Archives de catégorie : Mythologie grecque

Pasiphaé : l’amour contre-nature

Et si on partait du côté de la Crète ?


En Crète, le grand personnage, c’est le roi Minos. Toutefois, dans son entourage, les femmes tiennent une place prépondérante. Pas pour leur bien, hélas… Je vous propose de découvrir en deux temps les héroïnes de la mythologie Pasiphaé, Phèdre et Ariane. Aujourd’hui, on va parler de la mère, et ça nous permettra d’aborder un concept grec que je trouve très intéressant en termes narratifs : l’anosios gamos, l’amour sacrilège !

Pasiphaé dans la mythologie grecque : coupable forcée de sacrilège

Quand on dit Minos, on pense souvent au Minotaure, le monstre auquel le roi livre en pâture sept jeunes filles et sept jeunes gens tous les neuf ans. C’est Thésée qui va mettre fin au carnage, on en parlera plus tard.

Mais d’où sort-il, ce monstre à corps d’homme et tête de taureau ?

Des entrailles de Pasiphée, l’épouse du roi Minos.

Retournons en arrière. Minos a évincé ses frères pour récupérer le trône d’Astérion, roi de Crète, qui l’a élevé. (Minos est le fils de Zeus, et celui-ci n’éduque pas lui-même l’abondante marmaille qu’il engendre ici-bas.)

Pour montrer que les dieux sont favorables à sa prise de pouvoir, il veut marquer les mémoires. Il adresse donc une prière à Poséidon. Il lui demande de faire sortir de la mer un taureau. Si sa prière est exaucé, il sacrifiera cet animal au dieu. Ce sera la preuve éclatante que les dieux l’écoutent et agréent son arrivée au trône.

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Sur cette gravure de Gustave Doré réalisée pour illustrer L'Enfer - la Divine Comédie de Dante, on voit le roi Minos comme un sage. C'est en effet l'un des juges des âmes des damnés à l'entrée de l'Enfer.

Et Poséidon envoie effectivement la bête demandée à Minos !


Le problème, c’est que le taureau est vraiment très beau et Minos n’a plus vraiment envie de le perdre. Il le remplace discrètement par une autre bête de son cheptel pour pouvoir le garder. C’est sans compter la clairvoyance des dieux, auxquels rien n’échappe. Furieux, Poséidon s’en prend à Minos par victime interposée. Et (comme d’habitude, ai-je envie de dire), ce sont les femmes qui trinquent. (Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous invite à lire cet article sur d’autres personnages de la mythologie grecque où j’évoque notamment la malheureuse Méduse !).


Poséidon inspire à Pasiphaé, l’épouse de Minos, une passion irrépressible pour le taureau. On ne lutte pas contre les tentations inspirées par les dieux. Perdue d’amour et de désir, la malheureuse demande à Dédale de trouver un stratagème pour qu’elle puisse assouvir ses pulsions sans se faire déchiqueter. Celui-ci fabrique un simulacre de génisse en bois et en cuir. Pasiphaé n’a plus qu’à s’y glisser et à se présenter ainsi « grimée » au taureau. L’animal n’y voit que du feu et l’accouplement a lieu sans que Pasiphaé y perde la vie.


Et, quelque temps plus tard, elle accouche d’un monstre à corps d’homme et tête de taureau.


Épouvanté, Minos demande à Dédale, toujours lui, de construire un gigantesque palais labyrinthique dans lequel il pourra enfermer le monstre. (De là vient le mot « dédale », en passant !)

L’anosios gamos : du désir impie au coït sacrilège

Cette histoire sympathique de Pasiphaé dans la mythologie me permet d’aborder une notion grecque que je trouve passionnante : celle de l’anosios gamos. C’est-à-dire du « mariage impie » (le gamos est le mariage).

J’ai beaucoup parlé du mariage dans l’antiquité grecque dans d’autres articles. Mais qu’est-ce que c’est, le mariage impie, ou sacrilège ?

Il s’agit d’une union sexuelle interdite, car réprouvée par l’ordre divin ou humain. Il peut s’agir d’un inceste, comme dans le cas de Phèdre, la fille de Pasiphaé, dont on parlera dans un autre article. Ou d’une liaison non autorisée entre un mortel et un dieu. Ou encore d’un amour charnel consommé dans un temple, comme avec Atalante et Hippomène/ Mélanion. En général, la divinité tutélaire du temple n’apprécie pas du tout. Je vous renvoie à mon article sur la malheureuse Méduse !

L’anosios gamos peut aussi être un accouplement monstrueux avec un animal. Comme celui de la pauvre Pasiphé avec le taureau.

peinture de Gustave Moreau représentant Pasiphaé et le taureau
Cette peinture magnifique de Gustave Moreau (datée des années 1880-1890) représente Pasiphaé et le taureau. Le bleu du fond est encore plus éclatant sur l'original.

Un cas d’anosios gamos : Atalante

On retrouve également un cas d’anosios gamos dans le mythe d’Atalante. Lequel ? Je n’ai pas envie de vous spoiler. 😀 Je vous propose plutôt de le découvrir en direct en lisant mon petit roman Atalante !

Vous pouvez lire gratuitement les aventures d’Atalante chasseresse, en ligne sur ce blog, en partant du début.

Ci-dessous, la suite de ce récit, un moment crucial dans le thalamos (la chambre nuptiale !).

« C’est pour ton bien aussi, bafouilla-t-il alors qu’elle dardait sur lui ses yeux flamboyants. Tu ne peux pas rester éternellement parthenos. Tu dois bien un jour rejoindre le giron d’Aphrodite, il n’y a pas d’avenir pour les femmes en dehors d’elle…
— Lâche et menteur avec ça, répliqua-t-elle, écœurée. Arrête, Hippomène ! Tu n’as agi que pour toi, pour toi tout seul ! Aie au moins le courage de l’admettre ! »


Ses yeux tombèrent sur une statuette posée sur un guéridon, contre le mur qui faisait face à la fenêtre. Un voile l’enveloppait encore pour partie ; le glissé du tissu s’était interrompu à l’arrondi d’une épaule nue et ronde comme un fruit bien mûr. De l’autre côté, il tombait jusqu’aux pieds de la silhouette en dévoilant un sein, une hanche et une longue jambe galbée. Le rayonnement doré de la lampe ne l’atteignait pas. En revanche, un rayon de lune l’enveloppait. Elle donnait une texture surnaturelle à cette chair de pierre, cette peau blanche inerte, insensible aux caresses, désertée par la vie et par l’amour.

Atalante ressentit toute l’ironie de la situation en voyant qu’Aphrodite — car c’était elle — avait abandonné cette coquille sous l’effleurement de la lune, de l’astre divin qu’incarnait Artémis. Elle était comme cette statuette. Femme, mais touchée par la grâce de la déesse vierge, soustraite aux vertiges de l’amour pour conserver la force de lutter pour sa liberté.


« Tu as amené cette statuette ici. » Il y avait une coupe d’or ouvragée près de la sculpture, dont elle comprit immédiatement l’usage : elle servait aux gestes de pureté rituelle. « C’est un agalma pour remercier la déesse de t’avoir donné ce que tu lui demandais. Moi.
— Je t’assure qu’elle veut ton bonheur, elle aussi. »


Son ton était tout sauf confiant. Lorsqu’elle se dirigea résolument vers la statuette, il sursauta. Il se précipita vers elle et saisit son poignet des deux mains, dans une posture réflexe d’orthepale.


« Qu’est-ce que tu fais ?
— Lâche-moi ! »


Elle essaya de le repousser. Entre leurs mains qui s’entremêlaient aux poignets, aux coudes, aux épaules, les yeux d’Hippomène étaient remplis de peur.


« Ne fais pas ça, Atalante, ne fais pas ça, supplia-t-il. Je t’en prie, discutons-en, trouvons une solution, mais ne fais pas ça !
— C’est toi qui m’as mise dans cette situation, et elle est ta complice ! Je vais lui montrer que je ne serai jamais à elle, pas plus qu’à toi ! »

Atalante et Pasiphaé : la mythologie grecque avec les femmes

Il maintint sa prise sur son bras. Il la serra même plus fort, à lui faire mal. Des réflexes de lutte leur vinrent à tous les deux, acquis durant leurs années d’entraînement sous la direction de Chiron. Il essaya d’entrer dans sa garde en glissant sa jambe derrière la sienne, elle l’esquiva. Elle fit une volte rapide pour pénétrer la sienne en le bloquant contre son dos, il l’anticipa. Sa robe la gênait, elle en sentait le poids sur ses jambes, ses épaules, ses bras, comme un filet qui l’empêchait de se mouvoir à l’aise. Sans cesse contrés, ils se retrouvaient en position de systasis, les mains sur les bras l’un de l’autre, à confronter leurs forces pour trouver la faille, plus hargneusement et plus brutalement qu’ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. Tantôt, ils traversaient l’éclat jaune de la lampe, tantôt le rai bleuté de la lune, environnés d’ombres cachées dans les interstices où se terraient leurs rêves, leurs désirs et leurs peurs.


La chambre nuptiale abritait des ébats, oui, d’un tout autre genre que ceux auxquels elle avait droit. Pourtant, Atalante sentait plus intensément que jamais le souffle lourd d’Hippomène lorsqu’il prenait l’avantage et se penchait au-dessus d’elle. Sa peau avait des parfums entêtants et salés qu’elle connaissait bien, mais elle y sentait quelque chose de plus, et cette fragrance-là l’étourdissait. Était-ce l’odeur de la peur ? La sueur qui l’inondait ne venait pas seulement d’elle ; leurs deux corps en s’empoignant et en se repoussant se mêlaient l’un à l’autre. Atalante ne savait plus très bien où elle finissait d’être et où il commençait d’exister. Même son cœur, elle n’arrivait plus à le distinguer. Des battements fous résonnaient entre eux, trop nombreux pour venir d’une seule source, trop mélangés pour être discernés.


« Tu n’as jamais gagné contre moi ! »


Elle recula vivement alors qu’il essayait de glisser sous elle pour lui saisir les jambes. Leurs mains se lâchèrent, avant de très vite se saisir à nouveau, de glisser sur leurs peaux moites, de s’enfoncer dans leurs chairs.


« Je ne peux pas perdre… pas cette fois ! Tu vas nous détruire si tu fais ça !
— C’est toi qui as tout détruit ! »


Dans un accès de rage, elle le poussa plus brutalement. Les doigts d’Hippomène se refermèrent sur le tissu de sa robe. Il y eut un bruit de déchirement lorsqu’il tomba en arrière et se cogna contre un meuble. Atalante faillit choir vers l’avant, elle retrouva l’équilibre juste à temps.

Hippomène avait arraché sa robe ; l’étoffe pendait lamentablement sur sa poitrine. Elle avait une ouverture. Elle se précipita vers l’agalma.


« Atalante ! Non ! »


Elle saisit la statuette par la taille. L’objet pesait, son poignet surpris heurta la coupe d’or. L’eau y vacilla en répandant un parfum de soufre dans l’air. Atalante soutint sa prise des deux mains et s’arc-bouta pour la brandir au-dessus de sa tête.


« Voilà comme je me soumets à tes volontés, Aphrodite ! »


Une vive douleur irradia dans son bras, jusqu’à son épaule, et elle lâcha plus qu’elle ne jeta l’agalma. De part et d’autre, la jeune femme et Hippomène firent un pas en arrière, les bras levés comme pour se protéger les yeux de la poussière levée par une tornade. Mais il n’y eut rien d’autre qu’un fracassant bris de pierre. Quand ils baissèrent les mains, le corps voluptueux gisait épars sur le sol.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Ce petit extrait vous a plu ? Vous pouvez retrouver le roman intégral d’Atalante en version papier dans votre librairie préféré.


Sinon, la suite viendra dans un prochain article, avec d’autres héroïnes grecques de la mythologie : Pasiphaé est en effet la mère de Phèdre et d’Ariane… En voilà deux qui ont hérité d’elle une appétence particulière pour la tragédie ! Mais c’est ça aussi, la Grèce mythologique ! 🙂

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Crédits image d’en-tête : Torsten Ritschel. Il s’agit d’un palais de Cnossos en Crète.

Victimes des dieux : Cassandre et Méduse

Dans mon dernier article, je vous ai parlé d’Eurydice et Déjanire, deux héroïnes grecques qui apparaissent dans le sillage des héros Héraklès et Orphée.


J’ai envie de poursuivre dans cette découverte des portraits d’héroïnes avec un autre type de personnage féminin de la mythologie grecque. Cette fois, je vais vous parler de Cassandre et de Méduse. Leur point commun : elles sont les victimes de l’ « amour » des dieux.

Cassandre, maudite par Apollon pour avoir dit non

Cassandre est la fille du roi de Troie, Priam, et d’Hécube. Très belle (comme souvent chez les héroïnes grecques, bien entendu), elle est remarquée par le dieu Apollon, l’un des protecteurs de la cité.


Les dieux grecs sont capricieux : ils entendent qu’on réponde à leurs désirs. Or, Cassandre se refuse à Apollon. Furieux, celui-ci maudit la jeune fille. Il lui crache littéralement dans la bouche : elle aura désormais le don de prophétie, elle saura à l’avance les événements qui doivent advenir… mais personne ne croira jamais ses dires.


Pour Cassandre, c’est le début de la tragédie. En effet, peu après débutent tous les événements qui vont mener à la dévastation de Troie, et que la jeune femme prédit les uns après les autres :

  •  la naissance d’un fils à Hécube, sa mère (Pâris) ;
  • l’enlèvement d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte, par Pâris ;
  • la colère des Grecs et le début de la guerre ;
  • le subterfuge du cheval en bois par Ulysse, qui va permettre aux Grecs de rentrer dans Troie après dix ans de siège.

Captive du grand roi Agamemnon après la défaite, Cassandre va avoir une dernière prophétie : l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Clytemnestre à son retour dans sa cité de Mycènes et son propre meurtre.


Selon certaines sources, Cassandre aurait accepté de se donner à Apollon en échange de ce don, puis elle se serait refusée après que le dieu le lui ait accordé.


Christa Wolf a superbement réinterprété ce personnage mythologique dans son roman Cassandre. C’est presque un essai philosophique qui fait un parallèle entre les misères de la guerre de Troie et les malheurs de son propre temps, en pleine Guerre Froide.

buste de Cassandra
Buste de Cassandre par Max Klinger (1895). Kunsthalle de Hamburg

Méduse, monstre parce que victime

Méduse est un personnage féminin de la mythologie grecque qui suscite fortement l’empathie quand on connaît son histoire. (Ou, du moins, l’une des versions de son histoire.)


On la connaît surtout grâce au héros Persée. En effet, parmi d’autres exploits, Persée réussit à décapiter Méduse. Ce n’est pas chose facile, car celle-ci a la particularité de pouvoir pétrifier ceux qui croisent son regard. Si vous avez vu le film Le Choc des Titans dans son ancienne ou sa nouvelle version, l’histoire vous est sûrement familière.

statue de Persée brandissant la tête de Méduse
Ici, statue de Persée brandissant la tête de Méduse (bronze de Benvenuto Cellini exposé à la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria, à Florence)

D’où vient à Méduse ce pouvoir ? Les sources divergent. D’après les plus anciennes, Méduse est l’une des trois Gorgones. Elle a toujours été un « monstre » : c’est même une divinité primordiale, plus vieille que les dieux olympiens.


La version qui m’intéresse davantage est celle de la métamorphose conçue comme un châtiment. À l’origine, Méduse n’est pas une gorgone. C’est une belle (elles sont toujours belles !) jeune fille qui a le malheur d’attirer l’attention d’un dieu. Comme Cassandre.


Cette fois, c’est Poséidon. Le dieu des océans traque Méduse pour la posséder. La malheureuse finit par trouver refuge dans un sanctuaire d’Athéna. Tout acte sexuel est proscrit dans un temple consacré : Méduse peut espérer que le dieu s’arrêtera à l’entrée. Mais les dieux grecs sont des enfants capricieux et terribles, rappelons-le. Poséidon force l’entrée du sanctuaire et viole Méduse. Ce faisant, il se rend coupable de ce qu’on appelle l’anosios gamos (le mariage impie).


Dans les mythes, l’anosios gamos est toujours l’objet d’une punition terrible. Mais qui punira-t-on ? Le violeur, un dieu ? Ou la victime ? Toute femme qu’elle soit elle-même, Athéna n’hésite pas. Elle dirige sa colère contre la pauvre Méduse. La métamorphose est un châtiment classique dans les cas d’anosios gamos. Méduse est transformée en gorgone.

Statue de Méduse par Luciano Garbati (visage)
Le visage de Méduse par l'artiste argentin Luciano Garbati. Le sculpteur a imaginé une scène inversée par rapport au mythe originel : ici, c'est Méduse qui porte la tête tranchée de Persée.

La suite est tout aussi tragique puisque, on le sait, Méduse va mourir de la main de Persée. De son sang naissent alors Pégase et Chrysaor, qui sont considérés comme les enfants de Poséidon. (La pauvre, à ce stade-là encore, est considérée comme la simple matrice du dieu. Il est vrai que les Grecs anciens considéraient que les femmes n’étaient que des « incubateurs » pour le sperme de l’homme.)


Dans le petit roman graphique de Melchior Ascaride, Eurydice Déchaînée, on évoque la tragédie de Méduse par la bouche même de Persée. C’est un renversement de point de vue intéressant, qui montre à quel point on peut « jouer » avec les mythes anciens pour interroger notre vieille histoire occidentale. De même, l’artiste argentin Luciano Garbati a imaginé une sculpture montrant Méduse qui porte la tête tranchée de Persée. (Pour en savoir plus sur cette œuvre, je vous invite à lire cet article du Monde.)

Atalante, le personnage féminin de la mythologie grecque qui dit non

Cassandre comme Méduse sont deux héroïnes qui paient le prix fort d’avoir refusé l’ « amour » d’un dieu. Qu’en pensaient les Grecs anciens ? Jugeaient-ils que les deux femmes méritaient leur sort, parce qu’elles avaient eu l’orgueil de repousser Apollon et Poséidon ?


Atalante, quant à elle, est une héroïne grecque qui dit absolument non à toute forme de sujétion de la part des hommes, que celle-ci soit sociale (elle refuse le mariage) ou sexuelle (elle veut rester vierge). Je vous propose de découvrir ce personnage en extrait. J’offre en effet la lecture en ligne gratuite de mon roman Atalante sur mon blog. Le début se trouve par ici.


Le roman est également disponible dans toutes les librairies . 🙂


Dans l’extrait qui suit, on retrouve Atalante face à Hippomène dans le thamalos, la chambre à coucher nuptiale.

statue d'Atalante à Schwetzingen
Statue d'Atalante en plomb doré, par Heinrich Charasky, XVIIIe siècle, jardins du palais de Schwetzingen, Bade-Wurtemberg, Allemagne. Sur cette sculpture, Atalante tient les fameuses pommes d'or du mythe. (Cliquer sur la photo pour en savoir plus !)

