gréco-romaines et phéniciennes du Musée national, Beyrouth, Liban, Librairie d'Amérique et d'Orient, Adrien Maisonneuve, 1977 © DR

J’espère que cet article sur la monnaie dans la Syrie hellénistique vous a plu. Pour plus d’informations sur l’antiquité grecque et romaine, rejoignez-moi dans ma newsletter !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Monnaies civiques de Tyr et Sidon – Crédits photos Maurice Chéhab, Monnaies gréco-romaines et phéniciennes du Musée national, Beyrouth, Liban, Librairie d’Amérique et d’Orient, Adrien Maisonneuve, 1977 © DR

À qui appartient la terre dans la Syrie hellénistique ?

La règle de base pour la propriété en Syrie hellénistique est celle-ci : toute la terre appartient au roi.

Toutefois, cette terre est partagée entre une terre royale administrée directement par le souverain séleucide et une terre concédée par lui à des personnes ou des groupes qui paient une redevance… ou pas.

Dans cet article, on va voir successivement tous les types de propriétés :

  • les propriétés royales gérées directement
  • les terres exploités par les paysans
  • les terres possédées par des particuliers
  • les lots concédés à des colons militaires
  • les lots concédés à des colons dans les cités
  • les propriétés des communautés
  • les terrains des villes autochtones (non grecques)
  • les propriétés des sanctuaires

Point de départ : en Syrie, la terre appartient au roi !

Le roi est le propriétaire éminent de tout le royaume par « droit de lance » (droit de conquête). Il peut en faire ce qu’il veut, y compris en donner une partie à des communautés ou des individus (lesquels, parfois, possédaient déjà une terre au moment de la conquête : ils sont alors confirmés dans cette propriété).

Le tableau ci-dessous reprend la classification de Heinz Kreissig, historien allemand (1921-1984). Heinz Kreissig s’est appuyé sur la documentation d’Asie Mineure pour montrer le fonctionnement du régime des terres (Wirtschaft und Gesellschaft im Seleukidenreich, Berlin, 1978).

Tableau montrant le fonctionnement de la propriété dans la Syrie hellénistique - Classification de H. Kreissig - Extrait D'Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C.
Tableau montrant le fonctionnement de la propriété dans la Syrie hellénistique - Classification de H. Kreissig - Extrait D'Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C. de Maurice Sartre

La terre « retranchée » est une terre concédée à titre définitif, qui sort donc du giron royal, contrairement à la terre « concédée » qui peut-être reprise.

Dans les faits, ces deux types de terres n’étaient peut-être pas si différents. Après tout, toute concession royale est révocable. Il n’y avait peut-être pas tellement de différences entre les terres concédées à titre temporaire et celles concédées à titre définitif. Tout dépend de la volonté et de la capacité du roi à les récupérer.

Les domaines royaux séleucides

Il y avait sûrement des domaines royaux exploités directement par des intendants, même si nous n’en avons aucune trace.

Avant Alexandre : les paradis perses

Avant l’installation des Grecs, la dynastie Achéménide avait ce qu’on appelle des « paradis ». Le Grand Roi, et aussi des membres de sa famille et des nobles perses possédaient des domaines de ce type.

Quelques exemples de paradis ou de suppositions de paradis :

  • Le Grand Roi avait un paradis à Sidon.
  • La reine Parysatis, mère de Cyrus le Jeune, possédait des villages en Syrie du Nord « pour sa ceinture » (Xénophon, Anabase, I, 4-9)
  • La « vallée royale » citée par Strabon (XVI, 2, 20) et située dans le sud de la Beqā, aux sources du Jourdain, s’appelait peut-être ainsi parce qu’il y avait là un domaine royal.
  • Apamée s’appelait autrefois Pharnakè : en souvenir de son propriétaire perse ?

La récupération des paradis par les Grecs ?

En 332, à leur défaite face à Alexandre, ces terres n’avaient plus de détenteur. On peut supposer que les rois séleucides (et lagides) en ont récupéré au moins une partie pour se constituer une propriété propre en Syrie hellénistique.

Ainsi, il y avait peut-être un domaine royal dans les trois districts de la Samarie (Lydda, Aphéréma et Ramathaim) réclamés par des Juifs. Ces districts deviennent ensuite un domaine hasmonéen.

Georges Tchalenko, historien et archéologue russe (1905-1987), pensait qu’il y avait de vastes domaines royaux dans le Massif Calcaire de Syrie du Nord, laissés à l’abandon par les derniers Séleucides. Les Romains les divisent en lotissements à l’époque julio-claudienne (Villages antiques de la Syrie du Nord, Paris, 1955).

L’administration des domaines royaux séleucides

S’ils ont existé, les domaines royaux étaient gérés comme des domaines privés, c’est-à-dire avec la force de travail des villageois qui y résidaient.

