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Odénat, le prince de Palmyre

Odénat (ou Odeinath) est le personnage le plus connu de Palmyre. Seule son épouse Zénobie lui dame peut-être le pion sur la question de la réputation.

A-t-il été prince de Palmyre ? Non, pas dans les faits : la cité n’était qu’une colonie romaine à son époque, soit au IIIe siècle ap. J.-C. Mais il l’a peut-être souhaité et, à certains égards, il s’est comporté comme tel. Retraçons ensemble le chemin de cet illustre personnage. 🙂

La cité d’Odeinath : Palmyre

Revoyons d’abord brièvement ce qu’est Palmyre à l’époque qui nous occupe, au IIIe siècle ap. J.-C.

Palmyre est une cité de type grecque depuis longtemps. Elle en a les institutions. Entre 213 et 216, elle est même devenue plus que ça : l’empereur Caracalla lui a donné le titre de colonie avec, en outre, le ius italicum (c’est-à-dire tous les avantages juridiques des cités situées sur le sol italien).

Les institutions civiques de Palmyre fonctionneront jusqu’à la ruine de la cité. Mais, entre-temps, une famille va apparaître et amasser du pouvoir et de l’ascendant. Cette famille, c’est celle d’Odeinath.

La famille d’Odénat : des puissants parmi les puissants

Qui est Odeinath ?

Pendant longtemps, les historiens ont mélangé les personnages mais, aujourd’hui, ceux-ci apparaissent assez clairement.

Le fondateur de la lignée s’appelle Septimius Odeinath : les chercheurs s’accordent désormais pour dire que c’est lui notre Odeinath. Il est né vers 220 ou un peu avant. En 257-258, une inscription le présente comme consularis de Palmyre : il est donc à la tête de la cité.

Il est présenté comme fils d’Hairan, fils de Wahballath, fils de Nasor. C’est lui qui a construit le tombeau familial.

Le fils aîné de Septimius Odeinath s’appelle Septimius Hairan. Plusieurs inscriptions de Palmyre l’appellent aussi Hérodien et l’Histoire Auguste le nomme Hérode.

La famille d’Odénat : des citoyens romains

Odeinath a le gentilice de Septimius : sa famille a donc acquis la citoyenneté sous l’empereur Septime Sévère. C’est le père ou le grand-père d’Odeinath qui a été le premier citoyen de cette lignée.

Cette citoyenneté a peut-être été offerte en récompense de la loyauté de la famille à Septime Sévère. En 193, celui-ci faisait face à un usurpateur, Pescennius Niger. Or, Palmyre prit officiellement parti pour celui-ci.

Lorsque Septime Sévère vainquit son adversaire, il ne se vengea pas de Palmyre. On peut penser qu’il avait des soutiens dans la cité : une minorité de notables dont faisaient parti les ancêtres d’Odeinath. Comme ils avaient parié sur le bon empereur, ils auraient été doublement remerciés en remplaçant les notables palmyréniens qui avait soutenu Pescennius Niger et en obtenant la citoyenneté romaine.

En 212, l’empereur Caracalla donna la citoyenneté à tout l’Empire. Les nouveaux citoyens reçurent alors le gentilice d’Aurelius (du nom de Caracalla). Pourtant, Odeinath s’appelle bien Septimius Odeinath dans les inscriptions. Cela accrédite l’obtention d’une citoyenneté plus précoce.

Anecdote : quand l’empereur Sévère Alexandre vient à Palmyre en 231, il est accueilli par deux stratèges. L’un d’eux s’appelle Iulius Aurelius Zénobios et est surnommé Zabdilas. C’est peut-être le père de Zénobie, l’épouse d’Odeinath.

Odeinath : prince ambitieux ou citoyen loyal ?

Odeinath, fidèle sujet de Rome ?

Dans les conflits internes à Rome

Odeinath semble prouver sa loyauté envers l’Empire à plusieurs reprises.

Le roi perse Shapour, qui a déjà pris Doura-Europos en 256, lance une nouvelle offensive contre la Syrie romaine. Son armée se dirige vers Samosate, puis vers la Cilicie. L’empereur Valérien essaie de l’arrêter près d’Édesse : il est fait prisonnier vers 259. Dans les Res Gestae, on parle de nombreuses villes pillées et ravagées. Même Antioche est prise. Le reste de la Syrie souffre peu.

L’empereur Valérien est prisonnier, mais il laisse derrière lui un fils, Gallien, qui règne déjà conjointement avec son père depuis 253. Un usurpateur apparaît alors, comme souvent dans ce genre de situation : le chevalier Macrien. Étant empêché physiquement, il proclame empereurs ses deux fils, Macrien le Jeune et Quietus.

Odénat s’oppose à eux. Il assiège Quietus à Émèse. L’usurpateur y est tué par la foule, tandis que son frère Macrien est assassiné dans les Balkans.

Face aux Perses Sassanides

Certaines sources disent qu’Odeinath avait fait des offres d’alliance à Shapour, peut-être en 256, au moment de la prise de Doura-Europos. En effet, cette cité était littéralement un entrepôt pour les marchandises qui transitaient par Palmyre, et celle-ci vivait du commerce.

On ne sait pas si cela est vrai. Ce qui est certain, c’est qu’Odeinath attaque les troupes perses lorsque celles-ci retraitent. Il leur fait beaucoup de mal dans la vallée de l’Euphrate. Il pousse peut-être même jusqu’à Ctésiphon.

Suite à ces victoires d’Odeinath, c’est Gallien qui prend le titre de Persicus Maximus. Dans les années suivantes, l’empereur peut encore compter sur le soutien d’Odeinath. Celui-ci vainc les Perses devant Ctésiphon en 262, puis en 267 ou 268.

Dans les faits, Odeinath apparaît donc comme un sujet loyal… même s’il prend des allures de prince.

Les allures de prince d’Odeinath

Les titres que s’attribue Odeinath

En octobre 251 au plus tard, Septimius Odeinath et son fils Septimius Hairan portent tous deux le titre de ras Tadmor, « exarque des Palmyréniens ». L’empereur Dèce est alors mort en juin 251 et il y a des troubles dans l’empire. Est-ce que ce titre marque une volonté d’indépendance d’Odeinath ? Par la suite, il ne réapparaît plus.

Les deux hommes vont aussi être appelés « rois des rois ». Ce titre-là est inspiré de la titulature des rois perses Arsacides. Pour Odeinath, le titre apparaît une seule fois, sur une inscription qui lui est posthume. Il y associe son fils Hairan-Hérodien. À une époque indéfinie, les deux stratèges de la colonie produisent aussi une inscription qui concerne uniquement le fils et qui dit :

« Au roi des rois, ayant reçu près de l’Oronte la royauté, couronné par la victoire sur les Perses, Septimius Hérodianos, etc. »

L’allusion à l’Oronte peut ramener à l’attaque de 259-260 dont j’ai parlé plus haut. En tout cas, c’est forcément Odeinath et son fils qui se donnent à eux-mêmes le titre de ras Tadmor et celui de « roi des rois ».

On retrouve aussi le titre de « restaurateur de tout l’Orient » (mtqnn’ dy mdn’klh) dans une dédicace posthume de 271. Elle est sans équivalent administratif romain. Il s’agit juste d’une formule d’éloge.

Un comportement de dynaste autonome

Dans le même temps, Odénat tisse aussi des liens avec les corporations de Palmyre. Celles-ci l’honorent comme patronus en 257-258. Rien d’alarmant toutefois pour Rome : tout ceci s’inscrit dans le fonctionnement normal d’une cité. Cela prouve simplement qu’Odeinath jouit d’une vrai prestige et d’un ascendant sur Palmyre.

En revanche, il s’accorde d’autres libertés plus significatrices :

  • il envoie une ambassade à Shapour alors que celui-ci est en guerre contre Rome, pour préserver les intérêts de Palmyre
  • il accorde le droit à des notables de son entourage de prendre le gentilice Septimius, comme un empereur
  • il crée une cour
  • il donne à sa femme Zénobie un procurateur centenaire, comme l’aurait une princesse impériale

Visiblement, c’est dans les années 250 que Palmyre prend les airs d’une principauté, même si, dans les faits, les institutions civiques continuent de fonctionner normalement. Odeinath revendique donc a minima une prééminence régionale en Syrie.

Odeinath honoré par Rome

Les empereurs ont donc peut-être des raisons d’être méfiants. Mais la situation étant ce qu’elle est, ils doivent se reposer sur Odeinath et, pour se le lier, ils lui accordent des honneurs.

Les titres de consulaire et de dux Orientis

Odeinath porte ainsi un titre que seul l’empereur a pu lui donner : celui de « très illustre consulaire ». Plusieurs textes de 257-258 le lui attribuent, et à lui seulement : son fils ne le porte pas.

Ce titre apparaît après la chute de la cité de Doura-Europos par les Perses en 256. On peut supposer que l’empereur craint l’affaiblissement de son pouvoir en Orient. Il compte sûrement sur la loyauté d’Odeinath et sa famille. Avec ce titre, Odeinath a forcément reçu des honneurs. Toutefois, ça ne veut pas dire qu’il assume désormais une charge de gouvernement de la Syrie-Phénicie.

Selon le théologien et historien byzantin Jean Zonaras, qui écrit bien plus tard, au XIIe siècle, l’empereur Gallien donne aussi à Odeinath le titre de dux Orientis après que celui-ci ait pourchassé les Perses, en 259-260. Pour Gallien, Odeinath est le défenseur de la Syrie contre les Perses et le vainqueur d’usurpateurs : c’est un défenseur des intérêts de l’Empire.

Car Gallien est trop occupé en Italie et sur le Danube. Au début des années 260, il ne peut pas intervenir en Orient. Il a donc besoin d’Odénat. D’après l’historien grec Zozime (fin Ve-début VIe siècles), Gallien lui demande de défendre l’Orient contre les Perses.

Les limites fixées par Rome

En échange des services rendus, Gallien admet les titres qu’Odeinath s’est donnés, comme celui de Roi des rois. Après tout, ces titres ne sont pas romains : ils ne lui font donc pas ombrage. Mais il ne lui concède pas la moindre miette de pouvoir impérial. Odeinath ne sera jamais Auguste, ni duc Romanorum. (Contrairement à son fils et à celui de Zénobie, Wahballath, pour lequel ce dernier titre est attesté. 😉 )

Palmyre est toujours une colonie romaine. Les institutions fonctionnent en ce sens, avec des stratèges, un administrateur (dikaiodotès), un agoranome. Il n’y a pas de principauté au sens juridique du terme.

La mort d’Odeinath

Odeinath est assassiné en même temps que son fils Hairan à Émèsen entre le 30 août 267 et le 29 août 268. On ne sait pas trop ce qui s’est passé.

Il est possible qu’il s’agisse d’un complot ourdi par Rome. Un officiel romain, Rufinus, aurait agi avec la complicité ou l’accord tacite de l’empereur Gallien.

Peu après, Rome envoie une expédition officielle contre les Perses. Celle-ci est vaincue par les Palmyréniens : la cité de Palmyre était-elle en réalité la cible ?

Cela peut s’expliquer : l’empereur aurait voulu prendre en main une zone frontière importante, en profitant d’une vacance du pouvoir. En effet, après le meurtre d’Odeinath et de son fils aîné, le plus âgé des fils survivants, Wahballat, n’a que dix ans.

C’était sans compter sur la mère de cet enfant : Zénobie. Mais ceci est une autre histoire !

J’espère que cet article sur Odénat vous a plu ! Pour plus de balade dans l’antiquité grecque et romaine, pensez à vous abonner à ma newsletter ! À bientôt. 🙂

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Buste supposé d’Odénat conservé au Musée de Palmyre

Quand les dieux abondaient en Syrie

Il y avait une infinité de dieux syriens dans l’antiquité :

  • des dieux indigènes et des dieux apportés par les colons grecs puis romains
  • des dieux locaux et des dieux à vocation universelle
  • des dieux civiques et des dieux du salut

Quelques noms : Atargatis, Hadad, Baalshamin, Melqart, les « Baal », Dousarès, Azizos, Nabou, Bel, mais aussi Apis, Sérapis, Isis, Mithra, des Jupiter et des Zeus et même les très romaines Juno Regina et Mater Matuta.

Allons les rencontrer. 🙂

À noter : quand je dis « syriens », je pense à la Syrie romaine, soit un vaste ensemble allant d’Antioche au nord à Gaza au sud et englobant l’Arabie de Pétra et de Palmyre.

En Syrie comme ailleurs, un polythéisme généreux

J’avoue de la tendresse pour ce polythéisme antique dans lequel aucun dieu n’exclut les autres.

Si on rencontre un nouveau dieu, on peut même décider de le vénérer aussi, parce qu’après tout, pourquoi pas ? Ça pourrait être utile.

Ou alors, on retrouve en lui des traits d’une divinité déjà connue (syncrétisme et assimilation).

Malgré tout, les dieux « assimilés » gardent une personnalité forte. Ils sont différents des autres aux yeux de leurs fidèles.

À cet égard, la vie religieuse de la Syrie romaine est la même qu’ailleurs en Méditerranée orientale. Toutefois, elle a une singularité : elle subit peu les influences extérieures. Les dieux indigènes restent et resteront les plus importants pour les populations.

Les dieux syriens indigènes

Il y a un nombre infini de panthéons au Levant, mais on peut identifier 3 grands secteurs géographiques en ce qui concerne les cultes indigènes.