Elle porta la main à la fibule qui retenait le drapé de sa robe, comme si là se trouvait le point faible à soustraire aux mains du jeune homme. Il obéit. Ne pas voir ses traits était un véritable supplice. Elle sentait qu’il n’était pas dans son état normal, lui non plus, et qu’il hésitait, mais elle avait besoin de mieux jauger le prédateur pour réagir avec discernement. Elle quitta la fenêtre et fit quelques pas vers la porte, en restant à distance de lui. L’orbe doré dégagé par la lampe à huile atteignit peu à peu les traits d’Hippomène, cette mâchoire, ces pommettes, cette gorge trop virile. Il la suivit des yeux, il pivota pour rester face à elle. Il essayait de garder contenance, mais sa bouche tordue en disait long sur son état d’esprit. Ou non ? Avait-elle seulement idée, finalement, de ce qui pouvait se tramer dans sa tête ? Le connaissait-elle si bien ?

Atalante respira plus longuement, comme avant le départ d’une course. Elle eut la sensation étrange que ce n’était qu’une autre forme de lutte entre elle et lui : la chasse, les combats à mains nues, les cavales dans la montagne… Ça, maintenant.


Quand il fit un pas vers elle, elle recula et se heurta au battant de la porte. Son cœur battait follement dans sa poitrine, son corps, tout son corps la trahissait. Il la lestait vers le bas, comme s’il voulait s’agenouiller, comme s’il voulait se soumettre. Elle ne savait même plus ce qu’elle ressentait, de la colère ou de la terreur, mais elle ne se sentait pas bien, pas bien du tout.


« Tu as peur de moi ? demanda Hippomène, surpris et consterné, en s’arrêtant.
— Tu m’as trahie », répondit-elle.


Elle aurait bien aimé déclarer ceci avec plus d’emphase, mais sa voix était enrouée. Cette faiblesse la dépita et lui amena un regain de colère. Elle y puisa généreusement. Elle n’avait plus que cela pour continuer à se battre.

Atalante, un personne féminin de la mythologie grecque hors normes ?

« Tu savais très bien que je ne voulais pas me marier. Je te l’ai dit encore l’autre jour. Je me suis toujours confiée à toi, comme à un ami, à un frère. Et toi, pendant ce temps, tu manœuvrais dans mon dos, avec mon père, pour me soumettre. »


Il resta silencieux un moment, comme s’il méditait ses paroles à venir.


« Mon amitié a toujours été sincère, Atalante. Mais je ne peux pas te considérer comme une sœur. C’est au-dessus de mes forces.
— Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, enfin ? cria-t-elle, excédée. Pourquoi as-tu manigancé tout cela pour me mettre devant le fait accompli ? »


Il eut l’air stupéfait et elle se demanda s’il avait peur qu’on les entendît, de l’autre côté de la porte. Son ami devait bien rire en douce. Mais il balbutia seulement :


« Mais… qu’est-ce que ça aurait changé ? »


Elle se prit le visage dans les mains, excédée. Qu’est-ce que cela aurait changé ! Dans sa tête à lui, il n’y avait vraiment qu’une issue : assouvir son désir, son besoin d’elle. Il avouait à l’instant que cela seul comptait et le pauvre idiot, ce bougre de mâle, ne réalisait même pas la fatuité de cette déclaration.


« Je t’aurais gardé ma confiance », répondit-elle.


Et elle ajouta, par honnêteté seulement :


« Et mon affection. »


Elle alla jusqu’au lit et en retira l’un des draps d’un grand geste brutal.


« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Hippomène.


Il était affreusement pâle. Elle le regarda avec mépris. Découvrir ce sentiment en elle à l’égard de son ami d’enfance était une véritable souffrance. Pourtant, elle ne céderait pas. Elle lui jeta le drap. Le tissu se déploya entre eux et retomba aux pieds du jeune homme lentement, sans un bruit.


« Tu possèdes ce que tu as officiellement gagné. Je suis ta femme, c’est gravé sur l’enguè. Tu succéderas un jour à mon père et tes fils après toi. Mais ils ne seront pas de moi, Hippomène. Tu n’auras rien d’autre, absolument rien d’autre ! »


Le visage du jeune homme se décomposa. Il répondit cependant, d’une voix calme, tout juste vacillante :


« Atalante, je n’ai pas fait cela pour le trône de ton père. Onchestos la sacrée, magnifique bois de Poséidon, suffisait à ma gloire. C’est pour toi. »


Il hésita brièvement, puis ajouta, les yeux fixés sur elle :


« Je t’aime. »


Elle n’avait aucune envie d’entendre ces mots. L’amour des hommes ! Celui qui les autorisait à toutes les folies, à toutes les transgressions, avec la bénédiction des dieux et de leurs semblables, parce que c’était si noble, c’était si beau, l’amour ! Qu’importait si, toujours, les femmes en étaient les victimes — pourquoi donc se plaignaient-elles ? Pourquoi cherchaient-elles à échapper à l’amour des hommes ? Pourquoi Cassandre avait-elle repoussé le bel Apollon et Coré le maître des Enfers ?

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

J’espère que cet extrait et ce petit éclairage sur Cassandre et Méduse vous ont plu. Je crois que ce type de personnage féminin de la mythologie grecque a beaucoup à nous dire, même aujourd’hui, sur le regard porté aux relations entre hommes et femmes.

Si vous avez envie de lire Atalante en version papier intégrale, vous le trouverez sans problème chez votre libraire préféré (physique ou en ligne). Sinon, vous pouvez lire la suite dans cet article qui parle aussi d’un autre personnage de la mythologie : Pasiphaé !

À bientôt !

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Crédits image d’en-tête : Okan Caliskan

Atalante, Déjanire et Eurydice : focus sur les héroïnes grecques !

Cela fait plusieurs mois que je vous parle de l’héroïne grecque Atalante en long, en large et en travers. Personnage féminin emblématique de la mythologie, elle se prête bien à l’incarnation de l’héroïsme grec : elle tire à l’arc, elle part en quête, elle bat les hommes à la course… D’ailleurs, les auteurs la qualifient volontiers de virile !


Mais elle n’est pas la seule à avoir gagné sa place dans les récits anciens qui chantent les exploits des dieux et des humains. Faisons un focus sur d’autres héroïnes grecques !

Déjanire, aimée et délaissée d’Héraclès

Déjanire fait partie des femmes qui sont les compagnes d’un héros grec. Ici, pas des moindres : le demi-dieu Héraclès lui-même. Comme on va le voir, c’est une héroïne présentée de manière passive, qui « subit » la conquête de l’homme et ne retrouve le sens de l’initiative que lorsqu’il s’agit de lui nuire. Un topos littéraire !


Héraclès conquiert Déjanire en luttant contre le dieu-fleuve Achéloos qui voulait l’épouser. Ils ont un fils, Hyllos.


Un jour, sur les bords du fleuve Evénos, le centaure Nessos essaie de violer Déjanire.

Héraclès le tue mais, avant de mourir, Nessos donne à la jeune femme une fiole dans laquelle se trouve ce qu’il assure être un philtre d’amour. La créature a de la clairvoyance ! Plus tard, Déjanire constate que son héros de conjoint se détourne d’elle pour s’intéresser à une autre. Elle décide d’utiliser le « philtre ». Elle en imbibe une tunique qu’elle envoie à Héraclès. En réalité, il y avait entourloupe de la part du fourbe centaure. C’était un philtre non d’amour, mais de mort !

Statue en bronze d'Adrien de Vries représentant Déjanire, Hercule et le centaure Nessos
Statue en bronze représentant Déjanire, Héraclès et le centaure Nessos, attribuée à Adriaen de Vries (XVIIe siècle), Musée du Louvre, Département des Objets d'art du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes

Eurydice, la nymphe aimée d’Orphée

Dans le même genre, une autre compagne de héros : Eurydice. Elle a beaucoup de points communs avec Déjanire.


C’est une nymphe passionnément aimée du poète Orphée. Peu après leur mariage, Eurydice subit le même tourment que Déjanire. Elle est harcelée par le berger Aristée qui veut la violer.


Alors qu’elle fuit cet homme, Eurydice se fait piquer par un serpent. Elle n’y survit pas. Alors va commencer la quête d’Orphée aux Enfers pour la récupérer.


Euridyce est le nœud de toute l’histoire, mais elle est quasiment invisible dans le récit. Tout comme Déjanire, et plus encore qu’elle, c’est un personnage passif. D’ailleurs, lorsqu’Orphée se trouve aux Enfers, on ne la voit pas. En effet, Perséphone, l’épouse d’Hadès, accepte de la lui rendre, mais il a l’interdiction d’essayer de la regarder tant qu’il n’aura pas quitté les Enfers. En fait, il doit prouver une forme de foi et croire qu’Eurydice le suit effectivement, alors qu’il ne la voit pas, ni le l’entend durant tout le voyage vers la sortie. La jeune femme est comme une ombre évanescente et silencieuse…


Orphée finit par céder à l’incrédulité et par se retourner pour vérifier qu’elle est bien là, alors même qu’il approche de la fin du chemin. Trahie par ce manque de confiance, Eurydice est à nouveau happée par la mort… et cette fois définitivement.


Melchior Ascaride a réalisé un petit roman graphique sur ce personnage, Eurydice déchaînée. J’ai trouvé à ce récit un côté très dark et rock’n’roll. Il rend à l’héroïne grecque toute sa capacité d’action et montre de manière assez hard l’aliénation des personnages féminins dans les mythes grecs.

Peinture de Camille Corot : Orphée ramenant Eurydice des Enfers
Peinture de Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861, Musée des Beaux-Arts de Houston

Nous découvrirons d’autres portraits d’héroïnes grecques dans les prochains articles !

Atalante, une héroïne pas comme les autres ?

Personnage fabuleusement actif et amoureux de sa liberté, Atalante ne subit pas comme les autres héroïnes grecques… ou du moins pas sans broncher !


Je ne vais pas m’étendre trop sur ce personnage, car j’en ai abondamment parlé dans d’autres articles. Atalante est une héroïne chasseresse qui se distingue dans différents mythes auprès de héros grecs masculins. C’est un personnage tiraillé entre les sphères d’influence des déesses Artémis et Aphrodite. En ce qui me concerne, j’ai exploité le récit des pommes d’or et la course contre les prétendants, dont Hippomène, dans un petit roman que je publie intégralement en ligne sur ce blog.

Dans la scène qui suit, vous assisterez à la nuit de noces d’Atalante. Car, oui, l’héroïne connue pour sa virginité se marie bel et bien dans les récits grecs… Elle est même la mère d’un héros, Parthénopée

Bonne lecture !

Elle avait l’habitude des grandes fatigues physiques, des courbatures et des tensions du corps lorsqu’elle lui imposait trop d’épreuves, des coups de chaleur qui prélevaient leur écot sur la vivacité de l’esprit. Pourtant, Atalante ne s’était jamais sentie aussi épuisée de toute sa vie.


Ce n’était en rien la lassitude douce des retours de chasse. Cet engourdissement des muscles rompus par l’effort, qu’on savoure lorsqu’on les délasse dans le bain ou dans la tiédeur des draps, elle l’aimait comme une manifestation précieuse de sa liberté. C’était elle qui choisissait de s’imposer ces douleurs.


Là, elle ne ressentait rien d’autre qu’une fatigue asservissante. Elle se demanda si les bœufs et les agneaux qu’on envoyait à l’abattage ressentaient cela. Cette procession qui l’avait menée jusqu’à la chambre nuptiale, pleine des flamboiements de torches, du parfum des myrtes dont étaient couronnés les enfants, de la musique, des danses saccadées des vierges coiffées de hyacinthes, des cris (« Hymen ! Hymènai ! »), du chant en chœur des garçons et des filles… c’était la livraison d’une proie à un prédateur. Atalante se souvenait du regard des fillettes qui avaient passé cette épreuve avant elle, bien des années plus tôt. Sous les tiares et les diadèmes, les iris roulaient comme des brebis affolées par le surgissement du loup. Tant de couleurs, de lumières, de cris, et au bras un homme alors que la veille encore on jouait à la balle : fallait-il vraiment imposer cela à une fille de douze ans ?


« Sois heureuse, jeune épouse ; sois heureux, gendre d’un noble beau-père. Puissent Léto vous donner, Léto nourricière d’enfants, une belle progéniture ; Kypris, la déesse Kypris, l’égalité d’un amour réciproque ; et Zeus, le fils de Cronos, une prospérité impérissable. »


Le battant se referma derrière les époux lorsque les vierges entonnèrent le chant de noces. Celui-ci leur parvint étouffé. La jeune femme s’agita dans les bras d’Hippomène.


« Lâche-moi ! » lui intima-t-elle entre ses dents serrées.

Atalante, merveilleuse héroïne grecque

La coutume voulait qu’il la portât ainsi jusqu’au lit nuptial, mais il obtempéra sans mot dire. Elle laissa tomber les pommes, les grenades et les fleurs qu’on leur avait offerts à l’un et à l’autre dans le cortège. Les fruits roulèrent sur le sol de gypse, les fleurs s’éparpillèrent à ses pieds sans un bruit. Elle recracha aussi le pépin de grenade qu’on lui avait mis dans la bouche, pour la forcer à être fertile, et celui-ci alla se perdre dans la pénombre. Puis elle se détourna, elle alla jusqu’à la fenêtre et ne bougea plus. Un bloc de pierre inerte. Pourtant, elle ne pouvait se défendre d’une vigilance aiguë. Elle guettait ses mouvements, le froissement de sa toge sur ses jambes, son pas étouffé, le bruit mou des fruits qu’il alla déverser dans un coin de la pièce. Sa respiration. Elle était infime, elle se retenait.


Au-dehors, les chants se turent. Le silence fut tout à coup si profond que cette respiration parut envahir l’espace. Atalante essaya d’assourdir son souffle, mais ce fut peine perdue. Dans la chambre muette, sa respiration à elle, sa respiration à lui, commençaient déjà à s’effleurer et à jouer la danse venue du fond des âges, qui enchevêtrait l’homme et la femme dans la lutte, le désir, la soumission et la domination…


De violents coups résonnèrent à la porte. Le cœur d’Atalante fit une embardée dans sa poitrine tandis que des rires éclataient au dehors. Elle se morigéna : qu’est-ce qui lui prenait ? Où était passé son sang-froid lorsqu’elle traquait la proie ? Peut-être avait-elle été l’agneau offert au sacrifice durant toute cette journée maudite ; mais le battant s’était refermé sur eux et elle était seule avec Hippomène. Elle le connaissait depuis l’enfance. Il l’avait trahie, il était peut-être même son ennemi désormais, mais elle savait ce qu’elle valait face à lui.


La voix de Lykoúrgos, l’ami d’Hippomène qui gardait leur porte, comme le voulait la coutume, s’éleva pour chasser les mauvais plaisantins. Au même instant, une lumière jaillit dans la chambre. Elle éclaboussa la fenêtre devant laquelle Atalante se tenait. Les étoiles pâlirent, les ténèbres profondes de la nuit s’assombrirent encore. La jeune femme entendit Hippomène reposer la lampe en bronze sur un meuble. Il y eut une latence, puis un mince, très mince glissement sur le sol.


Elle se retourna d’un coup. Ses yeux clignotèrent dans la lumière, elle entraperçut les grandes fresques du thalamos qui ornaient les murs de cette chambre inconnue d’elle — sous son propre toit ! — préparée dans l’urgence pour accueillir sa défloraison. Elles étaient terriblement évocatrices. Le ventre d’Atalante se lesta de plomb. Il y avait aussi des coffres et des boîtes en ivoire sur les meubles, et des figurines en ronde-bosse, et un grand, très grand lit, bien plus grand que sa couche de petite fille, si familière et si rassurante, située à seulement quelques pas de là, de l’autre côté du mégaron.


Mais, plus que tout cela, il y avait Hippomène qui marchait sur elle. La lumière brillait dans son dos et gardait ses traits dans l’ombre, mais lui, pensa-t-elle, la voyait parfaitement : la lumière mettait à nu son visage. Elle en conçut une rage inexprimable. Tout, absolument tout se liguait contre elle, même les plus petits détails du quotidien, même les objets, même les éléments naturels !


« Arrête ! » dit-elle.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Pour connaître de cet affreux teasing, rendez-vous dans cet article qui évoque aussi d’autres personnages féminins de la mythologie grecque, à savoir Méduse et Cassandre (parmi mes préférées !).

Et si vous aimez ma version de l’héroïne grecque Atalante, vous pouvez la découvrir version papier intégrale. 🙂

À bientôt !

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Atalante, un roman dans la Grèce antique

Explorer l’antiquité grecque par la lecture : un vrai plaisir pour les amoureux à la fois de littérature et d’histoire grecque ancienne. En suivant les aventures, les tours et les détours de héros et d’héroïnes de romans, on découvre une époque, des individus et des mœurs fascinants, bien loin de nous par certains aspects et terriblement familiers par d’autres.


Je vous invite à rentrer pleinement dans ce monde disparu avec Atalante, un roman en Grèce antique qui mêle le merveilleux de la mythologie, le cadre matériel de la civilisation mycénienne et les normes sociétales de l’âge classique. Un roman historique ? Non, certes pas. Mais un récit finement sourcé et très immersif qui plaira aux amateurs !

Atalante, entre mythologie et histoire grecques

Connaissez-vous Atalante, l’héroïne chasseresse aux pieds agiles qui fit partie des Argonautes et participa à la chasse du sanglier de Calydon ?


J’ai revisité dans un roman l’un des épisodes de sa mythologie : celui de la course contre les prétendants (dont Hippomène) et des trois pommes d’or.


La mythologie grecque est très riche. Elle déborde de héros et de héroïnes passionnants, bien au-delà des plus connus que sont Ulysse, Hercule ou Orphée. Ces héros ont des choses à nous dire, même aujourd’hui, à plus de 3 000 ans de distance. Leurs aventures sont aussi une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques.

Dans Atalante, par exemple, j’ai choisi de placer le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien, notamment ses palais. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et, notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès).


À cet égard, l’Atalante mythologique est en rupture avec ce qu’était la vie des femmes en Grèce classique… Et c’est précisément ce qu’il m’a semblé intéressant de mettre en relief. 🙂

Atalante, un récit en Grèce antique à découvrir gratuitement

Le roman Atalante paraîtra en papier au printemps 2022, mais vous pouvez aussi le lire gratuitement en ligne sur ce blog. J’en poste un extrait régulièrement.


C’est un cadeau à mes lecteurs auquel je tiens beaucoup, car cela me permet de partager de nombreuses informations passionnantes sur cette période de l’histoire.


Pour lire le récit d’Atalante depuis le début, rendez-vous ici !


L’extrait qui suit décrit le mariage d’Atalante. C’est un moment du récit mythologique qui a généralement été escamoté par les auteurs antiques : à partir du moment où la vierge qui refusait de se marier rentre dans le rang, tout va bien, il n’y a plus rien à en dire ! Ce n’est pas mon avis. 🙂


Je vous souhaite une belle lecture de ce roman en Grèce antique, et une très belle découverte de cette héroïne !

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Alors que sa fiancée se préparait avec les femmes dans la chambre à côté, Hippomène accomplissait les procédures formelles avec son père et son beau-père. Ils firent lire l’enguè, le contrat de mariage qui les engageait tous. Un scribe inscrivit dans l’argile toutes les formules d’usage, qui conserveraient à jamais le souvenir de cet instant. Le jeune homme battit des paupières lorsque l’esclave rangea le calame dans son écritoire. Son regard erra sur les tablettes recouvertes de symboles. Elles attestaient désormais de son autorité sur Atalante.


