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La pythie de Delphes, voix d’Apollon

Article mis à jour le 23 juin 2024

Au pied du mont Parnasse, l’oracle de Delphes dispense la sagesse cachée du dieu Apollon. Elle est la voix oraculaire qui guide les héros, les rois et les simples mortels. De la conquête de Delphes par le dieu jusqu’à la disparition de la pythie sous les assauts chrétiens, penchons-nous sur le mythe et sur l’histoire.

Delphes : un paysage saisissant et un site bien placé

Un site grandiose…

Regardons le site, d’abord. Il est grandiose.

Le sanctuaire de Delphes, et aujourd’hui ses ruines, se situent à 550 mètres d’altitude au-dessus de la vallée du Pleistos, en Grèce. Il est accroché au flanc sud du mont Parnasse, sous la falaise des rochers Phédriades, qui dépasse 1 200 mètres. Strabon l’a décrit (X, 417) comme un « site rocheux en forme de théâtre » :

« En face de la ville, du côté du sud, se dresse le mont Kirphis aux pentes escarpées. Entre les deux, le Pleistos coule au fond d’une gorge. »

Le Kirphis lui-même atteint presque 900 mètres. Au-dessus s’étale le ciel. On a une belle vue, bien ouverte, depuis le site, et on se rend compte que Delphes est à la croisée des chemins.

… et très bien placé !

  • Le chemin d’Antikyra escalade le Kirphis vers le golfe de Corinthe.
  • La vallée du Pleistos ouvre à l’est sur la route de Livadie (Lébadée), Thèbes et Athènes, vers la moderne Arachova.
  • La vue vers l’ouest est barrée par le roc de Krissa (Chrysso), mais en s’avançant dans cette direction on finit par voir la plaine d’Amphissa et le fond de la baie de Galaxidi.

Un beau potentiel, donc, que ce site tellement sauvage. En tout cas, quand tout commence, on ne voit partout que des pentes abruptes, partout des rochers à pic. C’est Pythô la rocheuse, comme on l’appelle dans l’Hymne homérique à Apollon.

(Pour en savoir plus, écoutez aussi ce podcast qui vous fait voyager à Delphes.)

Du mythe à la réalité : les débuts de l’oracle

 Le mythe : Apollon et la bouche oraculaire

Homère, l’autorité, ne parle guère de Delphes. Une fois, dans l’Odyssée, VIII, 79-81 :

« il [Agamemnon] voit dans cette querelle l’accomplissement des prophéties que lui avait faites le brillant Apollon dans la divine Pytho lorsque, franchissant le seuil du temple, il alla consulter l’oracle de Delphes »

Mais d’autres sont plus loquaces pour évoquer la naissance du sanctuaire et de l’institution.

Selon la légende, Apollon a trouvé cet espace presque vierge quand il est arrivé sur les lieux et il a voulu y « bâtir un temple magnifique » (Hymne homérique à Apollon). Mais, d’après quelques sources, il y avait déjà un oracle. Tantôt celui de Gaïa, la Terre, qui ne parlait guère. Tantôt celui de Thémis, qui l’aurait remis de bonne grâce à Apollon.

Pour conquérir le site et y installer sa pythie, le dieu vient à bout de Pythô, un enfant de la Terre. Débarrassés du monstre, les lieux sont libres de l’accueillir. Apollon va chercher des desservants sur les mers. Ce seront des marins crétois, dont il déroutera le navire en se transformant en dauphin. C’est pourquoi, d’après cette version de l’Hymne homérique à Apollon, ce territoire change de nom. Il s’appelait auparavant Crisa. Il devient Delphes (du grec delphís, qui veut dire « dauphin »).

La réalité : les débuts de Delphes selon les fouilles

À l’époque mycénienne et à l’époque géométrique, on a des bâtiments très modestes. On trouve des statuettes assez grossières, en terre cuite : elles représentent une divinité féminine qui étend les bras (appelées « idoles en croissant »). Il y a aussi de petits bronzes figurant des hommes et de la céramique d’usage courant.

C’est au VIIe siècle qu’on commence à avoir du gros matériel. Celui-ci correspond à l’époque des colonisations : on sait qu’alors, l’oracle est beaucoup consulté. Les objets trouvés :

  • boucliers de bronze à reliefs et à décor incisé
  • casques
  • ustensiles de bronze (en particulier des trépieds)
  • chaudrons de bronze montés sur un support à triple tige

Tous ces objets sont des offrandes traditionnelles à l’Apollon de Delphes. Désormais, l’oracle fonctionne. D’ailleurs, un temple en pierre est construit au VIIe siècle.

La Pythie en bronze de la sculptrice Marcello. Hall de l'opéra Garnier. Crédits photo : Mussklprozz.
La Pythie en bronze de la sculptrice Marcello. Hall de l'opéra Garnier. Crédits photo : Mussklprozz.

L’oracle de Delphes : une femme ou une institution ?

Une institution organisée

Qui est la pythie ?

Chaque époque a connu plusieurs pythies simultanées, qui se relayaient pour répondre aux questions des visiteurs venus à Delphes. Plus qu’un personnage unique, il s’agit d’une véritable institution. La pythie peut être consultée pour des questions très diverses, depuis les préoccupations morales des simples particuliers jusqu’aux interrogations politiques et militaires des cités et des rois.

Plutarque nous la décrit telle que, selon lui, elle se déroulait dans les premiers temps. Les premières pythies étaient alors des jeunes filles de quinze ans issues du peuple, nous dit-il. Puis elles ont été remplacées par des prêtresses plus âgées. (Je vous explique pourquoi dans cet article sur les prêtresses de la Grèce antique.)

C’était en tout cas des Delphiennes. Elles vivaient chastes et retirées du monde à partir de leur désignation comme pythie.

Le fonctionnement de l’oracle à l’époque grecque

On ne connaît pas bien le fonctionnement de l’oracle. Pour commencer, il fallait attendre un jour favorable. Il y en avait peu, on faisait donc la queue dans le sanctuaire.

Il est peu probable, pourtant, que Crésus ait fait la queue. En fait, les Delphiens accordaient le privilège de la promantie en échange de services rendus au dieu ou à leur cité. La promantie, c’était la priorité pour la consultation. C’était un privilège appréciée. Les bénéficiaires le rappelaient autant qu’ils le pouvaient par des inscriptions. Les gens de Chio, par exemple, l’ont fait graver au IVe siècle sur l’autel du grand temple qu’ils ont payé.

En tout cas, les consultants devaient payer une somme d’argent, le pélanos. Cette somme remplaçait le gâteau rituel qui servait d’offrande à l’origine (appelé pélanos, d’où le nom de la contribution financière).

Le montant de cette taxe variait d’une cité à l’autre, car les Delphiens passaient des conventions avec les cités ! Heureusement, elle était bien moins lourde pour les particuliers.

Le fonctionnement de l’oracle selon Plutarque

Nous connaissons un peu le fonctionnement de l’oracle de Delphes pour le Ier et le IIe siècles grâce au témoignage de Plutarque (46-125), qui a assumé la charge de prêtre du sanctuaire. À cette époque, l’oracle pouvait être consulté uniquement le septième jour de chaque mois. En hiver, il n’y avait pas de consultation.