En Phénicie

En Phénicie, traditionnellement, chaque cité a son panthéon. Celui-ci est souvent dominé par une triade :

  • un dieu-père
  • une déesse-mère
  • un dieu-fils (le dieu actif)

Cette organisation est ancienne. Elle est parfois bousculée par le développement de cultes plus populaires. Quelques exemples :

  • à Sidon, le dieu guérisseur Eschmoun-Asclépios a l’ascendant
  • à Tyr, le « seigneur de la ville » Melqart jouit d’une suprématie absolue
  • à Byblos, on a la déesse Baalat, « la Maîtresse »

Les cultes phéniciens sont très agraires ou naturistes. Baal, maître de la pluie et de la végétation, est souvent associé à la déesse Ashtartè, déesse de l’amour et de la fertilité.

Dans l’arrière-pays d’Arados, on vénère le Zeus de Baitokaikè. C’est peut-être un dieu guérisseur.

En Syrie intérieure

Hadad

En Syrie intérieure, les sédentaires araméens vénèrent des dieux locaux désignés comme « Baal » (« Seigneur »). Ce terme cache souvent le dieu Hadad, divinité de l’orage et de la pluie, associé à Atargatis. Un épithète topique distingue ces multiples versions du dieu : le Hadad de Damas, celui de Bambykè, celui de Baalbek, celui de Gaza (Zeus Marnas).

Baalshamin

Le terme de « Baal » peut aussi désigner Baalshamin, dieu du ciel et maître des récoltes, vénéré comme dieu suprême. Il est parfois difficile de distinguer les deux dieux, car tous deux « répandent l’opulence ». Mais Baalshamin semble honoré universellement dans la Syrie intérieure et même au-delà. Il a peut-être même un sanctuaire aux portes de Pétra, à Gaia.

Statue du dieu syrien Baalshamin à Tell Ghariyyeh (Hauran)
Statue du dieu syrien Baalshamin à Tell Ghariyyeh (Hauran) - Photo extraite de Peter W. Haider, Manfred Hutter et Siegfried Kreuzer, Religiongeschichte Syriens, Stuttgart, Verlag W. Kohlhammer, 1996 © DR

Atargatis

Atargatis est honorée dans toute la Syrie :

  • soit sous son nom propre
  • soit comme la « déesse syrienne »
  • soit sous le nom de Dercéto en Palestine
  • assimilée à la déesse grecque Leucothéa

C’est une divinité majeure, identifiable à toute une flopée de déesses étrangères majeures : Artémis, Héra, Aphrodite, Némésis, Déméter, Cybèle, Isis. Dès ses origines, qui sont sémitiques, elle est composite, car elle mélange des éléments de divinités ouest-sémitiques (Asherah, Astarté, Anath). Elle a tellement de facettes que les Grecs de Syrie l’ont vite adoptée et adaptée.

D’autres divinités

Il y a une foule d’autres dieux syriens locaux. Ils sont liés à de hauts-lieux, des montagnes, des phénomènes naturels :

  • Baal-Marqod au-dessus de Bérytos
  • Élahagabal à Émèse (le « dieu montagne »)
  • Jupiter Turmasgadus ou Mithra-Turmasgadès en Commagène
  • Baal Madbachos (Zeus Bômos, « autel ») au Jebel Sheikh Barakāt en Syrie du Nord
  • Zeus Casios
  • Zeus Carmel
  • le « Zeus qui est à Beelphégor », proche du mont Nébo
  • le Zeus Beelgalasos à Qal’at Faqra.

À propos du dieu Élahagabal d’Émèse, voici un extrait d’Hérodien :

« Tous deux [les futurs empereurs Élagabal et Alexandre Sévère] étaient consacrés au Dieu-Soleil : tel est le dieu que vénère la population locale et qui s’appelle en phénicien Elaiagabal. On avait construit en son honneur un très grand temple orné d’une grande quantité d’or et d’argent et d’un très grand luxe de pierres précieuses. Ce dieu ne reçoit pas seulement un culte des gens du pays : tous les satrapes et les rois barbares du voisinage rivalisent entre eux pour lui adresser, chaque année, de magnifiques offrandes. Quant à la statue cultuelle, elle n’est pas, comme chez les Grecs ou les Romains, sculptée de main d’homme et ne vise pas à représenter la divinité. C’est une très grande pierre circulaire en bas et pointue à l’extrémité supérieure, de forme conique et de couleur noire. Les gens du pays en parlent solennellement comme d’une statue tombée du ciel, ils en montrent certaines petites proéminences ou incisions, et veulent qu’on voie en elle l’image inachevée du Soleil, parce qu’ils la regardent effectivement ainsi. C’est donc à ce dieu que Bassianus [Élagabal] était consacré (le culte lui en avait été confié parce qu’il était l’aîné). Il paraissait en public dans un accoutrement barbare, vêtu qu’il était de tuniques de pourpre tissées d’or, à longues manches et qui lui descendaient jusqu’aux pieds ; des chausses, elles aussi diaprées d’or et de pourpre, couvraient la totalité de ses jambes de la pointe du pied jusqu’à la cuisse. Sa tête était ornée d’une couronne de pierres précieuses qui brillaient de vives couleurs. Il était dans la fleur de son adolescence et dépassait en beauté tous les jeunes gens de son âge. Et comme sa personne rassemblait la beauté physique, la fleur de l’adolescence et le luxe vestimentaire, on eût pu comparer ce jeune homme à telle ou telle belle statue de Dionysos. Quand il accomplissait les rites sacrés et que, selon l’usage des Barbares, il dansait autour des autels au son des hautbois, des flûtes et d’autres instruments, les soldats l’observaient avec plus d’attention que tous les autres spectateurs, car, à sa beauté qui attirait tous leurs regards, il joignait une origine impériale. » (Hérodien, V, 3, 4-8 – Traduction D. ROQUES, Les Belles Lettres, Paris, 1990)

En Arabie

Les dieux syriens d’Arabie varient selon les tribus et selon les peuples.

La triade suprême nabatéenne

Chez les Nabatéens, on vénère une triade suprême :

  • le dieu de la montagne de Pétra (Dou-Shara ou Dousarès, « seigneur du Shara), un dieu dynastique
  • la déesse guerrière Allat
  • la déesse céleste al-Uzza

Après la disparition des rois nabatéens, ces dieux font l’objet d’un culte populaire : ce sont désormais des divinités civiques ou villageoises. Dousarès-Doushara est largement honoré dans tout l’ancien royaume. Allat est honorée à Palmyre et chez les Safaïtes (Lât).

Sous les empereurs romains Sévères, on retrouve une représentation d’un sanctuaire traditionnel de Bostra qui montre une estrade avec trois bétyles. C’est sûrement la triade nabatéenne ancestrale.

D’autres dieux arabes

D’autres dieux font l’objet de cultes populaires : Azizos, Monimos, Ruda, Shai al-Qawm, le dieu édomite Qôs. Dans le Haurān, des dieux locaux sont honorés sous leur nom grec, comme Lycurgue ou Théandrios, dieu ancestral de Canatha.

Enfin, on a des dieux quasiment anonymes. Ce sont les dieux de tel ou tel individu : « dieu d’Aumos », « dieu de Maleichatos », « dieu de Loaithémos », « dieu de Rabbos ». On les retrouve surtout dans le Haurān. On a aussi un « dieu d’Arcésilaos » en Apamène. En réalité, ces dieux cachent des divinités connus : par exemple, le « dieu de Rabbos » à Canatha, c’est Théandrios. Mais tous les autres restent anonymes.

Des dieux qui se mélangent partout

On peut distinguer trois zones par commodité mais, dans les faits, tous ces cultes coexistent partout. Voici quelques exemples :

À Palmyre

À Palmyre, il y a plus de 60 dieux qui reçoivent un culte public ou privé :

  • un dieu local, Bôl, qui devient Bel par assimilation avec le dieu de Babylone
  • des dieux indigènes : Iarhibôl, Aglibôl, Malakbel
  • des dieux araméens : Baalshamin, Hadad
  • des dieux mésopotamiens : Nabou, Arsou
  • des dieux arabes : Allat, Azizos

À Édesse

On retrouve à Édesse des dieux syriens de toutes origines :

  • des dieux babyloniens (Nabou et Bel)
  • des dieux venus de la cité proche de Hiérapolis-Bambykè (Hadad et Atargatis)
  • des dieux de Harrān (comme le dieu-lune Sin, dont le culte existe à Sumatar Harabesi au IIe siècle ap. J.-C. exactement comme il existait au temps de Nabonide, 1 000 ans plus tôt)
  • des dieux arabes (Azizos, Monimos, al-Uzza).

D’autres exemples

À Apamée, qui est une cité de tradition grecque, il y a un sanctuaire de Zeus Bélos qui n’a rien de grec malgré son nom.

À Abila de Lysanias, Zeus et Apis dominent le sanctuaire. Ils sont tous deux désignés comme dieux ancestraux ! On ne sait pas du tout quand on est arrivé le culte égyptien d’Apis.

Des dieux oraculaires

Certains dieux ont des sanctuaires oraculaires réputés :

  • le Bel d’Apamée
  • le Jupiter d’Héliopolis
  • le Zeus du Carmel
  • le Zeus de Nicéphorion
  • peut-être le dieu de Qadesh.

L’archéologue Youssef Hajjar a dénombré une quarantaine de dieux rendant des oracles au sens large du terme (c’est-à-dire tout dieu donnant des ordres à ses fidèles). Cela comprend à la fois les dieux qui sont consultés lors de visites oraculaires, mais aussi ceux qui ont une relation privilégiée et directe avec un fidèle.

Par exemple, la vierge et prophétesse Hocmea indique dans une inscription de Nihā que le dieu lui a interdit de consommer du pain pendant 20 ans. On ne sait pas si elle a reçu cet ordre lors d’une vision mystique ou lors d’une consultation.

Le succès de dieux syriens hors de Syrie

Quelques-uns de ces dieux indigènes ont eu un immense succès hors de Syrie, dans des milieux spécifiques :

  • Jupiter Héliopolitain, le dieu préféré des militaires
  • le Baal topique de Dolichè sous le nom de Jupiter Dolichenus (chez les militaires aussi)

Les dieux étrangers introduits en Syrie antique

Les dieux grecs ont une place importante en Syrie dès l’époque hellénistique. On les introduit probablement dans les panthéons des cités grecques dès la fondation de celles-ci, ou peu après.

Puis les Romains arrivent, et avec eux de nouveaux dieux, surtout dans les colonies.

Les dieux gréco-romains

Bérytos

On retrouve des dieux romains surtout dans le sanctuaire péri-urbain de Baal-Marqod à Deir al-Qal’a. Ailleurs, une inscription bilingue fait le lien entre Vénus Heliopolitaine et Atargatis et entre Diane et Artémis. Des dédicaces en latin honorent Jupiter Héliopolitain, Vénus et Mercure, les dieux de Baalbek. On a aussi des inscriptions en l’honneur de Juno Regina et de Mater Matuta qui montrent, elles, une vraie importation.

Aelia Capitolina

Le nom de cette colonie invoque à la fois Jupiter Capitolin, dieu suprême du panthéon romain, et le fondateur de la colonie, l’empereur Hadrien.

Aelia Capitolina est une colonie militaire. Elle abrite les dieux de la légion et le culte de ses enseignes.

Mais d’autres dieux sont installés dans ses temples. Il y a la triade capitoline dans le Capitole, à l’ouest du mont du Temple de Jérusalem, au cœur de la nouvelle colonie. Une statue de Vénus se trouve non loin.

Les dieux sont sur les monnaies (Tychè, Némésis, Hélios-Apollon) et sur des gemmes (Athéna-Minerve, Mercure), mais on ne sait pas s’ils reçoivent un culte public.

Sérapis a aussi une place d’honneur dans la colonie. Cela nous amène à parler des dieux « étrangers » à la fois à l’aire syrienne et à la culture gréco-romaine mais qui se sont fait une place dans l’empire et la province.

Les dieux « syriens » venus d’ailleurs

Apis

On a vu qu’Apis s’est installé assez tôt à Abila de Lysanias. Aux IIe-IIIe siècles, c’est déjà un dieu ancestral dans la cité, aux côtés de Zeus.

Sérapis

D’autres cultes égyptiens vont s’imposer en Syrie. Nous venons de voir que Sérapis était largement honoré à Aelia Capitolina. Il l’était avant même la fondation de la colonie, puis il a figuré sur des monnaies de la cité. Il disposait d’un culte de dieu guérisseur au sanctuaire situé à la piscine probatique.

On a aussi retrouvé une dédicace en l’honneur de ce dieu à Samarie et une autre à Humaymah. Elle date du IIe siècle av. J.-C. Il y a un buste du dieu à Pétra. La divinité figure aussi sur des monnaies de Bostra.

Sérapis est également honoré à Gérasa, aux côtés d’Isis et de Néôtéra, en 143.

Les « péliganes » de Laodicée légifèrent en 175-174 av. J.-C. à propos d’un sanctuaire privé du culte de Sérapis et d’Isis.

Isis

Le culte à Isis est très répandu en Syrie.

On en a des traces multiples à Pétra : une figuration sur la façade du Khazneh, puis une dédicace avec buste en 25 av. J.-C. Dans le défilé du Sīq, un prêtre d’Isis est mentionné dans une inscription votive. On a aussi un buste d’Isis daté du IIIe siècle sur le forum d’Ascalon.

Isis est honorée par un soldat dans le Haurān, à Phaina du Trachôn. Enfin, selon l’archéologue polonais J.-T. Milik (1922-2006), Isis est introduite au grand sanctuaire de Sia, près de Canatha, dès la fin du IIe siècle av. J.-C.

Mithra

On n’avait pas encore parlé de Mithra, mais lui aussi est devenu l’un de nos dieux syriens !