« Hippomène, je te remets ma fille Atalante pour que tu lui ensemences des enfants.
— Schœnée, ton nom et toute ta lignée seront perpétués dans les enfants que j’ensemencerai à Atalante. »


Ça y était enfin. L’ekdosis était achevé. Atalante lui avait été remise.


Il était l’époux d’Atalante. Elle était à lui. Cette prise de conscience lui donna le vertige. Schœnée la lui avait donnée sans même qu’elle fût présente. Quelque chose bourdonna à son oreille, quelque chose de dérangeant, mais il n’avait aucune envie de la déchiffrer. Atalante… Atalante était vraiment à lui !


« Je n’ai pas besoin de t’intimer l’ordre de bien traiter ma fille, déclara le prince en le prenant par les épaules et en l’amenant aux couchettes et aux tables du banquet. Je sais que tu prendras soin d’elle et que je n’aurai jamais à te reprendre ce que je viens de te donner.
— Je t’en fais le serment, Schœnée.
— Hippomène a trop convoité ta fille pour prendre le risque que tu la lui reprennes », fit remarquer nonchalamment Athanasios, un frère de Mégarée.


Dans sa bouche toujours un peu moqueuse, ce n’était pas forcément flatteur, et le père d’Hippomène fronça les sourcils.


« Atalante n’est pas une femme ordinaire, déclara-t-il avec courtoisie, et je comprends son inclination. Je vais certes regretter d’avoir perdu un fils, mais je suis honoré d’avoir gagné une telle belle-fille, aux si belles qualités viriles. Elle aurait fait un homme de valeur si les dieux l’avaient pourvue de notre sexe.

— Sans doute », répondit Schœnée.


Il procéda aux rites d’ouverture du banquet en versant quelques gouttes de vin sur le sol de gypse, puis s’allongea sur une banquette qui dominait l’ensemble du mégaron depuis une petite estrade, devant le foyer central. Quatre grosses colonnes balisaient le puits de lumière qui illuminait le feu et ses viandes. Un esclave tournait régulièrement les broches pour faire dorer la chair ; un fumet grésillant embaumait la grande pièce. La vapeur lourde de graisse dérivait en nuages paresseux depuis cet âtre. Elle imprégnait les tissus chatoyants et se condensait sur les plaques d’or cousues sur les vêtements. Le métal précieux, solaire, reflétait les éclats des flammes et ceux des braseros, celui du jour aussi qui se faufilait depuis le haut. Ceintures, baudriers, colliers, bracelets, les invités s’étaient parés royalement pour célébrer cet hymen inespéré. Et puis il y avait les coupes et les vases en métal précieux, qui rutilaient entre les mains des banqueteurs et des esclaves.

Atalante, un roman en Grèce antique à découvrir en ligne

D’un geste large, Schœnée invita ses invités à le rejoindre.


« Mais tu sais ce que c’est, Mégarée, toi dont la femme a su peupler richement ta maisonnée d’une foule d’enfants, continua-t-il tandis que le père d’Hippomène s’installait sur la plus proche couchette, juste au pied de l’estrade. Une fille, ça mange, ça coûte et, crois-moi, lorsqu’elle a d’aussi belles qualités viriles, comme tu le dis, et qu’elle passe son temps dehors et à la chasse, elle manifeste la même voracité qu’un jeune homme dans la force de l’âge ! Il est bon que l’hymen la ramène à des activités respectables et qu’elle fasse ce pour quoi les dieux ont permis sa naissance.
— Les fils nés d’une telle union seront d’une grande valeur, déclara un autre homme en tendant sa coupe vers l’anax. Sans nul doute, ils feront de grands athlètes et de grands guerriers !
— Un seul me suffira, mais oui, je croirais volontiers en un tel oracle ! »


Tandis qu’on palabrait ainsi, un esclave vint remplir de vin la coupe d’Hippomène. Il la porta à ses lèvres en fronçant les sourcils. Il n’aimait pas entendre parler d’Atalante de cette manière ; et cela l’irritait aussi d’en être dérangé. Lorsqu’il avait vaincu, à l’issue de la course, et toutes les fois avant cela où il avait imaginé cet instant, il s’était senti rempli de gloire et de bonheur. Là, il n’éprouvait rien de tel. Il y avait une excitation, une espèce de fièvre même, mais elle était éparpillée dans un tourbillon nébuleux d’émotions contradictoires qu’il n’avait jamais envisagées. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.


Il mangea du bout des lèvres les belles viandes cuites à la broche et les légumes dégoulinant d’huile d’olive.

« As-tu encore eu beaucoup de départs pour l’outremer, Mégarée ? J’ai là une famille de paysans, un cadet de famille, sa femme et leurs enfants, qui m’ont demandé de rejoindre Onchestos pour prendre un bateau… »


Hippomène écouta d’une oreille distraite les discussions dériver sur cette sténochôria, ce manque de terres qui poussait les pauvres à embarquer à destination de n’importe quel autre rivage mieux pourvu. Devant lui, son frère Sergios, appelé désormais à régner sur Onchestos, riait au milieu de ses éphèbes. Il faisait feu de tout bois pour captiver son auditoire, comme à son habitude, aussi volubile et disert que son aîné se montrait réservé. Tout juste se taisait-il lorsque l’aède entonnait des chants qui contaient d’exceptionnels exploits de chasse et de bataille, ou d’aventureuses équipées dans les lointaines mers occidentales.

Sergios en était friand, comme tous les nobles. Soucieux sans doute de plaire aux princes, l’artiste à la cithare ne manqua pas de narrer en grec épique le fabuleux exploit d’Hippomène, qui avait vaincu la divine Atalante aux pieds rapides1 ! Alors, tous les invités acclamèrent le héros en levant haut leur coupe de vin coupé d’eau.


Puis il y eut encore des concours de danse, des remises de cadeaux aux vainqueurs, d’autres services de viandes, de poissons et de légumes, d’autres récitations, d’autres louanges, d’autres flatteries… Le temps n’en finissait pas de s’étirer, comme les fils de lin sur le métier à tisser de sa mère, là-bas, à Onchestos.

vase grec montrant une scène de mariage
Vase Grec. Saint-Pétersbourg, Musée national de l'Ermitage. La mariée assise reçoit des cadeaux.

Atalante, un roman en Grèce antique et mythologique

Au fond de la pièce, juste derrière lui, se tenait le trône de Schœnée. De part et d’autre, des griffons peints à la fresque se faisaient face, chacun d’eux était doublé d’un lion rampant. Encore au-delà, deux entrées vers d’autres pièces, chambres, salles de bains, bureaux, magasins… Un jour, songea Hippomène, il siégerait là, il dirigerait ce palais et cette cité si son beau-père mourait avant qu’un petit-fils eût atteint l’âge de régner. Un petit-fils… Un fils qu’il aurait fait naître de la matrice d’Atalante… Pourquoi cette possibilité lui paraissait-elle toujours aussi inaccessible alors qu’elle était désormais son épouse ?


Peut-être était-il davantage comme ce joueur de lyre, peint là-bas sur un autre mur, assis sur un gros rocher et qui regardait s’envoler un bel oiseau blanc. Dans la pénombre, Hippomène voyait sa main qui se levait. Les rais de lumière tombés du toit, dans lesquels s’effilochaient des voiles de poussière, auréolaient ses doigts fins, tendus en vain, suspendus dans un geste inutile. Il n’atteindrait jamais l’oiseau.


Il se secoua. Pourquoi était-il si sombre tout à coup ? Il avait vaincu. Aphrodite l’avait secouru, elle lui avait donné Atalante. Tout se passait exactement comme il l’avait souhaité.


Ses yeux revinrent à la porte qui fermait la chambre d’Atalante. Revinrent — oui, il s’en rendit compte alors, cela faisait bien dix fois qu’il scrutait le battant, redoutant et attendant ardemment l’entrée de la jeune épousée et le début du gamos. Qu’ils terminent enfin les rites et qu’il puisse se retrouver seul avec elle ! Soutenir son regard, la laisser parler, la désarmer, il en était capable… ils se connaissaient si bien. Alors, elle se livrerait à lui. Et après… après…

Il l’avait tant attendue, et pourtant son cœur s’emballa lorsque la porte s’ouvrit. Dans un grand bruissement d’étoffes, de cliquetis de métal, de raclement des pieds de banquettes sur le sol de gypse, tous les hommes se levèrent. Hippomène fut peut-être le dernier à se retrouver debout ; ses jambes flageolaient. Ce n’était pas encore Atalante, c’était sa mère, ses sœurs, ses cousines qui paraissaient, une à une, les bras chargés de fleurs et de fruits.


« Bénie soit l’épousée ! »
« Que les dieux bénissent l’épousée ! »
« Zeus Téléios, Héra Téléia, posez vos yeux sur Atalante, la kourè-de-Schœnée, l’épousée d’Hippomène ! »


Les bénédictions et les félicitations étourdirent le jeune homme. Il espéra qu’il n’en paraissait rien. Il ne bougea pas, raide sur ses jambes, tandis qu’on posait les mains sur ses épaules et que les deux parties se mêlaient, hommes et femmes, pour accueillir sa femme avec honneur.


Elle entra enfin, suivie de ses ombres, ses esclaves et Baléria, sa nourrice. Il fut à la fois soulagé et affreusement déçu : elle était voilée. Tout transparent qu’il fût, ce voile ravissait ses traits à son regard. Il faisait trop sombre pour intercepter davantage qu’un modelé de ses joues, le contour délicat d’une oreille et la pente douce de sa nuque.


« Est-ce bien elle, la tueuse de sangliers ? » murmura quelqu’un dans son dos.


Hippomène n’eut pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix gouailleuse de son frère Sergios.

Un roman en Grèce antique qui raconte la vie des femmes

Ensuite, tout s’enchaîna dans un tourbillon de gestes et de déclarations solennelles : les sacrifices, les libations de lait et de vin aux dieux du gamos, Artémis, Peithô et Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia, les multiples ex-voto de Schœnée qui voulait les remercier royalement d’avoir fait céder sa fille. Hippomène s’entendit implorer les êtres supérieurs (« Puisse mon enfant premier-né être un garçon ! ») presque machinalement. Les parfums de fleurs et d’encens, les odeurs lourdes des viandes et du sang, les effluves grasses des huiles, la musique qui ne cessait pas, et là-dessus le renversement des couleurs dans les lumières qui vacillaient, tout l’étourdissait. Et puis il y avait ces mains d’Atalante, bizarrement tordues l’une sur l’autre, la seule partie d’elle qu’il pouvait interpréter. Il n’eut pas le temps de lui glisser un mot avant que les femmes entraînent la jeune épousée vers leur table, à part de celles des hommes ; et que lui aurait-il dit ? C’était dérangeant, cette pierre dans son ventre, ce soulagement lâche de voir s’éloigner une confrontation à laquelle il ne pouvait pas se soustraire. Il continua à la regarder à la dérobée tandis qu’on lui servait tout un florilège de katachusmata réputés favorables à la fertilité : des gâteaux de sésame, des dattes, des noix, des figues sèches. Elle n’en mangea qu’un seul, celui que lui présenta Béronikè. Elle le glissa sous son voile et mit un temps fou à le terminer. Lorsqu’un jeune garçon, qui passait entre les banquettes pour distribuer des pains, lui en tendit un, elle eut un geste de dénégation.

Enfin, le repas s’acheva. Hippomène n’avait plus faim depuis longtemps. Il se leva avec son père, entraînant à sa suite Schœnée et les autres hommes, et se dirigea vers la table des femmes. D’un claquement de doigts, Mégarée fit venir à lui plusieurs esclaves. Ces derniers portaient une foule de présents, de coffres, de statuettes, de robes, de bijoux… Hippomène se figea aux pieds d’Atalante lorsque le premier cadeau fut déposé devant eux.


C’était un magnifique cratère qui servait à mélanger l’eau et le vin. Le pied élégamment resserré et tressé dans l’argile, le vernis noir, tout frais, le style racé, mêlant réalisme et figuratif, indiquaient assez l’origine de la superbe céramique : c’était le style des artisans d’Onchestos. Un dessin ornait la vaste panse, sous l’embouchure. C’était la scène de son triomphe. Cet objet de grand prix était une surprise pour lui autant que pour elle.


Sous la lumière d’un brasero, le voile avait pris des teintes ambrées. Elle le releva enfin et Hippomène retrouva les traits adorés de sa vierge. Regarde-moi, adjura-t-il en son for intérieur. Même pour me transpercer. Mais elle n’en fit rien. Elle l’ignora avec ostentation. Juste à côté d’Hippomène, Schœnée devint orage et Mégarée se raidit. On murmura derrière eux, peut-être même toussa-t-on de manière un peu trop empressée dans l’entourage de Sergios.


Atalante n’en avait cure. Ses yeux étaient rivés sur le dessin finement ciselé. Un grand arbre. La femme et l’homme, de part et d’autre. Lui debout, altier, l’observant d’en haut, elle agenouillée, les mains sur le fruit, vaincue. Des pommes d’or. L’artisan s’était trompé, il avait dessiné des pommes. Était-ce important ? Dans les branches de l’arbre, la déesse Aphrodite couvait du regard les deux amants qu’elle avait unis.


Le visage de la jeune femme n’exprima rien du tout. Dans le vaste silence, elle déclara :


« Le tesson seul a l’éternité. C’est de cela que se souviendront les générations futures lorsqu’ils évoqueront Atalante. »

gravure contemporaine montrant Atalante chasseresse avec son lévrier
Cette gravure d'Artémis chasseresse, avec ses armes et son lévrier, pourrait aussi bien représenter Atalante. Elle n'est pas d'époque. Elle est cependant superbe et j'ai eu envie de la partager avec vous ! Source : https://www.mediastorehouse.com/fine-art-storehouse/subjects/greek-mythology-decor-prints/ancient-statue-goddess-artemis-18993945.html?prodid=676

J’espère que cet extrait de roman en Grèce antique vous a plu et vous a donné envie d’en découvrir davantage ! La suite des aventures de cette héroïne grecque est juste ici. 

Vous pouvez également retrouver Atalante en version papier chez votre libraire préféré.

À bientôt !

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Guerre, amour… et pommes d’or

Mis à jour le 22 décembre 2025

La ou les pommes d’or sont cause de bien des désordres en Grèce antique.
Entre celle qui provoque la guerre de Troie et celles qui contraignent à l’amour les chasseresses farouches, il y a toute une symbolique à décrypter. Car ne nous y trompons pas : dans la mythologie grecque, tout est symbole.
Voyons tout cela ensemble. 🙂

(Et bien sûr : dans cet article, il ne sera pas question de la courge appelée « pomme d’or », mais exclusivement des pommes d’or de la mythologie grecque !)

D’où viennent les pommes d’or ?

L’origine des pommes d’or varie en fonction des mythes, mais elles sont toujours données par des dieux (notamment Aphrodite) ou produites dans des lieux inaccessibles aux mortels.

Le jardin des Hespérides

Dans la plupart des mythes, les pommes d’or poussent dans le jardin des Hespérides. Il s’agit d’un verger miraculeux situé aux confins ouest de notre monde, au-delà du fleuve Océan. Il doit son nom aux Hespérides, qui sont les nymphes du Couchant, des filles de Nuit et des aèdes à la voix enchanteresse chez Hésiode.

Le chœur d’Hippolyte d’Euripide situe en sa proximité des sources d’ambroisie ainsi que les couches de Zeus : ce lieu contribue à l’union matrimoniale exemplaire des dieux. D’ailleurs, le pommier qui y pousse a été offert par Zeus à son épouse Héra (il viendrait aussi des pommes d’or que Gaïa a offert au couple divin lors de leur mariage). Ce cadeau du plus puissant des dieux ne donne donc pas de vulgaires reinettes : ses fruits sont d’or…

C’est indéniablement un lieu réservé aux divins et possédant une forte charge poétique qui inspire les poètes antiques. Toutefois, on y trouve aussi un élément moins romantique : le dragon Ladon qui garde lesdites pommes contre la convoitise des intrus.

Le domaine d’Aphrodite

Dans le mythe d’Atalante, les pommes d’or sont un cadeau d’Aphrodite, déesse de l’amour, à Hippomène. Elle les a cueillies dans son domaine, à Chypre :

« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre (…). Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies » (Ovide, Métamorphoses, X, vers 650 environ)

Que les pommes viennent de l’arbre offert par Zeus à Héra dans le jardin des Hespérides ou de la Chypre de la déesse Aphrodite, on voit se dessiner une constante : le rapport à l’amour.

Apparition des pommes d’or : morceaux de mythes

Les pommes d’or d’Hippomène : coercition amoureuse

Le mythe d’Atalante et Hippomène

La parthenos Atalante refuse de se marier. Pour la contraindre, son père la fait concourir à la course contre ceux qui désirent l’épouser. Atalante accepte le défi. Elle est une athlète d’exception, personne n’a jamais réussi à la vaincre : elle ne craint donc pas la défaite.

L’un de ses prétendants, Hippomène, a bien l’intention de gagner la main de la belle, d’autant plus que, selon certaines sources, ceux qui perdront seront tuées par l’héroïne, qui les poursuit tout le long de la course armée d’un arc ou d’un javelot.

Hippomène demande de l’aide à la déesse Aphrodite. Nous avons déjà vu plus haut (et nous le reverrons plus bas) : le recours à la déesse de l’amour n’est pas anodin.

La déesse de l’amour accepte et donne au jeune homme trois pommes d’or. Lors de la course, Hippomène les jette devant Atalante.

Distraite, éblouie, ensorcelée, la jeune femme les ramasse et se laisse distancer. Hippomène en profite et remporte la course… et la main de l’indomptable Atalante.

Pourquoi Atalante s’arrête-t-elle devant les pommes d’or ?

Les pommes d’or ont littéralement une fonction « mécanique » dans l’union d’Atalante et d’Hippomène. C’est le deus ex machina qui permet au jeune homme de gagner la course contre l’héroïne, mais aussi de provoquer l’amour de celle-ci pour lui.

Mais pourquoi Atalante s’arrête-t-elle devant ces fruits ? Après tout, elle n’est pas une jeune fille ordinaire : elle s’est vouée à Artémis. Certes, celle-ci est la déesse des parthenoi, mais Atalante va plus loin en rejetant les rituels du mariage et l’économie du désir civilisé. Sa course n’est pas seulement une épreuve sportive : elle est le prolongement de son refus du lien conjugal et de l’ordre social qu’il implique.

La pomme d’or agit précisément là où Atalante n’a jamais appris à se défendre : dans le registre du désir induit, ritualisé, et non de la force ou de la volonté. Ce n’est ni la fatigue ni la faiblesse qui la ralentissent, mais l’irruption d’un symbole étranger à son univers : un fruit lié au mariage, à Aphrodite, à la promesse d’une autre forme de vie.

Les pommes d’or sont donc peut-être davantage un objet de fascination que de séduction. Elles ouvrent une brèche dans sa conviction du célibat transgressif. Est-ce la beauté de l’or ? La curiosité ? L’envie inconsciente de perdre ? Le mythe peut être interprété de différentes façons. Mais une chose est sûre : Atalante hésite — et cette hésitation suffit à faire basculer son destin.