Il existait alors différents types d’oracles :

  • la prédiction complète ;
  • l’interprétation des auspices ;
  • l’oracle binaire (la plus économique).

Dans ce dernier cas, la pythie répondait « oui » ou « non » à la question des consultants en plongeant la main dans un récipient rempli de haricots blancs (« oui ») et noirs (« non »).

Un document épigraphique montre qu’il a aussi existé une consultation par tirage au sort entre deux ou plusieurs solutions formulées par le consultant lui-même. Mais on ne sait pas si la Pythie intervenait dans cette pratique.

Le déroulement de la prédiction

Du côté des consultants

Pour savoir si l’oracle pouvait avoir lieu, les prêtres éclaboussaient d’eau froide une petite chèvre amenée par les consultants. Si l’animal ne bronchait pas, le dieu ne voulait pas répondre : le visiteur devait revenir un mois plus tard. En revanche, si la chèvre sursautait, cela voulait dire que la consultation pouvait avoir lieu. L’animal était alors tué et brûlé sur l’autel en offrande au dieu.

Ensuite, les consultants donnaient le texte écrit de la question qu’ils voulaient poser au dieu et on les introduisait dans le temple. Ils n’accédaient vraisemblablement pas à la partie la plus reculée, l’adyton, où se tenait la Pythie — l’oracle de Delphes. Ce lieu-là devait être interdit au public.

Du côté de la pythie

La prédiction complète était épuisante pour les pythies.

Entièrement nue, elle prenait un bain purificateur dans les eaux de la source Kastalia et deux prêtres l’accompagnaient ensuite dans le temple.

Dès qu’elle était prête, ils la conduisaient dans l’adyton du sanctuaire. Ils l’asseyaient sur un trépied, près d’une pierre sacrée en forme de dôme qu’on appelait le « nombril » (omphalos). L’omphalos passait pour être le centre de la terre.

D’après certains auteurs, une exhalaison sortait d’une fente dans le rocher et participait au délire prophétique. La pythie buvait aussi de l’eau d’une source sacrée, Cassotis, qui jaillissait non loin au-dessus du temple. D’après Pausanias, elle apparaissait dans l’adyton après un parcours souterrain.

La pythie mâchait peut-être aussi des feuilles de laurier, la plante-attribut dApollon, dont l’huile possède des actions narcotiques.

La consultation pouvait alors commencer.

La pythie était remplacée par une autre lorsqu’elle était trop épuisée pour continuer.

Gravure de Jeanron montrant l'oracle de Delphes en transe.
Gravure de Jeanron montrant l'oracle de Delphes en transe.

Les oracles obliques de la pythie

L’Apollon de Delphes est dit Loxias, l’Oblique, c’est-à-dire que sa parole n’est pas toujours très claire. Zeus le veut ainsi : il ne sied pas au maître de l’Olympe qu’Apollon donne aux mortels la clé des mystères de leurs destinées. Les oracles sont donc cryptiques.

Les pythies délivrent la parole d’Apollon alors qu’elles sont en transe. Leurs propos sont confus. Ils sont interprétés par des fonctionnaire sacerdotaux (les prophètes) qui les reformulent en vers. D’une prophétie nébuleuse à une interprétation poétique qui sera elle-même interprétée par le consultant, le risque d’erreur est grand !

Un exemple fameux de contresens : celui du roi Crésus. Hérodote évoque l’épisode. Le roi lydien hésitait à entrer en guerre contre les Perses. Il alla questionner la pythie. Celle-ci lui déclara que, s’il traversait l’Halys (un fleuve turc), il détruirait un grand royaume. Conforté par cette réponse, Crésus se lança à l’assaut du roi perse Cyrus.

Il perdit et un grand royaume fut détruit : le sien.

Par ailleurs, l’oracle de Delphes n’est pas toujours infaillible. En 480, la pythie conseilla aux Athéniens de ne pas s’opposer à Xerxès. Celui-ci fut pourtant vaincu à Salamine.

Le sanctuaire conservait une copie de chaque oracle dans ses archives. On connaît beaucoup de ces oracles, mais nombreux sont les faux : ils ont été écrits après les évènements qu’ils annoncent. S’ils faut autorité quand même, c’est parce qu’ils sont conformes au type habituel des oracles rendus à Delphes que j’ai décrit plus haut.

Pourquoi Apollon ?

Pourquoi Apollon est-il devenu cette très haute autorité religieuse et morale (peut-être la plus haute) via son oracle ?

Apollon est le dieu de toute science, et certainement pas « juste » le dieu de la musique. C’est celui qui veille au maintien des traditions religieuses. C’est aussi un expert en rites de purification.

Il est donc le plus indiqué pour expliquer les moyens efficaces à employer quand on fait face à une calamité nationale. Il faut comprendre que, en Grèce, l’idée de souillure est très forte. C’est la souillure qui provoque la calamité.

Par exemple, à Thasos se trouvait la statue d’un athlète-héros, Théogénès. Après qu’un homme eût été écrasé par la chute de la statue, on la jeta à la mer. S’ensuivit une épidémie : l’oracle d’Apollon à Delphes, consulté, déclara qu’il fallait récupérer la statue.

Par extension, l’oracle a pris à son compte une certaine forme de sagesse. Dans la République (IV, 427), Platon appelle l’Apollon Delphique « le directeur de conscience traditionnel de tous les hommes ».

Balade dans le sanctuaire de Delphes

Les ruines de Delphes, recouvertes par le village de Kastri, ont été fouillées et mises au jour principalement par l’École française d’Athènes à partir de 1892. Grâce à ces fouilles et à la description de Pausanias (Périégèse, livre X), on a une idée des principaux monuments qui entouraient le temple d’Apollon où se trouvait l’oracle de Delphes.

Le téménos

Un sanctuaire, c’est une portion de terrain (téménos) consacrée à un dieu et délimitée soit par de simples bornes, soit par une clôture. Celui d’Apollon à Delphes est un quadrilatère de 130 à 190 mètres de côté. Il est enclos d’un mur (péribole) percé de plusieurs portes.

Le terrain s’étend jusqu’au voisinage immédiat de la falaise des Phédriades. Il est très pentu. Plusieurs grands murs de soutènement ont permis d’aménager des terrasses reliées entre elles par la voie principale, dite « Voie sacrée ».

La Voie sacrée et les trésors

La Voie sacrée traverse le sanctuaire depuis la grande porte, en bas à l’est, jusqu’à l’esplanade du temple. Elle fait deux lacets successifs.

De part et d’autre de cette voie, il y a les « trésors » construits par les villes grecques de Sicyone, Siphnos, Thèbes, Athènes, Syracuse, Cnide, Corinthe, Cyrène, etc. Il y a aussi les trésors de deux villes étrusques : Caeré et Spina. Les pèlerins ont également offert des sculptures et payé des inscriptions qu’on retrouve partout. Des offrandes de cités rivales se défient même près de l’entrée du sanctuaire.

