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Atalante, un roman dans la Grèce antique

Explorer l’antiquité grecque par la lecture : un vrai plaisir pour les amoureux à la fois de littérature et d’histoire grecque ancienne. En suivant les aventures, les tours et les détours de héros et d’héroïnes de romans, on découvre une époque, des individus et des mœurs fascinants, bien loin de nous par certains aspects et terriblement familiers par d’autres.


Je vous invite à rentrer pleinement dans ce monde disparu avec Atalante, un roman en Grèce antique qui mêle le merveilleux de la mythologie, le cadre matériel de la civilisation mycénienne et les normes sociétales de l’âge classique. Un roman historique ? Non, certes pas. Mais un récit finement sourcé et très immersif qui plaira aux amateurs !

Atalante, entre mythologie et histoire grecques

Connaissez-vous Atalante, l’héroïne chasseresse aux pieds agiles qui fit partie des Argonautes et participa à la chasse du sanglier de Calydon ?


J’ai revisité dans un roman l’un des épisodes de sa mythologie : celui de la course contre les prétendants (dont Hippomène) et des trois pommes d’or.


La mythologie grecque est très riche. Elle déborde de héros et de héroïnes passionnants, bien au-delà des plus connus que sont Ulysse, Hercule ou Orphée. Ces héros ont des choses à nous dire, même aujourd’hui, à plus de 3 000 ans de distance. Leurs aventures sont aussi une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques.

Dans Atalante, par exemple, j’ai choisi de placer le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien, notamment ses palais. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et, notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès).


À cet égard, l’Atalante mythologique est en rupture avec ce qu’était la vie des femmes en Grèce classique… Et c’est précisément ce qu’il m’a semblé intéressant de mettre en relief. 🙂

Atalante, un récit en Grèce antique à découvrir gratuitement

Le roman Atalante paraîtra en papier au printemps 2022, mais vous pouvez aussi le lire gratuitement en ligne sur ce blog. J’en poste un extrait régulièrement.


C’est un cadeau à mes lecteurs auquel je tiens beaucoup, car cela me permet de partager de nombreuses informations passionnantes sur cette période de l’histoire.


Pour lire le récit d’Atalante depuis le début, rendez-vous ici !


L’extrait qui suit décrit le mariage d’Atalante. C’est un moment du récit mythologique qui a généralement été escamoté par les auteurs antiques : à partir du moment où la vierge qui refusait de se marier rentre dans le rang, tout va bien, il n’y a plus rien à en dire ! Ce n’est pas mon avis. 🙂


Je vous souhaite une belle lecture de ce roman en Grèce antique, et une très belle découverte de cette héroïne !

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Alors que sa fiancée se préparait avec les femmes dans la chambre à côté, Hippomène accomplissait les procédures formelles avec son père et son beau-père. Ils firent lire l’enguè, le contrat de mariage qui les engageait tous. Un scribe inscrivit dans l’argile toutes les formules d’usage, qui conserveraient à jamais le souvenir de cet instant. Le jeune homme battit des paupières lorsque l’esclave rangea le calame dans son écritoire. Son regard erra sur les tablettes recouvertes de symboles. Elles attestaient désormais de son autorité sur Atalante.


« Hippomène, je te remets ma fille Atalante pour que tu lui ensemences des enfants.
— Schœnée, ton nom et toute ta lignée seront perpétués dans les enfants que j’ensemencerai à Atalante. »


Ça y était enfin. L’ekdosis était achevé. Atalante lui avait été remise.


Il était l’époux d’Atalante. Elle était à lui. Cette prise de conscience lui donna le vertige. Schœnée la lui avait donnée sans même qu’elle fût présente. Quelque chose bourdonna à son oreille, quelque chose de dérangeant, mais il n’avait aucune envie de la déchiffrer. Atalante… Atalante était vraiment à lui !


« Je n’ai pas besoin de t’intimer l’ordre de bien traiter ma fille, déclara le prince en le prenant par les épaules et en l’amenant aux couchettes et aux tables du banquet. Je sais que tu prendras soin d’elle et que je n’aurai jamais à te reprendre ce que je viens de te donner.
— Je t’en fais le serment, Schœnée.
— Hippomène a trop convoité ta fille pour prendre le risque que tu la lui reprennes », fit remarquer nonchalamment Athanasios, un frère de Mégarée.


Dans sa bouche toujours un peu moqueuse, ce n’était pas forcément flatteur, et le père d’Hippomène fronça les sourcils.


« Atalante n’est pas une femme ordinaire, déclara-t-il avec courtoisie, et je comprends son inclination. Je vais certes regretter d’avoir perdu un fils, mais je suis honoré d’avoir gagné une telle belle-fille, aux si belles qualités viriles. Elle aurait fait un homme de valeur si les dieux l’avaient pourvue de notre sexe.

— Sans doute », répondit Schœnée.


Il procéda aux rites d’ouverture du banquet en versant quelques gouttes de vin sur le sol de gypse, puis s’allongea sur une banquette qui dominait l’ensemble du mégaron depuis une petite estrade, devant le foyer central. Quatre grosses colonnes balisaient le puits de lumière qui illuminait le feu et ses viandes. Un esclave tournait régulièrement les broches pour faire dorer la chair ; un fumet grésillant embaumait la grande pièce. La vapeur lourde de graisse dérivait en nuages paresseux depuis cet âtre. Elle imprégnait les tissus chatoyants et se condensait sur les plaques d’or cousues sur les vêtements. Le métal précieux, solaire, reflétait les éclats des flammes et ceux des braseros, celui du jour aussi qui se faufilait depuis le haut. Ceintures, baudriers, colliers, bracelets, les invités s’étaient parés royalement pour célébrer cet hymen inespéré. Et puis il y avait les coupes et les vases en métal précieux, qui rutilaient entre les mains des banqueteurs et des esclaves.

Atalante, un roman en Grèce antique à découvrir en ligne

D’un geste large, Schœnée invita ses invités à le rejoindre.


« Mais tu sais ce que c’est, Mégarée, toi dont la femme a su peupler richement ta maisonnée d’une foule d’enfants, continua-t-il tandis que le père d’Hippomène s’installait sur la plus proche couchette, juste au pied de l’estrade. Une fille, ça mange, ça coûte et, crois-moi, lorsqu’elle a d’aussi belles qualités viriles, comme tu le dis, et qu’elle passe son temps dehors et à la chasse, elle manifeste la même voracité qu’un jeune homme dans la force de l’âge ! Il est bon que l’hymen la ramène à des activités respectables et qu’elle fasse ce pour quoi les dieux ont permis sa naissance.
— Les fils nés d’une telle union seront d’une grande valeur, déclara un autre homme en tendant sa coupe vers l’anax. Sans nul doute, ils feront de grands athlètes et de grands guerriers !
— Un seul me suffira, mais oui, je croirais volontiers en un tel oracle ! »


Tandis qu’on palabrait ainsi, un esclave vint remplir de vin la coupe d’Hippomène. Il la porta à ses lèvres en fronçant les sourcils. Il n’aimait pas entendre parler d’Atalante de cette manière ; et cela l’irritait aussi d’en être dérangé. Lorsqu’il avait vaincu, à l’issue de la course, et toutes les fois avant cela où il avait imaginé cet instant, il s’était senti rempli de gloire et de bonheur. Là, il n’éprouvait rien de tel. Il y avait une excitation, une espèce de fièvre même, mais elle était éparpillée dans un tourbillon nébuleux d’émotions contradictoires qu’il n’avait jamais envisagées. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.


Il mangea du bout des lèvres les belles viandes cuites à la broche et les légumes dégoulinant d’huile d’olive.

« As-tu encore eu beaucoup de départs pour l’outremer, Mégarée ? J’ai là une famille de paysans, un cadet de famille, sa femme et leurs enfants, qui m’ont demandé de rejoindre Onchestos pour prendre un bateau… »


Hippomène écouta d’une oreille distraite les discussions dériver sur cette sténochôria, ce manque de terres qui poussait les pauvres à embarquer à destination de n’importe quel autre rivage mieux pourvu. Devant lui, son frère Sergios, appelé désormais à régner sur Onchestos, riait au milieu de ses éphèbes. Il faisait feu de tout bois pour captiver son auditoire, comme à son habitude, aussi volubile et disert que son aîné se montrait réservé. Tout juste se taisait-il lorsque l’aède entonnait des chants qui contaient d’exceptionnels exploits de chasse et de bataille, ou d’aventureuses équipées dans les lointaines mers occidentales.

Sergios en était friand, comme tous les nobles. Soucieux sans doute de plaire aux princes, l’artiste à la cithare ne manqua pas de narrer en grec épique le fabuleux exploit d’Hippomène, qui avait vaincu la divine Atalante aux pieds rapides1 ! Alors, tous les invités acclamèrent le héros en levant haut leur coupe de vin coupé d’eau.


Puis il y eut encore des concours de danse, des remises de cadeaux aux vainqueurs, d’autres services de viandes, de poissons et de légumes, d’autres récitations, d’autres louanges, d’autres flatteries… Le temps n’en finissait pas de s’étirer, comme les fils de lin sur le métier à tisser de sa mère, là-bas, à Onchestos.

vase grec montrant une scène de mariage
Vase Grec. Saint-Pétersbourg, Musée national de l'Ermitage. La mariée assise reçoit des cadeaux.

Atalante, un roman en Grèce antique et mythologique

Au fond de la pièce, juste derrière lui, se tenait le trône de Schœnée. De part et d’autre, des griffons peints à la fresque se faisaient face, chacun d’eux était doublé d’un lion rampant. Encore au-delà, deux entrées vers d’autres pièces, chambres, salles de bains, bureaux, magasins… Un jour, songea Hippomène, il siégerait là, il dirigerait ce palais et cette cité si son beau-père mourait avant qu’un petit-fils eût atteint l’âge de régner. Un petit-fils… Un fils qu’il aurait fait naître de la matrice d’Atalante… Pourquoi cette possibilité lui paraissait-elle toujours aussi inaccessible alors qu’elle était désormais son épouse ?


Peut-être était-il davantage comme ce joueur de lyre, peint là-bas sur un autre mur, assis sur un gros rocher et qui regardait s’envoler un bel oiseau blanc. Dans la pénombre, Hippomène voyait sa main qui se levait. Les rais de lumière tombés du toit, dans lesquels s’effilochaient des voiles de poussière, auréolaient ses doigts fins, tendus en vain, suspendus dans un geste inutile. Il n’atteindrait jamais l’oiseau.


Il se secoua. Pourquoi était-il si sombre tout à coup ? Il avait vaincu. Aphrodite l’avait secouru, elle lui avait donné Atalante. Tout se passait exactement comme il l’avait souhaité.


Ses yeux revinrent à la porte qui fermait la chambre d’Atalante. Revinrent — oui, il s’en rendit compte alors, cela faisait bien dix fois qu’il scrutait le battant, redoutant et attendant ardemment l’entrée de la jeune épousée et le début du gamos. Qu’ils terminent enfin les rites et qu’il puisse se retrouver seul avec elle ! Soutenir son regard, la laisser parler, la désarmer, il en était capable… ils se connaissaient si bien. Alors, elle se livrerait à lui. Et après… après…

Il l’avait tant attendue, et pourtant son cœur s’emballa lorsque la porte s’ouvrit. Dans un grand bruissement d’étoffes, de cliquetis de métal, de raclement des pieds de banquettes sur le sol de gypse, tous les hommes se levèrent. Hippomène fut peut-être le dernier à se retrouver debout ; ses jambes flageolaient. Ce n’était pas encore Atalante, c’était sa mère, ses sœurs, ses cousines qui paraissaient, une à une, les bras chargés de fleurs et de fruits.


« Bénie soit l’épousée ! »
« Que les dieux bénissent l’épousée ! »
« Zeus Téléios, Héra Téléia, posez vos yeux sur Atalante, la kourè-de-Schœnée, l’épousée d’Hippomène ! »


Les bénédictions et les félicitations étourdirent le jeune homme. Il espéra qu’il n’en paraissait rien. Il ne bougea pas, raide sur ses jambes, tandis qu’on posait les mains sur ses épaules et que les deux parties se mêlaient, hommes et femmes, pour accueillir sa femme avec honneur.


Elle entra enfin, suivie de ses ombres, ses esclaves et Baléria, sa nourrice. Il fut à la fois soulagé et affreusement déçu : elle était voilée. Tout transparent qu’il fût, ce voile ravissait ses traits à son regard. Il faisait trop sombre pour intercepter davantage qu’un modelé de ses joues, le contour délicat d’une oreille et la pente douce de sa nuque.


« Est-ce bien elle, la tueuse de sangliers ? » murmura quelqu’un dans son dos.


Hippomène n’eut pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix gouailleuse de son frère Sergios.

Un roman en Grèce antique qui raconte la vie des femmes

Ensuite, tout s’enchaîna dans un tourbillon de gestes et de déclarations solennelles : les sacrifices, les libations de lait et de vin aux dieux du gamos, Artémis, Peithô et Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia, les multiples ex-voto de Schœnée qui voulait les remercier royalement d’avoir fait céder sa fille. Hippomène s’entendit implorer les êtres supérieurs (« Puisse mon enfant premier-né être un garçon ! ») presque machinalement. Les parfums de fleurs et d’encens, les odeurs lourdes des viandes et du sang, les effluves grasses des huiles, la musique qui ne cessait pas, et là-dessus le renversement des couleurs dans les lumières qui vacillaient, tout l’étourdissait. Et puis il y avait ces mains d’Atalante, bizarrement tordues l’une sur l’autre, la seule partie d’elle qu’il pouvait interpréter. Il n’eut pas le temps de lui glisser un mot avant que les femmes entraînent la jeune épousée vers leur table, à part de celles des hommes ; et que lui aurait-il dit ? C’était dérangeant, cette pierre dans son ventre, ce soulagement lâche de voir s’éloigner une confrontation à laquelle il ne pouvait pas se soustraire. Il continua à la regarder à la dérobée tandis qu’on lui servait tout un florilège de katachusmata réputés favorables à la fertilité : des gâteaux de sésame, des dattes, des noix, des figues sèches. Elle n’en mangea qu’un seul, celui que lui présenta Béronikè. Elle le glissa sous son voile et mit un temps fou à le terminer. Lorsqu’un jeune garçon, qui passait entre les banquettes pour distribuer des pains, lui en tendit un, elle eut un geste de dénégation.

Enfin, le repas s’acheva. Hippomène n’avait plus faim depuis longtemps. Il se leva avec son père, entraînant à sa suite Schœnée et les autres hommes, et se dirigea vers la table des femmes. D’un claquement de doigts, Mégarée fit venir à lui plusieurs esclaves. Ces derniers portaient une foule de présents, de coffres, de statuettes, de robes, de bijoux… Hippomène se figea aux pieds d’Atalante lorsque le premier cadeau fut déposé devant eux.