(Pour aller plus loin : je vous parle aussi sur mon blog de la lignée d’Atalante et je vous raconte ici un autre destin héroïque lié à Atalante.)

La pomme d’or de Pâris : amour et discorde

Une déesse qui n’a rien à voir avec l’amour utilisa la pomme d’or pour provoquer la première guerre d’envergure de l’histoire de l’humanité.

Selon le mythe, Éris, la Discorde, était vexée de n’avoir pas été invitée au mariage du roi Pélée et de Thétis (toute ressemblance avec un célèbre conte de Charles Perrault n’est certainement pas fortuite). Pour se venger, elle jeta une pomme au milieu des invités. Sur cette pomme était inscrit « Pour la plus belle ». Trois déesses revendiquèrent le fruit : Héra, Athéna et Aphrodite. C’est Pâris, fils du roi de Troie Priam, le pauvre, qui fut chargé de départager les trois prétendantes. Il choisit Aphrodite : celle-ci lui promit en échange l’amour de la plus belle femme du monde.

Ladite femme sera Hélène, comme chacun sait. Pâris l’enlèvera à son époux Ménélas, ce qui provoquera la guerre de Troie.

On appréciera ici tout le sel de l’expression « pomme de discorde ». Mais on remarquera aussi que l’amour vient rapidement s’accoler au mythe : il est intrinsèquement lié à la pomme d’or (et à la pomme tout court, comme on le verra plus bas).

Dans cette peinture du XVème siècle, d'un maître italien inconnu, on voit Pâris tendre la pomme d'or à Aphrodite.

Les pommes d’or d’Héraklès : le voleur de fruits

La razzia dans le jardin des Hespérides

La cueillette dans le jardin des Hespérides est le onzième travail d’Héraklès (Hercule chez les Romains) qu’il accomplit sur ordre de son cousin Eurysthée.

Il s’y prend de manière assez roublarde. Le pommier est gardé par un dragon à cent têtes, Ladon. Héra a posté là la créature pour surveiller l’arbre après que les nymphes ont chapardé certains des fruits.

Pour éviter d’affronter Ladon, Héraklès mystifie le Titan Atlas. Celui-ci est chargé du fardeau de soutenir la voûte céleste. Héraklès lui propose de le remplacer le temps que le Titan aille chercher les pommes d’or.

Atlas n’avait sûrement pas l’intention de retourner à son calvaire, car lorsqu’il revient avec les pommes, il déclare à Héraklès qu’il ira lui-même apporter les fruits au commanditaire des douze travaux. Notre héros fait semblant d’être d’accord, mais il demande à Atlas de reprendre momentanément sa place, le temps qu’il aille chercher un coussin pour mieux supporter le poids de la voûte céleste sur son dos… Un peu benêt, Atlas accepte. Il va de soi qu’Héraklès ne revint nullement le relayer dans sa charge !

C’est ainsi que les pommes d’or lui revinrent, sans guère d’effort, juste par la ruse !

Ce bas-relief montre Atlas (à droite) présentant les pommes d'or à Héraklès qui soutient la voûte céleste.

Héraklès et les pommes d’or : aucun lien

Quand on part dans le mythe des pommes d’or d’Héraklès / Hercule, on s’éloigne de la symbolique de la pomme comme fruit d’amour entrevue chez Atalante et Pâris.

Héraklès n’est pas comme Hippomène et Pâris. Il ne reçoit pas la pomme d’un dieu (Aphrodite ou Éris). Il va les cueillir lui-même, même s’il utilise un tiers : il les vole. Héraklès accomplit un exploit « physique » à la barbe des dieux, alors qu’Hippomène et Pâris accomplissent une espèce d’exploit amoureux chapeauté par Aphrodite.

On pourrait aussi aller plus loin :

  • Hippomène et Pâris reçoivent la ou les pommes et les utilisent pour un acte symbolique
  • Héraklès cueille / vole les pommes… et il n’en fait rien du tout : son cousin Eurysthée les lui rend et Héraklès les donne à Athéna qui va les remettre dans le jardin des Hespérides

Là où Hippomène et Pâris utilisent la pomme d’or pour provoquer un basculement amoureux, Héraklès ne fait que la déplacer d’un endroit à un autre : il n’en subit aucun effet symbolique.

Mais elles représentent quoi, ces pommes ?

Les pommes d’or sont le modèle légendaire de la pomme, qui a elle-même une symbolique profonde : celle de la tentation (comme dans le mythe chrétien d’ailleurs), du désir charnel et un peu de la ruse aussi (ruse d’Hipommène, ruse d’Héraklès, ruse de la Discorde). Je vais surtout me pencher sur l’aspect amoureux ici.

D’abord : sont-ce vraiment des pommes ?

Certes, les pommes peuvent être « jaunes » (d’or), mais on les représente plus souvent rouges. Il existe des fruits qui correspondent mieux à l’idée du fruit d’or, notamment les oranges et les coings.

En fait, peu importe : l’essentiel, c’est qu’il s’agit d’un fruit rond à pépins. Les auteurs antiques utilisent le terme chruséa mèla (en grec) ou aurea poma (en latin) pour désigner les « fruits d’or ». Or, tous les fruits ronds désignés sous le terme de mèla sont chargés d’une symbolique érotique et amoureuse puissante dans la mythologie.

On retrouve donc souvent des pommes, ou des coings, ou des grenades dans les mythes dits de « pommes d’or »… et aussi dans les rituels de la Grèce antique.

Les pommes et autres fruits : l’entrée dans le mariage

Dans la Grèce antique, la pomme (ou le coing, ou la grenade) a une place de choix dans les usages rituels. Il introduit la jeune femme à la vie sexuelle dans le mariage. Terre (Gaïa) a initié cette pratique en offrant des pommes d’or à Zeus et Héra lors de leur mariage.

Une loi attribuée à Solon prescrit à la jeune mariée de pénétrer dans la chambre nuptiale ou de se coucher auprès de son fiancé en croquant un coing. La consommation d’un coing symbolise la consummatio matrimonii.

Plus généralement, comme pour Atalante et comme pour Pâris, la pomme amène les jeunes gens à la relation amoureuse. Un proverbe dit que recevoir une pomme, c’est être entraîné vers l’amour. Un coquin a même eu l’idée d’inscrire son nom sur une pomme et de la lancer ensuite à la jeune femme dont il était épris, pour l’enferrer ! (Et là, je vous prie de m’excuser, mais je ne retrouve plus la source. ^^)

On retrouve aussi les fruits dans la littérature. Celle-ci montre souvent les coings jetés sur le passage du cortège nuptial d’Hélène et Ménélas avec les feuilles de myrte, les couronnes de roses et de violettes. Nonnos de Panopolis reprend les produits du jardin des Hespérides pour reformuler la légende de Cadmos et d’Harmonie mais, cette fois, ce sont non des pommes d’or, mais des fleurs d’or qui sont en jeu. Aphrodite, mère d’Harmonie, les cueille pour les offrir à sa fille, puis des Éros en décorent la tête des jeunes époux ainsi que le thalamos et la couche nuptiale.

D’autres personnes ne peuvent que rêver de croquer la pomme. Chez Hésiode, les Hespérides les convoitent. Or, ce sont des parthenoi, donc de jeunes filles vierges prêtes au mariage… mais qui ne l’ont pas encore connu.

Les pommes, coings et grenades : la procréation d’enfants

Par extension, le jardin enclos / le verger où on produit les fruits deviennent la couche conjugaleon va produire d’autres « fruits » : des enfants.

Là, toute la boucle est bouclée. La production arboricole dans son entier fait figure d’activité hautement civilisée (par opposition aux forêts sauvages). Les jeunes gens, qui sont perçus comme des êtres farouches lié à Artémis (Atalante), sont domestiqués par le mariage avec la pomme ou le coing. Ils connaissent l’amour après avoir croqué dans ce fruit — on sait aussi que Perséphone a été liée à Hadès après avoir mangé des graines de grenade.

L’acte de reproduction suit l’acte de consommation pour produire de futurs citoyens.

Les pommiers versus les pommes : deux symboliques différentes

Dans le mythe, le jardin des Hespérides n’est pas l’endroit où Zeus et Héra consomment leurs amours divines. Le royal acte charnel des deux dieux olympiens a lieu dans l’Iliade sur le mont Ida en Troade, dans une prairie fleurie :

« Sous eux, la terre divine poussa un gazon nouvellement fleuri, parsemé de lotos frais comme la rosée, de safran, de jacinthe, couche épaisse et molle qui les soulevait au-dessus du sol. C’est là qu’ils se couchèrent, et se couvrirent d’un beau nuage d’or, d’où tombaient des gouttes radieuses de rosée. » (Iliade, Chant XIV)

On peut cueillir les pommes dans le jardin, mais on ne sera affecté par l’amour que si on les utilise (comme Hippomène et Pâris, et pas comme Héraklès).

Un poème d’Ibycos décrit un jardin intouché de jeunes filles (et non de nymphes, des nymphées, qui désignent dans le monde grec de toutes jeunes épousées). Le printemps y fait croître des pommiers de Cydonie et des cognassiers dans un cadre florissant et enchanteur. Le narrateur y trouve un refuge contre un amour implacable, glacé et brûlant. Ce jardin des limites du monde habité est conçu sur le modèle du jardin des Hespérides. Là, on peut rêver d’un amour intact et pur, sans invitation ni prélude à la consommation du désir.

Les pommiers ne sont que des porteurs de fruits. Ils n’engagent pas au désir amoureux.

Petit aparté si vous avez envie de creuser le sujet de la pulsion sexuelle dans la mythologie grecque : loin du désir ritualisé qu’Aphrodite introduit dans la cité, on a la nature livrée à elle-même des centaures, qui échappe à toute mesure et à toute norme. J’en ai parlé dans un article. 🙂

Aphrodite : donatrice ou réceptrice stratégique des pommes d’or

Toute la symbolique développée plus haut montre bien l’équivalence entre la déesse de l’amour et l’image du fruit, qu’il soit d’or ou non : toutes deux (déesse et pomme) sont présentes et initiatrices dans la naissance du désir, dans l’étape du mariage, dans la consommation de l’amour et dans la reproduction.

Lorsque la poétesse Sappho convoque la déesse, c’est dans un jardin. Une enceinte sacrée enclot un verger de pommiers traversé par un ruisseau. Il y a des autels où brûle de l’encens, des rosiers, une brise rafraîchit le tout. Mais l’endroit n’est pas qu’un jardin de pommiers « porteurs de fruits ». C’est aussi une pâture pour les chevaux où s’épanouissent les fleurs du printemps. On a vu plus haut la différence entre le jardin des Hespérides (le lieu où poussent les pommes d’or offertes au mariage de Zeus et Héra) et la prairie sur le mont Ida où le couple divin s’unit charnellement. Ici, on a les deux.

Bref, tout dans ce paysage humide et brumeux appelle la présence d’Aphrodite. Sappho y est présente en tant que narratrice (elle dit qu’elle est « ici »). Mais elle dispense aussi le nectar ; en cela, elle se distancie dans le « là » du divin.

Tout ceux qui reçoivent le fruit sont saisis par l’amour… en tout cas en sont victimes, d’une façon ou d’une autre. Pas étonnant si Aphrodite se retrouve liée aux deux récits de Pâris et Hélène puis d’Atalante et Hipommène. Seul Héraklès se sort indemne d’avoir mis les mains sur ces pommes. Il est vrai que ces amours étaient déjà suffisamment chargés comme ça. Mais ceci est une autre histoire !

Mes pommes d’or dans la novella Atalante

Dans ma novella Atalante, les pommes d’or ne sont pas un simple trucage narratif pour faire trébucher une héroïne imbattable. 😀

J’ai eu envie de les traiter à la fois comme un élément divin, provoqué par la déesse Aphrodite, mais surtout comme une révélation intime. Les pommes révèlent ce qu’Atalante ignore (ou veut ignorer) d’elle-même. C’est l’éternel combat du cœur contre la raison.

Les premières pages d’Atalante sont disponibles en lecture libre.

Sur cette carte postale (une vraie petite curiosité), on voit Atalante s'agenouiller pour ramasser les pommes d'or.

Quelques sources pour cet article sur les pommes d’or

Les liens présents dans les sources ci-dessous sont des liens sponsorisés. Leur utilisation permet de soutenir mon travail d’écriture et de recherche, sans coût supplémentaire pour vous. Merci de votre soutien. 🙂

CALAME, Claude, L’Éros dans la Grèce antique, Belin, 1996
DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2016
HOMÈRE, L’Iliade, traduction de Mario Meunier
OVIDE, Les Métamorphoses, traduction de Georges Lafaye

Qu’elles soient jetées au milieu d’un banquet, lancées sur une piste de course ou recherchées jusqu’aux confins du monde, les pommes d’or ne sont jamais de simples fruits. Dans la mythologie grecque, elles sont (presque) toujours le signe d’une intervention divine qui oriente le désir ou contraint les mortels à entrer dans l’ordre du mariage et de la cité.

Aphrodite apparaît alors comme la véritable maîtresse du jeu. Donatrice ou réceptrice stratégique de la pomme, elle en fait l’instrument discret mais implacable de son pouvoir : celui de faire naître l’amour, parfois sous la forme la plus douce, parfois sous celle d’une violence déguisée en éclat. Là où la pomme passe, le destin bascule — et aucun mortel ne peut prétendre y rester indifférent.

Crédits images :

  • Photo de la carte postale : https://www.photo-carte.com/index.php?id_product=13298&controller=product&id_lang=2)
  • Photo en-tête : Hagar Lotte Geyer

Mythiques chasseresses !

Le portrait de la chasseresse dans la mythologie est-il courant ? La déesse Artémis a-t-elle des correspondances dans d’autres aires du monde ? Je vous propose de découvrir quelques portraits de déesses et d’héroïnes issues des aires culturelles grecque, romaine et indienne : Artémis, bien sûr, ainsi que Diane et l’Étrusque Artames ; la déesse indienne Durga ; et enfin la chasseresse Atalante.

L’Artémis grecque et la Diane romaine

Impossible de commencer cet exposé des chasseresses célèbres de la mythologie sans évoquer Artémis / Diane ! Elle est l’archétype même du profil dans la religion romaine et la religion grecque antique.

Artémis

Fille de Zeus et Léto et sœur jumelle d’Apollon, Artémis a des vertus « viriles » aux yeux des Grecs. Elle est grande et imposante, selon l’Hymne homérique à Apollon Pythique, ce qui n’ôte rien à sa beauté, comme on s’en doute, car on sait que les Grecs aimaient les physiques athlétiques. Callimaque nous la décrit comme une reine au beau visage dans son Hymne à Artémis.

D’après Pausanias, Artémis chasse pour la première fois en Attique. Elle a été bien pourvue par les dieux :

  • Héphaïstos et les Cyclopes lui ont fabriqué son arc et des flèches ;
  • Pan lui a donné des chiens « plus rapides que le vent » (Callimaque toujours).

Artémis vit dans les montagnes et les forêts. Elle chasse des chevreuils, des biches et des cerfs, mais aussi des lions et des panthères.

Diane

 

La Diane romaine a hérité de nombre de ses traits. Aux ides d’août, on lui consacre une fête : on récompense alors les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages.

Diane de Versailles, copie romaine d'un original grec du IVe siècle av. J.-C., musée du Louvre.

Artames

 

Artémis / Diane a son pendant aussi chez les Étrusques : elle est alors Artames, la déesse de la chasse.

Atalante, la tueuse de sangliers

 

Toujours dans les mythes grecs antiques, il y a Atalante ! Si vous avez lu d’autres articles de ce blog, vous savez déjà que j’aime beaucoup cette chasseresse de la mythologie grecque. Je vous en parle un peu plus bas.


Dans certaines versions, Atalante a été abandonnée dans la forêt par son père Iasos, le roi du Péloponnèse, parce qu’il voulait un fils. Elle est recueillie par une ourse qui l’allaite (fameux topos qu’on retrouve aussi dans la légende de Romulus et Rémus), puis par des chasseurs. Le ton est donné : Atalante sera une chasseresse émérite. Elle participe d’ailleurs à des quête célèbres, comme la chasse au sanglier de Calydon, aux côtés de Thésée, Méléagre, Pélée, Castor et Pollux, etc. Comme c’est elle qui porte le premier coup, Méléagre lui offre ensuite la hure de l’animal.

Durga, la tueuse de buffles

 

Dans la mythologie de l’Inde, on trouve aussi un personnage de déesse chasseresse, en tout cas qui s’en rapproche. Il s’agit de Durga, l’épouse de Shiva. Dans le Saura-Purana, VIII, 14-22, on la décrit comme

« la grande Mâyâ, l’impétueuse, qui tient un taureau en laisse, porte une pique et pratique l’abstinence ».

Étrange parallèle avec la vierge Artémis pour cette déesse qu’on appelle aussi Parvati, la Chaste Épouse !


Elle protège les tribus qui vivent de la chasse et se nourrit elle-même de viande crue. Les Kolis et les Cabaras lui offrent du sang et des boissons enivrantes. D’autres tribus lui sacrifient des chèvres ou accomplissent le suicide rituel en son honneur.

Statue de Durga, temple de Prambanan dans le centre de Java en Indonésie. Crédits photo : Gunawan Kartapranata / CC BY-SA 4.0

Même si ç’aurait été tentant de parler ici d’autres figures mythologiques de femmes fortes et indépendantes, comme les Valkyries ou les Amazones, je ne les ai pas retenues ici, car ces dernières sont toujours décrites comme des guerrières, et non comme des chasseresses. Mais j’aurais sûrement l’occasion d’en parler plus tard. 😉 De même, l’Épona celte est une divinité vierge, comme Artémis, mais cette déesse des chevaux est plutôt une protectrice des voyageurs.

Mon Atalante, illustre chasseresse de la mythologie grecque

 

Le portrait d’Atalante m’a particulièrement fascinée lorsque je l’ai découverte. J’ai eu l’envie de revisiter une partie des récits qui la mettent en scène. La matière grecque se prête particulièrement bien à ce genre d’exercice littéraire. 🙂


C’est ainsi qu’est née mon petit roman Atalante. Vous en trouverez un extrait juste après Si vous souhaitez reprendre ce récit à partir du début, je vous invite à cliquer ci-dessous. Le roman est à lire en ligne, entièrement et gratuitement.

Un cri bref résonna. Hippomène se jeta en avant. Pas un regard ni à droite ni à gauche. Rivé sur la sente fragile qui se faufilait entre les grands arbres. Passé l’orée de la clairière, on pénétrait dans un royaume d’ombres et de fraîcheur, transpercé çà et là par les écorces blanches des peupliers. D’un coup, sa peau se hérissa. La transpiration qui l’empesait sous la brûlante torpeur du jour se mua en longues rigoles glacées. Les frondaisons des chênes laissaient filtrer une lumière verte diffuse, dans laquelle voltigeaient à l’occasion des myriades de poussière d’or. Hippomène en était ébloui. Il se laissa gifler par quelques branches basses. Ses pieds nus frappaient le sol avec régularité, sans déraper sur les jonchées d’épines tombées des hauts résineux. Il évita adroitement quelques creux du terrain, des racines qui couraient d’un fût à l’autre en dressant des obstacles traîtres, des broussailles desséchées par le soleil dans quelques rares trouées de lumière. Son œil exercé remarqua instinctivement des troncs tailladés par des griffures d’ours ou des bois de cerfs.


