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Histoire d’une héroïne grecque : Atalante

Atalante est une mythologie vivante : on lui donne beaucoup de résonance moderne et on l’assimile souvent à une figure féministe. Elle se distingue beaucoup des autres héroïnes grecques.

Est-ce que cela a un sens quand il s’agit de comparer la société antique et la nôtre ? Ou bien peut-on le dire parce que les mythes sont réinterprétés et réappropriés à chaque époque, indépendamment de celle qui l’a vu naître ?

Je ne vais pas répondre à ce débat, juste vous donner des éléments de réflexion en reprenant avec vous différents points : (avec des liens vers les parties en question)

Je vais terminer en vous parlant de ma novella sur Atalante, que j’ai écrite en 2020 en me documentant beaucoup pour l’inscrire dans une réalité matérielle et sociétale réelle… sans rogner sur le mythe ! 🙂

Un peu de musique pendant votre lecture ?

Naissance et postérité du mythe d’Atalante

La mythologie d’Atalante est née à la littérature dans la Grèce archaïque. Nous sommes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. : Hésiode (ou quelqu’un qu’on appellera plus tard Hésiode) écrit le Catalogue des Femmes. Dans ce texte, il décrit Atalante. C’est la fameuse scène de la course contre Hippomène.

Par la suite, Atalante ne va plus disparaître. Toutes les époques vont la reprendre, de la Grèce classique jusqu’à la nôtre.

Chez les Grecs, il n’y a pas de mythe construit d’Atalante : on raconte alors les mythes à l’oral, par morceaux. Certains éléments récurrents reviennent quand même. Lévi-Strauss les appelle des « mythèmes » (« La Structure des mythes », in Anthropologie Structurale, Paris, Plon, 1958, p. 227-255). Ce sont les exploits d’Atalante : des extraits de la course, de la chasse de Calydon

Au Ier siècle de notre ère, chez les Romains, on retrouve l’héroïne sous la plume du poète latin Ovide, qui écrit Les Métamorphoses.

En tout, entre l’époque archaïque et l’antiquité tardive, on compte presque 80 œuvres iconographiques et une cinquantaine de textes qui mentionnent Atalante et sa mythologie.

En dépit de ce qu’on pourrait croire, le Moyen-Âge chrétien ne cherche pas à effacer les traces de cette héroïne athlète et chasseuse, qui fait des exploits à l’égal des hommes. Les mythographes compilent, relient et parfois explicitent les mythes et les légendes. L’érudit ecclésiastique Eustathe de Thessalonique, par exemple, parle d’elle au XIIe siècle. C’est de manière indirecte : il la convoque lorsqu’il explique l’origine des termes désignant le sanglier (agrios) et le caleçon des athlètes (périzôma) ou lorsqu’il explique l’étymologie du nom de Schoineus, l’un des pères d’Atalante. Il parle plusieurs fois de la chasse de Calydon.

Les différentes versions d’Atalante

Atalante est tantôt la fille d’Iasos, roi du Péloponnèse (tradition arcadienne), tantôt la fille de Schœnée (tradition béotienne). Toutes deux sont caractérisées par un fondamental : elles refusent de se marier.

La version béotienne d’Atalante

La Béotie est un bout de terre grecque au nord de la péninsule, entre mer et montagne. C’est de là que nous vient le plus vieux mythe d’Atalante.

Atalante fille de Schœnée est l’Atalante-athlète. Elle est associée à l’épreuve de la course imposée à ses prétendants, notamment Hippomène. Cette histoire est racontée pour la première fois par Hésiode dans son Catalogue des Femmes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. C’est la première fois tout court qu’on parle d’Atalante — en tout cas, nous n’avons pas retrouvé de témoignage plus vieux que celui-ci.

L’Atalante béotienne serait aussi celle de l’épisode de la métamorphose en lion.

La version arcadienne d’Atalante

La version arcadienne du mythe d’Atalante semble plus tardive. L’Arcadie se trouve dans le Péloponnèse. C’est une région montagneuse.

L’Atalante arcadienne est la fille de Iasos, roi du Péloponnèse. Elle est abandonnée à la naissance par son père qui voulait un garçon : il l’expose dans la nature. Une ourse l’allaite, puis des chasseurs la recueillent. C’est un topos antique très fréquent : un enfant est nourri par un animal sauvage puis recueilli par des hommes, comme les jumeaux Romulus et Rémus. Ces derniers sont nourris par une louve, puis adoptés par un berger.

L’Atalante de la mythologie arcadienne est l’héroïne de la chasse de Calydon avec Méléagre. Elle est une chasseresse plus qu’une athlète. Ce côté chasseresse la rapproche encore plus de la déesse Artémis, protectrice des vierges : elle se situe totalement dans le monde sauvage qu’on assimile aussi à celui de l’enfance. Dans l’iconographie, on la voit souvent avec un chien.

L’Atalante mère

Vous ne connaissiez pas celle-ci ? Atalante est aussi une mère, dans un épisode bien précis. Étonnant pour une héroïne constamment associée à l’idéal de virginité !

Atalante est la mère de Parthénopée, l’un des membres de l’expédition des Sept contre Thèbes.

C’est une héroïne différente des autres. Cette fois, Atalante est héroïne parce qu’elle est mère d’un héros. Mais elle prolonge tout de même la vierge Atalante. Dans la Thébaïde de Stace, on évoque ses exploits lors de la chasse de Calydon. De plus, Atalante redevient tigresse lorsqu’il s’agit de la sûreté de son fils :

« elle abandonne ses forêts, plus rapide que le vent ailé, franchit les rochers et les fleuves qui lui font obstacle en coulant à pleins bords, telle qu’elle était, la robe retroussée, ses blonds cheveux flottants, épars, aux souffles de l’air comme une tigresse qui suit, après le rapt de ses petits, pleine de fureur, les traces du cheval de son ravisseur. » (Stace, Thébaïde, IV, 312-316)

Le père de Parthénopée ? D’après l’auteur romain Hygin, c’est Méléagre. Mais on ne trouve cette information nulle part ailleurs. Le Pseudo-Apollodore, lorsqu’il raconte l’épisode de la chasse de Calydon, dit juste :

« Méléagre, qui avait pour femme Cléopatra, la fille d’Idas et de Laspessa, (…) voulait avoir un enfant d’Atalante » (Bibliothèque, I, 69).

En tout cas, aucune source ne dit que Parthénopée est légitime.

Les exploits d’Atalante dans la mythologie

Atalante est une héroïne !

Hésiode lui-même ne dit pas qu’Atalante est une « héroïne » (hèrôis). Il n’applique pas ce terme aux femmes de son Catalogue. Toutefois, Atalante a les caractéristiques d’une héroïne.

Atalante vit à l’âge des héros

Elle vit à l’âge des héros tel que l’a décrit Hésiode. C’est l’époque où se côtoient les dieux, les déesses, les créatures fabuleuses… et les héros. Atalante elle-même descend des dieux, quelle que soit la version.

Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne
Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne - Extrait de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante, Portrait d'une héroïne grecque (voir les sources en bas d'article)
Généalogie d'Atalante dans la tradition arcadienne
Généalogie d'Atalante dans la tradition arcadienne - extrait de l'ouvrage Farouche Atalante d'Émilie Druilhe (voir les sources en bas d'article)

Elle est d’ailleurs la compagne d’une déesse : Artémis. Elle se voue entièrement à celle-ci, même après être devenue mère. 

Cette dévotion exclusive provoque forcément la colère des autres dieux. Atalante est particulièrement l’ennemie d’Aphrodite. Elle ne lui rend pas les honneurs qui lui sont dus, notamment en refusant de se marier. On voit cette confrontation dès les premiers écrits d’Hésiode.

C’est un peu l’équivalent féminin d’Hippolyte, le fils de l’Amazone Antiope et de Thésée, également séducteur d’Ariane et de Phèdre.

Atalante a les caractéristiques des héros

Atalante, dans la mythologie grecque, a des qualités de héros masculin : le courage, la violence, l’honneur.

Elle est très différente des grandes figures féminines que sont Pasiphaé, Phèdre, Cassandre ou Eurydice…

Elle est la seule héroïne femme dont on connaisse vraiment l’enfance. L’enfance des héros (homme) est souvent décrite, mais ce n’est pas le cas de celle des femmes. Atalante fait exception grâce à l’auteur romain Claude Élien, qui est le seul à décrire son enfance en lui donnant beaucoup d’importance.

Par ailleurs, son mythe a beaucoup de similitudes avec d’autres mythes héroïques :

  • l’exposition
  • la métamorphose
  • le refus du mariage puis la réalisation du mariage

L’épisode de la chasse de Calydon

Atalante, fille de Iasos, participe à la chasse de Calydon. Dans cet épisode, Œnée, roi de Calydon, a oublié d’honorer la déesse Artémis lors d’un sacrifice. Offensée, la déesse envoie un sanglier monstrueux ravager la région.

De grands héros grecs se rassemblent pour le tuer : Méléagre, le fils du roi, les Dioscures Castor et Pollux, Thésée, Jason… et Atalante.

Atalante blesse l’animal

Atalante se distingue en blessant la première l’animal grâce à l’un de ses traits. Cet acte héroïque est présent chez le Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, I, 70) et chez Ovide :

« (…) la Tégéenne [Atalante] pose une flèche rapide sur la corde de son arc, le courbe et tire. Le roseau, pénétrant sous l’oreille de la bête, ne fait qu’une légère blessure à la surface de son corps et en rougit les soies de quelques gouttes de sang. La jeune fille cependant se réjouit du succès de son coup et Méléagre encore davantage ; le premier, croit-on, il voit le sang qui coule ; le premier, il le montre à ses compagnons : « Tu as bien mérité, dit-il, le prix de la valeur ; c’est toi qui l’auras. » » (Les Métamorphoses, VIII)

Méléagre achève le monstre.

Le cadeau de Méléagre à Atalante

L’épisode de la chasse proprement dit se poursuit avec celui du cadeau. Méléagre veut honorer Atalante en lui offrant la hure et/ ou la peau de l’animal.

Les oncles de Méléagre, Plexippos et Toxeus, sont jaloux et reprennent le cadeau à Atalante. Méléagre furieux les tue. (Cet épisode va aboutir à la mort de Méléagre tuée par sa mère qui veut venger ses oncles… Bref, du grand classique grec. 😄 Mais je vais m’arrêter là car Atalante n’intervient plus dans ce récit.)

L’épisode de la course contre les prétendants

Le premier texte connu sur Atalante dans la mythologie, c’est celui du Catalogue des Femmes d’Hésiode. Le poète nous parle d’une course d’Atalante contre les hommes qui veulent l’épouser. Plus tard Ovide, le Pseudo-Apollodore et Hygin adoptent cette version d’Atalante : la course, l’aide d’Aphrodite et le mariage avec Hippomène.

Hippomène / Mélanion

Que se passe-t-il ici ? Atalante fait face à de nombreux hommes qui veulent l’épouser, mais elle ne veut pas se marier. Elle ruse donc : elle n’épousera que celui qui la vaincra à la course. Attention : ceux qui échoueront seront mis à mort.

Or, Atalante est extrêmement rapide. C’est l’Atalante-athlète.

L’un d’eux s’appelle Hippoménès (Hippomène). Dans certaines versions plus tardives (à partir du IVe siècle av. J.-C.), il s’appelle Mélanion ou Milanion. C’est un jeune chasseur prêt à tout pour se faire aimer d’Atalante.

Les pommes d’or

Hippomène / Mélanion va tricher. Il demande l’aide d’Aphrodite. Celle-ci lui donne trois pommes d’or. Ces fruits viennent tantôt du jardin des Hespérides, tantôt du sanctuaire de la déesse Aphrodite à Chypre.

« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre ; leurs aïeux me l’ont consacré jadis et ont ajouté ce don aux propriétés de mes temples. Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies ; invisible pour tous, sauf pour Hippomène, je l’abordai et lui indiquai ce qu’il devait en faire. » (Ovide, Les Métamorphoses, X)

En lançant ces pommes lors de la course, Hippomène distrait Atalante qui ne peut s’empêcher de les ramasser. C’est ainsi que le jeune homme gagne la course.

La métamorphose en lions

C’est souvent à la suite de cet épisode qu’Atalante, dans la mythologie, est transformée en lion avec son amant vainqueur de la course (Mélanion ou Hippomène). Aphrodite se venge ainsi du jeune homme qui ne l’a pas remerciée de son aide. Il y a plusieurs versions à cet épisode.

L’affrontement contre les centaures

Atalante a aussi affaire aux centaures. Ils sont deux : Hylaios et Rhoikos, « amoureux audacieux et fêtards immodérés », selon Élien (Histoire variée, XIII, 1). En fait d’amoureux, ils tentent de violer Atalante alors qu’elle chasse dans la forêt. Atalante se défend et parvient à les tuer.

La quête des Argonautes

On ne saurait faire l’impasse sur l’épisode de la Toison d’Or ! En effet, dans certains écrits comme ceux de Diodore de Sicile, Atalante fait partie des Argonautes qui accompagnent Jason en Colchide pour s’emparer de l’artefact. Elle est expressément citée parmi les « plus braves qui désiraient faire partie de l’expédition » (Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, I, 42).

La lutte contre Pélée

Le dernier exploit qu’on connaisse à Atalante, c’est sa lutte contre le héros Pélée. Il faut entendre le mot « lutte » au sens sportif. Le combat a lieu pendant les jeux funéraires de Pélias (l’oncle de Jason qui l’a envoyé en quête de la Toison d’Or ?).

Le Pseudo-Apollodore écrit qu’Atalante gagne ce duel.

Atalante dans le monde « réel »

Atalante : une héroïne vénérée ?

Atalante a-t-elle héroïsée et a-t-elle reçu un culte à l’image d’un Héraclès ? Il est difficile de le dire.

On a trouvé des inscriptions qui portent son nom. Ainsi une épigraphie sur un autel dans la région de Rhodes : elle porte à la fois le nom d’Atalante et aussi celui de deux autres individus, Galatas et Selgius. Ces deux derniers nous sont inconnus.

Cela peut signifier deux choses :

  • l’héroïne a effectivement été l’objet d’un culte (c’est ce que semble indiquer l’exemple ci-dessus)
  • elle était suffisamment renommée pour que des jeunes filles reçoivent son nom en différentes régions du monde grec

Si l’Atalante de la mythologie a été honorée par des cultes, c’est que, pour les Grecs anciens, elle pouvait intervenir dans le monde réel, comme les dieux, les déesses et d’autres héros. Cela veut dire qu’on croyait en elle comme on croyait « au Moyen Âge, aux Vies des Saints de la Légende Dorée, en ce sens qu’on n’en doutait pas » (Paul Veyne, « Un trésor de contes, et rien d’autre », in Grèce : des dieux et des hommes. À quoi servent les mythes ?, L’Histoire, n° 389, juin 2013, p. 105).

À l’époque, croire aux centaures n’était pas plus incroyable que croire à une jeune fille excellant à la chasse ou à la lutte.

Atalante : un contre-modèle ?

On est loin de l’épouse classique grecque avec Atalante. Pourtant, les auteurs et iconographes ont toujours porté un regard positif sur elle. Pourquoi ?

Atalante est une héroïne solitaire et hors normes. Elle veut rester vierge et ne jamais se marier. Elle est violente, elle tue beaucoup (animaux, créatures et hommes). Vous me direz que les héros font de même, mais cela est attendu de leur part : ce sont des hommes.

Atalante, elle, développe la violence des héroïnes situées dans les marges, celles qui ne respectent pas les normes du monde grec. Elle est même l’archétype de cette sorte d’héroïnes.

L’historien Élien dit :

« elle aimait son état de vierge, fuyait la compagnie des hommes et recherchait la solitude » (Histoire variée, XIII, 1).

Est-ce qu’on peut dire que les Grecs voulaient montrer une transgression ? Que c’était un but idéologique, une revendication (comme on le ferait maintenant) ? Probablement pas. Les Grecs la représentent ainsi parce que… ils veulent montrer une femme héroïne. La meilleure manière de le faire, c’est de lui donner des attributs d’homme héroïque.

Atalante : un modèle

D’ailleurs, pour contrebalancer cette étrangeté, ils finissent par faire rentrer Atalante dans le rang en la mariant et en faisant d’elle une mère. Ainsi Atalante, dans la mythologie, préfigure toutes les étapes de la vie d’une femme : l’enfance et la virginité, puis le mariage, puis la maternité. Ce sont les trois temps forts pour une épouse de citoyen grec :

La jeunesse

Atalante est toujours une jeune fille quand on raconte ses exploits de vierge chasseresse / athlète. C’est une parthénos qui vit dans le monde sauvage.

Elle a un double masculin : Hippolyte, fils de la reine des Amazones Antiope et de Thésée, qui refuse les dons d’Aphrodite pour se consacrer à la chasse dans la forêt. C’est un modèle héroïque typique de la jeunesse : ils ont la beauté, ils refusent le mariage, ils préfèrent la chasse et l’athlétisme… et connaissent soit une fin désastreuse (la métamorphose pour Atalante et la mort pour Hippolyte), soit un retour à la normalité (Atalante se marie et/ou devient mère).

La déesse Artémis est importante à cette étape. Elle est là pour assurer une transition entre l’enfance (le monde sauvage) et l’âge adulte (le mariage).

Le mariage

Atalante rentre dans le rang dans le mythe des pommes d’or. Mais elle a tout de même une spécificité : c’est elle qui définit les conditions du choix de son prétendant en imposant la course. C’est un luxe : dans la réalité, la jeune fille ne choisit jamais.

Dans tous les cas, après le mariage, c’est fini pour les exploits ! Atalante passe du statut héroïque au statut domestique.

La maternité

Quand Atalante ne connaît pas la fin tragique de la métamorphose en lion, elle se marie et/ou devient mère. On a vu qu’elle est la mère d’un héros, Parthénopée, dans certains épisodes.

Parthénopée est un héros défenseur de la cité. Être mère et mère d’un tel fils fait d’Atalante une adulte et surtout une mère idéale dans la cité. Elle est définitivement une gunè (épouse). Elle échappe ainsi au risque de la virginité : dans les discours médicaux de l’époque, celle-ci conduit à la folie !

L’Atalante de la mythologie montre donc qu’« il n’est pas d’alternative possible : aussi farouche soit-elle, la jeune fille devient une épouse » (Schmitt-Pantel, P., « Femmes et héroïsme : un manque d’étoffe? », in Aithra et Pandora, Femmes, Genres et Cité dans la Grèce classique, Schmitt-Pantel, P. (dir.), Paris, L’Harmattan, 2009, p. 171).

Atalante n’est jamais héroïne et mère en même temps. Elle est donc définitivement un modèle pour les jeunes filles de l’époque antique. Cela explique aussi que son mythe ait été si bien connue !

Atalante érotique et amoureuse

On a rarement vu une vierge aussi sollicitée et mise en scène dans des situations d’amour et de sexualité !

La beauté d’Atalante

Parlons d’abord de son physique. Comme toutes les héroïnes, Atalante est très belle. Les descriptions sont souvent classiques en ce sens et la dépeignent notamment avec des cheveux blonds. Dans la Thébaïde de Stace : « ses blonds cheveux flottants » (IV, 315)

L’historien Élien est le seul à la décrire différemment, avec une « capacité à effrayer » (Histoire variée, XIII, 1). Elle a un regard masculin (arrénôpon) : elle est vraiment différente des autres femmes.