  • On a retrouvé les traces d’un mithraeum dans une partie des horrea désaffectés de Césarée, près du port. Il date de 100 ap. J.-C. environ.
  • À Sidon, pas de mithraeum pour l’instant, mais 9 statues de marbre offertes au dieu à la fin du IVe siècle. Un prêtre de Mithra est également attesté dans cette ville en 139-140.
  • À Doura, il y a un mithraeum près de la muraille ouest de la ville, dans un secteur transformé en camp romain après 165. Le mithraeum a été sauvegardé en même temps qu’une synagogue. Des reliefs cultuels ont été dédiées en 168 et 170 et le monument a été reconstruit deux fois avant la destruction de la ville.
  • À Sia, près de Canatha, on a trouvé deux reliefs mithriaques qui sont conservés au musée de Damas. La Mission française de Syrie du Sud a identifié un mithraeum dans un édifice que l’archéologue américain Howard C. Butler (1872-1922) appelait « temple de Dushara ». Non loin de là, à Sha’ārah, en bordure du Trachôn, se trouve un mithraeum constitué d’une grotte et d’un édifice construit.
Relief mithriaque retrouvé à Sia, dans le Hauran
Relief mithriaque retrouvé à Sia, dans le Hauran - Extrait de Henri Stierlin, Cités du désert, Pétra, Palmyre, Hatra, Office du Livre, 1987 © DR
  • On retrouve encore un mithraeum à Huārte, à 15 kilomètres au nord d’Apamée, sous une église. Les peintures datent de la fin du IVe siècle ou du début du Ve, mais le mithraeum existait sûrement beaucoup plus tôt.
  • Le culte de Mithra est attesté aussi au sud de Cyrrhos, à Arsha wa-Kibar, et il y a deux mithraeum rupestres à Doliché.

En fin de compte, on retrouve Mithra dans des lieux très différents les uns des autres, et pas toujours associés à des militaires. Certains des villages concernés ne comptent aucun soldat. Sidon n’avait pas d’armée permanente en garnison.

Les fidèles de Mithra ne sont donc pas seulement des soldats. En tout cas, pas des soldats « en activité ». Après tout, il y avait aussi des vétérans dans les campagnes syriennes, notamment dans le Haurān.

La conclusion ? Les dieux syriens, comme les autres dans les religions polythéistes, sont un vaste ensemble, innombrable, dans lequel les gens puisent à leur guise. Ils les adoptent, ils les adaptent et ils les mélangent, y compris au sein d’un même sanctuaire.

On peut donc peut-être terminer avec cette image du grand sanctuaire de Césarée de Philippe dédié au dieu Pan. On retrouve une foule de statues de dieux dans ses abords. Elles ont été érigées entre l’époque d’Auguste et celle d’Hadrien. Ce sont Athéna, Zeus, peut-être la Triade Capitoline, Artémis et Pan. Certes, la Triade est étrangère, elle est romaine. Mais les autres dieux sont peut-être là depuis des siècles, depuis l’époque hellénistique. Et certains d’entre eux représentent sans doute des dieux indigènes.

Et les origines des uns et des autres n’avaient probablement pas d’importance pour les fidèles.

J’espère que cet article sur les dieux syriens antiques vous a plu ! retrouvez-en plus deux fois par mois dans ma newsletter. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Les dieux syriens Baalshamin, Aglibôl et Malakbel en Palmyrène – Bas-relief de Bir Wereb – Musée du Louvre – © RMN

D’un port à l’autre en Syrie romaine

Allons visiter les ports de Syrie romaine, base arrière des marchands qui faisaient jadis le commerce dans toute la Méditerranée et au-delà !

On va parler dans cet article des ports de :

  • Tyr
  • Sidon
  • Césarée Maritime
  • Laodicée
  • Arados
  • Séleucie
  • Gabala
  • Sarepta
  • Byblos
  • Bérytos

Le commerce international des marchands syriens

De Gaza au sud à Séleucie au nord, on a toute une série de ports. Le commerce extérieur est actif : les marchands syriens vont jusqu’aux ports italiens et occidentaux. Ils louent les services des nombreux armateurs qui font leurs affaires dans les ports. Ils circulent aussi par leurs propres moyens.

On sait par exemple que la cité de Tyr a des relations étroites avec Puteoli (Pouzzoles) dès le Ier siècle. On retrouve des communautés syriennes en Occident, y compris à Rome. Ce sont des relais pour les marchands.

Que vendent-ils à l’Occident, ces marchands ? Eh bien, des marchandises qu’ils reçoivent depuis l’Orient et qu’ils travaillent pour leur ajouter une plus-value importante :

  • des tissus qu’ils font teindre en pourpre
  • de la soie qu’ils retissent pour obtenir des étoffes encore plus fines ou des motifs recherchés
  • des cosmétiques et des produits élaborés à partir d’épices et d’aromates importés ou locaux

Les ports de la Syrie romaine

Le port de Tyr

Tyr a été partiellement fouillée. Autrefois, il y avait une île. À l’époque romaine, elle est rattachée à la terre ferme par un isthme sablonneux. Il y a deux ports, que Strabon décrit dans XVI, 2, 23. Arrien en parle aussi dans son récit du siège de Tyr par Alexandre (Anabase, XXIV).

  • Le port nord ou « port sidonien ». C’est le plus petit et le mieux protégé. Il est englobé dans la muraille.
  • Le port sud ou « port égyptien ». Il est beaucoup plus grand et plus exposé, car il n’est pas pris dans les remparts. De longues jetées le délimitent. Elles s’appuient sur des îlots rocheux et de hauts fonds. Ce port forme un vaste rectangle avec une passe au centre de la jetée sud.

Antoine Poidebard, archéologue français (1878-1955) a découvert des systèmes de brise-lames en avant de ces ports, au sud et au nord. Ces installations étaient construites à partir de rochers isolés qu’on trouve en nombre aux alentours et qui sont naturellement dangereux pour les navires approchants.

Le port de Sidon

L’aménagement global du port

Sidon aussi a deux ports. Ils ont fonctionné entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe ou le IIIe siècle ap. J.-C. Durant cette époque, le niveau des mers était assez haut pour que tous les aménagements fonctionnent.

Achille Tatius, un auteur antique, les décrit dans son Roman de Leucippè et de Clitophon (I, 1) :

« Sidon est une ville située au bord de la mer. (…) Un double port s’ouvre largement dans un golfe, tout en formant une légère barre contre la mer ; à l’endroit où le golfe se creuse sur le côté, à droite, avait été ouverte une seconde entrée. L’eau y reflue et le port donne naissance à un second port, si bien que les bateaux de transport y passent l’hiver au calme, mais passent l’été dans l’avant-port. »

Les deux ports ne sont donc pas disposés comme ceux de Tyr, de part et d’autre de la ville. À Sidon, ils sont situés dans le prolongement l’un de l’autre, au nord de la cité. On les a érigés à partir de deux languettes rocheuses sur lesquelles on pouvait appuyer des jetées.

Il y a aussi des mouillages au sud, pour les barques légères. Une crique ronde se trouve près d’une colline artificielle de murex.

Le port fermé

Le premier port est protégé de la rade par une longue digue. Il est quasiment fermé. Jean Lauffray, architecte et archéologue français (1909-2000) a montré que le système avait 3 avantages :

  • défense militaire comme beaucoup de ports de Syrie romaine
  • protection contre la houle venue du large
  • un système de vannes pour éviter l’ensablement (une technique romaine connue)

En 1864, Ernest Renan signalait des quais et des mosaïques d’époque romaine (Mission de Phénicie). Il n’en reste rien aujourd’hui.

La rade ou avant-port

Ce second port, plus exposé, accueille les bateaux pendant l’été. L’archéologue écossaise Honor Frost (1917-2010) l’a examiné : elle y a décelé une jetée, des abris, des entrepôts.

Le port de Césarée Maritime

Le port de Césarée Maritime a connu beaucoup d’activité entre la fondation de la ville (VIe-IVe siècles) et la fin du Ier siècle. Ensuite, le site a décliné. Ce serait à cause de l’affaissement des brise-lames : ils auraient rendu le port dangereux.

Le port a connu quelques réparations aux IIIe et IVe siècles L’activité a repris, mais Césarée n’était plus qu’un port marginal de la côte palestinienne.

Le port de Laodicée

Le port de Laodicée est protégé par une enceinte. Un étroit goulet le relie à la mer. Il a une superficie d’environ 50 hectares sur les 230 hectares de la cité qui se trouvent dans les remparts.

Ses quais étaient pavés de dalles de marbre.

Le port d’Arados

Arados possède une double rade. Les deux rades sont séparées par une jetée naturelle renforcée artificiellement. Toutefois, on ne sait pas si ces aménagements ont été faits dans l’antiquité. Ils peuvent aussi avoir été retouchés à l’époque médiévale.

Le port de Séleucie

Séleucie possède un port rond artificiel. Il se trouve dans l’enceinte de la ville basse. C’est sûrement le roi Séleucos Ier qui l’a fait aménager en même temps qu’il fondait la ville.

Problème : au fil du temps, les torrents venus de la ville haute ont déversé des alluvions jusque dans le port. Celui-ci a donc été ensablé. L’empereur Vespasien fait détourner le torrent principal à la fin du Ier siècle ap. J.-C. grâce à un canal d’environ 1,2 km de long. Mais visiblement, ça ne sauve pas le port : celui-ci est largement ensablé deux siècles plus tard, à l’époque de Dioclétien.

L’empereur Constantin le fait réaménager à son tour au IVe siècle. Séleucie est une ville qui attire les empereurs, surtout pour des raisons militaires. Même si une partie de l’approvisionnement de la cité d’Antioche passe par ce port, l’aspect commercial semble moins important.

D’autres petits ports de Syrie romaine

La côte syrienne compte beaucoup d’autres ports intermédiaires à l’époque romaine :

  • le port de Gabala, au sud de Laodicée, creusé artificiellement en forme de demi-cercle ouvert sur la mer par un étroit goulet
  • le port de Sarepta, entre Tyr et Sidon, aménagé vers la fin du Ier siècle ap. J.-C. : il possède des quais, des bassins d’eau douce et des viviers à poissons
  • le port de Byblos, reconstruit par l’empereur Hadrien
  • les ports de Bérytos et du Sud palestinien qui sont connus pour être actifs mais dont on ne sait quasiment rien d’un point de vue archéologique

J’espère que vous avez aimé lire cet article qui a tenté de faire revivre un peu ces ports de la Syrie romaine. 🙂 Pour plus de balade dans l’antiquité, je vous donne rendez-vous dans ma newsletter ! À bientôt.

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Crédits image d’en-tête : Illustration libre de Tyr © akg-images / Balage Balogh / archaeologyillustrated.com

Les Nabatéens sous l’Empire romain

Le mot « Nabatéens » fait remonter à la surface toute une foule d’images : déserts de l’Arabie, caravanes, troupeaux… Aujourd’hui, je vous propose d’évoquer ce peuple lorsqu’il vivait à l’époque romaine. Empruntons les voies caravanières et les terrains de parcours que suivaient les Nabatéens sous l’empire romain et aussi d’autres peuples liés, tels que les Thamoudéens, dans le sud de la province de l’Arabie.

Nomades : là où passent les Nabatéens

Pasteurs et caravaniers

Une partie des Nabatéens est toujours nomade sous l’Empire romain. Ce sont les habitants des régions désertiques : le Sinaï, le Hedjaz et le désert jordanien entre les steppes et les oasis du Jāwf.

Grâce aux inscriptions rupestres et aux graffitis, on connaît beaucoup de voies caravanières et de terrains de parcours des troupeaux. Mais les Nabatéens n’ont pas laissé autant de traces écrites que, par exemple, les Safaïtes, une tribu arabe vivant dans le désert de Syrie. Les inscriptions laissées sur les routes caravanières et les parcours sont sans doute l’œuvre de pasteurs.

Les caravaniers qui parcourent le nord-ouest de l’Arabie, le Sinaï, voire le désert oriental en Égypte sont des Nabatéens. Pour certains d’entre eux, ils sont à la fois caravaniers et pasteurs, car les échanges avec le Yémen sont saisonniers. On a par exemple la récolte de l’encens qui se fait à l’automne et au printemps.

Mais, en réalité, nous n’avons pas d’inscription explicite sur l’activité de caravaniers des Nabatéens. Nous ne pouvons nous baser que sur les mentions des auteurs anciens et quelques rares représentations de chameaux en caravane à Pétra.

Des points de rassemblement

On connaît quelques points de rassemblement, ainsi que des postes romains. Ils servent de relais aux nomades.

  • Dans le wādī Rāmm, à l’est d’Aila, un sanctuaire d’Allat était très fréquenté. Il s’agissait d’un sanctuaire rupestre, accroché à la montagne près d’une source. Il était doublé d’un temple d’apparence gréco-romaine, avec une colonnade. Des foires se tenaient dans ses alentours. Rome y avait installé un poste avec quelques soldats et une maison équipée d’un bain. Ces soldats n’étaient pas nombreux — ils n’avaient pas vraiment de fonction militaire. En revanche, ils pouvaient s’informer des déplacements des tribus et de l’état des pâturages. Ils arbitraient aussi les querelles. On a trouvé beaucoup d’inscriptions rupestres dans les environs.
  • Ruwwāfa se situe à quelques centaines de kilomètres plus au sud, dans Hedjaz. Une unité d’auxiliaires de nomades recrutée chez les Thamoudéens y a dédié un sanctuaire pour le salut des empereurs sous le règne de Marc Aurèle et de Lucius Verus, entre 165 et 169. Les Thamoudéens ont fait graver la dédicace en nabatéen. (Cela montre que, sous l’empire romain, les Thamoudéens sont un groupe nabatéen ou étroitement lié à eux.)

Sédentaires : là où vivent les Nabatéens sous l’Empire romain

Oui : une part assez importante des Nabatéens s’est sédentarisée. On retrouve ces sédentaires :

  • sur les plateaux d’Édom et de Moab
  • dans le Néguev
  • en Transjordanie et dans le Haurān

Dans toutes ces régions, les inscriptions nabatéennes portent une onomastique arabe souvent caractéristique.