Ces domaines ont pu être plus ou moins importants au fil du temps. On n’en sait décidément pas grand-chose et les domaines impériaux romains ne sont pas beaucoup plus connus pour le Haut Empire.

Les terres de Syrie hellénistique concédées aux paysans

L’exploitation de la terre en échange d’une redevance

La plus grande partie de la terre royale est occupée par des villages dont les paysans exploitent le sol « pour eux-mêmes ». Le roi leur concède la terre en échange d’une redevance versée à l’administration séleucide.

Le roi peut aussi concéder ces villages de la chôra à des individus ou des communautés, à titre temporaire ou définitif. Les paysans doivent alors verser cette redevance au nouveau propriétaire.

Des paysans plutôt indépendants ?

Il faut noter qu’en Syrie, on n’a aucune mention de laoi basilikoi, ni de paysans royaux, bref aucun terme évoquant une sujétion quelconque (contrairement à l’Asie Mineure). Les paysans sont installés dans leur village depuis longtemps. Ils restent largement maîtres des cultures et de la répartition du travail. D’ailleurs, on remarque que, dans la partie lagide de la Syrie, il n’y a pas du tout trace d’une exploitation centralisée comme en Égypte.

À la limite, les villages payaient peut-être une partie de leur redevance en nature : ils devaient alors adopter certaines cultures plutôt que d’autres. Mais, même là, c’est une supposition.

On ne sait pas non plus si chaque village est un ensemble de petits paysans autonomes ou si la collectivité contrôle la répartition des terres, les cultures, etc. Peut-être que la situation change localement, selon les contraintes du climat et de l’hydraulique

Attention : il existe aussi des communautés qui ont passé un contrat avec le roi et qui ne sont pas soumises à la redevance. Ce contrat les reconnaît comme des alliées libres de s’auto-administrer dans certaines limites. Ces communautés sont les symmachia.

La propriété en Syrie hellénistique pour les particuliers

La dôrea, cadeau aux grands nobles

Dans des textes d’Asie Mineure, on voit la pratique de la dôrea (« cadeau ») pour de hauts personnages du royaume. On connaît aussi cet usage en Égypte : Apollônios reçoit la dôrea dans le Fayoum.

On connaît aussi la pratique du cadeau en Syrie, et ce dès l’époque achéménide. Les bénéficiaires sont des membres de la famille royale ou de grands personnages de la cour. La dôrea existe encore sous les Séleucides.

La terre est concédée à titre gracieux, sûrement temporairement. En fait, c’est le salaire d’un homme qui rend service au roi.

Les différents types de terres des aristocrates

Toutefois, tous les domaines aristocratiques ne sont pas des cadeaux temporaires. L’inscription d’Hefzibah nous parle du domaine de Ptolémaios, fils de Thraséas, en Galilée. On voit que ce domaine est constitué de trois types de terres :

  • des terres héritées
  • des terres achetées
  • des terres concédées par le roi Antiochos III
La stèle d'Hefzibah - Musée d'Israël à Jérusalem - Elle nous en dit long sur l'administration séleucide
La stèle d'Hefzibah - Musée d'Israël à Jérusalem - Elle nous en dit long sur l'administration séleucide - Pour les crédits image, suivre ce lien : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hefzibah_stela.jpg

Les terres concédées

Les terres concédées sont des dôreai. Ce sont sûrement des récompenses : Ptolémaios a changé de camp en 200, il a rejoint celui d’Antiochos III. Ce sont aussi les revenus normaux que le roi concède toujours aux membres de son entourage.

Les terres achetées

La mention des terres achetées montre qu’il y a un marché de la terre et que des domaines changent de mains. Il y a peut-être des ventes quand un petit paysan est endetté, un aristocrate ruiné, et entre les sanctuaires et les communautés. Ce qui est sûr, c’est qu’un individu peut acheter des terres : les fortunes sont mobiles.

Les terres héritées

Les terres héritées de Ptolémaios montre que sa famille est implantée dans sa satrapie depuis longtemps.

Son père a peut-être constitué son domaine comme l’a fait son fils. Une dôrea est sûrement à l’origine du domaine et ce cadeau s’est transmis d’une génération à l’autre.

Bien sûr, le roi pourrait le reprendre. C’est ce qui se passe en Égypte en 253 : Apollônios le dioikètès (gérant des finances des rois lagides) est disgracié. Mais, pour en arriver là, il faut de graves raisons politiques ou l’absence de tout héritier mâle.

Dans la plupart des cas, les grands du royaume ont ancré leur propriété en Syrie hellénistique dans une région donnée d’où ils étaient originaires.