Plan du sanctuaire de l'oracle de Delphes
Plan du sanctuaire de l'oracle de Delphes - D'après P. de La Coste-Messelière - Plan extrait de La Civilisation grecque de François Chamoux

Près du temple

Le temple domine la pente du haut de sa terrasse à deux étages, qui sont soutenus chacun par un mur.

Le mur du bas (dit polygonal en raison de l’appareil adopté pour son parement extérieur), date de la seconde moitié du VIe siècle. Il est couvert d’inscriptions. Pour la plupart, ce sont des actes d’affranchissement d’esclaves qui ont été gravés à basse époque.

Contre la face sud de ce mur s’appuie le Portique des Athéniens. Celui-ci abrite des dépouilles guerrières et navales du Ve siècle.

En face de ce portique, la Voie sacrée s’élargit et forme une petite place à peu près ronde qu’on appelle l’Aire. Tous les 8 ans, on joue le drame sacré du Steptérion sur cette aire.

Au bout de la Voie sacrée qui rejoint l’esplanade du temple, il y a un trépied. Ce trépied commémore la bataille de Platées. Puis on arrive sur l’esplanade. Elle est bordée de dizaines d’ex-voto et d’offrandes à l’oracle de Delphes :

  • les 4 trépieds d’or consacrés vers 480-470 par Gélon et Hiéron, tyrans de Syracuse, et par leurs frères (ils sont transformés en monnaie d’or par les Phocidiens au cours de la troisième guerre sacrée)
  • le palmier de bronze dédié par les Athéniens après la victoire de l’Eurymédon
  • un Apollon en bronze (Sitalcas) de plus de 15 mètres
  • la statue dorée de la courtisane Phryné faite par son amant Praxitèle

En face de l’entrée du temple, il y a un autel offert par la ville de Chio.

Le temple

La constitution du temple

On accède au temple par une rampe.

Le temple forme un quadrilatère de 24 mètres sur 60. Il est entouré d’une colonnade dorique avec 6 colonnes en façade et 15 sur les longs côtés. Chaque colonne fait 11 mètres de haut. Il est d’un type courant en Grèce.

Le plan intérieur est conforme à ce qu’on connaît ailleurs (sauf pour le fond de la cella et l’adyton réservé à la consultation, qu’on connaît mal). Un porche à deux colonnes ouvre sur une antichambre (ou pronaos). Ensuite, il y a une grande salle, ou cella. Là se trouve la statue de culte.

À l’arrière se trouve l’opisthodome, un porche symétrique au pronaos, mais sans communication avec la cella.

Comme les textes disent qu’on « descendait » dans le local oraculaire (l’adyton), il se trouvait peut-être en contrebas. Un souterrain ou une salle placée au bout de quelques marches ? Impossible de le savoir.

Le mobilier du temple

Dans le temple, on a partout des offrandes. Parmi celles-ci, des vénérables :

  • le fauteuil de fer où s’asseyait Pindare
  • la statue en bronze d’Homère, portant gravé sur son socle un oracle obscur rendu au poète qui voulait savoir quelle était sa patrie

La cella contient aussi deux autels, contre la norme qui en exige un seulement. Il y a un autel à Poséidon, l’Ébranleur du sol, qui était honoré à Delphes car la terre y tremblait fréquemment. L’autre autel est celui d’Apollon. Les deux dieux sont souvent complices.

Au-dessus du temple

La zone au-dessus du temple a beaucoup souffert de glissements de terrain et de chutes de rochers en 373 (le temple a d’ailleurs été détruit à ce moment-là). Un mur de soutènement a été construit après la catastrophe pour protéger le nouveau temple et l’oracle de Delphes. Derrière ce mur, les archéologues ont retrouvé des fragments d’un groupe statuaire, dont un aurige quasiment intact, appelé Aurige de Delphes. Les chevaux et le char ont presque complètement disparu.

Plus haut, à l’angle nord-ouest du sanctuaire, on a construit un théâtre au début de l’époque hellénistique. Il a été restauré à l’époque romaine et est toujours visible sous cet aspect.

Théâtre du sanctuaire de Delphes
Théâtre du sanctuaire de Delphes - Crédits image : Sophie B. Site web : https://vivreathenes.com/theatre-grece-antique.html

À côté, vers l’est, se trouve un petit téménos avec une chapelle, le tout consacré à Poséidon. Il est situé au milieu des blocs de rochers tombés en 373. Le dieu qui secoue le sol y est bien à sa place.

Plus loin encore, un autre téménos enclavé dans celui d’Apollon contient le tombeau de Néoptolème, le fils d’Achille, qui a été assassiné à Delphes par les Delphiens. Euripide raconte ce meurtre dans Andromaque :

« Et lui, debout à la vue de tous, adresse sa prière au dieu ;
les autres, armés de coutelas acérés,
traîtreusement percent le fils d’Achille alors sans arme. » (vers 1117-1119)

Enfin, tout en haut du sanctuaire, contre le mur nord, il y a le pavillon ou lesché des Cnidiens. Il abrite des peintures célèbres de Polygnote que Pausanias nous a minutieusement décrites.

Un grand bric-à-brac sacré

Bien sûr, en plus des édifices, il y a des autels, des trésors, des abris pour les pèlerins, et tout ça bâti au fil du temps, dans un désordre total. Chaque monument est conçu pour lui-même, pour répondre à un besoin religieux ou à une nécessité pratique. On veut, dans l’ordre :

  1. honorer le dieu
  2. éblouir le spectateur
  3. éclipser les monuments voisins

Même les offrandes sont placées n’importe où, du moment qu’il y a de la place pour les accueillir. Les ex-voto sont partout, les bronzes se comptent par centaines. Les inscriptions nous disent qu’on les nettoie régulièrement pour qu’ils sollicitent l’œil. Il faut aussi penser aux sculptures en marbre, peintes de couleurs vives, qui égayent les frontons, les métopes et les frises des bâtiments. Pausanias fait des énumérations très détaillées, et encore choisit-il parmi ce qu’il a sous les yeux.

Depuis, tout a été pillé lors des invasions germaniques ou détruits par les chrétiens.

Pour se représenter les lieux, il faut enfin ajouter la cohue des pèlerins, les éventaires des petit marchands, les ânes, les mulets, les animaux des sacrifices, les oiseaux qui nichent dans les toitures des temples… et les guirlandes de fleurs, les parfums de l’encens, l’odeur des viandes grillées et le brouhaha constant de la foule.

Car Delphes est un lieu où tout le monde veut se rendre pour questionner Apollon. Delphes a un succès fou.

Le succès de l’oracle de Delphes

Débuts pendant la colonisation

Le succès de Delphes est considérable dès le VIIe siècle. Nous sommes alors en pleine période de colonisation et les oracles ont une grande importance dans le processus. Les futurs colons sont scrupuleux. Ils ont besoin de solliciter les conseils d’un dieu. Quel site choisir ? Quelle divinité tutélaire associer au projet ? Le succès des colonisations qui ont essaimé partout dans le bassin méditerranéen est aussi celui de l’oracle.

