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Une histoire d’amour fantastique – Un jour, mon amour – Partie I

Vous aimez les histoires d’amour ? Moi, j’en suis très friande. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la première partie d’une nouvelle fantastique sur la peinture, qui met en scène une artiste du XVIe siècle profondément éprise et qui va transcender la mort grâce à l’art… Bonne lecture !

Un jour, mon amour, histoire d’amour fantastique

Arras, 1514

La chambre empestait la sueur et, par contraste, l’odeur fraîche des herbes disséminées sur le sol pour lutter contre la sanie. Ces senteurs, cependant, n’étaient rien auprès du parfum douceâtre de l’agonie.

Les rideaux retombaient lourdement devant la fenêtre entrouverte. Un filet d’air parvenait à passer, rempli des bruits de la vie qui continuait ailleurs. Un mince éclat de jour illuminait le bout du grand lit et la courtepointe rouge.

Juste à côté, dans l’ombre, Gabrielle pleurait. Elle avait longtemps refoulé les larmes, par égard pour lui, parce qu’elle savait qu’il ne les supportait pas, mais la boule dans sa gorge menaçait de l’étouffer. Elle pleurait donc silencieusement, sans bouger, la main de son époux dans la sienne.

Soudain, il remua. Les paupières clignotèrent faiblement dans le visage hâve, harassé par la douleur, et Régnault s’extirpa du sommeil. Cet instant de repos n’avait guère duré. Gabrielle s’essuya les joues à la hâte avant qu’il ne relevât les yeux sur elle. Elle ne savait pas s’il la voyait distinctement, surtout dans cette pénombre. Les doigts dans les siens, en revanche, réagirent. Il lui serra la main avec, presque, la même fermeté réconfortante qu’autrefois.

« C’est bientôt fini, déclara-t-il avec une moue crispée. Elle arrive pour me prendre.
— Mais non. »

Gabrielle lui caressa les cheveux avec douceur, apparemment sereine, alors que la terreur de le perdre lui broyait le cœur. Jamais elle ne pourrait vivre sans lui.

Il coula vers elle un regard sarcastique. Son œil vert n’avait rien de vague. Il la voyait, cette fois, il la voyait, elle en était certaine. Elle lui sourit.

« Plus le moment de jouer, Gabrielle. Plus maintenant. »

Il se tendit à nouveau sous l’effet de la douleur. Le médecin, Maître Poiret, qui se tenait de l’autre côté du lit, souleva la courtepointe et les draps pour inspecter le bandage sur le ventre. Le pus et le sang avaient teinté le tissu en jaune sale mâtiné de rouge-brun. Une odeur infecte saisit Gabrielle mais elle sut rester impassible.

« Par le diable, foutez-moi la paix ! jeta Régnault avec colère comme le praticien se penchait sur sa blessure.
— Il faut changer le pansement, Sieur… répliqua celui-ci, sans se formaliser ni s’indigner du blasphème.
— Laissez ça ! Qu’importe la suite, à présent…
— Ne dis pas cela, Régnault. »

Son époux tourna la tête vers Gabrielle et soupira d’un air désabusé.

« Je t’avais pourtant prévenue, ma malheureuse épouse, que tu ferais un mauvais mariage.
— Je ne regrette pas de t’avoir épousé, bougre de scélérat. »

Il se laissa retomber sur les oreillers avec lassitude.

« J’aurais dû t’écouter, ma dame. J’ai été bien faraud de provoquer ce peigne-cul de nobliaud… »

Elle n’en crut pas ses oreilles. Cet homme fier entre tous n’admettait jamais avoir eu tort.

« Il est quand même resté sur le carreau, lui… Mais je le rejoindrai bientôt dans les sept cercles de l’Enfer…
— Non » répliqua-t-elle avec autorité.

Il ferma les yeux et l’ombre d’un sourire se peignit sur ses lèvres. Cela dura un moment et Gabrielle crut qu’il s’était rendormi, mais il finit par murmurer, sans lever les paupières :

« Un jour, mon amour… nous nous retrouverons. »

La Perla, Portrait de femme par Raphaël (1483-1520)

Un jour, mon amour, nouvelle fantastique sur la peinture

L’esquisse préalable fut achevée en quelques jours et autant de nuits.

Elle ne dormit presque pas ; elle se contenta d’heures éparses, ici et là, lourdes du vin chaud absorbé pour supporter le froid ambiant.

Cette pièce n’avait plus servi depuis des années. Après le mariage, surtout après avoir compris qu’ils n’auraient pas d’enfant, elle avait posé ses pinceaux. L’envie l’avait désertée. Elle s’était consumée dans le deuil de ces nourrissons qu’elle ne porterait jamais. Il avait fallu que Régnault l’arrachât à sa chambre, dans laquelle elle se morfondait, qu’il la poussât dehors, qu’il décidât d’un voyage en Italie. Devant les œuvres des grands maîtres, il espérait qu’elle retrouverait l’envie de peindre.

Elle avait retrouvé l’envie de vivre mais n’avait plus touché une toile. Jusqu’à ce retour du cimetière où, dans le caveau de la famille Briffaut, le corps de Régnault avait été inhumé.

Il restait encore des toiles d’araignées partant des coins de la pièce et courant sur des coudées en travers des grandes baies closes par les volets. Les bestioles s’étaient insinuées partout. Gabrielle en avait dérangé des dizaines en fouillant dans les coffres à la recherche de ses anciens effets. Pour finir, elle avait appelé sa servante, Béatrice, et toutes deux étaient parties chez le marchand de couleurs. Elle s’était ruinée en fusains, pigments de toutes les teintes possibles, huile de lin, essence de térébenthine, spatules et pinceaux.

Elle s’était ensuite enfermée dans l’atelier. A peine ses serviteurs avaient-ils pu poser quelques plateaux bien garnis à l’entrée de la pièce. Elle avait picoré les mets et vidé les pichets de vin chaud. Aucun feu ne flambait dans la cheminée, mais elle avait jeté dehors Aubin, l’intendant, alors qu’il désignait d’un geste navré l’âtre glacial. De fait, un air froid régnait dans la pièce. Gabrielle était transie au sortir de ses courts sommeils mais, rapidement, elle s’immergeait dans sa toile et oubliait le reste.

C’était une bulle. Son regard se perdait au-delà de ses doigts, qui ne faisaient qu’entamer l’œuvre merveilleuse. Ici, un simple trait mais, dans quelques instants, le tracé de son menton, dans deux heures, le pli dur de ses lèvres et, demain, son sourire improbable. Un jour, mon amour…

Il restait cependant tant à faire. Et, fébrile, elle ne pouvait s’arrêter, elle ne pouvait dormir plus que quelques heures, elle ne pouvait prendre le temps de se restaurer, sauf à faire le nécessaire pour ne pas défaillir, lorsque ses yeux commençaient à papillonner. Une bouchée de pain, une pomme ou une poire avalée à la hâte, quelques cuillerées de farce accompagnant la viande… Et elle retournait user ses doigts frigorifiés sur la toile.

Elle avait commencé les aplats de couleur lorsque la maladie la prit. Elle ne se souvenait pas avoir perdu connaissance. Cependant, alors qu’il lui semblait voir danser l’instant d’avant devant ses yeux les cyan, cramoisi et sinople, elle se réveilla dans son lit, qui avait été descendu dans l’atelier. Un brasier crépitait dans la cheminée et les nombreuses bougies du lustre avaient chassé les ombres de la pièce. Les herbes sèches jonchant le sol embaumaient.

Ses regards s’attachèrent à la toile à peine entamée. Il y avait encore tant à faire… Mais elle resta là, inerte, lasse, à contempler cette œuvre dont, brusquement, elle doutait de venir à bout. Comment trouver la force sans lui ?

« Votre repas, Dame. »

Aubin se tenait respectueusement devant elle, à demi-incliné, un plateau dans les mains. Un fumet délicieux s’échappait de l’assiette creuse posée dessus. Une simple soupe, à vrai dire, mais, Dieu ! qu’elle avait faim, tout à coup !

« Merci, Aubin », dit-elle, les larmes aux yeux, tandis qu’il posait le plateau sur un guéridon près du lit. Il l’aida à se redresser, calant bien les oreillers dans son dos pour qu’elle pût se tenir droite. Elle le retint par le bras après qu’il eût mis le plateau sur ses genoux.

« Vous avez fait descendre mon lit ici…
— Madame… » L’intendant sourit. « Je n’ai fait que reprendre de vieilles habitudes. »

Oui. Jadis, lorsqu’elle se lançait dans un projet, elle n’en pouvait plus sortir avant qu’il fût achevé. Ses parents, désespérés au possible d’avoir élevé une fille aux préoccupations si peu conventionnelles, la laissaient s’isoler dans sa chambre et peindre tout son saoul. Déjà à cette époque, Aubin veillait à ses besoins élémentaires. Il savait mieux que tout autre, sauf, plus tard, Régnault, de quoi se nourrissait son âme.

Il savait qu’elle avait besoin de cela pour survivre au chagrin. Mais il y avait autre chose, aussi.

Gabrielle porta le verre de tisane brûlante à ses lèvres tout en contemplant son œuvre. Un jour, mon amour… Non, elle ne pouvait s’arrêter ainsi. Ce n’était pas ce qu’il voulait.

J’espère que cette première partie vous a plu ! La suite  de cette nouvelle fantastique sur la peinture, la mort et l’amour éternel est à lire par ici :  Gabrielle y lève le voile sur la toile dans laquelle elle met tant de passion. 🙂

Crédits image d’en-tête : Abelard & Heloïse – Edmund Blair Leighton, 1882

Le Gardien, un dragon… dans votre salon !

On replonge dans le fantastique ? Cette semaine, je vous propose une nouvelle courte dans laquelle se mêle souvenirs d’enfance, jeu de rôles et féerie. Et, en guest star : la plus mythique des créatures imaginaires ! Voici Le Gardien, une nouvelle fantastique avec un dragon !

 

Un bougeoir, des dés et de la musique : et vogue l’imaginaire

 

Cette nouvelle est une ode à ma passion du jeu de rôle. Les amateurs y reconnaîtront l’ambiance si particulière d’une partie de JDR telle qu’elle doit se faire dans les règles… Du moins, c’est ainsi que j’ai appris à pratiquer ce loisir avec mes compagnons du Cénacle d’Arras !

Trois indispensables :

• des dés, cela va sans dire, pour matérialiser la part d’incertitude que comporte toute aventure ;
• une ambiance sonore adaptée (c’est là que j’ai découvert Loreena McKennit, pour mon plus grand bonheur, mais les BO du 13ème Guerrier, du Dernier des Mohicans, de Rome ou du Dracula de Coppola sont très efficaces aussi pour planter l’atmosphère !) ;
• des bougies… pour donner à chaque mot un peu plus de tension, à chaque scène un peu plus de gravité, de solennité, de liesse ou de terreur !

 

Des personnages de fantasy qui font du jeu de rôles ? (Image du Journal du Geek)

 

C’est tout cela que vous allez retrouver dans la nouvelle Le Gardien.

En la relisant, je réalise que j’y ai aussi mis un petit quelque chose inspiré de la Nuit sur le mont chauve de Moussorgski, revisité dans le film Fantasia de Disney, qui a enchanté mon enfance. C’est assez amusant !

Bonne lecture ! (Avec cette musique tirée de Narnia et que j’ai trouvé plutôt pas mal adaptée en terme d’ambiance à cette nouvelle fantastique avec un dragon… en tout cas plus que celle de Moussorgksi !)

 

Le Gardien, nouvelle fantastique

 

La maison est plongée dans le silence. Elle a résonné durant des heures de murmures, d’exclamations, de rires retenus. Surtout, de ce bruit caractéristique, celui des dés roulant sur le bois. Une musique basse d’ambiance, tirée des meilleures bandes originales du genre, l’a accompagné sans discontinuer pour donner le ton. Il ne fallait pas réveiller les enfants. Puis, les yeux ont commencé à papillonner et les bâillements supplanté les mouvements d’enthousiasme ou d’effroi. Il a fallu s’arrêter là. Les pas sur le carrelage, des souhaits de bonne fin de nuit, quelques rires bas ; la porte d’entrée, ouverte puis refermée ; plusieurs va-et-vient et enfin des craquements dans les escaliers.
Désormais, les feuilles de papier, les crayons, les dés gisent abandonnés sur la table basse du salon, près des verres et des mugs vides. Au centre, le bougeoir a perdu son aura. On a soufflé la mèche.

Il est beau, ce bougeoir. En céramique peinte. Un dragon endormi, vert émeraude, se love autour de la tige façonnée pour représenter un tronc d’arbre. Sa tête repose, les yeux clos, au-dessus de ses ailes repliées. De la cire a coulé de la chandelle, allumée toute la nuit, et cette lave blanche recouvre des couches plus anciennes, jaunies, ternies, noyant les détails des membranes finement sculptées et des écailles lustrées.

Tant d’heures passées sous ces yeux fermés…

Ils s’ouvrent. Et, dans les ténèbres de la nuit, un éclat jaillit. La mèche de la bougie, presque totalement submergée par la cire, se rallume.

Les yeux reptiliens balayent l’espace. S’arrêtent sur la table. Des feuilles blanches, partout. L’une d’elles a déjà été dévorée par le feu et une dentelle roussie la couronne. La maladresse d’un des humains ; il s’en souvient. Ah ! la magie de la flamme vacillante, qui berce leurs aventures extraordinaires… Ils ne peuvent s’en passer.

Mais lui aussi peut jouer.

Il lève doucement son long museau et hoche la tête, mimant pour lui-même une indécision taquine. Les couleurs se mettent à tournoyer dans ses yeux comme des agates étincelantes. Dans un frémissement lent, il souffle.

Une flamme jaillit. Elle s’étire dans l’air, crépite, puis se ramasse sur elle-même comme pour prendre de l’élan. Les ombres dévorent l’espace autour d’elle, mais elle les rejette subitement. L’or la couronne lorsqu’elle prend forme, révèle un bras, puis deux, enfin une paire de jambes fines.

Parvenue au sommet de la courbe, elle redresse une tête minuscule au bout d’une nuque gracieuse et retombe, légère, sur la table jonchée de feuilles blanches. Les pieds menus foulent ces fantasmes de papier. Elle se met à danser. Le dragon sourit.