C’était un magnifique cratère qui servait à mélanger l’eau et le vin. Le pied élégamment resserré et tressé dans l’argile, le vernis noir, tout frais, le style racé, mêlant réalisme et figuratif, indiquaient assez l’origine de la superbe céramique : c’était le style des artisans d’Onchestos. Un dessin ornait la vaste panse, sous l’embouchure. C’était la scène de son triomphe. Cet objet de grand prix était une surprise pour lui autant que pour elle.


Sous la lumière d’un brasero, le voile avait pris des teintes ambrées. Elle le releva enfin et Hippomène retrouva les traits adorés de sa vierge. Regarde-moi, adjura-t-il en son for intérieur. Même pour me transpercer. Mais elle n’en fit rien. Elle l’ignora avec ostentation. Juste à côté d’Hippomène, Schœnée devint orage et Mégarée se raidit. On murmura derrière eux, peut-être même toussa-t-on de manière un peu trop empressée dans l’entourage de Sergios.


Atalante n’en avait cure. Ses yeux étaient rivés sur le dessin finement ciselé. Un grand arbre. La femme et l’homme, de part et d’autre. Lui debout, altier, l’observant d’en haut, elle agenouillée, les mains sur le fruit, vaincue. Des pommes d’or. L’artisan s’était trompé, il avait dessiné des pommes. Était-ce important ? Dans les branches de l’arbre, la déesse Aphrodite couvait du regard les deux amants qu’elle avait unis.


Le visage de la jeune femme n’exprima rien du tout. Dans le vaste silence, elle déclara :


« Le tesson seul a l’éternité. C’est de cela que se souviendront les générations futures lorsqu’ils évoqueront Atalante. »

gravure contemporaine montrant Atalante chasseresse avec son lévrier
Cette gravure d'Artémis chasseresse, avec ses armes et son lévrier, pourrait aussi bien représenter Atalante. Elle n'est pas d'époque. Elle est cependant superbe et j'ai eu envie de la partager avec vous ! Source : https://www.mediastorehouse.com/fine-art-storehouse/subjects/greek-mythology-decor-prints/ancient-statue-goddess-artemis-18993945.html?prodid=676

J’espère que cet extrait de roman en Grèce antique vous a plu et vous a donné envie d’en découvrir davantage ! La suite des aventures de cette héroïne grecque est juste ici. 

Vous pouvez également retrouver Atalante en version papier chez votre libraire préféré.

À bientôt !

Atalante : une histoire de fruits… d’or

Dans le mythe de l’héroïne grecque Atalante, la pomme est au centre de toute l’intrigue. Mais pas n’importe quelle pomme : la pomme d’or… Et Atalante n’est pas la première à en être victime : il y eut aussi Paris et la malheureuse Hélène, avant que le héros Hercule ne vienne mettre bon ordre à tout cela en faisant une razzia dans le Jardin des Hespérides.

Explications !

Où on voit surgir les pommes d’or

 

D’où sortent-elles, ces pommes d’or ?


À l’origine, il y a le Jardin des Hespérides. Il s’agit d’un verger situé aux confins ouest de notre monde. Il doit son nom aux Hespérides, les nymphes du Couchant.


Dans ce jardin se trouve un pommier qui aurait été offert par Zeus à son épouse Héra. Cadeau du plus puissant des dieux, l’arbre ne donne pas de vulgaires reinettes : ses fruits sont d’or… et ils attirent bien des convoitises, quand ils ne sèment pas la discorde.

Pâris : et une pomme causa la guerre de Troie

 

La Discorde au sens propre du terme en fit usage pour provoquer la première guerre d’envergure de l’histoire de l’humanité !

Selon la légende, Éris, la Discorde, a été vexée de n’avoir pas été invitée au mariage du roi Pélée et de Thétis (toute ressemblance avec un célèbre conte de Charles Perrault n’est certainement pas fortuite). Pour se venger, elle jette une pomme au milieu des invités, sur laquelle est inscrit « Pour la plus belle ». Trois déesses revendiquent le fruit : Héra, Athéna et Aphrodite. C’est Pâris, fils du roi de Troie Priam, le pauvre, qui est chargé de départager les trois prétendantes. Ce qu’il fait en choisissant Aphrodite, qui lui a promis en échange l’amour de la plus belle femme du monde, Hélène, que Pâris enlève à son époux Ménélas, ce qui provoque la guerre de Troie. En tout cas d’après les sources.


On appréciera ici tout le sel de l’expression « pomme de discorde ».

Dans cette peinture du XVème siècle, d'un maître italien inconnu, on voit Pâris tendre la pomme d'or à Aphrodite.

Atalante : trahie par une pomme

 

Atalante et la pomme d’or ont également eu une belle postérité dans les sources antiques.


Atalante refuse de se marier. Pour la contraindre, son père la fait concourir à la course contre ceux qui désirent l’épouser.

Atalante est une athlète d’exception. Personne n’a jamais réussi à la vaincre.


L’un de ses prétendants, Hippomène, a bien l’intention de gagner la main de la belle. D’autant plus que, selon certaines sources, ceux qui perdront seront tuées par l’héroïne, qui les poursuit tout le long de la course armée d’un arc ou d’un javelot.


Hippomène demande donc son aide à la déesse Aphrodite. Tiens ! Encore elle… On verra plus loin que ce n’est pas anodin.


La déesse de l’amour accepte et donne au jeune homme trois pommes d’or. Lors de la course, il les jette devant Atalante.

Distraite, éblouie, ensorcelée, la jeune femme les ramasse et se laisse distancer. Hippomène en profite et remporte la course… et la main de l’indomptable vierge.

Héraklès : la razzia dans le jardin des Hespérides

 

Héraklès (ou Hercule chez les Romains) ne se laisse pas malmener par les fruits comme ses confrères et consœurs héroïques. La cueillette dans le jardin des Hespérides est le onzième de ses travaux. Il s’y prend de manière assez roublarde.


Le pommier est gardé par un dragon à cent têtes, Ladon. Héra a posté là la créature pour surveiller l’arbre après que les nymphes eurent chapardé certains des fruits (et, si l’on en croit les deux précédents mythes, elles ne furent pas les seules !).


Pour éviter d’affronter Ladon, Héraklès mystifie le Titan Atlas. Celui-ci est chargé du fardeau de soutenir la voûte céleste.

Héraklès lui propose de le remplacer le temps que le Titan aille chercher les pommes d’or. Atlas n’a sûrement pas l’intention de retourner à son calvaire, car lorsqu’il revient avec les pommes, il déclare à Héraklès qu’il ira lui-même apporter les fruits au commanditaire des douze travaux. Notre héros fait mine d’être d’accord, mais il demande à Atlas de reprendre momentanément sa place, le temps qu’il aille chercher un coussin pour mieux supporter le poids de la voûte céleste sur son dos… Un peu benêt, Atlas accepte. Il va de soi qu’Héraklès ne revient nullement le relayer dans sa charge !


C’est ainsi que les pommes d’or lui reviennent, sans guère d’effort, juste par la ruse.

Ce bas-relief montre Atlas (à droite) présentant les pommes d'or à Héraklès qui soutient la voûte céleste.

Mais sont-ce vraiment des pommes ?

 

Pâris et la pomme d’or, Atalante et la pomme d’or, Hercule et les pommes d’or… Mais s’agit-il vraiment de pommes ?


Il existe des fruits qui correspondent mieux à l’idée du fruit d’or, notamment les oranges et les coings. En fait, peu importe : l’essentiel, c’est qu’il s’agit d’un fruit rond à pépins.


Les auteurs antiques utilisent le terme chruséa mèla (en grec) ou aurea poma (en latin) pour désigner les « fruits d’or ». Or, tous les fruits ronds désignés sous le terme de mèla sont chargés d’une symbolique érotique et amoureuse puissante dans la mythologie. On retrouve ces fruits lors du mariage de Zeus et d’Héra : Gaïa leur offre des pommes d’or (ce sont eux qui sont à l’origine du pommier planté dans le Jardin des Hespérides). Évoquons aussi la malheureuse Perséphone, qui se retrouve liée à Hadès et aux Enfers après avoir croqué un mèlon.


Tout ceux qui reçoivent le fruit sont saisis par l’amour… en tout cas en sont victimes, d’une façon ou d’une autre. Pas étonnant si Aphrodite se retrouve liée aux deux récits de Pâris et Hélène puis d’Atalante et Hippomène.


Seul Héraklès se sort indemne d’avoir mis les mains sur ces pommes. Il est vrai que ces amours étaient déjà suffisamment chargées comme ça. Mais ceci est une autre histoire.

Atalante et la pomme d’or : récit de la chute

 

Atalante est une héroïne captivante que j’ai revisitée dans un petit roman. Vous en trouverez tous les épisodes en ligne sur ce blog. Pour le lire dès le début, cliquez ci-dessous !

Dans la scène qui suit, les trois pommes d’or font leur apparition dans le récit. Bonne lecture !

Un coup de fouet le poussa jusqu’au virage suivant. Un abri tout relatif, elle le rejoindrait vite. Elle n’avait plus vraiment le choix ; le sentier était désormais trop sinueux pour qu’elle puisse l’avoir longtemps en ligne de mire. À droite, le maquis était loin, tout un pan de falaise en avait séparé Hippomène tandis qu’il prenait de la hauteur. Comment cela finirait-il ? Allaient-ils en arriver aux mains pour empêcher l’autre de vaincre ? Allaient-ils rouler dans la poussière de roche, comme lorsqu’ils étaient enfants, mais avec toute la hargne et les désirs d’un homme et d’une femme faits ?


« Aphrodite ! » implora-t-il dans un souffle. Cet air, qu’il expulsait laborieusement de sa poitrine, cet air précieux dont il manquait au point que la tête lui tournait, il l’offrit à la déesse en une ultime supplique. « Aphrodite, aide-moi ! »


Un lion rugit dans la montagne. Ce n’était pas, ce ne pouvait pas être une émanation de la déesse aux longues boucles d’or.

Artémis ? Le cœur d’Hippomène se mit à battre furieusement dans ses côtes. Cependant, il poussa tandis que ses mollets et ses cuisses tremblaient à l’assaut du raidillon. Devant lui, comme il prenait de la hauteur, le lac de Copaïs et ses marécages dévoilaient peu à peu leur dégradé de bleus, de verts, de gris et de jaunes dentelés de roselières qui hérissaient ses contours comme une passementerie précieuse.


Tout là-haut, il y avait un cognassier au tronc noueux, qui avait poussé de travers, vers la paroi, sous le souffle constant du vent. L’écorce était grise, à peine parsemée de longues ridelles brunes qui rappelait qu’il vivait encore. Une large ramée de feuilles d’un vert clair, décoloré et desséché par le soleil, bruissait au-dessus de lui. Jamais Hippomène ne l’avait vu en fructification. Et, pourtant, ce jour-là, il fut frappé d’y voir trois coings au jaune lumineux, au jaune d’or.


Là, le chemin quittait le bord de la falaise et son vertigineux point de vue sur le maquis pour s’engouffrer dans un défilé étroit. Et, au faîte, à l’embouchure de ce passage creusé dans la pierre, une colonne se dressait, éclatante de blancheur dans le bleu du ciel. Le térma. C’était la borne d’arrivée de la course. Il y était presque.

Atalante l’avait fiché sur un promontoire qui offrait une vue imprenable sur l’entrelacement de vallées qui couraient au nord depuis l’Helicon jusqu’au lac.


Hippomène atteignit le vieil arbre. Un bruit siffla alors à son oreille. Une longue flèche toute vibrante se planta dans le tronc.


Un frisson du vent enveloppa le jeune homme, doux, ensorcelant. Artémis ou Aphrodite, il ne put y résister. Il se retourna. Atalante était debout à trois pas de lui, le bras levé, la main toute prête à saisir un nouveau trait dans son carquois d’ivoire.


« La prochaine flèche ne t’épargnera pas, Hippomène », déclara-t-elle d’une voix orageuse.


Il ne dit rien. Il avait relevé tous ses défis, depuis toujours, mais il ne lui avait jamais tenu tête. Sans cette épreuve qu’elle avait elle-même organisé, il n’aurait jamais osé se révéler. Il la connaissait mieux que son père. Elle allait passer outre sa tendresse pour lui, il en était sûr.


Mais le moyen de renoncer maintenant ?


« Ne fais pas ça ! » cria-t-elle, d’une voix mêlée de rage et d’affolement, lorsqu’il esquissa un geste pour se détourner.


Alors, la brise força.


Sous les yeux abasourdis des deux jeunes gens, le vent arracha au cognassier un long chuintement. Les branches s’agitèrent, se giflèrent, froissèrent leur feuillage dans un grand désordre en laissant échapper des gémissements sourds. L’air se chargea d’un lourd et envoûtant parfum sucré. Et, dans un spasme plaintif, les trois fruits d’or se détachèrent et roulèrent sur le sol, entre Atalante et Hippomène.


Ils oscillèrent en présentant tour à tour les nuances infimes de leur jaune étincelant, de l’émeraude jusqu’à l’or. La respiration d’Hippomène s’était bloquée dans sa poitrine. Avec peine, il s’arracha à la contemplation des fruits. Un vertige le saisit tant l’effort fut grand.


Il observa Atalante. Elle était figée, raide comme une statue, les yeux fixés sur les trois fruits. Pas tout à fait immobile, pourtant. Une lourde tension l’habitait, qui faisait tressaillir ses muscles et gonfler sa poitrine.


Le jeune homme retint un mouvement vers elle. Quelque chose de sidéré flottait dans l’air, une force attractive puissante et voluptueuse, qui le tirait vers sa chasseresse. Au parfum du sucré se mêlait intimement celui de sa peau palpitante, de l’huile fruitée dont elle se massait le corps chaque matin, de la sueur qui redessinait au soleil, en reflets couleur de pêche, la moindre de ses courbes. Elle posa un genou à terre pour saisir l’un des fruits.


Il était averti, quand elle ne l’était pas. La déesse avait répondu à son appel. Hippomène fit un pas en arrière. Un coup d’œil : le térma était vraiment tout proche.


« Hippomène », déclara une voix méconnaissable.


Il revint à Atalante. Elle levait vers lui un visage défait et ses doigts allaient et venaient sur le fruit, lentement, comme s’ils éprouvaient le toucher de chaque parcelle de sa peau. Elle ferma les yeux et inspira profondément. Son sein nu palpitait.

Sur cette carte postale (une vraie petite curiosité), on voit Atalante s'agenouiller pour ramasser les pommes d'or.

« Qu’est-ce que tu as fait ? » demanda-t-elle en relevant les paupières, d’une voix hachée par l’effort.


