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Atalante et Hippomène : le mythe des pommes d’or

Hippomène et Atalante, voilà un couple de la mythologie grecque peu ordinaire. Je dis peu ordinaire car, ici, le héros est une héroïne : c’est autour du personnage de la femme qu’on a bâti la légende. Ce fait est relativement rare dans les mythes grecs.


Il faut dire qu’Atalante n’est pas une héroïne comme les autres.

Vierge chasseresse, tout comme Artémis qu’elle vénère, elle est la proie de prétendants qui veulent l’épouser, ce qui l’amène à les traquer pour s’en débarrasser. Amusant retournement de situation dans une Grèce misogyne : Atalante se fait prédatrice pour ses prédateurs !


C’était sans compter l’amoureux et sournois Hippomène et les trois pommes d’or d’Aphrodite


Je vous explique tout cela dans cet article !

Le défi d’Atalante à ses prétendants

 

Hippomène est un prétendant d’Atalante dans l’un de ses nombreux mythes.


L’histoire est celle-ci : Atalante ne veut pas se marier. Pour se défaire de ses prétendants qui la harcèlent, elle les défie à la course. Atalante est en effet renommée comme athlète. On la voit à de nombreuses reprises lutter contre des hommes… et triompher (ainsi contre Pelée, le père d’Achille).


Cette course est une sorte de duel à mort dans plusieurs versions du mythe. En effet, les prétendants sont nus et désarmés tandis qu’Atalante est munie d’une arme de chasse, une lance ou un javelot. Ils doivent être rapides non seulement pour gagner, mais aussi pour survivre. Car leur belle n’hésitera pas à les tuer pour leur ôter la victoire.

Les trois pommes d’or en jeu

 

Parmi les prétendants, Hippomène… Mais celui-ci, plus sournois, moins confiant, plus amoureux que les autres, a assuré ses arrières en implorant l’aide de la déesse Aphrodite. La déesse de l’amour est sans doute la mieux placée pour arracher Atalante à la sphère de l’enfance et de la virginité, domaine réservé d’Artémis. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène, à utiliser à l’instant propice. Lorsque celui-ci vient, le jeune homme les jette devant Atalante. Le pouvoir de l’amour est incarné dans ses pommes données par la déesse.

Subjuguée, la jeune femme s’arrête pour les ramasser. Elle laisse ainsi gagner son concurrent.


Ainsi s’achève le mythe d’Hippomène et Atalante : par la victoire du premier sur la seconde. Pour les Grecs anciens, c’était une issue rassurante, car il s’agissait d’un retour à la norme : la femme tombe amoureuse de l’homme et accepte le mariage. Tel est son destin, même quand on s’appelle Atalante.

Cette illustration d'un Livre de mythes datant de 1915 montre l'instant fatidique : Hippomène lance les pommes d'or et Atalante est distraite lorsqu'elle les ramasse. (Bibliothèque publique de New York)

Atalante et Hippomène : un roman d’amour

 

Passionnée de mythologie grecque, j’ai été envoûtée par ce portrait d’Atalante, ainsi que par le personnage d’Hippomène et son entêtement à la séduire. Il m’a semblé que ce pouvait être l’occasion de réinterpréter le mythe pour mettre en valeur les rapports de pouvoir entre hommes et femmes.


J’en ai donc fait un petit roman à lire gratuitement en ligne, dont voici un extrait !

« Où sont tes présents à la kourè-de-Schœnée ? l’apostropha l’un des prétendants tandis qu’ils prenaient place sur la ligne de départ, matérialisée par des pierres fichées en terre. Quant à moi, je lui ai amené les plus belles robes de pourpre tissées des mains des plus habiles tisseuses de ma maisonnée, ainsi que des tombereaux de nourriture pour les siens. Et toi ?


— Hé, Polychronios ! Tu ne le connais pas ? répliqua un autre. C’est Hippomène, le fils aîné de Mégarée d’Onchestos. Il a grandi avec la parthenos. Peut-être ce privilège lui accorde-t-il le droit de passer outre à certains usages !


— C’est faux, répondit le jeune homme avec hauteur. Sache que mon père a fait préparer un convoi depuis Mégarée, qui chemine vers le palais de Schœnée à l’heure même où nous parlons. Il regorge de ce qu’il y a de plus doré et de plus gras parmi les productions de nos artisans et de nos paysans. Et pour Atalante, la plus merveilleuse des parthenoï, des bracelets d’or qui magnifieront ses bras et ses chevilles d’albâtre, et des coupes d’argent et d’ivoire dans lesquelles nous boirons ensemble tandis que vos cadavres pourriront dans cette forêt.


— À voir, ricana l’un des prétendants. Il se pourrait bien que ton cuir soit troué avant le nôtre, Hippomène, fils de Mégarée. »


Le jeune homme suivit le regard ironique de son rival et ses yeux tombèrent sur la jeune fille. Elle venait de passer derrière lui. Ses iris flamboyants le transpercèrent. « Ils viennent m’acheter », lui avait-elle dit la veille.


« On la dit redoutable, aussi bien à la lutte qu’à la course », continua le second prétendant sans remarquer le trouble d’Hippomène. Il suivait du regard la silhouette athlétique de la jeune fille qui remontait la ligne de départ jusqu’à son extrémité. « On dit aussi qu’elle a été instruite par Chiron l’immortel, le précepteur des héros. Toi qui a grandi avec elle, le confirmes-tu ?


— Nous avons tous les deux suivi l’enseignement du sage Chiron. Il nous a appris l’art de la musique aussi bien que de la guerre. Quant à la valeur d’Atalante sur le sable du stade, sache que oui, elle est redoutable. Je n’ai pas honte de dire qu’elle m’a toujours battu, dans toutes les disciplines qui nous ont opposés. Atalante est invaincue à ce jour.


— Par Zeus ! s’esclaffa le premier prétendant. Il ferait beau voir qu’une donzelle allât plus vite que moi, Polychronios, fils d’Hélias ! J’ai toujours gagné dans les jeux offerts à la glorieuse Athéna dans ma cité d’Alalcomènes. Je me fais fort de la battre à plate couture, et ensuite de la dresser, la farouche ! C’est moi qui boirai dans tes coupes d’argent, Hippomène !


— Moi, Georgios, fils de Vionas de Nisée, j’ai bien l’intention aussi de vaincre la divine aux pieds agiles !


— Dès lors que j’aurais atteint la ligne d’arrivée, la parthenos n’aura plus rien à dire et elle retrouvera la seule forme de beauté qui sied à une femme : le silence ! » fanfaronna un autre.


Dans le concert de bravades qui suivit, Hippomène se tut. Une honte diffuse l’incommodait, qu’il refoula.


Je ne suis pas comme eux. Moi, je veux la vaincre par amour.


Mais, comme il ôtait à son tour sa chlamyde, il se sentait toujours tracassé.

Hippomène et Atalante

 

« Cours bien, fils, déclara une voix derrière lui, en le sortant de sa rêverie inquiète. J’ai confiance en toi. »


Schœnée. Il formulait à voix haute le vœu qu’il caressait depuis longtemps. Qu’il adoptât Hippomène ou le fils qui lui naîtrait du ventre de sa fille, c’était tout comme. Il fit l’honneur au jeune homme de le débarrasser lui-même de son vêtement. Tout en le tendant à l’un de ses esclaves, l’anax ajouta, plus bas afin que nul autre ne l’entendît :


« Atalante n’aura jamais le cran de t’abattre, toi. Tu profiteras de sa faiblesse pour la vaincre. »


Hippomène hocha la tête, mal à l’aise.


Mais enfin, imbécile ! Qu’est-ce qui te prend ? Où s’en vont ta force et ton courage ? Tu rêves de ce jour depuis des années ! Tu l’aimes, alors bas-toi pour elle ! Elle sera en de bien meilleures mains avec toi qu’avec l’un de ces crétins pompeux !


Il se positionna sur la ligne d’arrivée, entre le dénommé Georgios et un autre concurrent. Atalante était debout de l’autre côté de la file de ses prétendants, près d’une borne qu’on avait installée là pour délimiter le début du parcours. Elle tenait son grand arc en main. L’une des extrémités de l’arme était fichée en terre. Un grand figuier noueux la surplombait en la laissant dans une demi-pénombre troublée. Les corps nus des hommes luisaient sous le soleil, la lumière qui tombait toute droite écrasait les muscles puissants, bruns de peau et de poils, poisseux d’huile et de sueur… et elle, caressée de clair et d’obscur, restait immobile. C’était l’or du jour, voilé puis démasqué par les feuillages volubiles du figuier, qui animait sa silhouette. Il éclaira brièvement son regard, figé, bloqué sur lui. Hippomène eut l’impression de voir s’étirer le temps. La main des dieux s’était emparé des fils de l’instant. Aphrodite pusse-t-elle avoir saisi la trame…


La voix rigolarde de Georgios l’arracha au sacré.


« Eh ! Tu bâilles aux corneilles ? Tu es arrivé en retard, tu as l’air fourbu avant même le départ, tu ne sais rien du tracé du parcours et, de ton aveu, tu n’as jamais vaincu la vierge ! Tu as le goût du défi, Hippomène, fils de Mégarée d’Onchestos ! »


Il n’avait pas à chercher loin pour deviner le tracé de la course. C’était ici le point de départ de nombreux jeux d’enfance. Autour de la cascadelle qui se jetait en vrombissant de l’Helicon, la forêt s’étirait, mêlant dans sa ramure épaisse les grands pins, sapins et épicéas, les nobles peupliers argentés, les châtaigniers, chênes verts, genévriers, figuiers et oliviers. Géants et nains s’épanouissaient dans un océan de broussailles et de ronciers parsemés de petites têtes aux couleurs pastels variés, les anémones éternelles. Un jour, leurs défis brutaux s’étaient échoués dans ce lit de fleurs et d’épines. Son corps s’était éveillé au désir contre celui d’Atalante, tout écorchés et tout ensanglantés, ensemble, par les griffures des halliers. Il en gardait encore un souvenir ému, embelli et amplifié par le silence qu’il avait gardé pendant toutes ces années.


Non, il n’avait pas peur de se perdre sur ce chemin-là.

Voici une autre version du mythe d'Atalante et Hippomène, datant du XVIIème siècle, par Johann Heinrich Schönfeld (1609-1682)

J’espère que cet extrait vous a plu. Pour lire la suite de la course entre Hippomène et Atalante, rendez-vous par ici

… ou encore par là, avec la version papier intégrale du roman !

En attendant, je vous invite à découvrir un autre pan de la mythologie grecque avec Le Dit de l’oracle, qui revisite l’histoire de la pythie de Delphes. C’est gratuit, faites-vous plaisir !

À bientôt !

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

Crédits images en-tête : MikeGoad Attention ! Je me suis permis une totale liberté dans le choix de cette image, car elle représente en fait Atala et Chactas, les héros d’un roman de Chateaubriand qui n’ont rien à voir avec Atalante et Hippomène (Atala ou Les Amours de deux sauvages dans le désert). Mais la statue était si belle… Et voici l’occasion de découvrir une autre œuvre romanesque. 🙂

Hippomène, un amant d’Atalante parmi d’autres ?

Qui est donc cet Hippomène qui apparaît dans certains des mythes de l’héroïne grecque Atalante ? A-t-il une existence propre, indépendante de celle-ci, ou n’est-il qu’un des éléments des récits de la vierge chasseresse ? Sans prétendre à l’exhaustivité, je vous propose de faire un petit point. Puis de découvrir le portrait que j’ai tracé de ce personnage dans ma version du mythe d’Atalante !

Hippomène et les trois pommes d’or

 

Hippomène est le personnage principal, avec Atalante, du mythe des trois pommes d’or. Dans cet épisode héroïque, Atalante refuse de se marier. Pour se débarrasser des pressions matrimoniales dont elle est l’objet, elle défie ses prétendants de la battre à la course. Ceux qui échoueront mourront (de sa main). Celui qui gagnera l’épousera.


Hippomène, ou Hippoménès, est l’un de ces prétendants. Futé, le jeune homme demande l’aide de la déesse Aphrodite.

Celle-ci est ravie de rouler cette jeune impertinente qui refuse de s’abandonner aux plaisirs dont elle est la patronne. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène.


Et alors, me direz-vous ? En quoi ces pommes peuvent-elles bien aider le jeune homme à gagner la course ? En réalité, le choix du fruit n’est pas anodin : il a une forte connotation sexuelle dans la Grèce antique. Pendant l’épreuve, lorsque Hippomène les laisse tomber devant Atalante, celle-ci tombe en pâmoison. Elle est littéralement vaincue par l’amour. Hippomène a gagné et la course, et la main d’Atalante.

Hippomène par le sculpteur Guillaume Coustou, Bassin des Carpes du Parc Marly. Actuellement au Louvre. On voit Hippomène qui s'apprête à lancer une pomme d'or en direction d'Atalante.

Hippomène, l’amant d’Atalante

 

Hippomène n’est décrit que comme amoureux d’Atalante. Dans le Catalogue d’Hésiode, il veut tellement l’épouser qu’il est prêt à mourir dans l’épreuve :

« Lui courait pour sa vie : sans autre choix que la fuite / Ou la capture. »


Mais, si beaucoup d’hommes désirent ou s’éprennent d’Atalante, ils ne sont pas si nombreux à en être aimés. Or, c’est le cas d’Hippomène, grâce à la magie des pommes (et d’Aphrodite, après tout déesse de l’amour !). Ovide nous dit en effet dans Les Métamorphoses :

« Elle dit, et naïve encore, blessée par le dieu du désir pour la première fois, ignorant ce qui lui arrive, elle aime sans se douter qu’elle aime. »

Hippomène métamorphosé avec Atalante

 

Hippomène apparaît dans un autre mythe d’Atalante : celui de la métamorphose en lion (et en lionne pour Atalante).