Voici l’inscription d’Hefzibah qui parle des terres de Ptolémaios :

« A. Le Roi Antiochos à Ptolémaios, salut….. d’ordonner que les lettres soient inscrites sur des stèles de pierre….., qu’on les dresse dans les villages concernés. Nous avons écrit aussi à ce sujet à Cléon et à Héliodôros, les dioecètes, afin qu’ils agissent en conformité avec ceci. L’an 117, le.. du mois Hyperbérétaios.

B. le Roi Antiochos à Cléon, salut. Que ce qui a été écrit par nous aux stratèges [———-].
La même lettre à Héliodôros.

C. le Roi Antiochos à Cléon, salut. Ci-joint une copie du mémorandum qui nous a été remis par Ptolémaios le stratège et grand-prêtre. Qu’il en soit désormais comme il le propose. L’an 114….

D. Au roi Antiochos, mémorandum de Ptolémaios, stratège et grand-prêtre concernant les litiges éventuels. Je demande que soient données des instructions pour que ceux qui opposeront dans mon village les paysans entre eux puissent être réglés par mes agents, que ceux qui les opposent à des paysans d’autres villages soient examinés par l’économe et par mon régisseur sur place, que s’ils portent sur un meurtre ou paraissent d’assez d’importance, l’affaire soit renvoyée devant le stratège de Syrie et Phénicie ; que les phrourarques et les préposés à l’administration territoriale ne se désintéressent d’aucune façon de ceux qui demandent leur intervention.

E. Le roi Antiochos à Cléon, salut. Ci-joint une copie du mémorandum qui nous a été remis par Ptolémaios le stratège et grand-prêtre. Qu’il en soit comme il le propose. L’an 114, le 4 du mois Audnaios.

F. Au Grand Roi Antiochos, mémorandum adressé par Ptolémaios, stratège et grand-prêtre. Je propose, si tu es d’accord, Roi, d’écrire à Cléon et à Héliodôros, les dioecètes, au sujet des villages qui m’appartiennent par acquisition ou comme propriété héréditaire et ceux que tu as ordonné de m’assigner : personne n’aura le droit d’y établir ses quartiers, sous aucun prétexte, ni en installant d’autres gens, ni en réquisitionnant les biens et en expulsant les villageois. La même lettre à Héliodôros.

G. le Roi Antiochos à Marsyas, salut. Il nous est annoncé par Ptolémaios le stratège et grand-prêtre que beaucoup de ceux qui traversent la région logent en usant de violence dans ses villages et commettent beaucoup d’autres actes d’injustice en ne se préoccupant pas des consignes que nous leur avons données. À ce sujet, prends soin désormais qu’ils ne soient pas seulement empêchés d’agir ainsi, mais qu’ils soient aussi punis au décuple s’ils ont commis des dommages. La même lettre à Lysanias, Léon, Dionikos.

H. le roi Antiochos à Héliodôros, salut. Ci-joint une copie de la lettre que nous avons écrite à Marsyas. Tu agiras désormais conformément à cela. L’an 117, au mois de Xanthicos.

I. Ci-joint était la même lettre à Marsyas ; à Théodotos, une copie de la lettre à Lysanias ; à Apollâphanès une copie de la lettre à Léon ; à Ploutogénès une copie de la lettre à Dionikos. »

(Y.H. LANDAU, IEJ, 16, 1966, p. 54-70 ; J. et L. ROBERT, Bull. Épigr., 1970, 627 ; 1971, 73 ; 1974, 642, 642a ; 1979, 619 ; Th. FISHER, ZPE, 33, 1979, p. 131-138 ; J. E. TAYLOR, Seleucid Rule in Palestine, PhD Duke University, 1979, p. 108-168 ; J.-M. BERTRAND, ZPE, 46, 1982, pp. 167-174)

Une propriété individuelle fréquente

On ne connaît pas de cas de propriété en Syrie hellénistique aussi précis que celui de Ptolémaios, mais on est sûr que ce n’est pas une situation isolée. Il y a d’autres exemples de particuliers possédant des terres, et pas seulement de grands personnages du royaume.