On ne sait pas si ces sédentaires étaient des éleveurs ou des paysans. À bien des égards, les Nabatéens restent un peuple mystérieux !

J’espère que ce court billet sur les Nabatéens sous l’Empire romainvous a plu (j’espère le développer bientôt). 🙂 Inscrivez-vous à ma newsletter pour plus de voyage en antiquité grecque et romaine ! À bientôt.

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Sanctuaire nabatéen d’El Deir, Pétra –
© Radek Sturgolewski//shutterstock.com

Syrie romaine : vivre avec ou sans eau

Et évidemment, on ne vit pas sans eau en Syrie romaine. En revanche, on vit parfois dans des endroits où il pleut très peu — alors comment fait-on ? Tour d’horizon de la Syrie et de l’Arabie romaines et des façons dont on gérait là-bas la question essentielle de l’eau.

Syrie romaine : là où il pleut et là où il ne pleut pas

Les zones où il pleut suffisamment

Les 2/5e de la Syrie reçoivent assez de pluie pour pratiquer une agriculture sèche (non irriguée) de bon rendement. C’est la bordure méditerranéenne : la plaine côtière et la montagne qui se trouve immédiatement à l’est de celle-ci.

Là où la montagne n’est pas très élevée, comme en Palestine et en Syrie du Nord, les nuages chargés de pluie peuvent passer. Dans ces zones-là, on cultive assez loin à l’est : dans la Jézireh et jusqu’au Haurān par exemple.

Les régions entre agriculture sèche et agriculture irriguée

Mais cette agriculture sèche a ses limites géographiques. C’est la vallée de l’Euphrate, le revers de l’Anti-Liban, les plateaux de la Transjordanie. Dans ces régions, la situation varie en fonction des précipitations. Une année, il faut irriguer, l’autre non, car les précipitations sont très irrégulières. La moyenne est à 200-500 mm par an, mais avec de fortes variations d’une année à l’autre. Certaines années, on n’atteint pas la moitié, voire le quart de la moyenne décennale en pluie.

Lorsque cela arrive, on abandonne les villages en bordure du désert. Ainsi, au fur et à mesure du temps, de larges zones sont occupées, puis abandonnées : les plateaux d’Édom et de Moab, le Haurān, le Massif Calcaire.

Les secteurs sans pluie

Enfin, il y a ces secteurs dans lesquels il faut irriguer quasiment tout le temps : les alentours de Pétra, les bords de la Mer Morte, le Néguev, la vallée du Jourdain, la Palmyrène.

Une année pluvieuse permet tout de même de cultiver des fonds de wādī sans irrigation. On voit encore aujourd’hui que c’est possible dans le désert entre Palmyre et Doura-Europos.

Faire venir l’eau en Syrie romaine

Il y a des aménagements hydrauliques dans plusieurs régions, mais on ne sait pas de quand ils datent exactement.

Abreuver les humains et le bétail

Les citernes d’abord. Elles emmagasinent l’eau pendant l’hiver, quand la pluie et la neige tombent abondamment. Puis vient la saison sèche, de fin avril à début novembre. Il ne pleut pas du tout : les citernes servent à ce moment-là. On remarque toutefois qu’elles abreuvent les hommes et le bétail. On ne s’en sert pas pour l’irrigation des cultures.

Dans le Massif Calcaire et dans le Haurān, les hommes ont construit ou creusé dans le roc de nombreuses citernes. On en voit dans les villes et dans les villages. Bostra par exemple possède deux citernes gigantesques.

Il y a aussi les captages et les aqueducs. On en voit autour de Canatha et de Soueïda, Bérytos, Apamée, Bostra, Philippopolis. À Pétra, une canalisation de 6 kilomètres de long amène les eaux de la source ‘Ayn Mousa jusqu’à la cité

Là aussi, ces aménagements servent d’abord à approvisionner les villes en eau, pas à irriguer. Toutefois, il y a des jardins et des vergers dans les villes, ainsi que du bétail : cette eau sert donc aussi en partie pour l’agriculture. En Samarie, on utilise l’eau de pluie des citernes pour les jardins et les vergers.

Irriguer les champs

Dans les zones semi-arides

Les aménagements d’irrigation des cultures sont plus récents dans ces endroits. On remarque des dérivations sur les canaux et les aqueducs qui conduisent l’eau vers les citernes. Les dérivations permettent d’irriguer les champs.

Il y a irrigation même dans des secteurs qui, a priori, peuvent s’en passer : agriculture sèche et agriculture irriguée se côtoient. C’est ce que montrent les travaux de Franck Braemer, spécialisé en archéologie au Proche-Orient : il l’a relevé à Umm az-Zaytūn, Breikeh, aux alentours de Qanawāt et de Bostra.

Là où il ne pleut pas

Les régions où il n’y a pas d’eau en Syrie romaine, ce sont les alentours de Pétra, les bords de la Mer Morte, le Néguev, la vallée du Jourdain, la Palmyrène. Là, il faut irriguer en permanence.

Dans les grandes vallées et les oasis, on puise l’eau des fleuves de l’Euphrate et de l’Oronte avec un chadouf ou une vis d’Archimède, comme en Égypte. Cette technique se répand à partir de l’époque de la Rome impériale.

Damas, Jéricho et Palmyre

Dans l’oasis de Damas, on fait venir l’eau du Chrysorrhoas (Baradā). Le système de dérivations est complexe : il permet de capter les eaux à des altitudes différentes. Ainsi, quand elles sortent des derniers contreforts de l’Anti-Liban, elles sont réparties sur un très grand secteur, plus ou moins loin dans l’oasis.

À Jéricho, les Hasmonéens et ensuite les Hérodiens captent l’eau de plusieurs sources de la montagne au nord (‘Ayn Auga) et à l’est. Ils arrosent ainsi les palmeraies et les jardins royaux autour des palais.

À Palmyre, des canalisations couvertes distribuent l’eau dans l’oasis. C’est le système de la foggara ou du qanāt (pluriel qanawāt). On les appelle les qanawāt romani, mais il est difficile de les dater.

Le Néguev

Il y a aussi le Néguev. Les aménagements sont complexes dans ce milieu très aride. Les Nabatéens avaient déjà mis en place un système de barrages et de murets. Ceux-ci rassemblaient l’eau de pluie qui tombaient sur plusieurs centaines d’hectares : ils permettaient d’en irriguer quelques-uns.

Le système n’est pas toujours efficace. Les pluies sont aléatoires. Quand il ne pleut pas du tout, on ne peut pas cultiver.

Ces aménagements conviennent à de petites communautés rurales comme celle d’Humaynah (antique Auara), au nord-ouest de la Hismā, dans un milieu désertique. Il s’agit d’une fondation d’Arétas III, roi nabatéen au Ier siècle av. J.-C. Il a fait construire un aqueduc à faible débit (150 mètres cube par jour) qui alimente deux citernes. Le problème, c’est que le système n’est pas couvert : il y avait sûrement de fortes pertes par évaporation.

Selon l’historien des technologies antiques John Peter Oleson, ce système était suffisant pour 250 personnes ou pour 100 personnes et 1 100 chèvres. Effectivement, il y avait une trentaine de maisons dans la communauté. Une partie de l’eau était utilisée pour irriguer : on voit des champs de céréales autour du village. Mais quand il pleuvait très peu, il n’y avait probablement pas de culture du tout.

Le système existe encore à l’époque impériale romaine. Mais les citernes ont été couvertes assez tôt avec une voûte de type gréco-romain.

Malgré tout, on a l’impression que la population de Syrie romaine occupe de plus en plus le sol. Des villages naissent même dans des zones a priori peu favorables à la mise en culture. C’est qu’en fait, la question hydraulique n’est pas le seul facteur en jeu. Il y a aussi celle de la pression démographique.

J’espère que cet article sur la question de l’eau en Syrie romaine vous a intéressé. Abonnez-vous à ma newsletter pour plus de voyage en terre antique ! À bientôt. 🙂

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Photo du Hauran tiré du site https://www.doaks.org/resources/syria/regions/hauran

Bostra, capitale de l’Arabie romaine

La Bostra romaine, une capitale de basalte en Arabie ! Sans transition, je vous propose d’aller la visiter. 🙂

Pour aller à Bostra

Bostra est d’abord la capitale de Rabbel II, le dernier roi nabatéen (70-106). Après l’annexion de ce royaume par Rome, la ville devient la capitale provinciale de l’Arabie romaine. On y vient de l’ouest en passant par Tyr, Césarée Panias et Adraha.

Elle est située dans un pays volcanique… et ça se voit ! Toute construite en basalte, Bostra est austère, mais pas sans charme. Sa pierre est grise, presque noire quand on vient de la tailler. Elle prend des effets colorés lorsqu’on l’associe au calcaire blanchâtre ou légèrement rosé venu du nord de la Transjordanie. D’ailleurs, les architectes et les urbanistes utilisent ces effets : on le retrouve dans les colonnades qui bordent la rue menant au théâtre ou encore dans le mur de scène de celui-ci.

Bostra est une ville fortifiée. Ses remparts ont été restaurés et renforcés au IIIe siècle, en même temps que ceux d’Adraha. Il faut dire que, de l’autre côté de la frontière, il y a les Perses, les ennemis jurés de Rome.

Balade dans la Bostra romaine

Passés les remparts, on se trouve sur une belle rue, presque droite. Elle est bordée de portiques. On arrive à un carrefour central : là, depuis l’époque des Sévères, il y a un arc monumental. Peut-être l’a-t-on érigé pour fêter la promotion de la ville au rang de colonie.

Le centre-ville est beau :

  • un cryptoportique ouvrant sur le forum
  • un macellum
  • deux immenses thermes
  • au sud, un théâtre hors-sol, qui ne s’appuie sur aucune éminence

Plus loin, nous voyons des sanctuaires, des réservoirs

Les gens à Bostra

Beaucoup de soldats romains

La cité fait à peine 10 000 habitants et, pourtant, le théâtre abrite 9 000 places ! C’est que Bostra, même petite, est une capitale de province et, surtout, une ville de garnison. Les soldats sont majoritaires dans la population : on en trouve 5 000 à 6 000.

Le camp de la légion se trouve juste à côté de la ville, au nord. Il est même littéralement « collé » à la ville : la porte nord de Bostra est en fait la porte sud du camp.

Les légionnaires ne sont pas tout le temps à Bostra. Ils patrouillent parfois très loin dans l’immense Arabie, jusqu’aux postes de Hégra et de Dumata, soit à plus de 900 kilomètres de là ! Mais ils sont suffisamment nombreux dans la cité pour qu’on pense à eux. D’autant plus qu’ils ont de l’argent : on a retrouvé beaucoup d’épitaphes de qualité de ces soldats.

Or, que veulent-ils ? Des loisirs, des spectacles ! D’où les immenses thermes du centre-ville (alors qu’il y a aussi des thermes dans leur camp). D’où, aussi, le théâtre, l’amphithéâtre et l’hippodrome. En outre, Bostra organise deux concours à la grecque depuis le milieu du IIIe siècle :

  • les Dousaria Actia en l’honneur de Dousarès, le dieu de la cité
  • un concours sacré olympique (depuis la fin du règne de Valérien ou le début de celui de Gallien seul)

Les notables de la Bostra romaine

Parmi les notables de la cité, on trouve surtout de riches propriétaires fonciers. Ils possèdent de belles maisons dans les villages et s’y font parfois enterrer.

Ils ont des fonctions à Bostra (bouleutes, magistrats, liturges), mais ne mettent pas spécialement en avant ces titres dans les épitaphes. La mention « bouleute de Bostra » figure en abrégé (BB) surtout sur des stèles funéraires très simples. Visiblement, ce sont les stèles d’habitants modestes qui sont fiers d’avoir acquis ce statut, alors qu’il est banal chez les plus riches.

De façon générale, les notables n’essaient pas de paraître « grecs ». Ils gardent des noms araméens, parfois arabes.

Peu d’habitants de Bostra semblent avoir eu la citoyenneté romaine avant 212, date à laquelle l’Empire l’accorde à tous. Les seuls citoyens romains sont les vétérans qui ont fait souche et leurs descendants, et quelques familles de colons installés au IIe siècle. En effet, on a remarqué des opérations de cadastration dans la plaine : elles ont dû profiter à ces familles.

Quelques communautés religieuses

En dehors des païens qui sont majoritaires, il y a une communauté juive et une communauté chrétienne à Bostra.

  • La communauté juive est assez importante. Le grands maîtres palestiniens viennent la visiter, comme rabbi Abbahu de Césarée. Rabbi Simon b. Yoçadak en est issu au IIIe siècle.
  • La communauté chrétienne est précoce. Au début du IIIe siècle, on connaît l’évêque Bérylle de Bostra (qui se fait réfuter par Origène). On sait aussi qu’il y a eu un petit concile à Bostra grâce à des actes retrouvés en Égypte.

Bostra, ville marchande ?

Bien sûr, quelques caravanes font étape dans la Bostra romaine. C’est la première grande ville de Syrie pour les voyageurs qui viennent d’Arabie centrale ou orientale par le wādī Sirhān. Les fabricants d’outres de la ville sont d’ailleurs prospères : ils ont des sièges réservés au théâtre.

Mais ce n’est pas la voie principale des caravanes. Celles-ci viennent plutôt de l’Arabie Heureuse par Hégra.

L’activité caravanière est une activité secondaire par rapport au commerce des produits agricoles de la région. Les notables de Bostra sont de grands propriétaires plutôt que des grands marchands.