L’histoire raconte que les deux époux se retrouvent dans un temple de Cybèle ou de Zeus (les versions diffèrent selon les auteurs). Là, un dieu leur inspire un violent désir. Ce pourrait être l’œuvre d’Aphrodite, furieuse qu’Hippomène ne l’ait pas remercié comme il se doit de son aide dans l’épisode de la course. Les deux amants consomment donc leur passion dans le sanctuaire. C’est un sacrilège, un anosios gamos (un mariage impie). Ils sont punis de leur bestialité par un châtiment adapté : ils sont métamorphosés en lion et en lionne.

Précisons un détail : les anciens, semble-t-il, pensaient que les lions ne s’accouplaient jamais entre eux, mais avec des léopards. C’est en tout cas ce que nous raconte Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Le châtiment consistait donc surtout en la privation des plaisirs de l’amour entre les deux amants.


Dans certaines versions de ce récit, Hippomène est remplacé par Mélanion, un autre amant d’Atalante dans d’autres histoires.

Y aurait-il Hippomène sans Atalante ?

 

Trouver des informations sur Hippomène qui ne concerne pas son lien avec Atalante est difficile !


D’après la Cynégétique de Xénophon, il a été l’élève du centaure Chiron — mais comme Atalante. J’ai vu aussi qu’on le disait fils de Mégarée, roi de la cité d’Onchestos, en Béotie. Finalement, Hippomène est un satellite d’Atalante. Et, oui, il n’est qu’un amant parmi d’autres (Méléagre, Mélanion, voire Pélée).


Avouons que, dans cette mythologie souvent très centré sur des héros qui, à l’occasion, s’appuient sur des adjuvants féminins, ça fait un peu plaisir.


Reste qu’Hippomène était à mes yeux une belle matière pour un personnage masculin d’envergure. J’espère lui avoir fait justice dans ma nouvelle sur Atalante.

Cette nouvelle est à lire entièrement et gratuitement en ligne. En voici un extrait ci-dessous.

Hippomène surgit dans la clairière comme un fou furieux. Un bruissement de voix l’avait guidé sur les dernières lieues. Une foule de domestiques, d’esclaves, d’artisans, de gardes, de courtisans du prince… s’écarta, surprise, lorsqu’il se rua au milieu d’eux. Au prix de quelques bousculades et de nombreuses récriminations, il se fraya un passage. Le bruit de l’eau vive jaillie des hauteurs de l’Helicon s’intensifia et la brume fraîche l’assaillit. Ce fut une caresse sur sa peau échauffée par la longue course dans la montagne. Il avait tellement transpiré que sa chlamyde était trempée de sueur.


La transpiration voilait ses yeux. Il passa une main sur son visage en regardant autour de lui avec inquiétude. Arrivait-il trop tard ? Un silence s’était fait à son approche. Il ne vit d’abord qu’un conglomérat de couleurs vives, les tissus des suivants, le lin, la laine, la soie, le métal aussi, qui contrastaient avec les verts de la forêt qui les cernait autour de la source. Puis son regard croisa celui de Schœnée. L’anax était debout près du petit bassin alimenté par la cascade, très droit, le pied confiant sur les rochers glissants. Il se tenait tout juste à l’endroit où siégeait autrefois Chiron lorsque celui-ci arbitrait les conflits d’enfants d’Hippomène et d’Atalante. Les yeux d’aigle du prince étaient amènes et le jeune homme y trouva du réconfort. Il avait toujours été gracieux aux yeux du père d’Atalante. Après tout, il était le seul camarade qu’elle eût jamais toléré à ses côtés, ce qui n’était pas un mince exploit.


Le silence qui l’entourait fut rompu par le froissement de l’herbe sous des pas légers. Légers, mais certes pas hésitants.

Hippomène tourna la tête et vit venir à lui Atalante. Elle était magnifique. Élancée, fuselée comme un rameau vert tendu vers le soleil, elle avait la chair couleur de pêche mûre, bien loin du blanc de lait de sa mère et des autres femmes de la maisonnée. Tout en elle vibrait de force et de joie, de ses longues cuisses musclées jusqu’à ses épaules bien ourlées. Le sein adorable que sa robe laissait nu lui rappela avec une émotion inquiète l’orbe délicat de la déesse vierge… Elle était chaussée de sandales et un bonnet retenait ses longs cheveux, sans parvenir à les contenir entièrement. Quelques mèches s’en échappaient et allaient folâtrer sur la nuque et autour des oreilles. Hippomène retint son regard alors qu’il commençait à suivre la ligne douce, du lobe d’oreille à la courbe du menton puis à celle de la gorge. Il ne devait pas se laisser distraire, pas maintenant. Du reste, Atalante ne lui permit aucune distraction. Son regard, lumineux d’abord, se fit perçant alors qu’elle s’approchait de lui. Un bref instant, il y avait eu l’allégresse dans ses yeux d’écorce caressante, puis le doute s’était fait jour et le bois devint dur.

Lorsqu’elle se planta devant lui, les pieds campés dans l’herbe folle comme si elle était une émanation même des puissances de la terre, elle avait compris. Il sut ce qui démangeait sa main, qu’elle tenait poing fermé contre sa cuisse. Tous les regards étaient fixés sur eux. Doucement, il murmura :


« Ne me gifle pas, Atalante. Ne me fais pas affront ainsi devant mes rivaux. S’il te plaît. »


Une amertume puissante envahit les yeux de la jeune fille et chassa la colère. Hippomène en eut le cœur étrangement serré.


« Tu le mériterais bien, pourtant, car c’est toi qui me fais affront aujourd’hui par ta trahison. »


Que répondre à cela ? Il se tut et elle ne le frappa pas. Elle se détourna de lui et clama :


« Il est l’heure ! Nous verrons bien si les dieux vous sont propices. Courez donc pour gagner ma main… et conserver la vie. »


Elle acheva ces mots en dardant un regard de défi triste sur son ami d’enfance. Alors, Hippomène remarqua qu’elle portait dans le dos son grand arc de chasse et son carquois d’ivoire rempli de flèches. Il en resta interdit un instant. Ce fut la voix de Schœnée, venu le rejoindre au milieu de la clairière, qui le sortit de sa stupeur.


« C’est une épreuve à mort, mon garçon. Ma fille a annoncé qu’elle exécuterait tous ceux qui n’arriveraient pas à la distancer. »

Et il ajouta plus bas, d’un ton plein d’excuse :

« Je l’ignorais.


— Ce n’est pas grave, s’entendit répondre le jeune homme d’une voix lointaine. Je sais que je vais y arriver. »


Si ce n’était aujourd’hui, jamais il n’obtiendrait l’hymen avec Atalante. Sa chasseresse venait de prouver, avec cruauté, qu’elle ne céderait jamais. La mort ou la vie sans elle, le choix était vite fait.

Mourir de la main d’Atalante ou vivre sans elle : mon Hippomène est aussi absolu que celui d’Hésiode ! J’espère qu’il vous plaît ainsi. 😉 La suite des aventures d’Hippomène et Atalante se trouve par ici !

Vous pouvez aussi acheter le roman Atalante dans sa version papier intégrale en librairie.

Si vous aimez l’antiquité et la mythologie grecques, je vous invite également à télécharger ma nouvelle sur la pythie de Delphes. C’est gratuit !

À bientôt !

Crédits images en-tête : Atalante et Hippomène par Guillaume Coustou.

Mais qui est Atalante ?

Qui est Atalante ?

Entre la jeune femme que l’on voit courir dans les tableaux des maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles et l’héroïne des bandes dessinées qui rejoint les Amazones, il y a un monde. Pourtant, les peintres, les illustrateurs, les écrivains, les poètes qui ont célébré Atalante puisent tous à la même source : les mythes grecs antiques.

Je vous propose donc de redécouvrir l’Atalante de la mythologie grecque originelle. Allons explorer quelques-unes des nombreuses versions du mythe !


Et, parce que j’aime passionnément la littérature autant que j’adore la Grèce mythologique, vous trouverez un extrait de ma version du mythe à la fin de cet article. 🙂

L’Atalante sauvage : l’enfant abandonnée aux fauves

 

Atalante est tantôt la fille d’Iasos, roi du Péloponnèse (tradition arcadienne) tantôt la fille de Schœnée (tradition béotienne).


Iasos ne veut pas de fille. Il ne veut que des garçons. Dans la version arcadienne du mythe, donc, Atalante est exposée par son père dans la nature. Elle survit grâce à une ourse qui l’allaite. On retrouve là le topos de l’enfant nourri par un animal sauvage, comme les jumeaux Romulus et Rémus des légendes. Là où les fondateurs de Rome vont ensuite être recueillis par un berger, Atalante est recueillie par des chasseurs.


Cette Atalante-là est donc chasseresse jusqu’au bout des doigts. Très farouche, elle refuse le mariage, comme quasiment toutes ses autres versions. C’est une constante dans le mythe. Atalante se consacre à Artémis : elle veut rester dans le monde sauvage, qui est aussi, symboliquement, celui de l’enfance.

L’Atalante camarade de Thésée et Jason

 

D’autres versions d’Atalante la présentent comme un personnage important dans des quêtes célèbres, qui rassemblent de nombreux héros auprès d’elle.

  • Elle participe à la chasse du sanglier de Calydon, une créature monstrueuse envoyé par Artémis, auprès de Thésée, Pélée et Méléagre. Elle est la première à blesser l’animal grâce à l’un de ses traits.
  • Dans certains écrits, comme ceux de Diodore de Sicile, elle est l’un des Argonautes conduits par Jason en Colchide pour s’emparer de la Toison d’or.
Dans cette peinture de Theodoor Boeyermans (1677), on voit Atalante, à droite, qui brandit l'arc avec lequel elle a tiré le premier trait qui a blessé le sanglier de Calydon.

L’Atalante de la course contre Hippomène

 

Atalante fille d’Iasos est chasseresse. Elle est intimement liée à Artémis et au monde sauvage qui symbolise celui de l’enfance (et donc de la virginité). Mais il existe aussi une autre forme d’Atalante : l’athlète.


L’Atalante-athlète est la fille de Schœnée. Elle aussi refuse de se marier. Pour éviter ce sort, elle impose une épreuve à ses prétendants : celui d’une course. S’ils perdent, ils mourront. Celui qui gagnera pourra l’épouser.


La course est « truquée » par l’intervention de la déesse Aphrodite, qui aide l’une des prétendants, Hippomène (ou Mélanion selon les versions) en lui donnant trois pommes d’or. Le jeune homme les jette devant Atalante pendant la course. Distraite, celle-ci le laisse filer… On connaît la suite.

Cette peinture de Noël Hallé (1765), au Louvre, montre comment Hippomène vainquit Atalante à la course grâce aux trois pommes d'or.

L’Atalante mère

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais Atalante est aussi une mère ! Cette version-là du mythe étonne, alors que l’héroïne est toujours liée à l’idéal de virginité.


Pourtant, Atalante est aussi présentée comme la mère de Parthénopée, l’un des membres de lexpédition des Sept contre Thèbes.

Mon Atalante de la mythologie grecque

 

En tant qu’auteur amoureuse de mythologie grecque, j’ai eu très envie d’explorer cette matière littéraire. Je vous propose donc de découvrir ma version d’Atalante. J’en propose un nouvel extrait chaque semaine, gratuitement, ici même. 🙂


Vous verrez dans ces extraits quelle version de l’héroïne j’ai choisi de mettre en valeur. Il y a tant à dire sur ce beau personnage !

Hippomène avait tardé sur la route. Depuis Onchestos, tout s’était ligué contre lui pour le retenir. D’abord son père, Mégarée, qui, averti de son projet, lui avait asséné un long laïus moralisateur sur les dangers d’un tel choix.


« Crois-tu vraiment que tu la vaincras ? Tu n’y es jamais parvenu par le passé. Et quand bien même tu la battrais sur son terrain de prédilection, saurais-tu la changer pour qu’elle devienne une bonne épouse ? Elle n’est pas femme, cette furieuse que l’on voit et que l’on entend toujours trop ! Tu risques ta réputation avec elle. Si j’ai consenti à ton projet, par affection pour toi, si j’ai accepté de perdre mon aîné en le donnant à Schœnée qui a besoin d’un héritier, laisse-moi te redire, mon fils, que je crains l’issue de cette initiative. Puisses-tu ne pas la regretter, et moi avec… »


Puis, à la porte nord-ouest d’Onchestos, un rassemblement de paysans qui bloquait l’entrée, et avec elle tous les marchands venus échanger avec l’anax. Ils venaient se plaindre de la disette. L’orge et le froment n’étaient pas encore mûrs, les récoltes de l’année précédente avaient été mangées depuis longtemps et les blés venus d’au-delà les mers et promis par le prince n’étaient pas encore parvenus à Onchestos.

Foin de ces huiles, de ces parfums, de ces bronzes qu’apportaient les commerçants du port ! Tout cela ne se mangeait pas.


L’aube était à peine là, mais Hippomène vit le soleil monter dans le ciel sur sa trajectoire oblique avec une hâte angoissante. Finalement, après avoir réussi à remettre un peu d’ordre dans la foule désemparée avec l’aide des gardes de la cité, Hippomène put se libérer. L’un de ses cadets, Taxiárchis, vint prendre la situation en main et, sur une interpellation moqueuse (« Va donc mordre la poussière contre ta virile ! »), il le congédia. Le jeune homme ne répondit pas plus à son frère qu’à son père. Il lança sa monture dans une course échevelée pour rattraper le temps perdu.