Il reste un instant à la regarder évoluer avec grâce. Les flammes ondoient au rythme de ses mouvements. Une nymphe de feu… Ses pieds ardents laissent sur les feuillets comme des empreintes de fumée grise, immatérielles, qui s’estompent en quelques secondes. Si belle, si belle…

 

Le Gardien, une nouvelle fantastique avec un dragon

 

Il souffle encore et un amant vient la rejoindre. Les deux corps fugaces tournoient sur la table, tantôt un, tantôt deux, se confondant pour aussitôt se séparer. Le crépitement du feu, léger, presque imperceptible, se mêle à des soupirs de ravissement.

Oui, si beau, si sensuel, si charmant… Mais il n’y a pas que l’amour dans la vie.

Les flammes embrasent la pièce pour combattre l’obscurité. De vagues silhouettes en armure, portant épées et boucliers, jaillissent du souffle du dragon pour mener la charge. Ils assaillent le canapé, les coussins rouges et les radiateurs. Ils lèvent leurs armes les uns contre les autres et l’écran de la télévision renvoie en l’agrandissant le reflet de leurs combats acharnés. Les flammes s’enroulent autour des rideaux qui deviennent des étendards crépitants. Le dragon, enchanté, suit du regard leur ballet fantastique. Ses yeux brillent du même brasier intense. Victoire, défaite, soif de sang et de gloire animent ces pantins de feu. Une flamme, une vie, un triomphe ou un anéantissement. Et il en est le maître ordonnateur.

Le museau se relève et expire d’autres nuées rougeoyantes. D’autres marionnettes s’en détachent, follement. Foin de la discipline militaire ! Elles s’égaillent dans le salon, traversent et bousculent les rangs de guerriers et les amants impavides, grimpent partout, jusque sur le chien à bascule du bébé qu’ils s’amusent à balancer. Ils s’entrelacent en une couronne enflammée autour du lustre. Ils jonglent, pirouettent, se joignent les uns aux autres pour se disperser soudainement et reformer ailleurs d’autres figures improbables. Feux-follets, feux d’artifice, joie pour les yeux et le cœur.

D’autres envies affluent encore chez le dragon, qui prend son inspiration.

Aussitôt, il se fige.

L’aurore n’est plus très loin. Il fait encore noir, mais le ciel rosit derrière les grands arbres qu’on voit à travers la fenêtre. Et la mèche se noie dans son lac de cire.

Il y a autre chose. Des bruits à l’étage : des petits pieds menus sur le plancher. Le dragon tend son long cou, les sens en alerte, tandis que tout se figea autour de lui. Statues de feu, guirlandes de feu, tous s’immobilisent. Le doux crépitement meuble ce vide de mouvements. Quelques étincelles s’échappent des créatures et viennent mourir sur le carrelage.

Les marches de l’escalier craquent. Irrégulièrement. Ensommeillement ou peur ? Le dragon soupire. Les créatures le regardent, dans l’expectative. La fête est-elle terminée ? Il ouvre largement sa gueule.

Une dernière fois, la pièce s’illumine tandis que les créatures s’élèvent dans les airs. L’aura flamboyante paraît grossir autour de chacun d’eux ; les membres graciles, les armes, les boucliers se fondent dans cet éblouissement fulgurant. Et, tout à coup, la pièce plonge dans les ténèbres les plus totales. Privé de sa force vive, éprouvé, vulnérable, le dragon frissonne. Il penche la tête vers son poitrail.

Un visage apparaît à travers la porte vitrée qui sépare le séjour du reste de la maison. Doucement, la porte s’ouvre et le gamin entre dans la pièce. Il porte son pyjama à carreaux rouges et verts ; il a mis sa robe de chambre et noué tout seul la ceinture, mais il a oublié ses pantoufles. Ses petits pieds nus foulent le carrelage froid jusqu’au canapé. Le dragon sent son regard qui s’arrête sur la table basse.

« Oooohhhh… »

Il y a de l’émerveillement dans sa voix. Le gamin prend alors une grande inspiration ; et le dragon se rend compte qu’il a oublié d’éteindre sa mèche. L’enfant la souffle.

Un silence. Puis il murmure :
« Quand je serai grand, moi aussi, je ferai du jeu de rôles. »

Le dragon réprime un sourire. De longues et belles nuits l’attendent encore.

 

J’espère que vous avez aimé cette lecture… et qu’elle vous a donné envie d’essayer le jeu de rôle ! N’oubliez pas l’ambiance musicale et les bougies lors de votre prochaine partie. 😉

Si vous aimez les dragons, je vous suggère aussi de lire Le Dragon Blanc de Dacie, une nouvelle qui met en scène la rencontre fantastique de deux Immortels.

À la semaine prochaine !

 

Crédits image : Tina

Entretien avec Jean-Philippe Jaworski

Partager avec vous mes écrits, c’est bien. Mais échanger autour de la littérature, de la fantasy et du fantastique en général, c’est encore mieux ! C’est pourquoi j’ai décidé de vous proposer des entretiens avec des écrivains dont j’aime la plume et qui traitent de thématiques proches des miennes : littératures de l’imaginaire, romans situés dans les antiquités de notre Histoire, récits mythologiques… Mon but est aussi de vous faire découvrir des auteurs et des autrices peu connus, car j’ai la chance d’en connaître un certain nombre (et ils ont un de ces talents !).

Pour inaugurer cette nouvelle aventure, cependant, je ne suis pas allée chercher un anonyme, loin de là. J’ai eu le courage un peu fou de contacter l’un de mes auteurs favoris, l’écrivain qui a donné vie, je les cite pêle-mêle, à Benvenuto, Suzelle et Bellovèse. Jean-Philippe Jawroski a très gentiment accepté de répondre à mes questions. Je l’en remercie beaucoup.

Je vous propose donc en exclusivité une interview de Jean-Philippe Jawroski, l’auteur de Gagner la guerre, Rois du Monde, Janua Vera, Le Sentiment du Fer, entre autres.

Notez que je n’ai pas pu m’empêcher d’être terriblement bavarde moi aussi… 🙂

interview de Jean-Philippe Jaworski

Écriture de fiction et jeu de rôle

 

Marie : Pour commencer, j’ai envie de parler un peu de jeu de rôles, parce que je me dis que cela doit ou a dû nourrir votre plume à un moment ou un autre de votre parcours d’écrivain.

Alors, ma première question sera celle-ci : en premier, l’écriture ou le jeu de rôle ? Et quel lien entre l’un et l’autre ?

 

Jean-Philippe :Voici une question faussement simple, et j’imagine que c’est délibéré de votre part ! En ce qui me concerne, le goût pour l’écriture est antérieur au jeu de rôle. J’ai eu une vocation précoce pour la plume, dès l’enfance, alors que je n’ai découvert le jeu de rôle qu’à l’adolescence. Toutefois, les choses sont plus complexes dans le processus créatif. Dans mon enfance, l’écriture représentant un mode d’expression de l’imaginaire, elle n’était qu’une forme un peu plus élaborée et scolaire de jeu. Le dessin, que je pratiquais beaucoup, était aussi une façon de me raconter des histoires, ce qui revenait un peu à les jouer mentalement.

Les arts dans leur dimension figurative, narrative ou théâtrale, puisent à la même source que le jeu et réciproquement. Il s’agit de ce que l’on appelle couramment l’imagination et de ce que le psychanalyste D.W. Winnicott définit comme une aire intermédiaire d’expérience, une sorte d’interface entre la subjectivité de la vie intérieure de tout un chacun et le rapport au monde réel. Le partage de cette aire imaginaire est à l’origine des expériences ludiques et artistiques – ainsi que religieuses et philosophiques, ajoute Winnicott. Sans aller jusqu’à la religion ou la philosophie, je suis persuadé que le plaisir du jeu et du récit sont liés dès la petite enfance, et dans mon parcours, je n’ai fait que raffiner ces pratiques en vieillissant. Plus tard, j’ai trouvé confirmation dans l’histoire et dans l’histoire littéraire de cette complémentarité entre le jeu et la littérature. Dès la naissance du roman, il existe une certaine interactivité entre le conteur et le public, nous rapporte Martin Aurell dans son essai Le Chevalier lettré. Nombre de tournois médiévaux ou de joutes italiennes de la Renaissance étaient scénarisés, les participants, qu’ils fussent chevaliers ou dames, jouant le rôle de personnages de roman : ainsi, au tournoi du Hem, en 1278, le comte Robert d’Artois incarne Yvain, le chevalier au lion, tandis que la dame de Longueval qui préside à la fête joue Guenièvre. Ce tournoi devient ensuite matière à un roman, Le Roman du Hem, écrit par Sarrasin. On voit comment, dès le XIIIe siècle, l’imaginaire circule du roman au jeu et du jeu au roman, bien avant l’invention formelle du jeu de rôle.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, le lien principal entre jeu de rôle et écriture se trouve donc dans l’expression de l’imaginaire. En ce qui me concerne, c’est la quête d’évasion qui me porte vers l’une et l’autre activité ; les processus de construction de l’univers et des personnages y sont très semblables. En revanche, la forme en est très différente. L’écriture du jeu de rôle, qui ne fournit qu’un support à la création finalisée par la partie, demande une clarté quasiment didactique pour permettre au maître de jeu d’accéder rapidement à l’information ; l’écriture du roman doit être plus suggestive et cultiver le sous-texte qui fait voyager l’imaginaire du lecteur. Sur le plan narratif, l’écriture d’un scénario doit construire une arborescence ouverte tandis que la composition d’un récit conduit à un resserrement progressif des horizons d’attente. Enfin, la communion avec l’imaginaire du public se fait selon des voies différentes. Pour le maître de jeu qui conçoit un scénario et le fait jouer, la réception est immédiate ; elle est différée pour l’écrivain. La gratification apportée par l’œuvre est donc d’un autre ordre.

 

Interview de Jean-Philippe Jaworski : l’écrivain et ses personnages

 

Marie :  Puisque vous parlez d’interface entre intériorité et monde extérieur (donc, dans le cas de la littérature, les autres, ceux qui vous lisent), je me demandais si l’écriture vous permettait d’exprimer des ressentis profonds, voire des réflexions sur le monde. Je reviens à un passage que j’ai lu dans Chasse Royale, II-2. Bellovèse nous dit, alors qu’il est captif, qu’il est en train d’apprendre le détachement, comme son cocher Mapillos, et il précise : « Or cette aptitude-là n’est pas une qualité de guerrier. Chez l’esclave, c’est la première condition de la survie. Mais chez l’homme libre, c’est la vertu du sage — ou celle du roi. »

J’ai beaucoup aimé cette réflexion. De manière générale, j’aime cette littérature qui nous amène à réfléchir, qui nous nourrit et nous aide à affiner notre regard sur nous-même et sur le monde, qui nous interpelle en nous disant : « Mais n’est-ce pas ce que je suis en train de vivre, là ? » . Ma question est donc : l’écriture est-elle pour vous la manière la plus « adaptée », la plus « facile », de partager vos impressions et vos réflexions ? Vos personnages qui se confient confient-ils aussi des petits morceaux de vous ?

Jean-Philippe : Je ne suis pas sûr que l’écriture soit la manière la plus adaptée de partager mes impressions et mes réflexions. Une discussion franche et amicale me paraît être un mode de partage aussi facile et adapté, sinon plus. Bien sûr, la spontanéité de la discussion peut parfois nuire à la clarté des idées ; d’un autre côté, le dialogue permet aussi d’affiner et de nuancer un propos. Quant aux textes de fiction, eh bien ce sont des textes de fiction. Vous l’évoquez vous-même : ce sont les personnages qui se confient, pas moi. Naturellement, je vais puiser dans mes souvenirs, mes expériences et mes impressions du matériau pour nourrir la narration ou les conversations romanesques. Mais je n’exploite dans cette ressource personnelle que ce qui est compatible avec le profil des personnages ; je nourris également la composition de spéculations et d’emprunts à des références livresques, théâtrales, cinématographiques ou ludiques. Les réflexions que je prête aux personnages pour leur donner une consistance psychologique ne sont donc pas forcément les miennes, et vont parfois même à l’encontre de mes opinions. Par exemple, l’anomie de Benvenuto et le machiavélisme du podestat Ducatore illustrent ce que je réprouve au plus haut point ; dans la composition de Bellovèse, je m’efforce de réfléchir à rebours de mon penchant rationaliste. Cela représente à la fois une difficulté et un grand plaisir de la composition romanesque : « se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un », notait Yourcenar, en se passant « le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de (soi)-même ». Plus que dans les réflexions de mes personnages, qui reflètent tour à tour mon regard, son contraire ou autre chose, je pense que je me livre davantage dans les lignes de force narratives et esthétiques de mes fictions, tropismes thématiques ou poétiques dont je ne suis que partiellement conscient.

Benvenuto, le personnage principal de Gagner la guerre : un héros… atypique !

 

Les femmes dans les univers de l’auteur

 

Marie : J’ai cru voir le mot « empathie » dans votre réponse, mais en la relisant attentivement, je réalise que vous l’exprimez sans la nommer, du moins est-ce ainsi que je le vois. Je trouve que c’est une très belle expérience de lecture que de plonger dans des personnages que l’on désapprouve et, dans le même temps, de suivre leur cheminement et d’arriver à les aimer (ou presque, en tout cas à les comprendre) sans accepter leurs actes. (Et, bien entendu, l’autrice que je suis considère également que c’est une grande expérience d’auteur !)
Votre réponse m’inspire beaucoup de questions. Je reviendrai ensuite à votre esthétique littéraire, mais je voudrais rester encore un peu sur votre rapport à vos personnages. Vous savez peut-être, ou peut-être pas, que certaines lectrices se sentent quelquefois frustrées de ne pas trouver de personnages féminins dans lesquels elles arrivent à se projeter. Je parle en mon nom et en celui de quelques amies. Je ne vous lirai pas avec autant de plaisir si vos personnages féminins ne résonnaient pas en moi par leur authenticité et leur variété. On ne peut pas dire qu’elles soient faites sur le même moule, même si ce sont souvent des femmes fortes ! Est-ce que cela vous semble difficile de vous « transporter en pensée à l’intérieur » d’une femme, pour vous citer citant Marguerite Yourcenar ? Ou est-ce une chose naturelle puisque, somme toute, nous sommes tous des êtres humains pensant, agissant, rêvant, espérant… ?