  • Apollônios le dioikètès dont on a parlé plus haut possède des domaines en Galilée. On les connaît grâce aux archives de Zénon, qui travaille pour lui. Apollônios fait venir son vin de ces domaines.
  • Dans l’inscription des privilèges de Baitokaikè, un roi Antiochos rappelle que le village entier appartenait autrefois à Démétrios, fils de Mnaséas, du bourg de Tourgôna (lecture incertaine), dans la satrapie d’Apamée. Démétrios n’a pas de titre particulier, ce n’est pas un fonctionnaire ni un noble comme Polémaios. C’est probablement juste un colon enrichi.
  • Dexandros d’Apamée, premier grand-prêtre du culte impérial en Syrie sous Auguste, est un autre exemple de colon enrichi. Un texte de l’époque de Trajan dit qu’il était tétrarque dans un secteur proche d’Apamée, comme plusieurs autres notables avec lesquels il a noué des relations matrimoniales. Ces grands notables citadins ont sûrement été promus par les Romains parce qu’ils possédaient de vastes domaines fonciers.
  • Les aristocrates de la classe sacerdotale de Jérusalem semblent avoir reçu des Lagides, soit comme cadeau, soit en les achetant, des domaines situés notamment dans les trois districts samaritains autour de Lydda. Ils voulaient garder leurs domaines et c’est sûrement pour ça qu’une partie de cette aristocratie juive s’est ralliée à Antiochos III en 200.
  • Des Juifs hellénisés du temps du grand-prêtre Jason sont propriétaires dans les mêmes secteurs. Leurs villages sont attaqués par Judas Maccabée lors de la révolte contre les Séleucides.

Les terres des colons militaires en Syrie séleucide

Ce sont les clérouques : les colons militaires qui reçoivent une terre pour solde.

On a deux attestations de leur existence : l’une dans le domaine séleucide, l’autre en Syrie lagide.

  • Chez les Séleucides, un édit royal fixe les règles de successions chez les colons de Doura-Europos en l’absence d’héritier direct. Quand il n’y a plus d’héritier potentiel, le roi peut récupérer la terre et l’attribuer à qui il veut. C’est un indice précieux sur la dévolution de la propriété en Syrie hellénistique en ce qui concerne les colons.
  • En Transjordanie lagide, les archives de Zénon (chez Apollônios, voir ci-dessus) montrent des clérouques placés sous le commandement d’un Tobiade (grande famille juive hellénisée). Ces clérouques sont cités explicitement en tant que tel alors qu’ils sont témoins dans un contrat de vente. On ne sait pas s’ils ont les mêmes avantages que les clérouques d’Égypte, mais ils ont sûrement reçu des lots de terre pour leur entretien.

Les Lagides perdent la Transjordanie vers 200. On n’a plus aucune mention des clérouques d’Ammonitide après cette époque.

Ci-dessous, l’inscription de Doura-Europos :

« Les successions des défunts sont déférées à ceux qui sont les plus proches par le sang. Les plus proches sont :

1. Si le défunt n’a pas laissé de postérité ou s’il n’a pas adopté de fils conformément aux lois, le père ou la mère à condition qu’elle ne soit pas remariée ;

2. À défaut du père ou de la mère, les frères consanguins du père ;

3. À défaut de ceux-ci, les frères consanguins [du défunt] ;

4. S’il n’existe aucun de ceux-ci, mais que le père du père ou la mère du père vivent, ou un cousin du côté du père, c’est à eux qu’appartient la succession ;

5. À défaut d’aucun de ceux-ci, c’est au roi que sont dévolus les biens.

Le même ordre sera suivi aussi pour les [autres] droits et obligations des plus proches. »

(Bernard HAUSSOULLIER, « Loi grecque sur les successions », RHDE, 1923, p. 526 (Fragment de parchemin trouvé en 1922 à Doura-Europos), C. B. WELLES et alii, Dura Final Report, V, New Haven, 1955, p. 76-79, n° 12)

Les terres concédées aux colons des cités hellénistiques

Contrairement à toutes celles qu’on vient de voir, les concessions de terres faites aux colons qui s’installent dans des cités anciennes ou nouvelles sont vraiment irrévocables.

La création des lots lors de la fondation de la cité

Quand un roi fonde une cité, il y installe des colons. Il leur donne alors des lots de terre pour leur entretien. Les parcellaires antiques des fondations comme Antioche et Damas le confirment. Ils ont la même orientation que les axes principaux de la ville : tout a été fait en même temps, le tracé des rues et celui des parcelles, même si on n’a pas donné tout de suite les lots à des individus.

Le but des souverains séleucides est de développer un certain type de propriété en Syrie hellénistique : une classe de petits et moyens propriétaires fonciers.

La conservation de la propriété autochtone

Ce processus a eu lieu aussi dans des villes anciennes comme Damas. Mais il n’a pas fait disparaître la propriété indigène.

Damas, par exemple, est une ancienne ville autochtone. Elle a été refondée comme cité grecque assez tard à l’époque hellénistique. Bien sûr, elle comptait déjà des propriétaires, qui étaient installés depuis longtemps aux abords de la ville. Ils sont restés en même temps qu’on installait des colons grecs :

  • le cadastre hellénistique au nord-est de la ville est orienté dans le même sens que les quartiers est
  • le parcellaire indigène montre de petits lots aux formes très irrégulières au nord-ouest

Le cas de Damas a dû se reproduire dans la plupart des villes de Phénicie. L’installation de colons grecs ou macédoniens y est restée marginale.