Furieuse ? Virile ? Elle n’était rien de tout cela, son Atalante. Tandis qu’il quittait la plaine et s’engageait dans les piémonts déjà découpés de l’Hélicon, Hippomène agitait ses pensées avec colère. Au sud, la mer apparaissait puis disparaissait au gré des reliefs, jouant avec le soleil entre les moutonnements verts et bruns des forêts. L’étendue lisse avait volé au ciel son azur mais, diaprée dans la lumière éclatante du matin, elle voilait souvent sa robe bleue sous des scintillements d’or aveuglants.

Découvrez mon Atalante de la mythologie grecque !

 

Et puis, soudain, le désastre. Echo, son cheval, ralentit l’allure. Le jeune homme eut beau tirer sur les brides et presser les flancs de la monture de ses talons, rien n’y fit. L’animal regimba même lorsqu’il força sur le filet ; Hippomène lui abîmait la bouche, au malheureux, et celui-ci n’avait pas l’habitude d’une telle brutalité de la part de son maître. Le jeune homme finit par sauter à terre et ne put que constater l’évidence. Son étalon boitait.


Ce pouvait-il que Poséidon, le maître du bois sacré d’Onchestos, désapprouva lui-même son initiative !


Pas le temps de faire quoi que ce soit pour réparer cette infortune. Il en coûtait à Hippomène, mais il se l’était juré, rien ne viendrait se mettre en travers de son projet. Il amena Echo jusqu’en la cahute d’un berger, accrochée à la roche non loin du chemin, au départ d’un sentier de chèvre. Des enfants dépenaillés, couverts de poussière, l’accueillirent en bondissant comme des cabris. Avec une poignée de pièces et la promesse d’en donner bien davantage si sa bête était bien soignée, le jeune hommes espéra avoir gagné leur loyauté. Pour le reste, il ne lui restait plus qu’à courir.


C’est ce qu’il fit. Il avala de sa foulée rapide les dernières lieues qui le séparaient de la cité de Schœnée. La matinée était déjà entamée avec toutes ces sottises et il était en train de perdre des ressources précieuses, dont il aurait bien eu besoin contre sa terrible chasseresse. Tout ruminant, il se remémora les jours d’avant l’enfance, ceux des roulades dans l’herbe, sous le regard sagace du vieux Chiron, les empoignades échevelées, les courses qui leur arrachaient toute haleine et les laissaient pantelants à la cascade, la langue tirée jusqu’aux genoux… et toujours vaincu pour lui, vainqueur pour elle, quelque peine qu’il se fût donné pour triompher. Les jambes flageolantes, le cœur battant à tout rompre, le souffle égaré, exténué, peu importait ses efforts : elle gagnait toujours.


Sans l’aide d’Aphrodite, il n’avait aucune chance de remporter l’épreuve. Aucun des prétendants n’y parviendrait. Il fallait que la divine à la ceinture d’or l’assistât, ou c’en était fini de lui.


Encore fallait-il qu’il arrivât à temps pour concourir ! Hippomène jeta un coup d’œil anxieux au sud-est. Le soleil était déjà bien trop haut dans le ciel !


Tant pis, il fallait jouer son va-tout. Un embranchement se présenta face à lui. À gauche, la route s’en allait jusqu’en une vallée encaissée où la cité de Schœnée nichait. À droite, elle prenait de l’altitude : elle allait se perdre dans des forêts accrochées à l’Helicon, parcourues de sources, de torrents et de chutes d’eau.

C’était le terrain de chasse d’Atalante et le sien depuis des années.


Si tu la connais aussi bien que tu le prétends, tu sauras l’endroit qu’elle a choisi pour humilier ses prétendants.


C’était peut-être l’ultime épreuve imposée par les dieux. Du reste, s’il allait jusqu’à la cité pour se renseigner, il arriverait trop tard, c’était certain.


Il bifurqua vers la droite. Vers le nord et ses indomptables futaies.

Hippomène arrivera-t-il à temps pour participer à la course ? Vous le saurez dans la suite de ce récit centré sur l’Atalante de la mythologie grecque. 😉

Vous trouverez aussi le roman Atalante dans sa version papier intégrale dans toutes les librairies. 🙂

En attendant, puisque vous aimez la mythologie grecque, je vous propose un ebook gratuit centré sur le personnage de la pythie de Delphes. C’est entièrement gratuit et ce n’est que le premier des cadeaux que je vous prépare. 🙂

À bientôt !

Crédits d’image en-tête : Antonios Ntoumas

Sources : DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante.

Atalante et ses prétendants : nus ou vêtus ?

Aujourd’hui, nous entrons dans le vif du sujet avec la course d’Atalante contre ses prétendants ! C’est la suite directe des épisodes que vous avez lus jusqu’ici.

 

Nous allons aussi parler des détails vestimentaires de l’athlétisme dans l’antiquité grecque. C’est un élément très intéressant, et qui a donné lieu pour moi à quelques recherches, car on imagine souvent que les athlètes couraient et luttaient complètement nus. Alors, comment devais-je vêtir mon Atalante dans ce contexte ? Il va de soi qu’à l’époque antique, les femmes ne se mêlaient pas aux hommes dans le stade.


Voyons ça ensemble !

La nudité chez les athlètes grecs

D’abord, un fait étymologique : le gymnase (gumnãsion) est le lieu où les hommes s’entraînent nus (gumnõi). Mais sont-ils vraiment tout nus ? Ou presque nus ? Un pagne peut peser quelques grammes de tissu tout au plus, il change la symbolique de l’athlète lorsque celui-ci le porte… ou pas.

Cette question m’a un peu poursuivie. Dans les représentations iconographiques, les athlètes grecs sont nus. Chez les Étrusques et les Romains, ils portent un pagne. On sait très bien que les Romains avaient un rapport à la nudité plus pudique que les Grecs : à leurs yeux, c’était une habitude barbare que de s’exhiber en public. Les Grecs anciens n’ont au contraire aucune réticence à se montrer dans le plus simple appareil. D’un point de vue moral et philosophique, donc, rien ne s’opposait à ce qu’ils s’entraînent nus.

Mais d’un point de vue pratique ?

Décor d'un vase grec. Les coureurs sont nus ici, pas de doute !

Est-ce qu’il n’y a pas un risque à pratique la lutte ou le pancrace nu ? Un coup égaré dans l’entrejambe ne doit pas être très agréable. Moi, je n’ai jamais pratiqué le pancrace, le pugilat et l’orthepale. 😉 Mais certaines associations comme l’ACTA en ont une expérience beaucoup plus sensible et savent les risques que peuvent encourir des lutteurs en termes de coups.

De manière très ponctuelle, ce risque est sans doute minime. On peut se dire par exemple que, pour les jeux d’Olympie, les athlètes devaient concourir sans rien sur le dos pour mieux honorer les dieux. Mais des hommes qui luttaient souvent n’avaient pas intérêt à prendre un tel risque. C’est d’autant plus vrai que les Grecs antiques étaient très intéressés par la médecine et prenaient grand soin de leurs corps et de leur santé. Je pense qu’ils se souciaient aussi de l’état de leurs parties génitales. 🙂

On peut donc raisonnablement supposer que les athlètes portaient des pagnes ou d’autres espèces de suspensoir qui limitaient les accidents. L’iconographie, qui montre des hommes qui luttent dans une complète nudité, serait à cet égard plus symbolique que réaliste.

La nudité dans la course d’Atalante contre ses prétendants

Je n’ai pas trouvé grand-chose sur la nudité chez les coureurs. Je pense raisonnablement qu’ils étaient vêtus comme les lutteurs. Cependant, j’ai préféré la version « artistique » à la version réaliste et j’ai complètement dévêtu les prétendants challengers d’Atalante. Sans remords !

Dans les mythes d’Atalante, la nudité est en effet omniprésente. On la voit dans les épisodes de sa lutte contre Pélée, dans la course contre les prétendants (avec Hippomène), dans celui de la métamorphose ou encore lorsqu’elle affronte les centaures.

La lutte entre Atalante et Pélée. Vases à figures noires, Collections d'Antiquités de l'État de Munich.

Dans les représentations imagées de la course, ainsi que dans certains textes (comme celui d’Ovide), Atalante et ses prétendants sont nus et il m’a donc semblé intéressant de reprendre cette nudité pour les hommes. En revanche, j’avais quand même envie de renverser un peu les valeurs et, cette fois, de poser les yeux sur le corps masculin et non sur celui de la femme. J’ai donc habillé Atalante d’une robe qui dévoile seulement l’un de ses seins. C’est l’une des tenues que l’on voit parfois sur l’héroïne sur les vases et autres objets de l’iconographie grecque.

Dans tous les cas, la nudité n’est pas source de gêne chez les Grecs anciens, même si elle peut attiser le désir. C’est aussi cela, le mythe d’Atalante : l’ambivalence autour d’une héroïne vierge, que l’iconographie et les textes chargent toutefois souvent de sensualité et d’érotisme.

Atalante Chasseresse – Partie VII

 

La course n’était qu’une diversion pour Atalante. Un moyen grâce auquel elle comptait bien clouer le bec à son père et aux chefs des géné, les grandes familles qui entouraient et conseillaient l’anax dans sa conduite de la cité. Ils la jugeaient tous égoïste de ne point sacrifier au bien de la communauté en refusant de se marier et de leur pondre un héritier. Mais quel sacrifice étaient-ils tous prêts à faire pour ce bien commun ? Pas celui de leur liberté, en tout cas, ni celui de leur pouvoir. Au contraire, c’était bien de leur influence qu’il s’agissait. Si Schœnée mourait sans descendance, résisteraient-ils à la tentation de s’écharper pour prendre sa place ? Et s’ils se montraient loyaux les uns envers les autres, un aventurier venu d’ailleurs ne parviendrait-il pas à leur damer le pion ? Bien commun ! Quelle plaisanterie !


Elle ne laisserait triompher aucun d’eux.


Son père lui avait laissé la liberté de décider de l’épreuve et de toutes ses modalités. Son stade, ce serait la forêt, ce serait la montagne, peuplée de ses ours, de ses sangliers et de ses lions. Elle n’avait pas du tout peur de perdre dans cet environnement. Elle marchait d’un pas vif sur le sentier qui quittait la grande route et prenait déjà de l’altitude en se dirigeant vers les piémonts boisés.

De là, on voyait au nord le lac de Copaïs, au sud la mer irradiante sous le soleil. Il était très tôt, mais déjà l’astre royal projetait tous ses feux sur eux en faisant étinceler intensément la moindre goutte de rosée. Sous la chape de sueur qui l’imprégnait, Atalante sentait s’animer chacun de ses muscles.


Ils en étaient tous là. Ses prétendants. Ils la suivaient, et l’anax, et les chefs des clans familiaux, dont beaucoup d’entre eux étaient les pères de ses adversaires. Tout comme elle, ils ruisselaient de transpiration. Ils restaient à la hauteur de son père en la laissant seule, isolée, toujours solitaire. Du reste, quoiqu’ils eussent accepté les termes de son défi, ce n’était pas à elle qu’il leur fallait plaire : c’était à son père… C’était toujours le tuteur, le kyrios, l’homme qu’il convenait de séduire. Pas la kourè, pas la fille.


Une foule de gens du peuple, des artisans, des esclaves, des gardes, des serviteurs, des paysans, les suivait en apportant au sous-bois un brouhaha dont celui-ci n’avait pas l’habitude. Les oiseaux fuyaient dans la ramée, les renards, les hermines, les lynx déguerpissaient en abandonnant derrière eux des feuillages frémissants. De tous les chemins qui s’ouvraient à main gauche ou à main droite jaillissaient d’autres spectateurs curieux, d’autres admirateurs. Ils l’appelaient, ils criaient « Atalante ! » avec joie et impatience. Souvent, ils l’avaient vue courir dans le stade, dans ces courses lors desquelles la jeunesse faisaient aux dieux l’offrande de sa force et de son adresse. Toujours, ils l’avaient vue triompher de ses adversaires. Eux ne doutaient pas d’elle. Eux ne faisaient pas de calcul sordide, ni ne pariaient sur sa défaite pour l’enchaîner.


Enfin, ils parvinrent en l’endroit qu’elle avait choisi. C’était le départ d’un ru qu’abreuvait une cascadelle descendue de l’Helicon. En se déversant, les flots dégageaient une écume blanche et diffusaient dans l’air une sensation de fraîcheur agréable. Atalante fit volte-face. Des gouttelettes se déposèrent sur la peau moite de son dos. Elle planta sa lance dans le sol avec autorité.


« Le départ est ici ! »


Schœnée s’arrêta et croisa les bras sur son large torse sans rien ajouter. Ainsi qu’il le lui avait promis, il la laissait mener tout à sa guise. Son regard d’aigle se planta toutefois dans le sien et, pendant quelques secondes, père et fille s’affrontèrent avec la même pugnacité. « Celui-là qui te vaincra à la course, tu l’épouseras ! » avait-il dit. Mais lequel parmi tous ces jeunes hommes posséderait une foulée assez longue pour échapper à celle d’Atalante aux pieds agiles ? Elle les observa tandis qu’ils se dévêtaient et confiaient leur chlamyde à des serviteurs ou l’abandonnaient à des branches pour les plus modestes d’entre eux. Ils avaient le torse lisse, les cuisses longues et musclées, les fesses fermes : des corps d’athlète, tous. Les heures passées en plein air, à la chasse et au stade, avaient ombré leur peau et quelques d’entre eux exhibaient des cicatrices qui témoignaient d’un passé frais de guerrier. Leurs yeux étaient vifs, et enflammés lorsqu’ils se posaient sur elle. Elle croisa les bras, avant de réaliser qu’elle adoptait instinctivement la même posture martiale que son père. Ah ! Tant pis !