Atalante amoureuse

Atalante et Méléagre

Le couple Atalante et Méléagre est très représenté en iconographie, dans la scène qui se situe après la chasse de Calydon. Méléagre offre la peau et la hure du sanglier à Atalante. Les deux personnages sont toujours au centre de la composition et se regardent. On les voit souvent couronnés et luxueusement vêtus, armés de javelots et de piques. Cette scène est généralement représentée sur des cratères (grands vases servant à mélanger eau et vin).

  • Méléagre pose le bras sur l’épaule de la jeune femme sur le cratère en calice à figures rouges du Peintre de Méléagre (Musée de Vienne).
  • Atalante est tournée vers lui sur l’amphore à col en figures rouges du même peintre (Musée de Toronto).

Le don de la peau et de la hure de sanglier peut faire référence aux dons de gibier que faisaient les érastes aux éromènes dans le cadre de la pédérastie.

Atalante et Pélée

Atalante, dans la mythologie, a parfois des liens avec Pélée, le père d’Achille. C’est surtout dans l’iconographie.

On voit les liens entre Atalante et Pélée sur plusieurs pièces, souvent au fond des coupes à boire :

  • une coupe attique de 450-430 (Musée de la Villa Giulia à Rome)
  • un fragment de dinos (vase) attique de 570-550 av. J.-C. (Musée d’Athènes)

L’iconographie avec Pélée est centrée sur l’environnement du gymnase qui devient un cadre érotique. C’est un espace où les hommes (érastes et éromènes) peuvent exprimer leur amour dans une ambiance favorisant la proximité.

Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée
Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée - 570-550 av. J.-C. - Musée national d'Athènes - Crédits George Fafalis Hellenic Ministry of Culture, Education and Religious Affairs - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Atalante et Hippomène

On retrouve cette histoire d’amour surtout dans les textes.

Dans l’épisode de la course, il y a les pommes d’or (mèla) que jette Hippomène / Mélanion et qui troublent Atalante. C’est un symbole important. Des historiens les ont associées à la sexualité dans le mythe d’Atalante : Thomas Scanlon les relie aux aphrodisia (les « choses d’Aphrodite », donc les relations sexuelles) (« Atalanta and athletic myths of gender », in Eros and Greek athletics, Oxford University Press, 2002).

Et puis, il y a la pirouette de la relation sexuelle sacrilège dans le temple. C’est l’épisode le plus explicite de la sexualité de l’héroïne. Pourtant, il est puni : les deux amants sont transformés en lions, ce qui rend toute union future impossible. Les Grecs pensaient en effet que les lions étaient dépourvus d’instinct sexuel !

Atalante et Milanion

Milanion (ou Mélanion) est décrit dans L’Art d’Aimer d’Ovide comme le compagnon de chasse obstinément amoureux d’Atalante. Le poète le prend comme exemple de la persévérance :

« Souvent, par son ordre, il porta sur ses épaules les filets qui trompent le gibier, souvent il perça de sa lance terrible les sangliers farouches. Il sentit également une blessure causée par l’arc bien tendu d’Hylaeus, mais il connaissait encore mieux un autre arc [celui de l’amour]. »

La mention du centaure Hylaeus lie ce personnage à l’épisode des centaures qui poursuivent Atalante de leur assiduité.

Les centaures

Il n’est pas question d’amour ici, en tout cas pas réciproque (et les modernes que nous sommes, très sensibilisés au principe du consentement, ne sauraient voir d’amour chez les centaures qui veulent violer Atalante dans la mythologie). En revanche, chez les Anciens, cette chasse dans la nature est un terrain de jeux érotiques.

De manière plus générale, les forêts et les montagnes qui sont la demeure de l’Atalante-chasseresse sont des lieux d’aventures « amoureuses » : c’est souvent là que des dieux enlèvent les jeunes filles et les jeunes hommes qui leur plaisent (Hadès et Perséphone, Apollon et Daphné, etc.).

Atalante et Aphrodite

Atalante est une femme non seulement aimée mais elle est aussi amoureuse.

En substance, les mythes disent qu’elle ne peut pas échapper à l’amour. Cela va probablement dans le sens de son image de modèle qui doit devenir épouse ou mère un jour. Les poètes méliques (lyriques) la font invariablement succomber à l’adoration et à la persévérance de ses prétendants, sauf dans le cas des centaures, des créatures qui appartiennent au monde sauvage et non civilisé. (Et Atalante, qui appartient au monde civilisé, les tue.)

Atalante est donc forcément liée à Aphrodite. Elle balance même entre la déesse qu’elle vénère (Artémis, gardienne de sa virginité) et celle qu’elle refuse d’honorer (Aphrodite, déesse de l’amour et de l’érotisme).

Le lien est fait immédiatement, dès l’apparition d’Atalante dans Hésiode, au VIIIe siècle av. J.-C. Le poète dit qu’Atalante refuse « les présents de l’adorable Aphrodite ».

Éros intervient aussi dans son iconographie. On voit un Éros sur un mur peint de Pompéi datant de 70-79 ap. J.-C. et qui représente Atalante et Méléagre.

Atalante en images : l’iconographie

J’avais envie de vous montrer Atalante en images, d’autant plus que le symbolisme y est très fort et qu’on retrouve tous les traits qu’on a vus ci-dessus dans l’iconographie.

Atalante est un personnage bien individualisé, qu’on retrouve dans les images dès l’époque archaïque :

  • son nom est écrit en toute lettres (vase François)
  • ou bien elle a des vêtements ou des attributs distincts

Elle apparaît soit dans l’épisode de sa lutte contre Pélée (Atalante-athlète) ou dans celui de la chasse de Calydon (Atalante-chasseresse). D’ailleurs, on sait qu’il s’agit de la chasse de Calydon quand on voit qu’Atalante y figure.

Quels sont ses vêtements et ses attributs ? Cela dépend si on a affaire à l’Atalante-chasseresse ou à l’Atalante-athlète de la mythologie.

Le Vase François montrant la chasse de Calydon avec Atalante et son nom écrit en toutes lettres "Atalate"
Vase François : on voit Atalante avec son nom figurant en toutes lettres « Atalate » - Musée archéologique de Florence - Photo du musée

L’Atalante-chasseresse en images

L’Atalante-chasseresse porte des attributs cynégétiques (liés à la chasse), notamment l’arc. Les hommes, eux, sont équipés d’autres types d’armes, comme des massues ou des javelots. À eux la force, à elle la technicité.

Elle est quelquefois accompagnée d’un chien, comme sur le mur peint de l’Atelier de Polygnotos.

Elle est parfois représentée en guerrier grec (hoplite) ou en archer scythe : en tout cas, elle est toujours vêtue différemment des autres chasseurs, guerriers et femmes de la scène. Sur la plaque d’argile du Musée d’Amsterdam datée de 470 av. J.-C. environ, elle est reconnaissable à sa tunique courte.

Après l’antiquité, on retrouve l’Atalante de la chasse de Calydon dans quelques œuvres, comme la peinture de Charles Le Brun que j’ai mise en en-tête.

Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon
Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon - 470 av. J.-C. - Photographie du Musée d'Amsterdam - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

L’Atalante-athlète en images

L’Atalante-athlète est nue ou torse nue avec un caleçon (perizôma). Ce n’est pas inhabituel : les femmes sont parfois représentées nues dans le cadre délimité de la palestre ou du gymnase.

Le périzôma est une culotte portée par certains athlètes. Atalante porte parfois aussi un bonnet athlétique, ou encore une robe courte laissant voir un de ses seins, ou une brassière.

C’est la seule femme qu’on voit figurée en position de lutte, qui plus est contre un homme.

À noter : on ne connaît qu’une seule iconographie montrant la course d’Atalante dans l’antiquité. C’est un cratère attique à figures rouges du peintre de Dinos, datant de 430 av. J.-C. environ. Il ne montre pas la course, il représente la préparation à l’épreuve.

Par contre, après l’antiquité, cet épisode devient le préféré des peintres et des sculpteurs. Les sculpteurs surtout vont représenter l’athlète.

Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante
Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante - L'épître de Christine de Pisan, vers 1450-1475 - Enluminure de La Haye, bibliothèque royale

Le mariage d’Atalante

Le lécythe attique de Douris montrerait le mariage d’Atalante.

On a aussi quelques exemples d’image montrant l’Atalante de la mythologie associée à Hélène de Troie :

  • une pierre gravée du Ve siècle av. J.-C.
  • une boite en bronze de Préneste du IVe-IIIe siècles av. J.-C.
  • un mur peint de Lanuvium du Ier siècle ap. J.-C. décrit par Pline l’Ancien

Hélène étant avant tout une épouse (même si elle n’est pas un modèle comme Pénélope), ces figurations montreraient la transition du mariage.

Mariage d'Atalante sur le lécythe de Douris
Mariage d'Atalante sur le lécythe de Douris - 500-490 av. J.-C. - Musée d'Art de Cleveland

Atalante, ma novella

J’ai eu beaucoup de plaisir à reprendre le personnage d’Atalante, le merveilleux de la mythologie, mais aussi l’histoire antique dans ma novella Atalante.

J’ai choisi l’épisode de la course contre les prétendants et des trois pommes d’or. Ces aventures sont une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques. En effet, j’ai placé le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès). À cet égard, l’Atalante mythologique permet par contraste d’observer la situation des femmes grecques dans l’antiquité.

Le roman Atalante est paru au printemps 2022. Vous pouvez lire les premières pages de ce texte ici. 🙂

Crédits d’image en-tête : La Chasse de Méléagre et d’Atalante de Charles Le Brun – Vers 1619-1690 – Musée du Louvre, Paris

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Portrait d’une héroïne grecque, Mnémosyne, PUR, 2016

OVIDE, L’Art d’aimer, Trad. Henri Bornecque, Les Belles Lettres, 1930

OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction de Georges Lafaye, Gallimard, 1992

STACE, Thébaïde, Trad. Roger Lesueur, Les Belles Lettres, 1990

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Sandrine Alexie : en route pour l’Orient médiéval !

Une balade dans l’Orient médiéval, ça vous dit ?

J’ai demandé à Sandrine Alexie, l’autrice de La Rose de Djam, paru aux Éditions L’Atalante, d’être mon guide dans cet espace spatio-temporel envoûtant. Je n’ai pas été déçue ! Emboitez-nous le pas, on va parler de mysticisme, de la femme au Moyen-Âge, de linguistique et d’Histoire bien sûr… et on va vous en dire plus sur ce beau roman historique au Moyen-Orient qu’est La Rose de Djam !

Sandrine Alexie, autrice de la Rose de Djam

Pourquoi un roman historique au Moyen-Orient ?

Marie – Bonjour Sandrine et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.


Vous êtes l’autrice d’un petit bijou de littérature historique paru aux Éditions Atalante : La Rose de Djam. Le roman nous plonge dans le Proche-Orient médiéval, au XIIe siècle, à l’époque de Saladin, alors que chrétiens et musulmans se déchirent pour la possession de territoires (même si on va voir qu’ils s’entendent quelquefois aussi très bien et que les lignes de partage ne sont pas si évidentes qu’on pourrait le penser !).


Pourquoi ce choix ? Un amour particulier pour cette période de l’Histoire ? Pour cette zone géographique en particulier ?

Sandrine – Quand je suis entrée à l’École du Louvre, en plus de suivre le cursus d’histoire générale de l’art qui survole à peu près toutes les civilisations et les continents, j’ai dû choisir, comme tous les élèves, une « spécialité », c’est-à-dire un domaine qui allait être étudié de façon beaucoup plus approfondie. Je n’arrivais pas à me décider entre les Antiquités orientales et la Grèce ancienne, et j’ai finalement choisi les arts de l’Islam, qui a recueilli à la fois l’héritage des cultures méditerranéennes et celles de la Mésopotamie et de l’Iran. Par la suite, le hasard a fait que je me suis plus particulièrement consacrée aux Kurdes, dont j’ai appris la langue (j’ai même traduit deux de leurs classiques) et c’est ainsi que j’ai beaucoup voyagé et séjourné parfois longtemps dans les Kurdistan des actuels Syrie, Turquie et Irak.

Je me suis attachée à la période médiévale de l’Islam, qui commence avec l’arrivée des Turcs seldjoukides au XIe siècle, et finit au XVIe siècle avec l’âge des grands empires (ottoman, safavide, moghol). D’abord parce que la période seldjoukide-ayyoubide (la dynastie de Saladin) est, entre le XIIe et le XIIIe siècle, un des plus beaux moments des arts de l’Islam, que ce soit en architecture, en peinture de manuscrits, ou dans la production des bronze et des céramiques. C’est aussi une période politique extraordinairement tumultueuse, avec un émiettement entre des sultanats et des émirats rivaux, mais aussi des princes arméniens, les Grecs de Constantinople, et, pour finir, les Croisés qui déboulent de l’Europe et s’installent sur les côtes syriennes pour deux siècles : dans les rues d’Antioche, d’Acre, de Jérusalem, on pouvait soudain entendre le francien, l’anglo-normand, le toulousain, mêlés à l’araméen, le grec, l’arménien, en plus de l’arabe, du turc et des langues de l’Iran.

miroir aux poissons arts de l'islam musée du louvre
Un exemple de l'art de l'Islam du XIIème siècle : le Miroir aux Poissons. © 2006 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Qui dit période « riche et complexe » en histoire veut dire très rude à vivre pour le commun des mortels, avec beaucoup de guerres, de villes prises, perdues, reprises, de rivalités religieuses et de massacres… Mais c’est quand tout va mal que l’aventure commence : c’est pourquoi j’ai choisi de faire vivre mon héroïne au moment où Saladin reprend Jérusalem et presque la totalité du Royaume latin de Terre Sainte. En tant que fille de seigneurs normands, son monde s’effondre. C’est donc le moment idéal pour tourner le dos à la Syrie et prendre le chemin de l’Iran, appelée par une quête spirituelle et mystique qui est à la fois celle d’une coupe magique à retrouver, mais aussi celle de la partie « orientale » de son être, au-delà de ses origines terrestres.

Marie – Je me disais bien que la richesse cosmopolite de cette époque ne devait pas être pour rien dans ce choix. Et on ressent très bien ce mélange étourdissant de cultures, de langues, de modes de vie et de pensée dans La Rose de Djam. Est-ce que retranscrire cette atmosphère foisonnante vous a semblé difficile ? Vos connaissances de cette époque et de ces cultures ont-elles été suffisantes ou avez-vous fait des recherches supplémentaires ? Je pense surtout aux façons de s’exprimer des uns et des autres, qui varient beaucoup d’un individu à un autre (entre Pèir Esmalit et Yahya, il y a un monde !). Les dialogues sont nombreux et très vivant, souvent parsemés d’humour…

Sandrine – À vrai dire, cette « atmosphère foisonnante » allait plutôt de soi, du fait que le Proche Orient contemporain a gardé cette juxtaposition, tour à tour pacifique ou houleuse, de religions, de cultures et de langues, même si, à cet égard, il s’est terriblement appauvri en deux siècles. Je n’ai qu’à me souvenir d’Alep, de Damas, du Kurdistan, d’Istanbul et de bien d’autres villes pour faire revivre le monde du XIIe siècle : il fallait juste remettre quelques pièces manquantes à cette mosaïque abîmée qu’est la Syrie-Djazîrah (haute Mésopotamie) : faire revenir les Arméniens et les juifs, regonfler les effectifs de la chrétienté de langue araméenne ou grecque…

Les vieilles maisons d'Alep.

Pour décrire l’époque, j’étais au départ bien plus à l’aise avec le monde musulman, tandis que les États latins d’Orient m’étaient moins familiers. Mais quels que soient les lieux et les peuples cités, il y a toujours une foule de recherches à faire, pour des détails parfois infimes. D’abord, les villes et tous les lieux en général doivent être reconstitués tels qu’ils se présentaient au moment même du roman : pour cela, il y a les rapports de fouilles, les plans des villes, l’étude des monuments, etc. Même des cours d’eau, il faut se méfier ! Car il y a eu des détournements, des barrages, des lacs modernes… Et puis les vêtements, les objets usuels, l’alimentation, la vie matérielle, tout doit être vérifié. Cela dit, le romancier a un avantage : ce qui reste ignoré des historiens (car impossible à savoir) il peut toujours l’inventer, du moment que cela reste plausible.


À côté de cela, faire entendre les différentes langues et leurs couleurs était plutôt récréatif. Pour faire parler les lettrés persans et arabes, je n’avais qu’à plagier le style de leur littérature savante ou poétique : très emphatique, redondante, déclamatoire. Yahya est un philosophe et un gnostique : il a derrière lui des années d’études de logique grecque, de grammaire et de théologie arabes, mais aussi de mystique persane. Il a donc ce côté mi Guillaume de Baskerville mi saint Jean de la Croix quand il parle. Pèir Esmalit est un roturier, un « villain », et un soldat de fortune. Il faut donc que son langage et ses manières tranchent sur le côté « châtelaine » de Sibylle, de même son côté Gascon moqueur sur les princes Nornands. Au français d’époque, j’ai pris beaucoup de mots pour leur saveur et leur beauté, du moment qu’ils restaient à peu près compréhensible pour le lecteur. Je me suis inspirée en cela du travail fantastique qu’avait fait Robert Merle pour la série Fortune de France, où ses héros parlent un français Renaissance avec beaucoup de mots d’oc.


Mais je n’ai jamais eu beaucoup à réfléchir pour faire parler mes personnages. Ils surgissent devant moi, avec leur allure, leurs manières, leur langage. Au fond, cela coule de source : quand on sent bien une époque ou un monde, on trouve tout de suite ses héros, et on habite leur peau. Cela vaut pour les « bons » comme pour les « méchants » !


Il en va de même pour les dialogues : ce sont des scènes auxquelles j’assiste, et je ne fais que noter les répliques qui fusent. Quant à l’humour, c’est la seule façon, dans la vie, comme dans la littérature, d’alléger la tragédie.

Être une femme dans le Moyen-Orient médiéval

Marie – On sent bien ce naturel dans les dialogues. Ils sont très vivants ! Même le langage policé et poétique des lettrés persans et arabes, qui m’a enchantée.


Faisons un détour par les personnages et, à tout seigneur tout honneur, à l’héroïne, Sibylle. Elle a tantôt des manières impertinentes et un peu frondeuses, tantôt un comportement plus discpliné, notamment à l’égard de son mentor. Est-elle à l’image des femmes de son temps ou l’avez-vous voulu plus « moderne » ? Être une femme noble dans un environnement aussi troublé que le Proche-Orient du XIIe siècle, qu’est-ce que ça implique ?

Sandrine – Le plus sûr moyen de rater un roman historique est de vouloir « moderniser » ses héros ! Au contraire, ce qui est passionnant dans une autre époque, c’est le dépaysement qu’elle procure. Un des écueils à éviter est donc de prêter à ses personnages des réactions et des opinions anachroniques. La gageure est de deviner, plus par imagination et intuition que par la documentation, ce qu’était leur for intime, par-delà la différence des siècles et des conditions.