Bref, partout dans les cités de Syrie, il y a une propriété foncière privée, de taille variable, entre les mains d’immigrants ou dans celles des anciens habitants, quel que soit leur statut.

Les terres de Syrie hellénistique des communautés, des villes indigènes et des sanctuaires

Les communautés

Certaines communautés possèdent des terres, comme les Juifs. En Judée, la propriété du sol est répartie entre la communauté, les individus (propriété privée) et le Temple. C’est la situation traditionnelle des cités grecques où la communauté possède des terrains communaux et administre aussi ceux des sanctuaires civiques. Ces terres sont souvent louées à des particuliers. On a peut-être la même chose en Syrie.

Les villes indigènes

Les villes autochtones de Hama et de Damas deviennent des cités assez tardivement. Avant ça, elles comptaient sûrement des notables non grecs dont la fortune reposait en partie au moins sur la terre.

Elles sont représentatives de toutes les villes qui ne sont jamais devenues des cités.

Les sanctuaires

On a aussi les sanctuaires grecs ou indigènes, qui possèdent des propriétés sacrées. Une partie de ces propriétés vient des époques antérieures. Les rois grecs ont construit, eux aussi, des propriétés sacrées en donnant des terres à de nouveaux sanctuaires. C’est le cas à Baitokaikè, où le roi concède un terrain pour Zeus :

« J’ai décidé de lui concéder pour tout temps à venir… le bourg de Baitokaikè… avec tout ce qui lui appartient. » (IGLS, VII, 4028 C)

Autre exemple : à Hiérapolis-Mambīdj, le grand-prêtre gère une principauté constituée par les domaines fonciers du dieu.

Un sanctuaire ne peut pas survivre sans terre. Il y a donc sûrement eu d’autres cas. Mais nous n’avons pas de documentation pour l’époque hellénistique. La mention de hierodouloi (esclaves des sanctuaires) est rarissime même à l’époque impériale.

La propriété en Syrie hellénistique vient certes du roi. Mais, comme on le voit, dans certains cas, cette possession royale devient une abstraction (les cités – les propriétés privées tellement ancrées dans le temps qu’elles rentrent dans le marché de la terre – etc.). Dans d’autres situations, au contraire, le roi affirme sa prééminence, comme lorsqu’il disgrâce un aristocrate (Apollônios) ou qu’il récupère la terre à la mort d’un propriétaire dépourvu d’héritier.

J’espère que cet article a répondu à toutes vos questions ! Sinon, n’hésitez pas à commenter. 😉 Je vous invite aussi à me retrouver deux fois par mois dans ma newsletter pour plus de balade en antiquité grecque et romaine.

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Vue aérienne de Sepphoris, en Galilée (Israël) – Ruines antiques – Crédits Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International

Balade dans l’administration séleucide

« Balade » bien particulière puisqu’on ne va pas visiter les hauts lieux architecturaux de la Syrie hellénistique, mais l’administration séleucide. On va surtout parler de :

  • fiscalité
  • défense du territoire
  • culte d’État

et globalement de tout ce qui relève de l’administration territoriale, que ce soit au niveau des cités ou du royaume : fonctionnaires, taxes, impôts, prélèvements, forts, garnisons, religion, etc. C’est parti ? 😉

État des lieux : il y a des fonctionnaires en Syrie hellénistique ?

Pour le royaume séleucide, on a beaucoup moins de sources écrites que pour le royaume lagide, qui regorge de papyrus.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, la Syrie était certainement aussi contrôlé que l’Égypte. En témoigne l’inscription de Hefzibah, sur laquelle je vais revenir plusieurs fois. Elle cite beaucoup de fonctionnaires royaux.

Le territoire gouverné par les Séleucides était quadrillé par des fonctionnaires fiscaux et économiques, par des militaires et par des administrateurs territoriaux.

Nous allons parler de cette administration secteur par secteur.

La fiscalité à l’époque séleucide

Les types de fiscalité

La fiscalité séleucide n’est pas bien connue mais, d’après ce qu’on en voit, elle est plutôt diversifiée.

Les impôts

  • Le tribut. C’est une marque de dépendance envers le roi. Il est payé par la collectivité : village, cité, ethnie. Tous les membres de cette collectivité sont solidaires entre eux pour payer le tribut. Sauf privilège spécial accordé à un individu, tout le monde doit payer.
  • La capitation. À l’inverse du tribut, c’est un impôt personnel par tête. On sait qu’il a existé car, d’après les sources, certains Juifs en sont exemptés par Antiochos III. Sa collecte se faisait peut-être par le biais des collectivités locales.
  • Les couronnes ou l’impôt coronaire. À l’origine, il s’agit d’un « impôt volontaire ». Les communautés versent une somme à l’occasion d’un évènement joyeux concernant le roi ou sa famille (victoire, naissance, mariage, avènement…). Il devient ensuite un véritable impôt, assez lourd d’ailleurs, dans tous les royaumes hellénistiques. Il est irrégulier : le roi l’exige quand il a besoin de fonds.