« Nous montreras-tu le parcours entier à réaliser pour gagner ta main, Atalante ? » demanda l’un d’eux.


Il s’avança et se planta à seulement quelques pas d’elle, les poings sur les hanches, en une attitude pleine d’orgueil. Elle reconnut le fils cadet de l’un des plus proches conseillers de Schœnée. Lorsqu’ils étaient enfants, elle lui avait fait mordre la poussière.


« Suis-moi, Polychronios, et vous tous aussi ! Je vais vous montrer ce qui vous attend. »

Amphore panathénaïque (qui contient l'huile d'olive offerte aux vainqueurs des jeux panathénaïques). On peut imaginer que les prétendants d'Atalante ressemblaient à cet athlète.

La course d’Atalante contre ses prétendants ne va plus tarder à commencer ! Mais que fait donc Hippomène ? Vous le saurez dans le prochain extrait.  Vous pouvez aussi lire le roman Atalante dans sa version papier intégrale : elle est disponible dans toutes les librairies.

Bonne journée !

Sources :

LECLANT, Jean (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Presses Universitaires de France, 2005, Paris

LOPEZ, Brice, Les Jeux olympiques antiques. Pugilat, orthepale, pancrace, Budo Éditions, 2010

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque, Presses Universitaires de Rennes, 2016

Crédits image d’en-tête : Devanath

Les palais de la Grèce antique : des Mycéniens aux Hellènes

Bonjour par ici !


Aujourd’hui, place à la suite des aventures d’Atalante et d’Hippomène ! Rappelez-vous, dans la dernière scène, le jeune homme était en proie à des rêves torrides qui avaient un sens religieux profond dans l’esprit des Grecs anciens. L’extrait qui vient est assez court… et plus chaste ! Ensuite nous enchaînerons avec la fameuse course qui doit départager les prétendants à la main de la belle chasseresse !

En préambule, et pour contenter votre faim, je vous propose de parler un peu des palais de la Grèce antique tels que les arpentent nos deux héros Atalante et Hippomène. Nous découvrirons aussi une villa grecque reconstituée : la villa Kerylos !

Les palais de la Grèce antique : mon inspiration mycénienne

 

De manière arbitraire, j’ai décidé de m’inspirer de l’architecture mycénienne pour les palais que je décris dans la nouvelle d’Atalante.

« Elle s’arrêta donc avant d’avoir franchi l’entrée monumentale et se retourna pour lui faire face. Les énormes blocs de pierre qui avaient présidé à la construction de la forteresse dans laquelle nichait le palais lui coupaient toute perspective. La base des murs était en maçonnerie, le reste en briques crues. Au-dessus du linteau de la grande porte, un relief monolithe en pierre grise occupait le triangle de décharge. Il représentait deux lions affrontés dont les pattes antérieures s’appuyaient l’une sur l’autre. »

La civilisation mycénienne prend place entre la fin du XVe siècle et la fin du XIIIe siècle avant notre ère. On la considère comme la première civilisation grecque. Elle doit son nom au site de Mycènes, en Argolide, fouillé par l’archéologue-aventurier Schliemann (celui qui a aussi découvert le site de Troie en Asie Mineure).


C’est à ce site célèbre que j’ai emprunté certains éléments architecturaux, comme la Porte des Lions, qui était un élément de fortification de la cité. J’en ai fait la porte du palais-forteresse de Schœnée, le père d’Atalante.


La civilisation mycénienne a emprunté beaucoup de traits à la civilisation crétoise qui l’a précédée, mais elle a aussi développé un caractère original que l’on retrouve dans la Grèce classique. Les propylées, par exemple, une entrée monumentale précédée de chaque côté du mur par un porche à colonnes. Mais aussi le mégaron, une grande salle avec antichambre et porche, au centre de laquelle on retrouve un foyer entouré de quatre colonnes et autour duquel s’organise le reste de l’habitat.


Le palais mycénien, avec son porche, son antichambre et son mégaron, inaugure un schéma architectural qui deviendra celui du temple grec.

Le mégaron du palais de Nestor, à Pylos. (Crédits images : akg-images / Balage Balogh / archaeologyillustrated.com).

Un exemple de villa grecque : Kérylos

 

Bien sûr, il ne reste plus guère que des ruines de ces palais de la Grèce antique, et même des habitats plus modestes des époques ultérieures.

Cependant, il existe un édifice très original et unique au monde qui permet de se représenter ce que furent la décoration et l’atmosphère d’une villa grecque ancienne : la villa Kérylos.


Plus qu’une reconstitution, c’est une « réinvention ». On la doit à Théodore Reinach, archéologue, et Emmanuel Pontremoli, architecte, deux hommes passionnés qui l’ont conçue et fait bâtir entre 1902 et 1908 sur le modèle des maisons nobles de l’île de Délos. La villa se situe au bord de la Méditerranée, entre Nice et Monaco.


Attention, on est très loin des palais mycéniens ! Ces maisons nobles datent en effet du IIe siècle avant J.-C. La villa Kérylos s’organise ainsi autour d’un péristyle, un élément architectural qui n’existait pas chez les Mycéniens. C’est une galerie de colonnes qui borde une cour intérieure.


Malgré cet écart chronologique extrême, je trouve que cela nous permet de nous rapprocher un peu de nos héros mythologiques. Je pense notamment à la décoration, les mosaïques et les fresques, qui étaient abondamment utilisées au IIe millénaire avant notre ère. Elles représentaient des scènes célèbres de l’histoire des dieux et des héros. Et puis il y a l’emploi de matériaux qui parlent à notre imaginaire lorsqu’on pense à la Grèce antique : les stucs, les marbres de Carrare


D’ailleurs, « Kérylos » signifie « hirondelle de mer ». Cet oiseau, on le retrouve peut-être dans une fresque préservée du palais de Pylos, en Messénie. On y voit un joueur de lyre assis sur un rocher, face à un gros oiseau blanc qui s’envole. Vous verrez plus loin dans la nouvelle que j’ai repris cette image. Certains thèmes poétiques et artistiques sont éternels !


Vous pouvez faire une visite virtuelle de la Villa ici.


Et si vous avez envie de vous faire une idée plus précise de ce que à quoi ressemblait un palais de la Grèce antique mycénienne, je vous conseille cette petite vidéo de reconstitution en 3D du palais de Nestor à Pylos.

Et maintenant, retournons dans les temps mythologiques !

Villa Kerylos (crédits photo : https://vivrenice.fr/villa-kerylos-beaulieu-sur-mer_9/)

Atalante Chasseresse – Partie VI

 

Hippomène se réveilla dans la plus profonde des paniques.


Il rejeta loin de lui le drap et se redressa pour trouver de l’air. Son cœur martelait sa poitrine ; il lui semblait étouffer. Il se leva et tâtonna dans la faible lueur de la lune pour trouver une lampe. Sous sa main fébrile, quelque chose tomba et heurta le sol dallé de terre cuite dans un bruit sourd.


Il alla jusqu’à la fenêtre et en écarta les voilages. L’air doux de la nuit, chargé encore des effluves salines de la mer qui bordait Onchestos, et des résines, et de la pierre de la montagne, calma un peu ses sens affolés. Il le respira longuement.


Le rêve le poursuivait encore. Si réel, si charnel. Il sentait encore sur lui les mains suaves. Son corps nu gardait mêlés à sa sueur les parfums intimes de sa divine amante, toute inaccessible qu’elle eût jamais été. Sa verge lui semblait encore endolorie…


Faste était un tel rêve lorsqu’on y prenait son plaisir entre les mains d’Aphrodite d’Or. Il annonçait la réalisation de tous ses rêves. Mais Artémis… ?


Les mains d’Hippomène tremblèrent sur son torse. Un doute le transperça devant le terrifiant présage. Allait-il au-devant de la catastrophe ? Fallait-il renoncer ?


À peine l’hypothèse de l’abandon effleurée, il se cabra. Renoncer à Atalante ? Jamais !


Il laissa derrière lui le spectacle des nuées enténébrées par la nuit. Peut-être, après tout, s’était-il trompé, peut-être le rêve avait-il si bien brouillé ses sens qu’il avait confondu sa maîtresse avec la divine archère, cette autre si semblable à sa chasseresse, cette autre à laquelle il voulait l’arracher pour l’amener à la sphère d’Aphrodite… D’ailleurs, au pinacle du plaisir, n’était-ce pas à son aimée qu’il pensait ?


À la naissance du jour, il serait prêt à braver tous les augures.

Il est déterminé, notre Hippomène, et ce en dépit des présages équivoques que la nuit lui a apportés. Nous verrons bientôt à quoi le mènera cet entêtement amoureux. Pour connaître la suite de ces aventures dans les palais de la Grèce antique et les sombres halliers de la déesse chasseresse, rendez-vous sur la ligne de départ de la course d’Atalante contre ses prétendants

Vous retrouverez également le récit intégral d’Atalante en version papier dans toutes les librairies. 🙂

Sources : François Chamoux, La Civilisation grecque

Crédits images : pho-graphe

Des rêves osés avec Artémis et Aphrodite !

Saviez-vous que les Grecs anciens étaient très attentifs à leurs rêves ? Ils y trouvaient des présages qu’ils avaient garde de négliger dans leur vie de tous les jours.

Ils interprétaient notamment les rêves dans lesquels ils rencontraient les dieux… surtout si ces derniers revêtaient un caractère érotique.

Je vous propose aujourd’hui de décrypter les significations des rêves dans lesquelles apparaissent la vierge chasseresse Artémis et Aphrodite, la déesse de l’amour. Je me suis penchée sur ces deux déesses car elles sont toutes deux omniprésentes dans les récits qui mettent en scène l’héroïne grecque Atalante. Vous verrez que le sujet en dit long sur les mentalités de la Grèce ancienne.

En tout cas, les croyances religieuses des Grecs anciens liées aux rêves ne manquent pas de croustillant !

Rêver d’Artémis et Aphrodite dans la Grèce antique

 

Aphrodite et Artémis sont deux déesses rivales qui s’arrachent Atalante. Dans le mythe, celle-ci appartient bel et bien à la sphère de la déesse vierge : elle chasse les fauves, elle fréquente les sombres halliers, elle tire à l’arc et lance le javelot aussi bien qu’un homme. Mais le spectre du mariage la guette, car, en tant que femme, Atalante est destinée à se marier et à enfanter. Or, le mariage et tout ce qui touche au sexe qui permet la procréation est le domaine réservé d’Aphrodite.

Artémis appartient à la triade des déesses vierges, avec Hestia et Athéna. Aphrodite, quant à elle, compte parmi celles qui ont une vie sexuelle, Héra et Déméter. Elle personnifie même davantage que les autres ce désir qui rapproche les êtres.

Les Grecs anciens étaient très conscients de cette distinction et de ce qu’il était licite d’espérer des unes et des autres. En témoigne leur interprétation des rêves. En effet, il était semble-t-il de bon augure de faire des rêves érotiques impliquant les trois déesses « autorisées » qu’étaient Héra, Aphrodite et Déméter. C’était un signe favorable qui annonçait la réalisation de ses vœux grâce à l’intervention d’instances supérieures. En revanche,

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir (…) car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments ». (Artémidore).

On appréciera le « même si on y prend plaisir ». Les Grecs anciens ne méprisaient pas la chair, au contraire ! Par contre, j’aurais aimé savoir si les femmes grecques pouvaient interpréter de la même façon leurs rêves les plus torrides avec un Apollon, un Arès ou un Zeus !

En tout cas, vous allez voir que ce fait m’a inspirée ! Nous allons plonger dans l’âme et la conscience d’Hippomène, l’un des prétendants d’Atalante dans l’épisode des trois pommes d’or.

Attention ! Cette scène est réservée à un public averti, car il contient des éléments érotiques relativement explicites. Soyez prévenu.e !

Rêver de la déesse de l’amour Aphrodite ou de la chasseresse Artémis… n’implique pas les mêmes conséquences pour le Grec ancien.

Atalante Chasseresse – Extrait érotique

 

Les rituels de purification avaient duré longtemps. Il y avait trop d’enjeux en ce jour, plus que dans toutes les autres demandes qu’il avait pu faire auprès d’Aphrodite, et la belle à la ceinture d’or était susceptible. Lavé, rasé, huilé de près, Hippomène s’était présenté devant l’agalma, la statue divine, une merveille d’or qui étincelait au milieu des marbres chamarrés du sanctuaire niché dans le palais de son père Mégarée, prince d’Onchestos. Bien campé sur ses jambes, il avait levé la main droite et présenté sa paume à la déesse.