Le souffle de ses rivaux l’accompagnait, puissant et quasiment charnel. Il les sentait sur son corps comme des aiguillons à sa volonté. Il n’était pas le premier ; d’autres l’avaient devancé, il talonnait l’orgueilleux Polychronios. Du reste, il était impossible de se doubler sur cette piste, à moins de vouloir échouer dans une ravine ou dans un fourré de ronces.


Un choc sourd retentit dans son dos, presque immédiatement suivi d’un court borborygme, puis d’un froissement, comme celui de l’étoffe ou de la feuille qui tombe sur le sol. Le cœur d’Hippomène bondit dans sa poitrine. Elle l’avait donc fait ! Il n’avait pas de peine à imaginer sa chasseresse campée sur ses jambes, le bras et la corde bien droits, le regard fixé sur sa proie, tout son corps tendu dans un même élan de vie et de mort. Au bout de la flèche, toutefois, pas un sanglier, pas un lion ni un loup. Un homme. Était-ce différent pour Atalante ? N’était-ce simplement qu’une autre forme de proie, ou plutôt une autre forme de prédateur qu’elle savourait de traquer dans un transgressif renversement de situation ? Sans ralentir, porté par la peur, l’excitation, un violent désir de vaincre, Hippomène se représenta les dos nus, vulnérables et offerts. De face, lorsqu’il présentait le torse, un homme était viril et puissant, mais voilà que tout s’était inversé, cul par-dessus tête. Le monde marchait à l’envers et une femme chassait et abattait les hommes qui la convoitaient.


Et, parmi eux, lui, Hippomène. Son dos nu était une cible pour son Atalante.


Une latence. Le parcours louvoyait entre les arbres et les troncs, les fourrés denses, les longues branches qui s’entremêlaient parfois au travers du chemin constituaient autant d’obstacles pour la chasseuse. On courait encore derrière lui. Devant, le sol s’éclaira de plus en plus tandis que la ramée s’effilochait. Des tombereaux de lumière vinrent s’écraser sur les silhouettes qui couraient en avant. Le sol s’élevait, ils grimpaient, ils montaient à l’assaut de l’Helicon. L’horizon s’arrêtait à la masse de la montagne, qui tranchait sur le ciel céruléen par ses teintes brutes de gris, de bruns et de noirs. Hippomène devinait la suite. Le parcours allait s’infléchir vers le nord en s’engageant sur un chemin de chèvre qui prenait de l’altitude en direction d’un promontoire donnant vue sur le lac de Copaïs. Il le connaissait bien.


À cet instant, un trait le rasa. Ce fut davantage un sifflement dans l’air, un souffle indistinct qui chuinta, plaintif, en lui arrachant un vif frémissement. L’avait-elle raté, elle, la chasseresse à la main sûre ? Surtout, l’avait-elle visé ? Ses pensées se bousculèrent avant d’être balayées lorsque, à quelques pas devant lui, une silhouette se tordit dans l’éclat aveuglant du soleil. Polychronios, le fat Polychronos, s’affaissa devant lui, le flanc troué. Hippomène eut tout juste le réflexe de faire un pas de côté pour l’éviter. En le doublant, il entendit un grognement :


« La chienne ! ».

Statue d'Atalante datée de 1839. Photo issue de https://archive.org/details/sculpturesfromac00acadrich/page/110/mode/2up?view=theater

L’échine d’Hippomène était glacée, mais il ne se laissa pas distraire. Il franchit le pas qui passait de l’ombre à la lumière et dévala une pente qui tombait toute raide entre des pins nains torturés et de gigantesques bouquets de bruyères. Sous ses pas, la terre était sèche et dure comme la pierre. Les alentours, passés la forêt, n’étaient plus que paysages racornis par la chaleur : de longues bandes suppliantes de cistes, de myrtes et de romarin qui rampaient au pied de chênes verts et d’arbousiers. Au loin, derrière la masse de l’Helicon, le ciel surplombait un bout du lac de Copaïs, minuscule, cerné de vasières qui noyaient ses berges dans une eau trouble. Hippomène perçut un grondement, un trouble dans cette écume de la terre qui agonisait sous le soleil : un sanglier, probablement, qui fouissait entre les arbustes pour dégager des fruits et des racines.


En avalant à longues foulées le sentier qui louvoyait dans le maquis, le jeune homme repéra les deux prétendants qui avaient pris de l’avance sur lui. Leurs corps nus brillaient dans l’éclat du soleil. Dans ce creux du relief, ils étaient des cibles admirablement faciles — tout comme lui. Hippomène ne se retourna pas, mais il savait qu’Atalante les talonnait. Il la voyait : elle allait s’arrêter à la lisière de la forêt, elle allait tendre son arc, elle allait calmement ajuster son tir, pour les tirer les uns après les autres comme des lapins.


Devant le jeune homme, juste avant un virage au-delà duquel la sente disparaissait, se dressait un grand poteau de trois coudées de haut qu’il n’avait jamais vu. Il devina un repère matérialisant le milieu du parcours. L’un de ses rivaux y était presque ; il volait littéralement, bondissant au-dessus des cistes et des bruyères pour couper court aux méandres du chemin. Son bras se tendait vers la borne lorsque l’air vibra. Hippomène distingua à peine le trait. Soudain, l’homme quitta sa trajectoire, brutalement, et disparut dans les bleus et les gris de la lavande et du romarin.


Un nœud amer obstrua la gorge d’Hippomène. Il déglutit et inspira profondément pour retrouver son souffle.


Il atteignit un creux, la cuvette la plus profonde du vallon, et perdit de vue et la borne, et le concurrent qui le distançait encore. Dans son dos, il n’entendait plus rien, hormis le chant entêtant des cigales. Leurs stridulations ne lui avaient jamais semblé si entêtantes : il aurait pu être seul au monde avec ces milliers de spectatrices indifférentes. Pourtant, elle le suivait, et elle allait le rattraper, il en était certain. Il força l’allure.


Une pente rude à remonter, encore, puis le poteau se dressa devant lui. Plus aucune trace de l’homme qui le précédait. Avait-il passé le virage ou gisait-il là, quelque part, endormi à jamais au milieu des immortelles ? Un empennage à moitié dissimulé par les bractées violettes d’un grand banc de lavandes attira son regard. En jetant un œil, il vit un corps livide, tombé à plat ventre entre les troncs noueux des arbustes. Les fleurs exhalèrent un long sursaut parfumé lorsque le jeune homme tenta de se redresser sur les coudes. La flèche était fichée à la frontière de la cuisse et de la fesse. Georgios, car c’était lui, retomba en pestant dans le bouquet enivrant.


Hippomène n’en vit pas plus. Il atteignait enfin le poteau. Il le contourna et emprunta sans faiblir le sentier qui remontait en laissant le maquis sur sa droite.


Elle ne les tuait pas. La cuisse ; le flanc… Elle aurait pu leur percer le cœur ou la gorge. Cela lui redonnait un peu de cœur. Alors, tandis qu’il courait le long du chemin escarpé, il osa jeter un coup d’œil derrière lui.


Par Poséidon ! elle était déjà au poteau ! Elle avait une main posée sur le bois et de l’autre tenait lâchement son arc contre sa cuisse. De longues mèches avaient glissé de son bonnet jusque sur ses épaules halées. Son sein nu était paisible, en apparence du moins. Il ne trahissait pas la fatigue qui heurtait le souffle d’Hippomène et amollissait les muscles de ses cuisses et de ses mollets.


De sa position immobile, Atalante dardait sur lui un regard d’une incroyable férocité.

Atalante et Hippomène par Guido Reni, vers 1610. Huile sur toile, musée Capodimonte de Naples.

Pour connaître la suite de cette course fabuleuse qui met aux prises Atalante et Hippomène, je vous donne rendez-vous dans l’article suivant ! On y parlera aussi de la symbolique de la pomme dans la Grèce mythologique.

Le roman Atalante est également disponible en version papier intégrale en librairie !

En attendant, je vous invite à découvrir un autre récit qui emprunte à la mythologie grecque : Le Dit de l’oracle, une nouvelle mettant en scène le célèbre personnage de la pythie de Delphes. C’est un ebook entièrement gratuit.

À bientôt !

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Sources : COMTE, Fernand, Larousse des Mythologies du monde, Larousse, 2004

Atalante et Hippomène : le mythe des pommes d’or

Atalante est une héroïne grecque, chasseresse et vierge, qui impose à ses prétendants une épreuve mortelle : une course qu’elle remporte systématiquement grâce à sa rapidité.

Hippomène (ou Mélanion), follement amoureux, relève le défi. Avec l’aide de la déesse Aphrodite, il use de ruse et jette trois pommes d’or pour distraire Atalante pendant la course. Elle ralentit, il gagne et l’épouse.

Pris de passion, le couple profane un temple en faisant l’amour dans un lieu sacré. Ils sont métamorphosés en lions pour leur offense. Ce mythe explore les thèmes de la féminité, des épreuves amoureuses, du désir, de la tromperie divine et du passage de la virginité à la vie conjugale.

Hippomène et Atalante, c’est l’histoire d’une course entre une héroïne et ses prétendants. On pourrait aussi l’appeler le « mythe des pommes d’or ». La course et les mèla (pommes d’or) : voilà les deux éléments constitutifs de cet épisode qui appartient à la trame plus grande de la mythologie de l’héroïne grecque Atalante.

Car en effet, ici, c’est la femme qui est l’héroïne la plus connue du couple. On va voir ça de plus près ?

L’histoire de la course des prétendants

Qui est Atalante ?

Une héroïne mythologique

Atalante est une héroïne qui vit à l’âge des héros, tel que l’a décrit le poète grec Hésiode (VIIe siècle av. J.-C.). Cela veut dire qu’elle côtoie les dieux et les déesses, d’autres héros des mythes (Jason, Hercule, Méléagre, etc.) et des créatures extraordinaires comme les centaures de la mythologie grecque (dont Chiron).

Il existe plusieurs versions d’Atalante. Ici, nous allons nous intéresser uniquement à celle de l’épisode des pommes d’or. Dans cette histoire, Atalante est la fille de Schœnée. Contrairement à l’autre version dite arcadienne, qui accomplit des exploits collectifs (le voyage des Argonautes et la chasse de Calydon), la fille de Schœnée est au centre d’un exploit individuel : la course contre les prétendants.

Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne
Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne - Extrait de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante, Portrait d'une héroïne grecque (voir les sources en bas d'article)

Une héroïne vierge

En effet, Atalante est une héroïne vierge, une parthénos, c’est-à-dire une jeune fille non mariée. Elle refuse ce mariage : c’est une constante dans tous les mythes qui l’évoquent, sauf le cas de l’Atalante mère de Parthénopée. Le refus du mariage est un mythème d’Atalante (un élément constituant de son mythe selon la définition de Claude Lévi-Strauss).

Dans le Catalogue des Femmes du poète Hésiode, il est dit : « divine, aux pieds rapides, | [qui] refusait les présents (de l’adorable Aphrodite) ».

Atalante est une parthénos qui vit dans le monde sauvage, qui chasse et qui lutte parmi les hommes. C’est le contexte fondamental quand commence l’épisode d’Hippomène et d’Atalante.

Une héroïne athlète

Atalante est réputée comme étant la meilleure à la course. Beaucoup de poètes et de mythographes vantent sa rapidité. C’est un talent qu’elle transmet à son fils Parthénopée dans certains épisodes : selon le poète Stace, celui-ci fait preuve d’une rapidité égale à sa celle de sa mère.

Atalante est par ailleurs une athlète accomplie, qui va jusqu’à pratiquer la lutte contre des hommes comme Pélée, le père d’Achille.

Ce talent d’Atalante n’est pas anodin. Il s’explique parce qu’Atalante est une parthénos et une héroïne. Une femme mariée n’aurait pas pu être décrite ainsi.

La course contre les prétendants : pour quoi faire ?

Trouver (ou exclure) un mari

Qu’est-ce que c’est, la course contre les prétendants ? C’est une idée d’Atalante pour éconduire les hommes qui veulent l’épouser. Elle ne doute pas de les battre puisqu’elle est connue pour sa très grande célérité ! Chez les auteurs Ovide et le Pseudo-Apollodore, elle décide de tout, de la distance de la course jusqu’au règlement.

« Elle s’en alla dans un endroit qui avait les dimensions d’un stade et y planta, à mi-parcours, un poteau de trois coudées » (Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III).

La course n’est pas toujours l’idée d’Atalante, c’est parfois celle de son père :

« comme nombreux étaient ceux qui la demandaient en mariage, son père décida donc d’une épreuve : qui voudrait l’épouser devrait d’abord se mesurer à elle dans une course, avec un but déterminé ; il était prévu qu’il courrait, ainsi, devant, sans armes, et qu’elle le poursuivrait avec un javelot ; après l’avoir suivi, avant d’arriver au but, elle le tuerait et planterait sa tête dans le stade. » (Hygin, Fables, 185)

Une épreuve mortelle pour les prétendants

Dans la première version écrite que nous ayons conservée de la course, celle du Catalogue d’Hésiode, il ne semble pas qu’Atalante mette à mort les prétendants qu’elle a vaincus. Par contre, les auteurs romains vont transformer l’héroïne en meurtrière implacable :

« Pas un de vous, dit-elle, ne me possédera, à moins de m’avoir d’abord vaincue à la course ; luttez de vitesse avec moi. Le plus agile recevra pour prix de sa victoire ma main et mon lit ; ceux que j’aurai devancés paieront de la vie leur défaite ; telle sera la loi du concours. » (Ovide, Les Métamorphoses, X)

La course devient donc une sorte de duel à mort dans plusieurs versions du mythe. Les prétendants sont nus et désarmés tandis qu’Atalante possède une arme de chasse : une lance ou un javelot. Les prétendants doivent gagner pour conquérir l’héroïne, mais aussi pour survivre tout court !

Hippomène entre dans la course

Un prétendant obstinément amoureux

L’élément qui perturbe le plan d’Atalante, c’est un prétendant coriace, Hippoménès. Ce personnage se caractérise par son obstination (il est tellement amoureux que rien ne peut le faire renoncer) et sa ruse. C’est aussi l’un des rares élus qui fait chavirer le cœur d’Atalante dans les mythes, avec Méléagre et Pélée (et Mélanion, qui remplace parfois Hippomène près d’Atalante dans l’épisode de la course).

Dans le Catalogue des Femmes d’Hésiode, Hippomène veut tellement épouser Atalante qu’il est prêt à mourir dans l’épreuve :

« Lui courait pour sa vie : sans autre choix que la fuite | ou la capture »

Les adjuvants d’Hippomène : Schœnée et Aphrodite

Le père d’Atalante, Schœnée, promet des cadeaux à Hippomène s’il gagne :

« Ce n’est pas sans combat qu’il l’obtiendra : si cet homme
[gagne, et si Zeus lui donne] d’acquérir cette gloire,
et les autres dieux des olympiennes demeures,
[il emmènera] dans le doux pays de ses pères
[ma chère fille, et je lui donnerai] des chevaux rapides
[et du palais] des cadeaux [magnifiques] »
(Hésiode, Catalogue des Femmes)

Mais c’est surtout la déesse Aphrodite qui va permettre à Hippomène de gagner grâce à trois pommes d’or. Elle lui donne les fruits (mèla). Pendant la course, le jeune homme les jette devant Atalante. Distraite par l’attrait des fruits, l’héroïne perd la course.

La présence d’Aphrodite dans cette histoire n’est pas un hasard. La déesse de l’amour est la mieux placée pour arracher Atalante au domaine de l’enfance et de la virginité incarnée par la figure divine d’Artémis à laquelle la jeune femme se vouait jusqu’alors.

Et c’est ainsi qu’Hippomène gagne la course et épouse Atalante.

Mélanion, variante d’Hippomène

Dans certains textes, c’est Mélanion qui remporte la course des prétendants face à Atalante. C’est un chasseur. Ovide le décrit persévérant et docile dans L’Art d’Aimer (Livre II). Le Pseudo-Apollodore le montre aussi remportant la course grâce aux pommes d’or. Il en fait aussi le père de Parthénopée (Bibliothèque, III).

Mélanion pourrait être un doublon mythologique, né d’une une fusion de traditions orales différentes.

Épisode annexe : la métamorphose en lions

Un épisode est souvent associé à celui de la course des prétendants. C’est celui de la métamorphose des deux amoureux en lions. Dans cette histoire, l’amant est tantôt Hippomène, tantôt Mélanion.

Après la course, selon Ovide et Hygin, Hippomène / Mélanion oublie de remercier Aphrodite pour l’aide qu’elle lui a apportée. La déesse va se venger : elle rend le jeune homme fou de désir alors que celui-ci chasse avec Atalante, ou qu’ils sont de sortie en forêt. Dans la version d’Hygin, ils sont en train de procéder à un sacrifice à Jupiter.

Hippomène et Atalante font l’amour dans un temple de Cybèle ou de Jupiter/Zeus, selon les versions. C’est un sacrilège, un « mariage impie » (anosios gamos). Le dieu insulté les transforme en lions pour les punir.

Pourquoi des lions ? Parce que, dans l’antiquité, on pensait que ces animaux étaient frigides. C’était donc les punir par où ils ont commis le sacrilège.

Hippomène et Atalante dans la littérature antique

L’origine : Le Catalogue des Femmes d’Hésiode

Hésiode serait le premier auteur à parler d’Atalante et d’Hippomène et de la course des prétendants. En fait, ce serait même le premier texte qui parle d’Atalante tout court et qui établit sa filiation. Il s’agit du Catalogue des Femmes (VIIe-VIe siècles av. J.-C.), un catalogue de généalogies prestigieuses que nous attribuons à Hésiode.

Hésiode est un poète qui vit en Béotie. C’est la raison pour laquelle on parle de la version « béotienne » d’Atalante quand on parle de la course et de l’épisode des pommes d’or, par opposition à l’Atalante « arcadienne » qui est celle de la chasse de Calydon.

  • L’Atalante béotienne est la fille de Schœnée, qui aime Hippomène et qui finit sa vie métamorphosée en lionne.
  • L’Atalante arcadienne est la fille d’Iasos, qui aime Méléagre et qui a pour fils Parthénopée. C’est aussi cette version-là qui est associée à Mélanion. (Pour ne rien compliquer. 😄)

Les autres sources sur Atalante et Hippomène

Par la suite, on retrouve le mythe chez Théognis de Mégare (VIe siècle av. J.-C.) et Théocrite (IIIe siècle av. J.-C.).

Mais l’épisode de la course devient populaire surtout à l’époque romaine. On le retrouve chez Ovide, Hygin, Stace, Properce, le Pseudo-Apollodore, Élien.

Ovide, le Pseudo-Apollodore et Élien adoptent tous la version hésiodique avec la course, l’aide d’Aphrodite qui offre les pommes d’or et le mariage avec Hippomène.

Les auteurs plus tardifs Nonnos de Panopolis et Libanios parlent aussi de la course.