Les taxes

L’administration séleucide récupère aussi des revenus grâce à de nombreuses taxes indirectes :

  • L’Halikè ou tôn halôn. Elle est mal connue. C’était peut-être une obligation de payer un prix fixe (et sûrement élevé) pour une quantité donnée de sel. Il ne faut pas le confondre avec l’impôt en nature que paient les Juifs, qui doivent fournir une certaine quantité de sel extrait de la mer Morte.
  • La taxe d’enregistrement existe partout, pas seulement chez les Séleucides. Mais on ne sait pas ce qui est soumis à enregistrement dans le royaume.

Les taxes sur les échanges

Les taxes sur les échanges sont classées en 3 catégories :

  • Les droits de douane. Ce sont des taxes appliquées à l’entrée et à la sortie des marchandises. Il y en a aux frontières du royaume et dans les ports de la côte syrienne, mais pas seulement ! Tout le royaume est divisé en districts douaniers. Quand les marchandises passent de l’un à l’autre, il faut payer des droits de douane. On sait qu’Antiochos III dispense les Juifs de payer pour les bois, « qu’ils soient pris dans la Judée elle-même et chez les autres peuples du royaume au Liban ».
  • Les droits d’octroi ou de péage. Ils s’appliquent à l’intérieur d’un même district douanier (comme pour le bois de Judée lorsqu’il est transporté à Jérusalem) et pour tous les transports (comme le droit de navigation sur l’Euphrate). Ce sont des taxes ad valorem. Démétrios Ier et Démétrios II font remise de ces « dîmes » aux Juifs. Dans le mémorandum de Ptolemaois (inscription d’Hefzibah), celui-ci demande divers avantages pour ses paysans, dont l’exemption de ces péages.
  • Les droits de mutation. Ce sont des taxes sur la vente et l’achat. Les marchés de Baitokaikè et peut-être le troc fait par les villageois de Ptolémaios en Galilée en sont dispensés.
La stèle d'Hefzibah - Musée d'Israël à Jérusalem - Elle nous en dit long sur l'administration séleucide
La stèle d'Hefzibah - Musée d'Israël à Jérusalem - Elle nous en dit long sur l'administration séleucide - Pour les crédits image, suivre ce lien : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hefzibah_stela.jpg

Les autres types de revenus pour le roi

Le roi encaisse sûrement des revenus de la terre, ce qu’on appelle une rente fonctière. Mais nous n’avons aucune information là-dessus.

En revanche, on sait qu’il a un monopole sur certaines ressources du territoire syrien, comme des mines et des carrières. Par exemple, l’administration séleucide exploite les jardins balsamiques de Jéricho et l’asphalte de la mer Morte (que revendiquent aussi les rois de Pétra). Il a également le monopole de l’exploitation des forêts du Liban.

À côté de ça, on ne connaît pas de domaines royaux en Syrie, tels que les forêts possédées par Antiochos III près de Sardes. Peut-être que les domaines impériaux ultérieurs des Romains en sont les descendants.

Les fonctionnaires chargés de la fiscalité

Qui prélèvent tous ces impôts et toutes ces taxes ? Ce sont les dioikètai.

Ils sont chargés de prélever la part du roi sur tous les revenus : les impôts sur les récoltes, les taxes sur les marchés, sur les exportations et les importations, etc.

Ils n’interviennent pas directement dans l’organisation du commerce. Ils sont juste là pour récupérer une part des ressources générées par toutes ces activités.

Les dioikètai sont assignés à un district en particulier. Dans l’inscription d’Hefzibah, on voit deux dioikètai recevoir des instructions royales. Ce sont sans doute les fonctionnaires locaux qui gèrent les circonscriptions sur lesquelles se trouvent les villages de Ptolémaios cités dans l’inscription.

On connaît aussi les chréophylaques. Ce sont les agents de l’enregistrement : ils sont garants du respect des contrats privés, moyennant une taxe payée au roi.

L’administration militaire séleucide

La Syrie a un potentiel militaire important car elle est au centre du royaume séleucide — et, en plus, elle fait face au royaume lagide.

Le roi surveille donc le pays et il en assure la tranquillité et la protection. Il tire aussi de Syrie les hommes et les équipements dont il a besoin.

