La Bacchante de Mary Cassatt (1872)

Bacchantes avec Dionysos !

Plongeons dans les bacchanales avec le dieu Dionysos !


Aujourd’hui, le terme évoque des festivités plus que licencieuses. Dans les mythes grecs, il est même question de meurtres. Mais dans la réalité de la Grèce antique, qu’est-ce que c’était ?


Les bacchanales sont un culte à Dionysos très particulier pour plusieurs raisons : leurs modes opératoires, leurs lieux de célébration, leurs victimes sacrificielles… et leurs participants. En effet, ici, ce sont les femmes qui célèbrent la divinité.


Je vous explique tout !

Le déroulement des bacchanales

Se vêtir : devenir une ménade

Tout se passe hors de la cité. C’est déjà une singularité.


Les épouses quittent la maison et la communauté. Elles s’engagent dans un long chemin en dehors du territoire civique.

Elles sont à pied, pieds nus s’il vous plaît. Elles portent une couronne de lierre sur leurs cheveux dénoués, une longue tunique plissée, une ceinture de laine brute et une nébride sur les épaules (c’est-à-dire une peau tannée de faon ou de chevreau, qui est nouée par les pattes sur leur poitrine).


À leur main, un thyrse. C’est un long bâton fait de la tige d’une grande ombellifère, orné de rubans et surmonté d’une pomme de pin (il existe différentes variantes avec d’autres végétaux). Elles portent aussi les instruments du rituel : des tambourins et des torches. Elles vont avoir besoin de ces dernières, car leur chemin les mène jusqu’à la nuit dans la montagne. Et ce n’est que le début.


Bref, les bacchantes, ou ménades, sont méconnaissables. Cette vêture est nécessaire : elle les rapproche du dieu, de Dionysos. C’est son costume rituel. C’est aussi celui des bacchants, c’est-à-dire des hommes qui veulent participer à la célébration. S’ils veulent intégrer les bacchanales, ils doivent devenir des femmes.

Marcher : quitter la cité

D’ordinaire, les épouses sont confinées dans leur maison. Lors des bacchanales, elles s’immergent dans l’âpreté du monde sauvage. Elles marchent longtemps pour rejoindre le domaine du dieu, en-dehors de la maison et de la cité. C’est un symbole : Dionysos est le dieu qui fait sortir de soi-même.


Pour donner un exemple du chemin que peuvent parcourir les célébrantes, le thiase de Delphes monte jusqu’au sommet du Parnasse, soit à 2 500 mètres d’altitude environ. (Le thiase est l’ensemble des participantes au culte.)

La Bacchante de Frédéric Leighton
La Bacchante de Frédéric Leighton

S’enthousiasmer : sortir de soi-même

Une fois parvenues dans la montagne, les ménades commencent le culte à Dionysos. Il consiste d’abord en danses extatiques et fête de nuit. Malgré la fatigue provoquée par la marche, les femmes grecques dansent pendant très longtemps.


Le but de cette danse : atteindre un détachement du réel. Chacune y parvient différemment, ou en tout cas s’y essaient. Les peintures montrent celles qui y réussissent. Elles ont la nuque brisée, le dos cambré, les cheveux épars, les yeux révulsés. Ployées en arrière, elles balancent vaguement les bras dans une attitude convulsive.


En tout cas, c’est ce que font les épouses. Les jeunes filles non mariées, elles, rythment la danse de leurs aînées en poussant le cri rituel, l’évoé (ou évohé) et en agitant le thyrse. Elles n’en sont qu’à un stade préparatoire. Ces pratiques peuvent rappeler celles du vaudou où l’apprentissage par l’observation de celles qui savent permet de s’initier aux rites.

« Dans beaucoup de villes grecques, tous les deux ans, se tiennent des baccheia de femmes, et il est de règle que les parthenoi portent le thyrse et s’associent aux manifestations de la possession en acclamant par l’évoé et en honorant le dieu ; quant aux femmes (mariées), elles sacrifient au dieu en corps, font les bacchantes et par des chants divers célèbrent la venue de Dionysos, en imitant les Ménades dont l’histoire fait les compagnes du dieu. » (Diodore de Sicile)

Courir et traquer : sacrifier au dieu

La dernière étape du culte est le sacrifice, comme pour tous les autres cultes rendus aux dieux. Mais celui de Dionysos revêt une forme toute particulière.


Les femmes sont parvenues au paroxysme de l’expérience extatique. Elles ont perdu le sens des limites entre soi et les autres, entre soi et le monde.