Bouleversé, le jeune homme recula encore. Atalante luttait contre la fascination ; combien de temps Aphrodite la tiendrait-elle dans ses rets ? Il fit volte-face et reprit son ascension, moitié courant, moitié trébuchant. Ses jambes se dérobaient sous lui, son cœur battait sous ses côtes à lui en faire mal — il tint bon. La borne d’arrivée grandit devant lui et l’azur du ciel prit toute la place dans son champ de vision. Il tendit le bras. Encore un peu…


« Hippomène ! » hurla Atalante.


Ses doigts empoignèrent la colonne. Il se hissa, grisé par la brise qui soufflait plus fort sur l’éminence. Le monde entier tournoya autour de lui lorsqu’il se redressa. Le céruléen du ciel, le turquoise et l’ambre du lac, les chatoiements de verts de la forêt et les bruns grisés de l’Helicon l’enveloppèrent de leurs fulgurances. Son regard papillonna ainsi pendant quelques instants indéfiniment suspendus avant de s’arrêter sur Atalante hagarde sur le sol, le fruit à la main, les yeux levés vers lui. Puis il vit la foule qui l’observait depuis la clairière, loin en contrebas. Le vent lui amena des vivats.


Il se dressa autant qu’il le put le long de la térma et leva vers le ciel un bras triomphant.

Cette version d’Atalante vaincue par la pomme d’or vous a-t-elle plu ? Je vous donne la suite dans cet article qui évoque le mariage dans l’antiquité grecque. Car en effet, il sera désormais question de mariage pour la malheureuse Atalante.

Vous pouvez aussi lire le roman Atalante en version papier ! Il est disponible dans toutes les librairies.

En attendant, je vous offre en cadeau ma nouvelle Le Dit de l’oracle, qui revisite le personnage de la pythie de Delphes. C’est entièrement gratuit !

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2016

Crédits images :

  • Photo de la carte postale : https://www.photo-carte.com/index.php?id_product=13298&controller=product&id_lang=2)
  • Photo en-tête : Hagar Lotte Geyer

Mythiques chasseresses !

Le portrait de la chasseresse dans la mythologie est-il courant ? La déesse Artémis a-t-elle des correspondances dans d’autres aires du monde ? Je vous propose de découvrir quelques portraits de déesses et d’héroïnes issues des aires culturelles grecque, romaine et indienne : Artémis, bien sûr, ainsi que Diane et l’Étrusque Artames ; la déesse indienne Durga ; et enfin la chasseresse Atalante.

L’Artémis grecque et la Diane romaine

Impossible de commencer cet exposé des chasseresses célèbres de la mythologie sans évoquer Artémis / Diane ! Elle est l’archétype même du profil dans la religion romaine et la religion grecque antique.

Artémis

Fille de Zeus et Léto et sœur jumelle d’Apollon, Artémis a des vertus « viriles » aux yeux des Grecs. Elle est grande et imposante, selon l’Hymne homérique à Apollon Pythique, ce qui n’ôte rien à sa beauté, comme on s’en doute, car on sait que les Grecs aimaient les physiques athlétiques. Callimaque nous la décrit comme une reine au beau visage dans son Hymne à Artémis.


D’après Pausanias, Artémis chasse pour la première fois en Attique. Elle a été bien pourvue par les dieux :

  • Héphaïstos et les Cyclopes lui ont fabriqué son arc et des flèches ;
  • Pan lui a donné des chiens « plus rapides que le vent » (Callimaque toujours).

Artémis vit dans les montagnes et les forêts. Elle chasse des chevreuils, des biches et des cerfs, mais aussi des lions et des panthères.

Diane

 

La Diane romaine a hérité de nombre de ses traits. Aux ides d’août, on lui consacre une fête : on récompense alors les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages.

Diane de Versailles, copie romaine d'un original grec du IVe siècle av. J.-C., musée du Louvre.

Artames

 

Artémis / Diane a son pendant aussi chez les Étrusques : elle est alors Artames, la déesse de la chasse.

Atalante, la tueuse de sangliers

 

Toujours dans les mythes grecs antiques, il y a Atalante ! Si vous avez lu d’autres articles de ce blog, vous savez déjà que j’aime beaucoup cette chasseresse de la mythologie grecque. Je vous en parle un peu plus bas.


Dans certaines versions, Atalante a été abandonnée dans la forêt par son père Iasos, le roi du Péloponnèse, parce qu’il voulait un fils. Elle est recueillie par une ourse qui l’allaite (fameux topos qu’on retrouve aussi dans la légende de Romulus et Rémus), puis par des chasseurs. Le ton est donné : Atalante sera une chasseresse émérite. Elle participe d’ailleurs à des quête célèbres, comme la chasse au sanglier de Calydon, aux côtés de Thésée, Méléagre, Pélée, Castor et Pollux, etc. Comme c’est elle qui porte le premier coup, Méléagre lui offre ensuite la hure de l’animal.

Durga, la tueuse de buffles

 

Dans la mythologie de l’Inde, on trouve aussi un personnage de déesse chasseresse, en tout cas qui s’en rapproche. Il s’agit de Durga, l’épouse de Shiva. Dans le Saura-Purana, VIII, 14-22, on la décrit comme

« la grande Mâyâ, l’impétueuse, qui tient un taureau en laisse, porte une pique et pratique l’abstinence ».

Étrange parallèle avec la vierge Artémis pour cette déesse qu’on appelle aussi Parvati, la Chaste Épouse !


Elle protège les tribus qui vivent de la chasse et se nourrit elle-même de viande crue. Les Kolis et les Cabaras lui offrent du sang et des boissons enivrantes. D’autres tribus lui sacrifient des chèvres ou accomplissent le suicide rituel en son honneur.

Statue de Durga, temple de Prambanan dans le centre de Java en Indonésie. Crédits photo : Gunawan Kartapranata / CC BY-SA 4.0

Même si ç’aurait été tentant de parler ici d’autres figures mythologiques de femmes fortes et indépendantes, comme les Valkyries ou les Amazones, je ne les ai pas retenues ici, car ces dernières sont toujours décrites comme des guerrières, et non comme des chasseresses. Mais j’aurais sûrement l’occasion d’en parler plus tard. 😉 De même, l’Épona celte est une divinité vierge, comme Artémis, mais cette déesse des chevaux est plutôt une protectrice des voyageurs.

Mon Atalante, illustre chasseresse de la mythologie grecque

 

Le portrait d’Atalante m’a particulièrement fascinée lorsque je l’ai découverte. J’ai eu l’envie de revisiter une partie des récits qui la mettent en scène. La matière grecque se prête particulièrement bien à ce genre d’exercice littéraire. 🙂


C’est ainsi qu’est née mon petit roman Atalante. Vous en trouverez un extrait juste après Si vous souhaitez reprendre ce récit à partir du début, je vous invite à cliquer ci-dessous. Le roman est à lire en ligne, entièrement et gratuitement.

Un cri bref résonna. Hippomène se jeta en avant. Pas un regard ni à droite ni à gauche. Rivé sur la sente fragile qui se faufilait entre les grands arbres. Passé l’orée de la clairière, on pénétrait dans un royaume d’ombres et de fraîcheur, transpercé çà et là par les écorces blanches des peupliers. D’un coup, sa peau se hérissa. La transpiration qui l’empesait sous la brûlante torpeur du jour se mua en longues rigoles glacées. Les frondaisons des chênes laissaient filtrer une lumière verte diffuse, dans laquelle voltigeaient à l’occasion des myriades de poussière d’or. Hippomène en était ébloui. Il se laissa gifler par quelques branches basses. Ses pieds nus frappaient le sol avec régularité, sans déraper sur les jonchées d’épines tombées des hauts résineux. Il évita adroitement quelques creux du terrain, des racines qui couraient d’un fût à l’autre en dressant des obstacles traîtres, des broussailles desséchées par le soleil dans quelques rares trouées de lumière. Son œil exercé remarqua instinctivement des troncs tailladés par des griffures d’ours ou des bois de cerfs.


Le souffle de ses rivaux l’accompagnait, puissant et quasiment charnel. Il les sentait sur son corps comme des aiguillons à sa volonté. Il n’était pas le premier ; d’autres l’avaient devancé, il talonnait l’orgueilleux Polychronios. Du reste, il était impossible de se doubler sur cette piste, à moins de vouloir échouer dans une ravine ou dans un fourré de ronces.


Un choc sourd retentit dans son dos, presque immédiatement suivi d’un court borborygme, puis d’un froissement, comme celui de l’étoffe ou de la feuille qui tombe sur le sol. Le cœur d’Hippomène bondit dans sa poitrine. Elle l’avait donc fait ! Il n’avait pas de peine à imaginer sa chasseresse campée sur ses jambes, le bras et la corde bien droits, le regard fixé sur sa proie, tout son corps tendu dans un même élan de vie et de mort. Au bout de la flèche, toutefois, pas un sanglier, pas un lion ni un loup. Un homme. Était-ce différent pour Atalante ? N’était-ce simplement qu’une autre forme de proie, ou plutôt une autre forme de prédateur qu’elle savourait de traquer dans un transgressif renversement de situation ? Sans ralentir, porté par la peur, l’excitation, un violent désir de vaincre, Hippomène se représenta les dos nus, vulnérables et offerts. De face, lorsqu’il présentait le torse, un homme était viril et puissant, mais voilà que tout s’était inversé, cul par-dessus tête. Le monde marchait à l’envers et une femme chassait et abattait les hommes qui la convoitaient.


Et, parmi eux, lui, Hippomène. Son dos nu était une cible pour son Atalante.


Une latence. Le parcours louvoyait entre les arbres et les troncs, les fourrés denses, les longues branches qui s’entremêlaient parfois au travers du chemin constituaient autant d’obstacles pour la chasseuse. On courait encore derrière lui. Devant, le sol s’éclaira de plus en plus tandis que la ramée s’effilochait. Des tombereaux de lumière vinrent s’écraser sur les silhouettes qui couraient en avant. Le sol s’élevait, ils grimpaient, ils montaient à l’assaut de l’Helicon. L’horizon s’arrêtait à la masse de la montagne, qui tranchait sur le ciel céruléen par ses teintes brutes de gris, de bruns et de noirs. Hippomène devinait la suite. Le parcours allait s’infléchir vers le nord en s’engageant sur un chemin de chèvre qui prenait de l’altitude en direction d’un promontoire donnant vue sur le lac de Copaïs. Il le connaissait bien.


À cet instant, un trait le rasa. Ce fut davantage un sifflement dans l’air, un souffle indistinct qui chuinta, plaintif, en lui arrachant un vif frémissement. L’avait-elle raté, elle, la chasseresse à la main sûre ? Surtout, l’avait-elle visé ? Ses pensées se bousculèrent avant d’être balayées lorsque, à quelques pas devant lui, une silhouette se tordit dans l’éclat aveuglant du soleil. Polychronios, le fat Polychronos, s’affaissa devant lui, le flanc troué. Hippomène eut tout juste le réflexe de faire un pas de côté pour l’éviter. En le doublant, il entendit un grognement :


« La chienne ! ».

Statue d'Atalante datée de 1839. Photo issue de https://archive.org/details/sculpturesfromac00acadrich/page/110/mode/2up?view=theater

L’échine d’Hippomène était glacée, mais il ne se laissa pas distraire. Il franchit le pas qui passait de l’ombre à la lumière et dévala une pente qui tombait toute raide entre des pins nains torturés et de gigantesques bouquets de bruyères. Sous ses pas, la terre était sèche et dure comme la pierre. Les alentours, passés la forêt, n’étaient plus que paysages racornis par la chaleur : de longues bandes suppliantes de cistes, de myrtes et de romarin qui rampaient au pied de chênes verts et d’arbousiers. Au loin, derrière la masse de l’Helicon, le ciel surplombait un bout du lac de Copaïs, minuscule, cerné de vasières qui noyaient ses berges dans une eau trouble. Hippomène perçut un grondement, un trouble dans cette écume de la terre qui agonisait sous le soleil : un sanglier, probablement, qui fouissait entre les arbustes pour dégager des fruits et des racines.


En avalant à longues foulées le sentier qui louvoyait dans le maquis, le jeune homme repéra les deux prétendants qui avaient pris de l’avance sur lui. Leurs corps nus brillaient dans l’éclat du soleil. Dans ce creux du relief, ils étaient des cibles admirablement faciles — tout comme lui. Hippomène ne se retourna pas, mais il savait qu’Atalante les talonnait. Il la voyait : elle allait s’arrêter à la lisière de la forêt, elle allait tendre son arc, elle allait calmement ajuster son tir, pour les tirer les uns après les autres comme des lapins.


Devant le jeune homme, juste avant un virage au-delà duquel la sente disparaissait, se dressait un grand poteau de trois coudées de haut qu’il n’avait jamais vu. Il devina un repère matérialisant le milieu du parcours. L’un de ses rivaux y était presque ; il volait littéralement, bondissant au-dessus des cistes et des bruyères pour couper court aux méandres du chemin. Son bras se tendait vers la borne lorsque l’air vibra. Hippomène distingua à peine le trait. Soudain, l’homme quitta sa trajectoire, brutalement, et disparut dans les bleus et les gris de la lavande et du romarin.


Un nœud amer obstrua la gorge d’Hippomène. Il déglutit et inspira profondément pour retrouver son souffle.


Il atteignit un creux, la cuvette la plus profonde du vallon, et perdit de vue et la borne, et le concurrent qui le distançait encore. Dans son dos, il n’entendait plus rien, hormis le chant entêtant des cigales. Leurs stridulations ne lui avaient jamais semblé si entêtantes : il aurait pu être seul au monde avec ces milliers de spectatrices indifférentes. Pourtant, elle le suivait, et elle allait le rattraper, il en était certain. Il força l’allure.


Une pente rude à remonter, encore, puis le poteau se dressa devant lui. Plus aucune trace de l’homme qui le précédait. Avait-il passé le virage ou gisait-il là, quelque part, endormi à jamais au milieu des immortelles ? Un empennage à moitié dissimulé par les bractées violettes d’un grand banc de lavandes attira son regard. En jetant un œil, il vit un corps livide, tombé à plat ventre entre les troncs noueux des arbustes. Les fleurs exhalèrent un long sursaut parfumé lorsque le jeune homme tenta de se redresser sur les coudes. La flèche était fichée à la frontière de la cuisse et de la fesse. Georgios, car c’était lui, retomba en pestant dans le bouquet enivrant.


Hippomène n’en vit pas plus. Il atteignait enfin le poteau. Il le contourna et emprunta sans faiblir le sentier qui remontait en laissant le maquis sur sa droite.


Elle ne les tuait pas. La cuisse ; le flanc… Elle aurait pu leur percer le cœur ou la gorge. Cela lui redonnait un peu de cœur. Alors, tandis qu’il courait le long du chemin escarpé, il osa jeter un coup d’œil derrière lui.