Les garnisons et les troupes

On trouve des garnisons importantes dans plusieurs villes. Apamée a ainsi la réputation d’être la ville militaire par excellence, peut-être parce que les éléphants du roi sont gardés là-bas. C’est l’élément le plus spectaculaire de l’armée séleucide jusqu’à la paix d’Apamée.

L’administration séleucide dispose également de troupes à Antioche, Samarie, Cyrrhos, Doura, Beth-Sour, Sidon, Gaza, Larissa-sur-l’Oronte…

Il y a aussi des fortins en des points stratégiques, comme dans la haute vallée du Jourdain. Les postes de Brochoi et de Gerrha, d’abord lagides, sont sûrement occupés ensuite par les Séleucides. De même, les clérouques lagides d’Ammonitide, des soldats paysans chargés de contrôler la région, passent sous contrôle séleucide en 200-198 en même temps que l’ensemble de la région.

Dans l’inscription d’Hefzibah, on parle des chefs des garnisons de Galilée. Il y en a quatre dans un espace qui est sûrement assez peu étendu. Les passages de soldats semblent fréquents : Ptolémaios demande que ses villageois soient exemptés de réquisitions et de l’obligation de loger les troupes.

Les prélèvements sur les populations

L’administration militaire s’occupe de toutes sortes de prélèvements faits sur les sujets du roi. Les chefs de garnison et les préposés à l’administration territoriale réquisitionnent des logements, du fourrage et des transports.

Et aussi des hommes.

Les soldats issus des colonies et des cités

On a l’exemple de Doura-Europos. La loi sur les successions montre le fonctionnement du système des lotissements. Le roi donne un lot — en échange, le titulaire doit faire un service militaire.

On connaît aussi le système des clérouques en Égypte. Il s’est vite transformé, mais l’obligation du service est resté. Si une femme devient titulaire du clèros, elle doit trouver un homme pour effectuer le service militaire au roi. En Syrie, on n’a rien retrouvé au sujet d’un tel système, mais il a pu exister.

Une partie des troupes est peut-être constituée de descendants de soldats, ceux qui peuplent les colonies militaires. Mais il semble que les villes fournissent aussi, assez régulièrement, des contingents.

  • Larissa sur l’Oronte, par exemple, donne des cavaliers. Lors des fêtes de Daphné en 166, 3 000 cavaliers politikoi (fournis par la cité) défilent.
  • Les Antiochiens participent à l’effort de guerre d’Antiochos VII en Mésopotamie et en Iran : Diodore (XXXIV, 17) dit que pas une seule famille n’y perdit un membre.

Les soldats issus des peuples non grecs

L’administration séleucide réclame aussi des troupes aux peuples non grecs, comme les Juifs et les Arabes. Antiochos III installe 5 000 Juifs babyloniens en Phrygie. Il y a aussi sûrement des soldats juifs originaires de Judée dans les armées séleucides, plus ou moins régulièrement. Hyrcan, grand-prêtre d’Israël, est obligé de fournir des troupes et de les diriger lui-même lors de l’expédition d’Antiochos VII contre les Parthes. Quand à Démétrios Ier, d’après la Bible (1Macc., X, 38), il « propose » à Jonathan d’embaucher 30 000 mercenaires juifs.

On trouve aussi des Arabes dans les armées royales. Zabdibèlos mène 10 000 Arabes à la bataille de Raphia en 217, qui oppose Séleucides et Lagides.

Le roi peut recruter des troupes adaptées à la surveillance des marges désertiques du royaume dans les tribus proches. Antérieurement, il existait déjà une longue tradition militaire de ce type chez les Assyriens et les Achéménides. Des accords devaient existaient entre le roi et ses alliés. L’envoi de cavaliers ou de méharistes est probablement un signe d’allégeance de la part des tribus nomades.

Les populations face à l’administration séleucide

La fiscalité, les prélèvements en hommes et en fournitures et les garnisons marquent la présence royale. On ne sait pas vraiment comment les populations la supportent, mais on a quelques manifestations d’opposition.

La révolte des Samaritains

Dès Alexandre, les Samaritains se révoltent violemment. Ils brûlent vif le satrape Andromachos.

Les révoltes à la mort de Séleucos Ier

À la mort de Séleucos Ier, on dirait qu’il y a des troubles, notamment en Syrie du Nord. Une inscription officielle d’Ilion mentionne des troubles qui ont ravagé les cités de Seleukis. Cela confirme un passage de Mémnon d’Héraclée disant qu’Antiochos Ier a eu du mal à récupérer l’héritage de son père.

L’atelier d’Apamée est quasiment inactif au début du règne d’Antiochos Ier. Cette ville a-t-elle été le foyer de la révolte ? Les Lagides ont-ils influencé les troubles ? Rien dans les textes ne parle de la responsabilité de soldats révoltés. Il peut y avoir de nombreuses raisons à cette révolte.