Atalante et Hippomène dans les genres littéraires

Les genres littéraires s’intéressent à différents thèmes dans le mythe d’Atalante :

  • le genre littéraire épique parle de la course des prétendants et de la métamorphose
  • les poèmes élégiaques évoquent le refus d’Atalante de se marier
  • la tragédie s’intéresse uniquement à l’Atalante-mère

Le sexe, l’amour et la femme dans le mythe des pommes d’or

La course contre les prétendants : une poursuite amoureuse

L’Atalante-athlète est un personnage très érotique. Dans certains textes comme dans des représentations iconographiques de la course, les auteurs et les artistes se plaisent à la faire courir nue. C’est le cas chez Ovide par exemple. (Est-ce étonnant de la part de l’auteur de L’Art d’aimer ? 😄)

Le mythe devient fatalement un récit de poursuite amoureuse chez Théognis, Ovide ou Properce. Les poètes décrivent la course dans les moindres détails : des liens amoureux ou érotiques se développent entre Hippomène et Atalante pendant cette épreuve.

On pourrait aussi dire que les deux héros passent par une forme d’épreuves amoureuses.

La charge symbolique des pommes d’or

Il faut s’arrêter un instant sur la symbolique des pommes d’or dans ce mythe.

Les pommes d’or sont des mèla. Ce ne sont pas toujours des pommes d’ailleurs : elles peuvent aussi être des oranges, des figues, des coings, des grenades…

Le symbolisme sexuel et amoureux des mèla

C’est un fruit à forte connotation sexuelle dans la Grèce antique. Il symbolise le désir. Il provient soit du pommier des Hespérides, soit du sanctuaire de la déesse Aphrodite à Chypre. C’est cette dernière version que nous donne Ovide dans les Métamorphoses (Livre X, 642-649).

Depuis Hésiode, on retrouve les pommes d’or dans tous les textes qui parlent de la course. Concrètement, ils rendent Atalante vulnérable puisqu’elle va perdre à cause d’eux. Selon l’historien Christopher Faraone (« Aphrodite’s KESTOS and Apples for Atalanta: Aphrodisiacs in Early Greek Myth and Ritual », in Phoenix 44), l’objectif des pommes est de faire naître le désir pour Hippomène chez Atalante. Le jeune homme jette les fruits comme il ferait boire un philtre d’amour à l’héroïne !

Au IIIe siècle av. J.-C., le poète Théocrite décrit Atalante lorsqu’elle ramasse les pommes d’or et dit : « En quel abîme d’amour elle plongea ! » (Idylles, I, 40-42).

Le symbole du mariage dans les fruits d’or

Les mèla sont aussi un emblème du mariage. On les retrouve dans le mariage de Zeus et d’Héra (Gaïa leur offre des pommes d’or) et dans celui de Pélée et de Thétis, les parents d’Achille (lors de ce mariage, Pâris offre la pomme d’or à la déesse Aphrodite, ce qui va provoquer finalement la Guerre de Troie).

Si on veut aller encore un peu plus loin, on peut parler de l’ecclésiastique byzantin Eustathe de Thessalonique (XIIe siècle). Il dit que l’or (des pommes d’or) est un facteur essentiel du mythe.

Atalante et la déesse Aphrodite

On lie souvent Atalante à Artémis, mais l’héroïne a beaucoup plus à voir avec la déesse de l’amour, Aphrodite.

Dans tous les mythes, Atalante fuit les « dons d’Aphrodite ». Elle veut garder sa virginité. Elle finit même par transformer ses relations avec les hommes en « chasse à l’homme » dans l’épisode de la course des prétendants !

Sauf que, dans la mythologie grecque, on ne peut pas échapper à Aphrodite : on ne peut pas échapper au désir et à l’amour. La fuite d’Atalante est donc vouée à l’échec, sa virginité est intenable. Dans l’épisode des pommes d’or, c’est éclatant : Atalante est piégée par l’amour (symbolisé par les pommes d’or). C’est une tromperie orchestrée avec maestria par la déesse, qui doit faire rentrer l’héroïne dans le rang. Aphrodite se mue ainsi en une espèce de « force civilisatrice » : Atalante ne peut pas rester de l’autre côté, dans le monde de la virginité, de la sauvagerie et de la barbarie… qui est le monde des monstres, celui des centaures !

Finalement, l’épisode des pommes d’or interroge les contours de la féminité grecque antique : quel statut pour les jeunes filles ? Atalante est-elle un modèle ou un contre-modèle ?

Atalante : un modèle de la jeune fille grecque antique

Pour les Grecs anciens, la course aux prétendants a en fait une issue rassurante, car on retourne à la norme : la femme tombe amoureuse de l’homme et accepte le mariage. C’est son destin, même quand elle s’appelle Atalante.

L’épisode d’Hippomène et Atalante montre l’évolution de la jeune fille, de l’enfance à l’âge adulte, jusqu’à son mariage. Elle passe du patronage d’Artémis à celui d’Aphrodite et d’Éros. Atalante rejoint ainsi tous les héros qui doivent se soumettre aux injonctions sociales du mariage et de l’enfantement :

  • Cyrène, qui devient la compagne d’Apollon et met au monde Aristée
  • la reine des Amazones Antiope épouse Thésée et met au monde Hippolyte
  • Atalante épouse Hippomène/Mélanion et enfante Parthénopée

Et lorsque l’issue n’est pas le mariage, elle est tragique :

  • Daphné qui refuse Apollon est métamorphosée en laurier
  • Hippolyte préfère la chasse aux femmes et finit par mourir (à nouveau l’opposition Artémis / Aphrodite)
  • Atalante est transformée en lionne frigide

Hippomène et Atalante dans l’iconographie

J’ai eu envie de vous donner quelques exemples d’œuvres qui montrent la course des prétendants et l’histoire d’Atalante et Hippomène au travers des siècles. 🙂

Atalante et Hippomène dans l’antiquité

Dans l’antiquité grecque, on a quelques représentations, mais elles montrent plutôt l’Atalante-athlète tout court. Par exemple, il y a une coupe attique à figures rouges attribuée au Peintre d’Euaion et datée du Ve siècle av. J.-C :

Atalante athlète sur une coupe du Vème siècle av. J.-C. conservée au Louvre
Atalante athlète sur une coupe de 475-450 av. J.-C. - Louvre, Paris - Photo du Musée du Louvre extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

L’héroïne est debout dans le costume de l’athlète. Une inscription au-dessus d’elle porte son nom. Elle se prépare à la course : elle tient le bâton avec lequel les athlètes tracent le parcours.

Atalante est aussi représentée seule ou en compagnie d’un homme (Hippomène ? Pélée ?) dans un contexte athlétique et érotique dans les iconographies ci-dessous :

Atalante et peut-être Hippomène sur une coupe du Vème siècle avant J.-C.
Coupe de 450-430 av. J.-C. - Ferrare, Museo Nazionale di Spina - Image extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)
Atalante représentée nue avec un homme nu sur une coupe du IVème siècle av. J.-C. - BNF
Atalante et Hippomène ou Pélée ? - Coupe de 390-370 av. J.-C. - Cabinet des Médailles de Paris d'après le site de la BnF - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

On trouve les images érotiques d’Atalante, souvent nue, avec Hippomène, Pélée ou Méléagre, sur de la vaisselle de banquet : canthares, cratères ou coupes à boire.

Les Romains vont montrer l’épisode eux aussi, surtout sur des mosaïques. Des peintres ont montré Atalante et Hippomène (Hippoménès ou Hippomédon) sur des bols, des verres ou des reliefs. On voit beaucoup le mariage et le passage d’Atalante de la sphère héroïque à la sphère domestique.

Atalante et Hippomène après l’antiquité

L’épisode de la course en elle-même a beaucoup plus intéressé les artistes postérieurs, ceux du Moyen-Âge, de la Renaissance et de l’époque moderne et post-moderne.

Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante
Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante - L'épître de Christine de Pisan, vers 1450-1475 - Enluminure de La Haye, bibliothèque royale

Les artistes de la Renaissance insistent sur la course et les pommes d’or. On a ensuite des peintures de Guido Reni, de Rubens, de Willem van Herp, de Noël Hallé… Il y a aussi les célèbres sculptures de Pierre Lepautre et de Guillaume Coustou. Au XIXe siècle, on a l’Atalante victorieuse de Pascal Dagan-Bouveret, qui éclipse Hippomène.

Peinture de Pascal Dagan-Bouveret : Atalante victorieuse
Atalante Victorieuse - Peinture de Pascal Dagan-Bouveret - 1874 - Musée d'Art et d'Histoire de Melun - Crédits photo Thomas Hennocque

À noter : Atalanta Fugiens (1617-1618), un livre d’emblèmes (avec des gravures) de Michael Maier, qui mélange des images, du texte et de la musique (sous la forme d’une fugue) autour du mythe.

Foire aux questions (FAQ) sur Atalante et Hippomène :

Ce sont deux figures de la mythologie grecque. Atalante est une héroïne vierge, chasseresse et rapide à la course. Hippomène est le prétendant qui parvient à la vaincre grâce à une ruse divine.

Parce qu’elle refuse le mariage. La course est un moyen de dissuader ses prétendants et de préserver sa liberté.

Elles sont données à Hippomène par la déesse Aphrodite. En les jetant pendant la course, il détourne l’attention d’Atalante, ce qui lui permet de gagner. Elles symbolisent le désir, l’amour et le mariage.

Hippomène (ou Mélanion) gagne la course. Il épouse Atalante, mais le couple est puni par les dieux pour avoir profané un temple : ils sont métamorphosés en lions.

Ce mythe évoque la tension entre liberté et mariage, la féminité, le désir amoureux, la ruse et les limites imposées par les dieux aux êtres humains.

Interprétation du mythe : ma novella Atalante

J’ai écrit une novella qui revisite l’épisode d’Hippomène et Atalante (ainsi que deux autres épisodes du mythe d’Atalante que j’ai liés au premier). C’est un grand plaisir pour moi de travailler le matériau mythologique. Je le trouve façonnable à l’infini. Comme je suis aussi une grande amoureuse d’Histoire, j’ai tâché de restituer un cadre historique plausible en implantant l’histoire dans le contexte matériel mycénien (pour l’architecture) et le cadre sociétal classique (place de la femme, mariage).

Je vous propose de lire les premières pages gratuitement ici. J’espère qu’elles vous plairont !

À bientôt pour de nouvelles aventures dans l’univers fabuleux de la mythologie grecque !

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

OVIDE, Les Métamorphoses, Gallimard, 1992

COMTE, Fernand, Larousse des Mythologies du monde, Larousse, 2004

Crédits images en-tête : Hippomène et Atalante de Rubens – 1616-1620 – Worms, Museum Heylshof – Crédits Stefan Blume

Hippomène, un amant d’Atalante parmi d’autres ?

Qui est donc cet Hippomène qui apparaît dans certains des mythes de l’héroïne grecque Atalante ? A-t-il une existence propre, indépendante de celle-ci, ou n’est-il qu’un des éléments des récits de la vierge chasseresse ? Sans prétendre à l’exhaustivité, je vous propose de faire un petit point. Puis de découvrir le portrait que j’ai tracé de ce personnage dans ma version du mythe d’Atalante !

Hippomène et les trois pommes d’or

 

Hippomène est le personnage principal, avec Atalante, du mythe des trois pommes d’or. Dans cet épisode héroïque, Atalante refuse de se marier. Pour se débarrasser des pressions matrimoniales dont elle est l’objet, elle défie ses prétendants de la battre à la course. Ceux qui échoueront mourront (de sa main). Celui qui gagnera l’épousera.


Hippomène, ou Hippoménès, est l’un de ces prétendants. Futé, le jeune homme demande l’aide de la déesse Aphrodite.

Celle-ci est ravie de rouler cette jeune impertinente qui refuse de s’abandonner aux plaisirs dont elle est la patronne. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène.


Et alors, me direz-vous ? En quoi ces pommes peuvent-elles bien aider le jeune homme à gagner la course ? En réalité, le choix du fruit n’est pas anodin : il a une forte connotation sexuelle dans la Grèce antique. Pendant l’épreuve, lorsque Hippomène les laisse tomber devant Atalante, celle-ci tombe en pâmoison. Elle est littéralement vaincue par l’amour. Hippomène a gagné et la course, et la main d’Atalante.

Hippomène par le sculpteur Guillaume Coustou, Bassin des Carpes du Parc Marly. Actuellement au Louvre. On voit Hippomène qui s'apprête à lancer une pomme d'or en direction d'Atalante.

Hippomène, l’amant d’Atalante

 

Hippomène n’est décrit que comme amoureux d’Atalante. Dans le Catalogue d’Hésiode, il veut tellement l’épouser qu’il est prêt à mourir dans l’épreuve :

« Lui courait pour sa vie : sans autre choix que la fuite / Ou la capture. »


Mais, si beaucoup d’hommes désirent ou s’éprennent d’Atalante, ils ne sont pas si nombreux à en être aimés. Or, c’est le cas d’Hippomène, grâce à la magie des pommes (et d’Aphrodite, après tout déesse de l’amour !). Ovide nous dit en effet dans Les Métamorphoses :

« Elle dit, et naïve encore, blessée par le dieu du désir pour la première fois, ignorant ce qui lui arrive, elle aime sans se douter qu’elle aime. »

Hippomène métamorphosé avec Atalante

 

Hippomène apparaît dans un autre mythe d’Atalante : celui de la métamorphose en lion (et en lionne pour Atalante).


L’histoire raconte que les deux époux se retrouvent dans un temple de Cybèle ou de Zeus (les versions diffèrent selon les auteurs). Là, un dieu leur inspire un violent désir. Ce pourrait être l’œuvre d’Aphrodite, furieuse qu’Hippomène ne l’ait pas remercié comme il se doit de son aide dans l’épisode de la course. Les deux amants consomment donc leur passion dans le sanctuaire. C’est un sacrilège, un anosios gamos (un mariage impie). Ils sont punis de leur bestialité par un châtiment adapté : ils sont métamorphosés en lion et en lionne.

Précisons un détail : les anciens, semble-t-il, pensaient que les lions ne s’accouplaient jamais entre eux, mais avec des léopards. C’est en tout cas ce que nous raconte Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Le châtiment consistait donc surtout en la privation des plaisirs de l’amour entre les deux amants.


Dans certaines versions de ce récit, Hippomène est remplacé par Mélanion, un autre amant d’Atalante dans d’autres histoires.

Y aurait-il Hippomène sans Atalante ?

 

Trouver des informations sur Hippomène qui ne concerne pas son lien avec Atalante est difficile !


D’après la Cynégétique de Xénophon, il a été l’élève du centaure Chiron — mais comme Atalante. J’ai vu aussi qu’on le disait fils de Mégarée, roi de la cité d’Onchestos, en Béotie. Finalement, Hippomène est un satellite d’Atalante. Et, oui, il n’est qu’un amant parmi d’autres (Méléagre, Mélanion, voire Pélée).


Avouons que, dans cette mythologie souvent très centré sur des héros qui, à l’occasion, s’appuient sur des adjuvants féminins, ça fait un peu plaisir.


Reste qu’Hippomène était à mes yeux une belle matière pour un personnage masculin d’envergure. J’espère lui avoir fait justice dans ma nouvelle sur Atalante.

Cette nouvelle est à lire entièrement et gratuitement en ligne. En voici un extrait ci-dessous.

Hippomène surgit dans la clairière comme un fou furieux. Un bruissement de voix l’avait guidé sur les dernières lieues. Une foule de domestiques, d’esclaves, d’artisans, de gardes, de courtisans du prince… s’écarta, surprise, lorsqu’il se rua au milieu d’eux. Au prix de quelques bousculades et de nombreuses récriminations, il se fraya un passage. Le bruit de l’eau vive jaillie des hauteurs de l’Helicon s’intensifia et la brume fraîche l’assaillit. Ce fut une caresse sur sa peau échauffée par la longue course dans la montagne. Il avait tellement transpiré que sa chlamyde était trempée de sueur.


La transpiration voilait ses yeux. Il passa une main sur son visage en regardant autour de lui avec inquiétude. Arrivait-il trop tard ? Un silence s’était fait à son approche. Il ne vit d’abord qu’un conglomérat de couleurs vives, les tissus des suivants, le lin, la laine, la soie, le métal aussi, qui contrastaient avec les verts de la forêt qui les cernait autour de la source. Puis son regard croisa celui de Schœnée. L’anax était debout près du petit bassin alimenté par la cascade, très droit, le pied confiant sur les rochers glissants. Il se tenait tout juste à l’endroit où siégeait autrefois Chiron lorsque celui-ci arbitrait les conflits d’enfants d’Hippomène et d’Atalante. Les yeux d’aigle du prince étaient amènes et le jeune homme y trouva du réconfort. Il avait toujours été gracieux aux yeux du père d’Atalante. Après tout, il était le seul camarade qu’elle eût jamais toléré à ses côtés, ce qui n’était pas un mince exploit.


Le silence qui l’entourait fut rompu par le froissement de l’herbe sous des pas légers. Légers, mais certes pas hésitants.

Hippomène tourna la tête et vit venir à lui Atalante. Elle était magnifique. Élancée, fuselée comme un rameau vert tendu vers le soleil, elle avait la chair couleur de pêche mûre, bien loin du blanc de lait de sa mère et des autres femmes de la maisonnée. Tout en elle vibrait de force et de joie, de ses longues cuisses musclées jusqu’à ses épaules bien ourlées. Le sein adorable que sa robe laissait nu lui rappela avec une émotion inquiète l’orbe délicat de la déesse vierge… Elle était chaussée de sandales et un bonnet retenait ses longs cheveux, sans parvenir à les contenir entièrement. Quelques mèches s’en échappaient et allaient folâtrer sur la nuque et autour des oreilles. Hippomène retint son regard alors qu’il commençait à suivre la ligne douce, du lobe d’oreille à la courbe du menton puis à celle de la gorge. Il ne devait pas se laisser distraire, pas maintenant. Du reste, Atalante ne lui permit aucune distraction. Son regard, lumineux d’abord, se fit perçant alors qu’elle s’approchait de lui. Un bref instant, il y avait eu l’allégresse dans ses yeux d’écorce caressante, puis le doute s’était fait jour et le bois devint dur.

Lorsqu’elle se planta devant lui, les pieds campés dans l’herbe folle comme si elle était une émanation même des puissances de la terre, elle avait compris. Il sut ce qui démangeait sa main, qu’elle tenait poing fermé contre sa cuisse. Tous les regards étaient fixés sur eux. Doucement, il murmura :


« Ne me gifle pas, Atalante. Ne me fais pas affront ainsi devant mes rivaux. S’il te plaît. »


Une amertume puissante envahit les yeux de la jeune fille et chassa la colère. Hippomène en eut le cœur étrangement serré.


« Tu le mériterais bien, pourtant, car c’est toi qui me fais affront aujourd’hui par ta trahison. »


Que répondre à cela ? Il se tut et elle ne le frappa pas. Elle se détourna de lui et clama :


« Il est l’heure ! Nous verrons bien si les dieux vous sont propices. Courez donc pour gagner ma main… et conserver la vie. »


Elle acheva ces mots en dardant un regard de défi triste sur son ami d’enfance. Alors, Hippomène remarqua qu’elle portait dans le dos son grand arc de chasse et son carquois d’ivoire rempli de flèches. Il en resta interdit un instant. Ce fut la voix de Schœnée, venu le rejoindre au milieu de la clairière, qui le sortit de sa stupeur.