Par Poséidon ! elle était déjà au poteau ! Elle avait une main posée sur le bois et de l’autre tenait lâchement son arc contre sa cuisse. De longues mèches avaient glissé de son bonnet jusque sur ses épaules halées. Son sein nu était paisible, en apparence du moins. Il ne trahissait pas la fatigue qui heurtait le souffle d’Hippomène et amollissait les muscles de ses cuisses et de ses mollets.


De sa position immobile, Atalante dardait sur lui un regard d’une incroyable férocité.

Atalante et Hippomène par Guido Reni, vers 1610. Huile sur toile, musée Capodimonte de Naples.

Pour connaître la suite de cette course fabuleuse qui met aux prises Atalante et Hippomène, je vous donne rendez-vous dans l’article suivant ! On y parlera aussi de la symbolique de la pomme dans la Grèce mythologique.

Le roman Atalante est également disponible en version papier intégrale en librairie !

En attendant, je vous invite à découvrir un autre récit qui emprunte à la mythologie grecque : Le Dit de l’oracle, une nouvelle mettant en scène le célèbre personnage de la pythie de Delphes. C’est un ebook entièrement gratuit.

À bientôt !

Sources : COMTE, Fernand, Larousse des Mythologies du monde, Larousse, 2004

Atalante et Hippomène : le mythe des pommes d’or

Hippomène et Atalante, voilà un couple de la mythologie grecque peu ordinaire. Je dis peu ordinaire car, ici, le héros est une héroïne : c’est autour du personnage de la femme qu’on a bâti la légende. Ce fait est relativement rare dans les mythes grecs.


Il faut dire qu’Atalante n’est pas une héroïne comme les autres.

Vierge chasseresse, tout comme Artémis qu’elle vénère, elle est la proie de prétendants qui veulent l’épouser, ce qui l’amène à les traquer pour s’en débarrasser. Amusant retournement de situation dans une Grèce misogyne : Atalante se fait prédatrice pour ses prédateurs !


C’était sans compter l’amoureux et sournois Hippomène et les trois pommes d’or d’Aphrodite


Je vous explique tout cela dans cet article !

Le défi d’Atalante à ses prétendants

 

Hippomène est un prétendant d’Atalante dans l’un de ses nombreux mythes.


L’histoire est celle-ci : Atalante ne veut pas se marier. Pour se défaire de ses prétendants qui la harcèlent, elle les défie à la course. Atalante est en effet renommée comme athlète. On la voit à de nombreuses reprises lutter contre des hommes… et triompher (ainsi contre Pelée, le père d’Achille).


Cette course est une sorte de duel à mort dans plusieurs versions du mythe. En effet, les prétendants sont nus et désarmés tandis qu’Atalante est munie d’une arme de chasse, une lance ou un javelot. Ils doivent être rapides non seulement pour gagner, mais aussi pour survivre. Car leur belle n’hésitera pas à les tuer pour leur ôter la victoire.

Les trois pommes d’or en jeu

 

Parmi les prétendants, Hippomène… Mais celui-ci, plus sournois, moins confiant, plus amoureux que les autres, a assuré ses arrières en implorant l’aide de la déesse Aphrodite. La déesse de l’amour est sans doute la mieux placée pour arracher Atalante à la sphère de l’enfance et de la virginité, domaine réservé d’Artémis. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène, à utiliser à l’instant propice. Lorsque celui-ci vient, le jeune homme les jette devant Atalante. Le pouvoir de l’amour est incarné dans ses pommes données par la déesse.

Subjuguée, la jeune femme s’arrête pour les ramasser. Elle laisse ainsi gagner son concurrent.


Ainsi s’achève le mythe d’Hippomène et Atalante : par la victoire du premier sur la seconde. Pour les Grecs anciens, c’était une issue rassurante, car il s’agissait d’un retour à la norme : la femme tombe amoureuse de l’homme et accepte le mariage. Tel est son destin, même quand on s’appelle Atalante.

Cette illustration d'un Livre de mythes datant de 1915 montre l'instant fatidique : Hippomène lance les pommes d'or et Atalante est distraite lorsqu'elle les ramasse. (Bibliothèque publique de New York)

Atalante et Hippomène : un roman d’amour

 

Passionnée de mythologie grecque, j’ai été envoûtée par ce portrait d’Atalante, ainsi que par le personnage d’Hippomène et son entêtement à la séduire. Il m’a semblé que ce pouvait être l’occasion de réinterpréter le mythe pour mettre en valeur les rapports de pouvoir entre hommes et femmes.


J’en ai donc fait un petit roman à lire gratuitement en ligne, dont voici un extrait !

« Où sont tes présents à la kourè-de-Schœnée ? l’apostropha l’un des prétendants tandis qu’ils prenaient place sur la ligne de départ, matérialisée par des pierres fichées en terre. Quant à moi, je lui ai amené les plus belles robes de pourpre tissées des mains des plus habiles tisseuses de ma maisonnée, ainsi que des tombereaux de nourriture pour les siens. Et toi ?


— Hé, Polychronios ! Tu ne le connais pas ? répliqua un autre. C’est Hippomène, le fils aîné de Mégarée d’Onchestos. Il a grandi avec la parthenos. Peut-être ce privilège lui accorde-t-il le droit de passer outre à certains usages !


— C’est faux, répondit le jeune homme avec hauteur. Sache que mon père a fait préparer un convoi depuis Mégarée, qui chemine vers le palais de Schœnée à l’heure même où nous parlons. Il regorge de ce qu’il y a de plus doré et de plus gras parmi les productions de nos artisans et de nos paysans. Et pour Atalante, la plus merveilleuse des parthenoï, des bracelets d’or qui magnifieront ses bras et ses chevilles d’albâtre, et des coupes d’argent et d’ivoire dans lesquelles nous boirons ensemble tandis que vos cadavres pourriront dans cette forêt.


— À voir, ricana l’un des prétendants. Il se pourrait bien que ton cuir soit troué avant le nôtre, Hippomène, fils de Mégarée. »


Le jeune homme suivit le regard ironique de son rival et ses yeux tombèrent sur la jeune fille. Elle venait de passer derrière lui. Ses iris flamboyants le transpercèrent. « Ils viennent m’acheter », lui avait-elle dit la veille.


« On la dit redoutable, aussi bien à la lutte qu’à la course », continua le second prétendant sans remarquer le trouble d’Hippomène. Il suivait du regard la silhouette athlétique de la jeune fille qui remontait la ligne de départ jusqu’à son extrémité. « On dit aussi qu’elle a été instruite par Chiron l’immortel, le précepteur des héros. Toi qui a grandi avec elle, le confirmes-tu ?


— Nous avons tous les deux suivi l’enseignement du sage Chiron. Il nous a appris l’art de la musique aussi bien que de la guerre. Quant à la valeur d’Atalante sur le sable du stade, sache que oui, elle est redoutable. Je n’ai pas honte de dire qu’elle m’a toujours battu, dans toutes les disciplines qui nous ont opposés. Atalante est invaincue à ce jour.


— Par Zeus ! s’esclaffa le premier prétendant. Il ferait beau voir qu’une donzelle allât plus vite que moi, Polychronios, fils d’Hélias ! J’ai toujours gagné dans les jeux offerts à la glorieuse Athéna dans ma cité d’Alalcomènes. Je me fais fort de la battre à plate couture, et ensuite de la dresser, la farouche ! C’est moi qui boirai dans tes coupes d’argent, Hippomène !


— Moi, Georgios, fils de Vionas de Nisée, j’ai bien l’intention aussi de vaincre la divine aux pieds agiles !


— Dès lors que j’aurais atteint la ligne d’arrivée, la parthenos n’aura plus rien à dire et elle retrouvera la seule forme de beauté qui sied à une femme : le silence ! » fanfaronna un autre.


Dans le concert de bravades qui suivit, Hippomène se tut. Une honte diffuse l’incommodait, qu’il refoula.


Je ne suis pas comme eux. Moi, je veux la vaincre par amour.


Mais, comme il ôtait à son tour sa chlamyde, il se sentait toujours tracassé.

Hippomène et Atalante

 

« Cours bien, fils, déclara une voix derrière lui, en le sortant de sa rêverie inquiète. J’ai confiance en toi. »


Schœnée. Il formulait à voix haute le vœu qu’il caressait depuis longtemps. Qu’il adoptât Hippomène ou le fils qui lui naîtrait du ventre de sa fille, c’était tout comme. Il fit l’honneur au jeune homme de le débarrasser lui-même de son vêtement. Tout en le tendant à l’un de ses esclaves, l’anax ajouta, plus bas afin que nul autre ne l’entendît :


« Atalante n’aura jamais le cran de t’abattre, toi. Tu profiteras de sa faiblesse pour la vaincre. »


Hippomène hocha la tête, mal à l’aise.


Mais enfin, imbécile ! Qu’est-ce qui te prend ? Où s’en vont ta force et ton courage ? Tu rêves de ce jour depuis des années ! Tu l’aimes, alors bas-toi pour elle ! Elle sera en de bien meilleures mains avec toi qu’avec l’un de ces crétins pompeux !


Il se positionna sur la ligne d’arrivée, entre le dénommé Georgios et un autre concurrent. Atalante était debout de l’autre côté de la file de ses prétendants, près d’une borne qu’on avait installée là pour délimiter le début du parcours. Elle tenait son grand arc en main. L’une des extrémités de l’arme était fichée en terre. Un grand figuier noueux la surplombait en la laissant dans une demi-pénombre troublée. Les corps nus des hommes luisaient sous le soleil, la lumière qui tombait toute droite écrasait les muscles puissants, bruns de peau et de poils, poisseux d’huile et de sueur… et elle, caressée de clair et d’obscur, restait immobile. C’était l’or du jour, voilé puis démasqué par les feuillages volubiles du figuier, qui animait sa silhouette. Il éclaira brièvement son regard, figé, bloqué sur lui. Hippomène eut l’impression de voir s’étirer le temps. La main des dieux s’était emparé des fils de l’instant. Aphrodite pusse-t-elle avoir saisi la trame…


La voix rigolarde de Georgios l’arracha au sacré.


« Eh ! Tu bâilles aux corneilles ? Tu es arrivé en retard, tu as l’air fourbu avant même le départ, tu ne sais rien du tracé du parcours et, de ton aveu, tu n’as jamais vaincu la vierge ! Tu as le goût du défi, Hippomène, fils de Mégarée d’Onchestos ! »


Il n’avait pas à chercher loin pour deviner le tracé de la course. C’était ici le point de départ de nombreux jeux d’enfance. Autour de la cascadelle qui se jetait en vrombissant de l’Helicon, la forêt s’étirait, mêlant dans sa ramure épaisse les grands pins, sapins et épicéas, les nobles peupliers argentés, les châtaigniers, chênes verts, genévriers, figuiers et oliviers. Géants et nains s’épanouissaient dans un océan de broussailles et de ronciers parsemés de petites têtes aux couleurs pastels variés, les anémones éternelles. Un jour, leurs défis brutaux s’étaient échoués dans ce lit de fleurs et d’épines. Son corps s’était éveillé au désir contre celui d’Atalante, tout écorchés et tout ensanglantés, ensemble, par les griffures des halliers. Il en gardait encore un souvenir ému, embelli et amplifié par le silence qu’il avait gardé pendant toutes ces années.


Non, il n’avait pas peur de se perdre sur ce chemin-là.

Voici une autre version du mythe d'Atalante et Hippomène, datant du XVIIème siècle, par Johann Heinrich Schönfeld (1609-1682)

J’espère que cet extrait vous a plu. Pour lire la suite de la course entre Hippomène et Atalante, rendez-vous par ici

… ou encore par là, avec la version papier intégrale du roman !

En attendant, je vous invite à découvrir un autre pan de la mythologie grecque avec Le Dit de l’oracle, qui revisite l’histoire de la pythie de Delphes. C’est gratuit, faites-vous plaisir !

À bientôt !

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

Crédits images en-tête : MikeGoad Attention ! Je me suis permis une totale liberté dans le choix de cette image, car elle représente en fait Atala et Chactas, les héros d’un roman de Chateaubriand qui n’ont rien à voir avec Atalante et Hippomène (Atala ou Les Amours de deux sauvages dans le désert). Mais la statue était si belle… Et voici l’occasion de découvrir une autre œuvre romanesque. 🙂

Hippomène, un amant d’Atalante parmi d’autres ?

Qui est donc cet Hippomène qui apparaît dans certains des mythes de l’héroïne grecque Atalante ? A-t-il une existence propre, indépendante de celle-ci, ou n’est-il qu’un des éléments des récits de la vierge chasseresse ? Sans prétendre à l’exhaustivité, je vous propose de faire un petit point. Puis de découvrir le portrait que j’ai tracé de ce personnage dans ma version du mythe d’Atalante !

Hippomène et les trois pommes d’or

 

Hippomène est le personnage principal, avec Atalante, du mythe des trois pommes d’or. Dans cet épisode héroïque, Atalante refuse de se marier. Pour se débarrasser des pressions matrimoniales dont elle est l’objet, elle défie ses prétendants de la battre à la course. Ceux qui échoueront mourront (de sa main). Celui qui gagnera l’épousera.


Hippomène, ou Hippoménès, est l’un de ces prétendants. Futé, le jeune homme demande l’aide de la déesse Aphrodite.

Celle-ci est ravie de rouler cette jeune impertinente qui refuse de s’abandonner aux plaisirs dont elle est la patronne. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène.


Et alors, me direz-vous ? En quoi ces pommes peuvent-elles bien aider le jeune homme à gagner la course ? En réalité, le choix du fruit n’est pas anodin : il a une forte connotation sexuelle dans la Grèce antique. Pendant l’épreuve, lorsque Hippomène les laisse tomber devant Atalante, celle-ci tombe en pâmoison. Elle est littéralement vaincue par l’amour. Hippomène a gagné et la course, et la main d’Atalante.

Hippomène par le sculpteur Guillaume Coustou, Bassin des Carpes du Parc Marly. Actuellement au Louvre. On voit Hippomène qui s'apprête à lancer une pomme d'or en direction d'Atalante.

Hippomène, l’amant d’Atalante

 

Hippomène n’est décrit que comme amoureux d’Atalante. Dans le Catalogue d’Hésiode, il veut tellement l’épouser qu’il est prêt à mourir dans l’épreuve :

« Lui courait pour sa vie : sans autre choix que la fuite / Ou la capture. »


Mais, si beaucoup d’hommes désirent ou s’éprennent d’Atalante, ils ne sont pas si nombreux à en être aimés. Or, c’est le cas d’Hippomène, grâce à la magie des pommes (et d’Aphrodite, après tout déesse de l’amour !). Ovide nous dit en effet dans Les Métamorphoses :

« Elle dit, et naïve encore, blessée par le dieu du désir pour la première fois, ignorant ce qui lui arrive, elle aime sans se douter qu’elle aime. »

Hippomène métamorphosé avec Atalante

 

Hippomène apparaît dans un autre mythe d’Atalante : celui de la métamorphose en lion (et en lionne pour Atalante).