J’espère que cette découverte de Bostra vous a intéressé. 🙂 Pour plus de balade en antiquité grecque et romaine, retrouvez-moi deux fois par mois dans ma newsletter ! À bientôt. 😉

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Crédits image d’en-tête : vue panoramique du théâtre de Bosra – https://archeologie.culture.gouv.fr/proche-orient/fr/bosra

La Syrie romaine, terre de cités

« [Auguste…] qui a agrandi l’Hellade d’une foule d’autres Hellades et hellénisé le monde barbare dans les régions les plus importantes. » (Philon, Legatio ad Caium, 147)

Comme l’a dit l’auteur Philon d’Alexandrie (20 av. J.-C.-45 ap.), Rome a eu à cœur d’urbaniser son Empire sur le modèle grec. Les cités en Syrie romaine ne font pas exception : ce sont Césarée Maritime, Samarie-Sébastè, Sepphoris, Aelia Capitolina, Bérytos, Ptolémaïs, Doura-Europos, etc.

Comment la Syrie s’est-elle urbanisée sous les empereurs romains ?

La Syrie urbaine quand Rome arrive

Les rois hellénistiques ont créé des cités en Syrie, bien avant que Rome s’installe dans la région. Mais cette urbanisation est très inégale. Les rois séleucides fondent des cités surtout au nord et sur les côtes.

Lorsque Rome arrive, toutes ces cités sont aussi grecques les unes que les autres. On ne voit aucune différence entre les Grecs d’origine et les Syriens hellénisés. Beaucoup de villes se sont construit un brillant passé mythique et des légendes de fondation qui s’inscrivent dans un passé grec ancien. Si elles n’ont pas ces mythes fondateurs, elles possèdent a minima un récit qui se raccroche à l’histoire d’Alexandre (plus tard, certaines cités feront la même chose avec Pompée).

Cela leur permet de mettre en avant leur ancienneté et leur gloire.

La Syrie du Nord

On trouve quasiment toutes les fondations séleucides de la région au nord de l’Éleuthéros (nahr al- Kébīr) :

  • la tétrapole syrienne (Antioche sur l’Oronte, Séleucie de Piérie, Apamée sur l’Oronte, Laodicée sur mer) sont les cités les plus importantes
  • des cités ont un rôle plus régional, comme Séleucie-Zeugma, Cyrrhos, Épiphanéia, Béroia (Alep), Chalcis du Bélos et Rhôsos

Bien sûr, certaines cités ont disparu ou ont végété. On a leur nom sur des listes, mais on n’a rien retrouvé sur le terrain, pas même des monnaies.

Carte des cités de Syrie du Nord sous l'Empire romain

Les villes phéniciennes de la côte

Les vieilles villes phéniciennes qui datent de l’époque antérieure à Alexandre se sont très vite adaptées au modèle de la cité grecque. Elles parsèment la côte d’Arados à Ptolémaïs.

Quelques cités au sud

Les rois séleucides puis Pompée ont fondé quelques cités :

  • en Palestine : Gaza, Scythopolis, Philotéria au sud du lac de Tibériade
  • en Transjordanie : Gadara, Gérasa, Pella, Philadelphie
  • en Syrie du Sud : Damas, Panias, Canatha
  • les cités de la Décapole fondées ou refondées par Pompée

Certaines de ces cités ont été peuplées par des Grecs ou des Macédoniens, comme Gérasa et Gaza. Mais la plupart d’entre elles sont majoritairement indigènes, comme Damas.

Carte des cités en Syrie romaine
Carte des cités en Syrie romaine - Source : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Les fondations de cités en Syrie romaine : quelques généralités

Les Romains vont étendre l’urbanisation aux zones laissées de côté par les rois hellénistiques, surtout l’Arabie et la Palestine. (Même si l’urbanisation reste moins dense qu’en Asie Mineure.)

Ils vont y déployer le cadre monumental civique traditionnel : un théâtre, des rues à portiques, des thermes, des enceintes, des sanctuaires à la grecque ou à la romaine, une agora, quelquefois, même, un stade et un amphithéâtre.

À noter : ils n’imposent pas leur propre modèle civique (la colonie ou le municipe). À quelques exceptions près, ils utilisent le modèle civique de la polis, qui est bien connu des Orientaux.

Toutefois, la vie municipale est parfois ténue dans ces nouvelles cités. On n’y retrouve pas toutes les traditions municipales vigoureuses qui existent en Asie Mineure par exemple.

De là à dire que les habitants de ces villes subissent ces fondations, non ! Car on constate qu’ils recherchent les titres et les privilèges des cités auprès des empereurs.

Les fondations de cités en Syrie romaine : ville par ville

Les fondations d’Hérode le Grand et de ses successeurs

Dans un premier temps, ce sont les princes clients de Rome qui vont fonder des cités. Ainsi, Hérode le Grand fonde Césarée Maritime, Samarie-Sébastè et Antipatris.

Césarée Maritime

Césarée est fondée sur la côte en 20 av. J.-C. Hérode veut s’en servir de capitale.

Il la construit sur le site d’une vieille cité : La Tour de Straton, qui avait été refondée sous le nom de Démétrias près de la mer par Démétrios Ier. Pompée avait détaché cette ville du royaume hasmonéen en 63 — Octave la rend à Hérode en 29 av J.-C.

Hérode nomme cette cité Césarée en l’honneur d’Auguste. Il la dote immédiatement d’une déesse tutélaire : la Tychè de Césarée. C’est une norme en Syrie grecque. La Tychè est représentée par une jeune femme debout, coiffée de la couronne tourelée traditionnelle. Elle est court vêtue, son sein droit est découvert comme chez les Amazones, elle pose le pied sur une proue de navire. Un génie marin sort des eaux à ses pieds. Bref, c’est très païen !

Il faut dire que la population juive est minoritaire sur la côte.

Samarie-Sébastè

La ville de Samarie est rebaptisée Sébastè en l’honneur d’Auguste. Des Grecs et des vétérans venus de partout s’y installent. On y honore particulièrement la déesse Korè. La ville est dominée par un Augusteum. Là aussi, tout est très grec.

Les fondations des successeurs d’Hérode

Les successeurs d’Hérode le Grand font comme lui.

  •  Hérode Antipas fonde Tibériade sur les bords du lac de Gennésareth et Livias-Julias en Pérée.
  • Philippe fonde une cité nommée Julias de l’autre côté du lac de Tibériade. Il refonde aussi Césarée de Philippe-Panias dans l’Hermon (Agrippa II va plus tard la renommer Néronias).
  • Au vu de son nom, Césarée du Liban-Arca a sûrement été fondée par un prince client, hérodien, ituréen ou émésénien.

Les cités de Syrie fondées par les Romains

À partir du IIe siècle, il y a des fondations de cités en Syrie romaine dans le Haurān, en Transjordanie et en Palestine, et aussi en Arabie.

En Arabie

Les Romains donnent des institutions municipales à Bostra et Pétra dès l’annexion du royaume nabatéen. On en a la preuve grâce à des inscriptions et des papyrus.

La même chose se passe à Mādabā (Medeba), Rabbath-Moab (Rabbathmoda-Aréopolis), Kérak de Moab (Charachmôba), Hesbān (Esbous), Der’ā (Adraha) et Soueïda. Dans ce dernier cas, le village de Soada est détaché de Canatha et devient une cité autonome, Dionysias, au plus tard vers 185.

Shahbā, village natal de l’empereur Philippe l’Arabe, devient Philippopolis probablement dès le début de son règne.

Finalement, on se retrouve avec une ligne de villes tout le long de la frontière steppique de l’Arabie. Elle relie Damas au golfe d’Aila via le Haurān et les hauts plateaux de la Transjordanie.

En Palestine

Sepphoris

En Galilée, Sepphoris obtient le statut de cité vers 67-68. En tout cas, on a retrouvé des monnaies datant de cette époque. Rome la récompense ainsi pour sa loyauté dans la guerre juive de 66-70.

Sepphoris est une ville importante. Elle était déjà le siège d’un synédrion vers 50 av. J.-C. : on la voyait un peu comme une capitale de la Galilée septentrionale. Hérode l’a fortifiée, le général romain Varus l’a assiégée et elle a brûlé dans les combats qui ont suivi la mort du grand roi. Hérode Antipas l’a alors refondée sous le nom d’Autocratoris.

Finalement, au IIe siècle, l’empereur Hadrien la renomme en Diocésarée. Ce nom païen rompt avec le passé juif de la ville, même si la population est encore majoritairement juive.

D’autres villes

Vespasien fonde Néapolis en 72 sur l’emplacement d’une cité nommée Mabartha ou Mamortha.

Plus tard, en 97-98, Nerva ou Trajan fonde une Capitolas dans les limites de la Palestine, partie transjordanienne, à Beit Rās.

Les Sévères fondent une cité nommée Lucia Septimia Seuera Eleutheropolis en 199-200 à Bet Guvrin (anciennement nommée Bétogabris). La cité se trouve dans la plaine de la Shephelah, dans le sud de la Judée, près de la ville déchue de Marisa.

Les Sévères donnent aussi le statut de cité à Lydda-Diospolis avant 201.

L’empereur Élagabal transforme Emmaüs-Nicopolis en Antoninopolis en 221. Cette promotion est due à Iulius Africanus, originaire d’Aelia Capitolina mais habitant d’Emmaüs. Il a dirigé une ambassade auprès de l’empereur.

À noter : Septime Sévère et Caracalla ouvrent les curies municipales aux Juifs. Ces derniers peuvent désormais devenir magistrats et liturges sans être obligés de violer les préceptes de la Torah. Cependant, dans les faits, l’urbanisation renforce plutôt la paganisation, car beaucoup de ces cités de Syrie romaine sont à forte majorité non juives.

Quelques fondations isolées

Il y a aussi des créations un peu perdues, comme Batnai d’Anthémousia qui devient une cité sous le nom de Marcopolis, sans doute sous les Sévères. Une bourgade nommée Appadana, sur le Moyen Euphrate, devient Néapolis aux alentours de 254-255.

Les fondations de colonies en Syrie romaine

Elles sont plus rares car Rome a préféré adopter le modèle de la cité grecque, la polis. Mais les empereurs ont aussi fondé quelques colonies à la romaine.

Bérytos, Ptolémaïs et Césarée Maritime

Auguste fonde une colonie à Bérytos entre 27 et 14 av. J.-C. C’est une colonie avec un grand territoire, qui comprend même le grand sanctuaire d’Héliopolis-Baalbek.

L’empereur Claude transforme Ptolémaïs en colonie entre 52 et 54. C’est sûrement pour disposer d’un relais sûr près de la Judée. Il s’agit d’une vraie fondation : les vétérans de quatre légions s’y installent.

Vespasien, quant à lui, promeut Césarée Maritime au rang de colonie, mais sans apport de colons romains. Il donne en bloc la citoyenneté romaine à toute la population.

Aelia Capitolina

Il y a un autre exemple fameux de fondation coloniale avec deductio (peuplement de vétérans) : Aelia Capitolina, sur les ruines de Jérusalem. C’est au début de la révolte de Bar Kokhba, vers 132.

Aelia Capitolina a eu du succès, même si elle n’est jamais devenue aussi importante que l’était Jérusalem. Elle a compté 10 000 à 15 000 habitants, surtout des colons romains issus de l’armée.

C’était une ville romaine ordinaire avec des cultes païens et un style de vie à la romaine : thèmes décoratifs, décors des maisons… Les mosaïques des villae suburbaines représentaient Gè, la Tychè et les Saisons.

Bien sûr, les rabbis l’ont dénoncée comme le siège d’une production d’idoles qui inondaient le monde entier — mais leurs diatribes étaient virulentes par ferveur envers la Jérusalem d’autrefois. Toutefois, les ateliers de sarcophages en plomb de la ville étaient en effet très actifs.

Doura-Europos

Doura-Europos a un long passé. Fondée par les rois hellénistiques, elle a perdu ses magistrats quand elle est tombée aux mains des Parthes. Elle est alors gouvernée par un « stratège et épistate de la cité ». Visiblement, la même famille occupe le poste depuis la fin du Ier siècle. Cela continue après que Lucius Verus reconquiert la cité, vers le milieu du IIe siècle et même jusqu’au temps des Sévères.

Il y avait un bouleutérion dans le sanctuaire d’Artémis-Azzanathkona, avec la statue d’un « stratège et épistate » qui avait apporté des avantages à la cité.

Cependant, c’est plus tard que Doura devient une colonie.

Les cités de Syrie romaine dans les sources

« Parcourons maintenant l’intérieur. La (Syrie) Koilè comprend Apamée que les eaux du Marsyas séparent de la tétrarchie des Nazareni, Bambykè où Atargatis, que les Grecs nomment Derceto, est honorée, Chalcis dite près du Bélos à partir de laquelle s’étend la région nommée Chalcidène, la plus fertile de la Syrie, puis ensuite Cyrrhos de la Cyrrhestique, les Gazétai, les Gindaréniens, les Gabéniens, les deux tétrarchies que l’on nomme des Granoukômétai, Émèse, les Hylatai, le peuple des Ituréens et ceux d’entre eux que l’on nomme Baithaimoi, les Mariamnitains, la tétrarchie nommée Mammisea, Paradisos, Pagrai, Pénélitai, deux Séleucie différentes de celle que l’on a déjà mentionnée, l’une sur l’Euphrate, l’autre près du Bélos, les Tardytenses. Il reste encore en Syrie, en sus de ceux dont nous parlerons à propos de l’Euphrate, Aréthuse, Béroia, Épiphanéia sur l’Oronte, Laodicée du Liban, Leucas, Larissa, et en outre dix-sept tétrarchies considérées comme des royaumes, aux noms barbares. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, V, 81-82)

« On doit savoir que certaines colonies possèdent le ius italicum. L’une d’elles est la très illustre colonie du peuple de Tyr en Syrie-Phénicie, dont je suis natif. Elle était remarquable pour ses possessions territoriales : le passage des siècles lui a donné une extrême antiquité ; elle était puissante en temps de guerre et était très déterminée à conserver les traités conclus avec les Romains ; car le divin Sévère et notre empereur actuel lui ont accordé le ius italicum pour sa loyauté éminemment remarquable envers l’État et l’Empire romain.