« Aphrodite d’Or ! Je me présente à toi humblement, ô ma protectrice. Tu me connais, moi Hippomène, fils de Mégarée d’illustre lignée, anax d’Onchestos la Sacrée. Tu sais ma dévotion, maintes fois témoignées par des présents de statues, de fleurs, d’encens, d’or et des marbres les plus beaux du Pentélique. Auras-tu la générosité illustre de m’aider encore ? Demain va se jouer l’événement qui décidera de ma destinée. Mon bonheur ou mon malheur… À qui d’autre pourrais-je demander l’intercession, ô ma divine, toi dont la ceinture fait naître l’amour et le désir partout autour de toi ? Sache qu’aucun de mes témoignages passés de piété n’atteindra ce que je t’offrirai à l’avenir si tu m’accordes demain ce que je souhaite et chéris plus que tout au monde. Mes largesses seront sans limite, jusqu’à ma mort, glorieuse Argynnís ! Et je promets de t’amener celles de ma parthenos, qui se refuse encore à honorer tes charmes pour leur préférer Artémis, la déesse farouche des sombres halliers… si tu me fais la grâce d’en faire mon alochos. »

À l’heure où la chouette hulule dans les profondeurs et que Nyx garde ses filets ténébreux tendus sur la toile du ciel, Hippomène tournait et retournait dans sa couche. De la fenêtre ouverte lui parvenait une brise légère, caressante, qui ourlait sa peau moite de fraîcheur et d’écume. Elle entraînait dans son sillage un délicat écho de la vie nocturne. Ces chants lointains essaimaient-ils depuis la cité ? Sortaient-ils des gorges délicates de quelques hétaïres qui ravissaient les sens de leurs bons amis dans les maisons de plaisir du port ? Ou bien était-ce le bruissement des herbes, par-delà les murs d’Onchestos, que foulaient les nymphes de leurs pieds menus ?

La brise prit de la pesanteur sur son bras. Elle glissa jusqu’à son épaule, elle s’enroula autour de son torse, elle descendit plus bas, sous les draps, pour juger de sa virilité. Hippomène tressaillit. Ce parfum qui mêlait le sel et le miel, le lys et la myrte, la pêche et le cuir… il pénétrait ses narines et embrouillait ses sens par tous les pores de la peau. Un doux chatouillement anima la chair de son cou, puis celle de sa poitrine. Son téton frissonna et se durcit. Tout son corps se préparait à l’assaut, il le sentait plus ardent au travers de sa léthargie, il le regardait en spectateur. Quelle étrange sensation…

Il lui sembla qu’il ouvrait les yeux, qu’il entrebâillait juste ses paupières sur cet instant. Un long chatoiement d’or éblouit sa rétine. Il lui fallut un temps pour comprendre ce qu’il voyait, le temps d’une pesanteur sur son bassin tandis que le drap s’envolait. Une lumière aveuglante irradiait devant lui. Il perçut une silhouette, l’arrondi charnu de longues cuisses qui enserraient les siennes, celui d’un sein tandis que le corps se dépliait pour se laisser admirer. Des bras étincelants de blancheur dans l’obscurité se levèrent avec grâce, en soulevant une chevelure parée de tous les joyaux du monde. Hippomène déglutit. Il avait déjà fait pareil rêve, un jour, alors qu’il devenait homme. Il en gardait des souvenirs si vifs de plaisir qu’il en tremblait encore, et aussi l’impression de n’être qu’un objet impuissant aux mains d’un géant.

Et de quels sentiments est tissée cette impression, Hippomène ? Toi qui me demandes d’enchaîner à ton cœur un autre cœur.

La femme s’arc-bouta lentement sur lui. Sa toison soyeuse glissa avec insistance, avec autorité sur son membre. Le jeune homme empoigna les draps du lit en se mordant les lèvres. Son sexe était si gonflé de désir qu’il lui en faisait mal. Il gémit tandis qu’elle se penchait sur lui et que ses mains, douces comme la soie, brûlantes comme les braises, couraient sur son torse. Ses longues mèches d’or glissèrent dans son cou tandis qu’elle se penchait pour l’embrasser. Le velouté humide de ses lèvres sur sa peau exaspéra les sens d’Hippomène. Il voulut lever les bras, saisir la taille, bouger son bassin, mais une force inouïe l’en empêcha. Il était l’offrande.

Alors, Hippomène ?

Dérangeant de n’être qu’un jouet privé de consentement, même dans les bras de la plus belle des déesses.

Le corps se redressa. Aphrodite apparut dans tout l’éclat de sa splendeur, toute blanche, toute blonde, pétrie de lumière. Un rire tout à la fois suave et cristallin résonna aux oreilles du jeune homme et il sentit se lever la pesanteur sur son corps. Le sang afflua brutalement dans ses membres engourdis. Avec hésitation, il leva un bras. La divine s’en saisit, entremêla ses doigts aux siens et le fixa de son regard clair.

Alors, enhardi, il la saisit par la taille et la fit basculer sous lui. Le rire le poursuivit tandis qu’il couvrait de baisers la chair pleinement offerte, que les sèves féminines l’étourdissaient de leurs parfums, que ses mains redessinaient avec volupté toutes les formes de ce corps généreux. Les cuisses, chaudes et douces, qui enserraient sa taille finirent par céder leur tribut. Il s’en empara hâtivement, la tête pleine de l’instant, mais aussi rêvant à la conquête à venir, plus ardemment convoitée, passionnément aimée, espérée et attendue depuis toujours. Pusse-t-elle gémir de plaisir tout pareillement, sa vierge enfin domptée !

Le rire s’éteignit. Dans un vigoureux coup de rein, la divine reprit l’ascendant sur lui. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Sa verge, presque parvenue à satisfaction, pulsait douloureusement. Sous ses mains, les longues cuisses frémissaient d’ardeur. Si puissantes… Il ouvrit les yeux — quand les avait-il fermés ? Le long corps pâle lui apparut brouillé. La déesse reprit le cours de la danse interrompu, soulageant la tension dans son membre par de grands coups de reins. Plus vive, plus véloce, plus sauvage… Au bord de la rupture, il considéra la silhouette élancée, les longs bras aux muscles ciselés, les seins menus au-dessus de la taille fine. Dans l’ombre du visage, deux iris farouches étincelaient. Une peur venue du fond des âges saisit Hippomène. Mais son corps, ensorcelé par la belle, n’en faisait plus qu’à sa tête. Un plaisir violent l’inonda tandis qu’il jouissait entre les cuisses de la déesse vierge Artémis.

J’espère que cela vous a plu. Quelle l’interprétation donnez-vous du rêve d’Hippomène ? Qui, d’Artémis et Aphrodite, guidera le destin du jeune homme… et celui d’Atalante ? Vous le saurez en lisant ce nouvel extrait ou en découvrant la version intégrale du roman Atalante, disponible dans toutes les librairies.

Et puisque vous aimez la mythologie grecque, que diriez-vous de vous évader aux côtés de la pythie de Delphes ? Je vous offre l’ebook de ma nouvelle Le Dit de l’oracle ici !

Sources : Les Femmes grecques à l’époque classique, de Pierre Brulé

Atalante, l’héroïne grecque indomptable

Bienvenue à vous par ici ! Si vous souhaitez en savoir plus sur Atalante, l’héroïne grecque incontournable et peut-être le plus célèbre personnage féminin de la mythologie grecque, vous êtes au bon endroit. Je vous invite à suivre ses aventures dans une nouvelle à lire entièrement en ligne. Chaque semaine ou presque, j’en livre un nouvel extrait.


Dans le dernier article, Atalante et son ami d’enfance Hippomène ont été touchés par un instant de grâce, ce qu’on appelle le thambos. Je vous propose de revenir sur ce concept fascinant de la pensée grecque ancienne. Ensuite, l’histoire continue !

 

Le thambos, une caresse du divin dans la pensée grecque ancienne

 

« La prière d’Hippomène laissa une étrange impression à Atalante. Au même instant, une radiance d’un vert intense, d’un vert doré, rempli de reflets merveilleux, vint de la ramure. Dans le silence profond, un battement d’ailes résonna. Ce cœur impénétrable qu’avait si bien décrit Hippomène, ce cœur farouchement gardé d’Atalante sentit glisser sur lui la caresse du divin. »

Voilà ce qu’est le thambos. C’est un sentiment qui jaillit vraiment du cœur, de manière spontanée.

Il faut préciser que la religiosité grecque est éminemment sociale. Elle sert à assurer la cohésion du groupe (de la Cité avec un grand C). Le thambos se distingue des manifestations collectives habituelles du sentiment religieux, car il est individuel et muet.


Le thambos manifeste le respect éprouvé devant la grandeur et le mystère de la création. C’est quelque chose que chacun peut encore éprouver aujourd’hui, s’il a un caractère un peu contemplatif, ce qui est mon cas. Par exemple, devant le spectacle d’un arbre majestueux. L’ombre dispensé par ses branches alors que décline la lumière. Le chant d’un oiseau invisible. Le tumultueux grondement d’un torrent. Un rayon de lune. Ou même la sensation de la chaleur sur la peau…


Pour nous, c’est peut-être juste la magie de la nature. Pour les Grecs anciens, c’était la manifestation évidente de la présence divine.


Atalante, héroïne grecque chasseresse par excellence, protégée d’Artémis, toujours au contact de la nature, de la forêt, de la montagne, à l’affût des bêtes fauves, ne pouvait pas être insensible au thambos… Et vous ?

Cette fresque vient de Pompéi, on est donc assez loin de la Grèce de notre Atalante ! Mais je trouve qu'elle exprime aussi l'idée du thambos. (Image du tweeter du site archéologique de Pompéi, @BloggingPompeii)

 

Atalante Chasseresse

 

« Je suppose que si j’essaie de t’offrir une de mes prises, tu vas m’offenser en la refusant », déclara Hippomène un peu plus tard.

Ils avaient encore chassé ensemble, du gibier plus menu cette fois, et s’en revenaient vers le palais de Schœnée avec des cailles et un coq. Atalante eut un petit sourire entendu.

« Je ne saurais accepter, tu le sais bien. Ce type de trophée ne s’échange pas entre amis. »

Hippomène marmonna quelque chose, mais la jeune fille ne comprit pas ses paroles. Ils marchaient d’un pas preste sur la voie pavée, doublant sur leur droite chariots, mulets, ânes, chargés de marchandises et de tributs pour l’anax. Des odeurs de vase et de mer les poursuivaient : il y avait des anguilles du lac de Copaïs dans ces charrois, et probablement des sardines, du thon et des anchois venus des pêches du sud. Parfois, les marchands allaient dans l’autre sens, lourdement chargés de parfums, d’huile d’olive, de vins, de céramique et d’objets de métal qui seraient vendus dans d’autres cités et en outremer, aux barbares. Aux odeurs se mêlaient l’âcreté, le piquant de la poussière que soulevaient les roues et les sabots. Le pavage n’empêchait pas l’accumulation de terre sèche dans les creux de la pierre. Les deux chiens précédaient Atalante et Hippomène en haletant, langue pendante, dans la chaleur du zénith.

« Tu sais, déclara soudain le jeune homme, à brûle-pourpoint, comme ils approchaient des portes monumentales de la cité, le mariage, ce n’est pas seulement ployer le col face à un époux. Il y a aussi le bonheur d’être à deux, le désir, le plaisir de partager la même couche. L’amour, c’est une forme d’ivresse, comme celle que tu ressens dans la chasse ou dans le sport, une ivresse du corps et de l’âme. C’est de la joie. »

Il rougit sous le regard surpris d’Atalante, mais ne baissa pas les yeux. Cette confrontation ne dura pas. Aussitôt, la jeune fille détourna la tête et répliqua, méprisante :

« De la joie ! Je ne sais pas s’il y avait de la joie pour mes camarades d’enfance, lorsqu’elles consacrèrent et quittèrent brusquement leurs osselets et leurs balles pour se retrouver le soir même dans le lit d’un homme.

— Mais elles n’ont pas pu choisir leur prétendant. Toi, Schœnée t’en laisse la possibilité. »

Atalante se retourna brusquement. Elle se ficha devant lui, les poings sur les hanches, et le transperça du regard.

« Qu’est-ce qui te prends ? Pourquoi essayes-tu de me convaincre, aujourd’hui ? D’habitude, tu me comprends, tu me soutiens. Hippomène, si je me mariais, je n’aurais plus le droit de porter l’arc et la lance. Je ne pourrais plus chasser, ni lutter, ni courir. Je ne pourrais même plus arpenter mes forêts et mes montagnes. Je serais enfermée dans le palais à m’occuper de la maisonnée, à commander à des femmes et des esclaves, à pétrir le pain, laver le linge, tisser… Voilà quel serait tout mon horizon. Tant que je reste vierge, je suis libre de faire tout ce que les hommes ont le droit de faire.

— Mais ton époux te laisserait peut-être faire tout ce que tu as envie », répondit Hippomène à voix basse.

Cette sortie irrita Atalante.

« Quel noble prince, s’il y consent ! Ainsi donc, je devrais d’après toi m’en remettre à cet espoir ? Allons donc ! La plupart des hommes qui m’affronteront demain n’auront qu’une idée en tête : me dresser ! Me civiliser ! Me faire quitter les vastes domaines d’Artémis… Et quand bien même cet époux serait ce que tu dis, tolérant envers mes désirs, la laisse serait toujours là. Il pourrait ne jamais s’en servir, il en aurait le droit. Je le saurais, à chaque instant de ma vie. Ce n’est pas être libre que de l’être sous la veille d’un fouet. »

Elle fit volte-face en lançant bien fort :

« Je renoncerai donc à cette joie dont tu me parles, que procure le sexe de l’homme à la femme. Tant pis pour moi ! »

Doris, qui s’était mis à tourner autour de sa maîtresse le temps de sa harangue, émit un aboiement bref, comme pour appuyer ses dires, puis s’élança vers la porte de la cité. Le lévrier noir d’Hippomène pencha la tête et courut à sa suite. Atalante reprit la direction de la cité, tendue. Son ami d’enfance n’avait rien répondu à cela, mais elle sentait sa présence dans son dos, et presque le souffle de sa bouche sur sa nuque. Ce devait être illusion, ce n’était rien d’autre que l’air chaud qui, incidemment, reprenait sa pesanteur lorsque le vent étésien retombait.

Atalante, héroïne grecque

 

« As-tu vu Chiron ces derniers temps ? » demanda Hippomène d’une voix neutre, bien après qu’ils eurent passé les portes de la cité.