Jean-Philippe : Vous avez raison, il existe une dimension empathique dans la composition de personnages étrangers à soi. C’est assez singulier de parler d’empathie à propos de personnages fictifs, car dans les faits cela signifie se mettre à la place de personne. Mais le plus singulier est sans doute qu’on apprend parfois de ces personnages, un peu comme j’apprends parfois de mes élèves. Avez-vous lu Aristoï, de Walter J. Williams ? C’est un roman de space opéra où Williams imagine que des mondes sont gouvernés par une méritocratie où les dirigeants sont parvenus à un niveau de puissance presque divin. Leur psyché comporte des « démons », à prendre dans un sens platonicien, qui ont des individualités à part entière avec lesquelles ils tiennent de véritables délibérations intérieures. J’incline à croire que Williams s’est inspiré de ses propres relations avec ses personnages et les a transposées en matériau romanesque. La première partie de Noé, de Jean Giono, comporte aussi des pages extraordinaires sur la cohabitation d’un écrivain et de ses personnages, dans laquelle je me reconnais en partie.

En tout cas, je suis très flatté que vous preniez plaisir à lire les pages consacrés aux personnages féminins de mes bouquins. Je m’en explique en répondant à votre question :

Je vais répondre par l’affirmative à vos deux interrogations, malgré leur apparente contradiction. Oui, cela me semble difficile de me « transporter en pensée à l’intérieur » d’une femme. Non que je nie la part féminine de ma sensibilité, d’ailleurs. Mais mon éducation et mon expérience génèrent des angles morts dans ma perception du monde, qui me rendent plus compliquée la composition des personnages féminins. Voici quelques anecdotes qui éclairent cette difficulté. D’abord mon éducation : j’ai fait tout mon secondaire dans un établissement jésuite qui n’accueillait que des garçons. A un âge clef, cela oriente profondément la personnalité. Par ailleurs, je continue à réaliser, parfois tardivement, que je dispose de privilèges masculins dont je ne suis pas conscient et dont ne bénéficient pas les femmes qui partagent mon quotidien. Par exemple, je n’ai jamais subi de harcèlement de rue. Chaque jour, je vais courir ou marcher en forêt en solitaire, alors que c’est une chose qu’évitent de faire mes relations féminines, qui préféreront se promener en compagnie d’une autre personne ou d’un chien. Il en résulte que mon rapport au monde est forcément différent. Dès lors, la création d’un personnage féminin me demande un effort de décentrage plus important que celle d’un personnage masculin. La composition de ces personnages repose un peu plus sur mes observations et, si je ne m’interdis pas de leur prêter certaines de mes impressions, je le fais avec plus de circonspection, de crainte de gauchir la vraisemblance de leur psyché.

Janua Vera, le recueil de nouvelles dans lequel vous ferez la connaissance du très beau personnage féminin de Suzelle !

Ceci dit, je prête à mes personnages féminins une énergie, des motivations, des qualités et des défauts que j’espère aussi variés et complexes que ceux de mes personnages masculins. Une fois que j’ai cerné leur personnalité, je trouve effectivement intéressant de la nourrir de notre commune humanité. Cela devient naturel, mais après un effort de composition plus ou moins long. J’ajoute que certaines de ces femmes sont des personnages très vivants dans mon imaginaire : Suzelle dans Janua vera, Clarissima dans Gagner la guerre, Dannissa, Prittuse et Cassimara dans Rois du Monde. J’ai d’ailleurs en tête d’autres « femmes puissantes » pour mes romans en projet.

 

Marie : Je connais bien Giono, même si c’est surtout pour son rapport à la nature sauvage que je trouve littéralement habitée dans ses écrits. D’ailleurs, j’en profite aussi pour rebondir là-dessus, en m’excusant si ma pensée a un peu des allures de cabri sautant dans tous les sens ! L’un des plaisirs que j’ai à vous lire est en effet celui de l’immersion dans un environnement très prégnant, notamment au niveau des descriptions « géographiques ». Je retrouve rarement ce plaisir de la description qui s’attarde en se mélangeant à l’action dans des romans, aussi je savoure comme une gourmandise les écrits qui prennent le temps de bien détailler et singulariser l’environnement naturel. Je souhaitais vous demander d’où vous venait cette plume si soucieuse de la géographie et qui plante aussi bien ses personnages que ses décors. D’un rapport particulier à la nature (les marches en forêt en solitaire) ? Ou cela fait-il partie d’un souci plus global de poser une atmosphère très immersive pour le lecteur, à tous les niveaux ?

Je reviens également à votre réponse sur les personnages féminins. Je suis ravie d’abord d’apprendre que vous avez en tête d’autres beaux portraits de femme. Et je dois absolument rebondir sur votre évocation de Suzelle, dans la mesure où cette nouvelle a été ma porte d’entrée dans votre univers. Votre capacité à concentrer toute une vie dans un format court m’a marquée, autant que le destin de ce personnage et la poésie de la forme. De mon point de vue féminin, je le considère d’une grande justesse. Il m’a rappelé un roman de Sally Salminen, Katrina, qui narre une vie de femme en apparence manquée. Suzelle, et évidemment Annoeth, m’ont posé la question du sens de la vie presque dans un sens métaphysique. 🙂

 

Jean-Philippe : Merci pour votre retour sur Le Conte de Suzelle, j’en suis très flatté. Pour la petite histoire, le texte avait été rejeté par une anthologiste (et romancière assez connue de l’imaginaire français) qui m’avait reproché avec beaucoup de véhémence d’avoir mélangé féerie, paysannerie et patois. (En fait de patois, il s’agissait de quelques mots d’ancien français…) Bien que le sujet soit très différent, l’esprit du conte devait pas mal à Un cœur simple de Flaubert et à Une vie de Maupassant.

Le lien que j’opère entre la peinture des personnages et celle de leur cadre repose avant tout sur un souci d’immersion. Bien sûr, il est nourri par mon goût pour la marche et par l’observation du monde qui m’entoure. Mais j’utilise ces impressions personnelles au service du récit. Il me semble que pour donner de l’épaisseur aux personnages, il faut leur prêter des sensations ; or une partie de ces sensations, outre leur rapport aux animaux, aux hommes et à la spiritualité, leur vient nécessairement de l’interaction avec les paysages. Dans une optique somme toute assez romantique, je peins la nature pour étoffer les acteurs du drame. Cela explique d’ailleurs le registre lyrique qui apparaît fréquemment sous ma plume, et qui n’est pas toujours délibéré de ma part.

 

Pourquoi les Celtes ?

 

Marie : Je suis une grande passionnée d’histoire et notamment d’histoire antique et j’aime beaucoup aussi écrire des textes inspirés de la mythologie grecque. Rois du Monde devait fatalement me plaire. Ma question suivante est donc : pourquoi l’antiquité et la mythologie celtes ?

 

Le cratère de Vix, un exemple d’art celte. (© Crédits photo ©Morio60)

 

Jean-Philippe : Différentes raisons m’ont poussé à prendre un sujet celte. Quelques expériences de jeunesse, pour commencer. Encore enfant, un copain m’avait amené à découvrir les vestiges d’un site appelé à tort un « camp romain », qui était en fait un oppidum celte du Ve siècle avant notre ère. Quelques années plus tard, alors que j’étais étudiant, j’y suis retourné pour participer à une campagne de fouilles archéologiques. J’en ai gardé une vraie curiosité pour la civilisation « gauloise » – terme que je ne prise guère, quoiqu’il soit celui que nous imposent notre langue et l’histoire, puisqu’il ne s’agit pas du nom que les Celtes se donnaient à eux-mêmes. Un peu plus tard, alors que je commençais à concevoir des projets romanesques, j’ai réalisé que cette civilisation était quasiment inexploitée par la fiction. Les Celtes insulaires (ceux des îles britanniques) ont été abondamment traités depuis la matière de Bretagne médiévale jusqu’à nos jours. En revanche, les Celtes continentaux de l’antiquité, hormis ceux ayant résisté à la conquête romaine, n’ont guère été abordés par la littérature ou le cinéma. Il y avait une cause évidente à cet angle mort : il ne s’agit pas encore d’une civilisation historique et les sources à son sujet sont très lacunaires. Toutefois, des progrès considérables ont été faits dans les connaissances sur les deux âges du fer celtes au cours des dernières décennies, grâce à des recherches archéologiques, linguistiques, épigraphiques et grâce à l’analyse critique des auteurs latins et grecs. Je disposais donc d’un vaste terrain fictionnel à investir ; revers de la médaille, il demandait un énorme travail de documentation, de spéculations et de synthèse. Cela m’a effrayé au début – mais le défi m’a stimulé, peut-être par masochisme, surtout parce que je pense qu’un bon sujet impressionne par le travail qu’il va nécessiter. Je m’y suis lancé sans avoir la certitude de pouvoir le mener à terme – de fait, les difficultés sont apparues dès les premières pages : comment parler de commerce dans une société qui ignore la monnaie ? Quels arbres poussaient en Europe au premier âge du fer, quels sont ceux qui ont été introduits plus tard ? Comment reconstituer des mythes (et des théonymes) dont ne connaît souvent que des versions galloises ou irlandaises beaucoup plus tardives ? Essayer de construire un récit possédant des accroches romanesques tout en se livrant à une reconstitution vraisemblable ressemblait à une sorte d’exploration créative : cela promettait d’être harassant, mais c’était aussi exaltant. Alors j’ai cédé à l’appel de cette aventure tout intérieure.

 

Interview de Jean-Philippe Jaworski : l’écrivain à l’œuvre

 

Marie : Vous parliez tout à l’heure de romantisme et de lyrisme, et je ressens bien cela quand je vous lis. Votre style est très reconnaissable, très exigeant, très littéraire, et je crois que c’est aussi grâce à ce style que vous réussissez à toucher votre public. J’aimerais beaucoup savoir comment vous abordez la phase de l’écriture par rapport à cela. Les mots et les tournures vous viennent-ils facilement ? Êtes-vous souvent « emporté » par l’inspiration ou passez-vous beaucoup de temps à travailler et retravailler le texte ? Je pense à une phrase de Céline qui disait dans une interview qu’il saignait lorsqu’il écrivait pour essayer de trouver les mots justes (je ne retrouve malheureusement plus la référence, aussi j’espère ne pas trahir son propos en me fiant à ma mémoire). Je me demandais donc quel était votre rapport à cela.

Jean-Philippe : Pour ce qui est de la rédaction à proprement parler, je suis un tâcheron. Il existe des écrivains miraculeux capables d’écrire vite et bien – Molière, Hugo, Cocteau, Giono… (Quitte d’ailleurs à le payer par des problèmes de santé ou des addictions sévères à la drogue.) Je ne ferai jamais partie d’un tel aréopage. Il existe beaucoup d’écrivains qui, pour des raisons contingentes, se trouvent contraints d’écrire vite et mal. Je fais de mon mieux pour éviter de tomber dans ce travers. Je suis donc un auteur laborieux. Je rumine le texte phrase par phrase, j’hésite, je reformule, je corrige, j’élague. Vous évoquiez Céline et son rapport à l’écriture. Disons que sans aller jusqu’à certaines de ses outrances comme « ce roman qu’il faut finir me tue », je me reconnais assez bien dans sa boutade : « Ah la griserie d’écrire ! on me la copiera ! » Non que je nie cette griserie, d’ailleurs… mais c’est une expérience fugace que je n’éprouve que pour quelques pages sur l’ensemble d’un roman. Le plaisir est davantage en amont, pendant les phases de rêveries qui amènent à la composition, et en aval, quand on a franchi cet Everest qu’est l’achèvement du livre.

Marie : Restant sur le travail de l’écrivain, je relaie une question qui occupe beaucoup l’une de mes amies qui écrit également. Elle et moi nous sommes offert récemment une lecture commune de Rois du Monde. Partageant nos impressions, elle s’est demandé si vous étiez de ces écrivains qui planifient le récit de leur roman de A à Z ou si vous vous laissiez porter par vos personnages et par l’intrigue. Architecte ou jardinier ? Comme vous venez de me dire que vous étiez un tâcheron, je crois deviner votre réponse, mais je me trompe peut-être. 🙂

Jean-Philippe : Architecte ou jardinier ? Eh bien, pour sauter directement à la synthèse, je serais plutôt paysagiste. Je dessine les grandes lignes d’un jardin (à l’anglaise plutôt qu’à la française) et à l’intérieur de ce clos, le récit pousse avec une relative liberté. En règle générale, je définis plusieurs éléments au départ. Le plus important est le sujet ; vient ensuite un arc narratif plus ou moins détaillé, dans lequel je vais en particulier fixer ma ligne d’arrivée, et certaines étapes intermédiaires qui me permettront ultérieurement d’établir des préparations. Lorsque la narration est déchronologique, l’arc narratif doit être plus précis que lorsque la narration est chronologique. A l’intérieur de ce cadre, je m’accorde des plages plus ou moins grandes de liberté diégétique. Cette liberté dépend d’ailleurs moins de ma fantaisie que des contingences du sujet, de l’univers et des personnages. Le sujet est vraiment la pierre d’angle de la composition. Julien Gracq l’a exprimé infiniment mieux que je ne saurais le faire : « Un vrai sujet a une pente secrète : si vous cherchez à le préciser, et même sur quelque détail secondaire, il ne vous laisse pas plus dans l’embarras qu’un relief vigoureux ne laisse dans le doute la goutte d’eau de pluie qui tombe sur lui et qui l’interroge sur la direction à prendre. Il tient en quelques lignes, il se laisse embrasser d’un coup d’œil, et il a réponse à tout. » C’est donc de la rencontre entre le sujet et le profil des personnages que surgissent souvent des inflexions dans le récit ; certaines sont prévisibles, d’autres sont inattendues. C’est un grand plaisir du romancier que de voir ainsi se dégager, au fil du processus créatif, des méandres ou des perspectives inattendus, qui font que l’on « découvre » un peu le récit en même temps qu’il s’écrit. (Ce qui n’exclut pas les impasses ni les bras morts.) Tolkien notait dans sa correspondance qu’il avait plus l’impression de restituer quelque chose qui avait existé que de l’inventer ; j’incline à croire qu’il suivait en fait la pente de son sujet en appliquant à la fiction la méthode de spéculation linguistique que le professeur de philologie utilisait dans ses recherches. Simplement, au lieu d’opérer une analyse hypothético-déductive pour dégager la sémantique d’un mot ancien, il le faisait à partir de la matière donnée par son sujet pour développer son « arbre intérieur », la croissance de la fiction. Dans ma façon de travailler, afin que cette croissance soit canalisée, je lui donne pour tuteurs l’arc narratif et les étapes préalablement définies.