Leur danse délirante se transforme en poursuite. C’est un équivalent sauvage de la pratique sacrificielle habituelle. Le thiase des fidèles poursuit un jeune animal, un faon ou un chevreau. C’est parfois un acolyte qui l’a lâché dans la nature. Les femmes le traquent : c’est ce qu’on appelle la « chasse d’Aphrodite ». Elles cernent la bête, l’une d’elles la couvre de son corps, puis les autres arrivent. Là, c’est le « déchirement », la forme rituelle du sacrifice bacchique : l’animal est lacéré et écartelé à mains nues, comme l’a été Dionysos dans le mythe lorsqu’il s’est retrouvé entre les mains des Titans. Sa chair et son sang sont ingérés crus.

« Ah ! qu’il est doux dans les montagnes, au sortir de la course des thiases, de se laisser choir sur le sol, avec pour vêtement la sainte nébride, de chasser le bouc pour l’immoler, délices de la chair crue, vers les montagnes de Phrygie, de Lydie. C’est le Bruyant qui mène la danse. De lait ruisselle le sol, il ruisselle de vin, il ruisselle du nectar des abeilles… » (Euripide, Les Bacchantes)

(Le Bruyant est l’un des surnoms de Dionysos.)

Le sens du culte à Dionysos : la volonté du dieu

La folie

Les célébrations à Dionysos transforment les femmes grecques en « folles ». C’est le sens premier du mot « ménades ». Cette folie est une imitation de celle du dieu, qui a été frappé de démence par Héra. La déesse était furieuse de l’existence de cet enfant illégitime de son époux Zeus.


Chaque étape des bacchanales suit un processus d’identification au dieu. La prise d’habit en est le premier acte.


Attention, on ne parle pas de n’importe quelle « folie » vulgaire. Cette folie apportée par Dionysos est pleine de sens. Elle vise la dépossession de soi. L’extase est littérale : ektasis signifie « déplacement » ou « égarement ».


En sortant d’elle-même, la fidèle (ou le fidèle dans le cas des bacchants) laisse toute la place à la parousie de Dionysos.

D’abord, elle est sereine, lavée par la fatigue de la marche. Puis, peu à peu, le rituel la mène vers la transe et l’enthousiasme. Elle devient entheos, « ayant le dieu en soi », « possédée » ou encore « inspirée ».

Les Trois Bacchantes - Sculpture du IIe siècle av. J.-C. - Louvre
Les Trois Bacchantes - Sculpture du IIe siècle av. J.-C. - Louvre

Le plaisir

Dans Lysistratè d’Aristophane, celle-ci convoque ses amies pour organiser une grève du sexe. Le but : forcer les hommes à faire la paix (nous sommes dans la période de la guerre du Péloponnèse qui oppose Sparte et Athènes).


Les amies de Lysistratè sont en retard. Celle-ci commente :

« Ah ! Si on les avait invitées à un baccheion, ou bien chez Pan, chez Aphrodite…, il n’y aurait plus moyen de se faufiler entre les tambourins. »

Bien sûr, c’est un homme, Aristophane, qui raconte l’histoire. On peut toutefois supposer qu’il s’appuie sur une réalité : les épouses aiment s’adonner à ce culte. L’idée de plaisir y est associée.


En fait, le ménadisme s’oppose radicalement au travail domestique dans l’oikos (la maison).

  •  L’oikos ou l’intérieur, la chasteté, la tempérance et le travail. C’est le domaine d’Athéna.
  • L’extérieur, l’amour, la danse et la musique. C’est le domaine de Dionysos (et d’Aphrodite).

Dionysos ne veut pas que ses fidèles, les femmes grecques, placent la vertu si haut qu’elles restent cloîtrées chez elle à tisser et à refuser le ménadisme. Ce serait le rejeter ; et le dieu ne supporte pas le rejet. Plus philosophiquement, refuser la folie offerte par Dionysos est un signe d’orgueil. La sagesse ne peut pas puiser sa force dans la seule raison. Il faut vivre, car l’existence est courte.

L’histoire suivante, rapportée par Antoninus Liberalis, illustre la leçon du culte à Dionysos :

« Minyas, fils d’Orchoménos, eut comme filles Leukippè, Arsippè et Alkathoè qui devinrent absurdement laborieuses. Elles n’eurent que reproches pour les autres femmes qui désertaient la ville pour faire-les-bacchantes dans les montagnes. (…)


« … jusqu’au jour où Dionysos, sous l’apparence d’une jeune fille, les exhorta à ne pas manquer ses rites ou ses mystères. Mais elles n’y prêtaient pas attention. Irrité de cette attitude, Dionysos se métamorphose non plus en fille, mais en taureau, en lion et en léopard et, du montant des métiers à tisser, il coula en son honneur du nectar et du lait.