Le remous de la foule, des commerçants qui s’en allaient vendre au palais, des paysans qui y apportaient leur tribut, des soldats qui quadrillaient la zone, des habitants, des artisans, des enfants qui jouaient aux osselets dans la poussière, des femmes qui se dirigeaient vers la rivière, leur panier sur la tête… tout ce mouvement, ces bruits, ces odeurs de sueur, de terre, d’argile, de saumure, de coriandre et de cumin, montaient à la tête. Les deux lévriers s’étaient fondus dans cette presse depuis un bon moment. Atalante ralentit le pas pour que son ami la rejoignît.


« Si tu veux savoir ce qu’il pense de cette course, non, je ne l’ai pas vu depuis que j’ai décidé de cette épreuve et que je l’ai imposée à mon père. Il ne se montre plus à moi lorsque je vais dans son val », ajouta-t-elle avec tristesse.


Elle ne demanda pas à Hippomène s’il avait plus de chance qu’elle avec le vieux centaure. Elle n’avait pas envie d’entendre que, oui, leur ancien mentor acceptait encore la présence de l’un de ses disciples à ses côtés, mais seulement le mâle, et qu’il se refusait aux regards de la parthénos parce qu’il jugeait qu’il était temps pour elle de rentrer dans le rang.


Aussi un poids glissa-t-il de ses épaules lorsque son camarade déclara :


« Moi non plus. Je me demande où il se trouve. On fait état de la présence de nombreux centaures à l’est, qui causent bien des soucis autour de Thèbes. Peut-être est-il allé se poser en médiateur là-bas. »


Ils parvenaient enfin en vue des murs imposants du palais. Les allers et venues ne cessaient pas sous les propylées de l’entrée, d’hommes, de chevaux, de chars et de charrois. Les deux lévriers attendaient leurs maîtres près de l’une des colonnes, royalement posés sur leur séant. Ils se redressèrent en agitant la queue lorsqu’Atalante et Hippomène les flattèrent.


« Il est temps pour moi de partir », annonça le jeune homme lorsqu’ils eurent pénétré dans la première cour du palais.


Atalante tourna un regard surpris vers lui.


« Tu t’en vas déjà ? Le soleil n’a même pas passé le zénith.


— J’ai à faire à Onchestos », répondit-il d’un air fuyant.


Elle ne répondit pas. Elle s’agenouilla près de Doris et se mit à lui caresser le museau d’un air indifférent, comme si cette déclaration ne pesait pas sur son cœur. Au vu des circonstances, elle avait espéré que son ami resterait au palais, jusqu’au lendemain même, et qu’il lui apporterait son soutien en vue de l’épreuve qui s’annonçait. Non, elle ne craignait nullement de faillir… Elle était fille d’Artémis, elle était Atalante chasseresse, Atalante athlète, et aucun homme au monde n’avait jamais réussi à la battre, ni à la course, ni à la lutte. C’était une autre sorte de soutien qu’elle attendait de lui, celui de l’amitié face aux critiques et aux reproches de son père et aux regards et murmures remplis de jugements des chefs des grandes familles et de tous ceux qui l’entouraient.


« Porte mes salutations à ton père, déclara-t-elle enfin, en se redressant.


— Je le ferai. »


Il sembla hésiter et elle n’osa pas lui demander s’il reviendrait le lendemain pour la soutenir lorsque les prétendants la défieraient. Finalement, il hocha la tête et se détourna pour se rendre aux écuries. Elle l’observa qui s’éloignait, stupéfaite. Ainsi, c’était tout ? Pas même un mot d’encouragement, un mot d’estime, un mot d’amitié alors qu’elle allait mener le combat pour sa liberté ?


Elle prit le chemin de sa chambre, blessée et furieuse, sans attendre qu’il reparût.

Une reconstitution de villa grecque ancienne : la Villa Kérylos. © Sophie Lloyd

Ça vous a plu ? 🙂

On se retrouve ici pour la suite des aventures d’Atalante, héroïne grecque indomptable et pour l’instant indomptée ! Le roman Atalante est également disponible en version papier intégrale en librairie.

Si vous en voulez plus, je vous propose aussi ma nouvelle complète sur la pythie de Delphes en téléchargement gratuit. 😉

En attendant, j’insiste, dites-moi si vous êtes, vous aussi, de temps en temps, sujet au thambos… Parlez-moi de vos petits instants de grâce face à la nature et aux merveilles du monde !

À bientôt !

Sources : La Civilisation grecque de François Chamoux

Crédits image en-tête : Larisa Koshkina

Atalante Chasseresse – Nouvelle fantastique mythologique – Partie III

Le récit de l’héroïne chasseresse continue ! Nous avons fait connaissance avec Hippomène, l’autre héros de la mythologie d’Atalante. Je vous invite à lire la suite aujourd’hui. Et, au passage, voyons de plus près les noms qu’on donne aux femmes dans la Grèce ancienne. De la pais à la l’alochos en passant par la parthenos, nous allons voir que les mots qui disent la femme n’ont rien d’anodin.

Bonne lecture !

 

Parler de la femme dans la Grèce antique

« Tu ne peux pas rester parthenos plus longtemps ! »
« Ma pais. »
« Tout homme finit par aimer son alochos. »

Tous ces mots, que j’ai placés dans la bouche de Schœnée, le père d’Atalante, peuvent tous se rapporter à notre héroïne : celle d’hier, celle d’aujourd’hui, celle de demain. Pais, parthenos, alochos, et bien d’autres : la femme dans la Grèce ancienne se définit d’abord par son âge et par son rapport à l’homme qui est son tuteur : le père d’abord, l’époux ensuite.

Que sont tous ces mots ?

  • Pais veut dire « enfant ». C’est un terme qui insiste moins sur la filiation que sur l’affection du père pour sa fille.
  • Kourè, c’est « jeune fille ». Les korè de la Grèce classique sont des jeunes filles vierges. Toutefois, dans L’Illiade, on utilise le terme kourè pour définir un rapport filial, même si la femme n’est plus vierge du tout. Comme Briséis, « kourè Brisèos », c’est-à-dire la fille de Brisès. Or, Briséis était une femme veuve et donc elle n’était plus vierge, rappelons-le car le film Troie a un peu changé le personnage !
  • Un autre mot désigne le fait d’être la fille d’un père : c’est thygater. La fille devient thygater peut-être entre le moment de sa puberté et celui de son mariage. Une fille-de-son-père qu’on se soucie de marier ?
  • Parthénos indique lui aussi une jeune fille qui a atteint l’âge de l’hymen, mais ce mot connote davantage un statut biologique, la virginité, qu’une filiation.
Contrairement à la Briséis du film Troie, la Briséis de l'Illiade n'était plus une parthenos... Mais, dans l'un ou l'autre cas, on ne lui laisse guère le choix de sa destinée !

Et la femme mariée dans tout ça ? C’est l’alochos, la gynè ou la nymphè.

  • La nymphè est une jeune femme fiancée ou mariée, en tout cas qui n’a pas d’enfant.
  • L’alochos implique souvent un lien affectueux de la part de l’homme, qu’on retrouve dans cette citation de L’Illiade, mise dans la bouche d’Achille : « Tout homme bon et sensé aime son alochos et s’en occupe, comme moi j’aimais la mienne de tout cœur, bien qu’elle eût été acquise par la lance. »
  • Quant à la gynè, elle a atteint les sommets de la pyramide sociale féminine de l’époque (hormis lorsqu’elle est aussi héroïne ou déesse !) : elle est une épouse et une mère, bref une femme accomplie ! (N’est-ce pas ?) 

Pour plus d’informations, je vous invite à jeter un œil à cette intéressante thèse qui revient sur certains de ces termes liées à la condition féminine dans la Grèce antique. 😉

Un idéal pour Atalante ? Pas si sûr ! Allons voir de son côté !

Mythologie d’Atalante Chasseresse – partie III

 

« Tu es bien la chasseresse aux pieds agiles, Atalante », déclara Hippomène lorsqu’il l’eût rattrapée.


Elle aimait qu’il admit son talent en ce domaine. De ses plus proches, c’était bien le seul à le lui reconnaître sans amertume. Son père s’en désespérait autant qu’il s’en vantait, et il parvenait souvent à allier plainte et fierté dans la même phrase.


« Vierge indomptée », continua le jeune homme à mi-voix.


Elle lui jeta un regard acéré.


« J’espère que tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ? Aide-moi plutôt à récupérer ces bois.


— On va avoir besoin d’aide pour le transporter, remarqua-t-il en s’accroupissant près d’elle.


— On va bien trouver un paysan pour le charroi. En attendant, je veux récupérer sa ramure. »


Ils utilisèrent l’un et l’autre leurs haches pour dégager le glorieux trophée. Lorsque ce fut fait, ils avaient les mains et les bras recouverts de pourpre. Les deux lévriers batifolaient autour d’eux, excités par la poursuite et par l’odeur du sang.


« Tout doux, ma belle ! Tu as bien travaillé.


— Laissons-leur une part du festin », décida Hippomène.


Il entreprit de dépecer une partie du flanc de la bête pour l’offrir aux chiens. Pendant ce temps, Atalante partit dans le maquis. Elle tomba sur un jeune garçon qui menait des porcs entre les cistes et les bruyères.


« Nous avons abattu un élan plus haut dans l’Hélicon, lui déclara-t-elle. Si tu ne laisses pas les prédateurs et les insectes le dévorer, il est pour toi et les tiens. »


L’enfant porta sur la jeune fille des yeux adorateurs.


« Louée sois-tu, Atalante, kourè-de-Schœnée, aimée d’Artémis. »


La déesse chasseresse l’aimerait mieux lorsqu’elle se serait purifiée de tout ce sang. La jeune fille retourna en hâte vers Hippomène. Les deux lévriers avaient déjà fait un sort à la viande qui leur avait été donnée et son camarade l’attendait, les deux bois posés en équilibre sur chacune de ses épaules. En dépit de leur poids manifeste, il ne ployait pas. Atalante lui jeta un coup d’œil appréciateur. Des années de lutte, de course, d’entraînement à la lance, à l’arc et au maniement du char avaient sculpté chez son ami d’enfance une carrure athlétique. Il avait toujours su rivaliser avec elle, sur tous les plans, et elle respectait et appréciait cela.


Elle ne lui proposa donc pas son aide, ç’aurait été un affront.


« Je suppose que tu veux porter ça au Vallon des Muses », déclara-t-il.


Elle hocha la tête et ils reprirent la route pour redescendre au pied de l’Helicon. Les chiens couraient en avant, puis revenaient, tournaient autour de leurs maîtres, batifolaient en jappant de plaisir. L’ardeur du soleil, qui s’écrasa sur eux lorsqu’ils eurent tout à fait quitté la forêt et gagné le maquis, les calma un peu. Atalante et Hippomène se taisaient. La sueur les inondait, elle faisait briller leur peau, des joues encore un peu tendres de leur jeunesse jusqu’aux muscles saillants de leurs bras, de leurs cuisses et de leurs mollets. La jeune fille sentait l’humidité ruisseler entre ses seins et dans son dos.


Ils parvinrent en vue du val. Il était logé tout au pied de la montagne, dans un écrin de forêt de pins et de chênes dans lequel le vert profond des conifères se mêlait aux couleurs jaunes, passées des arbres et arbustes laminés par le soleil. Au-delà de quelques champs encaissés qui le surplombaient vers le nord, il y avait une route, la plus large de la région, l’une des rares voies qui pussent accueillir le passage aisé des chars. Atalante devint maussade en considérant l’encombrement dont elle était l’objet.


« Vois, dit-elle, ils sont déjà là, les maudits ! Ne peuvent-ils me laisser un jour de tranquillité avant de venir s’accrocher à moi comme des sangsues ? »


Hippomène s’arrêta au bord du chemin pour observer le spectacle.


« Tes prétendants ont l’air d’amener avec eux d’importantes richesses », déclara-t-il lentement.


Atalante se planta à côté de lui et plissa les yeux pour mieux distinguer les détails de la procession. Des charrois couverts d’amphores, de tonneaux, de coffres. Des chapelets de vaches et de moutons dont, si l’on tendait l’oreille, on pouvait percevoir les beuglements et les bêlements plaintifs.


« Ils viennent m’acheter, répliqua-t-elle avec mépris. Ils seront bien désappointés demain soir, lorsqu’il leur faudra remballer tout cela et refaire le chemin inverse jusqu’en leurs cités avec tous ces cadeaux. »


Elle porta ailleurs son regard et lâcha un rire bref, de dépit.


« Et voilà ma nourrice ! Père m’avait bien dit qu’il y aurait du linge à laver en abondance pour ce grand jour. Je suppose qu’il aurait préféré me voir là-bas, trimer avec les femmes, plutôt que chasser à mon ordinaire. Il croit vraiment que je vais perdre. »


Hippomène suivit des yeux le regard d’Atalante et vit un groupe d’une dizaine de personnes agglutiné au bord d’une rivière qui sourdait de la forêt pour s’élancer vers le nord en profitant de l’inclinaison des terres qui la portait vers le lac. Il hocha la tête.


« Tu es un peu dure avec ton père, finit-il par dire, avec prudence. Ce n’est pas seulement à son palais, sa maisonnée et sa cité qu’il pense en te demandant de prendre époux. C’est aussi à toi. Qu’il meurt demain, et tout ce qui est à lui reviendra à l’homme du dehors qui saura s’en emparer, celui qui sera plus fort et plus véloce que les autres. Il prendra tout. Il te prendra toi aussi, Atalante. Il te prendra toi surtout. Car qui s’empare de la fille unique peut prétendre à tout le reste. Tu subirais alors toutes les violences. Est-ce ce que tu souhaites ? Schœnée n’est pas immortel. »


Elle lui jeta encore un de ses regards acérés face auxquels il rentrait en lui-même — d’ordinaire, du moins, car, dans sa bouche, c’était déjà la seconde occurrence à sa virginité tardive.