L’histoire raconte que les deux époux se retrouvent dans un temple de Cybèle ou de Zeus (les versions diffèrent selon les auteurs). Là, un dieu leur inspire un violent désir. Ce pourrait être l’œuvre d’Aphrodite, furieuse qu’Hippomène ne l’ait pas remercié comme il se doit de son aide dans l’épisode de la course. Les deux amants consomment donc leur passion dans le sanctuaire. C’est un sacrilège, un anosios gamos (un mariage impie). Ils sont punis de leur bestialité par un châtiment adapté : ils sont métamorphosés en lion et en lionne.

Précisons un détail : les anciens, semble-t-il, pensaient que les lions ne s’accouplaient jamais entre eux, mais avec des léopards. C’est en tout cas ce que nous raconte Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Le châtiment consistait donc surtout en la privation des plaisirs de l’amour entre les deux amants.


Dans certaines versions de ce récit, Hippomène est remplacé par Mélanion, un autre amant d’Atalante dans d’autres histoires.

Y aurait-il Hippomène sans Atalante ?

 

Trouver des informations sur Hippomène qui ne concerne pas son lien avec Atalante est difficile !


D’après la Cynégétique de Xénophon, il a été l’élève du centaure Chiron — mais comme Atalante. J’ai vu aussi qu’on le disait fils de Mégarée, roi de la cité d’Onchestos, en Béotie. Finalement, Hippomène est un satellite d’Atalante. Et, oui, il n’est qu’un amant parmi d’autres (Méléagre, Mélanion, voire Pélée).


Avouons que, dans cette mythologie souvent très centré sur des héros qui, à l’occasion, s’appuient sur des adjuvants féminins, ça fait un peu plaisir.


Reste qu’Hippomène était à mes yeux une belle matière pour un personnage masculin d’envergure. J’espère lui avoir fait justice dans ma nouvelle sur Atalante.

Cette nouvelle est à lire entièrement et gratuitement en ligne. En voici un extrait ci-dessous.

Hippomène surgit dans la clairière comme un fou furieux. Un bruissement de voix l’avait guidé sur les dernières lieues. Une foule de domestiques, d’esclaves, d’artisans, de gardes, de courtisans du prince… s’écarta, surprise, lorsqu’il se rua au milieu d’eux. Au prix de quelques bousculades et de nombreuses récriminations, il se fraya un passage. Le bruit de l’eau vive jaillie des hauteurs de l’Helicon s’intensifia et la brume fraîche l’assaillit. Ce fut une caresse sur sa peau échauffée par la longue course dans la montagne. Il avait tellement transpiré que sa chlamyde était trempée de sueur.


La transpiration voilait ses yeux. Il passa une main sur son visage en regardant autour de lui avec inquiétude. Arrivait-il trop tard ? Un silence s’était fait à son approche. Il ne vit d’abord qu’un conglomérat de couleurs vives, les tissus des suivants, le lin, la laine, la soie, le métal aussi, qui contrastaient avec les verts de la forêt qui les cernait autour de la source. Puis son regard croisa celui de Schœnée. L’anax était debout près du petit bassin alimenté par la cascade, très droit, le pied confiant sur les rochers glissants. Il se tenait tout juste à l’endroit où siégeait autrefois Chiron lorsque celui-ci arbitrait les conflits d’enfants d’Hippomène et d’Atalante. Les yeux d’aigle du prince étaient amènes et le jeune homme y trouva du réconfort. Il avait toujours été gracieux aux yeux du père d’Atalante. Après tout, il était le seul camarade qu’elle eût jamais toléré à ses côtés, ce qui n’était pas un mince exploit.


Le silence qui l’entourait fut rompu par le froissement de l’herbe sous des pas légers. Légers, mais certes pas hésitants.

Hippomène tourna la tête et vit venir à lui Atalante. Elle était magnifique. Élancée, fuselée comme un rameau vert tendu vers le soleil, elle avait la chair couleur de pêche mûre, bien loin du blanc de lait de sa mère et des autres femmes de la maisonnée. Tout en elle vibrait de force et de joie, de ses longues cuisses musclées jusqu’à ses épaules bien ourlées. Le sein adorable que sa robe laissait nu lui rappela avec une émotion inquiète l’orbe délicat de la déesse vierge… Elle était chaussée de sandales et un bonnet retenait ses longs cheveux, sans parvenir à les contenir entièrement. Quelques mèches s’en échappaient et allaient folâtrer sur la nuque et autour des oreilles. Hippomène retint son regard alors qu’il commençait à suivre la ligne douce, du lobe d’oreille à la courbe du menton puis à celle de la gorge. Il ne devait pas se laisser distraire, pas maintenant. Du reste, Atalante ne lui permit aucune distraction. Son regard, lumineux d’abord, se fit perçant alors qu’elle s’approchait de lui. Un bref instant, il y avait eu l’allégresse dans ses yeux d’écorce caressante, puis le doute s’était fait jour et le bois devint dur.

Lorsqu’elle se planta devant lui, les pieds campés dans l’herbe folle comme si elle était une émanation même des puissances de la terre, elle avait compris. Il sut ce qui démangeait sa main, qu’elle tenait poing fermé contre sa cuisse. Tous les regards étaient fixés sur eux. Doucement, il murmura :


« Ne me gifle pas, Atalante. Ne me fais pas affront ainsi devant mes rivaux. S’il te plaît. »


Une amertume puissante envahit les yeux de la jeune fille et chassa la colère. Hippomène en eut le cœur étrangement serré.


« Tu le mériterais bien, pourtant, car c’est toi qui me fais affront aujourd’hui par ta trahison. »


Que répondre à cela ? Il se tut et elle ne le frappa pas. Elle se détourna de lui et clama :


« Il est l’heure ! Nous verrons bien si les dieux vous sont propices. Courez donc pour gagner ma main… et conserver la vie. »


Elle acheva ces mots en dardant un regard de défi triste sur son ami d’enfance. Alors, Hippomène remarqua qu’elle portait dans le dos son grand arc de chasse et son carquois d’ivoire rempli de flèches. Il en resta interdit un instant. Ce fut la voix de Schœnée, venu le rejoindre au milieu de la clairière, qui le sortit de sa stupeur.


« C’est une épreuve à mort, mon garçon. Ma fille a annoncé qu’elle exécuterait tous ceux qui n’arriveraient pas à la distancer. »

Et il ajouta plus bas, d’un ton plein d’excuse :

« Je l’ignorais.


— Ce n’est pas grave, s’entendit répondre le jeune homme d’une voix lointaine. Je sais que je vais y arriver. »


Si ce n’était aujourd’hui, jamais il n’obtiendrait l’hymen avec Atalante. Sa chasseresse venait de prouver, avec cruauté, qu’elle ne céderait jamais. La mort ou la vie sans elle, le choix était vite fait.

Mourir de la main d’Atalante ou vivre sans elle : mon Hippomène est aussi absolu que celui d’Hésiode ! J’espère qu’il vous plaît ainsi. 😉 La suite des aventures d’Hippomène et Atalante se trouve par ici !

Vous pouvez aussi acheter le roman Atalante dans sa version papier intégrale en librairie.

Si vous aimez l’antiquité et la mythologie grecques, je vous invite également à télécharger ma nouvelle sur la pythie de Delphes. C’est gratuit !

À bientôt !

Crédits images en-tête : Atalante et Hippomène par Guillaume Coustou.

Mais qui est Atalante ?

Qui est Atalante ?

Entre la jeune femme que l’on voit courir dans les tableaux des maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles et l’héroïne des bandes dessinées qui rejoint les Amazones, il y a un monde. Pourtant, les peintres, les illustrateurs, les écrivains, les poètes qui ont célébré Atalante puisent tous à la même source : les mythes grecs antiques.

Je vous propose donc de redécouvrir l’Atalante de la mythologie grecque originelle. Allons explorer quelques-unes des nombreuses versions du mythe !


Et, parce que j’aime passionnément la littérature autant que j’adore la Grèce mythologique, vous trouverez un extrait de ma version du mythe à la fin de cet article. 🙂

L’Atalante sauvage : l’enfant abandonnée aux fauves

 

Atalante est tantôt la fille d’Iasos, roi du Péloponnèse (tradition arcadienne) tantôt la fille de Schœnée (tradition béotienne).


Iasos ne veut pas de fille. Il ne veut que des garçons. Dans la version arcadienne du mythe, donc, Atalante est exposée par son père dans la nature. Elle survit grâce à une ourse qui l’allaite. On retrouve là le topos de l’enfant nourri par un animal sauvage, comme les jumeaux Romulus et Rémus des légendes. Là où les fondateurs de Rome vont ensuite être recueillis par un berger, Atalante est recueillie par des chasseurs.


Cette Atalante-là est donc chasseresse jusqu’au bout des doigts. Très farouche, elle refuse le mariage, comme quasiment toutes ses autres versions. C’est une constante dans le mythe. Atalante se consacre à Artémis : elle veut rester dans le monde sauvage, qui est aussi, symboliquement, celui de l’enfance.

L’Atalante camarade de Thésée et Jason

 

D’autres versions d’Atalante la présentent comme un personnage important dans des quêtes célèbres, qui rassemblent de nombreux héros auprès d’elle.

  • Elle participe à la chasse du sanglier de Calydon, une créature monstrueuse envoyé par Artémis, auprès de Thésée, Pélée et Méléagre. Elle est la première à blesser l’animal grâce à l’un de ses traits.
  • Dans certains écrits, comme ceux de Diodore de Sicile, elle est l’un des Argonautes conduits par Jason en Colchide pour s’emparer de la Toison d’or.
Dans cette peinture de Theodoor Boeyermans (1677), on voit Atalante, à droite, qui brandit l'arc avec lequel elle a tiré le premier trait qui a blessé le sanglier de Calydon.

L’Atalante de la course contre Hippomène

 

Atalante fille d’Iasos est chasseresse. Elle est intimement liée à Artémis et au monde sauvage qui symbolise celui de l’enfance (et donc de la virginité). Mais il existe aussi une autre forme d’Atalante : l’athlète.


L’Atalante-athlète est la fille de Schœnée. Elle aussi refuse de se marier. Pour éviter ce sort, elle impose une épreuve à ses prétendants : celui d’une course. S’ils perdent, ils mourront. Celui qui gagnera pourra l’épouser.


La course est « truquée » par l’intervention de la déesse Aphrodite, qui aide l’une des prétendants, Hippomène (ou Mélanion selon les versions) en lui donnant trois pommes d’or. Le jeune homme les jette devant Atalante pendant la course. Distraite, celle-ci le laisse filer… On connaît la suite.

Cette peinture de Noël Hallé (1765), au Louvre, montre comment Hippomène vainquit Atalante à la course grâce aux trois pommes d'or.

L’Atalante mère

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais Atalante est aussi une mère ! Cette version-là du mythe étonne, alors que l’héroïne est toujours liée à l’idéal de virginité.


Pourtant, Atalante est aussi présentée comme la mère de Parthénopée, l’un des membres de lexpédition des Sept contre Thèbes.

Mon Atalante de la mythologie grecque

 

En tant qu’auteur amoureuse de mythologie grecque, j’ai eu très envie d’explorer cette matière littéraire. Je vous propose donc de découvrir ma version d’Atalante. J’en propose un nouvel extrait chaque semaine, gratuitement, ici même. 🙂


Vous verrez dans ces extraits quelle version de l’héroïne j’ai choisi de mettre en valeur. Il y a tant à dire sur ce beau personnage !

Hippomène avait tardé sur la route. Depuis Onchestos, tout s’était ligué contre lui pour le retenir. D’abord son père, Mégarée, qui, averti de son projet, lui avait asséné un long laïus moralisateur sur les dangers d’un tel choix.


« Crois-tu vraiment que tu la vaincras ? Tu n’y es jamais parvenu par le passé. Et quand bien même tu la battrais sur son terrain de prédilection, saurais-tu la changer pour qu’elle devienne une bonne épouse ? Elle n’est pas femme, cette furieuse que l’on voit et que l’on entend toujours trop ! Tu risques ta réputation avec elle. Si j’ai consenti à ton projet, par affection pour toi, si j’ai accepté de perdre mon aîné en le donnant à Schœnée qui a besoin d’un héritier, laisse-moi te redire, mon fils, que je crains l’issue de cette initiative. Puisses-tu ne pas la regretter, et moi avec… »


Puis, à la porte nord-ouest d’Onchestos, un rassemblement de paysans qui bloquait l’entrée, et avec elle tous les marchands venus échanger avec l’anax. Ils venaient se plaindre de la disette. L’orge et le froment n’étaient pas encore mûrs, les récoltes de l’année précédente avaient été mangées depuis longtemps et les blés venus d’au-delà les mers et promis par le prince n’étaient pas encore parvenus à Onchestos.

Foin de ces huiles, de ces parfums, de ces bronzes qu’apportaient les commerçants du port ! Tout cela ne se mangeait pas.


L’aube était à peine là, mais Hippomène vit le soleil monter dans le ciel sur sa trajectoire oblique avec une hâte angoissante. Finalement, après avoir réussi à remettre un peu d’ordre dans la foule désemparée avec l’aide des gardes de la cité, Hippomène put se libérer. L’un de ses cadets, Taxiárchis, vint prendre la situation en main et, sur une interpellation moqueuse (« Va donc mordre la poussière contre ta virile ! »), il le congédia. Le jeune homme ne répondit pas plus à son frère qu’à son père. Il lança sa monture dans une course échevelée pour rattraper le temps perdu.


Furieuse ? Virile ? Elle n’était rien de tout cela, son Atalante. Tandis qu’il quittait la plaine et s’engageait dans les piémonts déjà découpés de l’Hélicon, Hippomène agitait ses pensées avec colère. Au sud, la mer apparaissait puis disparaissait au gré des reliefs, jouant avec le soleil entre les moutonnements verts et bruns des forêts. L’étendue lisse avait volé au ciel son azur mais, diaprée dans la lumière éclatante du matin, elle voilait souvent sa robe bleue sous des scintillements d’or aveuglants.

Découvrez mon Atalante de la mythologie grecque !

 

Et puis, soudain, le désastre. Echo, son cheval, ralentit l’allure. Le jeune homme eut beau tirer sur les brides et presser les flancs de la monture de ses talons, rien n’y fit. L’animal regimba même lorsqu’il força sur le filet ; Hippomène lui abîmait la bouche, au malheureux, et celui-ci n’avait pas l’habitude d’une telle brutalité de la part de son maître. Le jeune homme finit par sauter à terre et ne put que constater l’évidence. Son étalon boitait.