« Devant ces prodiges, les filles furent saisies d’épouvante. Sans perdre un instant, elles mirent toutes les trois des sorts dans un vase qu’elles secouèrent ; c’est le sort de Leukippè qui en tomba ; celle-ci fit le vœu d’offrir une victime au dieu et, avec l’aide de ses sœurs, elle mit en pièces Hippasos, son propre enfant. » (Antoninus Liberalis)

Dans une autre version, Leukippè et ses sœurs déchirent Hippasos « comme s’il était un faon », puis elles s’en vont, « faisant-les-bacchantes dans les montagnes, broutant le lierre, le liseron et le laurier ».

Leukippè tue son fils comme le font les bacchantes de l’agneau ou du faon au terme de la course d’Aphrodite.

Dionysos rend celles (et ceux) qui lui résistent folles au sens strict du terme.

Les bacchanales : une transgression ?

Des rites ordinaires « féminisés »

Si les bacchanales ont l’air de jurer avec tous les autres rites rendus aux dieux, en réalité, elles répondent en partie aux codes habituelles. Les pratiques sont juste « féminisées ». Pour les hommes grecs de l’époque antique, « féminisées », ça veut dire « sauvages ». Cela correspond à une vision de la femme comme une race à part, parfois plus proche de l’animal que de l’homme !

Là où les célébrations masculines sont civilisées, celles des femmes qui font les ménades prennent place hors de la cité tout en reproduisant un schéma traditionnel.

  • La chasse est l’équivalent de la procession.
  • La mise à mort et le repas carné sont les équivalents du sacrifice et du banquet civique.

Même la sociabilité féminine créée dans le thiase est l’équivalent du lien civique construit par les rites masculins. La différence : ici, la sociabilité est provoquée par une abolition des distances entre les protagonistes, alors que les rituels ordinaires impliquent une forte mise à distance entre le célébrant, l’animal sacrifié et le dieu. Les ménades, elles, plongent les mains dans le faon ou le chevreau, qui est lui-même une incarnation de Dionysos.


Des histoires racontaient que la sauvagerie avait poussé des ménades thraces à s’entre-dévorer. Une exagération qui montre le caractère non civilisé de ces rites féminins, en tout cas pour les hommes grecs.

Groupe bacchique de Claude Michel Clodion : bacchante, satyre et satyre enfant - MET (New York)
Une vision fantasmée de la bacchante avec ce groupe bacchique montrant un satyre, une ménade et un enfant satyre (MET, New York)

Après le culte à Dionysos, le retour au foyer

Il n’est pas question de passer tout son temps à faire la folle sur la montagne. Lorsqu’elles vont se « ménadiser », les femmes grecques n’oublient pas qu’elles sont dans l’espace de l’idéel, et non celui du réel.

Le culte au dieu Dionysos n’est pas une contestation de la position subalterne de la femme. Les époux grecs ne l’auraient pas toléré. S’ils laissent partir leurs épouses, c’est parce que les bacchanales sont temporaires, localisées et ritualisées. Elles finissent par s’achever, et alors les femmes rentrent à la maison et retrouvent les tâches du quotidien.

Descriptions littéraires des bacchanales

Les Bacchantes d’Euripide

Même si cette pièce de théâtre est une œuvre de fiction et qu’elle a été écrite par un homme, elle devait convaincre son public. Il est certain que l’auditoire y reconnaissait des éléments qui faisaient sens pour lui et lui rappelaient l’expérience étrange, collective et individuelle, du ménadisme.

Dans cette tragédie, le roi de Thèbes Penthée, sa mère et le reste de la famille ont rejeté Dionysos. Celui-ci a usé de sa puissance pour ensorceler les femmes de la cité et les emmener dans la montagne. Ce sont les ménades mythologiques, celles qui instituent le rite.

Penthée a envoyé un berger pour espionner les bacchantes pendant le culte à Dionysos :

« Ta mère, se dressant au milieu des bacchantes, lança le signal rituel, la clameur du réveil… Secouant le profond sommeil de leurs paupières, merveilles de pudeur, toutes de se dresser, toutes, les jeunes et les vieilles, et les vierges ignorantes du joug. D’abord, elles laissèrent le flot de leurs cheveux couler sur les épaules ; puis l’on en vit qui remontaient leur peau de faon dont les liens s’étaient relâchés, ceignant ses nébrides tachetées avec des serpents qui les léchaient à la joue ; et d’autres, dans leurs bras, prenaient de petits faons ou bien des louveteaux, à ses farouches nourrissons tendant leurs seins gonflés du lait de leur maternité nouvelle — jeunes mères ayant délaissé leur enfant. Toutes parent leur front de couronnes de lierre, ou de feuilles de chêne oud es fleurs de smilax. Et l’une de son thyrse ayant frappé la roche, un flot frais d’eau limpide à l’instant en jaillit ; l’autre de son narthex ayant fouillé la terre, le dieu en fit sortir une source de vin. Celles qui ressentaient la soif du blanc breuvage, grattant du bout des doigts le sol, en recueillaient du lait en abondance. Du thyrse orné de lierre s’égouttait un doux miel…