« Est-il une seule colonie grecque qui ait été fondée sans l’intervention de l’oracle de Delphes, ou de Dodone, ou d’Ammon ? » (Cicéron, De divinatione, I, 3)

(Je vous parle de Dodone dans cet article sur les oracles grecs.)

Delphes est le plus consulté : Battos à Cyrène, Phalantos à Tarente…

Rayonnement pendant le VIe siècle

En 600-590 a lieu la première guerre sacrée : Delphes est libérée de l’emprise phocidienne. Le sanctuaire devient le protecteur de l’Amphictyonie. Cela accroît son rayonnement. (On pense que la Suite pythique de l’Hymne homérique à Apollon a été composée juste après ces évènements.)

C’est à cette époque que le roi Crésus envoie de somptueuses offrandes à Delphes.

En 548, le temple qui a été construit au VIIe siècle brûle. À ce moment-là, il y a déjà une bonne dizaine d’autres bâtiments : ce sont les trésors bâtis par des cités grecques. Les Grecs et surtout les cités tiennent beaucoup à cet oracle !

Alors, quand on veut rebâtir le temple détruit, les souscriptions affluent de partout, et même d’au-delà la Grèce. Quelques exemples :

  • la courtisane Rhodopis (pour qui le frère de la poétesse Sapho s’est ruiné à Naucratis)
  • le pharaon philhellène Amasis
  • la puissante famille athénienne des Alcméonides, en exil, qui prend en charge la reconstruction

Quand le temple est achevé, vers 510, il est grandiose.

L’oracle aux Ve et IVe siècles

On aurait pu craindre pour Delphes pendant les guerres médiques, mais il est miraculeusement préservé de l’invasion et du pillage. Il s’enrichit même des ex-voto des Grecs victorieux et, par la suite, des offrandes rivales des cités qui s’affrontent entre elles. (J’en parle dans cet article sur les rites religieux en Grèce antique.)

En 373, une catastrophe, peut-être un glissement de terrain, détruit le temple des Alcméonides : cette fois encore, cités et particuliers de toute la Grèce envoient des dons pour la reconstruction. Celle-ci prend de longues années, elle est interrompue par les 3e et 4e guerres sacrées. Sous le règne d’Alexandre, on reconstruit encore. Mais, quand il est achevé, le temple ne bouge plus jusqu’à la fin de l’Antiquité ! C’est celui que Pausanias a vu. Des archéologues français ont relevé certaines de ses colonnes.

Les Phocidiens vont piller les richesses d’Apollon, mais pas de souci : les offrandes continuent pour les remplacer. Thèbes et Cyrène font même bâtir de nouveaux trésors.

Le succès de l’oracle de Delphes persiste jusqu’à la période hellénistique, et même au-delà.

Les domaines d’intervention d’Apollon

Apollon intervient dans toutes les affaires, et pas seulement celles de la colonisation. Il conseille aussi en matière religieuse, et donc politique.

Par exemple, le réformateur Clisthène doit donner un nom aux dix tribus qu’il a créées à Athènes en remplacement des 4 tribus traditionnelles. il demande à la pythie de choisir 10 noms parmi 100 héros qu’il lui propose. Ce seront les patrons éponymes des nouvelles tribus.

Delphes est également mêlée aux querelles des cités grecques. Et, quand une cité est désavantagée, elle conteste : elle accuse l’oracle de partialité intéressée. Que ce soit :

  • au profit des Perses au moment des guerres médiques
  • en faveur de Sparte dans la seconde moitié du Ve siècle
  • au bénéfice de Philippe de Macédoine

On dit alors que la Pythie « médit » (Mèdes), « laconise » (Lacédémone/Sparte) ou « philippise » (Philippe). En passant, intéressant de voir comment ces mots issus de noms de peuples, de cités ou d’individus sont passés dans notre langue.

Mais Delphes n’est jamais entachée par ces accusations. Parce que, finalement, elle n’est jamais à l’origine de quoi que ce soit : elle est juste là comme caution pour les entreprises des puissants. Oui ou non, allez-y ou n’y allez pas.

La seule exception, ce fut lors des guerres sacrées, quand l’Amphictyonie de Delphes lança des actions contre ceux considérés comme sacrilèges envers Apollon.

La destruction de l’oracle par les chrétiens

En 362, l’empereur Julien envoie son médecin et ami Oribase à Delphes. Julien est le dernier empereur païen de l’empire romain.

Sa question à la pythie : combien de temps l’oracle de Delphes va-t-il survivre à un monde qui devient peu à peu chrétien ?

La réponse est un couperet :

« Dis au roi que la solide maison est tombée, Apollon n’a plus de refuge, le laurier sacré est flétri. Ses sources sont taries à jamais, le bruissement de l’eau est désormais muet. »

Le sanctuaire est détruit quelques années plus tard. Il était certes un lieu symbolique du paganisme triomphant d’autrefois et, à ce titre, il n’avait plus sa place dans le nouvel ordre chrétien. Mais c’était aussi un lieu emblématique de la philosophie antique. Dans le pronaos du temple (son vestibule), on pouvait ainsi lire trois maximes, dont « Connais-toi toi-même » (la plus ancienne, selon Platon) et « Rien à l’excès ».

Eschyle, Pindare, Socrate et Platon avaient médité sur ces maximes. Mais ce temps était révolu.

Vous avez aimé cet article sur l’oracle de Delphes ? Je vous invite à découvrir la pythie avant sa conquête par Apollon dans ma nouvelle Le Dit de l’oracle. Elle est à télécharger gratuitement en cliquant sur la couverture ci-dessous. Bonne lecture !

Crédits image d’en-tête : Coupe montrant la consultation de l’oracle de Delphes – Crédits-J. Laurentius-BPK Berlin-RMN.

Sources :

CHAMOUX, François, La Civilisation Grecque, Arthaud, 1984, Paris

OLIPHANT, Margaret, Atlas du monde antique, Éditions Solar, 1993, Paris

Des osselets au lit d’un homme : devenir épouse en Grèce antique

Le mariage en Grèce antique est un saut périlleux pour les jeunes épousées. J’ai déjà vu avec vous la façon dont les noces constituaient un rite de passage pour les femmes : de la sphère de l’enfance, celle d’Artémis, on passe à celle de l’âge adulte, dominée par Aphrodite. Pas d’adolescence dans l’antiquité, et surtout pas pour le second sexe, qui de toute jeune fille devient épouse et déjà presque mère !

Faire de la petite fille une femme avec les rites

Le mariage est balisé par des rites qui ont un but premier : préparer la fille à devenir épouse et mère. On marie les Grecques peu après leurs premières menstruations, dans le pire des cas à partir de 12 ans et assurément avant 18 ans.

Quand on dit « préparer », on ne pense pas à une préparation psychologique. La métamorphose est abrupte pour les jeunes filles en question et on fait peu de cas de leurs états d’âme. Il s’agit de ritualiser cette transition pour la normaliser au regard de la société et des dieux.