En tout cas, certaines villes subissent des destructions. Peut-être les révoltés les visent-elles parce qu’elles sont considérées comme fidèles au roi ou qu’elles sont des symboles de la présence grecque. Peut-être aussi sont-elles ravagées par les combats entre factions ennemies.

La naissance du culte royal d’État

La révolte contre Antiochos Ier à la mort de son père montre la difficulté de tenir un empire aussi immense. Le roi est le seul facteur d’unité entre toutes les provinces et tous les peuples. Finalement, la fin de la révolte coïncide avec l’obligation imposée à tous par Antiochos Ier de décerner des couronnes en son honneur et en l’honneur de son père décédé.

Il exige la manifestation d’un loyalisme qui préfigure la naissance d’un culte royal d’État. Celui-ci commence plus tard, on ne sait pas trop quand exactement.

Les prémices en Grèce, Asie Mineure et Égypte

Le culte officiel de la dynastie et du roi vivant est un moyen de gouvernement pour l’administration séleucide. Les souverains sont divinisés dès l’époque d’Alexandre dans les villes d’Asie Mineure. Après la proclamation des nouvelles monarchies en 306-305, les cités grecques offrent les honneurs divins aux Diadoques. Démétrios est déjà traité comme un dieu par les Athéniens en 307.

Assez vite, l’administration royale prend en charge ce culte officiel qui devient culte d’État. Le phénomène est bien connu en Égypte. Le culte des morts s’organise progressivement, puis c’est celui du roi et de la reine vivants dès le règne de Ptolémée II.

L’institution du culte chez les Séleucides

L’évolution est la même au royaume séleucide. On ne sait pas si Séleucos Ier et Antiochos Ier sont divinisés de leur vivant, mais Antiochos II reçoit l’épithète de Théos de la part de Milet.

Le culte royal d’État est organisé au plus tard sous Antiochos III. On a trouvé partout dans l’Empire une série d’inscriptions à peu près contemporaines : ce sont des lettres royales organisant le culte de la reine Laodice.

Le culte officiel est institué dans la capitale locale de chaque satrapie et dans les subdivisions administratives sous la direction d’un grand-prêtre pour le roi et d’une grande-prêtresse pour la reine. Ces prêtres et prêtresses sont choisis parmi les plus grands personnages de la région : membre de la famille royale en Médie, fille d’un dynaste local en Asie Mineure, le stratège Ptolémaios en Koilè-Syrie.

Ce culte cohabite avec les cultes locaux et civiques. On retrouve des sanctuaires ou des témoignages de ce culte dans plusieurs villes de Syrie : Séleucie en Piérie, Samarie, Scythopolis.

Des séries de légendes consacrées à l’origine divine de la dynastie parlent de signes divins fondant le culte.

Un culte pour les Grecs ?

Les témoignages disponibles

D’après les témoignages, les fidèles de ce culte sont d’abord de hauts fonctionnaires et des individus issus de milieux grecs ou très hellénisés. Antiochos III est honoré par Ptolémaios, fils de Thraséas, stratège de Koilè-Syrie et de Phénicie, et Antiochos VII par un « premier ami », archi-secrétaire des armées.

On a la même chose en Égypte : les offrandes faites en l’honneur de Ptolémée IV à Tyr et à Joppé viennent respectivement d’un haut fonctionnaire, hipparque, l’Étolien Doryménès, et d’un prêtre du roi, Anaxiclès.

Toutefois, il faut se rappeler que les indigènes écrivent peu à cette époque. De plus, le nombre d’inscriptions hellénistiques est dérisoire. Les marques de dévotion sont donc globalement rares.

Pour autant, on a un exemple de dédicace indigène à Wasta, en Phénicie. C’est Pimilkas, fils de Nabousamo, qui honore le roi Ptolémée et Aphrodite Secourable.

Une idéologie ancestrale de soumission au roi

Avant l’arrivée d’Alexandre et des Séleucides, le roi achéménide bénéficiait de la désignation d’Ahura-Mazda et de la protection des dieux. Il avait répandu une idéologie de soumission au roi et d’un effort de production perçu comme un acte de piété.

Le culte royal séleucide est dont certes d’un usage grec, mais il s’inscrit dans la continuité d’une image de puissance du roi. Il renforce ainsi la dépendance et le respect des indigènes. L’adhésion au culte favorise la loyauté. C’est un instrument de domination des Grecs sur la Syrie, indispensable pour eux puisqu’ils ne sont présents qu’en petit nombre face à une population majoritairement autochtone.

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Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique. IVe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Deux pièces de monnaie séleucides représentant à gauche le profil d’Antiochos VIII et à droite un aigle avec un sceptre – Crédit image : site web cgb.fr