Ce pouvait-il que Poséidon, le maître du bois sacré d’Onchestos, désapprouva lui-même son initiative !


Pas le temps de faire quoi que ce soit pour réparer cette infortune. Il en coûtait à Hippomène, mais il se l’était juré, rien ne viendrait se mettre en travers de son projet. Il amena Echo jusqu’en la cahute d’un berger, accrochée à la roche non loin du chemin, au départ d’un sentier de chèvre. Des enfants dépenaillés, couverts de poussière, l’accueillirent en bondissant comme des cabris. Avec une poignée de pièces et la promesse d’en donner bien davantage si sa bête était bien soignée, le jeune hommes espéra avoir gagné leur loyauté. Pour le reste, il ne lui restait plus qu’à courir.


C’est ce qu’il fit. Il avala de sa foulée rapide les dernières lieues qui le séparaient de la cité de Schœnée. La matinée était déjà entamée avec toutes ces sottises et il était en train de perdre des ressources précieuses, dont il aurait bien eu besoin contre sa terrible chasseresse. Tout ruminant, il se remémora les jours d’avant l’enfance, ceux des roulades dans l’herbe, sous le regard sagace du vieux Chiron, les empoignades échevelées, les courses qui leur arrachaient toute haleine et les laissaient pantelants à la cascade, la langue tirée jusqu’aux genoux… et toujours vaincu pour lui, vainqueur pour elle, quelque peine qu’il se fût donné pour triompher. Les jambes flageolantes, le cœur battant à tout rompre, le souffle égaré, exténué, peu importait ses efforts : elle gagnait toujours.


Sans l’aide d’Aphrodite, il n’avait aucune chance de remporter l’épreuve. Aucun des prétendants n’y parviendrait. Il fallait que la divine à la ceinture d’or l’assistât, ou c’en était fini de lui.


Encore fallait-il qu’il arrivât à temps pour concourir ! Hippomène jeta un coup d’œil anxieux au sud-est. Le soleil était déjà bien trop haut dans le ciel !


Tant pis, il fallait jouer son va-tout. Un embranchement se présenta face à lui. À gauche, la route s’en allait jusqu’en une vallée encaissée où la cité de Schœnée nichait. À droite, elle prenait de l’altitude : elle allait se perdre dans des forêts accrochées à l’Helicon, parcourues de sources, de torrents et de chutes d’eau.

C’était le terrain de chasse d’Atalante et le sien depuis des années.


Si tu la connais aussi bien que tu le prétends, tu sauras l’endroit qu’elle a choisi pour humilier ses prétendants.


C’était peut-être l’ultime épreuve imposée par les dieux. Du reste, s’il allait jusqu’à la cité pour se renseigner, il arriverait trop tard, c’était certain.


Il bifurqua vers la droite. Vers le nord et ses indomptables futaies.

Hippomène arrivera-t-il à temps pour participer à la course ? Vous le saurez dans la suite de ce récit centré sur l’Atalante de la mythologie grecque. 😉

Vous trouverez aussi le roman Atalante dans sa version papier intégrale dans toutes les librairies. 🙂

En attendant, puisque vous aimez la mythologie grecque, je vous propose un ebook gratuit centré sur le personnage de la pythie de Delphes. C’est entièrement gratuit et ce n’est que le premier des cadeaux que je vous prépare. 🙂

À bientôt !

Crédits d’image en-tête : Antonios Ntoumas

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante.

Atalante et ses prétendants : nus ou vêtus ?

Aujourd’hui, nous entrons dans le vif du sujet avec la course d’Atalante contre ses prétendants ! C’est la suite directe des épisodes que vous avez lus jusqu’ici.

 

Nous allons aussi parler des détails vestimentaires de l’athlétisme dans l’antiquité grecque. C’est un élément très intéressant, et qui a donné lieu pour moi à quelques recherches, car on imagine souvent que les athlètes couraient et luttaient complètement nus. Alors, comment devais-je vêtir mon Atalante dans ce contexte ? Il va de soi qu’à l’époque antique, les femmes ne se mêlaient pas aux hommes dans le stade.


Voyons ça ensemble !

La nudité chez les athlètes grecs

D’abord, un fait étymologique : le gymnase (gumnãsion) est le lieu où les hommes s’entraînent nus (gumnõi). Mais sont-ils vraiment tout nus ? Ou presque nus ? Un pagne peut peser quelques grammes de tissu tout au plus, il change la symbolique de l’athlète lorsque celui-ci le porte… ou pas.

Cette question m’a un peu poursuivie. Dans les représentations iconographiques, les athlètes grecs sont nus. Chez les Étrusques et les Romains, ils portent un pagne. On sait très bien que les Romains avaient un rapport à la nudité plus pudique que les Grecs : à leurs yeux, c’était une habitude barbare que de s’exhiber en public. Les Grecs anciens n’ont au contraire aucune réticence à se montrer dans le plus simple appareil. D’un point de vue moral et philosophique, donc, rien ne s’opposait à ce qu’ils s’entraînent nus.

Mais d’un point de vue pratique ?

Décor d'un vase grec. Les coureurs sont nus ici, pas de doute !

Est-ce qu’il n’y a pas un risque à pratique la lutte ou le pancrace nu ? Un coup égaré dans l’entrejambe ne doit pas être très agréable. Moi, je n’ai jamais pratiqué le pancrace, le pugilat et l’orthepale. 😉 Mais certaines associations comme l’ACTA en ont une expérience beaucoup plus sensible et savent les risques que peuvent encourir des lutteurs en termes de coups.

De manière très ponctuelle, ce risque est sans doute minime. On peut se dire par exemple que, pour les jeux d’Olympie, les athlètes devaient concourir sans rien sur le dos pour mieux honorer les dieux. Mais des hommes qui luttaient souvent n’avaient pas intérêt à prendre un tel risque. C’est d’autant plus vrai que les Grecs antiques étaient très intéressés par la médecine et prenaient grand soin de leurs corps et de leur santé. Je pense qu’ils se souciaient aussi de l’état de leurs parties génitales. 🙂

On peut donc raisonnablement supposer que les athlètes portaient des pagnes ou d’autres espèces de suspensoir qui limitaient les accidents. L’iconographie, qui montre des hommes qui luttent dans une complète nudité, serait à cet égard plus symbolique que réaliste.

La nudité dans la course d’Atalante contre ses prétendants

Je n’ai pas trouvé grand-chose sur la nudité chez les coureurs. Je pense raisonnablement qu’ils étaient vêtus comme les lutteurs. Cependant, j’ai préféré la version « artistique » à la version réaliste et j’ai complètement dévêtu les prétendants challengers d’Atalante. Sans remords !

Dans les mythes d’Atalante, la nudité est en effet omniprésente. On la voit dans les épisodes de sa lutte contre Pélée, dans la course contre les prétendants (avec Hippomène), dans celui de la métamorphose ou encore lorsqu’elle affronte les centaures.

La lutte entre Atalante et Pélée. Vases à figures noires, Collections d'Antiquités de l'État de Munich.

Dans les représentations imagées de la course, ainsi que dans certains textes (comme celui d’Ovide), Atalante et ses prétendants sont nus et il m’a donc semblé intéressant de reprendre cette nudité pour les hommes. En revanche, j’avais quand même envie de renverser un peu les valeurs et, cette fois, de poser les yeux sur le corps masculin et non sur celui de la femme. J’ai donc habillé Atalante d’une robe qui dévoile seulement l’un de ses seins. C’est l’une des tenues que l’on voit parfois sur l’héroïne sur les vases et autres objets de l’iconographie grecque.

Dans tous les cas, la nudité n’est pas source de gêne chez les Grecs anciens, même si elle peut attiser le désir. C’est aussi cela, le mythe d’Atalante : l’ambivalence autour d’une héroïne vierge, que l’iconographie et les textes chargent toutefois souvent de sensualité et d’érotisme.

Atalante Chasseresse – Partie VII

 

La course n’était qu’une diversion pour Atalante. Un moyen grâce auquel elle comptait bien clouer le bec à son père et aux chefs des géné, les grandes familles qui entouraient et conseillaient l’anax dans sa conduite de la cité. Ils la jugeaient tous égoïste de ne point sacrifier au bien de la communauté en refusant de se marier et de leur pondre un héritier. Mais quel sacrifice étaient-ils tous prêts à faire pour ce bien commun ? Pas celui de leur liberté, en tout cas, ni celui de leur pouvoir. Au contraire, c’était bien de leur influence qu’il s’agissait. Si Schœnée mourait sans descendance, résisteraient-ils à la tentation de s’écharper pour prendre sa place ? Et s’ils se montraient loyaux les uns envers les autres, un aventurier venu d’ailleurs ne parviendrait-il pas à leur damer le pion ? Bien commun ! Quelle plaisanterie !


Elle ne laisserait triompher aucun d’eux.


Son père lui avait laissé la liberté de décider de l’épreuve et de toutes ses modalités. Son stade, ce serait la forêt, ce serait la montagne, peuplée de ses ours, de ses sangliers et de ses lions. Elle n’avait pas du tout peur de perdre dans cet environnement. Elle marchait d’un pas vif sur le sentier qui quittait la grande route et prenait déjà de l’altitude en se dirigeant vers les piémonts boisés.

De là, on voyait au nord le lac de Copaïs, au sud la mer irradiante sous le soleil. Il était très tôt, mais déjà l’astre royal projetait tous ses feux sur eux en faisant étinceler intensément la moindre goutte de rosée. Sous la chape de sueur qui l’imprégnait, Atalante sentait s’animer chacun de ses muscles.


Ils en étaient tous là. Ses prétendants. Ils la suivaient, et l’anax, et les chefs des clans familiaux, dont beaucoup d’entre eux étaient les pères de ses adversaires. Tout comme elle, ils ruisselaient de transpiration. Ils restaient à la hauteur de son père en la laissant seule, isolée, toujours solitaire. Du reste, quoiqu’ils eussent accepté les termes de son défi, ce n’était pas à elle qu’il leur fallait plaire : c’était à son père… C’était toujours le tuteur, le kyrios, l’homme qu’il convenait de séduire. Pas la kourè, pas la fille.


Une foule de gens du peuple, des artisans, des esclaves, des gardes, des serviteurs, des paysans, les suivait en apportant au sous-bois un brouhaha dont celui-ci n’avait pas l’habitude. Les oiseaux fuyaient dans la ramée, les renards, les hermines, les lynx déguerpissaient en abandonnant derrière eux des feuillages frémissants. De tous les chemins qui s’ouvraient à main gauche ou à main droite jaillissaient d’autres spectateurs curieux, d’autres admirateurs. Ils l’appelaient, ils criaient « Atalante ! » avec joie et impatience. Souvent, ils l’avaient vue courir dans le stade, dans ces courses lors desquelles la jeunesse faisaient aux dieux l’offrande de sa force et de son adresse. Toujours, ils l’avaient vue triompher de ses adversaires. Eux ne doutaient pas d’elle. Eux ne faisaient pas de calcul sordide, ni ne pariaient sur sa défaite pour l’enchaîner.


Enfin, ils parvinrent en l’endroit qu’elle avait choisi. C’était le départ d’un ru qu’abreuvait une cascadelle descendue de l’Helicon. En se déversant, les flots dégageaient une écume blanche et diffusaient dans l’air une sensation de fraîcheur agréable. Atalante fit volte-face. Des gouttelettes se déposèrent sur la peau moite de son dos. Elle planta sa lance dans le sol avec autorité.


« Le départ est ici ! »


Schœnée s’arrêta et croisa les bras sur son large torse sans rien ajouter. Ainsi qu’il le lui avait promis, il la laissait mener tout à sa guise. Son regard d’aigle se planta toutefois dans le sien et, pendant quelques secondes, père et fille s’affrontèrent avec la même pugnacité. « Celui-là qui te vaincra à la course, tu l’épouseras ! » avait-il dit. Mais lequel parmi tous ces jeunes hommes posséderait une foulée assez longue pour échapper à celle d’Atalante aux pieds agiles ? Elle les observa tandis qu’ils se dévêtaient et confiaient leur chlamyde à des serviteurs ou l’abandonnaient à des branches pour les plus modestes d’entre eux. Ils avaient le torse lisse, les cuisses longues et musclées, les fesses fermes : des corps d’athlète, tous. Les heures passées en plein air, à la chasse et au stade, avaient ombré leur peau et quelques d’entre eux exhibaient des cicatrices qui témoignaient d’un passé frais de guerrier. Leurs yeux étaient vifs, et enflammés lorsqu’ils se posaient sur elle. Elle croisa les bras, avant de réaliser qu’elle adoptait instinctivement la même posture martiale que son père. Ah ! Tant pis !


« Nous montreras-tu le parcours entier à réaliser pour gagner ta main, Atalante ? » demanda l’un d’eux.


Il s’avança et se planta à seulement quelques pas d’elle, les poings sur les hanches, en une attitude pleine d’orgueil. Elle reconnut le fils cadet de l’un des plus proches conseillers de Schœnée. Lorsqu’ils étaient enfants, elle lui avait fait mordre la poussière.


« Suis-moi, Polychronios, et vous tous aussi ! Je vais vous montrer ce qui vous attend. »

Amphore panathénaïque (qui contient l'huile d'olive offerte aux vainqueurs des jeux panathénaïques). On peut imaginer que les prétendants d'Atalante ressemblaient à cet athlète.

La course d’Atalante contre ses prétendants ne va plus tarder à commencer ! Mais que fait donc Hippomène ? Vous le saurez dans le prochain extrait.  Vous pouvez aussi lire le roman Atalante dans sa version papier intégrale : elle est disponible dans toutes les librairies.

Bonne journée !

Sources :

LECLANT, Jean (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Presses Universitaires de France, 2005, Paris

LOPEZ, Brice, Les Jeux olympiques antiques. Pugilat, orthepale, pancrace, Budo Éditions, 2010

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque, Presses Universitaires de Rennes, 2016

Crédits image d’en-tête : Devanath

Les palais de la Grèce antique : des Mycéniens aux Hellènes

Bonjour par ici !


Aujourd’hui, place à la suite des aventures d’Atalante et d’Hippomène ! Rappelez-vous, dans la dernière scène, le jeune homme était en proie à des rêves torrides qui avaient un sens religieux profond dans l’esprit des Grecs anciens. L’extrait qui vient est assez court… et plus chaste ! Ensuite nous enchaînerons avec la fameuse course qui doit départager les prétendants à la main de la belle chasseresse !

En préambule, et pour contenter votre faim, je vous propose de parler un peu des palais de la Grèce antique tels que les arpentent nos deux héros Atalante et Hippomène. Nous découvrirons aussi une villa grecque reconstituée : la villa Kerylos !