« Crois-tu que je me laisserais faire, Hippomène ? Penses-tu que je ne me défendrais pas et que je ne vaincrais pas ? Tu me connais mieux que personne, pourtant. Et quand bien même je devrais ployer sous la force et le nombre, tu dois savoir qu’aucun homme ne me forcerait vivante.


— Tu préfères la mort au mariage ? demanda-t-il avec tristesse.


— Trouves-tu juste que je n’ai pas d’autre alternative que celle-ci ? » répliqua-t-elle, avec autant d’amertume que lui.

Buste d'homme grec trouvé dans un cimetière. Je pense qu'Hippomène pourrait ressembler à ce jeune homme inconnu.

Ils se turent jusqu’à ce qu’ils eussent rejoint le Vallon des Muses, au pied de l’Helicon. Là se dressaient des arbres magnifiques, gigantesques, plus grands et plus forts qu’ailleurs, que ni les vents, ni la sécheresse n’avaient abattus, fissurés, ternis. C’était de somptueux platanes, aux troncs envahis de lierre, de superbes châtaigniers à l’écorce grise striée de rides, des chênes et des tilleuls dont les racines serpentaient sur le sol au-delà même de l’ombre que projetaient leurs formidables ramures. Qui pouvait douter qu’ils n’eussent été le refuge des dieux ? De nombreuses offrandes avaient été accrochées à leurs branches ou déposées à leurs pieds : des figues, les premiers grains de raisin de l’été, des jonchées d’épis de blés, des fleurs et des gâteaux. Des oiseaux et de menus rongeurs s’égaillèrent à l’approche d’Atalante et d’Hippomène, abandonnant momentanément ces butins consacrés pour se cacher dans les ramées et les buissons et observer les intrus. Il ne resta des pilleurs que des insectes, des guêpes et des abeilles, des fourmis, des mouches en essaims.


« Celui-ci », déclara Atalante en désignant son autel habituel.


C’était un grand tamaris au tronc fabuleusement large, informe, presque humanoïde dans sa silhouette avachie et contemplative. De plusieurs creux qui plongeaient dans son corps vénérable suintaient une mousse épaisse d’un vert toujours printanier et des fougères qui avaient prospéré dans l’écorce même. Que de trophées la jeune fille ne lui avait-elle pas offerts ! Les peaux de lions avaient pourri depuis longtemps, mais il en restait des défenses de sanglier monumentales, et des cornes, et des griffes, et des crocs qui chantaient sourdement lorsqu’une brise les balançait entre les branches de l’arbre.


Avant de déposer leur offrande, Atalante et Hippomène se purifièrent à la chute d’eau qui jaillissait un peu plus loin depuis l’Helicon. Ils lavèrent les traces de sang qui maculaient leurs bras, depuis l’épaule jusqu’aux mains. La jeune fille nettoya aussi les égratignures qu’avaient laissées les ronces sur ses cuisses et ses jambes. Puis ils allèrent solennellement porter les bois palmés de l’élan jusqu’au tamaris. Ils les déposèrent contre le tronc, où ils se fondirent parmi les branches basses.


« Artémis, déesse chasseresse, reçois notre offrande. Toi qui connais notre cœur, qui t’appartient, ô farouche Artémis, car il est tel un hallier impénétrable rempli de ronces, que seul traverse la lumière du soleil. Laisse-nous goûter à cette lumière, encore, autant qu’il se pourra. »


La prière d’Hippomène laissa une étrange impression à Atalante. Au même instant, une radiance d’un vert intense, d’un vert doré, rempli de reflets merveilleux, vint de la ramure. Dans le silence profond, un battement d’ailes résonna. Ce cœur impénétrable qu’avait si bien décrit Hippomène, ce cœur farouchement gardé d’Atalante sentit glisser sur lui la caresse du divin.

J’espère que vous êtes toujours embarqué.e avec moi dans cette mythologie d’Atalante, et que vous aimez me lire autant que je prends plaisir à écrire pour vous. Pour lire la suite des aventures d’Atalante et Hippomène, c’est par ici ! Le roman Atalante dans sa version papier intégrale est également disponible en librairie.

Sources : Les Femmes grecques à l’époque classique de Pierre Brûlé

Image Briséis : https://www.fanpop.com/clubs/achilles-and-briseis/images/32237408/title/achilles-briseis-fanart

Atalante et le bestiaire des femmes dans l’Antiquité grecque

Bienvenue ici, chère lecteur et chère lectrice ! Aujourd’hui, je vous propose de lire la seconde partie de ma nouvelle consacrée à Atalante Chasseresse.


Atalante a fui les remontrances de son père, le prince Schœnée, qui voulait à nouveau lui parler mariage. Plutôt que supporter ces éternelles réprimandes, elle quitte le palais et la cité pour employer son temps à sa passion : la chasse des bêtes rousses et noires qui vaguent dans l’Hélicon ! C’est l’occasion d’introduire un nouveau personnage, car le mythe d’Atalante, c’est aussi le mythe d’Atalante et Hippomène


En préambule, je vous propose à nouveau un petit détour par l’histoire et la mythologie. Cette fois, on va parler des classifications animalières que faisaient les Grecs anciens lorsqu’ils évoquaient les femmes. (Vous allez voir, c’est charmant ! 😉 )


Bonne lecture !

Sémonide, le chantre de l’opinion sur les femmes dans l’antiquité grecque ?

 

Vous vous souvenez peut-être des paroles que j’ai mises dans la bouche de Schœnée dans le début de la nouvelle ?

 

«  Une vraie femme-chienne, toujours à aboyer, jamais contente, même lorsqu’on emploie tout à son bonheur, insociable et sauvage. Cigale, tu ne connais pas ta chance, toi dont la femelle a été dépourvue de voix par les dieux ! »

 

Je n’ai pas été très loin pour inspirer cette diatribe au père d’Atalante. Je l’ai trouvée chez le poète Sémonide d’Amorgos (VIIe siècle avant J.-C. environ). Ce Grec ancien a composé une Ïambe des femmes, le plus ancien texte, semble-t-il, qui se consacre uniquement au sujet des femmes. Et pas pour leur gloire ! Goûtez plutôt le début :

 

« À l’origine, la divinité créa l’esprit sans tenir compte de la femme. »

Le « Poète en marche » est exposé au musée du Louvre. Cette sculpture est parfois identifiée à Sémonide.

De là commence une intéressante étude de la femme, abordée à la manière de celle des animaux : une sorte de zootechnie qui permet aux hommes de savoir quoi faire des femmes selon le type qui leur a été échu.

On peut distinguer :

  • la femme-truie, méchante, vorace et sale car ne prenant jamais de bain (où on diffame en même temps la femme et toute une espèce animale en même temps !) ;
  • la cavale à la longue crinière, coquette, paresseuse et rouée, car elle fait travailler les autres à sa place et sait emprisonner son mari en jouant de son corps ;
  • l’ânesse grise, qu’il faut battre car elle ne fait rien qu’à contrecœur, mais qui, malgré tout, ne se gêne pas pour « manger nuit et jour au fond de la demeure » ;
  • la femme-guenon, qui « se demande toute la journée comment elle peut faire tout le mal possible » ;
  • la femme-belette, « pauvre et misérable créature », tellement insatiable qu’elle dévore même la viande crue et lubrique au point d’en rendre malade son partenaire.
  • etc.

Dans ce joli florilège, deux types sortent du zoo :

  • la femme-terre, complètement idiote puisqu’elle ne se rend même pas compte qu’elle a froid et ne pense donc pas à rapprocher son siège du feu pour se réchauffer » ;
  • la femme-mer, versatile et « dure et odieuse envers tous, amis et ennemis ».

Schœnée compare sa fille à la « femme-chienne », non pas à cause de la sexualité effrénée qui est rattachée à ce type, mais pour d’autres traits de caractère. Le fait qu’elle soit constamment tournée vers l’extérieur et éprouve une éternelle insatisfaction… ici, à se faire régenter par des mâles. Le fait, aussi, qu’elle « aboie », c’est-à-dire qu’elle n’hésite pas à donner son avis, y compris au milieu des hommes !

La seule femme qui sorte du lot, c’est la femme-abeille, la laborieuse qui mène la maisonnée sans se plaindre, infatigablement et en pondant une flopée d’enfants. Telle est la place assignée aux femmes dans cette société très patriarcale. Bref, tout le contraire de notre Atalante !

Justement, allons la retrouver !

Atalante et Hippomène – Partie II

 

La plaine de Béotie était écrasée par le soleil. Du lac de Copaïs, dont on apercevait l’immense horizon bleu au nord, le vent amenait des relents de vasières. Dans les champs, plus à l’est, l’orge et le froment brillaient de mille feux. Atalante s’arrêtait de temps à autre pour les contempler alors qu’elle gravissait la montagne. Le relief tourmenté, fait de collines et de montagnes, ne laissait que peu de place à ces vallées et ces bassins sinueux et escarpés. Il les découpait en éclats d’or qu’on aurait dit pulvérisés par la main des dieux. Des îlots dans la montagne invincible. Les habitats des propriétaires fonciers n’étaient que de tout petits points noirs dans ces longues étendues brodées de soleil. Quant aux paysans qui s’y échinaient, ils demeuraient invisibles.


Chaque terrasse de l’Hélicon était un foisonnement de cultures. Partout où elle l’avait pu, la main de l’homme avait planté le figuier, l’olivier et la vigne. Les fruits étaient lourds et brillants, violets, noirs ou jaunes, gorgés de sucre, à point. Des ruches occupaient les plus petits espaces et bourdonnaient d’une rumeur insistante qui se mêlait au chant des cigales. De quelque part, d’une source invisible, résonnait le fracas des outils et des voix d’hommes qui arrachaient le minerais à quelque excavation.


Le murmure de la cité s’était tu depuis longtemps. La jeune fille n’en voyait plus qu’une tâche informe à l’horizon. Elle avait laissé derrière elle les pierres et les briques. Sur la route, elle avait dépassé les derniers témoins de la civilisation des hommes, les chars à deux chevaux et les soldats cuirassés de bronze et de lames de cuir, à la tête casquée hérissée de dents et de plumets multicolores.


Dans le maquis, les moutons, les chèvres et les porcs gambadaient à leur aise. Plus haut, dans les quelques espaces ouverts de la montagne, les bergers gardaient le gros bétail. Atalante les évitait. Elle savait les sentes secrètes qui menaient sur les pistes des bêtes rouges et noires, que ce fut dans les roches ou dans les halliers où elles pullulaient. Doris, son lévrier, les arpentait aussi à l’aise, ardente à poursuivre les proies les plus rapides. L’ombre des arbres amenait de la fraîcheur dans cet air qu’on aurait cru sorti d’un four, oui, même ces arbres chétifs, tordus et desséchés par le vent et le soleil.


Un lapin pendait déjà à la ceinture d’Atalante, et un pluvier au magnifique ventre dégradé de noir et de roux vif. Mais la jeune fille voulait plus. Pourquoi pas un sanglier ou un cerf, tant que celui-ci portait encore ses gigantesques bois ? Là, ce serait assez à la hauteur des talents d’Atalante la chasseresse.


Alors qu’elle suivait finalement la piste d’un daim, un lièvre lui coupa le chemin, juste sous son nez. Les bois à sa gauche frissonnèrent sous un assaut brutal, puis soudain ils s’écartèrent et laissèrent passage à un jeune homme armé pour la chasse comme Atalante, d’une lance, d’une massue et d’un arc. Un chien le suivait, tout aussi mince et élancé que le lévrier de la jeune fille, paré de ténèbres quand celui d’Atalante revêtait le doux velouté de la pêche.


« Atalante ! Je ne t’avais pas entendue.


— Moi, si, répondit-elle, un sourire amusé sur les lèvres, et ma Doris, et tous les fauves à la ronde également. »


Une brise douce, le reliquat du fort vent d’été, s’insinuait entre les arbres de la forêt. La peau moite, humide de sueur de la jeune fille frissonna sous la caresse. Dans l’effort, ses longs cheveux sauvages s’étaient évadés du lien qui les retenait sur le haut de sa tête. Elle les renoua tout en ajoutant :


« Veux-tu que nous courions ensemble la bête ? Je suis la piste d’un daim. Ce sera plus glorieux que ton lièvre !


— Je te suis, Atalante. Montre-moi donc encore les grâces dont t’a pourvue Artémis la chasseresse. »

Ils s’élancèrent, les chiens sur leurs traces. Pendant un temps, ce ne fut que silence dans la forêt, seulement troublé par de rares murmures, lorsqu’ils indiquaient du doigt les traces des bois laissées par la bête sur les troncs des arbres, ou celle de ses sabots quand, par chance, il en avait laissées dans la terre dure et sèche jonchée d’aiguilles de pins. Les chiens reniflaient, la truffe au ras du sol.


Puis, la bête magnifique apparut. Ce fut d’abord ses bois palmés, qui émergèrent d’un foisonnement de ronciers, à la limite de la forêt. Au-delà, le regard portait loin vers le sud et même sur un coin de mer d’un bleu aveuglant. Atalante plissa les yeux en écartant doucement la branche basse d’un érable. Le soleil se réverbérait dans son feuillage et y allumait des reflets verts surnaturels qui constellaient sa vue.