 

Marie : Je souhaitais terminer en vous demandant si l’année étrange que nous venons de passer, faite de confinements et d’isolements, de débats et de polémiques en tous genres, de remises en question parfois, que ce soit au niveau individuel ou sociétal, avait impacté / impacte encore votre vie d’écrivain. Je pense au manque de contact avec vos lecteurs, bien sûr, mais aussi à la capacité créatrice, qui peut être mise à mal ou au contraire puiser des ressources dans ces conditions particulières ?

 

Jean-Philippe : Le confinement en soi ne m’a pas gêné. J’ai la chance de vivre sous une lisière, ce qui fait que je n’étais pas privé de nature, et je m’accommode assez bien de la solitude. J’ai essayé de tenir à distance raisonnable les polémiques – ce qui n’était pas toujours évident.

Cependant, mes activités d’écrivain ont été fortement impactées, tout simplement parce que je suis professeur. En fait, avant même la crise sanitaire, elles ont été mises en veille par la réforme du lycée. Il a fallu refaire l’intégralité des programmes pendant l’année scolaire 2019-2020 ; j’ai prévenu mon éditeur qu’il ne me serait pas possible d’écrire dans ces conditions. J’espérais quand même avoir bouclé toutes mes préparations de cours pour le printemps, ce qui m’aurait permis de reprendre l’écriture vers le mois d’avril 2020. Or le confinement nous a imposé une continuité pédagogique à partir du mois de mars. Gérer le travail d’une centaine d’élèves en classe est une chose ; gérer le même travail d’une centaine d’individus éparpillés en est une tout autre. La désorganisation de l’Education nationale a été telle que, lorsque j’ai repris l’enseignement en présence des élèves, j’ai été affecté à d’autres classes et à d’autres niveaux que ceux que j’avais au début de l’année scolaire. Dans ces conditions, il m’a été impossible d’écrire jusqu’en juillet. En ce moment, la reprise des cours en distanciel me fait d’ailleurs craindre de me retrouver à nouveau incapable de dégager du temps pour écrire.

 

Marie : Et que suscitent chez vous les difficultés que vous avez à trouver le temps pour écrire ? En fait, finalement, je pourrais presque vous demander si écrire est un besoin pour votre équilibre de vie ?

 

Jean-Philippe : Manquer de temps de temps pour écrire peut offrir des avantages un peu inattendus, mais présente surtout beaucoup d’inconvénients.

En quoi est-ce positif ? C’est une contrainte, or une contrainte est créatrice si elle est affrontée. Concrètement, le défaut de temps force à être méthodique si l’on veut rester productif ; la frustration qu’entraînent les périodes où le manuscrit dort renouvelle l’envie d’écrire et favorise la maturation inconsciente du récit ; revenir au texte après une interruption de plusieurs jours ou plusieurs semaines permet de se relire et de se corriger avec plus de recul. Cependant, le parti qu’on peut tirer de cette situation n’en compense pas les écueils. Après chaque interruption, il faut fournir un effort de ré-appropriation pour reprendre le fil de la composition ; quoi qu’on fasse, l’avancement des manuscrits est lent alors qu’on ne dispose pas d’un moment pour soi (cela fait plus de dix ans que je n’ai pas pris de vacances) ; quand on a la chance d’avoir un public, celui-ci vous met une pression aimable mais réelle, ou bien abandonne un cycle en cours parce que la publication des volumes est trop espacée à son goût ; à force, la santé s’en ressent fatalement – j’ai déjà reçu un ou deux ultimatums de la part de mes médecins. Dans ces conditions, l’écriture contribue-t-elle à l’équilibre ? Pas vraiment. Cela ressemble plutôt à une activité masochiste. Il m’arrive parfois d’avoir la nostalgie de l’époque où je n’étais pas publié : j’avais alors une qualité de vie bien meilleure ! Visites de famille, parties de jeu de rôle, parties de grandeur nature, tunnels nolife sur MMORPG, théâtre, tourisme, lectures pour le plaisir (et non pour le travail)… Autant d’activités désormais réduites à portion congrue ou abandonnées. Sans parler des amis que l’on perd peu à peu parce qu’on est moins disponible. Pour autant, est-ce que j’abandonnerais l’écriture ? Jamais. Tropisme ? Névrose ? Vanité ? Addiction ? Fatalité ? Allez savoir. Ce qui est certain, c’est que je me réalise dans cette activité et que je suis donc prêt à lui sacrifier beaucoup.

 

Marie : Pour notre plus grand plaisir ! Merci pour cet entretien passionnant.

Jean-Philippe : Merci pour votre curiosité et pour m’avoir ainsi offert l’occasion de bavarder !

 

J’espère que cet interview de Jean-Philippe Jawroski vous a plu !

Si vous ne connaissez pas encore cet écrivain (est-ce possible ?),  je vous conseille de profiter de la sortie imminente, en mai 2021, du troisième tome de Chasse Royale chez Folio SF. Il s’agit de la série Rois du Monde qui se situe chez les Celtes. Une vraie merveille et plusieurs heures de lecture en perspective !

Retrouvez aussi Benvenuto et les autres personnages de Gagner la guerre dans l’adaptation BD de Frédéric Genêt (Éditions du Lombard), dont le troisième tome, La Mère Patrie, est sorti en février 2021.

Et, enfin, le roman graphique Le Service des dames, adapté et illustré par Sébastien Hayez, paru en mars 2021 chez Les Moutons électriques dans la collection « La Bibliothèque dessinée ». 😉

 

Image d’en-tête : couvertures des différents tomes de Rois du Monde par Aurélien Police.

Merci à l’auteur pour l’autorisation d’utilisation de son image.

La Loi Femelle : au cœur d’une société matriarcale

Bonjour à vous, chère lectrice ou cher lecteur.

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un roman auquel je viens de poser les derniers mots. Il s’agit de La Loi Femelle. Si vous avez déjà lu Valadonne, vous allez en apprendre beaucoup sur le peuple de mon héroïne Aniélis et vous comprendrez mieux d’où lui vient cette volonté farouche de résister à l’oppression d’une société qui exclut les femmes. En effet, La Loi Femelle est un roman sur une société matriarcale, celle du peuple Val-Adon.

 

À l’origine de la société matriarcale val-adon

 

À l’origine de ce projet, j’ai été très inspirée par le roman d’Élisabeth Vonarburg, Chronique du Pays des Mères. Je trouvais la thématique fort inspirante : comment pouvait imaginer l’organisation d’une société purement matriarcale ?

Il y a débat autour de la définition de matriarcat. On définit parfois ce mot par le « pouvoir des femmes », alors que, dans la réalité des quelques sociétés « matriarcales » qui ont pu exister et qui existent encore, on voit qu’il s’agit plutôt de sociétés organisées « à partir des femmes ». En effet, la filiation est construite à partir des mères. Ce sont elles qui donnent le nom et la propriété. On parle alors de sociétés matrilinéaires. D’autre part, ces sociétés sont souvent construites géographiquement autour des femmes : on vit dans le foyer de sa mère. Ce sont donc des sociétés matrilocales. Les exemples montrent que, en dépit de ces particularités, les hommes n’y sont pas exclus des instances de pouvoir et de décision. Pour plus de précisions, je vous suggère cet article sur les sociétés matriarcales qui intègre une interview de l’anthropologue Heide Goettner-Abendroth.

Dans les faits, je ne sais pas si a existé un jour une société purement matriarcale dans le sens où ce mot aurait le sens inversé du mot « patriarcal ». C’est à dire une société qui donnerait le pouvoir aux femmes en excluant les hommes. Les Amazones ne tuaient pas leurs fils tout juste nés. Elles ne vivaient pas dans l’entre-soi et le mépris des hommes. Elles étaient des guerrières redoutables, qui savaient manier l’arc et monter à cheval comme leurs homologues masculins. Leur société a tout l’air d’avoir été très égalitaire sur ce point.

C’est sur ce terreau que j’ai imaginé ma société matriarcale val-adon : matrilinéaire, matrilocale, mais en sus un peu plus excluante que les sociétés historiques connues puisque c’est un conseil de femmes qui prend les décisions. Cette perspective m’a permis d’aborder les rapports de genre avec beaucoup de liberté et de curiosité, en essayant d’opérer un inversement de regards par rapport à nos sociétés actuelles qui ont des fondations patriarcales fortes.

Tout ceci n’a aucunement prétention à une quelconque valeur scientifique. 😉

Chronique du Pays des Mères, un roman qui présente une société matriarcale
Chronique du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg (et, juste derrière, ma Valadonne ! ).

 

Je vous propose maintenant de découvrir un extrait de ce roman sur la société matriarcale val-adon !

 

Un extrait de La Loi Femelle

 

Je suis Laurana, fille de Mila, fille de la bantal Hansie du clan val-adon Aman-Pô. Je suis née à la fin du printemps de l’an mil cent vingt neuf, à Ausser, la communauté bâtie la plus importante de notre clan.
Je suis la première née de ma mère, laquelle était l’enfant unique de ma grand-mère Hansie. À l’époque, cette filiation directe faisait de moi l’héritière de la lignée, la bantal en puissance de notre famille. J’ai été élevée en ce sens, pourrait-on dire, quoique, en réalité, les Val-Adon ne fissent pas de vraie distinction dans l’éducation de leurs enfants. J’appris à lire les runes, j’appris à filer la laine, j’appris à manier l’arc et à mener les ânes sur nos routes de montagne. J’assistai à l’occasion aux réunions des bantals. Notre lignée n’était pas la plus importante du clan, notre voix ne dominait pas lors des décisions, mais ma grand-mère remplissait ses devoirs avec un sérieux et une discrétion qui ont fait sa réputation presque jusqu’à sa mort.

Je suis née assez tard du ventre de ma mère. Elle avait trente ans lorsque je vis le jour. Sa jeunesse avait été tumultueuse et fort occupée à rallier dans son lit tout ce que le clan comptait d’hommes remarquables, que ce fusse par la carrure, par le charme ou par l’esprit. Tardivement, elle se décida à prendre un compagnon et à enfanter. Son choix se porta sur un bûcheron effacé, très différent de tous les hommes qui l’avaient précédé. Il avait cependant ceci de particulier : il savait conter et toutes les familles se l’arrachaient pour les veillées. Les mots dans sa bouche prenaient une saveur toute particulière dès lors qu’ils parlaient d’héroïnes et de héros, d’animaux fantastiques, d’époques révolues recouvertes par la poussière des siècles. Transparent le jour, Marzel se transformait à la nuit tombante en un barde valwar comme les temps anciens en avaient produits. Sans doute est-ce de lui qu’est né mon amour de notre passé.

Marzel est mon géniteur. Je parlerai beaucoup de lui, et peut-être vous vous en étonnerez, car vous connaissez le fonctionnement des clans val-adon C’est qu’il a été plus que cela pour moi. Un père, comme on le dit ici et ailleurs. Comme un oncle l’est pour ses neveux issus de ses sœurs.

Notre maisonnée ne comptait pas d’hommes sous son toit. Je me souviens vaguement d’un vieil esclave qui mourut dans ma prime jeunesse et qui avait été le compagnon de mon arrière-grand-mère mais, pendant des années, il n’y en eut pas d’autre. Ma grand-mère avait été fille unique. Dans sa jeunesse, elle s’était éprise du géniteur de ma mère, mais celui-ci ne lui avait donné qu’un enfant avant de disparaître dans des circonstances que je ne connaissais pas. Elle n’en aima jamais d’autre et vécut le reste de sa vie dans l’abstinence. Ce fut probablement le seul reproche que le clan lui fit jamais.

Je n’avais donc ni grand-oncle, ni oncle auprès de moi. Comme ma mère, après moi, n’enfanta à son tour que des filles, la maisonnée resta pendant des années exclusivement féminine. C’est sans doute pourquoi Marzel tint une place si importante dans mon cœur. Je passais beaucoup de temps auprès de lui.

 

Un roman sur une société matriarcale

 

Malheureusement, ma mère l’éconduit assez rapidement. Je n’ai gardé aucun souvenir de leur compagnonnage, j’étais trop petite lorsqu’elle le remplaça par un autre amant beaucoup plus jeune qu’elle. Meinrad, c’était son nom, lui fit deux filles, mes petites sœurs Bélina et Prescilla. Je me souviens un peu de lui. De là où je me tenais, je le voyais très grand, bien plus que ma mère et ma grand-mère. Lorsque sa patrouille était de retour après plusieurs jours d’absence, il soupait dans la maison de sa lignée, puis il venait égayer notre veillée. Contrairement à d’autres maisonnées où s’assemblaient des dizaines de personnes, nous n’étions que trois, Muoma-Ban, Muoma et moi. Meinrad mettait de la joie dans notre foyer, il allumait des étincelles dans les yeux de ma mère et il avait toujours un mot gentil et une caresse affectueuse pour moi. Je l’aimais beaucoup et je lui fus reconnaissante pour les sœurs qu’il me donna.

Sa mort fut un déchirement pour nous. Il arrivait cependant que les échauffourées entre clans fussent violentes et ce fut le cas en cette occasion. Ma mère en pleura pendant des semaines. Elle souffrit beaucoup de ne pouvoir afficher son deuil ouvertement. C’était là la prérogative de la famille de Meinrad.

Oui, décidément, je naquis dans une maisonnée bien particulière au regard du peuple val-adon.

Après la mort de Meinrad, ma mère resta seule plus longtemps qu’elle ne l’avait jamais été. Enfin, presque. Marzel parvint à se faire une place dans son lit, à l’occasion. Jusqu’à sa mort, il fut très amoureux d’elle. Cependant, je dois bien reconnaître que l’alcôve de ma mère, dans notre chambre, bruissait de bien moins de rires et de gémissements que lorsque Meinrad l’occupait avec Muoma.

Moi, je grandissais. Comme je trouvais les histoires des adultes tristes et compliquées, je résolus de me les épargner. J’avais huit ans et mes préoccupations étaient de la plus haute importance. Marzel m’avait parlé depuis longtemps déjà de Ruvona, la Grande Aïeule. Il n’est pas certain qu’il eut été le premier à me conter son histoire, car cette figure importante du passé val-adon fait l’objet d’une vénération toute particulière chez nous. Cependant, ce sont les mots de Marzel qui me la firent aimer.

« Dans un creux de l’ombre, éclairé par un rayon d’aube, Ruvona apparaît. Elle lève la main. Entre ses doigts, il y a trois runes. « Là où il y a les ténèbres, j’apporte la lumière. Là où il y a la guerre, j’apporte la paix. Là où il y a l’injustice, j’apporte l’égalité. » Et ainsi fit-elle, la première Bantal. Ainsi fit notre Aïeule à tous. »

Personne ne contait Ruvona mieux que Marzel.