« Elles, à l’heure marquée, agitent leurs thyrses pour la bacchanale. C’est Iacchos que d’une voix unanime, c’est le fils de Zeus, le Bruyant, qu’elles invoquent. Toute la montage participe à leur transe et les fauves ; rien ne reste immobile à leur élan. »

(Les bergers espions sont découverts par les bacchantes.)

« Nous pûmes, nous du moins, par la fuite échapper aux bacchantes, qui nous auraient écartelés. Mais, tombant sur nos bœufs qui broutaient la prairie, sans nul fer en main. Pour lors, vous auriez vu une vache laitière, toute mugissante, saisie par l’une d’elles de ses deux bras écartés ; d’autres mettre en lambeaux des génisses ; vous auriez vu partout des côtes et des sabots fourchus lacérés de haut en bas et les lambeaux accrochés aux sapins, dégouttant de sang. Des taureaux furieux et la corne en arrêt, l’instant d’après, gisaient, terrassés, mille mains de femmes s’abattant sur eux et lacérant toute la chair qui les couvrait…


« Et, comme un vol d’oiseaux qui prend l’essor, elles s’élancent vers les plaines…, comme une horde hostile…elles dévastent tout, emportent les enfants. Rien de ce qu’elles chargent sur leurs épaules, sans y être attaché y tient, sans tomber sur le sol noir ; non, pas même l’airain, ni le fer. Le feu même, à leurs cheveux mêlés, ne les consume point. Les gens des bourgs, exaspérés par ce pillage, prennent les armes et courent sus aux bacchantes.Ô prince ! on vit alors un prodige effrayant. Le fer des javelots ne faisait point saigner leur chairs : elles, pourtant, rien qu’en lançant leurs thyrses, couvraient leurs ennemis de blessures. Ces femmes faisaient fuir les hommes devant elles, preuve qu’un dieu les assistait ! Puis on les vit retourner au lieu même où commença leur course, aux sources que le dieu avait créées pour elles ; elles lavaient leurs mains sanglantes, leurs serpents léchaient toute trace du sang dégouttant de leurs joues.


« Cette divinité, quelle qu’elle soit, mon maître, accueillez-la dans cette cité. Certes, il est grand et on dit que c’est lui, comme je l’apprends, qui donne aux mortels la vigne qui chasse les chagrins. »

Penthée tué par les Ménades - Kylix attique à figures rouges attribuée à Dourix - 480 avant J.-C. - Kimbell Art Museum
Penthée tué par les Ménades - Kylix attique à figures rouges attribuée à Dourix - 480 avant J.-C. - Kimbell Art Museum

Ma plume trempée dans les bacchanales !

Je trouve le culte à Dionysos fascinant et émouvant dans son rapport à la nature, à la joie terrestre et à la simplicité. Le dieu demande à ses fidèles de goûter à la vie et au monde qui l’entoure. Il se distingue aussi de ses collègues divins par l’identité de ses fidèles : Dionysos parle aux déshérités que sont les femmes, les esclaves et les étrangers. Ces derniers seront toujours plus présents dans les thiases au fil du temps.

J’ai écrit deux nouvelles qui évoquent ces bacchanales. L’une est mythique, elle raconte la folie de Dionysos et la façon dont il s’en libère par la danse et le déchirement. La seconde prend place dans un temps historique, celui de l’empire romain : on y célébrait aussi le dieu sous la figure de Bacchus.


Je vous en offre deux extraits.

La parousie de Dionysos

Extrait de ma nouvelle Le Cœur d’Ariane. Dans ce récit, je retrace la rencontre d’Ariane, la princesse crétoise, avec le dieu et la façon dont ils inventent ensemble les bacchanales, la danse, la transe et le déchirement.

« Il a gardé ma main ; tout à coup, le voici qui s’élance en direction des bois en m’entraînant derrière lui.