Avec Artémis

Les jeunes filles sacrifient ainsi à la déesse Artémis des objets choisis et lourds de sens.

Artémis est la déesse vierge, celle de la nature sauvage et de l’enfance. La jeune fille lui offre ses cheveux, qu’elle portait longs et libres jusqu’alors. Elle les a coupés ; désormais, elle ne les montrera plus, ils seront dissimulés, comme ceux de toutes les femmes mariées. La future épousée sacrifie aussi ses sous-vêtements de fille, les ceintures virginales (les culottes, si l’on passe outre l’euphémisme grec). Mais aussi les tambourins qu’elle utilisait dans les chœurs religieux en tant que parthenos (vierge). Et les ballons, et les osselets…

Tout cela est laissé en offrande à Artémis le matin pour que, le soir, elle se retrouve femme dans le thalamos, la chambre nuptiale.

Avec Aphrodite

Plutarque donne une liste des dieux et déesses qui président au mariage en Grèce antique. Parmi ceux-ci se trouvent Artémis, puis Aphrodite et Peithô (la Persuasion, fille d’Aphrodite selon Sappho)

Avec Artémis, la nymphe quitte l’enfance. Avec Peithô et Aphrodite, elle devient une femme à la sexualité adulte. Les deux déesses sont invoquées pour aider à la réussite de l’union sexuelle avec l’époux.

Aphrodite a autrefois paré Pandora de colliers d’or. Ces bijoux symbolisaient évidemment les grâces de la séduction. Dans le mariage, Aphrodite est là pour aider la nymphe à séduire son époux. C’est son rôle. C’est à l’épouse de séduire l’époux, tout comme c’est l’éromène qui séduit l’éraste dans le lien pédérastique.

D’ailleurs, pour le mariage, la jeune fille est vraiment parée de ses plus beaux atours :

  • une couronne ;
  • ses plus beaux vêtements, qu’elle a elle-même brodés;
  • des nymphides (chaussures) ;
  • un voile qui dissimule son visage.

— Heureux époux, ton mariage comme tu voulais
s’est accompli ; tu as la vierge que tu voulais.
— Ta vue est gracieuse, tes yeux
de miel, et l’amour sur ton visage attirant s’est répandu
au plus haut point t’a honorée Aphrodite
[Épouse) Virginité, virginité, où t’éloignes-tu, m’ayant quittée ?
(Virginité) Jamais plus je ne viendrai vers toi, jamais plus je ne viendrai.
À quoi, époux aimé puis-je te comparer bien ?
À un rameau souple je te comparerai le mieux.
(Sappho)

Avec Zeus Téléios et Héra Téléia

Plutarque clôt sa liste avec Zeus Téléios et Héra Téléia, le couple divin modèle, l’homme et la femme « accomplis ». C’est le sens qu’a téléios / téléia. Accomplis car mariés.

Avec ça, la jeune épouse est parée. Il ne lui reste plus qu’à aller vénérer Déméter et Dionysos pour devenir pleinement une épouse, dans toutes ses fonctions cultuelles et sociales.

Civiliser la fille sauvage par le mariage

Si on encadre aussi étroitement ce moment charnière dans la vie de la femme, c’est aussi parce qu’on considère la fille comme « sauvage ». Certains auteurs anciens voient même la femme de l’antiquité grecque comme une race à part. On l’associe fréquemment à un animal en fonction de son caractère supposé.

Avant le mariage, en Grèce antique, la parthénos est souvent dite admès, c’est-à-dire indomptée. On le voit dans L’Odyssée à propos de la jeune Nausicaa. Les filles, surtout prépubères, sont fréquemment comparées à des pouliches, des ourses, des chèvres sauvages.

Il faut donc la soumettre pour qu’elle tienne son rôle dans la société. D’ailleurs, il existe un étrange rituel athénien qui s’appelle « faire l’ourse ». Il est pratiqué par les filles prépubères ou dans la puberté dans des sanctuaires d’Artémis. Elles y subissent un temps de réclusion durant lequel elles accomplissent un mystère nocturne. Celui-ci leur permet d’« extraire » d’elles cette nature sauvage, « d’offrir ce qui en elles a le caractère sauvage ».

Les marier, c’est donc les sortir de l’état de nature, les civiliser. Les dresser et les soumettre à de nouvelles forces, celles d’Éros et d’Aphrodite.

Placer l'épouse grecque sous la coupe de l'époux

Le joug du mariage grec : une question sémantique

Le mariage grec antique est littéralement une question de domination. En grec, «être épousée » peut se traduire par « être mise sous le joug ».

Certaines déesses ont à cet égard des épithètes évocatrices :

  • Héra Syzygia (« sous le même joug ») ;
  • Aphrodite est parfois dite Zygia et, d’après Plutarque qui les approuve, les Delphiens l’appellent « déesse de l’attelage conjugal ».

La femme grecque sous le joug de son époux

L’épouse grecque ne sort guère de la maison. Lorsqu’elle le fait, elle doit être voilée et couverte. En revanche, le foyer est son domaine. C’est elle qui a en charge les affaires domestiques.

Les Grecs anciens considèrent donc qu’elle a un fort pouvoir de nuisance si elle décide de rendre difficile l’existence de son mari.

D’ailleurs, dans certaines cités grecques, lors du mariage, l’épousée porte une couronne d’asperges.  C’est un avertissement qui rappelle au marié que la partie douce de la femme est protégée par des épines. On en revient finalement à la sauvagerie inhérente à la gent féminine !

Toutefois, la femme est légalement complètement subordonnée à son époux. Dans la pièce de théâtre d’Aristophane, Lysistrata, les vieillards menacent les femmes de coups pour les faire taire et les remettre à leur place. Même s’il s’agit de comédie, on peut largement supposer que les époux avaient le droit d’infliger une rossée à leurs femmes sans être inquiétés.

« Si tu ne te tais, j’épuiserai tout ce qu’il me reste de force à te rosser. »

Rappelons que le mari est souvent deux fois plus vieux que sa femme au moment du mariage. Si celle-ci a entre 15 et 18 ans, l’époux a environ 30 ans. On peut tout à fait imaginer l’autorité qu’un homme de cet âge peut avoir sur une jeune fille qui vient de quitter le nid familial.

amphore à figures noires montrant une procession de mariage
Sur cette amphore à figures noires, on voit la procession d'un mariage légendaire : celui du héros Pélée et de la néréide Thétis. Environ 540 avant J.-C. (Crédit : Vladimir Naikhin, musée des terres bibliques)

Deux exemples de mariage en Grèce antique : Atalante et Hélène

Je vous propose deux extraits littéraires qui donnent un aperçu du mariage dans l’antiquité grecque.