Sibylle est bien ancrée dans son siècle. Il faut se méfier de la vision du Moyen Âge léguée par le XIXe siècle. Les femmes d’alors n’étaient pas les parangons de pruderie ou les cruches soumises aux mâles que l’on voit un peu trop dans l’imaginaire romantique. Il suffit de lire les Lancelot, les légendes arthuriennes, Tristan et Iseult, ou bien les fabliaux populaires, pour constater qu’elles pouvaient avoir la langue bien pendue, et savoir se défendre ou ruser.

Tristan et Isolde de Rogelio de Gusquiza

Même si l’Europe du XIIe siècle n’est pas de tout repos, au Proche Orient, une seule défaite militaire pouvait causer l’effondrement d’une principauté, comme le comté d’Édesse, en 1150, ou de presque tout le royaume franc, en 1187. Les Francs de Terre sainte vivaient donc sous une menace permanente, celle d’un îlot fragile dans un Islam que Saladin a réussi à unifier. Or, paradoxalement, cet état de guerre ou d’escarmouches permanentes semble avoir donné aux femmes qui détenaient des fiefs, et même la couronne, une plus grande indépendance qu’en Europe. Car les seigneurs et les princes mouraient souvent en campagne, ou bien restaient captifs de très longues années.

Leurs épouses restaient maîtresses de leur fief, exerçaient la régence, ou bien de multiples veuvages les enrichissaient. Pucelles, les filles dépendaient entièrement de leur famille, qui décidait de leur mariage (et les mères et belles-mères ont toujours eu autant de poids que les hommes dans les questions matrimoniales). Mais si elles se retrouvaient veuves, elles étaient émancipées et, en principe, libres de se remarier ou non.


Mais c’est là qu’intervient un autre facteur particulier aux États latins de Syrie : le manque criant d’hommes, et surtout de chevaliers, pour tenir les places-fortes. Les appels à la Croisade engendraient des expéditions de secours, mais les pèlerins (c’est ainsi qu’on appelait les croisés) n’étaient pas tenus de rester en Terre Sainte. La majorité rentrait chez eux une fois leur devoir accompli. Or chaque forteresse, chaque ville devait être défendue militairement. Si une veuve se retrouvait à la tête d’un d’un fief sans enfant mâle, elle subissait de lourdes pressions de la part de son suzerain pour se remarier. Certaines se soumettaient, mais d’autres louvoyaient, refusaient des prétendants, et finissaient par convoler avec qui leur chantait, même s’il était de plus basse naissance. Ainsi firent la régente d’Antioche et la reine de Jérusalem, qui épousèrent de beaux chevaliers sans fortune, au nez et à la barbe de toutes les grandes familles qui auraient bien voulu caser un de leurs fils. Sibylle de Terra Nuova n’est donc pas une exception, mais elle va beaucoup plus loin, puisque Pèir Esmalit est roturier, ce qui en fait une union scandaleuse dans l’esprit des cours féodales.


Quant à ses rapports avec Shudjâ‘, ils sont d’une toute autre essence. Le Daylâmî est son « murshid », un mot qui signifie guide en arabe, et désigne un maître soufi. C’est l’exact équivalent du guru indien, sans la connotation péjorative qu’a pris ce terme dans notre société. Sibylle est sa « murîd », sa disciple, et lui doit à cet égard une obéissance (en principe) sans murmures, qui fait partie de son apprentissage spirituel. Dans le tome II, on en apprend davantage sur les enfances de Sibylle et la nature du lien profond qui la relie au terrible sheikh.

Femme rebelle ? Constance d'Antioche est l'héroïne d'un roman...
... et aussi d'une BD ! Sybille de Terra Nuova a quelques prédécesseuses !

Du réalisme au merveilleux : le fabuleux ordinaire

Marie – C’est ce que j’aime dans le Moyen-Âge : la position de la femme est moins effacée qu’on ne le suppose souvent. J’avais eu une révélation à cet égard lorsque j’étais adolescente en lisant La Chambre des dames de Jeanne Bourin.


Alors, comme vous le dites justement, La Rose de Djam est un roman historique, et très bien documenté, mais il n’est pas que cela ! Il glisse aussi ici et là dans le fantastique, ou la fantasy historique, ou le merveilleux (je vous laisse choisir le terme que vous préférez). Je trouve ça très intéressant, ce glissement du mysticisme au surnaturel. Quelle place occupe ce surnaturel dans la vie des gens de cette époque, de cette aire géographique, de ces différentes cultures ? Et est-ce que cette dimension merveilleuse était évidente pour vous dès le début de ce projet romanesque ? C’est le cœur de la quête de Sybille…

Sandrine – D’emblée, je dois dire que je n’aime pas du tout le terme « fantasy » qui, en français, sonne gentillet, voire niaisement. Il me fait toujours penser aux faunelets de Fantasia qui gambadent dans le rose et le bleu. C’est joli, mais je ne puise pas mon inspiration dans Disney. Avant, on disait « merveilleux » et « fantastique », et cela suffisait.


Cependant, dans La Rose de Djam, il s’agit de « miraculeux ». Pour moi, un roman qui se veut historique sur le Moyen Âge ne peut escamoter cette part de surnaturel, et encore moins la mettre en doute : au XIIe siècle, cela faisait partie de la vie, les gens y croyaient, et donc cela se produisait. Encore de nos jours, une bonne partie des cultures asiatiques laissent la place aux pouvoirs des sheikhs, des chamanes, croient aux esprits et aux dieux. Ce n’est pas de la « fantasy » ou du « fantastique », c’est le monde tel qu’il est. Le merveilleux médiéval, c’est la légende arthurienne, par exemple, ou les contes des Mille et une nuits : les gens s’enchantaient de ces histoires, mais n’y croyaient pas vraiment.

Le miraculeux, c’est la Légende dorée, les exploits des saints, soufis ou derviches, de quelque religion qu’ils proviennent : il s’agit de foi, et les chroniqueurs relatent ces miracles comme des faits incontestables. Le seul débat était de savoir si un événement surnaturel était un vrai miracle, l’exploit d’un saint authentique, ou l’acte d’un magicien, d’un sorcier, voire du démon..

La Légende Dorée de Jacques de Voragine

J’ai tenu à respecter autant que possible la véracité historique du monde de la Rose de Djam parce que cela me plaisait de recréer cette époque, mais le point de départ, ce qui m’a inspiré cette histoire, ce sont ces Quarante saints anonymes qui soutiennent la structure du cosmos et empêchent son effondrement. C’est une croyance mystique qui court dans tout le Proche-Orient, qui correspond aux Trente-Six Justes des juifs (36 et 40 sont des nombres symboliques), de même le personnage mystérieux et ambigu de Khidr, le Verdoyant, le Pôle caché du monde, qui prend divers noms et formes selon les religions. Entre le monde terrestre et le divin, il y a cet « Entre-Deux », un monde intermédiaire, qui est à la fois partout et nulle part, d’où sont générés les rêves, les prophéties, les visions, les miracles et même les déplacements surnaturels : ainsi, les Quarante ont le don d’ubiquité, voient les événements à venir, devinent la trame de tous les événements.

Quand ils décident d’intervenir, ils le font en secret, sous divers déguisements, souvent ceux de mendiants, de brigands ou de modestes boutiquier, ou bien chargent un de leurs protégés (ici, Sibylle) de combattre le Mal en leur nom.


Cette atmosphère très iranienne, marquée par le manichéisme, avec un combat permanent entre l’obscurité du Mal et la Lumière, le christianisme en a hérité, et cela infuse la majeure partie de la Fantasy, allant d’œuvres fondatrices, comme Le Silmarilion ou Le seigneur des anneaux de Tolkien, Le monde de Narnia de Lewis, jusqu’aux plus récentes, telle la série des Harry Potter, ou celles de Philipp Pullman, surtout À la croisée des mondes. C’est pourquoi, adorant cet univers iranien médiéval, je me suis amusée à lui donner l’allure d’un roman de Fantasy, qui démarre un peu comme Le seigneur des anneaux, mais où chaque élément « fantastique », est un pur produit d’époque, sans rien d’ « inventé » ni de « moderne ». Ainsi la coupe surnommée la Rose de Djam dans mon roman, est à la fois une légende iranienne qui est à rapprocher de la quête du Graal européen, et aussi une référence mystique et poétique que l’on trouve dans toute la poésie d’Iran à partir du XIIe siècle.

Marie – Alors là, je dois dire que votre réponse m’ouvre tout un champ de réflexions inattendues, et je suis très contente de vous avoir posé la question de votre préférence sémantique ! En tant qu’autrice, je me sens souvent « obligée » de trouver un qualificatif, un genre à ce que j’écris, et cela n’a rien d’évident lorsqu’on a un pied dans l’historique, qu’on souhaite réaliste (et, comme vous le dites, on ne saurait passer à la trappe tout ce qui relève du mystique dans la réalité ordinaire des populations et des sociétés qui nous ont précédés), un pied dans le mythe et un troisième dans la fantasy. Cela me laisse finalement l’impression de me trouver en équilibre précaire sur un tabouret…


Bref, merci pour cette réponse, je la savoure tout particulièrement. 🙂


Pour finir, pouvez-vous nous parler un peu de votre actualité littéraire ?

Sandrine – Ma dernière publication remonte à la fin de janvier 2020, avec Le Pôle du monde, le tome III de La Rose de Djam. Ensuite, le premier confinement est tombé, annulant tous les salons, les sorties en librairie, etc. J’ai passée la première année de la pandémie à écrire et achever le tome IV, La danse des rois. Mais comme beaucoup de parutions ont été repoussées, décalées chez l’Atalante, il faudra attendre le début de 2022, je pense, pour enfin lire la suite des aventures de Sibylle, qui l’entraîneront dans la montagne d’Alamut, chez le Grand Imâm des Ismaéliens. Ses compagnons, eux, retournent en Syrie, et commencent aussi à faire connaissance avec les princes de ce monde : celui d’Antioche pour Pèir, le fils de Saladin pour Yahya.


Le tome V, qui devrait avoir pour titre Le Lion d’Outre-mer, est en cours d’écriture, et je suis en ce moment, avec Pèir, plongée jusqu’au cou dans la Troisième Croisade et le siège d’Acre. Comme c’est l’avant-dernier de la série, le destin de quelques personnages touche à sa fin, des intrigues sont résolues, en attendant le bouquet final.

Marie — Tout ça nous promet encore de beaux moments de lecture ! Merci beaucoup Sandrine d’avoir bien voulu répondre à mes questions. 🙂

Vous ne connaissez pas La Rose de Djam ? J’espère que cet interview vous aura donné envie de plonger dans ce très beau roman historique au Moyen-Orient. Vous trouverez tous les tomes de la saga sur la page de Sandrine du site de L’Atalante. En attendant, je vous invite à un voyage dans le temps en Grèce mythologique avec ma nouvelle Le Dit de l’oracle. Profitez-en : elle est gratuite !

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Les palais de la Grèce antique : des Mycéniens aux Hellènes

Bonjour par ici !


Aujourd’hui, place à la suite des aventures d’Atalante et d’Hippomène ! Rappelez-vous, dans la dernière scène, le jeune homme était en proie à des rêves torrides qui avaient un sens religieux profond dans l’esprit des Grecs anciens. L’extrait qui vient est assez court… et plus chaste ! Ensuite nous enchaînerons avec la fameuse course qui doit départager les prétendants à la main de la belle chasseresse !

En préambule, et pour contenter votre faim, je vous propose de parler un peu des palais de la Grèce antique tels que les arpentent nos deux héros Atalante et Hippomène. Nous découvrirons aussi une villa grecque reconstituée : la villa Kerylos !

Les palais de la Grèce antique : mon inspiration mycénienne

 

De manière arbitraire, j’ai décidé de m’inspirer de l’architecture mycénienne pour les palais que je décris dans la nouvelle d’Atalante.

« Elle s’arrêta donc avant d’avoir franchi l’entrée monumentale et se retourna pour lui faire face. Les énormes blocs de pierre qui avaient présidé à la construction de la forteresse dans laquelle nichait le palais lui coupaient toute perspective. La base des murs était en maçonnerie, le reste en briques crues. Au-dessus du linteau de la grande porte, un relief monolithe en pierre grise occupait le triangle de décharge. Il représentait deux lions affrontés dont les pattes antérieures s’appuyaient l’une sur l’autre. »

La civilisation mycénienne prend place entre la fin du XVe siècle et la fin du XIIIe siècle avant notre ère. On la considère comme la première civilisation grecque. Elle doit son nom au site de Mycènes, en Argolide, fouillé par l’archéologue-aventurier Schliemann (celui qui a aussi découvert le site de Troie en Asie Mineure).


C’est à ce site célèbre que j’ai emprunté certains éléments architecturaux, comme la Porte des Lions, qui était un élément de fortification de la cité. J’en ai fait la porte du palais-forteresse de Schœnée, le père d’Atalante.


La civilisation mycénienne a emprunté beaucoup de traits à la civilisation crétoise qui l’a précédée, mais elle a aussi développé un caractère original que l’on retrouve dans la Grèce classique. Les propylées, par exemple, une entrée monumentale précédée de chaque côté du mur par un porche à colonnes. Mais aussi le mégaron, une grande salle avec antichambre et porche, au centre de laquelle on retrouve un foyer entouré de quatre colonnes et autour duquel s’organise le reste de l’habitat.


Le palais mycénien, avec son porche, son antichambre et son mégaron, inaugure un schéma architectural qui deviendra celui du temple grec.

Le mégaron du palais de Nestor, à Pylos. (Crédits images : akg-images / Balage Balogh / archaeologyillustrated.com).

Un exemple de villa grecque : Kérylos

 

Bien sûr, il ne reste plus guère que des ruines de ces palais de la Grèce antique, et même des habitats plus modestes des époques ultérieures.

Cependant, il existe un édifice très original et unique au monde qui permet de se représenter ce que furent la décoration et l’atmosphère d’une villa grecque ancienne : la villa Kérylos.


Plus qu’une reconstitution, c’est une « réinvention ». On la doit à Théodore Reinach, archéologue, et Emmanuel Pontremoli, architecte, deux hommes passionnés qui l’ont conçue et fait bâtir entre 1902 et 1908 sur le modèle des maisons nobles de l’île de Délos. La villa se situe au bord de la Méditerranée, entre Nice et Monaco.


Attention, on est très loin des palais mycéniens ! Ces maisons nobles datent en effet du IIe siècle avant J.-C. La villa Kérylos s’organise ainsi autour d’un péristyle, un élément architectural qui n’existait pas chez les Mycéniens. C’est une galerie de colonnes qui borde une cour intérieure.


Malgré cet écart chronologique extrême, je trouve que cela nous permet de nous rapprocher un peu de nos héros mythologiques. Je pense notamment à la décoration, les mosaïques et les fresques, qui étaient abondamment utilisées au IIe millénaire avant notre ère. Elles représentaient des scènes célèbres de l’histoire des dieux et des héros. Et puis il y a l’emploi de matériaux qui parlent à notre imaginaire lorsqu’on pense à la Grèce antique : les stucs, les marbres de Carrare


D’ailleurs, « Kérylos » signifie « hirondelle de mer ». Cet oiseau, on le retrouve peut-être dans une fresque préservée du palais de Pylos, en Messénie. On y voit un joueur de lyre assis sur un rocher, face à un gros oiseau blanc qui s’envole. Vous verrez plus loin dans la nouvelle que j’ai repris cette image. Certains thèmes poétiques et artistiques sont éternels !


Vous pouvez faire une visite virtuelle de la Villa ici.


Et si vous avez envie de vous faire une idée plus précise de ce que à quoi ressemblait un palais de la Grèce antique mycénienne, je vous conseille cette petite vidéo de reconstitution en 3D du palais de Nestor à Pylos.

Et maintenant, retournons dans les temps mythologiques !

Villa Kerylos (crédits photo : https://vivrenice.fr/villa-kerylos-beaulieu-sur-mer_9/)

Atalante Chasseresse – Partie VI

 

Hippomène se réveilla dans la plus profonde des paniques.


Il rejeta loin de lui le drap et se redressa pour trouver de l’air. Son cœur martelait sa poitrine ; il lui semblait étouffer. Il se leva et tâtonna dans la faible lueur de la lune pour trouver une lampe. Sous sa main fébrile, quelque chose tomba et heurta le sol dallé de terre cuite dans un bruit sourd.


Il alla jusqu’à la fenêtre et en écarta les voilages. L’air doux de la nuit, chargé encore des effluves salines de la mer qui bordait Onchestos, et des résines, et de la pierre de la montagne, calma un peu ses sens affolés. Il le respira longuement.


Le rêve le poursuivait encore. Si réel, si charnel. Il sentait encore sur lui les mains suaves. Son corps nu gardait mêlés à sa sueur les parfums intimes de sa divine amante, toute inaccessible qu’elle eût jamais été. Sa verge lui semblait encore endolorie…


Faste était un tel rêve lorsqu’on y prenait son plaisir entre les mains d’Aphrodite d’Or. Il annonçait la réalisation de tous ses rêves. Mais Artémis… ?


Les mains d’Hippomène tremblèrent sur son torse. Un doute le transperça devant le terrifiant présage. Allait-il au-devant de la catastrophe ? Fallait-il renoncer ?


À peine l’hypothèse de l’abandon effleurée, il se cabra. Renoncer à Atalante ? Jamais !


Il laissa derrière lui le spectacle des nuées enténébrées par la nuit. Peut-être, après tout, s’était-il trompé, peut-être le rêve avait-il si bien brouillé ses sens qu’il avait confondu sa maîtresse avec la divine archère, cette autre si semblable à sa chasseresse, cette autre à laquelle il voulait l’arracher pour l’amener à la sphère d’Aphrodite… D’ailleurs, au pinacle du plaisir, n’était-ce pas à son aimée qu’il pensait ?


À la naissance du jour, il serait prêt à braver tous les augures.

Il est déterminé, notre Hippomène, et ce en dépit des présages équivoques que la nuit lui a apportés. Nous verrons bientôt à quoi le mènera cet entêtement amoureux. Pour connaître la suite de ces aventures dans les palais de la Grèce antique et les sombres halliers de la déesse chasseresse, rendez-vous sur la ligne de départ de la course d’Atalante contre ses prétendants

Vous retrouverez également le récit intégral d’Atalante en version papier dans toutes les librairies. 🙂

Sources : François Chamoux, La Civilisation grecque

Crédits images : pho-graphe

Des rêves osés avec Artémis et Aphrodite !

Saviez-vous que les Grecs anciens étaient très attentifs à leurs rêves ? Ils y trouvaient des présages qu’ils avaient garde de négliger dans leur vie de tous les jours.

Ils interprétaient notamment les rêves dans lesquels ils rencontraient les dieux… surtout si ces derniers revêtaient un caractère érotique.

Je vous propose aujourd’hui de décrypter les significations des rêves dans lesquelles apparaissent la vierge chasseresse Artémis et Aphrodite, la déesse de l’amour. Je me suis penchée sur ces deux déesses car elles sont toutes deux omniprésentes dans les récits qui mettent en scène l’héroïne grecque Atalante. Vous verrez que le sujet en dit long sur les mentalités de la Grèce ancienne.

En tout cas, les croyances religieuses des Grecs anciens liées aux rêves ne manquent pas de croustillant !

Rêver d’Artémis et Aphrodite dans la Grèce antique

Aphrodite et Artémis sont deux déesses rivales qui s’arrachent Atalante. Dans le mythe, celle-ci appartient bel et bien à la sphère de la déesse vierge : elle chasse les fauves, elle fréquente les sombres halliers, elle tire à l’arc et lance le javelot aussi bien qu’un homme. Mais le spectre du mariage la guette, car, en tant que femme, Atalante est destinée à se marier et à enfanter. Or, le mariage et tout ce qui touche au sexe qui permet la procréation est le domaine réservé d’Aphrodite.

