Odénat (ou Odeinath) est le personnage le plus connu de Palmyre. Seule son épouse Zénobie lui dame peut-être le pion sur la question de la réputation.
A-t-il été prince de Palmyre ? Non, pas dans les faits : la cité n’était qu’une colonie romaine à son époque, soit au IIIe siècle ap. J.-C. Mais il l’a peut-être souhaité et, à certains égards, il s’est comporté comme tel. Retraçons ensemble le chemin de cet illustre personnage. 🙂
La cité d’Odeinath : Palmyre
Revoyons d’abord brièvement ce qu’est Palmyre à l’époque qui nous occupe, au IIIe siècle ap. J.-C.
Palmyre est une cité de type grecque depuis longtemps. Elle en a les institutions. Entre 213 et 216, elle est même devenue plus que ça : l’empereur Caracalla lui a donné le titre de colonie avec, en outre, le ius italicum (c’est-à-dire tous les avantages juridiques des cités situées sur le sol italien).
Les institutions civiques de Palmyre fonctionneront jusqu’à la ruine de la cité. Mais, entre-temps, une famille va apparaître et amasser du pouvoir et de l’ascendant. Cette famille, c’est celle d’Odeinath.
La famille d’Odénat : des puissants parmi les puissants
Qui est Odeinath ?
Pendant longtemps, les historiens ont mélangé les personnages mais, aujourd’hui, ceux-ci apparaissent assez clairement.
Le fondateur de la lignée s’appelle Septimius Odeinath : les chercheurs s’accordent désormais pour dire que c’est lui notre Odeinath. Il est né vers 220 ou un peu avant. En 257-258, une inscription le présente comme consularis de Palmyre : il est donc à la tête de la cité.
Il est présenté comme fils d’Hairan, fils de Wahballath, fils de Nasor. C’est lui qui a construit le tombeau familial.
Le fils aîné de Septimius Odeinath s’appelle Septimius Hairan. Plusieurs inscriptions de Palmyre l’appellent aussi Hérodien et l’Histoire Auguste le nomme Hérode.
La famille d’Odénat : des citoyens romains
Odeinath a le gentilice de Septimius : sa famille a donc acquis la citoyenneté sous l’empereur Septime Sévère. C’est le père ou le grand-père d’Odeinath qui a été le premier citoyen de cette lignée.
Cette citoyenneté a peut-être été offerte en récompense de la loyauté de la famille à Septime Sévère. En 193, celui-ci faisait face à un usurpateur, Pescennius Niger. Or, Palmyre prit officiellement parti pour celui-ci.
Lorsque Septime Sévère vainquit son adversaire, il ne se vengea pas de Palmyre. On peut penser qu’il avait des soutiens dans la cité : une minorité de notables dont faisaient parti les ancêtres d’Odeinath. Comme ils avaient parié sur le bon empereur, ils auraient été doublement remerciés en remplaçant les notables palmyréniens qui avait soutenu Pescennius Niger et en obtenant la citoyenneté romaine.
En 212, l’empereur Caracalla donna la citoyenneté à tout l’Empire. Les nouveaux citoyens reçurent alors le gentilice d’Aurelius (du nom de Caracalla). Pourtant, Odeinath s’appelle bien Septimius Odeinath dans les inscriptions. Cela accrédite l’obtention d’une citoyenneté plus précoce.
Anecdote : quand l’empereur Sévère Alexandre vient à Palmyre en 231, il est accueilli par deux stratèges. L’un d’eux s’appelle Iulius Aurelius Zénobios et est surnommé Zabdilas. C’est peut-être le père de Zénobie, l’épouse d’Odeinath.
Odeinath : prince ambitieux ou citoyen loyal ?
Odeinath, fidèle sujet de Rome ?
Dans les conflits internes à Rome
Odeinath semble prouver sa loyauté envers l’Empire à plusieurs reprises.