Hélène de Troie et Ménélas

Or donc, un jour à Sparte, chez le blond Ménélas, des vierges, la chevelure ornée de l’hyacinthe fleurie, formèrent un chœur devant la chambre nuptiale toute décorée de peintures ; elles étaient douze, les premières de la ville, de splendides Lacédémoniennes ; c’était le jour où je plus jeune fils d’Atrée [Ménélas] enfermait avec lui la Tyndaride bien-aimée qu’il avait demandée en mariage, Hélène. Elles chantaient toutes de concert, frappant le sol de pas compliqués ; et le palais autour d’elles résonnait des accents de l’hyménée [chant de noces]… Sois heureuse, jeune épouse ; sois heureux, gendre d’un noble beau-père. Puisse Léto vous donner, Léto nourricière d’enfants, une belle progéniture ; Kypris, la déesse Kypris, l’égalité d’un amour réciproque ; et Zeus, le fils de Cronos, une prospérité impérissable.
(Théocrite, Épithalame d’Hélène)

Atalante et Hippomène

J’ai moi aussi illustré le mariage grec antique avec les noces des héros grecs Atalante et Hippomène.

Ci-dessous, Atalante subit les rites du mariage, notamment ceux des offrandes faites à Artémis.

Voici donc ce à quoi pouvait ressembler les préliminaires d’un mariage à l’époque classique.

« Allons, déclara la mère d’Hippomène en levant une main gracieuse en direction de Baléria. Commençons pour ne pas faire attendre nos hommes lorsqu’il en sera temps. »

Oui, finissons-en, songea la jeune fille.

Elle se laissa couper une boucle de cheveux et alla la déposer au pied de la statue d’Artémis qui occupait l’un des coins de sa chambre. Elle y sacrifia aussi l’une de ses ceintures, comme le voulait l’usage.

« Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de sa maternité ! » déclara Béronikè, immédiatement imitée par les autres femmes autour d’elle.

C’était la première fois que la déesse chasseresse apparaissait à Atalante comme une ennemie.

Que se passait-il ? Pourquoi l’abandonnait-elle à son sort ?

Pourquoi acceptait-elle de la perdre au profit d’Aphrodite ? Ne l’avait-elle pas assez honorée ?

Baléria, Béronikè, toutes les femmes se pressèrent autour d’elle avec des colliers d’or, des bagues d’argent, des bracelets sertis d’ivoire, de nacre, de perle…

Le métal tintinnabulait à ses oreilles à lui en donner le vertige, mêlé dans ses harmoniques aux voix douces et monocordes qui ne cessaient de réciter les prières : « Aphrodite, aide Atalante, kourè-de-Schoéné, à faire naître le désir chez Hippomène. ».

Elle ne s’était jamais sentie vulnérable lorsqu’elle courait ou luttait nue, mais sous ces monceaux d’or et de pierres précieuses, qui alourdissaient chacun de ces gestes, elle avait l’impression d’être une proie. Elle eut presque un recul lorsque sa nourrice s’approcha d’elle avec la ceinture rituelle, celle que l’époux dénouait pendant la nuit de noces. Elle la passa autour de sa taille comme une marionnette.

Aphrodite, la déesse qui noue la femme à son époux. © 2000 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Mon roman Atalante peut être commandé dans toutes les bonnes librairies ! À lire pour découvrir la suite de ce mariage en Grèce antique… héroïque.

Si la mythologie grecque vous plaît, vous aimerez aussi ma nouvelle sur la pythie de Delphes. Le Dit de l’oracle est disponible gratuitement en ebook ici. Bonne lecture !

Sources :

BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First Éditions, 2022, Paris

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Les rites du mariage dans l’antiquité grecque : d’Artémis à Aphrodite

Quels sont les rites du mariage dans l’antiquité grecque ?

Le mariage grec antique est un long chemin balisé d’actes empreints de sens. Sens sacré ; sens social. Dans cet article, nous allons les aborder en nous glissant plus particulièrement dans le regard de l’un des deux protagonistes principaux de l’événement : l’épouse. En effet, il s’agit pour elle d’un rite de passage essentiel qui l’amène du statut d’enfant à celui de femme.

Ensuite, je vous invite à lire un exemple de mariage vu par les yeux de la femme, celui de l’héroïne grecque Atalante.

(Je vous parle ailleurs des rituels religieux de la Grèce antique en général.)

Le mariage grec : un rite de passage pour la femme

 

Lors de son mariage, la femme change de vie. Jusqu’alors fille de Untel (on dit kourè-de en grec), elle devient l’épouse d’un autre Untel. (Je vous invite à lire cet article qui évoque les épithètes données aux femmes dans l’antiquité grecque par rapport à leur statut social et biologique.)

Elle quitte également la sphère d’Artémis, déesse vierge associée à l’enfance, pour rejoindre le giron d’Aphrodite, la divinité protectrice de l’amour, certes… mais surtout celle de la sexualité normée par le mariage. C’est la seule sexualité autorisée pour les femmes grecques honorables.
Tout se passe en trois actes :

  • acte de séparation : la parthénos (vierge) quitte la maison de son père ;
  • acte de transfert : le cortège nuptial la guide du foyer paternel à celui de son époux ;
  • acte d’intégration : elle est introduite dans cette nouvelle maisonnée.

Il existe de nombreux rites dans le gamos (les noces en grec) et ils ont diverses fonctions. Mais le mariage en lui-même est un rite de passage pour la femme.

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque

 

Ces rites sont très nombreux et variés, parfois folkloriques, parfois sacrés. Ils servent différentes finalités.

Les rites de passage d’âge

 

Les uns sont clairement des actes liés au passage d’âge de la fille. Ainsi, celle-ci offre une partie de sa chevelure à Artémis, la déesse protectrice de la jeunesse. Lorsqu’elle était enfant, elle les portait long et libre. Devenue femme mariée, donc adulte, elle les cachera sous une coiffure.

Les garçons font la même chose au moment de la puberté, en offrant leurs cheveux à Apollon.

Ce n’est pas tout. La parthenos offre aussi sa ceinture virginale (les sous-vêtements d’enfant). Elle abandonne aussi définitivement à la déesse ses tambourins, des instruments de musique avec lesquels elle participait aux chœurs religieux de jeunes filles vierges.

En se défaisant de tous ces objets, elle quitte un cercle cultuel, celui des parthenoi, pour un autre cercle, celui des femmes mariées, symbolisés par d‘autres objets : gril, tamis, clés et pots de la maison, dont elle prend rituellement possession à la fin de la cérémonie du gamos, dans la maison de son nouvel époux.

Les rites de purification

 

D’autres sont des actes de purification comme on en rencontre souvent dans la religion grecque antique. Les femmes y sont en effet porteuses d’une souillure associée au sang des menstrues. Il faut les en débarrasser à certains moments-clés de leur vie et le mariage en fait partie. On accomplit donc des rituels de purification en utilisant l’eau d’une source ou d’une fontaine réputée efficace pour débarrasser la nymphe de ses souillures. Cette eau doit avoir une vertu propitiatoire. Il faut se concilier les faveurs des Nymphes (les divinités, cette fois).

Cette cérémonie est souvent représentée sur des loutrophores. Les loutrophores sont des amphores qui, à Athènes, servent au transport de l’eau du bain nuptial. Elles ont un long col allongé. Tout un cortège accompagne cette eau de la source jusqu’au domicile de la vierge. Des porteuses de torches encadre le cortège, un jeune garçon de la famille joue de la flûte. Le loutrophore est porté par une petite fille.La nymphe marche à l’arrière du groupe, la tête baissée.