Il y avait malgré tout trop de mystère autour de la Grande Aïeule. Si d’autres s’en contentaient, ce n’était pas mon cas. Je voulais en savoir davantage. Il existait des ruines sur notre territoire, et certainement y en avait-il aussi sur celui des autres clans. Ils étaient les témoignages du passé val-adon. Ne pouvait-on y retrouver la trace de notre première Bantal ? Je rêvais d’être celle qui pourrait justifier la légende par de la pierre que l’on pourrait toucher du doigt. Pourquoi cela, je n’en sais toujours rien du tout car, enfin, personne ne me le demandait, ni se s’en souciait.

 

J’espère que cette lecture vous aura plu et vous aura donné envie d’en savoir plus sur mes Val-Adon ! Dans l’attente de ce roman sur une société matriarcale pas comme les autres, je vous propose de découvrir leur enfant terrible, Aniélis, petite-nièce de Laurana, ardente défenseuse de leur cause dans Valadonne !

 

Crédits image : Andy_Bay

Métal Souffrant, nouvelle fantastique – Partie II (Public averti)

La semaine dernière, je vous ai présenter un jeune héros, Axel, en proie à de bien dérangeantes visions. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la conclusion de cette histoire de fantastique et d’horreur contemporaine.

Attention ! Je réitère ici mes recommandations : cette nouvelle n’est pas adaptée à un lectorat de moins de seize ans.

Bonne lecture ! 🙂

 

Métal Souffrant, fantastique horrifique

 

« Tu es malade ! Il n’y a rien là-dessous, c’est des trucs que perdent les promeneurs, c’est tout. Tes rêves sont délirants. Tu psychotes à cause de tes examens…
— Mes exams de droit me font voir ce gamin ? rétorqua Axel avec un rictus.
— …ou tu digères mal un Stephen King. Je ne te vois pas en oracle de la cause enfantine, franchement.
— Ah ouais ? »

Axel regarda Janis avec détestation. Pourquoi tu lui en veux ? Tu ne lui as jamais rien dit ! Il ferma les yeux un instant, sous le regard médusé de son ami.

« Tu te foutras de ma gueule si j’ai vraiment pété un plomb. Ça te donnera une bonne raison. Mais y a un enfant là-dessous, je le sais ! Mort depuis peut-être des décennies, mais il y est. Bordel, Janis, faut que j’y aille. Me laisse pas ! »

Son ami resta un instant silencieux, puis il lâcha :

« OK. Mais tu m’expliqueras, quand même ? Tu me caches un truc, non ? »

Axel se sentit pâlir. Le regard perplexe, anxieux, de Janis était sur lui.

« Ou… oui, balbutia-t-il. Je t’en prie, viens avec moi. »

Alors que la journée s’achevait, ils retournèrent dans les bois, sur les lieux de la découverte. C’était un de ces dimanches qui annoncent l’été. Les chemins avaient été arpentés tout l’après-midi par les familles, les enfants en vélo, les couples d’amoureux et les personnes âgées menant leur chien. Ils croisèrent même, revenant de balade, Madame Meinvieille, la propriétaire d’Axel, avec son petit-fils Alex que le jeune homme gardait quelquefois, pour se faire un peu d’argent de poche. L’enfant, neuf ans, sourit joyeusement à l’étudiant. Ses yeux brillaient. Axel se crispa et enfonça ses mains tremblantes dans ses poches. Pendant quelques secondes, le bout de métal l’appela. Ou appelait-il Alex ? Non, jamais !

Le jour déclinait et les lieux finirent par se vider. Les silhouettes des arbres se tenaient immobiles dans le couchant.

« C’est là », dit-il soudain.

Les hautes herbes folâtraient aux pieds des arbres. La lumière venait y mourir. Dans le silence qui suivit, alors qu’ils regardaient bêtement le sol qui disparaissait sous la verdure, ils entendirent le crissement des insectes, leurs chants stridulants, le pépiement des oiseaux.

« T’es sûr ? demanda Janis.
— Oui.
— Il va faire nuit dans moins d’une heure. Faut pas que je traîne, Nat’ m’attend pour qu’on aille au ciné. Axel, je fais ça pour toi, mais tu pourrais me d…
— Raison de plus pour s’y mettre tout de suite », le coupa son ami.

Ils commencèrent donc. Janis donnait des coups de bêche mollement. Axel sentait son regard sur sa nuque. Lui creusait avec une opiniâtreté furieuse. Foutez le camp de ma tête ! Foutez-moi la paix ! Je ne veux plus y penser !

Et pourquoi tu ne jettes pas ce truc, alors ?

Il ne pouvait pas. Pas cette image d’enfant, qui pulsait contre lui comme un second cœur.

 

Métal Souffrant, une histoire de fantastique et d’horreur

 

Tiré par une jambe. Éraflé, déchiré, ensanglanté des orteils jusqu’à la taille. Il avait laissé des bouts de peau sur le chemin. La poigne sur sa cheville était mauvaise et réjouie. Les mains aimaient qu’on lui échappe, parce qu’elles aimaient punir ensuite.

Les larmes l’aveuglaient quand il fut tiré à travers l’entrée de la maison. Sa tête heurta le seuil en pierre, rudement. Sonné, il ne put se redresser. Les mains le prirent par la nuque et le relevèrent. Devant lui, un halo de lumière révéla les visages graves des autres jouets de la collection. Marqués comme des poupées : à leurs épaules nues, le métal luisait.

 

La nuit se levait. Le ciel s’obscurcissait derrière les arbres et confondait ténèbres et ramures. Ils creusaient toujours. Axel touchait au but et celui-ci lui glaçait les sangs. La terre argileuse était de plus en plus dure sous leurs bêches. Si quelqu’un les surprenait, ils auraient droit à une visite chez les gendarmes.

« Axel, y a rien, ici ! s’exclama soudain Janis. Y a rien du tout, tu t’es fait un film, tu…
— Eh bien, casse-toi ! »

Axel se reconnut à peine dans ce ton agressif, mais il n’avait pas pu retenir ces mots. Barre-toi, Janis ! Barre-toi et ne me demande rien !

Son ami le regarda d’un air abasourdi. Aussi vite, il fronça les sourcils.

« OK ! si c’est comme ça, amuse-toi bien ! Salut. »

Axel resta seul. Janis ne pouvait pas comprendre… C’était son plus vieil ami, son seul ami, mais comment lui dire… ? Le jeune homme sentit les larmes affluer à ses yeux. La bêche s’enfonça à nouveau dans la terre dure.

 

Il n’avait plus de larmes. Il attendait assis sur le lit, immobile. Tout son corps était une plainte, un gémissement.

Des cris déchiraient le silence de la maison. Des sanglots, venus de la Chambre. La dernière pièce ajoutée à la collection voulait se dérober aux mains avides.

Il entendit les pas menus, précipités, sur le plancher. Puis les pas plus lourds. Les cloisons étaient si fines. Il comprenait maintenant. Il voyait la scène. Il l’avait vécue.

Il écouta, yeux grands ouverts. Il absorba chacun des sons. Il ne pleurait plus. Il serrait les dents.

 

Il avait mal aux mains et au dos, mais il avait peur de s’accorder un répit pour s’étirer. Il était attendu, là, en bas. Cela faisait des années. Des décennies.

« Plus pour très longtemps… »

Sa voix résonna dans la nuit. Elle était blanche, elle lui creusait le cœur. Un quartier de lune éclairait à peine ses gestes. Mais il progressait.

 

« Pour toujours. »

Il les regarda et leur tendit les mains. Ils s’agglutinèrent autour de lui, comme des lucioles. Leurs doigts se nouèrent les uns aux autres. À sa suite, ils promirent. La fin était proche.

 

Ce n’était pas un énième caillou. La couleur blanche tranchait nettement sur le sol sombre, mais c’était trop long. Axel lâcha sa bêche et tomba à genoux.

Il gratta la terre avec les doigts pour libérer l’objet. Lisse. Blanc. Allongé. Axel avait cessé de respirer. Lorsqu’il leva la chose pour la présenter au clair de lune, il lâcha un gémissement rauque.

Un os.

Il avait eu raison. Il n’était pas fou. Pas encore, du moins. Il baissa les bras d’un coup en lâchant l’horrible preuve et se retrouva assis au milieu du monticule de terre qu’il avait érigé. En cet instant, il regretta désespérément l’absence de Janis auprès de lui. Son ami lui aurait dit que ce n’était pas sa faute, qu’ils ne connaissaient pas la victime, que ce n’était sans doute pas ce qu’il croyait. Il ne pouvait pas comprendre, lui… Il ne ressentait pas ce trouble lorsque le petit Alex lui lançait ce regard scintillant…

Il resta ainsi un moment, sans bouger. Les rayons bleutés de la lune jouaient autour de lui. Et, soudain, un éclat brilla.

Puis deux.

Puis un troisième.

Hagard, Axel se pencha sur la fosse. Instinctivement, il porta la main à sa poche où palpitait la lamelle de métal. Dans la terre affleuraient comme des étincelles de lune. Le jeune homme tendit le bras vers l’une d’elles et, stupéfait, il cueillit une silhouette d’enfant argentée. Il gratta, gratta encore. Des ossements émergèrent, accompagnés d’une nuée de petits anges étincelants.

Tout un squelette. Et, brusquement, son cœur cessa de battre. Tout un squelette, mais une ossature lourde. Un adulte. Un adulte constellé de toutes petites lucioles…

 

« En souvenir », cracha-t-il en jetant la sienne dans la fosse. Son épaule saignait encore après qu’il l’en eût arrachée.

« En souvenir », répétèrent les autres en l’imitant.

Les grandes mains cruelles ne les toucheraient plus jamais.

 

Axel resta assis, longuement, à respirer l’air frais de la nuit.

« C’est fini », murmura-t-il enfin en jetant l’étrange petite chose dans le trou.

Il mit si longtemps à reboucher la fosse que le ciel s’éclaircissait à l’est lorsqu’il en eût terminé. Il se redressa et s’épousseta les genoux et les cuisses, puis s’éloigna dans le chatoiement rose du soleil levant.

Presque fini. Janis l’écouterait peut-être quand même ? Il fallait parler, maintenant, pour briser le cercle.

 

Ainsi se termine cette petite histoire de fantastique et d’horreur, qui traite d’un sujet sensible mais dont la fin vous aura, je l’espère, semblé plus douce qu’amère. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour de nouvelles lectures. Si vous en voulez plus (et de l’exclusif), abonnez-vous à ma newsletter. Je vous enverrai des textes entièrement inédits de fantasy et de fantastique. 🙂

Crédits image : Yuri_B

Métal Souffrant, nouvelle fantastique – Partie I (Public averti)

Vous aimez le fantastique ? Vous aimez l’horreur diffuse et suggérée ? Vous allez aimer Métal Souffrant

Cette fois-ci, plus de parenthèse confortable entre légendes et réalité, nous allons plonger dans la dureté d’une vie ordinaire contemporaine. La nouvelle fantastique Métal Souffrant vous fait rencontrer Axel, un jeune étudiant qui cache un lourd secret. Il pensait l’avoir enfoui tout au fond de son être, loin de la surface, jusqu’à ce qu’un événement inattendu, une découverte anodine, fasse ressurgir les horreurs du passé.

 

Métal Souffrant, petite pierre de Sombres Tombeaux

 

Il y a quelques années, j’ai eu le plaisir et l’honneur de figurer au sommaire d’un recueil de nouvelles des Éditions du 38, Sombres Tombeaux. Le thème, faut-il le préciser ? Le tombeau, lien entre morts et vivants, limite infranchissable et fantasmée qui nous sépare d’êtres aimés… ou redoutés. L’ouvrage était paru pour Samain, l’une des plus importantes fêtes anciennes celtiques. Lors de la nuit de Samain, notre monde s’ouvre à ceux des dieux et des mânes…

C’est dans ce contexte qu’est parue Métal Souffrant, une nouvelle difficile car elle parle de violences infligées aux enfants. Elle avait obtenu une belle critique de Yozone : « Très psychologique, le texte transpire la souffrance de ses personnages. »

Le recueil des Éditions du 38 n’étant plus disponible à la vente, j’ai beaucoup de plaisir à vous le proposer ici.

Sombres Tombeaux, recueil de nouvelles des Éditions du 38
Sombres Tombeaux, des Éditions du 38

 

Je vous conseille par ailleurs d’aller jeter un œil aux excellentes parutions des Éditions du 38, qui publie de la bonne littérature de genre (science-fiction, fantasy, fantastique, policier, etc.). 😉

Allez, c’est parti pour la lecture ! Attention, elle n’est pas conseillée si vous ne supportez pas les récits dans lesquels il est question de violences envers les enfants.

 

Métal Souffrant, nouvelle fantastique et horrifique

 

Les coups pleuvaient. Il essayait de les parer avec ses bras, mais les membres chétifs laissaient passer l’essentiel des claques, des coups de poings et de pieds. Il se recroquevillait davantage, jusqu’à vouloir disparaître en lui-même mais, où qu’il allât, les mains méchantes le poursuivaient et le battaient. Il ne pouvait s’empêcher de gémir ; et les mains furieuses s’excitaient davantage.

« Je n’ai rien fait, je n’ai rien fait ! » pleurait-il. Mais les mains cruelles s’en moquaient ; elles l’aimaient innocent plus que coupable.

Au-dessus de sa dépouille sanglotante, la lame jaillit encore. Fallait-il donc accepter ? Il se ramassa autour de son ventre et ferma les yeux. Cette fois, il ne lutta pas. Se débattre causait trop de souffrances. La lame mordit la peau de son épaule. Profondément. Dessin de feu et de sang. Le liquide, chaud, coula le long de son bras. La douleur était trop intense. Il vacilla, s’écarta, se réfugia plus loin, loin de l’instant et de son corps.

Lorsqu’il se réveilla, il était marqué. Il palpa son épaule, si brûlante. Une lamelle de métal, incrustée dans la peau, y pulsait comme un être vivant.

 

« Tu ne dors pas la nuit ou quoi ? »

Axel leva vers Magali un regard fuyant. Ses dernières paroles ? Il ne s’en souvenait plus. En baissant les yeux sur ses notes, il ne vit qu’un long trait noir, là où sa main et son esprit avaient perdu le fil. En bas, sur l’estrade, le maître de conférences continuait de discourir.