« C’est une épreuve à mort, mon garçon. Ma fille a annoncé qu’elle exécuterait tous ceux qui n’arriveraient pas à la distancer. »

Et il ajouta plus bas, d’un ton plein d’excuse :

« Je l’ignorais.


— Ce n’est pas grave, s’entendit répondre le jeune homme d’une voix lointaine. Je sais que je vais y arriver. »


Si ce n’était aujourd’hui, jamais il n’obtiendrait l’hymen avec Atalante. Sa chasseresse venait de prouver, avec cruauté, qu’elle ne céderait jamais. La mort ou la vie sans elle, le choix était vite fait.

Mourir de la main d’Atalante ou vivre sans elle : mon Hippomène est aussi absolu que celui d’Hésiode ! J’espère qu’il vous plaît ainsi. 😉 La suite des aventures d’Hippomène et Atalante se trouve par ici !

Vous pouvez aussi acheter le roman Atalante dans sa version papier intégrale en librairie.

Si vous aimez l’antiquité et la mythologie grecques, je vous invite également à télécharger ma nouvelle sur la pythie de Delphes. C’est gratuit !

À bientôt !

Crédits images en-tête : Atalante et Hippomène par Guillaume Coustou.

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Histoire d’une héroïne grecque : Atalante

Atalante est une mythologie vivante : on lui donne beaucoup de résonance moderne et on l’assimile souvent à une figure féministe. Elle se distingue beaucoup des autres héroïnes grecques.

Est-ce que cela a un sens quand il s’agit de comparer la société antique et la nôtre ? Ou bien peut-on le dire parce que les mythes sont réinterprétés et réappropriés à chaque époque, indépendamment de celle qui l’a vu naître ?

Je ne vais pas répondre à ce débat, juste vous donner des éléments de réflexion en reprenant avec vous différents points : (avec des liens vers les parties en question)

Je vais terminer en vous parlant de ma novella sur Atalante, que j’ai écrite en 2020 en me documentant beaucoup pour l’inscrire dans une réalité matérielle et sociétale réelle… sans rogner sur le mythe ! 🙂

Un peu de musique pendant votre lecture ?

Naissance et postérité du mythe d’Atalante

La mythologie d’Atalante est née à la littérature dans la Grèce archaïque. Nous sommes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. : Hésiode (ou quelqu’un qu’on appellera plus tard Hésiode) écrit le Catalogue des Femmes. Dans ce texte, il décrit Atalante. C’est la fameuse scène de la course contre Hippomène.

Par la suite, Atalante ne va plus disparaître. Toutes les époques vont la reprendre, de la Grèce classique jusqu’à la nôtre.

Chez les Grecs, il n’y a pas de mythe construit d’Atalante : on raconte alors les mythes à l’oral, par morceaux. Certains éléments récurrents reviennent quand même. Lévi-Strauss les appelle des « mythèmes » (« La Structure des mythes », in Anthropologie Structurale, Paris, Plon, 1958, p. 227-255). Ce sont les exploits d’Atalante : des extraits de la course, de la chasse de Calydon

Au Ier siècle de notre ère, chez les Romains, on retrouve l’héroïne sous la plume du poète latin Ovide, qui écrit Les Métamorphoses.

En tout, entre l’époque archaïque et l’antiquité tardive, on compte presque 80 œuvres iconographiques et une cinquantaine de textes qui mentionnent Atalante et sa mythologie.

En dépit de ce qu’on pourrait croire, le Moyen-Âge chrétien ne cherche pas à effacer les traces de cette héroïne athlète et chasseuse, qui fait des exploits à l’égal des hommes. Les mythographes compilent, relient et parfois explicitent les mythes et les légendes. L’érudit ecclésiastique Eustathe de Thessalonique, par exemple, parle d’elle au XIIe siècle. C’est de manière indirecte : il la convoque lorsqu’il explique l’origine des termes désignant le sanglier (agrios) et le caleçon des athlètes (périzôma) ou lorsqu’il explique l’étymologie du nom de Schoineus, l’un des pères d’Atalante. Il parle plusieurs fois de la chasse de Calydon.

Les différentes versions d’Atalante

Atalante est tantôt la fille d’Iasos, roi du Péloponnèse (tradition arcadienne), tantôt la fille de Schœnée (tradition béotienne). Toutes deux sont caractérisées par un fondamental : elles refusent de se marier.

La version béotienne d’Atalante

La Béotie est un bout de terre grecque au nord de la péninsule, entre mer et montagne. C’est de là que nous vient le plus vieux mythe d’Atalante.

Atalante fille de Schœnée est l’Atalante-athlète. Elle est associée à l’épreuve de la course imposée à ses prétendants, notamment Hippomène. Cette histoire est racontée pour la première fois par Hésiode dans son Catalogue des Femmes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. C’est la première fois tout court qu’on parle d’Atalante — en tout cas, nous n’avons pas retrouvé de témoignage plus vieux que celui-ci.

L’Atalante béotienne serait aussi celle de l’épisode de la métamorphose en lion.

La version arcadienne d’Atalante

La version arcadienne du mythe d’Atalante semble plus tardive. L’Arcadie se trouve dans le Péloponnèse. C’est une région montagneuse.

L’Atalante arcadienne est la fille de Iasos, roi du Péloponnèse. Elle est abandonnée à la naissance par son père qui voulait un garçon : il l’expose dans la nature. Une ourse l’allaite, puis des chasseurs la recueillent. C’est un topos antique très fréquent : un enfant est nourri par un animal sauvage puis recueilli par des hommes, comme les jumeaux Romulus et Rémus. Ces derniers sont nourris par une louve, puis adoptés par un berger.

L’Atalante de la mythologie arcadienne est l’héroïne de la chasse de Calydon avec Méléagre. Elle est une chasseresse plus qu’une athlète. Ce côté chasseresse la rapproche encore plus de la déesse Artémis, protectrice des vierges : elle se situe totalement dans le monde sauvage qu’on assimile aussi à celui de l’enfance. Dans l’iconographie, on la voit souvent avec un chien.

L’Atalante mère

Vous ne connaissiez pas celle-ci ? Atalante est aussi une mère, dans un épisode bien précis. Étonnant pour une héroïne constamment associée à l’idéal de virginité !

Atalante est la mère de Parthénopée, l’un des membres de l’expédition des Sept contre Thèbes.

C’est une héroïne différente des autres. Cette fois, Atalante est héroïne parce qu’elle est mère d’un héros. Mais elle prolonge tout de même la vierge Atalante. Dans la Thébaïde de Stace, on évoque ses exploits lors de la chasse de Calydon. De plus, Atalante redevient tigresse lorsqu’il s’agit de la sûreté de son fils :

« elle abandonne ses forêts, plus rapide que le vent ailé, franchit les rochers et les fleuves qui lui font obstacle en coulant à pleins bords, telle qu’elle était, la robe retroussée, ses blonds cheveux flottants, épars, aux souffles de l’air comme une tigresse qui suit, après le rapt de ses petits, pleine de fureur, les traces du cheval de son ravisseur. » (Stace, Thébaïde, IV, 312-316)

Le père de Parthénopée ? D’après l’auteur romain Hygin, c’est Méléagre. Mais on ne trouve cette information nulle part ailleurs. Le Pseudo-Apollodore, lorsqu’il raconte l’épisode de la chasse de Calydon, dit juste :

« Méléagre, qui avait pour femme Cléopatra, la fille d’Idas et de Laspessa, (…) voulait avoir un enfant d’Atalante » (Bibliothèque, I, 69).

En tout cas, aucune source ne dit que Parthénopée est légitime.

Les exploits d’Atalante dans la mythologie

Atalante est une héroïne !

Hésiode lui-même ne dit pas qu’Atalante est une « héroïne » (hèrôis). Il n’applique pas ce terme aux femmes de son Catalogue. Toutefois, Atalante a les caractéristiques d’une héroïne.

Atalante vit à l’âge des héros

Elle vit à l’âge des héros tel que l’a décrit Hésiode. C’est l’époque où se côtoient les dieux, les déesses, les créatures fabuleuses… et les héros. Atalante elle-même descend des dieux, quelle que soit la version.

Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne
Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne - Extrait de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante, Portrait d'une héroïne grecque (voir les sources en bas d'article)
Généalogie d'Atalante dans la tradition arcadienne
Généalogie d'Atalante dans la tradition arcadienne - extrait de l'ouvrage Farouche Atalante d'Émilie Druilhe (voir les sources en bas d'article)

Elle est d’ailleurs la compagne d’une déesse : Artémis. Elle se voue entièrement à celle-ci, même après être devenue mère. 

Cette dévotion exclusive provoque forcément la colère des autres dieux. Atalante est particulièrement l’ennemie d’Aphrodite. Elle ne lui rend pas les honneurs qui lui sont dus, notamment en refusant de se marier. On voit cette confrontation dès les premiers écrits d’Hésiode.

C’est un peu l’équivalent féminin d’Hippolyte, le fils de l’Amazone Antiope et de Thésée, également séducteur d’Ariane et de Phèdre.

Atalante a les caractéristiques des héros

Atalante, dans la mythologie grecque, a des qualités de héros masculin : le courage, la violence, l’honneur.

Elle est très différente des grandes figures féminines que sont Pasiphaé, Phèdre, Cassandre ou Eurydice…

Elle est la seule héroïne femme dont on connaisse vraiment l’enfance. L’enfance des héros (homme) est souvent décrite, mais ce n’est pas le cas de celle des femmes. Atalante fait exception grâce à l’auteur romain Claude Élien, qui est le seul à décrire son enfance en lui donnant beaucoup d’importance.

Par ailleurs, son mythe a beaucoup de similitudes avec d’autres mythes héroïques :

  • l’exposition
  • la métamorphose
  • le refus du mariage puis la réalisation du mariage

L’épisode de la chasse de Calydon

Atalante, fille de Iasos, participe à la chasse de Calydon. Dans cet épisode, Œnée, roi de Calydon, a oublié d’honorer la déesse Artémis lors d’un sacrifice. Offensée, la déesse envoie un sanglier monstrueux ravager la région.

De grands héros grecs se rassemblent pour le tuer : Méléagre, le fils du roi, les Dioscures Castor et Pollux, Thésée, Jason… et Atalante.

Atalante blesse l’animal

Atalante se distingue en blessant la première l’animal grâce à l’un de ses traits. Cet acte héroïque est présent chez le Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, I, 70) et chez Ovide :

« (…) la Tégéenne [Atalante] pose une flèche rapide sur la corde de son arc, le courbe et tire. Le roseau, pénétrant sous l’oreille de la bête, ne fait qu’une légère blessure à la surface de son corps et en rougit les soies de quelques gouttes de sang. La jeune fille cependant se réjouit du succès de son coup et Méléagre encore davantage ; le premier, croit-on, il voit le sang qui coule ; le premier, il le montre à ses compagnons : « Tu as bien mérité, dit-il, le prix de la valeur ; c’est toi qui l’auras. » » (Les Métamorphoses, VIII)

Méléagre achève le monstre.

Le cadeau de Méléagre à Atalante

L’épisode de la chasse proprement dit se poursuit avec celui du cadeau. Méléagre veut honorer Atalante en lui offrant la hure et/ ou la peau de l’animal.

Les oncles de Méléagre, Plexippos et Toxeus, sont jaloux et reprennent le cadeau à Atalante. Méléagre furieux les tue. (Cet épisode va aboutir à la mort de Méléagre tuée par sa mère qui veut venger ses oncles… Bref, du grand classique grec. 😄 Mais je vais m’arrêter là car Atalante n’intervient plus dans ce récit.)

L’épisode de la course contre les prétendants

Le premier texte connu sur Atalante dans la mythologie, c’est celui du Catalogue des Femmes d’Hésiode. Le poète nous parle d’une course d’Atalante contre les hommes qui veulent l’épouser. Plus tard Ovide, le Pseudo-Apollodore et Hygin adoptent cette version d’Atalante : la course, l’aide d’Aphrodite et le mariage avec Hippomène.

Hippomène / Mélanion

Que se passe-t-il ici ? Atalante fait face à de nombreux hommes qui veulent l’épouser, mais elle ne veut pas se marier. Elle ruse donc : elle n’épousera que celui qui la vaincra à la course. Attention : ceux qui échoueront seront mis à mort.

Or, Atalante est extrêmement rapide. C’est l’Atalante-athlète.

L’un d’eux s’appelle Hippoménès (Hippomène). Dans certaines versions plus tardives (à partir du IVe siècle av. J.-C.), il s’appelle Mélanion ou Milanion. C’est un jeune chasseur prêt à tout pour se faire aimer d’Atalante.

Les pommes d’or

Hippomène / Mélanion va tricher. Il demande l’aide d’Aphrodite. Celle-ci lui donne trois pommes d’or. Ces fruits viennent tantôt du jardin des Hespérides, tantôt du sanctuaire de la déesse Aphrodite à Chypre.

« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre ; leurs aïeux me l’ont consacré jadis et ont ajouté ce don aux propriétés de mes temples. Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies ; invisible pour tous, sauf pour Hippomène, je l’abordai et lui indiquai ce qu’il devait en faire. » (Ovide, Les Métamorphoses, X)

En lançant ces pommes lors de la course, Hippomène distrait Atalante qui ne peut s’empêcher de les ramasser. C’est ainsi que le jeune homme gagne la course.

La métamorphose en lions

C’est souvent à la suite de cet épisode qu’Atalante, dans la mythologie, est transformée en lion avec son amant vainqueur de la course (Mélanion ou Hippomène). Aphrodite se venge ainsi du jeune homme qui ne l’a pas remerciée de son aide. Il y a plusieurs versions à cet épisode.

L’affrontement contre les centaures

Atalante a aussi affaire aux centaures. Ils sont deux : Hylaios et Rhoikos, « amoureux audacieux et fêtards immodérés », selon Élien (Histoire variée, XIII, 1). En fait d’amoureux, ils tentent de violer Atalante alors qu’elle chasse dans la forêt. Atalante se défend et parvient à les tuer.

La quête des Argonautes

On ne saurait faire l’impasse sur l’épisode de la Toison d’Or ! En effet, dans certains écrits comme ceux de Diodore de Sicile, Atalante fait partie des Argonautes qui accompagnent Jason en Colchide pour s’emparer de l’artefact. Elle est expressément citée parmi les « plus braves qui désiraient faire partie de l’expédition » (Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, I, 42).

La lutte contre Pélée

Le dernier exploit qu’on connaisse à Atalante, c’est sa lutte contre le héros Pélée. Il faut entendre le mot « lutte » au sens sportif. Le combat a lieu pendant les jeux funéraires de Pélias (l’oncle de Jason qui l’a envoyé en quête de la Toison d’Or ?).

Le Pseudo-Apollodore écrit qu’Atalante gagne ce duel.

Atalante dans le monde « réel »

Atalante : une héroïne vénérée ?

Atalante a-t-elle héroïsée et a-t-elle reçu un culte à l’image d’un Héraclès ? Il est difficile de le dire.

On a trouvé des inscriptions qui portent son nom. Ainsi une épigraphie sur un autel dans la région de Rhodes : elle porte à la fois le nom d’Atalante et aussi celui de deux autres individus, Galatas et Selgius. Ces deux derniers nous sont inconnus.

Cela peut signifier deux choses :

  • l’héroïne a effectivement été l’objet d’un culte (c’est ce que semble indiquer l’exemple ci-dessus)
  • elle était suffisamment renommée pour que des jeunes filles reçoivent son nom en différentes régions du monde grec

Si l’Atalante de la mythologie a été honorée par des cultes, c’est que, pour les Grecs anciens, elle pouvait intervenir dans le monde réel, comme les dieux, les déesses et d’autres héros. Cela veut dire qu’on croyait en elle comme on croyait « au Moyen Âge, aux Vies des Saints de la Légende Dorée, en ce sens qu’on n’en doutait pas » (Paul Veyne, « Un trésor de contes, et rien d’autre », in Grèce : des dieux et des hommes. À quoi servent les mythes ?, L’Histoire, n° 389, juin 2013, p. 105).

À l’époque, croire aux centaures n’était pas plus incroyable que croire à une jeune fille excellant à la chasse ou à la lutte.

Atalante : un contre-modèle ?

On est loin de l’épouse classique grecque avec Atalante. Pourtant, les auteurs et iconographes ont toujours porté un regard positif sur elle. Pourquoi ?

Atalante est une héroïne solitaire et hors normes. Elle veut rester vierge et ne jamais se marier. Elle est violente, elle tue beaucoup (animaux, créatures et hommes). Vous me direz que les héros font de même, mais cela est attendu de leur part : ce sont des hommes.

Atalante, elle, développe la violence des héroïnes situées dans les marges, celles qui ne respectent pas les normes du monde grec. Elle est même l’archétype de cette sorte d’héroïnes.

L’historien Élien dit :

« elle aimait son état de vierge, fuyait la compagnie des hommes et recherchait la solitude » (Histoire variée, XIII, 1).

Est-ce qu’on peut dire que les Grecs voulaient montrer une transgression ? Que c’était un but idéologique, une revendication (comme on le ferait maintenant) ? Probablement pas. Les Grecs la représentent ainsi parce que… ils veulent montrer une femme héroïne. La meilleure manière de le faire, c’est de lui donner des attributs d’homme héroïque.

Atalante : un modèle

D’ailleurs, pour contrebalancer cette étrangeté, ils finissent par faire rentrer Atalante dans le rang en la mariant et en faisant d’elle une mère. Ainsi Atalante, dans la mythologie, préfigure toutes les étapes de la vie d’une femme : l’enfance et la virginité, puis le mariage, puis la maternité. Ce sont les trois temps forts pour une épouse de citoyen grec :

La jeunesse

Atalante est toujours une jeune fille quand on raconte ses exploits de vierge chasseresse / athlète. C’est une parthénos qui vit dans le monde sauvage.

Elle a un double masculin : Hippolyte, fils de la reine des Amazones Antiope et de Thésée, qui refuse les dons d’Aphrodite pour se consacrer à la chasse dans la forêt. C’est un modèle héroïque typique de la jeunesse : ils ont la beauté, ils refusent le mariage, ils préfèrent la chasse et l’athlétisme… et connaissent soit une fin désastreuse (la métamorphose pour Atalante et la mort pour Hippolyte), soit un retour à la normalité (Atalante se marie et/ou devient mère).

La déesse Artémis est importante à cette étape. Elle est là pour assurer une transition entre l’enfance (le monde sauvage) et l’âge adulte (le mariage).

Le mariage

Atalante rentre dans le rang dans le mythe des pommes d’or. Mais elle a tout de même une spécificité : c’est elle qui définit les conditions du choix de son prétendant en imposant la course. C’est un luxe : dans la réalité, la jeune fille ne choisit jamais.

Dans tous les cas, après le mariage, c’est fini pour les exploits ! Atalante passe du statut héroïque au statut domestique.