« Mais la colonie de Bérytos aussi, dans la même province, est l’une de celles que les faveurs manifestées par Auguste ont rendu influentes et, comme l’appelle le divin Hadrien dans un discours, « Augusta » ; elle possède le ius italicum.

« Il y a aussi la colonie d’Héliopolis qui reçut la constitution d’une colonie italienne du divin Sévère comme résultat de la guerre civile.

« Il y a aussi la colonie de Laodicée de Koilè-Syrie, à laquelle le divin Sévère accorda le ius italicum. Il y a aussi la cité de Palmyre dans la province de Phénicie, située près des peuples et tribus barbares.

« En Palestine, il y a deux colonies, Césarée et Capitolina, mais ni l’une ni l’autre n’ont le ius italicum. C’est aussi le divin Sévère qui a fondé une colonie dans la cité de Sébastè. » (Ulpien, in Digeste, 50, 15, 1)

J’espère que cet article sur les cités de Syrie romaine vous a intéressé. 🙂 Retrouvez-moi dans ma newsletter pour plus de voyage dans l’antiquité grecque et romaine !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : Temple de Bel à Doura Europos – Wikimedia Commons

La dernière révolte juive contre les Romains : Bar Kokhba

Vers 132 ap. J.-C. a lieu la révolte de Bar Kokhba. Bar Kokhba, qui est-ce ? Un chef juif qui va mener les insurgés pendant plusieurs années, sur le sol de Judée, et provoquer l’affolement de Rome. L’Empire va utiliser les grands moyens pour reprendre le contrôle de la région. L’aboutissement en est terrible : les Juifs, peuple ancestral en Palestine et à Jérusalem, vont être chassés de leur terre pour de très longs siècles.

Voyons ensemble les causes, le déroulement et les conséquences de cette révolte.

Pourquoi une révolte juive contre Rome ?

Rappelons qu’il y a déjà eu une révolte en 70 ap. J.-C. Celle-ci a abouti à l’effondrement du Temple de Jérusalem (il n’en reste déjà à l’époque que le célèbre Mur des Lamentations). Mais il y a encore de très nombreux Juifs en Judée et dans la ville.

Pourquoi se révoltent-ils à nouveau 60 ans plus tard ?

On a deux hypothèses liées à deux décisions qu’aurait prises l’empereur romain de l’époque, Hadrien.

Hypothèse 1 : Hadrien a interdit la circoncision

Hadrien aurait interdit la circoncision, peut-être vers 132. Ce ne serait pas spécialement dirigé contre les Juifs. Ce serait plutôt le prolongement des édits de Domitien et de Nerva contre la castration. Les Grecs et les Romains jugeaient ces mutilations barbares.

Toutefois, pour les Juifs, la circoncision est le symbole de l’alliance avec Yahweh. Ne pas l’accomplir est un manquement grave à leur religion. Les Juifs auraient pensé que Rome voulait en finir avec eux. Malentendu donc, comme lors de la persécution d’Antiochos IV.

Le problème, c’est que notre source pour cette hypothèse n’est pas très fiable. Il s’agit d’un texte appelé l’Histoire Auguste. Le texte évoque une mesure d’Antonin le Pieux, successeur d’Hadrien, qui autorise les Juifs à circoncire leurs enfants, et seulement eux.

On en a déduit que la circoncision avait été interdite précédemment par Hadrien. Mais rien n’est sûr.

Hypothèse 2 : la réaction juive à la fondation d’Aelia Capitolina

Vers 130, Hadrien décide de reconstruire Jérusalem. La ville est plus ou moins en ruines depuis 70, même si des Juifs y vivent toujours.

Hadrien décide d’y construire une nouvelle colonie : Aelia Capitolina. Son projet est de la bâtir autour d’un temple dédié à Jupiter Capitolin. Celui-ci est construit au cœur de la nouvelle cité, sur le Golgotha (et non pas sur les ruines de l’ancien Temple, qui reste abandonné, contrairement à ce que dit l’auteur romain Dion Cassius que je cite plus bas).

Cette colonie existe dès 131-132. Pour preuve, on a retrouvé des monnaies émises en son nom.

Le problème, évidemment, c’est que les ruines de Jérusalem sont sacrées pour les Juifs. Ce serait la raison de la révolte de Bar Kokhba.

Dans les faits : la situation en Judée dans les années 120

Des rebelles à Rome ?

Certains auteurs, comme Pausanias et Eusèbe de Césarée, sont intransigeants. Ils affirment que les Juifs ont l’esprit de rébellion et refusent de toute façon la tutelle romaine.

En effet, il y a une agitation dès le milieu des années 120. Ou, en tout cas, une peur de l’agitation. Si celle-ci est réelle, les mesures d’Hadrien sont répressives, y compris celle sur la circoncision (si elle a existé). Elles rejoignent des mesures que Rome va prendre après la révolte de Bar Kokhba.

Des Juifs ralliés à Rome ?

Dans les faits, toutefois, la situation est plus nuancée. Bien sûr qu’il y a des Juifs qui veulent restaurer le Temple. Ce sont notamment des prêtres.

Mais il y a aussi de nombreux Juifs hellénisés et ralliés à Rome. L’administration romaine s’appuie sur eux en Judée. D’ailleurs, elle peut même avoir l’impression que la population juive lui est acquise grâce à eux.

Il y a aussi des précédents optimistes à la fondation d’Aelia Capitolina. Dans les années 120, Hadrien fait construire un Hadrianeion à Sepphoris et à Tibériade. Il transforme même Sepphoris en une Diocésarée. Notons enfin que Tibériade, quoique majoritairement peuplée de Juifs, est administrée par des Grecs. Tout ça ne provoque aucune réaction violente de la part des Juifs.

Autre point : il semble qu’une partie des Juifs renonce à l’époque à la circoncision ou pratiqua a posteriori l’épispamos (restauration du prépuce). On le sait car des rabbis débattent de l’attitude à adopter face à ces pratiques.

Si on prend en considération ces éléments, on peut raisonnablement penser que la fondation d’Aelia Capitolina n’est pas une provocation ni une punition de la part de l’empereur Hadrien. Ce serait plutôt un geste envers les élites juives hellénisées qui vivent encore à Jérusalem, car la fondation d’une colonie va leur apporter des avantages.

Bref, en conclusion : on ne peut pas dire avec certitude pourquoi la révolte a éclaté.

La révolte juive de 132 : protagonistes et géographie

Les individus derrière la révolte

Le chef principal, c’est donc Simon bar Kokhba, « prince (nasi) d’Israël ».

Quelques rabbis se rallient à lui. Le plus important, c’est rabbi Aqiba : il est l’autorité spirituelle la plus connue du judaïsme palestinien.

Mais l’essentiel des insurgés sont des paysans de Judée.

Un mouvement messianique ?

Plus tard, les rabbis vont donner un caractère messianique à cette révolte. Le nom de Bar Kokhba (« fils de l’étoile ») lui est d’ailleurs attribué a posteriori, dans le même esprit.

Mais les textes contemporains de la révolte de Bar Kokhba et le monnayage ne vont pas dans ce sens. Les légendes monétaires des monnaies émises par le mouvement parlent plutôt d’un désir de reconstruire le Temple et de libérer Israël : « an 1 de la Rédemption d’Israël », « an 2 de la Liberté d’Israël », « Pour la liberté de Jérusalem ».

La géographie de la révolte

À noter aussi : pendant longtemps, on n’a pas trouvé de monnaies émises par les révoltes dans la ville même de Jérusalem. Le numismate allemand Leo Mildenberg (1913-2001) en concluait que les révoltés n’étaient jamais entrés dans la ville.

Depuis, on a retrouvé quelques monnaies à Jérusalem et au nord de la ville. On peut donc légitimement suggéré que les révoltés l’ont tenue pendant quelque temps. Ils auraient réussi à restaurer l’autel des sacrifices et à jeter les bases d’un quatrième Temple.

En tout cas, le mouvement est bien implanté dans les collines de Judée. Les grottes servent de refuges. On a retrouvé un réseau de galeries et de cachettes qui abritaient les archives des révoltés. L’organisation administrative et militaire avait l’air très centralisé.

On ne sait pas si le mouvement s’est étendu au-delà de la Judée. Il est puissant au sud de Jérusalem, mais épisodique au nord.

Une source sur la révolte de Bar Kokhba : Dion Cassius

« Lorsque Hadrien fonda à Jérusalem une ville nouvelle à la place de celle qui avait été détruite, lui donna le nom d’Aelia Capitolina, et éleva sur l’emplacement du temple du dieu un autre temple dédié à Jupiter, il en résulta une guerre importante et prolongée. Les Juifs, quoique indignés de voir des hommes d’autre race s’établir dans leur ville et des cultes étrangers s’y installer, restèrent tranquilles pendant le séjour d’Hadrien en Égypte et son retour en Syrie ; ils se contentèrent de fabriquer à dessein de mauvaises armes pour qu’on les refusât et qu’ils pussent s’en servir eux-mêmes. Une fois Hadrien éloigné, ils se révoltèrent ouvertement.

« Ils n’osèrent pas combattre les Romains en bataille rangée, mais il s’emparaient des meilleures positions de la contrée, et les fortifiaient avec des souterrains et des murailles, afin d’y trouver un refuge s’ils étaient forcés et de s’assurer sous terre des communications secrètes ; ils pratiquaient des ouvertures au-dessus de ces chemins souterrains pour laisser entrer l’air et la lumière.

« Au début, les Romains ne firent aucune attention à ces menées. Mais quand toute la Judée fut en mouvement, qu’on vit que les Juifs de toutes les parties du monde s’agitaient, se rassemblaient et faisaient beaucoup de mal aux Romains, ouvertement ou en cachette, que beaucoup de gens d’autres nations, attirés par l’espoir du gain, faisaient cause commune avec eux, que la terre entière, pour ainsi dire, fut ébranlée, alors Hadrien envoya contre eux ses meilleurs généraux, ayant pour chef Iulius Severus, qu’il appela de son gouvernement de Bretagne pour le charger de la guerre contre les Juifs. Celui-ci n’osa jamais les attaquer en face, voyant leur nombre et leur résistance désespérée ; il les prenait séparément, grâce au nombre de ses soldats et de ses lieutenants, leur coupait les vivres, les cernait, et put ainsi, lentement mais sûrement, user leurs forces, les épuiser et les exterminer. Il n’en échappa qu’un bien petit nombre.

« Cinquante de leurs meilleures forteresses, neuf-cent-quatre-vingt-cinq de leurs bourgades les plus importantes furent rasées ; cinq cent quatre-vingt mille hommes périrent dans les sorties et les combats ; quant à ceux qui succombèrent par la faim, la maladie et le feu, le nombre en est incalculable. La Judée tout entière, ou peu s’en faut, devint un désert, comme il leur avait été prédit avant la guerre ; car le tombeau de Salomon, qu’ils ont en grande vénération, s’écroula de lui-même ; des loups et des hyènes en grand nombre entrèrent en hurlant dans leurs villes.

« Cependant, les Romains eux-mêmes perdirent beaucoup de monde dans cette guerre. Aussi Hadrien, écrivant au Sénat, ne se servit pas du préambule habituel des empereurs : « Si vous et vos enfants allez bien, tant mieux ; moi et mes troupes allons bien. »

« Ainsi finit la guerre de Judée. »
(Dion Cassius, LXIX, 11-15)

Le déroulement de la révolte juive contre Rome

On ne connaît pas bien le déroulement de la révolte de Bar Kokhba. Elle dure au moins trois ans, entre 132 et septembre 135.

Une révolte d’ampleur

Rome prend l’affaire très au sérieux. Le texte alarmiste de Dion Cassius est confirmé par d’autres éléments évoqués dans d’autres sources :

  • le rappel de Iulius Severus depuis la Bretagne
  • la participations de vexillations de sept légions
  • le retour à la conscription forcée
  • la perte d’une légion entière, la XIIe Deioteriana

Rome prend aussi des mesures draconiennes pour éviter la propagation de la révolte. Cela pousse même des Juifs vivant en Arabie à fuir vers la Judée.

La fin de la guerre et les représailles

Finalement, les Romains écrasent les révoltés à Béthar, près de Jérusalem. Simon bar Kokhba meurt là-bas. Les autres chefs, dont rabbi Aqiba, sont arrêtés et exécutés.

La répression est sévère, mais certainement moins que ce que dit Dion Cassius. Celui-ci parle de 985 villages détruits et 580 000 Juifs morts au combat. Il dit aussi qu’ils sont encore plus nombreux à mourir de faim. En fait, Rome fait de très nombreux prisonniers et les vend comme esclaves sur les marchés extérieurs. Beaucoup de Juifs fuient aussi, de leur propre chef.

Récompenses et glorification romaines

Les soldats romains, de leur côté, sont hautement récompensés. C’est que Rome a eu très peur ! On a retrouvé beaucoup d’inscriptions épigraphiques de soldats ayant reçu des récompenses.

Hadrien accepte une seconde salutation impériale et il accorde les ornementa triumphalia à trois légats qui ont participé à la guerre, dont le gouverneur d’Arabie, Hatérius Népos.

Enfin, le Sénat et le Peuple de Rome dédie un arc de triomphe à Hadrien à environ 12 kilomètres au sud de Scythopolis.

Jérusalem et la Judée après la révolte

Jérusalem

Après la guerre, Rome achève la Colonia Aelia Capitolina. Celle-ci est peuplée de vétérans de la Ve légion Macedonica.