« Je ne sais pas… Je n’arrête pas de me réveiller. Des rêves bizarres, qui se répètent… »

Magali indiqua du menton le professeur.

« Fais gaffe. Il a sa tête des mauvais jours. »

Axel hocha vaguement la tête.

La voix monocorde de l’universitaire s’appesantissait sur les dizaines de têtes. Axel n’y tint plus. Il lâcha son stylo et glissa la main dans la poche de son jean. Le petit bout de métal s’était coincé dans la couture. Ses doigts raclèrent jusqu’à l’en extirper. Magali toussota en lui jetant un regard noir. Il se mordit les lèvres. La chose étrange pulsait presque contre sa cuisse.

Une toute petite surface de métal brillant. Nettoyée des résidus de terre qui l’avait maculée – qui savait combien de temps elle était restée prisonnière des sols argileux des bois ? –, elle reflétait la lumière. Il la fit tourner entre ses doigts, oppressé. Comment avait-il remarqué ce minuscule éclat sur le chemin de promenade ? Perdu entre les herbes, les fougères et les feuilles mortes ? La terre le cernait comme si elle voulait en garder l’empreinte. Les ongles d’Axel s’en étaient noircis tandis qu’il essayait de récupérer la chose.

« On dirait une serrure, avait remarqué son pote Janis, debout au-dessus de lui. Une porte vers les Ténèbres infernales… »

Il avait rigolé. Mais, depuis, à chaque fois qu’il la contemplait, Axel y voyait une silhouette. Celle d’un enfant de profil, les mains sur le ventre et le visage incliné. Un gamin comme on dessine de manière stylisée les angelots, la tête aussi grande que le corps. Oui, un tout petit gosse. Sans les ailes. Arrachées. Et Axel frissonnait.

Il le voyait, ce gamin, et il se perdait dans sa contemplation plusieurs fois par jour. Il le connaissait bien…

« Tu me fous les boules », chuchota Magali, tout près de lui. Son ton était tendu. « Range ce bidule, c’est malsain. »

En quoi une lamelle de métal pouvait-elle être malsaine ? C’était rationnellement stupide. Pourtant, Axel savait qu’elle avait raison. Ce truc-là était malsain. Et c’était sans doute pour cela qu’il ne pouvait plus le quitter des yeux.

 

« Il me fait peur. Je veux pas y aller.
— Il t’a appelé. Tu es obligé.
— Mais quand il est revenu, Benjamin pleurait. Il a pas dit pourquoi. Ça me fait peur. »

La main de la petite fille sur son épaule. Là où pulsait le truc.

« Il faut tous y passer.
— Mais passer par quoi ? Qu’est-ce qui se passe, dans la Chambre ? »

La petite fille détourna les yeux.

Elle le savait, elle. Elle ne répondit pas.

 

Axel était allongé sur son lit. Le volet à moitié baissé sur la fenêtre entrouverte laissait passer une brise fraîche. Il allait bientôt faire nuit. Le jeune homme commençait à avoir froid, mais il rechignait à se lever. Le léger frisson sur sa peau tendait à se faire oublier alors que la lamelle de métal tournait entre ses doigts.

Malsain. L’impression demeurait. Ça le poursuivait même la nuit. Ça avait l’écho des anciens cauchemars, les autres, ceux de l’enfance…

« Qu’est-ce que tu caches, hein ? »

Si elle l’avait entendu s’adresser ainsi au bidule, la voix oppressée, Magali l’aurait traité de grand taré. Mais il n’y pouvait rien. Le truc lui parlait, au sens métaphysique du terme. Le truc savait. Le truc voulait qu’il se souvienne.

Il inspecta une nouvelle fois, sous toutes les coutures, l’étrange petite chose. Puis, pris d’une impulsion incontrôlable, il souleva la manche de son tee-shirt pour dégager son épaule et posa l’objet dessus.

Rien ne se passa.

« Je suis con », grommela-t-il, avant de reposer le bout de métal sur le chevet, près de son radio-réveil.

La nuit tombait.

 

Il courait dans la nuit. Les herbes chatouillaient ses pieds nus. Le sang coulait d’entre ses fesses, le long de ses jambes. Son seul vêtement, une chemise, battait l’air au-dessus de ses cuisses et effleurait dans sa course son épaule marquée par le métal.

Les arbres penchaient sur lui leurs silhouettes noires et gigantesques.

La douleur lui cuisait, à un endroit où nul n’aurait jamais dû pénétrer. Mais elle était moins puissante que l’épouvante. Aussi courait-il toujours. Il ne retournerait pas dans la Chambre. Personne ne le rattraperait.

 

Cette fois-ci, Axel se réveilla en sursaut. Son cœur battait comme un sourd dans sa poitrine. La sueur l’inondait. Ses draps en étaient trempés.

Ses doigts allèrent à l’aveugle sur le chevet. Ils attrapèrent la lamelle de métal. À la lumière du feu rouge qui brillait au-dehors, juste devant sa fenêtre, la silhouette enfantine se teinta fugitivement de sang. Il la contempla, effrayé.

« Non ! Je ne veux pas me souvenir ! »

Il la jeta. Avec un petit cliquetis, la lamelle heurta le lecteur CD, puis elle rebondit et disparut dans le noir. Axel resta immobile, les mains crispées sur sa couette. Feu vert. Feu orange. Feu rouge. Feu vert. Feu orange. Feu rouge… Des couleurs artificielles, rien de plus, des signaux fonctionnels, des reflets sans signification…

L’enfant en métal étirait ses doigts jusqu’à lui. Non ! Ce n’est qu’une impression ! Mais Axel ne parvenait pas à la chasser. L’enfant frémissait dans le silence. Il tremblait de toutes ces tortures jamais révélées. Axel tremblait avec lui, violemment. Des larmes froides coulaient sur ses joues.

Je ne peux pas… je ne peux pas supporter ça, pas encore ! Retourne dans les ombres, toi !

Le lieu de la découverte, un bois aménagé pour la promenade. Si la plaque de métal était là, entre ses doigts, où se trouvait l’enfant ? Sous la terre ? Un sanglot étreignit la gorge d’Axel. Il fallait le ramener là-bas. Ou l’exhumer ? murmura une voix téméraire, celle qu’il avait toujours refoulée.

Demander à Janis, son plus vieil ami. Il était courageux, lui. Il n’avait peur de rien. Sans le savoir, à leur rencontre, il avait sorti Axel du néant. Il avait besoin de Janis pour affronter l’enfant.

 

J’espère que cette première partie vous aura plu, intrigué et alléché… Rendez-vous par ici pour la suite et fin de cette nouvelle fantastique !

 

Crédits image : BeaTzJooDy

Le Dit de l’oracle – Une nouvelle dans la mythologie grecque

Bienvenue sur mon blog, cher lecteur et chère lectrice. J’espère que vous avez aimé la dernière balade (ballade ?) que je vous ai proposée au cœur de la Carthage romaine, auprès du héros de l’arène, le bestiaire Léo. 😉

Aujourd’hui, remontons encore les siècles, vers une époque reculée qui oscille entre légendes et réalité. Les temps mythologiques… Un cadre : la Delphes antique. Un personnage : la Pythie.

Je vous propose de découvrir deux extraits de ma nouvelle Le Dit de l’oracle. Bien sûr, ici aussi, fantastique et mythologie grecque vont faire bon ménage, comme vous pourrez le constater !

La Grèce antique, le cadre idéal pour un récit de fantastique

Toutes les mythologies se prêtent admirablement à la réalisation de récits fantastiques pleins de fureur et d’extase. La matière grecque est particulièrement abondante et bien connue.

La première fois que je l’ai abordée, c’était dans la nouvelle que je vous propose de découvrir aujourd’hui : Le Dit de l’oracle. J’y explore le personnage de la pythie de Delphes.

La pythie n’appartient pas au mythe. Elle a vraiment existé. Elle était l’oracle du sanctuaire dédié à Apollon dans la ville grecque de Delphes. Elle fut encore consultée à la grande époque classique des VIème et Vème siècles.

le dit de l'oracle marie tétart
Couverture de la nouvelle Le Dit de l’oracle d’après la peinture de John Collier, Priestess of Delphi, 1891

Ses oracles étaient semble-t-il incompréhensibles. Il fallait toute la science religieuse des exégètes pour en tirer une interprétation cohérente et utile à ceux qui venaient lui demander conseil.

Pour mon Dit, j’ai joué avec la réalité et repris un vieux poncif : celui d’une transe de la pythie, due à des exhalaisons sulfureuses issues d’une faille dans le mont Parnasse sur lequel se situait le sanctuaire. En réalité, la pythonisse était possédée par le dieu grâce à une observance stricte de rituels, sans aucun artifice d’aucune sorte.

Pour me faire pardonner cette entorse à la réalité, j’invoque ici le poète latin Lucain, qui fut le premier à imaginer les délires mystiques de l’oracle aux prises avec l’esprit d’un dieu furieux. Je n’ai fait que le suivre et renchérir, tout comme beaucoup d’autres artistes depuis 2 000 ans !

Je me suis aussi amusée à d’autres fantaisies que Plutarque et les autres Anciens auraient sans doute reniées, histoire de marier plus intimement encore fantastique et mythologie grecque… Mais cela, vous le découvrirez si vous lisez la nouvelle en entier !

Je vous laisse en compagnie de Loreena McKennit sur une musique qui évoque de lointains voyages. Le premier extrait donne les prémices de la tragédie…

Comment une épouse délaissée devint la voix qui parlait aux hommes…

« Strepsiade tenait le message entre ses mains. Cette vision prophétique de l’avenir de sa cité lui brûlait les doigts. Au souvenir de la Pythie, il frissonnait encore, comme si la voix monocorde de l’oracle courait elle-même le long de son échine. Les paroles avaient beau être pour lui dénuées de sens, l’épouvante régnait entre ces mots. La chute finalement était heureuse et il pouvait s’en réjouir, mais il n’oublierait jamais la terreur qui l’avait habité durant cette consultation.

Jadis, jamais Callirhoé n’aurait pu lui insuffler émotion si forte. Son épouse, alors, était une autre femme. Toute parée de vertus et de discrétion, les seuls attributs souhaités pour celles de son sexe, elle ne lui inspirait qu’indifférence. Presque quinze années de mariage et il n’avait jamais consommé cette union forcée. La virilité n’était pas en cause. Entre deux batailles, sa couche était toujours bien garnie d’éphèbes, parmi les plus bels adolescents laissés à sa charge par les lignées aristocratiques de la cité pour qu’il en fasse de bons guerriers.

Mais sa femme et les femmes en général l’avaient toujours laissé froid.

Un jour, il n’avait plus supporté la vue de cette créature docile et vertueuse. Elle était incapable de l’exciter et, conséquemment, elle était inapte à lui donner un fils. Cette union, imposée par un oracle de la Pythie dans leur plus tendre enfance, n’était qu’une vaste supercherie. Après tout, s’il ne pouvait engendrer un fils de son sang, il avait le choix d’en adopter un. Il n’aurait plus à ménager la pudeur de son épouse lorsqu’il ramenait des amants en sa demeure.

Il répudia Callirhoé, prétextant de sa stérilité supposée pour rompre leurs liens, et ce, malgré les adjurations de sa mère qui lui rappela la fameuse vision oraculaire. Les deux plus vieilles lignées du territoire delphique, ennemies depuis des lustres, devaient s’entremêler pour empêcher la renaissance des déchirures. Une cité renommée naîtrait de cette réconciliation.

« Qu’importe la vision de cette vieille carne ! » hurla-t-il à sa mère qui osait lui en remontrer, à lui, un homme fait de trente ans passés. « Cela fait quatorze ans, elle est née, cette cité ! Que la déesse s’estime satisfaite !
— N’insulte pas la déesse ! chuchota la malheureuse femme, blanche de terreur.
— Insultée ? » Hors de lui, Strepsiade leva les yeux vers le ciel. « Thémis, entends-moi ! Regarde bien ton oracle ; regarde ce que j’en fais ! »

Et, d’un geste furieux, il se saisit d’un vase fin en céramique et le projeta contre un mur. L’objet explosa en mille morceaux.

Le bruit lui résonnait encore quelquefois à l’oreille, en ses heures les plus sombres, comme l’annonce d’un châtiment terrible.

Somme toute, il avait bien agi. Il suffisait de cette preuve : son épouse divorcée avait été choisie comme Pythie à la mort de l’ancien oracle. Celle-ci avait vu en vision la femme qui devait lui succéder. Sa stérilité n’était pas un présage funeste, mais au contraire un signe : la déesse voulait réserver cette femme à une fonction plus importante que celle de donner des fils à la cité.

Désormais, Callirhoé lui expliquait, à lui et aux autres dirigeants de Delphes, comment il leur fallait gouverner. ».

Consultation de l’oracle de Delphes. Céramique à figures rouges, vers 440-430 av. J.-C., par le peintre Kodros.

Quand fantastique et mythologie grecque se rencontrent…

Voilà comment Callirhoé est devenue pythonisse de Delphes… Et la voici maintenant alors qu’elle subit la possession divine et rend son oracle dans le téménos, l’enceinte sacrée du sanctuaire. On passe ici dans le point de vue d’un autre personnage, Trygée, frère d’armes de Strepsiade, venu avec lui demander conseil à la pythie.

« Elle était assise sur un haut trépied, au-dessus d’une fissure qui lacérait le sol. Sa longue tunique de lin laissait nue l’une de ses épaules. L’éclat jaune déversé par l’accroc dans la pierre, en même temps qu’une brume aux relents méphitiques, salissaient le blanc du tissu. Par-dessus, un voile écarlate recouvrait les cheveux de la femme et laissait son visage dans l’ombre. Elle avait la tête penchée et ne bougeait pas ; ses pieds nus reposaient sur l’un des barreaux de son inconfortable siège. Depuis combien d’heures était-elle assise là, à prédire à ses innombrables visiteurs joies et misères, morts et mariages, fortunes et infortunes ?

L’un des prêtres s’avança vers elle et lui présenta un verre de l’eau sacrée, issue des sources cachées dans les sombres grottes du Parnasse. Elle l’avala lentement. Trygée, la boule au ventre, put distinguer enfin le profil délicat, que les années épuraient sans relâche jusqu’à le rendre fantomatique. Indifférente à ses spectateurs, la Pythie se mit à mâcher des feuilles de laurier. Une gerbe d’eau fut jetée dans la fissure ; l’exhalaison fétide s’intensifia et le nuage jaune qui nichait dans le réduit se concentra autour de la femme comme pour l’habiller d’une chape. Autour de Trygée, certains portèrent leurs mains à leur nez et à leur bouche. Pas Strepsiade, constata-t-il, pas son frère d’armes, naturellement.