La maternité

Quand Atalante ne connaît pas la fin tragique de la métamorphose en lion, elle se marie et/ou devient mère. On a vu qu’elle est la mère d’un héros, Parthénopée, dans certains épisodes.

Parthénopée est un héros défenseur de la cité. Être mère et mère d’un tel fils fait d’Atalante une adulte et surtout une mère idéale dans la cité. Elle est définitivement une gunè (épouse). Elle échappe ainsi au risque de la virginité : dans les discours médicaux de l’époque, celle-ci conduit à la folie !

L’Atalante de la mythologie montre donc qu’« il n’est pas d’alternative possible : aussi farouche soit-elle, la jeune fille devient une épouse » (Schmitt-Pantel, P., « Femmes et héroïsme : un manque d’étoffe? », in Aithra et Pandora, Femmes, Genres et Cité dans la Grèce classique, Schmitt-Pantel, P. (dir.), Paris, L’Harmattan, 2009, p. 171).

Atalante n’est jamais héroïne et mère en même temps. Elle est donc définitivement un modèle pour les jeunes filles de l’époque antique. Cela explique aussi que son mythe ait été si bien connue !

Atalante érotique et amoureuse

On a rarement vu une vierge aussi sollicitée et mise en scène dans des situations d’amour et de sexualité !

La beauté d’Atalante

Parlons d’abord de son physique. Comme toutes les héroïnes, Atalante est très belle. Les descriptions sont souvent classiques en ce sens et la dépeignent notamment avec des cheveux blonds. Dans la Thébaïde de Stace : « ses blonds cheveux flottants » (IV, 315)

L’historien Élien est le seul à la décrire différemment, avec une « capacité à effrayer » (Histoire variée, XIII, 1). Elle a un regard masculin (arrénôpon) : elle est vraiment différente des autres femmes.

Atalante amoureuse

Atalante et Méléagre

Le couple Atalante et Méléagre est très représenté en iconographie, dans la scène qui se situe après la chasse de Calydon. Méléagre offre la peau et la hure du sanglier à Atalante. Les deux personnages sont toujours au centre de la composition et se regardent. On les voit souvent couronnés et luxueusement vêtus, armés de javelots et de piques. Cette scène est généralement représentée sur des cratères (grands vases servant à mélanger eau et vin).

  • Méléagre pose le bras sur l’épaule de la jeune femme sur le cratère en calice à figures rouges du Peintre de Méléagre (Musée de Vienne).
  • Atalante est tournée vers lui sur l’amphore à col en figures rouges du même peintre (Musée de Toronto).

Le don de la peau et de la hure de sanglier peut faire référence aux dons de gibier que faisaient les érastes aux éromènes dans le cadre de la pédérastie.

Atalante et Pélée

Atalante, dans la mythologie, a parfois des liens avec Pélée, le père d’Achille. C’est surtout dans l’iconographie.

On voit les liens entre Atalante et Pélée sur plusieurs pièces, souvent au fond des coupes à boire :

  • une coupe attique de 450-430 (Musée de la Villa Giulia à Rome)
  • un fragment de dinos (vase) attique de 570-550 av. J.-C. (Musée d’Athènes)

L’iconographie avec Pélée est centrée sur l’environnement du gymnase qui devient un cadre érotique. C’est un espace où les hommes (érastes et éromènes) peuvent exprimer leur amour dans une ambiance favorisant la proximité.

Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée
Fragment de dinos montrant Atalante et Pélée - 570-550 av. J.-C. - Musée national d'Athènes - Crédits George Fafalis Hellenic Ministry of Culture, Education and Religious Affairs - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

Atalante et Hippomène

On retrouve cette histoire d’amour surtout dans les textes.

Dans l’épisode de la course, il y a les pommes d’or (mèla) que jette Hippomène / Mélanion et qui troublent Atalante. C’est un symbole important. Des historiens les ont associées à la sexualité dans le mythe d’Atalante : Thomas Scanlon les relie aux aphrodisia (les « choses d’Aphrodite », donc les relations sexuelles) (« Atalanta and athletic myths of gender », in Eros and Greek athletics, Oxford University Press, 2002).

Et puis, il y a la pirouette de la relation sexuelle sacrilège dans le temple. C’est l’épisode le plus explicite de la sexualité de l’héroïne. Pourtant, il est puni : les deux amants sont transformés en lions, ce qui rend toute union future impossible. Les Grecs pensaient en effet que les lions étaient dépourvus d’instinct sexuel !

Atalante et Milanion

Milanion (ou Mélanion) est décrit dans L’Art d’Aimer d’Ovide comme le compagnon de chasse obstinément amoureux d’Atalante. Le poète le prend comme exemple de la persévérance :

« Souvent, par son ordre, il porta sur ses épaules les filets qui trompent le gibier, souvent il perça de sa lance terrible les sangliers farouches. Il sentit également une blessure causée par l’arc bien tendu d’Hylaeus, mais il connaissait encore mieux un autre arc [celui de l’amour]. »

La mention du centaure Hylaeus lie ce personnage à l’épisode des centaures qui poursuivent Atalante de leur assiduité.

Les centaures

Il n’est pas question d’amour ici, en tout cas pas réciproque (et les modernes que nous sommes, très sensibilisés au principe du consentement, ne sauraient voir d’amour chez les centaures qui veulent violer Atalante dans la mythologie). En revanche, chez les Anciens, cette chasse dans la nature est un terrain de jeux érotiques.

De manière plus générale, les forêts et les montagnes qui sont la demeure de l’Atalante-chasseresse sont des lieux d’aventures « amoureuses » : c’est souvent là que des dieux enlèvent les jeunes filles et les jeunes hommes qui leur plaisent (Hadès et Perséphone, Apollon et Daphné, etc.).

Atalante et Aphrodite

Atalante est une femme non seulement aimée mais elle est aussi amoureuse.

En substance, les mythes disent qu’elle ne peut pas échapper à l’amour. Cela va probablement dans le sens de son image de modèle qui doit devenir épouse ou mère un jour. Les poètes méliques (lyriques) la font invariablement succomber à l’adoration et à la persévérance de ses prétendants, sauf dans le cas des centaures, des créatures qui appartiennent au monde sauvage et non civilisé. (Et Atalante, qui appartient au monde civilisé, les tue.)

Atalante est donc forcément liée à Aphrodite. Elle balance même entre la déesse qu’elle vénère (Artémis, gardienne de sa virginité) et celle qu’elle refuse d’honorer (Aphrodite, déesse de l’amour et de l’érotisme).

Le lien est fait immédiatement, dès l’apparition d’Atalante dans Hésiode, au VIIIe siècle av. J.-C. Le poète dit qu’Atalante refuse « les présents de l’adorable Aphrodite ».

Éros intervient aussi dans son iconographie. On voit un Éros sur un mur peint de Pompéi datant de 70-79 ap. J.-C. et qui représente Atalante et Méléagre.

Atalante en images : l’iconographie

J’avais envie de vous montrer Atalante en images, d’autant plus que le symbolisme y est très fort et qu’on retrouve tous les traits qu’on a vus ci-dessus dans l’iconographie.

Atalante est un personnage bien individualisé, qu’on retrouve dans les images dès l’époque archaïque :

  • son nom est écrit en toute lettres (vase François)
  • ou bien elle a des vêtements ou des attributs distincts

Elle apparaît soit dans l’épisode de sa lutte contre Pélée (Atalante-athlète) ou dans celui de la chasse de Calydon (Atalante-chasseresse). D’ailleurs, on sait qu’il s’agit de la chasse de Calydon quand on voit qu’Atalante y figure.

Quels sont ses vêtements et ses attributs ? Cela dépend si on a affaire à l’Atalante-chasseresse ou à l’Atalante-athlète de la mythologie.

Le Vase François montrant la chasse de Calydon avec Atalante et son nom écrit en toutes lettres "Atalate"
Vase François : on voit Atalante avec son nom figurant en toutes lettres « Atalate » - Musée archéologique de Florence - Photo du musée

L’Atalante-chasseresse en images

L’Atalante-chasseresse porte des attributs cynégétiques (liés à la chasse), notamment l’arc. Les hommes, eux, sont équipés d’autres types d’armes, comme des massues ou des javelots. À eux la force, à elle la technicité.

Elle est quelquefois accompagnée d’un chien, comme sur le mur peint de l’Atelier de Polygnotos.

Elle est parfois représentée en guerrier grec (hoplite) ou en archer scythe : en tout cas, elle est toujours vêtue différemment des autres chasseurs, guerriers et femmes de la scène. Sur la plaque d’argile du Musée d’Amsterdam datée de 470 av. J.-C. environ, elle est reconnaissable à sa tunique courte.

Après l’antiquité, on retrouve l’Atalante de la chasse de Calydon dans quelques œuvres, comme la peinture de Charles Le Brun que j’ai mise en en-tête.

Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon
Plaque d'Amsterdam montrant la chasse de Calydon - 470 av. J.-C. - Photographie du Musée d'Amsterdam - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

L’Atalante-athlète en images

L’Atalante-athlète est nue ou torse nue avec un caleçon (perizôma). Ce n’est pas inhabituel : les femmes sont parfois représentées nues dans le cadre délimité de la palestre ou du gymnase.

Le périzôma est une culotte portée par certains athlètes. Atalante porte parfois aussi un bonnet athlétique, ou encore une robe courte laissant voir un de ses seins, ou une brassière.

C’est la seule femme qu’on voit figurée en position de lutte, qui plus est contre un homme.

À noter : on ne connaît qu’une seule iconographie montrant la course d’Atalante dans l’antiquité. C’est un cratère attique à figures rouges du peintre de Dinos, datant de 430 av. J.-C. environ. Il ne montre pas la course, il représente la préparation à l’épreuve.

Par contre, après l’antiquité, cet épisode devient le préféré des peintres et des sculpteurs. Les sculpteurs surtout vont représenter l’athlète.

Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante
Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante - L'épître de Christine de Pisan, vers 1450-1475 - Enluminure de La Haye, bibliothèque royale

Le mariage d’Atalante

Le lécythe attique de Douris montrerait le mariage d’Atalante.

On a aussi quelques exemples d’image montrant l’Atalante de la mythologie associée à Hélène de Troie :

  • une pierre gravée du Ve siècle av. J.-C.
  • une boite en bronze de Préneste du IVe-IIIe siècles av. J.-C.
  • un mur peint de Lanuvium du Ier siècle ap. J.-C. décrit par Pline l’Ancien

Hélène étant avant tout une épouse (même si elle n’est pas un modèle comme Pénélope), ces figurations montreraient la transition du mariage.

Mariage d'Atalante sur le lécythe de Douris
Mariage d'Atalante sur le lécythe de Douris - 500-490 av. J.-C. - Musée d'Art de Cleveland

Atalante, ma novella

J’ai eu beaucoup de plaisir à reprendre le personnage d’Atalante, le merveilleux de la mythologie, mais aussi l’histoire antique dans ma novella Atalante.

J’ai choisi l’épisode de la course contre les prétendants et des trois pommes d’or. Ces aventures sont une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques. En effet, j’ai placé le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès). À cet égard, l’Atalante mythologique permet par contraste d’observer la situation des femmes grecques dans l’antiquité.

Le roman Atalante est paru au printemps 2022. Vous pouvez lire les premières pages de ce texte ici. 🙂

Crédits d’image en-tête : La Chasse de Méléagre et d’Atalante de Charles Le Brun – Vers 1619-1690 – Musée du Louvre, Paris

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Portrait d’une héroïne grecque, Mnémosyne, PUR, 2016

OVIDE, L’Art d’aimer, Trad. Henri Bornecque, Les Belles Lettres, 1930

OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction de Georges Lafaye, Gallimard, 1992

STACE, Thébaïde, Trad. Roger Lesueur, Les Belles Lettres, 1990

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Les palais de la Grèce antique : des Mycéniens aux Hellènes

Bonjour par ici !


Aujourd’hui, place à la suite des aventures d’Atalante et d’Hippomène ! Rappelez-vous, dans la dernière scène, le jeune homme était en proie à des rêves torrides qui avaient un sens religieux profond dans l’esprit des Grecs anciens. L’extrait qui vient est assez court… et plus chaste ! Ensuite nous enchaînerons avec la fameuse course qui doit départager les prétendants à la main de la belle chasseresse !

En préambule, et pour contenter votre faim, je vous propose de parler un peu des palais de la Grèce antique tels que les arpentent nos deux héros Atalante et Hippomène. Nous découvrirons aussi une villa grecque reconstituée : la villa Kerylos !

Les palais de la Grèce antique : mon inspiration mycénienne

 

De manière arbitraire, j’ai décidé de m’inspirer de l’architecture mycénienne pour les palais que je décris dans la nouvelle d’Atalante.

« Elle s’arrêta donc avant d’avoir franchi l’entrée monumentale et se retourna pour lui faire face. Les énormes blocs de pierre qui avaient présidé à la construction de la forteresse dans laquelle nichait le palais lui coupaient toute perspective. La base des murs était en maçonnerie, le reste en briques crues. Au-dessus du linteau de la grande porte, un relief monolithe en pierre grise occupait le triangle de décharge. Il représentait deux lions affrontés dont les pattes antérieures s’appuyaient l’une sur l’autre. »

La civilisation mycénienne prend place entre la fin du XVe siècle et la fin du XIIIe siècle avant notre ère. On la considère comme la première civilisation grecque. Elle doit son nom au site de Mycènes, en Argolide, fouillé par l’archéologue-aventurier Schliemann (celui qui a aussi découvert le site de Troie en Asie Mineure).


C’est à ce site célèbre que j’ai emprunté certains éléments architecturaux, comme la Porte des Lions, qui était un élément de fortification de la cité. J’en ai fait la porte du palais-forteresse de Schœnée, le père d’Atalante.


La civilisation mycénienne a emprunté beaucoup de traits à la civilisation crétoise qui l’a précédée, mais elle a aussi développé un caractère original que l’on retrouve dans la Grèce classique. Les propylées, par exemple, une entrée monumentale précédée de chaque côté du mur par un porche à colonnes. Mais aussi le mégaron, une grande salle avec antichambre et porche, au centre de laquelle on retrouve un foyer entouré de quatre colonnes et autour duquel s’organise le reste de l’habitat.


Le palais mycénien, avec son porche, son antichambre et son mégaron, inaugure un schéma architectural qui deviendra celui du temple grec.

Le mégaron du palais de Nestor, à Pylos. (Crédits images : akg-images / Balage Balogh / archaeologyillustrated.com).

Un exemple de villa grecque : Kérylos

 

Bien sûr, il ne reste plus guère que des ruines de ces palais de la Grèce antique, et même des habitats plus modestes des époques ultérieures.

Cependant, il existe un édifice très original et unique au monde qui permet de se représenter ce que furent la décoration et l’atmosphère d’une villa grecque ancienne : la villa Kérylos.


Plus qu’une reconstitution, c’est une « réinvention ». On la doit à Théodore Reinach, archéologue, et Emmanuel Pontremoli, architecte, deux hommes passionnés qui l’ont conçue et fait bâtir entre 1902 et 1908 sur le modèle des maisons nobles de l’île de Délos. La villa se situe au bord de la Méditerranée, entre Nice et Monaco.


Attention, on est très loin des palais mycéniens ! Ces maisons nobles datent en effet du IIe siècle avant J.-C. La villa Kérylos s’organise ainsi autour d’un péristyle, un élément architectural qui n’existait pas chez les Mycéniens. C’est une galerie de colonnes qui borde une cour intérieure.


Malgré cet écart chronologique extrême, je trouve que cela nous permet de nous rapprocher un peu de nos héros mythologiques. Je pense notamment à la décoration, les mosaïques et les fresques, qui étaient abondamment utilisées au IIe millénaire avant notre ère. Elles représentaient des scènes célèbres de l’histoire des dieux et des héros. Et puis il y a l’emploi de matériaux qui parlent à notre imaginaire lorsqu’on pense à la Grèce antique : les stucs, les marbres de Carrare


D’ailleurs, « Kérylos » signifie « hirondelle de mer ». Cet oiseau, on le retrouve peut-être dans une fresque préservée du palais de Pylos, en Messénie. On y voit un joueur de lyre assis sur un rocher, face à un gros oiseau blanc qui s’envole. Vous verrez plus loin dans la nouvelle que j’ai repris cette image. Certains thèmes poétiques et artistiques sont éternels !


Vous pouvez faire une visite virtuelle de la Villa ici.


Et si vous avez envie de vous faire une idée plus précise de ce que à quoi ressemblait un palais de la Grèce antique mycénienne, je vous conseille cette petite vidéo de reconstitution en 3D du palais de Nestor à Pylos.

Et maintenant, retournons dans les temps mythologiques !

Villa Kerylos (crédits photo : https://vivrenice.fr/villa-kerylos-beaulieu-sur-mer_9/)

Atalante Chasseresse – Partie VI

 

Hippomène se réveilla dans la plus profonde des paniques.


Il rejeta loin de lui le drap et se redressa pour trouver de l’air. Son cœur martelait sa poitrine ; il lui semblait étouffer. Il se leva et tâtonna dans la faible lueur de la lune pour trouver une lampe. Sous sa main fébrile, quelque chose tomba et heurta le sol dallé de terre cuite dans un bruit sourd.


Il alla jusqu’à la fenêtre et en écarta les voilages. L’air doux de la nuit, chargé encore des effluves salines de la mer qui bordait Onchestos, et des résines, et de la pierre de la montagne, calma un peu ses sens affolés. Il le respira longuement.


Le rêve le poursuivait encore. Si réel, si charnel. Il sentait encore sur lui les mains suaves. Son corps nu gardait mêlés à sa sueur les parfums intimes de sa divine amante, toute inaccessible qu’elle eût jamais été. Sa verge lui semblait encore endolorie…


Faste était un tel rêve lorsqu’on y prenait son plaisir entre les mains d’Aphrodite d’Or. Il annonçait la réalisation de tous ses rêves. Mais Artémis… ?


Les mains d’Hippomène tremblèrent sur son torse. Un doute le transperça devant le terrifiant présage. Allait-il au-devant de la catastrophe ? Fallait-il renoncer ?


À peine l’hypothèse de l’abandon effleurée, il se cabra. Renoncer à Atalante ? Jamais !


Il laissa derrière lui le spectacle des nuées enténébrées par la nuit. Peut-être, après tout, s’était-il trompé, peut-être le rêve avait-il si bien brouillé ses sens qu’il avait confondu sa maîtresse avec la divine archère, cette autre si semblable à sa chasseresse, cette autre à laquelle il voulait l’arracher pour l’amener à la sphère d’Aphrodite… D’ailleurs, au pinacle du plaisir, n’était-ce pas à son aimée qu’il pensait ?


À la naissance du jour, il serait prêt à braver tous les augures.

Il est déterminé, notre Hippomène, et ce en dépit des présages équivoques que la nuit lui a apportés. Nous verrons bientôt à quoi le mènera cet entêtement amoureux. Pour connaître la suite de ces aventures dans les palais de la Grèce antique et les sombres halliers de la déesse chasseresse, rendez-vous sur la ligne de départ de la course d’Atalante contre ses prétendants

Vous retrouverez également le récit intégral d’Atalante en version papier dans toutes les librairies. 🙂

Sources : François Chamoux, La Civilisation grecque

Crédits images : pho-graphe