Un arc monumental est érigé sous Hadrien pour marquer la limite nord de la ville. Il se trouvait à l’emplacement de l’actuelle porte de Damas. Un autre arc est construit dans la seconde moitié du IIe siècle : c’est l’entrée monumentale de l’espace réservé à la Xe légion Fretensis.

Après la révolte de Bar Kokhba, la colonie prend un caractère résolument païen. L’entrée est même interdite aux Juifs sous peine de mort, sauf le 9 Ab, jour anniversaire de la ruine du Temple. Aucune autre ville païenne de l’Empire n’est interdite aux Juifs.

Plusieurs sanctuaires païens sont construits en quelques années. Ils sont dédiés à Jupiter Capitolin, à Vénus, à Asclépios, à Sérapis et aux empereurs.

La Judée

Rome nie même le caractère juif de la région, et cela pendant la guerre (vers 133-134). Il modifie le nom de la province : la Judée devient la « Syrie-Palestine ».

D’un point de vue démographique, le désastre est immense. Beaucoup de villages de Judée et de Samarie semblent avoir été abandonnés, bien plus qu’après la guerre de 70. Ils ne seront réoccupés par des païens ou des Samaritains que bien plus tard.

Le messianisme ?

Une opposition zélote essaie de se maintenir, mais elle a déjà disparu vers 150. D’ailleurs, le messianisme et les spéculations d’apocalypse s’essoufflent et deviennent même suspectes. Peu après 135, déjà, un rabbi déclare : « Celui qui calcule la fin (des temps) n’aura pas de part au monde à venir ».

Il faudra attendre presque 2 000 ans pour voir renaître la « Judée juive ».

J’espère que cet article sur la révolte de Bar Kokhba vous a intéressé. 🙂 Pour plus de voyage en terre antique, je vous invite à me retrouver deux dimanches par mois dans ma newsletter. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : bas-relief de l’arc de Titus à Rome : soldats romains emportant d’arche d’alliance du Temple de Jérusalem – extrait de l’ouvrage ci-dessus

Être Juif en Judée au Ier siècle ap. J.-C.

Les Juifs en Judée sous l’Empire romain : comment ça se passe pour eux ? Comment reste-t-on monothéiste et religieusement exclusif dans un monde aussi ouvert aux dieux de tout horizon ?

On en parle aujourd’hui dans ce court article. 🙂

L’Empire romain face aux particularismes religieux

L’Empire romain agit comme les rois hellénistiques (même Antiochos IV le persécuteur). Il intègre beaucoup plus qu’il n’exclut.

Ce n’est pas une politique recherchée en tant que telle. C’est un état de fait. Tous ceux qui veulent adopter les mœurs grecques ou romaines, la langue, les vêtements, les dieux, les habitudes alimentaires, les loisirs, etc., de la culture grecque ou romaine peuvent le faire. Sans restriction.

S’ils sont assez fortunés, un jour, ils pourront intégrer les classes dirigeantes de l’empire. En fin de compte, tout le monde peut devenir aussi romain qu’un Romain de vieille souche ou aussi grec qu’un Athénien.

Les notables de toutes les régions de l’Empire en profitent. Toutes, vraiment ? Même en Judée ?

Les Juifs de Judée face à l’Empire romain

Une religion exclusiviste

En Judée, les Juifs réagissent à la tentation hellénique différemment des autres peuples. Le code de pureté rituelle qui date du retour de Babylone contient des règles qui empêchent l’intégration.

Pour commencer, le judaïsme est un monothéisme. Les dieux des autres ne sont pas des dieux pour les Juifs (ce qui est une vraie singularité à l’époque — je vous invite à découvrir l’essence de la religion romaine, par exemple).

De plus, à Jérusalem existent des contraintes importantes :

  • pas d’images, même pas celles des enseignes de légions
  • pas de cultes païens
  • pas de culte impérial…

Beaucoup de Juifs de Judée ne veulent pas faire de concessions à ces règles. D’ailleurs, Jésus a peut-être été condamné pour cette raison. On sait que les autorités juives le détestaient bien plus que les Romains. Peut-être parce qu’il refusait d’exclure les païens et qu’il avait un discours intégrateur de tous.

Mais pourquoi cette intransigeance ?

Une Judée déjà hellénisée ?

En fin de compte, se raccrocher aux règles, c’est une façon pour les Juifs de survivre en tant que nation face à un monde hellénistique englobant.

Car même s’ils refusent l’intégration, celle-ci est en train de se réaliser. L’hellénisme gagne du terrain.

Il y a beaucoup de non-Juifs en Palestine. Le mode de vie grec séduit beaucoup les milieux dirigeants. Les Hérodiens sont très hellénisés et entourés de Grecs. Il y a des païens partout, sauf peut-être à Jérusalem et dans les campagnes environnantes. Les Juifs sont même parfois minoritaires !

Le grec est la langue des inscriptions, même sur les ossuaires juifs.

Pour l’historien Martin Hengel, il n’y a pas de grosses différences entre la littérature judéo-hellénistique de la diaspora et la littérature juive « originelle » de la Palestine. La Jérusalem d’Hérode est déjà profondément hellénisée, tout a commencé sous les rois hellénistiques, bien avant que les Juifs de Judée rencontrent l’Empire romain.

Martin Hengel reprend l’affirmation de J. L. Kelso et D. C. Baramki qui disent que Jéricho est comme un morceau de Rome transporté par tapis volant sur les rives du Jourdain. Il enfonce le clou en disant que la révolte juive de 66-70 met fin à une culture judéo-hellénisée prospère et originale. Pour lui, les Juifs ont tiré profit et enseignement de l’hellénisme : par exemple, la conception de l’individualisation religieuse.

Un hellénisme superficiel en dehors des élites

D’après l’historien Maurice Sartre, cette analyse ne vaut pas pour tous les milieux sociaux. Ce sont surtout les élites cultivées qui sont hellénisées.

Dans la littérature talmudique postérieure, on voit que les modes de pensée grecs ont gagné du terrain chez les Juifs instruits. Beaucoup de gens vivent « à la grecque » et dans des décors « à la grecque ».

Mais, jusqu’à la révolte de 66, il y a toujours des réticences et des limites, comme le refus des images et de la fréquentation des Gentils.

Certains Juifs récusent cette intransigeance, comme Jésus qui fréquentent des païens. Mais ils ne sont pas nombreux. La majorité craint de violer la norme religieuse et le respect de la Torah.

L’hellénisme resterait ainsi plutôt superficiel et limité à des domaines qui ne sont pas « sensibles » par rapport aux règles de la Torah.

J’espère que cet article sur les Juifs de Judée face à l’empire romain vous a intéressé. Je vous donne rendez-vous dans ma newsletter pour plus de voyage dans l’antiquité grecque et romaine. 🙂

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Image d’en-tête : bas-relief de l’arc de Titus à Rome : soldats romains emportant d’arche d’alliance du Temple de Jérusalem

Le royaume hérodien en Syrie du Sud : du brigandage à la prospérité

Rome vient de conquérir la Syrie. Elle n’annexe pas tout le territoire. Elle procède différemment en instituant des États clients.

Parmi ceux-là, le royaume hérodien, qui naît sur les ruines de l’ancien royaume juif hasmonéen en Judée. Son nom lui vient du premier roi à gouverner : Hérode le Grand.

Rome permet ensuite le développement du royaume hérodien en Syrie du Sud (Haurān) dans un but : lutter contre le brigandage. Une mission accomplie avec succès !

Un contexte : le brigandage dans le Haurān

L’omniprésence du brigandage en Syrie du Sud

Le brigandage est une catastrophe en Syrie depuis la fin du IIe siècle av. J.-C. À l’époque, le pouvoir des Séleucides se délite, ils ne sont plus capables d’empêcher les autonomismes locaux et le développement de l’insécurité.

Par la suite, Pompée et ses successeurs améliorent la situation, mais l’intérieur de la Syrie n’est toujours pas sûr.

Au nord-est de la Judée, il y a le plateau basaltique du Trachôn. C’est le principal refuge des bandits ituréens (un peuple arabe du Liban et de l’Anti-Liban). Leur repaire est inexpugnable. C’est leur base pour rançonner les caravanes qui vont à Damas et razzier les villages environnants. D’ailleurs, le nom arabe actuel du lieu, Lejā, signifie « refuge ».

Les décisions d’Auguste pour le Haurān

Nous sommes après la guerre civile romaine. Octave, futur Auguste, a vaincu Antoine. Désormais, il fait le ménage, il organise. En Syrie, il décide de lutter contre le fléau endémique du brigandage.

Octave confie le plateau du Trachôn à Zénodôros. Celui-ci est un Ituréen installé dans la région : il a pris en fermage les biens de Lysanias, tétrarque et grand-prêtre dans la Beqāʻ centrale.

Le problème ? Zénodôros se conduit encore plus mal que les brigands qu’il doit soumettre !

Octave devenu Auguste le destitue vers 27-23 av. J.-C. C’est là que la Judée entre en scène : Auguste confie le Trâchon, la Batanée et l’Auranitide (le Haurān) à Hérode le Grand, le roi de Judée. La mission de celui-ci : faire régner l’ordre et la sécurité.

Hérode et ses successeurs vont très bien remplir leur mission et Rome va être généreuse avec eux durant le siècle qui va suivre.

Carte du royaume hérodien
Carte du royaume hérodien - Extrait de SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie - Histoire du Levant antique - IVe siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

Sources : Strabon et Flavius Josèphe dans le Haurān

Strabon nous explique comment a commencé le royaume hérodien en Syrie du Sud :

« À cette plaine de Macras succède le canton de Massyas, dont une partie tient déjà à la montagne et où l’on remarque, entre autres points élevés, Chalcis, véritable citadelle ou acropole du pays. C’est à Laodicée, dite Laodicée du Liban, que commence ce canton de Massyas. Toute la population de la montagne, composée d’Ituréens et d’Arabes, vit de crimes et de brigandage ; celle de la plaine, au contraire, est exclusivement agricole, et, à ce titre, a grand besoin que tantôt l’un, tantôt l’autre la protège contre les violences des montagnards ses voisins. Les montagnards du Massyas ont des repaires fortifiés qui rappellent les anciennes places d’armes du Liban, soit celles de Simnas, de Borrama, etc., qui en couronnaient les plus hautes cimes ; soit celles qui, comme Botrys et Gigartum, en défendaient les partie basses ; soit enfin les cavernes de la côte et le château fort bâti au sommet du Théouprosôpon, tous repaires détruits naguère par Pompée parce qu’il en partait sans cesse de nouvelles bandes qui couraient et dévastaient le pays de Byblos et le territoire de Bérytos qui lui fait suite, ou, en d’autres termes, tout l’espace compris entre Sidon et Théouprosôpon. Byblos, dont Cinyras avait fait sa résidence, est consacrée, comme on sait, à Adonis. Pompée fit trancher la tête à son tyran et la rendit ainsi à la liberté. Elle est bâtie sur une hauteur, à une faible distance de la mer.

« Passé Byblos, on rencontre successivement l’embouchure de l’Adonis, le mont Climax et Palaiobyblos ; puis vient le fleuve Lycos, précédant la ville de Bérytos, qui, détruite par Tryphôn, s’est vu relever de nos jours par les soins des Romains, après qu’Agrippa y eût établi deux légions romaines. Agrippa voulut en même temps que le territoire de cette ville fût agrandi d’une bonne partie du Massyas, et il en reporta ainsi la frontière jusqu’aux sources de l’Oronte, lesquelles sont voisines à la fois du Liban, de la ville de Paradisos et du « Mur égyptien » (Aigyptiônteichos) et touchent par conséquent au territoire d’Apamée. — Mais nous quittons le littoral.

« Au-dessus du Massyas est le « Val du Roi » (Aulôn basilikos) ; puis commence la Damascène, cette contrée si justement vantée, dont le chef-lieu, Damas, de très grande importance encore aujourd’hui, pouvait, à l’époque de la domination perse, passer pour la cité la plus illustre de toute cette partie de l’Asie. En arrière de Damas on voit s’élever deux chaînes de collines, dites les deux Trachôns ; puis, en se portant du côté de l’Arabie et de l’Iturée, on s’engage dans un pêle-mêle de montagnes inaccessibles, remplies d’immenses cavernes qui servent de places d’armes et de refuges aux brigands dans leurs incursions et qui menacent de toute part le territoire des Damascènes : une de ces cavernes est assez spacieuse, paraît-il, pour contenir jusqu’à 4 000 hommes. Il faut dire pourtant que ce sont les caravanes venant de l’Arabie Heureuse qui ont le plus à souffrir des déprédations de ces barbares. Encore les attaques dirigées contre les caravanes deviennent-elles chaque jour plus rares, depuis que la bande de Zénodôros tout entière, grâce aux sages dispositions des gouverneurs romains et à la protection permanente des légions cantonnées en Syrie, a pu être exterminée. »
(Strabon, XVI, 2, 18-20 – Traduction d’A. Tardieu)

Voici la version de Flavius Josèphe sur les débuts du royaume hérodien en Syrie du Sud :

« À ce moment, alors que Sébastè était déjà bâtie, Hérode résolut d’envoyer à Rome ses fils Alexandre et Aristobule, pour être présentés à César. À leur arrivée ils descendirent chez Pollio, l’un de ceux qui témoignaient le plus d’empressement pour l’amitié d’Hérode, et ils reçurent la permission de demeurer même chez César. Celui-ci, en effet, reçut avec beaucoup de bonté les jeunes gens ; il autorisa Hérode à transmettre la royauté à celui de ses fils qu’il choisirait et lui fit don de nouveaux territoires, la Trachônitide, la Batanée et l’Auranitide ; voici quelle fut l’occasion de ces largesses. Un certain Zénodôros avait affermé les biens de Lysanias. Trouvant ses revenus insuffisants, il les augmenta par des nids de brigands qu’il entretint dans la Trachônitide. Ce pays était, en effet, habité par des hommes sans aveu, qui mettaient au pillage le territoire des habitants de Damas ; et Zénodôros, loin de les en empêcher, prenait sa part de leur butin. Les populations voisines, maltraitées, se plaignirent à Varro, qui était alors gouverneur (de Syrie) et lui demandèrent d’écrire à César les méfaits de Zénodôros. César, au reçu de ces plaintes, lui manda d’exterminer les nids de brigands et de donner le territoire à Hérode, dont la surveillance empêchait les habitants de la Trachônitide d’importuner leurs voisins. Il n’était pas facile d’y parvenir, le brigandage étant entré dans leurs mœurs et devenu leur seul moyen d’existence ; ils n’avaient, en effet, ni villes mais champs, mais seulement des retraites souterraines et des cavernes qu’ils habitaient avec leurs troupeaux. Ils avaient su amasser des approvisionnements d’eau et de vivres qui leur permettaient de résister longtemps en se cachant. Les entrées de leurs retraites étaient étroites et ne livraient passage qu’à un homme à la fois, mais l’intérieur était de dimensions incroyables et aménagé en proportion de sa largeur. Le sol au-dessus de ces habitations n’était nullement surélevé, mais se trouvait au niveau de la plaine ; cependant il était parsemé de rochers d’accès rude et difficile pour quiconque n’avait pas un guide capable de lui montrer le chemin ; car les sentiers n’étaient pas directs et faisaient de nombreux détours. Quand ces brigands se trouvaient dans l’impossibilité de nuire aux populations voisines, ils s’attaquaient les uns les autres, si bien qu’il n’était sorte de méfait qu’ils n’eussent commis. Hérode accepta de César le don qu’il lui faisait ; il partit pour cette région et, conduit par des guides expérimentés, il obligea les brigands à cesser leurs déprédations et rendit aux habitants d’alentour la tranquillité et la paix.