« Comment la guerre avec Orchomène peut-elle être évitée ? »

La question avait résonné sous le haut plafond creusé dans la roche. La Pythie vacillait sur son siège à l’équilibre précaire ; il aurait suffi d’un souffle pour qu’elle tombât dans le trou. Mais cette apparente faiblesse se mua en mouvements de balancier réguliers, ponctués chacun par la tête qui allait et venait d’avant en arrière, mollement, dolemment. Les paupières s’étaient fermées sur ses prunelles que Trygée savait brunes et qu’il aurait tant voulu revoir.

Et puis la voix monocorde s’éleva et emplit l’espace.

« Le chemin est atroce, mais il faut l’accepter. La cité est rebelle, il faut un élu. Celui de la guerre peut l’être pour la paix. Qu’il en soit ainsi, dira-t-il. Mais il ne verra pas de ses yeux d’acier rayonner le soleil sur les murs blancs libérés de l’angoisse. De sombres parois les fermeront… Aaaahhhh ! »

Le hurlement brisa net l’instant. D’une litanie pleine de langueur, la Pythie passa à une hystérie épouvantée. Sous les yeux affolés des consultants, elle se mit à crier des mots incompréhensibles, en une langue inconnue pleine de sifflements perçants et d’éructations rauques. À voir la stupeur des prêtres, la scène n’avait rien d’ordinaire. Des années de guerre en tant que chef d’armée avaient façonné à Trygée un sang-froid peu commun, mais il sentit comme une main de fer serrée autour de sa gorge. C’était la femme aimée depuis toujours qui vomissait depuis le contrebas cet innommable galimatias, ce langage des Enfers dont la moindre syllabe faisait se dresser les cheveux sur la tête. Elle s’accrochait maintenant des deux mains à son siège, en se balançant à un rythme de plus en plus rapide et de plus en plus saccadé, le visage levé très haut et les yeux exorbités, grands ouverts sur l’ailleurs. L’odeur de soufre s’était intensifiée et empuantissait tout.

« Le guerrier va ouvrir les portes du temple », continua-t-elle, d’une voix soudain plus mesurée — mais son visage restait violemment contracté. « Quelle extase. La satiété, pour la mère et l’enfant. La cité sera plus belle. Remercier la main qui va se sacrifier. La Main. La Déesse a répondu. Cette guerre n’aura pas lieu. Cette guerre n’aura pas lieu. »

Soudain, le silence. La Pythie s’affaissa. Un prêtre se rua vers elle pour la recueillir dans ses bras.

Trygée, abasourdi, la regarda tandis qu’on l’emmenait dans les profondeurs de la grotte.

Pour la première fois depuis longtemps, sa main absente le démangeait furieusement. »

Oreste à Delphes face à la pythie. Cratère à figures rouges, vers 330 av. J.-C.

J’espère que cette incursion dans la Grèce des origines vous a plu ! J’ai remarqué de mon côté qu’il existait de nombreux amateurs de littérature mariant fantastique et mythologie grecque. J’y ai pris goût aussi et quelques idées me sont venues autour des personnages mythiques d’Atalante, de Sisyphe, de Pandore et de Prométhée… À suivre !

Si vous souhaitez connaître le destin de ma Callirhoé, je vous invite à lire le pitch du Dit de l’oracle !

Crédits images : Christian Hardi

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie III

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez aimé le récit du bestiaire Leo et que vous avez follement envie de savoir ce qu’il est advenu de lui lors de sa rencontre avec le terrible et mystérieux lion noir. Sinon, je vous invite à découvrir les deux premiers épisodes de ce face-à-face dans mes précédents articles (partie 1 et partie 2). 😉

Notre ami gladiateur a-t-il survécu à cet affrontement ? Celui-ci n’était-il qu’un rêve… ou la sinistre réalité ? Cette fois, vous allez avoir le fin mot de cette nouvelle fantastique qui joue avec l’histoire romaine

Cette fois, je vous invite à accompagner votre lecture d’une envoûtante et mélancolique musique arménienne

Le Lion, une nouvelle fantastique qui vous invite dans l’histoire romaine…

 

Un craquement. Une douleur. Si aiguë, si atroce qu’il s’entendit hurler comme jamais encore il ne l’avait fait.

Il ouvrit les yeux sur les ténèbres de sa chambre, réveillé par son propre cri qui se prolongeait infiniment. Ses mains tremblantes se portèrent à son buste et à son ventre. Le cauchemar le poursuivait, car elles rencontrèrent un terrain de chairs molles et poisseuses, desquelles émergeaient des aspérités dures, affreusement sensibles. Le léger frissonnement de ses doigts sur ce lieu de dévastation lui arracha d’autres plaintes. Quand allait-il se réveiller ? « Diane ! Ancêtres ! » supplia-t-il. Mais ses aïeux et la figure tutélaire des bestiaires, sa Lune adorée, sa Chasseuse, restèrent muets.

« Tu es seul », murmura une voix dans l’obscurité.

Malgré le délire de souffrance qui le submergeait, Massi vit une silhouette se découper dans la faible clarté lunaire. C’était celle d’un géant, tel que lui, à la peau d’ébène. Deux yeux en amande, brillant comme des joyaux, rejetaient le visage dans l’ombre. Une chevelure hirsute, une véritable couronne d’or noir, entourait la tête. L’homme sourit et dévoila une dentition carnassière.

« Nul ne t’entendra mourir. »

Il jeta un regard entendu vers Artole qui n’avait pas bougé. Au supplice, Massi vit son ami s’agiter dans son sommeil, puis lui tourner le dos. « Mais tu reviendras et, je te le jure, tu souffriras mille fois ma douleur. »

Massi avait perdu la force de gémir. Ses yeux se brouillèrent. Tandis que la vision de l’individu s’estompait, il perdit connaissance.

 

Il retrouva ses sens dans un brasier de perceptions inconnues. Les douleurs avaient changé. Elles dansaient désormais avec grâce dans ses chairs martyrisées, comme des nymphes enflammées traçant des sillons de cendres dans l’herbe tendre. Elles allaient en lui, elles tourbillonnaient, elles creusaient, des entrailles jusqu’à la gorge, abîmant et desséchant tout.

Il aurait tué pour une simple gorgée d’eau.

Un râle profond lui échappa. La pénombre l’entourait. Il bascula sur le ventre, certain d’avoir senti non loin une bouffée de fraîcheur. Le mouvement l’ébranla tout entier et il rugit comme une bête, incapable de réfléchir ou de penser au-delà de sa souffrance. Puis il rampa, grelottant, trempé d’une suée abondante aux relents infects. Lorsqu’il parvint à la source pure, parfumée, enivrante, il dut mordre au travers d’une pellicule qui, d’abord, résista. Lorsqu’elle céda, le breuvage afflua, coula dans sa gorge et apaisa les brûlures. La source se débattit, protesta d’abord, puis supplia dans l’étreinte d’acier des bras de Massi. Le doux gargouillis de l’eau vive joua sur fond de hurlements et de craquements, mais le tueur de fauves était ivre.

Puis le nectar se tarit et le silence se fit. Un voile se leva. Quoiqu’il fît toujours nuit et qu’aucune lumière n’éclairât les lieux, Massi vit comme en plein jour. Il vit sous lui Artole. Il vit son frère gisant sur la paillasse, les yeux révulsés et les membres disloqués. La chair privée de vie était grise, excepté dans le cou, où une plaie noire béait. Du jeune homme s’échappait un parfum suave qui frappa les narines de Massi. Il se mit debout brusquement, muet d’horreur.

Une sensation de force et de puissance l’habitait. Sa chemise de toile était lacérée par les griffes. Du lion noir ? De l’homme à la crinière ? Qu’était ce monstre ? Et qu’était-il devenu, lui ? Son ventre et son buste, un instant auparavant déchiquetés, étaient intacts. Il y porta des mains tremblantes avant de s’agripper la tête, épouvanté.

Lorsque la voix retentit, il tressaillit.

« Bienvenue aux Enfers, mon enfant. »

Le jeune homme se retourna. À travers la fenêtre, dont les barreaux de métal avaient été tordus, il vit une silhouette perchée sur le mur d’enceinte du ludus. Il reconnut sans peine l’homme à la crinière noire. Le monstre le regardait, bras croisés, et un large sourire blanc fendait son visage en deux. Il ne portait qu’une tunique de cuir rapiécée. Ses muscles puissants saillaient en accrochant les reflets du clair de lune.

« Je te l’avais promis. Contemple ta solitude. Elle complétera la mienne, que je te dois. »

Massi le vit à peine disparaître. Un bond, et il n’était plus là. La terreur s’estompait déjà. Étouffé par le chagrin, le jeune homme se tourna vers son meilleur ami. Il tomba à genoux, la tête dans les mains.

« Artole ! supplia-t-il, sanglotant. Artole ! »

L’esprit de son frère s’en allait rejoindre les mânes de ses ancêtres. Et Massi, des larmes de sang sur les joues, le regardait s’éloigner.

*

Le lion noir, couché dans les herbes hautes, pleurait silencieusement.

Je t’ai vengé, mon frère. Mais, ce soir, je crois que je t’ai aussi trahi.

Au-dessus de sa tête, la lune jouait, solitaire.

 

Le Lion, un récit fantastique et antique… avec des vampires

 

J’espère que cette nouvelle fantastique qui joue avec l’histoire romaine vous aura plu !

Vous aurez probablement compris que le lion blanc et le lion noir étaient en réalité des vampires et que le pauvre Massi les a suivis dans ce destin cruel.

Pour la petite histoire, j’ai fait jouer cette nouvelle en tant que MJ à l’un de mes joueurs (coucou Sylvain !). J’étais maîtresse de jeu au JDR Dark Ages, l’Âge des Ténèbres. Normalement, ce jeu de rôle s’inscrit dans le contexte du Moyen Âge. Je l’avais déplacé dans l’Antiquité romaine, qui est l’une de mes périodes historiques préférées.

Du jeu de rôle à la plume (et inversement !), il n’y a qu’un pas que j’ai allégrement passer, et plus d’une fois. 😉

Si cette nouvelle vous a plu, vous aimerez aussi Le Dragon Blanc de Dacie, plus courte, dans laquelle j’explore le personnage d’un autre immortel aux multiples facettes. Vous en saurez plus en parcourant mes publications.

Je vous dis à la semaine prochaine pour une autre lecture ! Cette fois-ci, je vous emmènerai en Grèce antique… 😉

Crédits images : Caroline Sattler

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie II

Bienvenue par ici, chère lectrice et cher lecteur !
La semaine dernière, je vous ai proposé le début d’une nouvelle de fantastique antique qui prend place dans l’Empire romaine, plus précisément à Carthage, en Afrique du nord. Et si nous allions voir comment se porte le bestiaire Massi, surnommé Leo, célébrité parmi les gladiateurs de l’arène ?
C’est parti ! Bonne lecture à vous ! (Avec toujours une bonne musique d’ambiance romaine !)

Le Lion – Partie II

Massi marchait aussi vite qu’il le pouvait dans les rues silencieuses. Artole était affalé en travers de ses épaules et ponctuait régulièrement les pas de son ami d’un hoquet parfumé. Les vins ne l’avaient pas vaincu, mais encore fallait-il passer l’épreuve du feu des liqueurs et des alcools forts servis en fin de soirée ! Nombre de patriciens dormiraient dans leurs humeurs cette nuit…

Les pieds nus de Massi allaient sans bruit sur le sol pavé des rues de Carthage. La pleine lune lui était une compagne complice. Son ombre le précédait comme pour éclairer son chemin. Pourtant, l’astre amical ne levait pas les angoisses qui l’assaillaient. Le chuchotis qui l’avait pris en aparté sur la terrasse… Si Artole n’avait rien entendu, lui l’avait perçu, dansant sur le fil de ses nerfs. Un murmure qui grondait… Un rugissement étouffé… La menace d’un lion…

Massi pressa le pas en remontant la grande rue qui menait jusqu’au ludus. Le lion, le lion… Toujours le lion ! Comme si la bête qu’il avait abattue venait lui souffler au visage sa promesse de vengeance. Entre ces félins et lui existait une longue histoire d’amour et de haine. Jadis, alors qu’il n’avait que six ans, une lionne réputée folle et vicieuse, Bacchée, avait tué son père dans l’arène. Massi se souvenait du corps paternel dont les viscères traînaient à sa suite dans le sable blanc… La Bacchante fascinait son père, tout comme Apollon, le lion blanc, continuait par-delà la mort à fasciner Massi. Qui était la proie, qui était le fauve, dans ce jeu cruel ? Et qui gagnait lorsque la mort tranchait le dernier lien ?

Tu ne gagneras pas, toi.

De saisissement, Massi faillit lâcher Artole. Il ne le rattrapa que de justesse, arrachant un hoquet au rétiaire qui se répandit en vomissures sur son épaule. Était-ce lui ? Était-ce sa Némésis, qui venait à lui pour venger le lion blanc ? Massi se mit à courir, le cœur trépidant. Une ombre gigantesque talonnait sa fuite. La silhouette sombre du ludus grandissait au bout de l’avenue tandis que les longues foulées du jeune homme avalaient la distance. L’ombre ne disparut qu’au dernier moment, lorsqu’il s’arrêta devant les grandes portes fermées. Un rire sarcastique résonna dans sa tête. Affolé, Massi frappa sur le bois encore et encore, jusqu’à s’en meurtrir le poing. À chaque coup, la tête d’Artole ballottait sur son épaule comme un fruit mou.

Mosaïque de Zliten.

Un garde à moitié endormi ouvrit la poterne. Le bestiaire le bouscula, traversa la grande cour et se rua jusqu’à la cellule qu’il partageait avec Artole. Il fit basculer le gladiateur par-dessus son épaule et le jeta sur une paillasse. Puis, le souffle court, étreint par la peur, il se plaqua contre un des murs. Ses yeux ne distinguèrent que les contours familiers des rares objets qui constituaient depuis des années son univers. Un rai de lune, qui traversait la fenêtre barrée de métal, en épousait les formes. Tout le reste était noyé dans l’obscurité. Le dos collé à la paroi de terre, Massi se laissa lentement tomber sur les talons. À tâtons, il chercha la chandelle entre les deux lits jumeaux. À un mètre de lui, un grognement le fit sursauter. Sur sa couche, Artole remuait. Le silence se réinstalla ensuite, lourd, sans que le Germain se réveillât.