Dans la religion grecque antique, Artémis appartient à la triade des déesses vierges, avec Hestia et Athéna. Aphrodite, quant à elle, compte parmi celles qui ont une vie sexuelle, Héra et Déméter. Elle personnifie même davantage que les autres ce désir qui rapproche les êtres.

Les Grecs anciens étaient très conscients de cette distinction et de ce qu’il était licite d’espérer des unes et des autres. En témoigne leur interprétation des rêves. En effet, il était semble-t-il de bon augure de faire des rêves érotiques impliquant les trois déesses « autorisées » qu’étaient Héra, Aphrodite et Déméter. C’était un signe favorable qui annonçait la réalisation de ses vœux grâce à l’intervention d’instances supérieures. En revanche,

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir (…) car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments ». (Artémidore).

On appréciera le « même si on y prend plaisir ». Les Grecs anciens ne méprisaient pas la chair, au contraire ! Par contre, j’aurais aimé savoir si les femmes grecques pouvaient interpréter de la même façon leurs rêves les plus torrides avec un Apollon, un Arès ou un Zeus !

En tout cas, vous allez voir que ce fait m’a inspirée ! Nous allons plonger dans l’âme et la conscience d’Hippomène, l’un des prétendants d’Atalante dans l’épisode des trois pommes d’or.

Attention ! Cette scène est réservée à un public averti, car il contient des éléments érotiques relativement explicites. Soyez prévenu.e !

Rêver de la déesse de l’amour Aphrodite ou de la chasseresse Artémis… n’implique pas les mêmes conséquences pour le Grec ancien.

Atalante Chasseresse – Extrait érotique

 

Les rituels de purification avaient duré longtemps. Il y avait trop d’enjeux en ce jour, plus que dans toutes les autres demandes qu’il avait pu faire auprès d’Aphrodite, et la belle à la ceinture d’or était susceptible. Lavé, rasé, huilé de près, Hippomène s’était présenté devant l’agalma, la statue divine, une merveille d’or qui étincelait au milieu des marbres chamarrés du sanctuaire niché dans le palais de son père Mégarée, prince d’Onchestos. Bien campé sur ses jambes, il avait levé la main droite et présenté sa paume à la déesse.

« Aphrodite d’Or ! Je me présente à toi humblement, ô ma protectrice. Tu me connais, moi Hippomène, fils de Mégarée d’illustre lignée, anax d’Onchestos la Sacrée. Tu sais ma dévotion, maintes fois témoignées par des présents de statues, de fleurs, d’encens, d’or et des marbres les plus beaux du Pentélique. Auras-tu la générosité illustre de m’aider encore ? Demain va se jouer l’événement qui décidera de ma destinée. Mon bonheur ou mon malheur… À qui d’autre pourrais-je demander l’intercession, ô ma divine, toi dont la ceinture fait naître l’amour et le désir partout autour de toi ? Sache qu’aucun de mes témoignages passés de piété n’atteindra ce que je t’offrirai à l’avenir si tu m’accordes demain ce que je souhaite et chéris plus que tout au monde. Mes largesses seront sans limite, jusqu’à ma mort, glorieuse Argynnís ! Et je promets de t’amener celles de ma parthenos, qui se refuse encore à honorer tes charmes pour leur préférer Artémis, la déesse farouche des sombres halliers… si tu me fais la grâce d’en faire mon alochos. »

À l’heure où la chouette hulule dans les profondeurs et que Nyx garde ses filets ténébreux tendus sur la toile du ciel, Hippomène tournait et retournait dans sa couche. De la fenêtre ouverte lui parvenait une brise légère, caressante, qui ourlait sa peau moite de fraîcheur et d’écume. Elle entraînait dans son sillage un délicat écho de la vie nocturne. Ces chants lointains essaimaient-ils depuis la cité ? Sortaient-ils des gorges délicates de quelques hétaïres qui ravissaient les sens de leurs bons amis dans les maisons de plaisir du port ? Ou bien était-ce le bruissement des herbes, par-delà les murs d’Onchestos, que foulaient les nymphes de leurs pieds menus ?

La brise prit de la pesanteur sur son bras. Elle glissa jusqu’à son épaule, elle s’enroula autour de son torse, elle descendit plus bas, sous les draps, pour juger de sa virilité. Hippomène tressaillit. Ce parfum qui mêlait le sel et le miel, le lys et la myrte, la pêche et le cuir… il pénétrait ses narines et embrouillait ses sens par tous les pores de la peau. Un doux chatouillement anima la chair de son cou, puis celle de sa poitrine. Son téton frissonna et se durcit. Tout son corps se préparait à l’assaut, il le sentait plus ardent au travers de sa léthargie, il le regardait en spectateur. Quelle étrange sensation…

Il lui sembla qu’il ouvrait les yeux, qu’il entrebâillait juste ses paupières sur cet instant. Un long chatoiement d’or éblouit sa rétine. Il lui fallut un temps pour comprendre ce qu’il voyait, le temps d’une pesanteur sur son bassin tandis que le drap s’envolait. Une lumière aveuglante irradiait devant lui. Il perçut une silhouette, l’arrondi charnu de longues cuisses qui enserraient les siennes, celui d’un sein tandis que le corps se dépliait pour se laisser admirer. Des bras étincelants de blancheur dans l’obscurité se levèrent avec grâce, en soulevant une chevelure parée de tous les joyaux du monde. Hippomène déglutit. Il avait déjà fait pareil rêve, un jour, alors qu’il devenait homme. Il en gardait des souvenirs si vifs de plaisir qu’il en tremblait encore, et aussi l’impression de n’être qu’un objet impuissant aux mains d’un géant.

Et de quels sentiments est tissée cette impression, Hippomène ? Toi qui me demandes d’enchaîner à ton cœur un autre cœur.

La femme s’arc-bouta lentement sur lui. Sa toison soyeuse glissa avec insistance, avec autorité sur son membre. Le jeune homme empoigna les draps du lit en se mordant les lèvres. Son sexe était si gonflé de désir qu’il lui en faisait mal. Il gémit tandis qu’elle se penchait sur lui et que ses mains, douces comme la soie, brûlantes comme les braises, couraient sur son torse. Ses longues mèches d’or glissèrent dans son cou tandis qu’elle se penchait pour l’embrasser. Le velouté humide de ses lèvres sur sa peau exaspéra les sens d’Hippomène. Il voulut lever les bras, saisir la taille, bouger son bassin, mais une force inouïe l’en empêcha. Il était l’offrande.

Alors, Hippomène ?

Dérangeant de n’être qu’un jouet privé de consentement, même dans les bras de la plus belle des déesses.

Le corps se redressa. Aphrodite apparut dans tout l’éclat de sa splendeur, toute blanche, toute blonde, pétrie de lumière. Un rire tout à la fois suave et cristallin résonna aux oreilles du jeune homme et il sentit se lever la pesanteur sur son corps. Le sang afflua brutalement dans ses membres engourdis. Avec hésitation, il leva un bras. La divine s’en saisit, entremêla ses doigts aux siens et le fixa de son regard clair.

Alors, enhardi, il la saisit par la taille et la fit basculer sous lui. Le rire le poursuivit tandis qu’il couvrait de baisers la chair pleinement offerte, que les sèves féminines l’étourdissaient de leurs parfums, que ses mains redessinaient avec volupté toutes les formes de ce corps généreux. Les cuisses, chaudes et douces, qui enserraient sa taille finirent par céder leur tribut. Il s’en empara hâtivement, la tête pleine de l’instant, mais aussi rêvant à la conquête à venir, plus ardemment convoitée, passionnément aimée, espérée et attendue depuis toujours. Pusse-t-elle gémir de plaisir tout pareillement, sa vierge enfin domptée !

Le rire s’éteignit. Dans un vigoureux coup de rein, la divine reprit l’ascendant sur lui. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Sa verge, presque parvenue à satisfaction, pulsait douloureusement. Sous ses mains, les longues cuisses frémissaient d’ardeur. Si puissantes… Il ouvrit les yeux — quand les avait-il fermés ? Le long corps pâle lui apparut brouillé. La déesse reprit le cours de la danse interrompu, soulageant la tension dans son membre par de grands coups de reins. Plus vive, plus véloce, plus sauvage… Au bord de la rupture, il considéra la silhouette élancée, les longs bras aux muscles ciselés, les seins menus au-dessus de la taille fine. Dans l’ombre du visage, deux iris farouches étincelaient. Une peur venue du fond des âges saisit Hippomène. Mais son corps, ensorcelé par la belle, n’en faisait plus qu’à sa tête. Un plaisir violent l’inonda tandis qu’il jouissait entre les cuisses de la déesse vierge Artémis.

J’espère que cela vous a plu. Quelle l’interprétation donnez-vous du rêve d’Hippomène ? Qui, d’Artémis et Aphrodite, guidera le destin du jeune homme… et celui d’Atalante ? Vous le saurez en lisant ce nouvel extrait ou en découvrant la version intégrale du roman Atalante, disponible dans toutes les librairies.

Et puisque vous aimez la mythologie grecque, que diriez-vous de vous évader aux côtés de la pythie de Delphes ? Je vous offre l’ebook de ma nouvelle Le Dit de l’oracle ici !

Sources : Les Femmes grecques à l’époque classique, de Pierre Brulé

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Sublimes romances avec Nadège Margaud

Bienvenue par ici, cher lecteur et chère lectrice !


Aujourd’hui, on va parler de thématiques qui me sont chères : l’amour et l’histoire ! J’ai en effet eu le plaisir d’interviewer Nadège Margaud, une autrice dont vous n’avez pas fini d’entendre parler, croyez-moi. Elle a un talent fou pour brosser le portrait d’amoureux que vous avez envie de suivre jusqu’au bout du monde. Et ça tombe bien, car c’est justement là qu’on va dans sa série Les Amants des pierres levées, une romance fantastique pour adultes qui va vous chavirer !

Les Amants des pierres levées : une uchronie historique…

Marie – Bonjour Nadège et merci d’avoir accepté cette demande d’interview ! Comme tu vas le constater, je vais entrer directement dans le cœur du sujet en évoquant ta merveilleuse série romanesque et fantasy, Les Amants des pierres levées, parue aux Éditions Bookmark.

Cette saga peut aussi être qualifiée d’uchronie, puisqu’elle repose sur la rencontre entre trois peuples que l’Histoire a toujours tenu éloignés les uns des autres : des Celtes, des Amérindiens et des Japonais. Ce choc des cultures est un terreau fertile pour toutes sortes de développements hauts en couleurs ! Peux-tu me dire comment tu as eu l’idée de ce point de départ surprenant ?

Nadège – L’émergence d’une histoire n’est pas toujours facile à traduire.


Je pourrais commencer par te faire la réponse du savant : j’étais entre deux phases de correction d’un gros projet (une fantasy historique avec une hermine… ) et je cherchais à m’évader par un projet différent. Je puise beaucoup mon inspiration dans l’Histoire et à un moment m’est venue l’idée de faire se rencontrer des cultures qui me fascinent, en l’occurrence les Celtes et les Samouraïs. Je trouvais original de les mettre en contact et de voir ce qu’il en découlerait. Comme tu le vois, c’est très scientifique comme approche. Et comme ils ne pouvaient se rencontrer que sur le continent nord-américain, je ne pouvais faire l’impasse sur la culture amérindienne qui m’intrigue énormément depuis toujours !

Lorsque j’ai entamé l’écriture de ce projet en la partageant sur le forum de Cocyclics, j’ai pu compter sur l’enthousiasme des grenouilles qui m’ont accompagnée tout le long de ce parcours ensuite.


Quant à la réponse du poète : parfois, des idées émergent dans notre esprit, elles nous traversent avec légèreté et, si on s’arrête pour les contempler, elles nous offrent une magie qui ne demande qu’à être modelée et développée. L’inspiration parfois ne se gouverne pas ! Je rejoins ici l’interprétation que fait Elizabeth Gilbert dans son livre Comme par magie, sur la nature presque divine de la créativité et la façon dont elle influe sur nos vies.


Bref, d’une idée un peu folle, peut-être bien originale, je me suis bientôt retrouvée avec des personnages aux origines multi-culturelles qui ne demandaient qu’à vivre sur le papier.


Et effectivement, il s’agit bien d’une uchronie de fantasy si on veut employer le terme exact !

Marie – Une autrice amoureuse d’Histoire : cela ne pouvait que matcher entre nous, comme on dit aujourd’hui. 😀 Je suis également d’accord avec ta perception de l’inspiration créative.


Restant sur la question de l’Histoire, j’aimerais beaucoup savoir comment tu as abordé ce projet du point de vue des coutumes de ces trois peuples, leurs façons de se vêtir, de se nourrir, de faire la guerre, leurs mentalités, leur religiosité et leur mysticisme… Bref, tout ce qui fait civilisation. As-tu fait beaucoup de recherches ? Je vais peut-être véhiculer un poncif plus gros que moi, mais comme tu vis en Bretagne, peut-être es-tu déjà familière de la culture celtique ?

Nadège – Ah les recherches historiques … En effet, si je m’écoutais j’y passerai bien ma vie ! Je ne me prétends pas historienne et, en déviant sur la fantasy, je me permets des digressions et approximations dans le but de servir l’histoire, mais j’avais en effet envie de m’appuyer sur des bases réelles.

Un guerrier picte. Sources : https://www.pinterest.fr/pin/720576009100389970/

Concernant le peuple celte, je me suis autorisée quelques mélanges entre différentes origines celtiques. Oui, j’avoue ! Je me le suis d’autant plus permis qu’en effet je suis bretonne d’adoption (et je suis née sur les marches de Bretagne donc je suis (presque) une vraie bretonne ! ) et je me suis depuis longtemps frottée au creuset de la mythologie et des coutumes celtes. En partant de la civilisation picte et de leurs peintures bleues sur le corps ( les pictes habitaient l’Ecosse principalement), j’ai associé des coutumes plus continentales et, pour le coup, je me suis rapprochée des ressources historiques sur la civilisation telle qu’elle existait avant l’époque romaine : les oppidums, les vêtements, les villages et démographies. J’ai aussi puisé dans les gouvernances matrilinéaires que certaines de ces peuplades pratiquaient. Un thème que tu connais parfaitement !

Pour la civilisation des Yamatos, j’ai repris l’ancien nom du Japon et me suis basée au plus proche de la période de Nara (VIIIème siècle). La culture japonaise et notamment des samouraïs est très documentée, j’ai eu peu de souci et, a priori, mon interprétation a plu à de grands amateurs de culture japonaise ! 🙂

Sources : https://www.pinterest.fr/pin/88383211421422795/

Là où j’ai pris beaucoup de précautions concerne la culture des Sioux Lakotas. Je l’ai voulu la plus proche possible de la réalité (si on excepte la magie) sachant que cette culture est toujours bien vivante. J’ai fait beaucoup de recherches pour l’aborder avec respect, sans l’influence occidentale (l’apparition des chevaux par exemple m’a valu quelques sueurs froides avant de trouver une explication cohérente ! )

J’ai d’ailleurs découvert beaucoup de choses et cela m’a passionnée d’autant plus !


Les langues, les prénoms, les dispositions des habitats, les termes adéquats … tout cela m’a valu quelques heures de recherches mais c’est un des plaisirs de la construction d’univers et cela comble aussi ma curiosité. Et j’ai bien envie de me frotter à d’autres périodes rien que pour en faire encore !

Des Pictes aux Sioux en passant par les samouraïs, le cycle des Pierres levées est haut en couleurs ! (Source de l'image : https://aalquimiadacura.blogspot.com/2015/01/a-nacao-lakota-lakhota-oyate-ki.html)

Marie – C’est ce qui est formidable, je trouve : partir de la réalité historique pour inventer une fantasy crédible et haute-en-couleurs. Tu as toute mon admiration pour t’être lancée dans ce projet !


J’avais bien reconnu les Pictes dans ta culture celte utilisant les tatouages. Tes précisions me permettent de mieux situer l’ensemble de tes sources d’inspiration. Pour les Japonais, je ne savais pas du tout de quelle ère les rapprocher, n’étant pas du tout bonne connaisseuse de cette culture. C’est très intéressant !


Quant aux Nakotas, ce sont mes préférés dans tes romans ! Parce que vraiment cela me passionne, peux-tu m’en dire davantage sur ce problème de l’apparition des chevaux ?


Et, pour enchaîner également avec un autre aspect lié à la recherche documentaire, peux-tu parler aussi du mysticisme de chaque peuple, à partir duquel tu as créé leur système de magie ? C’est un gros atout de ton roman, je trouve. Est-ce que cela a été compliqué ?

Nadège – Ah les chevaux ! On a tous dans la tête l’image du sioux à cheval pour la chasse aux bisons ou pour la lutte contre les colons américains. Et pourtant, avant que les européens ne posent un pied sur le continent américain (aussi bien au Sud qu’au Nord), les chevaux ne faisaient pas partie de l’existence des amérindiens ! J’ai voulu respecter cette chronologie, c’est pour ça que j’ai fait du Cheval un Esprit à part.

Ce qui fait une parfaite transition pour ta question !

Pour la magie, je me suis simplement basée sur l’existant.

Ainsi, pour les yamatos, je me suis appuyée sur le Ki/Qi, en lien avec la divinité shintoïste Amaterasu. Pour les celtes, la magie druidique était toute indiquée ainsi que la symbolique des pierres : menhirs, dolmen, cromlech bien sûr ! Et enfin pour les Nakotas, les esprits-totems et leur relation avec la nature étaient au cœur de leurs pouvoirs. Je n’ai finalement pas été bien loin dans la création des systèmes de magie. Au contraire de certain-e-s auteur-ice-s qui peuvent tout créer de toute pièce, j’ai besoin de la réalité comme fondation, quitte à ensuite en jouer ou la modifier.

C’est aussi pour ça que lorsque j’écris de l’imaginaire, cela tourne autour de la fantasy historique, de l’uchronie ou de l’anticipation/post-apo. Je ne peux pas partir de rien, le réel nourrit ma créativité. Un article de journal, une musique, un film ou roman, une découverte scientifique ou historique. Les personnages de tous les jours ou du passé. Tout peut être un point de départ à une nouvelle histoire…

… et une magnifique romance fantastique( pour adultes !)

Marie – Merci pour cette clarification, notamment pour les chevaux. Je trouve que c’est une démarche enrichissante, et qui donne souvent des bases solides à un roman, que de partir de la réalité historique. 🙂


Nous allons en venir au point croustillant de l’interview. Je suis sûre que tu vois de quoi je parle ! Tu as un don pour narrer des romances qui me chavirent le cœur à chaque fois. D’où cela te vient-il ? Là aussi, de tes lectures, des films que tu as vus, de l’histoire ? Est-ce que tu as toujours aimé les romances toi-même en tant que lectrice ?

Nadège – Ah les romances … je suis une romantique dans l’âme ! J’ai toujours eu un faible pour les romances. Tout a commencé il y a bien longtemps avec Jane Eyre de Charlotte Bronte, un classique du mouvement romantique anglais ! En fait pendant longtemps j’ai lu des romances sans savoir que j’en lisais. Je classais dans ce genre les collections harlequins aux couvertures racoleuses et dont les histoires semblaient vides de sens.