Le roi perse Shapour, qui a déjà pris Doura-Europos en 256, lance une nouvelle offensive contre la Syrie romaine. Son armée se dirige vers Samosate, puis vers la Cilicie. L’empereur Valérien essaie de l’arrêter près d’Édesse : il est fait prisonnier vers 259. Dans les Res Gestae, on parle de nombreuses villes pillées et ravagées. Même Antioche est prise. Le reste de la Syrie souffre peu.
L’empereur Valérien est prisonnier, mais il laisse derrière lui un fils, Gallien, qui règne déjà conjointement avec son père depuis 253. Un usurpateur apparaît alors, comme souvent dans ce genre de situation : le chevalier Macrien. Étant empêché physiquement, il proclame empereurs ses deux fils, Macrien le Jeune et Quietus.
Odénat s’oppose à eux. Il assiège Quietus à Émèse. L’usurpateur y est tué par la foule, tandis que son frère Macrien est assassiné dans les Balkans.
Face aux Perses Sassanides
Certaines sources disent qu’Odeinath avait fait des offres d’alliance à Shapour, peut-être en 256, au moment de la prise de Doura-Europos. En effet, cette cité était littéralement un entrepôt pour les marchandises qui transitaient par Palmyre, et celle-ci vivait du commerce.
On ne sait pas si cela est vrai. Ce qui est certain, c’est qu’Odeinath attaque les troupes perses lorsque celles-ci retraitent. Il leur fait beaucoup de mal dans la vallée de l’Euphrate. Il pousse peut-être même jusqu’à Ctésiphon.
Suite à ces victoires d’Odeinath, c’est Gallien qui prend le titre de Persicus Maximus. Dans les années suivantes, l’empereur peut encore compter sur le soutien d’Odeinath. Celui-ci vainc les Perses devant Ctésiphon en 262, puis en 267 ou 268.
Dans les faits, Odeinath apparaît donc comme un sujet loyal… même s’il prend des allures de prince.
Les allures de prince d’Odeinath
Les titres que s’attribue Odeinath
En octobre 251 au plus tard, Septimius Odeinath et son fils Septimius Hairan portent tous deux le titre de ras Tadmor, « exarque des Palmyréniens ». L’empereur Dèce est alors mort en juin 251 et il y a des troubles dans l’empire. Est-ce que ce titre marque une volonté d’indépendance d’Odeinath ? Par la suite, il ne réapparaît plus.
Les deux hommes vont aussi être appelés « rois des rois ». Ce titre-là est inspiré de la titulature des rois perses Arsacides. Pour Odeinath, le titre apparaît une seule fois, sur une inscription qui lui est posthume. Il y associe son fils Hairan-Hérodien. À une époque indéfinie, les deux stratèges de la colonie produisent aussi une inscription qui concerne uniquement le fils et qui dit :
« Au roi des rois, ayant reçu près de l’Oronte la royauté, couronné par la victoire sur les Perses, Septimius Hérodianos, etc. »
L’allusion à l’Oronte peut ramener à l’attaque de 259-260 dont j’ai parlé plus haut. En tout cas, c’est forcément Odeinath et son fils qui se donnent à eux-mêmes le titre de ras Tadmor et celui de « roi des rois ».
On retrouve aussi le titre de « restaurateur de tout l’Orient » (mtqnn’ dy mdn’klh) dans une dédicace posthume de 271. Elle est sans équivalent administratif romain. Il s’agit juste d’une formule d’éloge.
Un comportement de dynaste autonome
Dans le même temps, Odénat tisse aussi des liens avec les corporations de Palmyre. Celles-ci l’honorent comme patronus en 257-258. Rien d’alarmant toutefois pour Rome : tout ceci s’inscrit dans le fonctionnement normal d’une cité. Cela prouve simplement qu’Odeinath jouit d’une vrai prestige et d’un ascendant sur Palmyre.