Les palais de la Grèce antique : mon inspiration mycénienne

 

De manière arbitraire, j’ai décidé de m’inspirer de l’architecture mycénienne pour les palais que je décris dans la nouvelle d’Atalante.

« Elle s’arrêta donc avant d’avoir franchi l’entrée monumentale et se retourna pour lui faire face. Les énormes blocs de pierre qui avaient présidé à la construction de la forteresse dans laquelle nichait le palais lui coupaient toute perspective. La base des murs était en maçonnerie, le reste en briques crues. Au-dessus du linteau de la grande porte, un relief monolithe en pierre grise occupait le triangle de décharge. Il représentait deux lions affrontés dont les pattes antérieures s’appuyaient l’une sur l’autre. »

La civilisation mycénienne prend place entre la fin du XVe siècle et la fin du XIIIe siècle avant notre ère. On la considère comme la première civilisation grecque. Elle doit son nom au site de Mycènes, en Argolide, fouillé par l’archéologue-aventurier Schliemann (celui qui a aussi découvert le site de Troie en Asie Mineure).


C’est à ce site célèbre que j’ai emprunté certains éléments architecturaux, comme la Porte des Lions, qui était un élément de fortification de la cité. J’en ai fait la porte du palais-forteresse de Schœnée, le père d’Atalante.


La civilisation mycénienne a emprunté beaucoup de traits à la civilisation crétoise qui l’a précédée, mais elle a aussi développé un caractère original que l’on retrouve dans la Grèce classique. Les propylées, par exemple, une entrée monumentale précédée de chaque côté du mur par un porche à colonnes. Mais aussi le mégaron, une grande salle avec antichambre et porche, au centre de laquelle on retrouve un foyer entouré de quatre colonnes et autour duquel s’organise le reste de l’habitat.


Le palais mycénien, avec son porche, son antichambre et son mégaron, inaugure un schéma architectural qui deviendra celui du temple grec.

Le mégaron du palais de Nestor, à Pylos. (Crédits images : akg-images / Balage Balogh / archaeologyillustrated.com).

Un exemple de villa grecque : Kérylos

 

Bien sûr, il ne reste plus guère que des ruines de ces palais de la Grèce antique, et même des habitats plus modestes des époques ultérieures.

Cependant, il existe un édifice très original et unique au monde qui permet de se représenter ce que furent la décoration et l’atmosphère d’une villa grecque ancienne : la villa Kérylos.


Plus qu’une reconstitution, c’est une « réinvention ». On la doit à Théodore Reinach, archéologue, et Emmanuel Pontremoli, architecte, deux hommes passionnés qui l’ont conçue et fait bâtir entre 1902 et 1908 sur le modèle des maisons nobles de l’île de Délos. La villa se situe au bord de la Méditerranée, entre Nice et Monaco.


Attention, on est très loin des palais mycéniens ! Ces maisons nobles datent en effet du IIe siècle avant J.-C. La villa Kérylos s’organise ainsi autour d’un péristyle, un élément architectural qui n’existait pas chez les Mycéniens. C’est une galerie de colonnes qui borde une cour intérieure.


Malgré cet écart chronologique extrême, je trouve que cela nous permet de nous rapprocher un peu de nos héros mythologiques. Je pense notamment à la décoration, les mosaïques et les fresques, qui étaient abondamment utilisées au IIe millénaire avant notre ère. Elles représentaient des scènes célèbres de l’histoire des dieux et des héros. Et puis il y a l’emploi de matériaux qui parlent à notre imaginaire lorsqu’on pense à la Grèce antique : les stucs, les marbres de Carrare


D’ailleurs, « Kérylos » signifie « hirondelle de mer ». Cet oiseau, on le retrouve peut-être dans une fresque préservée du palais de Pylos, en Messénie. On y voit un joueur de lyre assis sur un rocher, face à un gros oiseau blanc qui s’envole. Vous verrez plus loin dans la nouvelle que j’ai repris cette image. Certains thèmes poétiques et artistiques sont éternels !


Vous pouvez faire une visite virtuelle de la Villa ici.


Et si vous avez envie de vous faire une idée plus précise de ce que à quoi ressemblait un palais de la Grèce antique mycénienne, je vous conseille cette petite vidéo de reconstitution en 3D du palais de Nestor à Pylos.

Et maintenant, retournons dans les temps mythologiques !

Villa Kerylos (crédits photo : https://vivrenice.fr/villa-kerylos-beaulieu-sur-mer_9/)

Atalante Chasseresse – Partie VI

 

Hippomène se réveilla dans la plus profonde des paniques.


Il rejeta loin de lui le drap et se redressa pour trouver de l’air. Son cœur martelait sa poitrine ; il lui semblait étouffer. Il se leva et tâtonna dans la faible lueur de la lune pour trouver une lampe. Sous sa main fébrile, quelque chose tomba et heurta le sol dallé de terre cuite dans un bruit sourd.


Il alla jusqu’à la fenêtre et en écarta les voilages. L’air doux de la nuit, chargé encore des effluves salines de la mer qui bordait Onchestos, et des résines, et de la pierre de la montagne, calma un peu ses sens affolés. Il le respira longuement.


Le rêve le poursuivait encore. Si réel, si charnel. Il sentait encore sur lui les mains suaves. Son corps nu gardait mêlés à sa sueur les parfums intimes de sa divine amante, toute inaccessible qu’elle eût jamais été. Sa verge lui semblait encore endolorie…


Faste était un tel rêve lorsqu’on y prenait son plaisir entre les mains d’Aphrodite d’Or. Il annonçait la réalisation de tous ses rêves. Mais Artémis… ?


Les mains d’Hippomène tremblèrent sur son torse. Un doute le transperça devant le terrifiant présage. Allait-il au-devant de la catastrophe ? Fallait-il renoncer ?


À peine l’hypothèse de l’abandon effleurée, il se cabra. Renoncer à Atalante ? Jamais !


Il laissa derrière lui le spectacle des nuées enténébrées par la nuit. Peut-être, après tout, s’était-il trompé, peut-être le rêve avait-il si bien brouillé ses sens qu’il avait confondu sa maîtresse avec la divine archère, cette autre si semblable à sa chasseresse, cette autre à laquelle il voulait l’arracher pour l’amener à la sphère d’Aphrodite… D’ailleurs, au pinacle du plaisir, n’était-ce pas à son aimée qu’il pensait ?


À la naissance du jour, il serait prêt à braver tous les augures.

Il est déterminé, notre Hippomène, et ce en dépit des présages équivoques que la nuit lui a apportés. Nous verrons bientôt à quoi le mènera cet entêtement amoureux. Pour connaître la suite de ces aventures dans les palais de la Grèce antique et les sombres halliers de la déesse chasseresse, rendez-vous sur la ligne de départ de la course d’Atalante contre ses prétendants

Vous retrouverez également le récit intégral d’Atalante en version papier dans toutes les librairies. 🙂

Sources : François Chamoux, La Civilisation grecque

Crédits images : pho-graphe

Des rêves osés avec Artémis et Aphrodite !

Saviez-vous que les Grecs anciens étaient très attentifs à leurs rêves ? Ils y trouvaient des présages qu’ils avaient garde de négliger dans leur vie de tous les jours.

Ils interprétaient notamment les rêves dans lesquels ils rencontraient les dieux… surtout si ces derniers revêtaient un caractère érotique.

Je vous propose aujourd’hui de décrypter les significations des rêves dans lesquelles apparaissent la vierge chasseresse Artémis et Aphrodite, la déesse de l’amour. Je me suis penchée sur ces deux déesses car elles sont toutes deux omniprésentes dans les récits qui mettent en scène l’héroïne grecque Atalante. Vous verrez que le sujet en dit long sur les mentalités de la Grèce ancienne.

En tout cas, les croyances religieuses des Grecs anciens liées aux rêves ne manquent pas de croustillant !

Rêver d’Artémis et Aphrodite dans la Grèce antique

Aphrodite et Artémis sont deux déesses rivales qui s’arrachent Atalante. Dans le mythe, celle-ci appartient bel et bien à la sphère de la déesse vierge : elle chasse les fauves, elle fréquente les sombres halliers, elle tire à l’arc et lance le javelot aussi bien qu’un homme. Mais le spectre du mariage la guette, car, en tant que femme, Atalante est destinée à se marier et à enfanter. Or, le mariage et tout ce qui touche au sexe qui permet la procréation est le domaine réservé d’Aphrodite.

Dans la religion grecque antique, Artémis appartient à la triade des déesses vierges, avec Hestia et Athéna. Aphrodite, quant à elle, compte parmi celles qui ont une vie sexuelle, Héra et Déméter. Elle personnifie même davantage que les autres ce désir qui rapproche les êtres.

Les Grecs anciens étaient très conscients de cette distinction et de ce qu’il était licite d’espérer des unes et des autres. En témoigne leur interprétation des rêves. En effet, il était semble-t-il de bon augure de faire des rêves érotiques impliquant les trois déesses « autorisées » qu’étaient Héra, Aphrodite et Déméter. C’était un signe favorable qui annonçait la réalisation de ses vœux grâce à l’intervention d’instances supérieures. En revanche,

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir (…) car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments ». (Artémidore).

On appréciera le « même si on y prend plaisir ». Les Grecs anciens ne méprisaient pas la chair, au contraire ! Par contre, j’aurais aimé savoir si les femmes grecques pouvaient interpréter de la même façon leurs rêves les plus torrides avec un Apollon, un Arès ou un Zeus !

En tout cas, vous allez voir que ce fait m’a inspirée ! Nous allons plonger dans l’âme et la conscience d’Hippomène, l’un des prétendants d’Atalante dans l’épisode des trois pommes d’or.

Attention ! Cette scène est réservée à un public averti, car il contient des éléments érotiques relativement explicites. Soyez prévenu.e !

Rêver de la déesse de l’amour Aphrodite ou de la chasseresse Artémis… n’implique pas les mêmes conséquences pour le Grec ancien.

Atalante Chasseresse – Extrait érotique

 

Les rituels de purification avaient duré longtemps. Il y avait trop d’enjeux en ce jour, plus que dans toutes les autres demandes qu’il avait pu faire auprès d’Aphrodite, et la belle à la ceinture d’or était susceptible. Lavé, rasé, huilé de près, Hippomène s’était présenté devant l’agalma, la statue divine, une merveille d’or qui étincelait au milieu des marbres chamarrés du sanctuaire niché dans le palais de son père Mégarée, prince d’Onchestos. Bien campé sur ses jambes, il avait levé la main droite et présenté sa paume à la déesse.

« Aphrodite d’Or ! Je me présente à toi humblement, ô ma protectrice. Tu me connais, moi Hippomène, fils de Mégarée d’illustre lignée, anax d’Onchestos la Sacrée. Tu sais ma dévotion, maintes fois témoignées par des présents de statues, de fleurs, d’encens, d’or et des marbres les plus beaux du Pentélique. Auras-tu la générosité illustre de m’aider encore ? Demain va se jouer l’événement qui décidera de ma destinée. Mon bonheur ou mon malheur… À qui d’autre pourrais-je demander l’intercession, ô ma divine, toi dont la ceinture fait naître l’amour et le désir partout autour de toi ? Sache qu’aucun de mes témoignages passés de piété n’atteindra ce que je t’offrirai à l’avenir si tu m’accordes demain ce que je souhaite et chéris plus que tout au monde. Mes largesses seront sans limite, jusqu’à ma mort, glorieuse Argynnís ! Et je promets de t’amener celles de ma parthenos, qui se refuse encore à honorer tes charmes pour leur préférer Artémis, la déesse farouche des sombres halliers… si tu me fais la grâce d’en faire mon alochos. »

À l’heure où la chouette hulule dans les profondeurs et que Nyx garde ses filets ténébreux tendus sur la toile du ciel, Hippomène tournait et retournait dans sa couche. De la fenêtre ouverte lui parvenait une brise légère, caressante, qui ourlait sa peau moite de fraîcheur et d’écume. Elle entraînait dans son sillage un délicat écho de la vie nocturne. Ces chants lointains essaimaient-ils depuis la cité ? Sortaient-ils des gorges délicates de quelques hétaïres qui ravissaient les sens de leurs bons amis dans les maisons de plaisir du port ? Ou bien était-ce le bruissement des herbes, par-delà les murs d’Onchestos, que foulaient les nymphes de leurs pieds menus ?

La brise prit de la pesanteur sur son bras. Elle glissa jusqu’à son épaule, elle s’enroula autour de son torse, elle descendit plus bas, sous les draps, pour juger de sa virilité. Hippomène tressaillit. Ce parfum qui mêlait le sel et le miel, le lys et la myrte, la pêche et le cuir… il pénétrait ses narines et embrouillait ses sens par tous les pores de la peau. Un doux chatouillement anima la chair de son cou, puis celle de sa poitrine. Son téton frissonna et se durcit. Tout son corps se préparait à l’assaut, il le sentait plus ardent au travers de sa léthargie, il le regardait en spectateur. Quelle étrange sensation…

Il lui sembla qu’il ouvrait les yeux, qu’il entrebâillait juste ses paupières sur cet instant. Un long chatoiement d’or éblouit sa rétine. Il lui fallut un temps pour comprendre ce qu’il voyait, le temps d’une pesanteur sur son bassin tandis que le drap s’envolait. Une lumière aveuglante irradiait devant lui. Il perçut une silhouette, l’arrondi charnu de longues cuisses qui enserraient les siennes, celui d’un sein tandis que le corps se dépliait pour se laisser admirer. Des bras étincelants de blancheur dans l’obscurité se levèrent avec grâce, en soulevant une chevelure parée de tous les joyaux du monde. Hippomène déglutit. Il avait déjà fait pareil rêve, un jour, alors qu’il devenait homme. Il en gardait des souvenirs si vifs de plaisir qu’il en tremblait encore, et aussi l’impression de n’être qu’un objet impuissant aux mains d’un géant.

Et de quels sentiments est tissée cette impression, Hippomène ? Toi qui me demandes d’enchaîner à ton cœur un autre cœur.

La femme s’arc-bouta lentement sur lui. Sa toison soyeuse glissa avec insistance, avec autorité sur son membre. Le jeune homme empoigna les draps du lit en se mordant les lèvres. Son sexe était si gonflé de désir qu’il lui en faisait mal. Il gémit tandis qu’elle se penchait sur lui et que ses mains, douces comme la soie, brûlantes comme les braises, couraient sur son torse. Ses longues mèches d’or glissèrent dans son cou tandis qu’elle se penchait pour l’embrasser. Le velouté humide de ses lèvres sur sa peau exaspéra les sens d’Hippomène. Il voulut lever les bras, saisir la taille, bouger son bassin, mais une force inouïe l’en empêcha. Il était l’offrande.