Mais depuis, le genre a retrouvé des lettres de noblesse je trouve. Et puis moi-même j’ai fait mon éducation.

J’ai découvert que sans le savoir, je lisais déjà ce genre-là. Le principal code de la romance est une histoire d’amour qui se finit bien, et finalement beaucoup de romans détiennent ce critère, même s’ils ne sont pas que ça ! Parmi ceux qui m’ont marqué très tôt, notamment, il y a les romans de Jane Austen, bien sûr : critiques sociales ET romance. Le cycle du Chardon et le Tartan (Outlander) de Diane Gabaldon = histoire, voyage dans le temps, highlander 😉 ET romance. L’Urban Fantasy aussi, contient souvent des romances tout en mettant en avant des héroïnes badass qui doivent sauver le monde : Mercy Thompson, Kate Daniels, Ivy Wilde, Rachel Morgan …pour n’en citer que quelques-unes (oui j’aime beaucoup).

 

Aujourd’hui, la romance est diverse et variée, elle se décline dans tous les styles, elle peut paraître très codée de l’extérieur et en même temps elle très ouverte sur plein de sujets. Tout lecteur et lectrice peut y trouver son compte. La romance en fantasy n’est pas encore très connue par contre ni très représentée (moins en littérature francophone qu’anglophone en tout cas), mais j’espère y avoir mis mon grain de sel !

Marie – Je crois que je suis aussi fleur bleue que toi (à mes yeux, c’est réellement une qualité !). Si tu as aimé Jane Eyre, je suis sûre que tu aimeras aussi La Dame du manoir de Wildfell Hall, un roman méconnu de la grande sœur de Charlotte Brontë, Anne.

En tout cas, je suis ravie que tu mettes ton grain de sel fantasy dans le genre de la romance. ! D’autant plus que tes héroïnes sont très modernes et bien en phase avec notre époque : elles gardent leur liberté de penser et ce sont elles qui amènent les hommes à réfléchir différemment à ce qui les entoure. Toute douce soit-elle, Megumi (Un Tomahawk pour Megumi) sait s’imposer face à l’ombrageux Ohitekah. Et que dire de la cheffe cruithne Mabh (Un Katana pour Mabh) face à Tokihiro ?

Y aurait-il une petite touche de féminisme dans tes écrits (peut-être inconsciemment) ?

Nadège – Je suis ravie que tu me poses cette question, et ravie aussi que cela se dégage de mes romans ! Car oui, la touche de féminisme est clairement présente et voulue. Déjà parce que pour moi une romance ce n’est pas une femme qui attend le prince charmant pour être sauvée. Avant d’être un couple romantique, il s’agit surtout de l’histoire de personnages qui ont leurs propres buts à atteindre. Et puis, aimer quelqu’un c’est souvent beaucoup de compromis et d’apprentissage de l’autre !

Il est vrai qu’au-delà des romances, j’aime raconter des histoires de femmes. J’essaie de varier les personnalités, les différences, les attentes et les objectifs. J’aime aussi changer les rapports de force vis-à-vis des hommes, comme Mabh qui est une cheffe guerrière par rapport à Tokihiro, simple samouraï de son état. Ou une Mégumi qui sous sa douceur parvient à s’imposer devant Ohitekah, puissant et animé par la vengeance. Quant à Ehawee … il faudra lire le tome 3 pour comprendre ses forces et découvrir sa relation avec Drest, guerrier désabusé et aigri.

En tous les cas, romantisme et féminisme sont loin d’être antinomiques, au contraire. Les romances sont avant tout des histoires de personnages alors c’est l’occasion de mettre en avant les femmes, dans toute leur diversité et leur complexité. Je crois que beaucoup de mes romans tournent autour de ces thèmes-là d’ailleurs, qu’ils soient historiques, contemporains ou imaginaires !

Marie – Je suis très impatiente de lire en papier la rencontre et l’apprivoisement d’Ehawee et de Drest. (Note pour le lecteur : j’ai eu le privilège de bêta-lire ce merveilleux roman et je vous promets que c’est un délice !).

D’ailleurs, puisqu’on évoque ce roman, peux-tu me dire quand il sortira ? Quelle est ton actualité à venir ?

Nadège – Et merci à toi, Marie, de l’avoir lu et commenté avec tant d’indulgence. Oui, le tome 3 des Amants des Pierres Levées, intitulé Un Tartan pour Ehawee, sort bientôt : dès le 15 septembre en numérique, un mois plus tard pour la version papier. Le reste de mon actualité, ce sont les rencontres avec les lecteurs : enfin ! Depuis la sortie du premier tome, cela n’avait pas eu être possible alors je me réjouis. Elles se dérouleront principalement en Bretagne, pour des raisons pratiques, même si j’espère bien voyager plus loin dans un proche avenir. Toutes mes dates sont disponibles sur mon site internet .

Pour le reste de l’actualité, je travaille sur plusieurs projets, notamment cette fois sur des romans contemporains, et je compte bientôt revenir à mon projet phare de Fantasy Historique : Les Trois JeAnne, qui raconte l’histoire de la Reine et Duchesse Anne de Bretagne. On aura sûrement l’occasion d’en reparler !

Merci à toi pour cette interview, toute en bienveillance et curiosité, je me suis régalée à répondre à tes questions !

Et merci à toi, Nadège !

romance-fantastique-pour-adultes

Bon, vous l’avez compris : le 15 septembre, ruez-vous sur Un Tartan pour Ehwaee ! Ça vous laisse un peu moins de deux mois pour lire les deux premiers tomes de la série Les Amants des pierres levées, Un Katana pour Mabh et Un Tomahawk pour Megumi.

Je précise que je n’ai aucune affiliation d’aucune sorte par rapport aux romans de Nadège… Je suis juste une grande fan de cette autrice et de sa capacité à écrire de la romance fantastique pour adultes d’une aussi belle qualité littéraire…. et semée dans l’Histoire.

En attendant, si vous avez envie d’une petite lecture romanesque, je vous propose de découvrir une romance fantastique par ici. À bientôt !

Aniélis, une héroïne inspirante !

Aniélis, l’héroïne de mon roman Valadonne, ne laisse pas indifférent ! Adorée et détestée par les lecteurs, elle a aussi inspiré récemment son premier fan art.

C’est l’occasion (et c’est aussi un grand plaisir pour moi !) de vous présenter l’illustratrice Aemarielle dans cet article. Dans ses œuvres, Aemarielle met à l’honneur les femmes : sensuelles, secrètes, affirmées, libres, elles donnent un aperçu de toutes les facettes du féminin.

J’ai presque envie de dire qu’Aniélis, qui est une héroïne de roman forte, avait vocation à entrer dans son cœur !

Aemarielle, le fusain qui dévoile le divin chez les femmes

 

Aemarielle, c’est Marie-Gaëlle, une illustratrice strasbourgeoise de talent. Tout comme moi amatrice de jeux de rôle, de jeux de figurines et de littérature, elle a un talent que je ne possède pas du tout, celui de donner vie par le dessin à des femmes hautes en couleurs !


Sorcières, déesses, nymphes, femmes-fleurs… nourrissent son imaginaire. Les mythologies sont très présentes dans ses œuvres, et notamment la mythologie grecque, ce que je ne peux qu’apprécier. Quand je regarde ses magnifiques illustrations, j’ai un peu l’impression qu’elles symbolisent le divin qui habite chaque femme. (À noter : je trouve que chaque être humain, les hommes comme les femmes, abrite en eux une petite étincelle de divinité. Pas de sectarisme par ici.)


C’est ainsi que les personnages féminins d’Aemarielle sont tour à tour tendres, voluptueux, inquiétants, malicieux, et toujours captivants.


J’ai donc eu un véritable coup au cœur quand j’ai appris qu’elle avait dessiné Aniélis, l’héroïne de mon roman Valadonne.

Aniélis, une héroïne de roman forte et inspirante

 

Ce sont mes lecteurs qui le disent : Aniélis est un personnage qui ne laisse pas indifférent ! C’est un vrai bonheur pour moi de voir qu’elle marque les cœurs et les esprits de cette façon.

« L'héroïne elle-même suscite des émotions très fortes, entre tendresse et haine. C'est en tout cas une figure marquante que j'ai pris plaisir à suivre. »
« On se passionne pour ses aventures, on la plaint, on la critique, on l'aime... »
« Tout au long du roman, l'héroïne suscite des sentiments contradictoires et des émotions très ambivalentes. Je l'ai autant adorée que détestée. Malgré ses défauts et ses emportements, malgré ses errances et ses torts, le lecteur sait ce qu'elle a traversé. À défaut de lui pardonner, il comprend d'où lui vient ce feu intérieur qui ravage tout sur son passage. Indomptable et insoumise, Aniélis est avant tout un personnage humain, faillible et vulnérable. J'ai trouvé vraiment bluffante la façon que l'autrice a de construire, déconstruire, puis reconstruire son héroïne pour faire éprouver à son lecteur tout le spectre des émotions face à elle : empathie, tristesse, indulgence, colère, mépris, haine, compréhension, pardon, etc. »
« J'ai adoré et détesté le personnage féminin principal, j'ai eu envie de la secouer, puis j'ai compati à son destin et adhéré à ses luttes intérieures et contre un ennemi terrifiant : une religion misogyne et liberticide. »
« Aniélis est un personnage plein d'aspérités et de défauts, indomptable sans aucun doute, mais pas invulnérable et encore moins infaillible. »
illustration-valadonne-extrait-de-roman
Aniélis sur la couverture du roman, par une autre illustratrice talentueuse : Amaryan. (Elle en a de la chance d'avoir été représentée par des artistes aussi douées !)

Née dans une société matriarcale, arrachée aux siens et projeté dans un monde inconnu, Aniélis va lutter toute sa vie contre l’oppression d’un système qui broie les individus dans ses rouages si ces derniers n’œuvrent pas dans le sens de ce qui est perçu comme « l’intérêt commun ». Dans sa confrontation avec ses ennemis prend cependant part une bonne dose de vengeance, plus que d’altruisme. Jusqu’à quel point peut-on aller avant de devenir soi-même un monstre ?

Comme le dit Aemarielle sur son blog, « Faut se la coltiner quand même, l’icône ! » !

Cette icône, donc, Aemarielle en a admirablement capté l’essence dans cette aquarelle. Les yeux, surtout, m’ont fascinée dès que je les ai croisés.

Aniélis, l'héroïne forte du roman Valadonne

 

Aniélis en extraits : la brûleuse de temples

Voici pour le visage. Et si nous mettions des mots sur cette héroïne de roman forte et indomptable ?

Je vous propose l’un des extraits les plus emblématiques de mon roman Valadonne. Bonne lecture !

Le sang sur le sol. Le sang, partout.

Elle est à quatre pattes, ses doigts plongent dans le sang et en ressortent maculés jusque sous les ongles. Les jupes de sa robe en sont trempées.

Elle pose la main sur le corps qui gît là, dans la flaque écarlate. Un bruissement fou criaille dans l’air. Elle secoue le corps, le secoue plus fort, furieusement.

Les yeux s’ouvrent. Ils sont blancs, ils sont aveugles. Elle hurle, mais n’entend rien. Rien d’autre que le cri inhumain de Lya qui tournoie dans les flammes.

Elle se réveilla brusquement.

Près d’elle, Misha dormait. Il remua et son bras retomba sur la poitrine affolée d’Aniélis. La jeune femme se redressa sur un coude, toute tremblante. Dans le lointain, des oiseaux pépiaient et leurs chants déchirèrent son rêve. Il faisait encore sombre, mais l’aube pointait à l’est et les étoiles mouraient lentement dans les nuées. L’air était d’une grande douceur.

Elle s’extirpa avec délicatesse des bras de Misha. Il dormait bien à cet instant. Un léger sourire figeait ses lèvres. Il est si beau, songea-t-elle, mélancolique. Si gentil. Oh, Misha…

De l’autre côté du feu de camp éteint, Sibille dormait aussi. La silhouette immobile de Souris se devinait entre celles des arbres. Aniélis était seule, enveloppée seulement du chant des oiseaux qui appréhendaient le matin. Elle se leva et alla jusqu’à la lisière de la clairière dans laquelle ils avaient établi leur campement. D’entre les arbres, elle devina les ruines du sanctuaire, envahies par la mousse, les orties et les graminées. Le sentiment de triomphe de la nuit avait complètement disparu. Quel vide.

Ceylhad se moquait bien de ses incartades. Pauvre fille. L’angoisse insidieuse revenait. Que pouvait-elle contre ce dieu ? Que pouvait-elle contre l’Ordre ? Que faire pour repousser les ombres ? Celles-ci pesaient sur sa vie à chaque instant. Elle ne serait jamais libre.

« À quoi bon, Muoma », murmura-t-elle.

Sa mère ne répondit rien. Aniélis se secoua.

« Ne te laisse pas aller, se morigéna-t-elle. C’est lui qui t’envoie ces pensées-là ! Tu ne vas pas te laisser faire, hein ? »

Elle resta immobile pendant quelques instants, puis chuchota :

« Ce dont tu as besoin, c’est d’un bon feu de joie. »

Elle retourna au campement, enfila ses bottines et renoua autour de son cou le lien qui retenait sa bourse.

Le village le plus proche n’était qu’à quelques lieues de là. Ils l’avaient traversé la veille. Le temps qu’elle y parvienne, le ciel se grisait. Elle se glissa dans l’ombre des maisons, sans se laisser troubler par le claquement d’un volet, au loin, ni par le cocorico sonore d’un coq. La silhouette ramassée du sanctuaire dominait les bicoques du centre.

Sa porte n’était pas fermée. Fautifs, âmes perdues, revenez dans mon giron ! Un ricanement sec échappa à Aniélis alors qu’elle avançait dans les ténèbres du bâtiment. C’était si facile… Ils avaient laissé un flambeau allumé ; celui-ci éclairait de sa lueur crachotante les bancs de bois tournés vers le lutrin. La jeune femme s’en saisit et le leva pour éclairer le plafond et sa charpente de bois massif. Trop haut, inaccessible, mais peu importait. Elle tâtonna de la main jusque dans sa bourse et en sortit le stylet fidèle. Ceylhad… Le métal crissa contre la pierre.

Elle recula de quelques pas vers la sortie, puis s’arrêta pour contempler les lieux. En fermant les yeux, elle pouvait imaginer le décor de son enfance, le chantre et ses enfants dociles, le balcon au jubé grillagé, les bancs remplis de collégiens, et là, juste là, Joffrey… Elle releva les yeux et tendit le bras vers l’arrière, haineuse, puis lança le flambeau de toutes ses forces.

Et ça, Ceylhad ! Tu t’en fous ?

Elle passa le porche à reculons, sans se hâter. Dehors, dans le ciel qui s’éclaircissait, la magie était différente. La lumière, plus crue, ôtait au spectacle sa fantasmagorie irréelle. Un délicieux frisson d’horreur courut sur la nuque d’Aniélis. Les flammes commençaient à danser dans l’entrebâillement des portes. Un craquement résonna et, bientôt, une épaisse fumée noire passa les battants, empuantissant les alentours de son odeur rêche. La jeune femme se rencogna contre un mur quand elle entendit des portes s’ouvrir.

« Au feu !

— À l’aide ! Le sanctuaire ! Il brûle !

— De l’eau, de l’eau ! »

La panique gagnait toutes les maisonnées. Immobile, la main sur son foulard qu’elle maintenait plaqué contre sa bouche, Aniélis regarda les silhouettes s’affoler sur la place. Bande d’imbéciles. Trop vite, une chaîne d’hommes portant des seaux d’eau se forma pour éteindre l’incendie.

Soudain, ils s’immobilisèrent. Une ombre venait de paraître dans l’entrebâillement de la porte. Un cri de terreur nue s’éleva.

« Lya… » murmura Aniélis alors que l’être de feu s’extrayait du temple.

Son feu-follet, dansant et chantant dans sa mémoire un cri suraigu. Il ne dansait pas, lui ; désarticulé, il gesticulait, vacillait, trébuchait. Il rampait maintenant. L’aube rose se reflétait dans l’acier scintillant de sa petite épée dressée. En dessous, la face noircissait et la bouche béait sur un hurlement inhumain. Aniélis ne put en détacher le regard.

Sa vue se troubla tout à coup, elle vacilla et dut s’appuyer au mur derrière elle. Une vive nausée la saisit. Les cris résonnaient partout, on courait en tous sens autour d’elle, la lumière se levait, grisée par la fumée. On allait la prendre. La pensée de Sibille s’imposa. Fuir… Il faut fuir.

Elle longea le mur de la maison en aspirant une bouffée de cet air lourd d’une fumée ancienne, la même qu’à Ausser, peut-être.

« Là-bas ! cria-t-on dans son dos, dans le crépitement du brasier. Là-bas ! »

Elle se mit à courir dans la grisaille de l’aube.

Ça vous a plu ? 😉

Pour découvrir plus en détails les œuvres enchanteresses d’Aemarielle, je vous suggère d’aller visiter son blog ! Vous allez en prendre plein les yeux.

Quant à Aniélis, elle est disponible à la vente sur toutes les plates-formes en ligne et à la commande dans votre librairie préférée. Le pitch se trouve par ici et vous trouverez plus d’extraits présentant Aniélis par là.

À bientôt !

Nouvelle de fantasy | La Voix des Dragons II

Je vous salue, amoureux ou amoureuse des dragons ! Dans ces lignes, vous allez vous envoler avec les plus nobles des créatures fantastiques dans un récit de guerre impitoyable, qui n’épargne pas non plus les hommes et les femmes. Voici la seconde partie d’une histoire de dragon à lire entièrement et gratuitement en ligne.


Pour accompagner cette histoire de dragons, je vous suggère une musique épique. Bonne lecture !

La Voix des Dragons

Caché dans l’ombre de deux tentes, Morvan leva la tête. L’espace d’un instant, il avait vraiment cru y passer. La cracheuse de tempêtes s’éloignait désormais en lévitant, dans un bourdonnement léger, sans commune mesure avec le bruit de tonnerre qui déferlait d’elle lorsqu’elle était lancée sur l’ennemi.


Si je le pouvais, crevure, c’est toi que je mettrais en pièces.


Cette option-là était hors de sa portée. Là où les dragons avaient échoué, comment aurait-il pu réussir, lui ?


Il avait une autre cible en vue.

Machinalement, il serra la main sur le pommeau de la dague qu’il portait à la ceinture. Ses yeux fouillèrent l’obscurité. Le passage de la machine avait brièvement éclairé les lieux ; cette saleté leur servait aussi de patrouille. Il esquissa dans l’ombre un sourire. À ce jeu-là, elle était moins forte que Morvan, le chef éclaireur de l’armée de Calher. Là où le chef Morvan voulait s’infiltrer, personne ne pouvait le débusquer.


Lorsqu’il aurait placé le signal et le combustible sur la tente de commandement adverse, il changerait de registre, pour la première et la dernière fois de sa carrière. Une fois n’était pas coutume, il se révélerait à l’ennemi. Il attaquerait le commandant ennemi. Un Prince, paraissait-il. Morvan comptait sur ses talents martiaux pour tenir quelques minutes et semer la pagaille, le temps que soit mené à bien le raid éclair mené par la Voix et les dragons. Le souffle des créatures n’épargnerait rien sur des dizaines de mètres. Le chef éclaireur avait confiance dans la petite Saphia ; elle était bien du sang de Merk, une main de fer dans un gant de fer. Qui l’aurait cru ?