En revanche, il s’accorde d’autres libertés plus significatrices :
- il envoie une ambassade à Shapour alors que celui-ci est en guerre contre Rome, pour préserver les intérêts de Palmyre
- il accorde le droit à des notables de son entourage de prendre le gentilice Septimius, comme un empereur
- il crée une cour
- il donne à sa femme Zénobie un procurateur centenaire, comme l’aurait une princesse impériale
Visiblement, c’est dans les années 250 que Palmyre prend les airs d’une principauté, même si, dans les faits, les institutions civiques continuent de fonctionner normalement. Odeinath revendique donc a minima une prééminence régionale en Syrie.
Odeinath honoré par Rome
Les empereurs ont donc peut-être des raisons d’être méfiants. Mais la situation étant ce qu’elle est, ils doivent se reposer sur Odeinath et, pour se le lier, ils lui accordent des honneurs.
Les titres de consulaire et de dux Orientis
Odeinath porte ainsi un titre que seul l’empereur a pu lui donner : celui de « très illustre consulaire ». Plusieurs textes de 257-258 le lui attribuent, et à lui seulement : son fils ne le porte pas.
Ce titre apparaît après la chute de la cité de Doura-Europos par les Perses en 256. On peut supposer que l’empereur craint l’affaiblissement de son pouvoir en Orient. Il compte sûrement sur la loyauté d’Odeinath et sa famille. Avec ce titre, Odeinath a forcément reçu des honneurs. Toutefois, ça ne veut pas dire qu’il assume désormais une charge de gouvernement de la Syrie-Phénicie.
Selon le théologien et historien byzantin Jean Zonaras, qui écrit bien plus tard, au XIIe siècle, l’empereur Gallien donne aussi à Odeinath le titre de dux Orientis après que celui-ci ait pourchassé les Perses, en 259-260. Pour Gallien, Odeinath est le défenseur de la Syrie contre les Perses et le vainqueur d’usurpateurs : c’est un défenseur des intérêts de l’Empire.
Car Gallien est trop occupé en Italie et sur le Danube. Au début des années 260, il ne peut pas intervenir en Orient. Il a donc besoin d’Odénat. D’après l’historien grec Zozime (fin Ve-début VIe siècles), Gallien lui demande de défendre l’Orient contre les Perses.
Les limites fixées par Rome
En échange des services rendus, Gallien admet les titres qu’Odeinath s’est donnés, comme celui de Roi des rois. Après tout, ces titres ne sont pas romains : ils ne lui font donc pas ombrage. Mais il ne lui concède pas la moindre miette de pouvoir impérial. Odeinath ne sera jamais Auguste, ni duc Romanorum. (Contrairement à son fils et à celui de Zénobie, Wahballath, pour lequel ce dernier titre est attesté. 😉 )
Palmyre est toujours une colonie romaine. Les institutions fonctionnent en ce sens, avec des stratèges, un administrateur (dikaiodotès), un agoranome. Il n’y a pas de principauté au sens juridique du terme.
La mort d’Odeinath
Odeinath est assassiné en même temps que son fils Hairan à Émèsen entre le 30 août 267 et le 29 août 268. On ne sait pas trop ce qui s’est passé.
Il est possible qu’il s’agisse d’un complot ourdi par Rome. Un officiel romain, Rufinus, aurait agi avec la complicité ou l’accord tacite de l’empereur Gallien.
Peu après, Rome envoie une expédition officielle contre les Perses. Celle-ci est vaincue par les Palmyréniens : la cité de Palmyre était-elle en réalité la cible ?
Cela peut s’expliquer : l’empereur aurait voulu prendre en main une zone frontière importante, en profitant d’une vacance du pouvoir. En effet, après le meurtre d’Odeinath et de son fils aîné, le plus âgé des fils survivants, Wahballat, n’a que dix ans.
C’était sans compter sur la mère de cet enfant : Zénobie. Mais ceci est une autre histoire !
J’espère que cet article sur Odénat vous a plu ! Pour plus de balade dans l’antiquité grecque et romaine, pensez à vous abonner à ma newsletter ! À bientôt. 🙂
Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001
Image d’en-tête : Buste supposé d’Odénat conservé au Musée de Palmyre