Alors, Hippomène ?

Dérangeant de n’être qu’un jouet privé de consentement, même dans les bras de la plus belle des déesses.

Le corps se redressa. Aphrodite apparut dans tout l’éclat de sa splendeur, toute blanche, toute blonde, pétrie de lumière. Un rire tout à la fois suave et cristallin résonna aux oreilles du jeune homme et il sentit se lever la pesanteur sur son corps. Le sang afflua brutalement dans ses membres engourdis. Avec hésitation, il leva un bras. La divine s’en saisit, entremêla ses doigts aux siens et le fixa de son regard clair.

Alors, enhardi, il la saisit par la taille et la fit basculer sous lui. Le rire le poursuivit tandis qu’il couvrait de baisers la chair pleinement offerte, que les sèves féminines l’étourdissaient de leurs parfums, que ses mains redessinaient avec volupté toutes les formes de ce corps généreux. Les cuisses, chaudes et douces, qui enserraient sa taille finirent par céder leur tribut. Il s’en empara hâtivement, la tête pleine de l’instant, mais aussi rêvant à la conquête à venir, plus ardemment convoitée, passionnément aimée, espérée et attendue depuis toujours. Pusse-t-elle gémir de plaisir tout pareillement, sa vierge enfin domptée !

Le rire s’éteignit. Dans un vigoureux coup de rein, la divine reprit l’ascendant sur lui. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Sa verge, presque parvenue à satisfaction, pulsait douloureusement. Sous ses mains, les longues cuisses frémissaient d’ardeur. Si puissantes… Il ouvrit les yeux — quand les avait-il fermés ? Le long corps pâle lui apparut brouillé. La déesse reprit le cours de la danse interrompu, soulageant la tension dans son membre par de grands coups de reins. Plus vive, plus véloce, plus sauvage… Au bord de la rupture, il considéra la silhouette élancée, les longs bras aux muscles ciselés, les seins menus au-dessus de la taille fine. Dans l’ombre du visage, deux iris farouches étincelaient. Une peur venue du fond des âges saisit Hippomène. Mais son corps, ensorcelé par la belle, n’en faisait plus qu’à sa tête. Un plaisir violent l’inonda tandis qu’il jouissait entre les cuisses de la déesse vierge Artémis.

J’espère que cela vous a plu. Quelle l’interprétation donnez-vous du rêve d’Hippomène ? Qui, d’Artémis et Aphrodite, guidera le destin du jeune homme… et celui d’Atalante ? Vous le saurez en lisant ce nouvel extrait ou en découvrant la version intégrale du roman Atalante, disponible dans toutes les librairies.

Et puisque vous aimez la mythologie grecque, que diriez-vous de vous évader aux côtés de la pythie de Delphes ? Je vous offre l’ebook de ma nouvelle Le Dit de l’oracle ici !

Sources : Les Femmes grecques à l’époque classique, de Pierre Brulé

Atalante, l’héroïne grecque indomptable

Bienvenue à vous par ici ! Si vous souhaitez en savoir plus sur Atalante, l’héroïne grecque incontournable et peut-être le plus célèbre personnage féminin de la mythologie grecque, vous êtes au bon endroit. Je vous invite à suivre ses aventures dans une nouvelle à lire entièrement en ligne. Chaque semaine ou presque, j’en livre un nouvel extrait.


Dans le dernier article, Atalante et son ami d’enfance Hippomène ont été touchés par un instant de grâce, ce qu’on appelle le thambos. Je vous propose de revenir sur ce concept fascinant de la pensée grecque ancienne. Ensuite, l’histoire continue !

 

Le thambos, une caresse du divin dans la pensée grecque ancienne

 

« La prière d’Hippomène laissa une étrange impression à Atalante. Au même instant, une radiance d’un vert intense, d’un vert doré, rempli de reflets merveilleux, vint de la ramure. Dans le silence profond, un battement d’ailes résonna. Ce cœur impénétrable qu’avait si bien décrit Hippomène, ce cœur farouchement gardé d’Atalante sentit glisser sur lui la caresse du divin. »

Voilà ce qu’est le thambos. C’est un sentiment qui jaillit vraiment du cœur, de manière spontanée.

Il faut préciser que la religiosité grecque est éminemment sociale. Elle sert à assurer la cohésion du groupe (de la Cité avec un grand C). Le thambos se distingue des manifestations collectives habituelles du sentiment religieux, car il est individuel et muet.


Le thambos manifeste le respect éprouvé devant la grandeur et le mystère de la création. C’est quelque chose que chacun peut encore éprouver aujourd’hui, s’il a un caractère un peu contemplatif, ce qui est mon cas. Par exemple, devant le spectacle d’un arbre majestueux. L’ombre dispensé par ses branches alors que décline la lumière. Le chant d’un oiseau invisible. Le tumultueux grondement d’un torrent. Un rayon de lune. Ou même la sensation de la chaleur sur la peau…


Pour nous, c’est peut-être juste la magie de la nature. Pour les Grecs anciens, c’était la manifestation évidente de la présence divine.


Atalante, héroïne grecque chasseresse par excellence, protégée d’Artémis, toujours au contact de la nature, de la forêt, de la montagne, à l’affût des bêtes fauves, ne pouvait pas être insensible au thambos… Et vous ?

Cette fresque vient de Pompéi, on est donc assez loin de la Grèce de notre Atalante ! Mais je trouve qu'elle exprime aussi l'idée du thambos. (Image du tweeter du site archéologique de Pompéi, @BloggingPompeii)

 

Atalante Chasseresse

 

« Je suppose que si j’essaie de t’offrir une de mes prises, tu vas m’offenser en la refusant », déclara Hippomène un peu plus tard.

Ils avaient encore chassé ensemble, du gibier plus menu cette fois, et s’en revenaient vers le palais de Schœnée avec des cailles et un coq. Atalante eut un petit sourire entendu.

« Je ne saurais accepter, tu le sais bien. Ce type de trophée ne s’échange pas entre amis. »

Hippomène marmonna quelque chose, mais la jeune fille ne comprit pas ses paroles. Ils marchaient d’un pas preste sur la voie pavée, doublant sur leur droite chariots, mulets, ânes, chargés de marchandises et de tributs pour l’anax. Des odeurs de vase et de mer les poursuivaient : il y avait des anguilles du lac de Copaïs dans ces charrois, et probablement des sardines, du thon et des anchois venus des pêches du sud. Parfois, les marchands allaient dans l’autre sens, lourdement chargés de parfums, d’huile d’olive, de vins, de céramique et d’objets de métal qui seraient vendus dans d’autres cités et en outremer, aux barbares. Aux odeurs se mêlaient l’âcreté, le piquant de la poussière que soulevaient les roues et les sabots. Le pavage n’empêchait pas l’accumulation de terre sèche dans les creux de la pierre. Les deux chiens précédaient Atalante et Hippomène en haletant, langue pendante, dans la chaleur du zénith.

« Tu sais, déclara soudain le jeune homme, à brûle-pourpoint, comme ils approchaient des portes monumentales de la cité, le mariage, ce n’est pas seulement ployer le col face à un époux. Il y a aussi le bonheur d’être à deux, le désir, le plaisir de partager la même couche. L’amour, c’est une forme d’ivresse, comme celle que tu ressens dans la chasse ou dans le sport, une ivresse du corps et de l’âme. C’est de la joie. »

Il rougit sous le regard surpris d’Atalante, mais ne baissa pas les yeux. Cette confrontation ne dura pas. Aussitôt, la jeune fille détourna la tête et répliqua, méprisante :

« De la joie ! Je ne sais pas s’il y avait de la joie pour mes camarades d’enfance, lorsqu’elles consacrèrent et quittèrent brusquement leurs osselets et leurs balles pour se retrouver le soir même dans le lit d’un homme.

— Mais elles n’ont pas pu choisir leur prétendant. Toi, Schœnée t’en laisse la possibilité. »

Atalante se retourna brusquement. Elle se ficha devant lui, les poings sur les hanches, et le transperça du regard.

« Qu’est-ce qui te prends ? Pourquoi essayes-tu de me convaincre, aujourd’hui ? D’habitude, tu me comprends, tu me soutiens. Hippomène, si je me mariais, je n’aurais plus le droit de porter l’arc et la lance. Je ne pourrais plus chasser, ni lutter, ni courir. Je ne pourrais même plus arpenter mes forêts et mes montagnes. Je serais enfermée dans le palais à m’occuper de la maisonnée, à commander à des femmes et des esclaves, à pétrir le pain, laver le linge, tisser… Voilà quel serait tout mon horizon. Tant que je reste vierge, je suis libre de faire tout ce que les hommes ont le droit de faire.

— Mais ton époux te laisserait peut-être faire tout ce que tu as envie », répondit Hippomène à voix basse.

Cette sortie irrita Atalante.

« Quel noble prince, s’il y consent ! Ainsi donc, je devrais d’après toi m’en remettre à cet espoir ? Allons donc ! La plupart des hommes qui m’affronteront demain n’auront qu’une idée en tête : me dresser ! Me civiliser ! Me faire quitter les vastes domaines d’Artémis… Et quand bien même cet époux serait ce que tu dis, tolérant envers mes désirs, la laisse serait toujours là. Il pourrait ne jamais s’en servir, il en aurait le droit. Je le saurais, à chaque instant de ma vie. Ce n’est pas être libre que de l’être sous la veille d’un fouet. »

Elle fit volte-face en lançant bien fort :

« Je renoncerai donc à cette joie dont tu me parles, que procure le sexe de l’homme à la femme. Tant pis pour moi ! »

Doris, qui s’était mis à tourner autour de sa maîtresse le temps de sa harangue, émit un aboiement bref, comme pour appuyer ses dires, puis s’élança vers la porte de la cité. Le lévrier noir d’Hippomène pencha la tête et courut à sa suite. Atalante reprit la direction de la cité, tendue. Son ami d’enfance n’avait rien répondu à cela, mais elle sentait sa présence dans son dos, et presque le souffle de sa bouche sur sa nuque. Ce devait être illusion, ce n’était rien d’autre que l’air chaud qui, incidemment, reprenait sa pesanteur lorsque le vent étésien retombait.

Atalante, héroïne grecque

 

« As-tu vu Chiron ces derniers temps ? » demanda Hippomène d’une voix neutre, bien après qu’ils eurent passé les portes de la cité.


Le remous de la foule, des commerçants qui s’en allaient vendre au palais, des paysans qui y apportaient leur tribut, des soldats qui quadrillaient la zone, des habitants, des artisans, des enfants qui jouaient aux osselets dans la poussière, des femmes qui se dirigeaient vers la rivière, leur panier sur la tête… tout ce mouvement, ces bruits, ces odeurs de sueur, de terre, d’argile, de saumure, de coriandre et de cumin, montaient à la tête. Les deux lévriers s’étaient fondus dans cette presse depuis un bon moment. Atalante ralentit le pas pour que son ami la rejoignît.


« Si tu veux savoir ce qu’il pense de cette course, non, je ne l’ai pas vu depuis que j’ai décidé de cette épreuve et que je l’ai imposée à mon père. Il ne se montre plus à moi lorsque je vais dans son val », ajouta-t-elle avec tristesse.


Elle ne demanda pas à Hippomène s’il avait plus de chance qu’elle avec le vieux centaure. Elle n’avait pas envie d’entendre que, oui, leur ancien mentor acceptait encore la présence de l’un de ses disciples à ses côtés, mais seulement le mâle, et qu’il se refusait aux regards de la parthénos parce qu’il jugeait qu’il était temps pour elle de rentrer dans le rang.


Aussi un poids glissa-t-il de ses épaules lorsque son camarade déclara :


« Moi non plus. Je me demande où il se trouve. On fait état de la présence de nombreux centaures à l’est, qui causent bien des soucis autour de Thèbes. Peut-être est-il allé se poser en médiateur là-bas. »


Ils parvenaient enfin en vue des murs imposants du palais. Les allers et venues ne cessaient pas sous les propylées de l’entrée, d’hommes, de chevaux, de chars et de charrois. Les deux lévriers attendaient leurs maîtres près de l’une des colonnes, royalement posés sur leur séant. Ils se redressèrent en agitant la queue lorsqu’Atalante et Hippomène les flattèrent.


« Il est temps pour moi de partir », annonça le jeune homme lorsqu’ils eurent pénétré dans la première cour du palais.


Atalante tourna un regard surpris vers lui.


« Tu t’en vas déjà ? Le soleil n’a même pas passé le zénith.


— J’ai à faire à Onchestos », répondit-il d’un air fuyant.


Elle ne répondit pas. Elle s’agenouilla près de Doris et se mit à lui caresser le museau d’un air indifférent, comme si cette déclaration ne pesait pas sur son cœur. Au vu des circonstances, elle avait espéré que son ami resterait au palais, jusqu’au lendemain même, et qu’il lui apporterait son soutien en vue de l’épreuve qui s’annonçait. Non, elle ne craignait nullement de faillir… Elle était fille d’Artémis, elle était Atalante chasseresse, Atalante athlète, et aucun homme au monde n’avait jamais réussi à la battre, ni à la course, ni à la lutte. C’était une autre sorte de soutien qu’elle attendait de lui, celui de l’amitié face aux critiques et aux reproches de son père et aux regards et murmures remplis de jugements des chefs des grandes familles et de tous ceux qui l’entouraient.


« Porte mes salutations à ton père, déclara-t-elle enfin, en se redressant.


— Je le ferai. »


Il sembla hésiter et elle n’osa pas lui demander s’il reviendrait le lendemain pour la soutenir lorsque les prétendants la défieraient. Finalement, il hocha la tête et se détourna pour se rendre aux écuries. Elle l’observa qui s’éloignait, stupéfaite. Ainsi, c’était tout ? Pas même un mot d’encouragement, un mot d’estime, un mot d’amitié alors qu’elle allait mener le combat pour sa liberté ?


Elle prit le chemin de sa chambre, blessée et furieuse, sans attendre qu’il reparût.

Une reconstitution de villa grecque ancienne : la Villa Kérylos. © Sophie Lloyd

Ça vous a plu ? 🙂

On se retrouve ici pour la suite des aventures d’Atalante, héroïne grecque indomptable et pour l’instant indomptée ! Le roman Atalante est également disponible en version papier intégrale en librairie.

Si vous en voulez plus, je vous propose aussi ma nouvelle complète sur la pythie de Delphes en téléchargement gratuit. 😉

En attendant, j’insiste, dites-moi si vous êtes, vous aussi, de temps en temps, sujet au thambos… Parlez-moi de vos petits instants de grâce face à la nature et aux merveilles du monde !

À bientôt !

Sources : La Civilisation grecque de François Chamoux

Crédits image en-tête : Larisa Koshkina