Le cœur de Massi commençait à retrouver un rythme normal. Ses doigts tremblaient encore un peu lorsqu’il fit surgir la lumière. La flamme jaune n’éclaira pas grand-chose, mais elle lui apporta le réconfort en lui laissant deviner les aspérités du quotidien. Les lits n’étaient que des paillasses posées à même le sol. Un tabouret, recouvert de linge qui empestait la sueur sèche, et une bassine d’eau stagnante constituaient le reste du mobilier. Cette pauvreté coutumière, pour la première fois, rassura Massi. Il laissa échapper un rire stupide. L’idée d’avoir couru jusqu’ici comme un malheureux poursuivi par tous les Enfers lui fit secouer la tête. Et le regard hébété du portier ! Ne l’avait-il pas cru possédé ?

Quelle illusion d’épouvante son esprit fatigué n’avait-il pas inventée ? Il était plus que temps qu’il dormît. Le lanista leur avait accordé un répit pour répondre à l’invitation de la matrone mais, le lendemain, les entraînements reprendraient.

Ses admirateurs transis, qui couvraient certains murs de Carthage de graffitis à la gloire de Leo, auraient été bien dépités s’ils avaient vu leur héros prendre la fuite face à des ombres.

Une nouvelle de fantastique antique…

Il en rêvait encore.

Apollon, le lion blanc, entra lentement dans l’arène, calme et solennel au milieu des bonds impatients de ses congénères. Puis il s’arrêta sous l’ombre du dais qui protégeait les gradins du soleil. Il ne rugit pas. Dignement assis sur son séant, il se contenta de regarder autour de lui. Les spectateurs en hurlèrent d’indignation. Dans la pénombre, dans l’éblouissement de l’astre en majesté, ils le distinguaient mal, ils n’en devinaient que les contours vagues. C’était intolérable !

À lui d’agir pour amener la bête fauve dans la lumière. Mais lorsque Massi s’avança vers le lion blanc, celui-ci se contenta de tourner la tête et de le regarder.

Crispé, le bestiaire s’agita sur sa paillasse. Non… plus revoir cela…

Regarde, murmura une voix hostile.

Carnage. Le pelage sans tache était maculé de sang et le ventre ouvert laissait échapper les entrailles. La tête, renversée vers l’arrière, dardait sur le vainqueur, sur le bourreau, un regard transparent. La souffrance, le désespoir, mais aussi le regret et, que Diane l’explique à Massi, le pardon.

Le jeune homme gémit dans son sommeil.

Un lion noir tournait autour de lui, de cette démarche feutrée particulière aux félins, patte levée l’une après l’autre, gracieuse et sûre. Tu me suivais donc bien, songea Massi, à la fois épouvanté et subjugué. Le regard lourd de colère réduisait à rien ses six pieds de haut ; cela faisait des jours qu’il l’oppressait. C’était donc arrivé.

Je n’ai pas peur, dit-il, parce que, en bon chasseur de fauves, il avait appris qu’il fallait mentir aux prédateurs. Mais aucun son ne sortit de sa gorge et l’autre ricana. Sa large gueule s’étira en un rictus impossible, monstrueux, qui dévoila une dentition effroyable. Massi, incrédule, ne put repousser l’image de cette mâchoire se refermant sur sa gorge.

Mon frère ! Comment as-tu pu laisser cette pitoyable créature te faire ça ? Toi, si beau, si fort ! Immortel ! Vois ! Vois, toi qui aimais les humains, ce qu’ils t’ont fait ! Pourquoi l’avoir épargné ?

Je ne l’épargnerai pas, moi.

Le regard haineux que le félin lança à Massi brisa la transe du jeune homme. Son instinct de bestiaire était éprouvé par des années de confrontation avec les fauves et il fit un pas lent en arrière. Pourtant, il ne vit rien venir. Une masse le percuta et lui coupa le souffle.

Je vous laisse sur cet affreux teasing… La suite de l’affrontement (rêvé ?) entre Massi et le lion noir se trouve par ici. 😉 Vous y découvrirez le fin mot de cette nouvelle de fantastique antique qui plonge dans l’ambiance carthaginoise romaine !

Merci à enriquelopezgarre pour la photo d’en-tête. 🙂

Le Lion, une nouvelle fantastique dans l’Antiquité romaine – Partie I

Comme promis, voici une nouvelle lecture rien que pour vous ! Cette fois, je vous offre une courte nouvelle fantastique à lire en ligne dans son intégralité. Elle va vous plonger en pleine Antiquité romaine, une de mes périodes de prédilection. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur cette période de notre histoire, qui est fascinante à bien des égards.

Comme elle est assez longue, je vous la proposerai en deux ou trois fois dans les prochaines semaines. 😉

(Pssst… si vous avez envie de la lire en musique, je vous conseille la BO de la série Rome !)

Une courte nouvelle fantastique à lire pour en apprendre plus sur l’Antiquité romaine

Un héros de la Carthage romaine

Pour la petite histoire, j’ai été maître de jeu de rôle pour des amis pendant quelques années. Je les faisais jouer en plein IIe siècle après J.-C., sous l’empereur romain Hadrien. Cette nouvelle relate ce qu’on appelle le background de l’un de mes joueurs (merci Sylvain !).

Le background, c’est l’histoire du personnage tel qu’elle est au moment où le joueur commence à jouer. Vous allez donc découvrir le superbe bestiaire Leo, alias Massi, héros de l’arène dans la Carthage antique.

Gladiateurs et bestiaires

Un bestiaire est un peu comme un gladiateur, si ce n’est que ces derniers affrontent des animaux sauvages, et non leurs semblables. Cette profession de l’arène est jugée moins noble, malgré tout le danger qui lui est attaché. On considère alors qu’il est beaucoup plus honorable de se battre contre des hommes que contre des animaux. Cela n’empêche pas les Romains de raffoler de ce type de spectacles. Les fauves de toutes sortes, les fameux africanae (dans lesquels on retrouve des éléphants, des lions, des ours, des panthères, des autruches…) sont décimés dans les arènes de l’Empire.

Mosaïque romaine – IIe siècle – Villa romaine de Nennig (Sarre)

Dans la nouvelle, il sera aussi question d’un rétiaire. C’est un type de gladiateurs, comme le thrace, le secutor, l’hoplomaque, etc. Le rétiaire combat avec un filet, un trident et un poignard. Il ne porte pour se protéger qu’un brassard et une épaulière et est formé aux tactiques d’évitement.

La vie dans le ludus

Les gladiateurs de toutes sortes vivent au ludus. S’ils sont esclaves, ils sont la propriété du lanista. Quelquefois, des hommes libres se lient par contrat pour se produire dans l’arène.

Je terminerai cette petite mise en contexte avec cette citation qu’on retrouve souvent dans les épitaphes des gladiateurs : « Celui qui perd, celui-là meurt. » Toutefois, ma nouvelle va vous montrer que d’autres destins peuvent se présenter…

Bonne lecture !

Le Lion

Deux lions couraient dans les herbes hautes. L’un était noir. Noir comme l’encre qui coule sur le papyrus, noir comme l’onyx qui orne la beauté des matrones. L’autre était blanc. Blanc comme l’albâtre des marbres honorant les dieux, blanc comme la toge virile des hommes parvenus à l’âge adulte.

La lune jouait avec ces lions. Tantôt, elle les nimbait de sa clarté et accentuait le hiatus de leurs couleurs. Tantôt, elle s’effaçait derrière les nuages et les ténèbres les engloutissaient.

Bientôt, le lion noir s’affala aux pieds d’un acacia. Il se vautra langoureusement dans la poussière, mêlée aux débris de gousses jaunes tombées de l’arbre en fleurs. Un râle bienheureux lui échappa.

— N’est-ce pas merveilleux, mon frère ?

Le lion blanc, la tête tournée vers le nord, contemplait la nuit. Une fois encore, à la faveur d’une trouée dans les nuées, Diane reparut. Le lion voyait loin derrière les étendues sauvages et désertées par la civilisation. Là-bas, tout là-bas vers la mer, une cité fleurissait et il en percevait les échos. Les hommes, gibier mais aussi prédateurs. Il était des leurs, jadis.

Le lion noir se releva et secoua sa crinière d’un air mécontent.

— Fous, inconséquents, éphémères. Et orgueilleux dans leur certitude de dominer ce monde. Ils ne sont qu’un vivier dans lequel puiser pour se nourrir. Rien d’autre.
— Jamais plus je ne m’attaquerai à eux. Tu le sais. J’ai changé.
— Eh bien, tu es meilleur qu’eux ! Ils chassent les lions. Ils descendent toujours plus loin au sud et ils capturent toutes les bêtes qu’ils trouvent pour les faire s’entre-tuer ou les massacrer dans leurs arènes. Même les antilopes ! Même les macaques ! Et ils ne s’épargnent pas entre eux. Tes humains, mon frère. Les voilà, tes humains, dans toute leur sagesse et leur bravoure.

Le lion blanc releva la tête et huma l’air. La douceur de cette nuit d’été était incomparable. En réponse à son compagnon, sa pensée fut paisible.

— Nous sommes tous des monstres.

*

Massi contemplait la mer, accoudé à la balustrade de la terrasse. Derrière lui, dans la villa romaine, la fête battait son plein.
Les invités, tous des notables carthaginois, les avaient dans la première heure pressés de toutes parts, lui et son ami Artole, dans l’arène Leo le bestiaire et Narcisse le gladiateur. La maîtresse de maison avait fait d’eux son attraction. Cela faisait des mois qu’elle réclamait au lanista le prêt pour une soirée de quelques-uns de ses meilleurs combattants.

La vedette, c’était Narcisse le rétiaire, le tueur d’hommes. Pour le public, massacrer des animaux sans intelligence, comme le faisait Massi, n’avait rien de bien glorieux. Le bestiaire n’était là que le faire-valoir de son ami. Il plaisait quand même, car lui aussi faisait couler le sang et lui aussi risquait sa vie. Comme cela aurait été excitant de le voir un jour encorné par un buffle ! Et puis, il y avait l’étrangeté de ce duo dont les composantes se mettaient mutuellement en valeur : Narcisse, le blond Germain à la silhouette de danseur, et Leo le colosse, dont les muscles frémissaient sous la peau d’un noir d’ébène. Ces deux hommes, qu’ils méprisaient tout en les admirant, les patriciens de Carthage voulaient les voir, les interroger, les toucher. Ils voulaient les respirer et sentir cette odeur de sang et de mort qui émanaient d’eux en relents imaginaires.

Leur curiosité assouvie, ils étaient passés à d’autres plaisirs. Massi et Artole s’étaient réfugiés sur la terrasse désertée de la villa. La lune pleine projetait leurs ombres floues sur la marqueterie de marbre. Ses segments de couleurs s’agençaient superbement pour représenter des chevaux en pleine course et des conducteurs de chars dressés derrière eux, le fouet levé. Le marbre, les soieries, les coupes sculptées, tant de luxes dont on n’avait pas idée, au ludus

« Par les Enfers, Massi, déride-toi ! Profite de cette manne ! Des plats à se bâfrer, des vins de toutes les provinces de Rome et des femmes dont les tétons débordent presque du corsage quand elles nous voient ! On ne va pas rester là à regarder les vagues comme si on avait envie de s’y jeter !
— Je n’y pensais pas » rétorqua Massi en jetant à son ami un regard scrutateur.

Non, Artole n’avait pas abusé tant que cela de ces vins dont il vantait les mérites. Coupés d’eau comme les aimaient les Romains, ils n’auraient pas suffi à enivrer un pareil habitué des tripots de Carthage. En dépit de sa petite taille et de sa silhouette gracile, Artole buvait comme il se battait dans l’arène – en homme.

« Laisse-moi deviner, railla le gladiateur. Le lion hante encore ta cervelle remplie des chimères de tes ancêtres. Un esprit, peut-être ? Pluton t’épargne, pauvre vieux, tu aurais irrité les mânes de la tribu des lions en tailladant un de leurs chatons ? »

Apollon, le lion blanc. La créature la plus belle que Massi eût jamais vue. Son souvenir ne le quittait plus. Du chanfrein à la queue, de la crinière à la croupe, toute la posture de l’animal était celle d’un souverain. Si altière, si majestueuse… Mais à la manière d’un roi déchu. Car Apollon était maigre et famélique. Sa couleur, blanche comme la lune, parlait de malédiction. Une telle marque ne pouvait induire que malheur ou félicité, tout le monde le savait. Massi avait planté sa dague dans le flanc de l’animal avant de le lacérer de coups : on ne pouvait guère parler de bonne fortune pour le malheureux félin.

C’était son travail, après tout. Tuer les bêtes qui entraient dans l’arène, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Il y avait gagné son surnom de Leo. Le lion blanc n’était qu’une victime parmi de nombreuses autres. Pourquoi obsédait-il Massi ? Quel remords ridicule…

L’angoisse le cueillait parfois au cœur de la nuit, à la sortie d’un cauchemar où le jeune homme s’engluait comme dans une poix bien réelle. Ce soir-là, il la sentait encore flotter dans l’air, menaçante et presque extérieure à lui-même.

« Moque-toi, Artole. Moque-toi des esprits. Il se pourrait que tu le regrettes un jour. Même un barbare du nord comme toi devrait prendre garde au courroux de ceux qui sont morts. »

Le blond Germain eut un superbe sourire, l’un de ceux qui plaisaient tant aux femmes, surtout lorsqu’ils naissaient après le passage du couteau sur la gorge du vaincu.

« Les esprits existent au nord mais, moi, je ne les crains pas. Je ne crois qu’à une chose : la loi de l’arène. Et j’ai toujours la tête à l’endroit où sont mes pieds. Tu devrais faire de même, Massi ! Prends garde à ce que le souvenir d’une carcasse pourrissante ne vienne te hanter à ton prochain combat. Je te préviens encore, mais tu le sais : celui qui perd, celui-là meurt. »

Son ami acquiesçait lorsqu’un murmure venu de la mer le fit frissonner.

Pas toujours.

J’espère que cette première partie vous aura plu ! L’obsession de Massi pour le Lion Blanc est-elle justifiée ? Ses mânes lui jouent-ils des tours ? Et, au fait… avez-vous deviné ce que sont le lion noir et le lion blanc ?

La réponse mercredi prochain avec la suite de cette courte nouvelle fantastique à lire en ligne !

 

Merci à Alexandra pour la superbe photo d’en-tête. 🙂