On le verra dans l’extrait que je propose plus loin.

loutrophore montrant des scènes du mythe de Persée et Andromède
Loutrophore à figures rouges des Pouilles, IVème siècle avant J.-C. Il montre des scènes du mythe de Persée qui obtint la main de la princesse Andromède.

Les rites de transfert de la femme

 

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque, ce sont aussi des rites de transfert. Celui-ci se matérialise par toute une série d’étapes symboliques.

Le repas

Le repas qui a lieu chez le père de la mariée rassemble les deux familles. C’est un moment de rapprochement et d’échange mutuel. Hommes et femmes sont installés à des tables différentes. La marié, strictement voilée, ne rejoint les convives qu’à la fin du repas. Elle prend place parmi les femmes.

Le dévoilement de l’épouse

Le dévoilement est accompagné d’une remise de cadeaux par l’époux. C’est un système de don-contre-don : épouse contre cadeaux. Le marié doit rendre en biens ce qu’il a reçu, notamment par rapport à la dot.

Le cortège nuptial

Le cortège nuptial guide la femme mariée d’une maison à l’autre.

C’est la partie publique de la cérémonie. Elle est importante pour que chacun, dans la cité, sache le statut des enfants à naître de ce nouveau couple.

Comme le repas se termine tard, la procession se fait à la lueur des torches nuptiales. (Des « noces sans flambeaux » désignent des mariages clandestins.)

Les époux sont transportés dans un char conduit par un proche du marié (le parochos). Un héraut les précède. Ils sont suivis par la famille de la mariée, puis les parents, les amis et des enfants couronnés de myrte. On joue de la musique, on crie et on danse tout au long du parcours. Garçons et filles font des chœurs.

L’arrivée chez l’époux

Les parents du marié attendent devant leur maison. Ils accueillent les époux à leur descente du char.

Une tradition résonne encore dans nos imaginaires, celle du mari qui porte sa femme pour lui faire franchir le seuil de la maison sans qu’elle le touche. En effet, la nymphe est l’objet d’interdits. Elle ne doit pas toucher le seuil, voire le sol jusqu’à ce qu’elle soit dans le lit conjugal. Mais elle prend possession des objets symboliques de son nouvel état : pots, gril, tamis pour la farine, clefs.  Ils indiquent quelle est désormais sa place dans la société grecque.

Les époux se rendent ensuite dans le thalamos, la chambre nuptiale. La porte est gardée par un ami de l’époux.

Les dons du lendemain

Le lendemain a lieu un dernier cortège. La famille de la nymphe apporte des cadeaux. La procession est dirigée par un jeune garçon habillé de blanc, qui tient un flambeau. Viennent ensuite une canéphore et d’autres filles qui portent les cadeaux : vases, vêtements, peignes, parures, ports à parfums, cosmétiques, chaussures, coffrets…

Les rites propitiatoires de fécondité

 

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque sont enfin liées à la fécondité de la femme. En effet, la parthenos que nous venons de quitter, la toute jeune fille, parfois presque une enfant, a désormais la mission majeure de donner des enfants, et surtout des fils à son époux. C’est l’un des objectifs majeurs du mariage dans l’antiquité grecque.

Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de la maternité (Anthologie palatine, VI, 276)

Pour favoriser cette fertilité, le gamos comprend donc de multiples petits gestes propitiatoire.

À un moment quelconque, probablement avant le repas, on sacrifie à de multiples divinités : Artémis, Peithô, Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia. D’autres divinités sont parfois invoquées. À Athènes, par exemple :

  • les Tritopatores, qui personnifient la lignée des ancêtres et interviennent dans la réussite génésique du mariage ;
  • la Nymphe, une espèce de Jeune Mariée divinisée.

La musique accompagne les vœux, les libations, les épithalames et les hymnes.

Le banquet est constitué de plats traditionnels. On y trouve des mets réputés favorables à la fécondité, les katachusmata, comme les gâteaux de sésame. Un jeune garçon circule entre les tables pour donner des pains aux convives.

Une fois qu’elle est arrivée chez l’époux, avant la nuit de noces, l’épouse consomme rituellement des katachusmata : des dattes, des gâteaux, des figues sèches, des noix. Certains de ces mets ont des vertus fécondantes, mais aussi cathartiques.

L’épouse avale un pépin de grenade, un fruit hautement symbolique, juste avant la nuit de noces.

Fresque de Pompéi montrant une servante portant un plat avec un gâteau de sésame
Fresque de la Villa des Mystères de Pompéi. On y voit une servante portant un plat de gâteaux de sésame. La scène prend probablement place dans un rite d'initiation à des mystères de Dionysos.

Des rites nombreux, variés, à la symbolique diverse, qui métamorphosent en un seul jour une enfant en une épouse destinée à devenir mère dans la foulée !

Voilà comment se déroule ce jour, l’un des plus beaux de la vie d’une femme selon le poète Hipponax :

« Les deux jours les plus doux pour une femme sont le jour de son mariage et celui de ses funérailles. »

Les rites du mariage grec antique : l’exemple d’Atalante

 

Je vous propose de découvrir ces rites de manière plus vivante avec l’exemple de l’héroïne grecque Atalante.

Dans la mythologie, Atalante est contrainte au mariage lorsqu’elle perd la course contre son prétendant Hippomène.

L’extrait qui suit prend place pendant l’un des rites du mariage dans l’antiquité grecque : la procession du loutrophore vers le palais du prince Schœnée, le père d’Atalante. Je vous en souhaite bonne lecture !

Ils s’en retournaient à la cité. La foule amassée sur le chemin du cortège lui jetait des fleurs. Son nom résonnait avec joie autour d’elle. C’était étrange que son asservissement provoquât une telle liesse.

 Dans cette presse, tout le monde avançait au ralenti en battant le pavé. Lorsque, enfin, ils passèrent la porte monumentale du palais, le soleil était haut dans le ciel. Les princes et les grands de la cité ruisselaient de sueur sous leurs beaux atours. La cour était encombrée de chars, de caisses, d’amphores, de mobilier orné de pièces d’ivoire sculptées représentant hommes et animaux, de statuettes de guerriers et de divinités, bref d’un monceau de présents venus d’Onchestos pour honorer la mariée et son père. Dans la deuxième cour, Schœnée avait fait préparer tout autant de biens, et même davantage, à destination de Mégarée. Puisque celui-ci lui donnait son fils aîné, il fallait compenser avec encore plus de faste. Atalante jeta un regard vide à tout ce déballage d’or, de parfums et de soieries. Elle rentrait au palais ; quand en ressortirait-elle ? La nuit venue, elle serait mariée. Les reproches de son père, ses hauts cris lorsqu’elle s’en allait chasser dans la montagne giboyeuse, lui revinrent en tête. Il n’aurait plus à lui asséner continuellement que ce n’était pas un lieu fait pour les femmes. Que c’était à l’ombre du mégaron qu’elle devait jouer son rôle. À son père, elle pouvait imposer un genre de vie que tous désapprouvaient : c’était l’anax. Mais à Hippomène ? Il serait humilié, moqué et déconsidéré si elle jouait encore sa partie sur le terrain des hommes : le dehors. S’en rendait-il compte, l’inconséquent ? Elle tenait sa réputation entre ses mains. Personne ne lui pardonnerait de ternir la réputation d’un homme comme lui, même pas son père et surtout pas Mégarée et tous ceux d’Onchestos. D’ailleurs, alors qu’elle observait enfin les visages, debout dans l’ombre de sa porte, elle sentait flotter une inquiétude sous la liesse. Les hommes prenaient place pour la cérémonie du contrat ; en tant que future épousée, elle n’y avait aucune place. Elle allait devoir les attendre dans sa chambre. Cela constituerait un entraînement adéquat à sa nouvelle vie : attendre… Attendre son époux, attendre l’homme.