Évidemment, il ne fallait pas espérer survivre à ça. Même lui…


Il cracha par terre. Il n’avait pas le temps pour de telles considérations.


Il se glissa entre les tentes.

À l’abri derrière les remparts de la Cité, Carl retenait son souffle. Il ne reconnaissait pas les lieux dans lesquels il avait grandi.


Les champs, les prés, les sous-bois, les bosquets avaient noirci sous le souffle des dragons. Même au cœur de la nuit, Carl voyait affleurer dans l’éclat des torches du camp ennemi et dans celles de la muraille les décombres fumants, ici d’une tour agricole, là d’une ferme. Le paysage dévasté resterait à jamais imprimé dans sa mémoire. S’il survivait… Il faudrait des années, des décennies peut-être, avant que la terre offrît de nouvelles ressources. Le prix à payer pour dissuader l’ennemi de poursuivre le siège : les commandants Mendel et Wilfried avaient donné les ordres sans état d’âme.


Dans ce décor sinistre, les tentes bariolées des ennemis ressemblaient à des gemmes. Des billes de couleur jetées dans la suie. Innombrables. Un océan de perles multicolores.


Soudain, du mouvement. Les dragons venaient de surgir du nord-ouest, de la crique qu’une poignée de guerriers enfermés dans un bastion gardait encore. Ombres immenses tranchant sur les nuées faiblement étoilées, ils approchaient silencieusement. Si peu, désormais, si peu ! De plusieurs dizaines, ils n’étaient plus que seize, seize créatures privées de compagnon. Tous massacrés. Là-haut, seule la Voix pouvait encore les guider.


Saphia…


Carl se mordit les lèvres, jusqu’à en avoir le goût du sang dans la bouche. Il ne voulait pas se souvenir de leur dernière rencontre. Elle n’était plus la jeune fille douce et coquette qu’il avait rencontrée l’année d’avant à la Célébration du Redoux. Saphia était une femme et elle le haïssait. Le massacre de son oncle et mentor, celui de ses frères et sœurs, cousins et cousines… par des soldats comme lui. Elle avait vu l’uniforme bleu à l’œuvre.


Je vais me battre et gagner parce que c’est ce que mon oncle voulait. Il y croyait, lui, plus que tous les autres, plus que toi, plus que tous ces grands guerriers qui ne pensaient qu’à se sauver, la queue entre les jambes… Si ce n’était pas pour lui, vous pourriez tous crever. Et il crèvera, l’autre. Je le jure.


Elle volait à présent dans les airs. Elle menait la charge. Elle allait au-devant des cracheurs de tempêtes…


Carl étouffa un cri de terreur. Les machines cauchemardesques venaient de quitter le camp pour intercepter les dragons. Flammes, rugissements, claquements violents d’ailes : la nuit devint en un instant cacophonique. Sur les remparts, les soldats s’étaient pétrifiés, épouvantés et fascinés par le combat dantesque qui déchirait le ciel noir.


Dieux, protégez-la ! Mais les Dieux se souciaient-ils du sort des malheureux combattants de Calher ? Se souciaient-ils de ces hommes et de ces femmes qui luttaient pour leur liberté et leur vie ?


Des dragons chutèrent, comme des pierres. L’un d’eux tomba lourdement au milieu du campement ennemi et des hurlements humains s’élevèrent, vite noyés dans le vacarme du combat. Le Grand Rouge de Saphia virevoltait, superbe, pour éviter les jets incendiaires du cracheur.


Soudain, comme une étincelle. Gigantesque. Un souffle enflammé monta du campement vers le ciel déjà surchargé. Dans le flot de fumée noire qui l’auréola, la silhouette chétive d’un des dragons s’éloigna en battant furieusement des ailes. Carl, abasourdi, le reconnut. Béryl, l’un des plus jeunes parmi les créatures.


Un hurlement suraigu, inhumain, jaillit de plusieurs cracheurs en même temps. Ils rompirent tous l’engagement, se jetèrent à la poursuite du malheureux et le rattrapèrent. Le rugissement de Béryl glaça d’horreur Carl alors que les boules d’acier noir exhalaient leurs souffles brûlants. Il n’était qu’un humain mais il perçut chez le dragon la douleur et l’épouvante. Quelques secondes plus tard, il ne restait plus rien de lui. Comme tant de ses congénères avant lui, ironie du sort ! il était mort par les flammes.


En-dessous de lui, dans le camp ennemi, le brasier était devenu incontrôlable.

Éternelles histoires de dragons…

Les ennemis disparaissaient dans le crépuscule. Ils retraitaient dans un paysage calciné, aux cahutes noircies et parsemé de cadavres, sur un sol abreuvé de sang jusqu’à plus soif. Ils abandonnaient leur objectif de conquête totale. Les envahisseurs se montrent quelquefois raisonnables et les défenseurs fous furieux.


Ils avaient perdu leur Prince. Morvan n’avait pas failli : Wilfried, le cœur lourd d’avoir sacrifié un de ses meilleurs hommes et amis, se le représentait trop bien, enserrant de ses bras le commandant ennemi pour l’empêcher de fuir.


Cela n’amoindrissait pas les forces adverses. Ils auraient encore pu vaincre les guerriers de Calher. Il leur aurait fallu du temps et nombre d’hommes seraient morts mais Wilfried, en bon militaire, savait combien ces considérations sont de peu d’importance aux yeux des conquérants. C’était pourquoi il fallait supprimer ledit conquérant.


Des années plus tard, il pourrait raconter cet instant mémorable, car il en en avait été le témoin direct. Il donna cependant immédiatement des ordres de prudence et de vigilance : cette retraite apparente pouvait n’être qu’un leurre.


Ses hommes abasourdis ne réagirent pas avec autant de circonspection. Du haut des remparts auquel le commandant assistait à l’inespéré, il entendit des hurlements de triomphe. Une vague de vivats ébranla les murailles, couverte bientôt par les rugissements formidables des dragons qui volaient au-dessus des troupes en retraite comme pour les narguer. Wilfried ne put, lui aussi, contenir son soulagement lorsqu’il reçut les premiers rapports des secteurs est et sud de la ville. Partout, l’armée ennemie s’était retirée.


Un pas léger, dans son dos, lui fit tourner la tête. La Voix des Dragons s’approchait. Elle semblait très jeune, dans la robe et le manteau grenats propres à sa fonction nouvelle que, faute de temps, il n’avait pas été possible d’ajuster à ses mesures. Ses cheveux blond vénitien pendaient lamentablement sur ses épaules : elle venait sans doute de mettre pied à terre. Mais ses yeux le cherchèrent directement, sans peur et sans plus rien de la timidité du fameux jour. Elle avait fait ses preuves dans le feu et le sang.


Elle s’arrêta à deux pas de Wilfried et, bien campée sur ses pieds, elle croisa les bras et releva la tête.


« Commandant. »


Elle était stupéfiante. Elle avait à la fois tout perdu et tout gagné en ces quelques jours de folie durant lesquels le sort s’était inversé. Wilfried ne pouvait que deviner ses états d’âme : son oncle et les siens avaient été massacrés par ses hommes. Elle devait leur apporter son assistance, c’était son devoir, mais à quel point le haïssait-elle, lui, et cette cité qu’elle venait de sauver ? Wilfried, bêtement, découvrit à cet instant seulement à quel point il l’admirait et l’estimait, pour son courage, pour son dévouement, pour son incroyable intelligence au combat. Sans son aide, sans l’intervention héroïque des dragons, ils auraient tous été asservis.


Elle méritait qu’il rendît au mort ce qui lui revenait. Lentement, il hocha la tête.


« Saphia. Oui. Il avait raison, ce con. »


Le dernier mot lui échappa sans qu’il s’en rendît compte et il se mordit la langue. La fatigue et le désarroi devant un tel gâchis s’étaient exprimés. Son collègue Mendel se moquait souvent de son langage peu châtié, qui trahissait ses origines…


Il vit Saphia se raidir sous l’insulte. Ses yeux brillaient violemment. Sa colère était juste ; elle était la Voix des Dragons et elle méritait plus que des acquiescements bourrus de caserne. Mais Wilfried était trop ému et trop épuisé pour se perdre en excuses.


Il tomba à genoux.


« Merci. »


Elle frémit. Ses yeux troublés le fixèrent, incrédules ; puis elle se détourna de lui et baissa la tête.


Ce fut la première et la dernière fois de sa vie que Wilfried, le commandant de l’armée de Calher, vit la Voix des Dragons pleurer.

J’espère que cette histoire de dragons vous a plu ! Si vous en voulez plus, lisez ma petite historiette, une nouvelle fantastique avec un dragon pas tout à fait comme les autres. Ou encore, je vous invite à retrouver le récit que j’ai fait d’une rencontre merveilleuse entre deux Immortels dans Présences d’Esprits. À bientôt !

Crédits image en-tête : Tomáš Lhotský

Nouvelle de fantasy – La Voix des Dragons I

Aujourd’hui, c’est fantasy ! Je touche rarement au médiéval fantastique ou à l’heroic fantasy, mais lorsque j’y plonge, c’est franchement. Au programme, une histoire de dragon à lire en écoutant des BO épiques : Ennio Morricone ou Le Dernier des Mohicans iront très bien. Si vous avez d’autres idées, je suis preneuse, car vous aurez remarqué que j’adore lier musique et littérature (et illustrations aussi, d’ailleurs).


Bonne lecture !

La Voix des Dragons

La cracheuse de tempêtes venait de passer au-dessus de leurs têtes. L’odeur de la chair carbonisée flotta jusqu’à eux, dans l’air déjà empuanti par le sang et la mort. À l’abri des premières frondaisons, ils ne bougèrent pas. Le capitaine attendait. Le hurlement de tonnerre qui avait valu à l’arme ennemie son sobriquet s’atténuait : elle retournait vers les lignes adverses. Carl risqua un œil entre les branches. La silhouette ronde, hérissée de tubes desquels jaillissaient les flammes ardentes, flottait comme un nuage en dépit de son armature d’acier. Un mystère, une horreur et la preuve implacable de la supériorité de l’envahisseur. Le jeune soldat en avait les mains qui tremblaient. Sur la plaine gisaient des cadavres, plus qu’il n’en pouvait compter. Dans le même uniforme bleu nuit que le sien. Brûlés vifs.

Foutredieu… Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…

Ils n’attendaient tous que cela. Que l’ordre leur vint de l’arrière. Celui de rappliquer dare-dare jusqu’à la Cité, pour embarquer sur les navires qui les attendaient. Cela supposait que tous les civils eussent déjà pris la mer. D’ici là, Carl et ses camarades devaient couvrir leurs arrières.

Faites que ça s’arrête… Faites que ça s’arrête…

Les trompes ennemies résonnèrent une nouvelle fois. Carl resserra sa prise sur sa garde. Du moins, son petit frère et sa petite sœur seraient bientôt en sécurité.

Et aussi, Saphia.

*

Des milliers de soldats attendaient sur les quais de pouvoir prendre place dans les vaisseaux. Des centaines d’autres protégeaient encore les arrières de la retraite. Tandis que le commandant Wilfried déambulait entre eux pour les encourager, il voyait leurs visages harassés de fatigue, leurs yeux cernés et, surtout, leurs regards éteints et défaits. Grâce en fut rendue aux dieux ! Le cauchemar cessait enfin. Les derniers bâtiments attendaient dans le port pour emmener loin d’ici les soldats éprouvés. C’était leur tour. Wilfried avait envoyé un message au Commandant Mendel, son collègue sur la ligne de front. Il pouvait entamer la retraite et ramener les hommes.

Les navires remplis par les civils s’éloignaient dans le clair matin. Bientôt, ils ne seraient plus qu’une ligne à l’horizon. Wilfried resta un instant à les contempler, le cœur serein après des semaines d’incessante angoisse. Ils quittaient à jamais la Cité de Calher ; mais celle-ci n’était que pierre. Leur peuple, lui, survivrait ailleurs. Au-dessus des bateaux, les imposantes silhouettes des dragons projetaient des ombres noires mouvantes sur l’azur des flots. Leurs alliés veillaient sur eux. Ils l’avaient toujours fait. La Cité de Calher avait été fondée jadis sur cette promesse.

Une histoire de dragon à lire en musique…

Ils l’auraient dû, du moins. Wilfried constata soudain que les dragons avaient rompu leur formation. Ils quittaient les navires remplis de civils, ils les abandonnaient. Stupéfait, Wilfried les vit revenir vers le port. Un silence pesant tomba autour de lui : les soldats s’en étaient tous aperçus. Décontenancés, inquiets, le cœur serré par un étrange pressentiment, ils les virent voler en direction du port.

La Voix des Dragons suivait le commandant avec les siens, une poignée d’hommes et de femmes, parfois très jeunes, épuisés par les derniers jours de combat. Tous membres de la famille Nelik, la seule qui possédât le don. Les ambassadeurs de Calher auprès des dragons.

« Merk ! » hurla Wilfried en se tournant vers lui. « Que se passe-t-il ? Rappelez-les à l’ordre, bon sang ! »

Le commandant se rendit alors compte que la Voix avait fermé les yeux et qu’il murmurait. Un chant.

« Merk ! »

L’homme leva les paupières et regarda Wilfried sans répondre. Le commandant vit luire dans ses yeux un froid reproche, mais il n’eut pas le temps de s’interroger. Autour de lui, les soldats s’agitaient. Il tourna la tête.

Les dragons s’étaient arrêtés au-dessus du port, dans lequel se pressaient encore des dizaines de navires. Un rugissement formidable : c’était une sommation. Les équipages paniqués comprirent la menace et se jetèrent à la mer, les uns après les autres. Au-dessus d’eux, les ailes des créatures battaient violemment l’air. Les navires oscillaient sous ce vent furieux.

La Voix des Dragons regardait le spectacle, sans ciller.

« Merk ! Bon sang, qu’est-ce qui vous prend ? Rappelez vos bestioles !

— Non » répondit l’autre d’une voix ferme.

L’espace d’une seconde, la stupéfaction lia la langue de Wilfried, mais il se reprit et, fou de rage, il saisit l’homme par la gorge.

« Vous allez les rappeler ou je vous fais fouetter, toute Voix des Dragons que vous soyez !

— Commandant ! » crièrent des voix affolées autour de lui.

Sans lâcher Merk, il détourna la tête. Leurs superbes alliés venaient d’ouvrir grand leurs gueules immenses. D’entre les crocs aiguisés, les flammes jaillirent. Les doigts de Wilfried glissèrent sur le col de l’homme. Il était médusé, sidéré, incapable de réaction, juste bon à contempler le désastre. Déjà, tous les navires flambaient. L’instrument de leur salut nourrissait joyeusement un immense brasier.

L’épouvantable spectacle les avait tous laissés pantois. Mais Wilfried était le commandant de cette armée désormais condamnée au massacre. La fureur chassa vite la consternation et il se tourna vers la Voix des Dragons.

« Vous vous êtes plié à l’avis général ! hurla-t-il. Vous êtes lié par serment !

— J’ai juré de protéger la Cité, déclara Merk, simplement. C’est à cette terre que nous sommes liés. Je ne vous laisserai pas l’abandonner. »

Un grondement sourd commençait à monter tandis qu’un étau d’hommes désespérés se formait autour d’eux. Inquiets, les membres de la famille Nelik se recroquevillaient derrière la Voix.

Celui-ci n’affichait aucune peur.

« Maintenant, nous sommes obligés de nous battre. »

Cette détermination sereine donna à Wilfried l’envie de le réduire en charpie. Mais il n’eut pas à le faire ; d’autres s’en chargèrent avant lui. Brusquement, le contrôle de la situation lui échappa. Le flot de soldats furieux, arrachés à l’espérance alors que depuis des jours ils combattaient avec acharnement des ennemis redoutables, s’élança comme un seul homme. Wilfried ne se trouvait qu’à quelques centimètres de Merk mais une seconde de folie l’en éloigna. Tandis que la masse ivre happait la Voix des Dragons, des hurlements effroyables percèrent le concert de cris. Les ordres du commandant se perdirent dans le tumulte.

Ce fut un rugissement furieux qui mit un terme à la curée. Wilfried le sentit résonner jusque dans ses os et un frisson glacé le parcourut. La meute enragée se figea. Une ombre gigantesque, mouvante, surplombait le quai. Le claquement des ailes, si proche, fit vaciller quelques guerriers. D’autres tombèrent à genoux, épouvantés, en larmes, suppliant la créature de les épargner.

Le commandant se rua en avant, là où, quelques secondes plus tôt seulement, une dizaine d’individus se tenaient debout près de lui. Las ! la folie désespérée des soldats avait agi avec une sauvagerie sans mesure. Aux pieds des soldats, Wilfried trouva les corps méconnaissables de Merk et des siens, ensanglantés, tuméfiés par les coups, aux membres pour certains disloqués et aux cheveux arrachés. Leurs vêtements en lambeaux ne cachaient rien de la barbarie immonde qui s’était abattue sur eux. Wilfried refoula la pitié navrée qu’aurait dû lui inspirer l’affreux spectacle, car rien d’autre ne pouvait occuper ses pensées que cette constatation : ils étaient tous perdus ! À travers Merk et les siens, c’était les dragons qui avaient été attaqués. Les créatures allaient tous les massacrer pour venger cet affront !

Non ! là, une jeune fille. Accroupie sous un chariot de maintenance, elle sanglotait à pierre fendre, en longs pleurs stridents que, d’évidence, elle était incapable de contenir. C’était presque une enfant, mais Wilfried la reconnut. Saphia, une nièce de Merk, la plus jeune parmi les siens. Leur salut.

Il se rua sur elle tandis que résonnait au-dessus de sa tête toute une série de coups de trompe enragés. Les dragons se rassemblaient. Wilfried n’eut que le temps de saisir la jeune fille par le poignet pour l’entraîner vers eux. Elle se figea, minuscule et tremblante. Les pupilles des dragons roulaient dans leurs orbites comme des agates enflammées.

« Parle ! cria-t-il à l’adolescente. Parle, ou nous sommes tous morts ! »

C’était un ultime va-tout. Il ne croyait pas à cette enfant maigrelette et terrifiée dont les larmes s’attardaient encore sur les joues roses. Mais elle le surprit. Ce jour-là, le chant de Saphia les sauva tous de la mort.

Ça vous a plu et vous en voulez davantage ? La suite de cette histoire de dragon à lire en ligne est ici. 😉
Si vous aimez les dragons, je vous invite aussi à lire cette petite nouvelle qui parlera aux rôlistes. Vous trouverez aussi d’autres récits autour de ces fantastiques créatures dans mes publications. À bientôt !

Crédits image en-tête : jw432

De la fantasy orientale ? C’est avec Sara Pintado !

Cette semaine, j’ai le grand plaisir de vous présenter une autrice dont la plume va vous faire voyager au-delà de tout ce que vous avez déjà pu lire, j’en suis sûre ! Sara Pintado a écrit Mojunsha, Panthère-des-Ténèbres,  le premier tome d’une série de fantasy, ainsi que Sous les Ailes du Dieu Corbeau, à destination d’un public YA. Ces romans s’inspirent des mythologies indienne, perse, hébraïque : autant dire qu’ils emmènent ses lecteurs bien loin des sentiers battus ! Et Sara sait de quoi elle parle, comme vous allez vous en rendre compte. Merci à elle d’avoir bien voulu répondre à mes questions !