Elle tourna les yeux vers Hippomène. D’un signe, il lui indiqua qu’il allait prendre la bête à revers pendant qu’elle tirerait la première flèche. Il faisait confiance à son adresse. Elle hocha la tête. Tandis qu’il s’éloignait, sans un bruit, son lévrier sur les talons, elle fit glisser un trait dans son carquois. L’élan n’avait pas bougé. Il mangeait les feuilles les plus basses d’un chêne vert. Atalante embrassa la flèche en murmurant :


« Vierge maîtresse des bois, à moi qui demeure dans tes sombres halliers, toujours fidèle chasseresse et vierge dans l’âme, soutiens le bras. »


Elle encocha la flèche et tendit lentement la corde. Le bois forcé émit un râle plaintif. Quelques secondes passèrent, immobiles. Là, Hippomène devait être en place…


Soudain, le cervidé releva brusquement la tête. Atalante lâcha son trait.


Il fusa en rasant les longues tiges folles des ronces, sans dévier, vibrant dans la lumière émeraude. Une ligne d’or. L’élan bondit et la flèche vint se planter dans son échine, à quelques pouces de sa gorge.


Un brame saisissant résonna dans la futaie, suivi d’un concert d’aboiements lorsque Hippomène lâcha son chien.


« Va, Doris ! » cria Atalante en encochant un autre trait.


Dans le même temps jaillirent d’autres fulgurances aiguës. Son camarade s’était lancé à l’assaut.

L’élan tournoya sur lui-même un instant, incertain de la voie à prendre pour sauver sa vie, avant de se ruer dans la direction opposée à celle d’Hippomène. Son flanc et son dos étaient déjà hérissés de plusieurs flèches. Atalante bondit à travers les ronces, en l’endroit le plus dégagé. Des épines lacérèrent ses cuisses, ses mollets et ses bras nus, sans l’arrêter. L’exaltation de l’hallali faisait battre son cœur à tout rompre. Elle sauta par-dessus un buisson, contourna un vieux figuier tortueux et se retrouva sur une sente, juste sur les talons d’Hippomène. Devant eux, l’élan fuyait à corps perdu, dans un grand halo de verts tendres, de verts sombres, de verts lumineux. Sa course était étrange, un peu désordonné, harcelé qu’il était par les chiens.


Atalante s’élança. Ses muscles se tendirent. Elle chercha plus loin, tout au fond de son ventre, le souffle primaire. Le sol se précipita sous ses pas. Les arbres et les fourrés denses perdirent de leur netteté autour d’elle. Des branches la giflèrent, des racines tentèrent de saisir ses chevilles. Foin de toute cela ! Elle volait. Elle rejoignit Hippomène, elle le dépassa. L’espace d’un instant, elle croisa son regard dépité, et émerveillé.


Pouvait-elle rattraper la bête ?


L’élan avait presque disparu en redescendant une sente. Elle voyait encore ses bois palmés. En gagnant une éminence, il réapparut, tout entier. Il dévalait une pente qui sinuait entre les figuiers sauvages, les chênes verts et les châtaigniers. Les chiens à ses trousses aboyaient férocement et entravaient sa course. Là, la forêt était en train de céder la place au maquis broussailleux. Le lac de Copaïs avait réapparu à leur gauche.


Atalante s’arrêta. Elle banda son arc avec soin. Elle tira.


Cette fois, la flèche trouva immédiatement sa cible et se planta dans la gorge.

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

J’espère que cela vous a plu ! La suite du récit d’Atalante et Hippomène est par ici… avec de nouvelles anecdotes historiques et mythologiques !

Vous trouverez également le roman Atalante en version papier intégrale chez votre libraire préféré. -)

Sources : Brulé, Pierre, Les femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

Crédits image en-tête : Femme grecque, artiste inconnu. Source : Oldroze.

Atalante Chasseresse – Nouvelle fantastique mythologique – Partie I

Vous aimez la mythologie grecque ? Vous aimez les récits qui mettent en valeur de beaux portraits de femmes ? Voici le premier extrait d’une longue nouvelle centré sur l’une des figures féminines les plus connues des légendes grecques : l’Atalante Chasseresse.


Dans les semaines à venir, je vais vous dévoiler son histoire. En bonus, de nombreuses informations sur les mythes qui l’ont prise comme héroïne et sur le statut et la vie des femmes dans l’Antiquité grecque.


Avec, comme d’habitude, un peu de musique : de la lyre dans une composition qui imagine ce que pouvait être la musique dans la Grèce antique.


Bonne lecture !

Balade dans la Béotie antique

 

Pour commencer, je vous présente le cadre géographique du mythe d’Atalante : la Béotie !

La Béotie - Carte extraite du site de l'association Arrête ton char.fr, bourré d'infos sur les antiquités grecque et romaine.

La Béotie, c’est un bout de terre grecque au nord de la péninsule. C’est de ce territoire que nous vient le plus vieux mythe d’Atalante. Il existe en effet une autre version du mythe, plus tardive semble-t-il, qui serait issue d’Arcadie. L’Arcadie se trouve dans le Péloponnèse.


J’ai eu envie de développer le mythe de l’Atalante béotienne, notamment parce qu’on y trouve l’épisode de la course contre Hippomène. Nous verrons cela un peu plus tard !


La Béotie antique, qu’est-ce que c’est ? Elle se caractérise par l’omniprésence de la mer et de la montagne, comme le reste de la Grèce, avec toutefois une plaine plus vaste, celle d’Orchomène (l’une des cités belligérantes de ma nouvelle Le Dit de l’oracle). On y trouve aussi le lac de Copaïs, qui a été asséché au XIXe siècle et qui fournissait dans l’Antiquité un peu de fraîcheur dans les sécheresses estivales.


La Béotie, c’est aussi la fameuse triade méditerranéenne : le blé, la vigne, l’olivier. On y élève du gros bétail dans les montagnes et des porcs, des moutons et des chèvres dans le maquis. Sans compter le gibier, qui pullule : les lièvres, lapins, oiseaux en tout genre, les cerfs et les daims, et les sangliers, ours et lions qui ont fait la fortune du mythe d’Atalante.


Et, justement, allons la rejoindre, notre Atalante Chasseresse, qui s‘apprête à partir en chasse en contrevenant à toutes les règles qui régissent le statut de son sexe…

Une nouvelle dans la mythologie grecque

 

Son nom résonnait dans tout le palais.


« Atalante ! »


Il était amené par le vent étésien qui rafraîchissait l’ardeur torride de la saison chaude. Il le portait partout, ce vent, cette brise légère et caressante, qui faisait frissonner le duvet velouté des peaux moites de sueur.


« Atalante ! »


Il palpitait le long des murs, rebondissant durement d’une pierre à l’autre, ces belles pierres de calcaire gris-bleu arrachées au mont Parnasse. Il imprégnait chaque brique d’argile crue, il les traversait, il cherchait sa cible.


« Atalante ! »


Il avait des accents mâles, c’était la voix de l’anax Schœnée, son père, le prince. Et des notes plus minces, plus flûtées, plus douces, c’était les appels de ses femmes et, première d’entre elles, de sa nourrice qui l’implorait encore.


« Atalante ! »


Et Atalante faisait la sourde oreille.


Elle avait chaussé ses nébrides, ses bottes souples en peau de faon. Elle marchait sans un bruit sur les carrelages en mosaïques, passant de sa chambre au mégaron, puis aux antichambres. Les esclaves et les domestiques la regardaient passer puis, lorsqu’ils quittaient son regard, elle entendait le froufroutement d’une robe, le glissement pressé d’un pied sur le sol, et l’un d’eux s’en allait prévenir le prince. Atalante s’en allait encore ! Elle portait le chitôn court de la chasseresse, en lin plissé, qui laissait libre l’un de ses seins pour ne pas entraver ses mouvements. Elle avait le carquois d’ivoire en bandoulière, les javelots hérissaient son dos, l’arc ceignait sa hanche, ses longs cheveux étaient relevés au-dessus de sa tête pour laisser libre ses yeux d’épervier à l’affût !


Eh bien ! Était-ce si surprenant ?


Ils l’acculèrent dans la seconde cour, juste après qu’elle eut passé le premier porche à colonnes. Trop tard pour atteindre les propylées entre lesquels vibrait l’appel du dehors. Schœnée la rattrapa de sa voix tonnante.


« Atalante ! »


Ses femmes couraient pour la rejoindre, mais le moyen d’imposer cela à son glorieux père ? Tout athlétique qu’il fut encore, il aurait été plus ulcéré encore si elle l’avait contrainte à lui courir après. Et sous les yeux de toute la maisonnée ! Des soldats qui vaquaient à la garde, tout armé de bronze ! Des fonctionnaires qui étaient là rassemblés pour recevoir les contributions, le blé, l’huile, le vin, et des paysans venus les apporter ! Des artisans et esclaves qui façonnaient le bronze en lingots, ou lissaient l’argile au tour pour en faire des céramiques, ou fabriquaient chars et roues dans leurs ateliers !


Elle s’arrêta donc avant d’avoir franchi l’entrée monumentale et se retourna pour lui faire face. Les énormes blocs de pierre qui avaient présidé à la construction de la forteresse dans laquelle nichait le palais lui coupaient toute perspective. La base des murs était en maçonnerie, le reste en briques crues. Au-dessus du linteau de la grande porte, un grand relief monolithe en pierre grise occupait le triangle de décharge. Il représentait deux lions affrontés dont les pattes antérieures s’appuyaient l’une sur l’autre.
« Tu pars encore ! »

Atalante Chasseresse

 

Il était grand, son père, le prince Schœnée, fils d’Athamas à la divine lignée. De sa tunique courte émergeaient de longues jambes musclées et halées, qui avaient arpenté bien des contrées et des champs de bataille. Il dardait sur elle un regard de faucon, en croisant sur son torse des bras enserrés de bracelets d’or, d’argent et de cuir, que les muscles voulaient faire voler en éclats. Quel indice accusait l’âge sur ses traits féroces, si ce n’était un léger relâché des joues, quelques rides au coin des yeux et de longues mèches grises dans la chevelure brune ?


« Je vais chasser », répondit Atalante d’un ton plat.


Il la regarda de haut en bas tandis que ses femmes s’esquivaient, que les gardes et les artisans regardaient ailleurs, que les fonctionnaires et les paysans retournaient au comptage des herbes aromatiques, du miel, des épices. Nul n’avait envie de se trouver entre ces deux là quand ils prenaient leurs allures de grands fauves. C’est que la fille ressemblait au père, elle le savait : tout en puissance et en orgueil, de la tête aux pieds.


« Nous avions convenu de discuter des modalités de cette course que tu as choisie comme épreuve, répliqua Schœné d’une voix contenue. Puisque, enfin, tu consens à la possibilité d’une union !


— Tu ne m’en laisses guère le choix, père. Je ne veux pas me marier, tu le sais. Avec cette épreuve, tu constateras que ma volonté vaut bien la tienne.


— Nous ne reprendrons pas cette discussion, tout a été dit ! Tu ne peux pas rester parthenos plus longtemps ! Que deviendra mon nom si je meurs sans descendance ? Qui honorera ma mémoire, celle de mon père et de mes ancêtres ? Qui fera chanter les aèdes lors des banquets ? Et mon palais, et ma principauté, entre quelles mains échoueront-ils ? Il faut que tu ais un fils ! J’ai renoncé aux plus beaux hymens pour toi, alors celui-là qui te vaincra lors de cette épreuve, tu l’épouseras !


— Tu n’as pas eu de fils, et ce serait à moi d’en payer le prix », riposta Atalante avec amertume, en se détournant.


La main de son père l’arrêta sur le seuil. D’un tenant, elle recouvrait toute l’épaule de la jeune fille.


« Ma pais, dit-il à voix plus basse, calmée, affectueuse. C’est que j’aimais trop ta mère, ma tendre Clyménè, pour la répudier de n’avoir su me donner d’héritier mâle. Je l’aurais dû, je le sais. Tout homme finit par aimer son alochos, et moi j’ai aimé la mienne plus qu’il ne l’aurait fallu, trop pour mon propre bien. Voilà tout ce que je te souhaite de connaître avec ton époux. »


Atalante ne répondit rien. Elle ne lui jeta pas au visage les ombres de toutes ces petites sœurs exposées après elle, jusqu’à la dernière, parce qu’elles n’avaient pas eu la grâce de naître dotées de l’attribut désiré, et le cœur déchiré de sa tendre alochos à voir périr grossesse après grossesse le fruit de son ventre. Le fils n’était jamais venu.


Elle siffla. Son père marmonna, tandis qu’un grand chien fuselé, à la robe beige, sortait des écuries qui jouxtaient la cour. Il vint en trottinant, louvoyant entre les barriques de vins, les jonchées de menthe et les grands sacs en toile de jute qui regorgeaient de fenouil et de graines de sésame. Sa queue allait et venait joyeusement, sa langue pendante se réjouissait dans la gueule grande ouverte. Il s’approcha de sa maîtresse. Atalante lui caressa affectueusement la nuque.


« Une vraie femme-chienne, grommela Schœnée, toujours à aboyer, jamais contente, même lorsqu’on emploie tout à son bonheur, insociable et sauvage. Cigale, tu ne connais pas ta chance, toi dont la femelle a été dépourvue de voix par les dieux ! »


Atalante tourna les talons.

Atalante, immortalisée dans sa course contre Hippomène par Pierre Lepautre, collections du Musée du Louvre

Ce début vous a-t-il plus ? Retrouvez Atalante Chasseresse par ici ! Ou encore chez votre libraire préféré, pour la version papier intégrale. 🙂

Et n’hésitez pas à me laisser un commentaire si vous avez envie d’échanger autour de cette héroïne passionnante. 🙂