« Zénodôros, irrité en premier lieu de se voir enlever son gouvernement, et plus encore jaloux de le voir passer aux mains d’Hérode, vint à Rome pour porter plainte contre celui-ci. Il dut revenir sans avoir obtenu satisfaction. À cette époque, Agrippa fut envoyé comme lieutenant de César dans les provinces situées au-delà de la mer Ionienne. Hérode, qui était son ami intime et son familier, alla le voir à Mytilène, où il passait l’hiver, puis revint en Judée. Quelques habitants de Gadara vinrent l’accuser devant Agrippa, qui, sans même leur donner de réponse, les envoya enchaînés au roi. En même temps les Arabes, depuis longtemps mal disposés pour la domination d’Hérode, s’agitèrent et essayèrent de se soulever contre lui, avec d’assez bonnes raisons, semble-t-il : Car Zénodôros, qui désespérait déjà de ses propres affaires, leur avait antérieurement vendu pour cinquante talents une partie de ses États, l’Auranitide. Ce territoire étant compris dans le don fait par César à Hérode, les Arabes prétendaient en être injustement dépossédés et créaient à ce dernier des difficultés, tantôt faisant des incursions voulant employer la force, tantôt faisant mine d’aller en justice. Ils cherchaient à gagner les soldats pauvres et mécontents, nourrissant des espérances et des rêves de révolution, auxquels se complaisent toujours les malheureux. Hérode, qui depuis longtemps connaissait ces menées, ne voulut cependant pas user de violences ; il essaya de calmer les mécontents par le raisonnement, désireux de ne pas fournir un prétexte à des troubles.

« Il y avait déjà dix-sept ans qu’Hérode régnait lorsque César vint en Syrie. À cette occasion la plupart des habitants de Gadara firent de grandes plaintes contre Hérode, dont ils trouvaient l’autorité dure et tyrannique. Ils étaient enhardis dans cette attitude par Zénodôros, qui les excitait, calomniait Hérode et jurait qu’il n’aurait de cesse qu’il les eût soustraits à sa domination pour les placer sous les ordres directs de César. Convaincus par ces propos, les habitants de Gadara firent entendre de vives récriminations, enhardis par ce fait que leurs envoyés, livrés par Agrippa, n’avaient même pas été châtiés : Hérode les avait relâchés sans leur faire de mal, car, si nul ne fut plus inflexible pour les fautes des siens, il savait généreusement pardonner celles des étrangers. Accusé de violence, de pillage, de destruction de temples, Hérode, sans se laisser émouvoir, était prêt à se justifier ; César lui fit, d’ailleurs, le meilleur accueil et ne lui enleva rien de sa bienveillance, malgré l’agitation de la foule. Le premier jour il fut question de ces griefs, mais les jours suivants l’enquête ne fut pas poussée plus loin : les envoyés de Gadara, en effet, voyant de quel côté inclinait César lui-même et le tribunal, et prévoyant qu’ils allaient être, selon toute vraisemblance, livrés au roi, se suicidèrent, dans la crainte de mauvais traitements ; les uns s’égorgèrent pendant la nuit, d’autres se précipitèrent d’une hauteur, d’autres enfin se jetèrent dans le fleuve. On vit là un aveu de leur impudence et de leur culpabilité, et César acquitta Hérode sans plus ample informé. Une nouvelle et importante aubaine vint mettre le comble à tous ces succès : Zénodôros, à la suite d’une déchirure de l’intestin et d’hémorragies abondantes qui en résultèrent, mourut à Antioche de Syrie. César attribua à Hérode sa succession assez considérable, qui comprenait les territoires situés entre la Trachônitide et la Galilée, Oulatha, le canton de Panion et toute la région environnante. Il décida, en outre, de l’associer à l’autorité des procurateurs de Syrie, auxquels il enjoignit de ne rien faire sans prendre l’avis d’Hérode. En un mot, le bonheur d’Hérode en vint à ce point que des deux hommes qui gouvernaient l’Empire si considérable des Romains, César, et, après lui, fort de son affection, Agrippa, l’un, César n’eut pour personne, sauf Agrippa, autant d’attention que pour Hérode, l’autre, Agrippa, donna à Hérode la première place dans son amitié, après César. Profitant de la confiance dont il jouissait, Hérode demande à César une tétrarchie pour son frère Phéroras, auquel il attribua sur les revenus de son propre royaume une somme de cent talents ; il désirait, s’il venait lui-même à disparaître, que Phéroras pût jouir paisiblement de son bien, sans se trouver à la merci de ses neveux. Après avoir accompagné César jusqu’à la mer, Hérode, à son retour, lui éleva sur les terres de Zénodôros un temple magnifique en marbre blanc, près du lieu qu’on appelle Panion. Il y a en cet endroit de la montagne une grotte charmante, au-dessous de laquelle s’ouvrent un précipice et un gouffre inaccessible, plein d’eau dormante ; au-dessus se dresse une haute montagne : c’est dans cette grotte que le Jourdain prend sa source. Hérode voulut ajouter à cet admirable site l’ornement d’un temple, qu’il dédia à César. »
(Flavius Josèphe, Antiquités Juives, XV, 342-364 – Traduction de J. Chamonard)

Le développement du royaume hérodien en Syrie du Sud

Sous Hérode le Grand

Les Romains ont permis la création du royaume d’Hérode 20 à 30 ans plus tôt, vers 41-37. Ce royaume est alors constitué de l’Idumée, de la Judée, de la Samarie et de la Galilée, à l’ouest du Jourdain. Il y a aussi quelques possessions au-delà du fleuve : la Pérée. Un précédent roi hasmonéen, Alexandre Jannée, avait essayé de s’emparer du Jawlān, mais il n’avait pas été très loin. Les Nabatéens contrôlaient l’essentiel du Haurān.

La décision d’Auguste de confier le Haurān à Hérode permet donc à celui-ci de contrôler des régions longtemps convoitées par ses prédécesseurs.

Ce n’est pas fini. En l’an 20 av. J.-C., Auguste donne à Hérode les territoires de Zénodôros, qui vient de mourir : « sa succession assez considérable, qui comprenait les territoires situés entre la Trachônitide et la Galilée, Oulatha, le canton de Panion et toute la région environnante » (Flavius Josèphe, AJ, XV, 360).

Oulatha est la région du lac Houleh, aujourd’hui asséché, au nord du lac de Tibériade. Les territoires situés entre la Trachônitide et la Galilée, ce sont :

  • la Batanée, qu’Auguste a déjà confiée à Hérode en 27-23
  • le Jawlān, convoité par l’État hasmonéen depuis longtemps

Sous Philippe

Philippe est l’un des fils d’Hérode. Après la mort de son père, le royaume a été partagé et Philippe reçoit le Haurān : Batanée, Trachonitide, Auranitide. Il établit sa capitale à Panias, qui devient Césarée de Philippe. Philippe gouverne peut-être aussi l’ancien royaume de Chalcis dans la Beqāʻ méridionale.

Sous Agrippa Ier

Philippe meurt en 34 ap. J.-C. Dans un premier temps, ses États sont annexés à la province romaine de Syrie. Puis, en 37, ils sont donnés à l’un des neveux de Philippe : Agrippa Ier. Celui-ci reçoit aussi un titre royal.

En 39, Agrippa Ier reçoit également les États d’Hérode Antipas en Galilée et en Pérée. (Hérode Antipas est le roi qui ordonne la mort de Jean-Baptiste.) Puis, en 41, l’empereur Claude l’autorise à reconstituer le royaume de Judée de son grand-père Hérode le Grand.

À ce moment-là, Agrippa donne à son frère Hérode le royaume de Chalcis dont on a parlé plus tôt.

Agrippa Ier meurt en 44. Le royaume hérodien, Syrie du Sud comprise, est annexé à la province de Syrie.

Sous Agrippa II

Le grand royaume hérodien ne reste pas longtemps dans le giron de la province de Syrie. Dès 50-51, l’empereur Claude reconstitue par étapes un grand État sud-syrien et libanais. Il va le donner à Agrippa II, le fils d’Agrippa Ier. (On voit que Rome garde entièrement le contrôle de la situation.)

Cet État s’étend de l’Anti-Liban et de la Galilée au Jebel Druze.

En 50, Agrippa II récupère le royaume de Calchis que son père avait donné à son frère Hérode (mort en 48). Il le rend à Rome à la fin de 53 contre les trois grands districts hauranais (Batanée, Trachônitide et Auranitide) et quelques autres territoires.

Néron ajoute à l’ensemble une partie de la Galilée autour de Tibériade et de Tarichée et une partie de la Pérée autour d’Abila et de Livias-Julias.

Agrippa II règne sur cet ensemble jusqu’à la fin du Ier siècle.

La lutte des Hérodiens contre le brigandage

Hérode s’est implanté en Syrie du Sud dès qu’il a récupéré ces territoires. Pour cela, il a repris les habitudes des rois hellénistiques, qui installent des clérouques (des soldats-colons) afin de maintenir l’ordre.

Hérode crée des colonies militaires à Bathyra, Saura, Danaba, sur la bordure occidentale ou près de Trachôn. Il y installe des Juifs venus d’Idumée et de Babylonie, et peut-être aussi des colons grecs.

Hérode a aussi recours aux services d’officiers arabes de la région.

À côté de ce quadrillage militaire, il y a aussi, sans doute, une colonisation agricole. On compte de plus en plus de colons juifs dans les villages de Batanée.

Toutefois, Hérode ne semble pas avoir complètement éradiqué le brigandage. Dans un édit pris par Agrippa Ier ou Agrippa II, on parle de gens cachés dans les cavernes.

Mais peu importe : ses successeurs poursuivent sa politique et, finalement, le banditisme disparaît avant la fin du Ier siècle ap. J.-C. Des villages du Trachôn sont réoccupés. Ils deviennent vite prospères. On y trouve les plus anciennes inscriptions grecques de la région.

Il y a des troupes hérodiennes dans la région du Haurān jusqu’à la veille de l’annexion définitive par Rome, à la fin du Ier siècle ap. J.-C.

Rome annexe définitivement la Syrie du Sud

Rome finit par annexer le royaume hérodien, Syrie du Sud comprise. Quand cela s’est-il passé ? Avant la mort du roi Agrippa II ou après celle-ci ? Et plus précisément, à quelle date ?

On a retrouvé un poids à Tibériade qui est daté de l’an 43 du règne de ce roi. Or, dans cette ville, on utilisait une ère d’Agrippa débutée en 55. Ça repousserait donc la mort d’Agrippa II au plus tôt à 97-98. L’écrivain juif Juste de Tibériade place lui-même cette mort en l’an 100. Nous avons aussi le témoignage d’un ancien officier de son armée : il dit qu’il a servi Agrippa II pendant 18 ans, avant de servir l’empereur Trajan pendant 10 ans. Cet officier ne mentionne ni Domitien, ni Nerva, les empereurs romains qui ont précédé Trajan.

Dans ce cas, Rome a commencé l’annexion avant la mort d’Agrippa. En effet, l’empire procède en deux temps :

  • la Batanée, la Trachônitide et l’Auranitide entre 92 et 96
  • le reste en 100, donc à la mort du roi

On ne sait pas pourquoi Rome a agi ainsi.

Rome a annexé l’ensemble du royaume hérodien. L’empire se charge de la sécurité. Il confie l’administration locale à une classe de notables hellénisés qui s’est développée grâce aux efforts de pacification et de développement des Hérodiens.

En somme, l’annexion par Rome prouve le succès de la politique hérodienne.

J’espère que cet article sur le royaume hérodien en Syrie du Sud vous a intéressé. 🙂 Pensez à vous abonner à ma newsletter pour plus de voyages dans l’antiquité grecque et romaine. À bientôt !

Sources : SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie – Histoire du Levant antique – IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001