Sara Pintado

 

Au cœur des cultures orientales avec Sara Pintado

 

Marie – Sara, tu as publié deux romans chez Noir d’Absinthe, qui plongent le lecteur dans un univers exotique très particulier. Selon moi, on n’en trouve pas deux comme celui-ci dans la littérature actuelle ! Les décors, les traditions, la religiosité, la société me donnent l’impression d’influences orientales fortes et diverses : indiennes ? hébraïques ? D’autres encore, peut-être ? Peux-tu m’en dire un peu plus sur ces influences ?

Sara – En effet, cet univers regroupe différents pays, inspirés par des civilisations différentes. Dans le tome 1 de Mojunsha, nous découvrons le Royaume Mojun, qui est inspiré de l’Inde en ce qui concerne l’ambiance, les décors, quelques éléments culturels : l’existence d’un système de castes, de nombreux Temples (dédiés à différents Avatars du Grand Dieu)… Je me suis aussi inspirée de l’Inde pour la flore du pays, les costumes, les paysages. Le Royaume de Chaljuse, que l’on voit dans Sous les ailes du dieu corbeau, est surtout inspiré de la Perse achéménide (les Achéménides ayant régné sur l’Empire perse depuis l’époque de Cyrus, au 6e siècle avant notre ère, jusqu’à Darius III, vaincu par Alexandre le Grand et mort en 330 avant notre ère). Bien sûr, dans les deux romans j’ai aussi ajouté, retiré ou modifié de nombreux éléments, ainsi beaucoup de choses ne font pas partie ni de l’Inde, ni de la Perse achéménide… Par exemple, dans Mojunsha : les Avatars ne correspondent pas aux divinités du panthéon hindou, et je n’ai pas reproduit toute la complexité de la mythologie hindoue (car, même si le Royaume Mojun s’inspire de l’Inde, je tenais à ce qu’il en reste bien distinct). En ce qui concerne la Perse achéménide : le Grand Roi aurait eu tout un réseau de fonctionnaires, « les yeux et les oreilles du roi », pour l’informer de tout ce qui se passait dans le royaume… Je me suis inspirée de cette fonction pour le rôle d’espionnage des corbeaux dans Sous les ailes du dieu corbeau. (D’ailleurs, je précise que les corbeaux n’avaient pas, à ma connaissance, une importance particulière dans la perse achéménide… C’est un élément que j’ai choisi d’ajouter dans mon univers). J’ai aussi pris de grandes libertés avec le contenu des Mystères. Un autre aspect de l’Empire achéménide que j’ai choisi de laisser de côté est le fait que la Cour était « nomade », le Grand Roi et sa Cour passant différentes périodes de l’année dans différentes villes. Dans mon univers, j’ai choisi de laisser la résidence royale fixe, à Chaljuse.

Décor du palais de Khorsabad
Les personnages de Sous les Ailes du Dieu Corbeau évoluent peut-être dans un décor de ce type... Décor du palais de Khorsabad - Musée du Louvre - Grand Palais / Angèle Dequier

Des influences hébraïques sont aussi présentes dans mes deux romans, plus ténues toutefois dans Mojunsha (même si le lecteur averti reconnaîtra peut-être quelques versets bibliques déguisés dans le roman, et aussi quelques éléments théologiques inspirés de la littérature rabbinique). Dans Sous les ailes du dieu Corbeau, le concept d’Ecorce est inspiré de la kabbale, là aussi « arrangé » pour les besoins du roman. Dans la kabbale, le concept d’Ecorce est d’ailleurs lié à celui de l’ « Autre Côté » (Sitra Ahra en araméen). Dans mon univers, j’ai choisi de faire de l’Ecorce du peuple Chantant l’équivalent de l’Autre Côté des Chaljusiens, concepts qui correspondent d’ailleurs à l’Avatar Panthère-des-ténèbres chez les Mojun.

La plupart des Noms de pouvoir, dans Sous les ailes du dieu corbeau, ont été construits partiellement sur des mots hébreux ou araméens.

Toutefois, les influences hébraïques seront les plus fortes chez le peuple Chantant de la terre des Chênes Millénaires, dont nous avons déjà entendu parler dans Sous les ailes du dieu corbeau à travers le personnage d’Ijpurna. (Ce pays est aussi mentionné une ou deux fois « en passant » dans Mojunsha). Mais nous devrions découvrir la terre des Chênes Millénaires de beaucoup plus près dans des romans à venir !

Mojunsha, un roman inspiré de la mythologie indienne

 

Marie – Cette réponse me donne encore plus envie de découvrir tes autres romans ! Mais, dis-moi, tous ces détails ont dû te demander énormément de recherches. Ou bien étais-tu déjà passionnée par l’Histoire de ces différentes civilisations ? Comment s’est construit ton univers exactement ? Cette réponse m’intéresse d’autant plus que je me retrouve un peu dans tes propos en tant qu’autrice : j’emprunte beaucoup, çà et là, aux cultures de notre monde en arrangeant ensuite ces éléments pour qu’ils s’intègrent harmonieusement à la trame de mon univers. Je suis donc très intéressée par ton processus de création de monde.

Sara – Effectivement, comme toi j’ai toujours beaucoup aimé l’Histoire, en particulier celle des civilisations antiques ou médiévales – enfant, je me suis longtemps intéressée à l’Égypte antique, à l’histoire de France au Moyen-Age, à l’Espagne médiévale…

Quant à mon intérêt plus particulier pour la Perse achéménide, il s’est révélé en 2015, après une visite au musée du Louvre. A partir de là, j’ai commencé à faire des recherches… Parmi mes principales ressources, je citerai L’Histoire de l’Empire Perse de Pierre Briant, qui est très complet, et la Revue de Téhéran, disponible en ligne, dont certains articles évoquent la période achéménide.

Pour l’Inde, mes recherches ont été plus diffuses, j’ai été inspirée par des romans (par exemple Taj de Timeri N. Murari), par des visites au musée, des photos, divers articles sur la faune et la flore, sur l’habillement, la mythologie…

Taj Mahal
Le roman Taj de Timeri N. Murari met en scène une histoire d'amour... sur fond de construction du superbe Taj Mahal, en Inde.

En ce qui concerne les références hébraïques, je baigne tous les jours dans les textes de la Torah, du Talmud et autres ouvrages de littérature rabbinique… donc ces influences-là se sont naturellement mêlées à mon processus d’écriture.

Je fais mes recherches en parallèle de l’écriture, et corrige ou introduit des éléments au fil des différentes versions de l’histoire. Ceci dit, comme tu le soulignes, quand je construis un univers, la place de l’imagination est tout aussi importante que celle des éléments empruntés… l’équilibre entre les différents éléments (imaginés et empruntés) se met en place en cours d’écriture. Entre deux phases d’écriture, je fais relativement peu de travail préparatoire – j’y consacre entre une et trois semaines -, et souvent je continue le travail « de recherche de fond » pendant l’écriture. Dans mes tapuscrits, je mets régulièrement en commentaire marginal les liens vers les articles qui m’ont été utiles pour développer un point particulier, ou les références des passages de livres que j’ai consultés, afin de pouvoir les retrouver facilement. Il peut m’arriver de faire des cartes et des topos quand c’est nécessaire, mais finalement assez peu : les topos (sur un système de magie, les personnages et leurs relations entre eux, etc.) m’aident à approfondir ma réflexion sur certains points, mais ne restent pas figés : les éléments qu’ils évoquent finissent souvent par se modifier lors de l’écriture.

Mon univers a donc tendance à évoluer et à se développer au fil du temps: depuis février 2015, où j’ai commencé à créer l’univers de Mojunsha et de Sous les ailes du dieu corbeau, il a beaucoup changé, de même que les personnages.

Des personnages de romans en lutte contre le monde… et eux-mêmes

 

Marie – Justement, parlons un peu de tes personnages. Il y en a beaucoup, surtout dans le tome 1 de Mojunsha, qui est un vaste roman choral. Ils luttent contre l’adversité, dont, souvent, une bonne part d’intolérance quant à leur nature (par exemple, Ijpurna dans Sous les ailes du Dieu Corbeau) ou contre eux-mêmes lorsqu’ils sont dominés par un esprit de haine et de vengeance (comme Japsaro dans Mojunsha). Où trouves-tu l’inspiration pour ces beaux portraits ?

Sara – En ce qui concerne mes personnages, il est vrai que j’ai tendance à en mettre beaucoup et à multiplier les points de vue, car j’apprécie le fait d’explorer différentes perspectives sur l’intrigue. En général, mes personnages « s’imposent » à moi avec leur personnalité, leurs aspirations et leur histoire, sans que je puisse y faire grand-chose… même s’il leur est arrivé de garder longtemps certains secrets, m’imposant parfois de réécrire certaines parties de l’histoire.

Toutefois, j’ai remarqué que mes personnages sont souvent influencés par « l’ambiance » dans laquelle j’évolue, les thématiques auxquelles j’ai été confrontées soit parce qu’elles ont suscité mon intérêt, soit parce qu’elles concernent/ont concerné des personnes de mon entourage, soit parce qu’elles font partie de mon vécu. Autrement dit, mes personnages sont influencés par la façon dont je perçois et expérimente le monde (avec des modifications bien sûr, puisque toutes ces problématiques se retrouvent transposées dans un monde imaginaire et subissent l’effet de ce prisme).

Pour en revenir aux deux thèmes que tu évoques : l’intolérance à laquelle Ijpurna est confronté est malheureusement un problème qui touche, à des degrés divers, beaucoup de monde : j’ai eu à y faire face, et de nombreuses personnes de mon entourage ou que j’ai rencontrées par le passé ont dû également l’affronter : que ce soit un rejet lié aux origines, au milieu social, à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre, à des choix de vie ou de style, à des caractéristiques physiques ou à d’autres spécificités (dans le fonctionnement émotionnel et intellectuel par exemple…). L’intolérance parfois exercée par un groupe envers un individu qui diffère de la norme définie par le groupe, entrave encore de nombreuses personnes dans leur épanouissement; ce thème me tient donc particulièrement à cœur.

La lutte contre ses démons intérieurs est aussi une thématique qui m’a toujours intéressée. Nous avons tous, un jour ou l’autre, été confrontés à des sentiments négatifs à essayer de comprendre et/ou surmonter – ou au contraire, qui nous ont entraînés sur la mauvaise pente. Par exemple, Japsaro reste « prisonnier » de son désir de vengeance et de ses sentiments de haine, qu’il entretient (et justifie) tout au long de sa vie. Parfois, ces sentiments dépassent notre individualité et notre expérience personnelle : ils peuvent refléter des traumatismes ou des sentiments de haine/méfiance/rancune qui se transmettent d’une génération à l’autre. C’est le cas de Japsaro : la haine qu’il éprouve à un niveau individuel s’est « amalgamée » avec celle que ses ancêtres ont nourri, pendant des siècles, contre la caste dirigeante. Son désir de vengeance personnel a donc été renforcé par celui hérité de ses ancêtres, qu’il avait « appris » dès l’enfance.

Littérature : les muses de Sara Pintado

 

Marie – Comme je comprends ton attachement à ces thématiques ! Merci beaucoup de cette réponse. 🙂
Je vois que, en tant qu’écrivaine, tu es est influencée par tes études, tes thématiques de recherches, les arts que tu aimes, ton vécu et celui de ton entourage… Certains auteurs et autrices t’ont-ils également marquée et ont-ils orienté ta plume ?

Sara – La réponse à cette question pourrait être très longue, donc je vais tâcher de mentionner les œuvres qui ont été vraiment les plus marquantes dans mon parcours… Mais ce n’est pas facile… Voici toutefois une petite sélection, par périodes de vie :

Dans l’enfance, l’ouvrage qui a eu l’influence la plus déterminante dans mon goût pour la fantasy est la trilogie du Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien, qui m’avait émerveillée à neuf ans. (beaucoup de mes écrits entre neuf et douze ans ont été très influencés par le Seigneur des Anneaux).

le Seigneur des Anneaux de Tolkien

Vers onze ans, un roman historique qui m’avait particulièrement touchée était Mémoires Ecarlates d’Antonio Gala (sur le dernier souverain de la dynastie Nasride de Grenade, à la fin de la reconquista espagnole : cette période historique m’intéressait tout particulièrement à l’époque). A douze ans, j’ai découvert 1984 de George Orwell, que j’ai énormément apprécié et qui m’a aussi beaucoup influencée… J’ai eu une période, entre 12 et 14 ans, où j’écrivais plus d’anticipation que de fantasy.

Je pense que d’une manière ou d’une autre, ces ouvrages qui ont marqué mes années d’école et de collège ont aussi eu une influence sur mes choix d’écriture (en passant, je mentionnerai aussi la série des Rougon-Macquart d’Emile Zola, dont les vingt tomes m’ont accompagnée entre la cinquième et la seconde… mais il me faudrait les relire un jour).

Ensuite, pendant mes années de lycée et d’études de médecine, j’étais tellement accaparée par mes études que je lisais beaucoup moins de littérature (à partir de la première, j’étais en série S et donc essentiellement plongée dans les sciences… Le souvenir littéraire le plus marquant que je garde de cette période « creuse » en matière de lecture est La Seconde Chance, de Virgil Gheorghiu, un roman très sombre sur l’histoire du vingtième siècle, dont je garde encore un souvenir fort.)

C’est après avoir quitté les études de médecine, à 20 ans, que j’ai réussi à renouer pleinement avec la lecture. Le premier roman que j’ai dévoré alors a été Belle du Seigneur, d’Albert Cohen : même si les personnages m’agaçaient parfois, j’aimais suivre leur histoire, et surtout j’appréciais beaucoup le regard critique que l’auteur portait sur le monde, qui transparaissait très finement à travers l’intrigue.

Belle du Seigneur d'Albert Cohen

Parmi les auteurs que j’ai découverts par la suite et dont les livres m’ont particulièrement marquée, je citerai Alain Damasio (en particulier avec La Horde du Contrevent, même si j’ai aussi beaucoup apprécié La Zone du Dehors et Les Furtifs : les livres d’Alain Damasio poussent toujours à la réflexion, à s’interroger sur le monde, sur nos idées préconçues, nos façons de vivre… et l’explosion de liberté et de vitalité de ces livres m’a beaucoup marquée). J’ai aussi été très marquée par de grandes fresques de fantasy: en particulier les ouvrages de Robin Hobb (L’Assassin Royal, Les Aventuriers de la Mer et Les Cités des Anciens… Il me manque Le Soldat Chamane à lire, qui est dans ma Pile à Lire) et la saga du Trône de Fer de Martin.

Les romans d’Aurélie Wellenstein font aussi partie des ouvrages de fantasy qui m’ont le plus marquée (jusqu’à présent, j’ai lu de cette autrice : Le Dieu oiseau, Mers Mortes, Le Roi des Fauves et Les Loups Chantants. (Il m’en manque quelques-uns que j’espère lire prochainement). J’apprécie beaucoup le rythme des histoires d’Aurélie, les messages portés par ses romans, ses personnages nuancés, voire ambigus.)

Le Dieu Oiseau d'Aurélie Wellenstein

J’ai aussi été beaucoup marquée par Valadonne (que tu connais bien ^^) dont j’ai particulièrement apprécié la profondeur, dans la psychologie des personnages et dans les thématiques abordées.

Je serais bien incapable de dire dans quelle mesure ces ouvrages – et tous ceux que je ne cite pas ici – ont influencé et influencent encore ma façon d’écrire. Toujours est-il que ces lectures ont participé (et continuent à participer) à la construction de mon imaginaire et de mon univers littéraire.

Marie – Merci Sara ! Je suis très émue que tu cites Valadonne (et je précise que ce n’était pas une perche tendue !).

Nous avons énormément de lectures en commun. J’ai lu moi aussi Belle du Seigneur il y a peu de temps et je partage complètement ton ressenti. J’ajouterai que l’absence de ponctuation dans les rêveries du personnage féminin, Ariane, sur de nombreuses pages, mérite à elle seule une visite dans ce roman, car c’est un véritable tour de force !

Je te confirme que Le Soldat Chamane est une merveille. C’est même la série de Robin Hobb que j’ai préférée. Tu constateras que les thématiques d’exclusion qui te sont chères y sont traitées tout en finesse. 🙂

Quant aux Rougon-Macquart, que dire, si ce n’est que cette série m’a en grande partie donné l’envie de créer un univers dans lequel je me baladerai de personnages en personnages… Je suppose que ce n’est pas pour rien que tu as toi aussi cédé à l’appel d’un monde qui se décline de roman en roman au travers de ses héros. 🙂

D’ailleurs, envisages-tu de sortir de cet univers dans d’autres romans ? J’ai entendu parler d’un projet qui m’a mis l’eau à la bouche…

Sara – Oui, je suis d’accord en ce qui concerne la ponctuation dans Belle du Seigneur, qui donne un rythme très particulier au roman qui contribue aussi, je trouve, à l’immersion dans l’atmosphère du roman et dans les ressentis d’Ariane.

Ce que tu dis du Soldat Chamane me donne encore plus envie de le lire assez vite… L’intégrale 1 devrait faire partie de mes lectures du mois de la fantasy (si j’arrive à lire toute ma PAL pour ce challenge lors du mois de mai, sinon je le découvrirai en juin).

Quant aux Rougon-Macquart, il est vrai que j’avais été assez impressionnée par la richesse de cette fresque, qui se penche de près sur les différents membres d’une même famille, leurs différentes trajectoires, leur caractère… Il est fort probable que les Rougon-Macquart aient en partie influencé mon goût pour l’écriture de destinées familiales.

En effet, j’ai commencé récemment un projet qui sortira de l’univers de Mojunsha et de Sous les ailes du dieu corbeau. Je continue bien sûr, en parallèle, d’écrire le deuxième tome de Sous les ailes du dieu corbeau que je suis en train de remanier en profondeur, et lorsque Sous les ailes du dieu corbeau sera terminé (certainement à la fin de son troisième tome), je reprendrai la saga des Mojunsha, ainsi que les autres livres dans le même univers que j’ai en tête. Mais en parallèle (et aussi pour fêter la fin de mes études rabbiniques) j’avais envie d’écrire un ouvrage qui se trouve « au carrefour » de mes vies d’autrice de l’imaginaire et d’étudiante des textes sacrés du judaïsme. J’ai donc pour projet d’écrire un roman centré sur plusieurs personnages bibliques, inspiré des commentaires rabbiniques traditionnels, qui présenterait ma façon d’interpréter certains personnages et thèmes de la Bible ainsi que les textes rabbiniques qui les évoquent. Je souhaiterais aussi donner une forme poétique à cet ouvrage (ou – qui sait ? – à cette série d’ouvrages…), qui correspondra mieux, je pense, à sa teneur. Il s’agira toutefois d’un projet de longue haleine qui me demandera de ré-étudier de nombreux textes et d’en découvrir d’autres, puis d’en donner une interprétation sous forme romancée et poétique. Au fil de l’écriture, je mentionnerai aussi les sources dont je me suis inspirée, afin que le lecteur curieux de les (re)découvrir puisse le faire. J’ai déjà commencé avec les personnages d’Isaac et Rébecca, que nous rencontrons dans le livre de la Genèse… Je ne sais pas encore exactement où ce projet me mènera, mais il devrait bien m’occuper, en parallèle de Sous les ailes du dieu corbeau et de Mojunsha, dans les années qui viennent…

Des textes sacrés à l’imaginaire…

 

Marie – Ce projet me donne terriblement envie, je crois que tu t’en doutes ! J’ai fait quelques recherches à l’instant sur Rébecca et Isaac et j’ai hâte de voir la façon dont tu vas nous offrir à lire ces personnages (d’autant plus qu’il s’agit d’un couple et tu sais combien j’aime les histoires d’amour !).