« Évohé ! Évohé ! crie-t-il, soudain exalté. À nous les chairs tendres des biches qui vont remplir nos abîmes ! À nous la sève des arbres et des fleurs, le jus des fruits et l’onde claire des ruisseaux ! À nous la folle cavalcade qui brise les membres et rompt les esprits fous ! »


Il court entre les arbres sans me lâcher. Je ne sais comment mes pieds le suivent sans trébucher alors que les écorces et les feuilles défilent autour de moi. La nuit s’agite à son cri, elle chante : bruissements, glapissements, hululements, miaulements et nasillements. La tête me tourne. Lorsqu’il s’arrête sans crier gare, je me cogne à son dos.


Nous avons jailli dans une clairière. Séléné, décidément notre complice, éclaire le spectacle étrange d’un chevrette qui broute l’herbe préservée du soleil du jour par les ombrages des chênes verts. La petite femelle est toute seule.


Iacchos bondit en mugissant si soudainement qu’il me fait sursauter. Il m’a lâchée et je ne peux que le regarder tandis qu’il se rue sur l’animal, les doigts tendus comme des griffes, et se met à la lacérer à mains nues.


Mon cœur, je crois, cesse de battre. À ce spectacle épouvantable, un autre s’impose, le tien, Astérios, lorsque je t’ai surpris, toute petite fille, le mufle plongé dans la poitrine d’une jeune fille ouverte sur ses entrailles. Tu te gorgeais de chair fraîche, fou furieux comme cet homme qui fourre son menton dans la fourrure ensanglantée pour déchirer un morceau de viande.


Ô déesse ! Pourquoi faut-il qu’en cet instant, la faim rugisse dans mon ventre ?


Iacchos vient à moi et tend ses doigts écarlates. Au clair de lune, ils sont moins rouges que noirs. Je les prends. Avec un sourire d’enfant, le jeune homme m’attire vers le cadavre, il m’agenouille près de lui, il arrache un morceau palpitant à la carcasse et l’amène à ma bouche. Il ne me force en rien, ce fou, c’est moi qui dois être devenue démente de vouloir y goûter, d’y enfoncer les dents comme toi autrefois dans la chair de tes victimes. »

Le culte à Dionysos chez les Romains

Extrait de ma nouvelle La Nuit des Saturnales. Dans ce texte, Bacchus (le Dionysos romain) détourne les Saturnales pour plonger une patricienne romaine dans une ektasis libératoire.

« Cornélia suivait la danse. Non, elle était la danse. Ses pieds allaient tout seuls. Ses bras se balançaient, ils propageaient la cadence venue des mains qui serraient les siennes, comme si elle était elle-même le prolongement du corps de tous les autres. Dans son ventre, des tambours vibraient, dans sa tête, des cordes émettaient des sons paroxystiques, comme des cris de plaisir ou de douleur. Elle entendait des chants fiévreux, qui la suivaient et qui s’amplifiaient à chacun de ses pas. De plus en plus de monde dans son sillage ! Lorsqu’elle tournait la tête, par hasard, prise par le vertige, elle voyait une longue file de silhouettes qui la suivaient en virevoltant. Elle, elle était presque en tête de proue, juste derrière une silhouette en tenue rouge et à la chevelure de nuit.


Ses pieds dansaient. Ils frappaient le pavé. Ils butaient contre la pierre, ils s’égratignaient, ils la torturaient, mais elle ne pouvait pas tomber ni s’arrêter : elle était la danse !


Ses pieds dansaient. Ils frappaient la boue. Ils s’enfonçaient dans le lit du chemin. Ils déchiraient le bas de sa stola lorsqu’elle marchait sur le tissu. Mais non, elle ne tombait toujours pas, et même si cela faisait mal : elle était la danse !


Ses pieds dansaient. Ils frappaient l’herbe, ils frappaient la mousse. Ils ne savaient plus où ils allaient, car les yeux ne voyaient pas au travers de l’obscurité. Mais ce n’était pas grave, car ses pieds étaient sûrs même lorsque le reste du corps flanchait. Elle était la danse !


Et lorsque la tunique rouge la lâcha et qu’elle se retrouva sans ancre dans les ténèbres, elle tourbillonna encore. Les cris autour d’elle la portaient. Ses pieds meurtris pleuraient de souffrance, mais elle se sentait le cœur plein de joie. Les étoiles dansaient dans le ciel, comme elle. Les frondaisons des arbres divaguaient à l’orée de sa vue. Ils lui chuchotaient des mots doux. Ils l’appelaient par son prénom, mais elle ne l’entendait pas. Ce n’était pas vraiment elle, ce prénom. Parce qu’elle, elle était juste la danse. »

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Crédits image d’en-tête : La Bacchante de Mary Cassatt

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