Cela m’amène tout naturellement à te demander comment tu fais cohabiter ces deux vies dont tu parles, qui correspondent sans doute à deux passions : l’imaginaire d’une part, les textes sacrés d’autre part. Que t’apportent l’un et l’autre ? Vivent-ils en harmonie en toi, se nourrissent-ils, s’opposent-ils parfois ?

Sara – En effet, il s’agit de deux passions qui ont cohabité tôt chez moi – dès l’enfance, j’aimais me plonger dans la Torah, mais aussi dans les romans, et créer mes propres univers. J’ai toujours trouvé les textes sacrés fascinants car ils poussent à s’interroger, du fait de leurs silences, ou d’éléments qui paraissent surprenants, étranges, voire contre-intuitifs ou même choquants, ce qui suscite la réflexion. (Je me rappelle, enfant, les questions que je me posais face au premier chapitre de la Genèse et à l’histoire de la création: les 7 « jours » de la création devaient sans doute correspondre à 7 étapes différentes, et non à 7 « jours » tels que nous les définissons; plus tard, j’ai découvert des textes rabbiniques (notamment dans le Talmud, dans le dernier chapitre du traité Sanhedrin) où nous lisons qu’un « jour » pour l’Eternel correspond à mille années – même encore, l’échelle de temps de la « création » (que je conçois plutôt comme un processus évolutif, qui reste en mouvement) reste bien trop courte face aux données de la science, mais cette interprétation – basée sur un verset des Psaumes – ouvre tout de même la porte à une lecture symbolique, non-littérale, du texte. Il en va de même pour la création de la lumière le premier jour, alors que les astres ont été créés au quatrième jour seulement… cela impliquait que la lumière du premier jour n’était pas de la même nature que la lumière que nous voyons, mais à un autre type de lumière. Je me rappelle aussi les heures passées à lire et à relire le Lévitique, qui présentait un rituel sacrificiel dont le sens m’était complètement opaque et que je tentais en vain d’essayer de comprendre. Plus tard, pour ce texte aussi, j’ai découvert plusieurs interprétations et différentes approches). En bref, l’étude des textes sacrés oblige à s’interroger sur le monde, à la recherche d’une multiplicité des sens, des symboles et des approches de ce qui nous entoure. Elle oblige aussi à tâcher de voir au-delà des apparences ou, lorsque c’est impossible, à accepter nos limites, à admettre que nous ne pouvons détenir toute la vérité sur une question et qu’une partie nous restera inaccessible. La diversité des regards possibles sur un même texte conduit aussi à reconnaître que notre vision du monde n’est pas la seule possible, et que plusieurs façons d’aborder les choses, même lorsqu’elles paraissent contradictoires, sont possibles et devraient pouvoir coexister et entrer en dialogue. Ces textes apportent aussi une dimension transcendante à l’existence qui peut aider à surmonter les situations de crise et/ou à trouver du sens à nos actes et à nos choix.

Sara Pintado en dédicaces avec son roman Sous les ailes du Dieu Corbeau

L’imaginaire m’aide à prendre de la distance par rapport à la réalité. Il m’aide à la surmonter (ou à la supporter…) lorsqu’elle devient trop douloureuse, trop pénible, en offrant un « lieu » où me ressourcer, et où aborder les choses différemment, à travers des personnages d’encre et de papier. A travers l’imaginaire, je parviens à explorer des problématiques qu’il me serait très difficile d’exprimer autrement. Je pense notamment au thème de l’exclusion, évoqué plus haut; ou encore à celui de la « charge » de la mémoire familiale (voire « nationale ») qu’un individu doit porter (thème que j’aborde dans Mojunsha à travers le personnage de Japsaro, mais aussi, différemment, par l’intermédiaire de Neyro et dans les tomes ultérieurs, à travers Daranjo. Ce thème apparaît aussi en lien avec Ijpurna dans Sous les ailes du dieu corbeau). Le thème de la dépendance/de l’addiction, aussi, avec Neyro (et plus tard avec Ijpurna, quand il se retrouvera dans Mojunsha…); les problématiques de genre abordées dans Sous les ailes du dieu corbeau, sont tous des thèmes sensibles pour moi, que je parviens à exprimer bien plus facilement et librement à travers l’imaginaire que dans la réalité de tous les jours. Je réalise aussi que j’ai besoin de l’imaginaire pour vivre pleinement, et de façon équilibrée ; lorsqu’il m’arrivait de « négliger » l’écriture pour passer plus de temps dans les études ou d’autres activités « concrètes », je me retrouvais rapidement sans énergie, avec une impression de vide, de ne plus être entièrement moi-même : comme si je perdais une part de moi-même lorsque je ne m’autorisais pas à écrire.

Ce qui me permet d’enchaîner avec la réponse à la dernière partie de ta question : en général, mon étude des textes sacrés et mes évasions dans les mondes imaginaires coexistent très bien en moi et se complètent. Les deux participent, d’une manière différente, à ma façon de concevoir et d’approcher le monde. Les deux sont aussi essentiels pour moi. Toutefois, il est vrai que faire coexister les deux n’est pas toujours facile, car ces deux domaines demandent de la disponibilité d’esprit et du temps : arriver à trouver un équilibre n’a pas été évident. Une étape essentielle a été la reconnaissance du rôle de l’écriture pour moi, que j’ai parfois été tentée de nier pour consacrer « plus de temps aux choses importantes », jusqu’à ce que je réalise que l’écriture m’était indispensable pour garder le plaisir et l’envie de faire aussi tout le reste.

Marie – Merci beaucoup pour cette réponse. 🙂 J’aime beaucoup la façon dont tu parles des textes sacrés et de ce qu’il t’apporte : une recherche de compréhension du monde, d’ouverture, de tolérance. De plus, je suis comme toi dans mon rapport à l’écriture, me semble-t-il, car je le considère aussi comme un exutoire pour des éléments difficiles à porter de la vie — en plus d’être une source d’accomplissement en tant qu’individu, ce qui va probablement ensemble. Et, tout comme toi, quand je n’ai plus le temps d’écrire, je crois que cela joue sur mon bien-être global.

Un dernier petit mot pour la route, sur ton actualité, tes projets et tout ce que tu souhaites ajouter ?

Sara – D’abord un grand merci à toi pour avoir mené cet échange, pour tes questions et ton intérêt sur mes projets.
J’espère être présente en salons dès qu’il reprendront ; en attendant, la maison d’édition Noir d’Absinthe est en train de concocter un évènement en ligne pour fin juin, où plusieurs auteurices de la maison seront présents – et auquel je participerai peut-être, si mon emploi du temps me le permet. Et bien sûr, je continue l’écriture des projets dont nous avons parlé dans l’interview (en ce moment, essentiellement le tome 2 de Sous les ailes du dieu corbeau et le tout début du projet biblique évoqué dans l’une des dernières questions).


Bon courage et bonne chance à toi aussi pour tes projets d’écriture !

Marie – Merci Sara ! Je souhaite que les ailes du Dieu Corbeau, Panthère-des-Ténèbres, Éléphant-de-Lumière… te portent encore très loin dans ta vie d’autrice !

Pour découvrir plus l’univers chatoyant et merveilleux de Sara, je vous invite à lire Mojunsha, un roman inspiré de la mythologie indienne, ainsi que Sous les Ailes du Dieu Corbeau, plus young adult, qui se place dans le même monde. Dites m’en des nouvelles ! 

Mojunsha, roman inspiré de la mythologie indienne

Une histoire d’amour fantastique – Un Jour, mon amour – Partie II

La douleur de Gabrielle, la jeune veuve et artiste-peintre, vous a ému.e ? Vous vous demandez quel secret ouvrage la tient ardemment éveillée devant sa toile depuis la disparition de son époux tendrement aimé ? La suite immédiatement de cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😉 )…

Bonne lecture ! (En compagnie d’une musique Renaissance que Gabrielle aurait pu écouter…)

 

Un Jour, mon amour, romance fantastique

 

Les jours se mêlèrent aux semaines jusqu’à ce que fût abolie la notion même de temps.

Gabrielle peignait. Elle peignait même avec fureur. L’esquisse achevée, elle avait mêlé huile de lin et pigments jusqu’à saturer comme autrefois la pièce de couleurs. L’ordre avait toujours abdiqué chez elle face à la pagaille créatrice. Lorsqu’elle se couchait, le soir, ou à l’aube, ou au mitan de la journée, qu’en savait-elle ? il lui semblait voir danser devant elle des myriades de taches bleues, écarlates, dorées ou violettes.

Elle dormait, elle mangeait, elle peignait. Nul ne la vit plus pendant des mois, hormis Aubin et Béatrice, qui lui apportaient son repas, des habits propres, une cuvette d’eau chaude pour se laver. Ils lui relayèrent au début des nouvelles de la vie extérieure, de ses parents qui s’inquiétaient, de ses beaux-parents qui s’indignaient, du qu’en dira-t-on qui se délectait. Elle chassa ces propos d’un geste agacé de la main, comme elle le faisait, l’été, d’un nuage de mouches incommodes.

Puis, un jour, elle ouvrit elle-même sa porte, sans attendre que ses serviteurs vinssent y frapper. Et lorsqu’Aubin entra, prudent, le repas du soir dans les mains, il régnait dans la pièce un grand silence.

Gabrielle avait cessé de peindre. Elle était assise sur son lit, les mains croisées au creux de son tablier constellé de taches multicolores. Son teint était pâle, ses yeux cernés, ses traits tirés ; mais elle souriait. Ses lèvres bougeaient doucement, sans émettre un son, comme si elle avait discuté avec elle-même.

Elle contemplait son œuvre. Tout en posant son plateau sur le guéridon, le serviteur se tourna pour l’observer et ne put s’empêcher de sourire, émerveillé.

Gabrielle s’était représentée elle-même. Elle se tenait près d’une fenêtre ; le tableau la coupait au niveau de la taille. La neige tombait à l’extérieur en flocons drus et impétueux et la noirceur du ciel au-delà laissait présager le crépuscule. Près de la baie à meneaux, l’artiste regardait le paysage avec mélancolie. Ses cheveux blond vénitien tombaient en cascades souples dans son dos. Quelques tresses infimes y étaient égarées. La robe en velours vert contrastait à merveille avec l’or de cette chevelure. Toute pareille au jour où elle avait rencontré le Sieur Régnault, songea Aubin, subjugué. Ce soir-là devait se présenter chez ses parents le prétendant à sa main. C’était la première fois qu’elle l’avait vu. Il avait été très en retard à cause d’une tempête de neige et elle avait longtemps attendu…

« Vous le trouvez beau, Aubin ? » demanda Gabrielle.

Sa voix était redevenue douce. La femme qui peignait et celle qui avait achevé son œuvre n’avaient jamais été les mêmes.

« C’est magnifique, Dame » assura Aubin, ému.

Le sourire de sa maîtresse s’accentua. Elle se leva et alla jusqu’à la toile. Ses mains passèrent sans la toucher devant la partie qui représentait la vitre.

« La peinture n’est pas encore sèche, mais j’ai terminé. J’ai fini le glacis tout à l’heure. J’ai cru que je n’y arriverais pas, Aubin… Mais j’ai réussi. Il est là, il est bien là. »

Elle posa presque la joue sur la vitre transparente et ferma les yeux. Déconcerté, le vieux serviteur ne sut que lui dire.

« J’ai su fixer ses traits. Ce reflet… Il est sur le retour. Il arrive. »

Une vague inquiétude s’empara d’Aubin. Il scruta la toile. Avait-il omis un détail ? Mais le carré de vitre opalescente sur lequel se posait le regard ému de Gabrielle ne reflétait rien. La neige tourbillonnait au travers, impétueuse. Rien d’autre.

La peintre se détacha de la toile à regret. Sous les yeux chagrinés d’Aubin, elle alla jusqu’à son lit, où elle se rassit. Brièvement, elle regarda son serviteur, lui sourit et déclara, comme en réponse à sa question muette :

« Je vais l’attendre, maintenant. »

Et elle se replongea dans la contemplation de son œuvre.

 

Vierge à l'Enfant du Pérugin
Voici une autre très belle peinture datée de la Renaissance, une Vierge à l’Enfant du Pérugin (1448-1523).

 

Un Jour, mon amour, lecture romantique en ligne et gratuite

 

Lille, Palais des Beaux-Arts, 2015

 

Bordel, où était-elle encore passée ?

Yann regarda de tous côtés. Séverine était encore auprès de lui une seconde auparavant, il en était certain. Très sûre d’elle, elle discourait sans fin sur une énième peinture à laquelle il avait à peine jeté un coup d’œil. Il ne l’écoutait que d’une oreille, bien entendu. Pour lui faire plaisir. Pour ne pas la vexer. C’est qu’elle était susceptible, et cassante avec ça. Et il l’avait suffisamment mise en rogne dans l’après-midi en rechignant lorsqu’elle lui avait pondu cette idée de sortie en amoureux. Nocturne dans un musée pour la Saint-Valentin. Génial. Déjà qu’ils avaient dû forcer une véritable tempête de neige ; il en avait encore les cheveux trempés de flocons. Et, maintenant, déambuler parmi les sarcophages, les amphores, les statues et les portraits. Pendant que d’autres iraient au resto puis au ciné ou boire un verre au café pour finir en tout cas dans un pieu où ils baiseraient leur Valentine. Normalement, elle ne zapperait pas cette étape, la Séverine. Le cul, elle aimait ça autant que lui. C’était sans doute la seule chose qu’ils avaient en commun, même s’ils se forçaient l’un et l’autre à s’intéresser à leurs loisirs réciproques. Surtout lui, en fait. Car, elle, elle aimait bien ironiser sur sa passion des wargames, des grandeur nature, des jeux de rôles et de figurines. Il avait beau avoir dépassé les trente ans, il n’avait pas renié ses hobbys d’adolescent et d’étudiant.

Reste qu’il n’avait pas envie de passer la nuit tout seul. Ça capoterait quand ça capoterait, il avait trop le blues en ce moment pour se passer d’elle. Il se mit donc en quête, errant dans les salles entre les œuvres exposées et leurs admirateurs, amoureux ou pas.

Au passage, il les contemplait, ces chefs d’œuvre que l’homme s’était cassé le cul à protéger pour les transmettre aux générations suivantes. Fallait reconnaître que, quelquefois, ça en jetait. Il n’y connaissait pas grand-chose, contrairement à Séverine qui faisait l’École du Louvre – mais il aimait le chatoiement des couleurs dans les peintures, comme si elles avaient habillé une réalité. Quelquefois, ça semblait vrai. Les Romantiques – c’était Séverine qui lui avait dit qu’ils s’appelaient comme ça – lui plaisaient bien. Il y avait une violence, une vibration dans la peinture.

Où est-ce qu’elle avait bien pu passer ? Aux toilettes, si ça se trouvait. Ou elle avait vu de loin quelqu’un qu’elle connaissait et elle avait été taper la discute sans qu’il s’en rendît compte. Elle l’avait peut-être prévenu, de toute façon, il ne l’écoutait pas. Il avait lâché l’affaire depuis les Surréalistes.

Elles étaient mignonnes, les femmes de l’ancien temps. Yann déchiffra le petit encart blanc placé sous le tableau. XVIème siècle. Une beauté de la Renaissance. Une beauté blonde. Il avait toujours préféré les blondes. En fait, Séverine n’était pas du tout son type : brune, déjà, mais aussi tellement sûre et surtout satisfaite d’elle-même. Au point d’en paraître grossière, quelquefois. Lui, il aimait bien les timides et les douces. Mais, sans comprendre comment cela lui arrivait, il se faisait toujours alpaguer par les lionnes et les tigresses.

De celle-là émanait douceur et réserve. On ne voyait que son profil, car elle tournait la tête vers l’arrière du tableau, vers une fenêtre ; mais il était très délicat. Ses cheveux blonds dorés illuminaient la scène qu’assombrissaient le velours vert de la robe et les ténèbres enneigés au-dehors.

« Je t’attends », lut-il tout haut.

Les flocons dansaient follement dans un vent furieux. On s’y serait cru. À l’extérieur, c’était le froid et l’obscurité ; à l’intérieur, la chaleur d’un foyer, avec l’éclat orange des flammes qui donnaient à la scène et à la chevelure un éclat de miel. Cette femme dans l’attente… Plus pour longtemps, sans doute. Car dans la vitre se reflétait un visage, celui d’un homme. Il s’approchait d’elle et elle ne l’avait pas encore vu. Ses yeux verts brillaient d’émerveillement. Dans ses cheveux bruns, des cristaux de neige commençaient à fondre en plaquant des mèches sur son front.

Yann se rapprocha encore, fasciné. L’homme lui sourit en réponse.

 

*

 

Séverine traversa la salle à grands pas furieux. Il l’avait plantée ! Il l’avait plantée ! Elle n’arrivait pas à y croire. Mais ça lui apprendrait. Qu’espérait-elle tirer d’un geek de trente ans qui prenait son pied en se déguisant en chevalier des temps passés ? Qui tirait des épées en latex contre d’autres gars aussi siphonnés que lui dans des citadelles en ruine ?

D’ailleurs, il était largement l’heure ; le musée allait fermer. Déjà, les lumières s’éteignaient dans les salles alors que les derniers visiteurs s’en allaient.

Les peintures flamandes jetaient leurs derniers éclats. La beauté blonde de la Renaissance irradiait au milieu d’elles. Elle s’était détournée de la fenêtre et souriait à celui qui venait d’entrer. Elle disait…

… bienvenue.

 

L'Homme au gant du Titien
Le Titien, L’Homme au gant. Adolescente, je suis tombée amoureuse de ce beau jeune homme !

 

J’espère que cette lecture romantique (en ligne et gratuite 😀 ) vous a plu ! En tout cas, cela me fait très plaisir de partager ces écrits avec vous.

Peut-être aurez-vous remarqué les quelques clins d’œil que je fais au jeu de rôle, au GN (jeu de rôle grandeur nature) et à toutes les autres activités qui utilisent l’imaginaire comme matériau pour le divertissement… J’avoue : je suis un peu geek, moi aussi. Mêler dans un même récit mon amour des arts et ma passion du jeu m’a beaucoup amusée. Je ne pense pas qu’il faille choisir entre l’un ou l’autre, ni qualifier l’un de passion sérieuse et honorable et l’autre de hobby futile. Seul le plaisir compte (et le Beau, comme dirait Platon !).

Si vous avez aimé Gabrielle, ma belle héroïne, peintre et amoureuse, et Yann, mon geek captivé par la beauté d’une toile Renaissance, je vous invite à découvrir dautres personnages féminins et masculins dans mes romans et nouvelles publiés. 😉

 

Crédits image en-tête : La Belle Dame sans merci de Franck Dicksee