Vous en saurez plus sur mon roman Atalante ici.

Peinture montrant la victoire d'Hippomène contre Atalante
Atalante et Hippomène, atelier de Jacob Jordaens (1593-1678). Toutes les œuvres relatives au mythe d'Atalante et Hippomène montrent la course et l'épisode des pommes d'or. Aucun artiste n'a évoqué le mariage, considérant sans doute cette issue comme une fin heureuse pour les deux protagonistes.

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Crédits image d’en-tête : Capri23auto

Sources : 

Brûlé, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

Le mariage dans l’Antiquité grecque : une histoire d’amour ?

Comment se déroulait un mariage dans l’Antiquité grecque ? Quels objectifs ? Quelle procédure ? Quelle valeur au regard de la société toute entière ?

Du choix de l’épouse (et de l’époux) jusqu’à la nuit de noces, c’est tout un monde qui se dévoile. Je vous propose de le découvrir ensemble !

Le mariage dans la société grecque : sens et objectifs

Une histoire d’argent et de pouvoir

Le mariage, un vivre ensemble entre deux personnes qui se sont choisies ? Sans surprise, ce n’est pas du tout le cas en Grèce ancienne. D’ailleurs, l’amour ne joue son rôle dans le mariage que depuis fort peu de temps, et seulement dans certaines sociétés du monde.

Non, le mariage en Grèce antique, c’est une histoire entre familles. Il s’agit de perpétuer une lignée, d’acquérir de l’influence et de la fortune. La fille est d’ailleurs remise à l’époux avec une dot qui doit être à la hauteur de la fortune du parti choisi.

« Le bien va au bien », dit l’adage populaire. Le mariage grec est extraordinairement endogame, au point qu’on se « passe » et « repasse » les femmes les plus riches, même lorsqu’elles ont déjà « servi ». Un peu comme cette épouse de Périclès, D., qui avait déjà été marié une première fois à un dénommé Hipponicos. Selon la Vie de Périclès de Plutarque, la vie maritale étant devenu pénible au grand homme, celui-ci la donna à l’un de ses amis, Kleinias. Cette femme dont nous ne sommes pas sûrs du nom (quand celui de ses trois maris nous est très bien connu), donna un fils au premier époux, deux à Périclès et deux autres encore au troisième mari. L’un de ces deux derniers rejetons fut le fameux Alcibiade.

Ce va-et-vient en dit long sur la valeur du mariage dans la Grèce antique. Il est avant tout une forme de transaction aux bénéfices mûrement réfléchis.

La grande affaire : avoir des enfants légitimes

L’autre grande affaire du mariage dans l’antiquité grecque, ce sont les enfants. Un homme a besoin d’une épouse légitime pour que celle-ci lui donne des enfants légitimes. La fille doit donner des enfants, en témoignent les nombreux ex-voto à des divinités de la fertilité qui jalonnent le gamos.

Mais pourquoi, au fait ?

Il faut ici se placer sur deux plans différents: celui de la cité et celui de la maison.

  • La cité a besoin de citoyens-soldats qui défendent le territoire et la communauté. D’où des mesures « natalistes » : taxation des célibataires, par exemple, ou même obligation pour l’homme d’honorer madame à une fréquence régulière. Une loi du législateur Solon (début du VIe siècle) oblige l’époux de l’épiclère à avoir des rapports sexuels avec celle-ci au moins trois fois par mois. Précisons que l’épiclère est l’héritière unique d’une maison (sans frère, donc).
  • La maison a le même intérêt que la cité. S’il n’y a pas d’héritier mâle, elle « tombe en quenouilles ». C’est la fin d’un bien, d’une lignée et d’une mémoire.

Et l’amour dans tout ça ?

Dans cette histoire, il n’y a aucune place pour l’amour, ni la fidélité — celle du mari, en tout cas.

Si quelque chose finit par se développer entre les époux, de la tendresse, de l’affection, voire un amour véritable, tant mieux. C’est un peu la cerise sur le gâteau.

Les Grecs tendent quand même à penser que c’est normal. Les hommes finissent par aimer leur femme, comme le dit Achille dans l’Iliade (Chant IX) à propos de Briséis : 

« Les Atrides sont-ils les seuls des hommes doués de la parole à chérir leurs épouses ? Tout homme bon et sensé aime la sienne et s’en occupe, comme moi j’aimais la mienne de tout cœur, bien qu’elle eût été acquise par la lance. »

cratère attique à figures rouges
Un mariage grec ? Vase de Pronomos, cratère attique à figures rouges, IVe s. av. J.-C., Musée archéologique national de Naples. (Sources : site https://www.arretetonchar.fr)

Le déroulement du mariage dans l’antiquité grecque : de l’ekdosis au gamos

L’ekdosis : le contrat de transmission

Le mariage grec antique, c’est d’abord un acte juridique, celui de la « remise » (ekdosis) d’une fille par celui qui a autorité sur elle à un autre homme qui va l’accueillir dans sa maison : l’époux. La fille  passe d’une maison à une autre et d’une autorité à une autre.

L’ekdosis est un accord entre deux hommes :

  • le tuteur (kyrios), qui est le plus souvent son père et a seul le pouvoir de donner la fille à un autre homme ;
  • le futur époux.

Des comédies du IVe siècle rapportent dans un mode comique le type de dialogue échangé à l’occasion :

LE PÈRE — Je te remets cette fille pour que tu lui laboures des enfants légitimes.
LE GENDRE — Je la prends avec plaisir.
LE PÈRE — Et j’ajoute cette dit de x talents.
LE GENDRE — Cela aussi je l’accepte avec plaisir.

Cet acte n’a pas besoin de faste. Il n’a besoin que d’une seule chose : des témoins. Même la future épouse n’est pas nécessairement présente. Cela nous rappelle la nature véritable du mariage grec antique  : il s’agit moins d’une union entre deux individus qu’entre deux familles.

On est ici dans le cas d’une jeune fille vierge, une parthenos dont c’est le premier mariage. Les choses changent quand il s’agit d’un remariage. En général, on demande son avis à la future épouse. C’est ainsi que Périclès consulte sa femme avant de la refiler à Kleinias !

D’ailleurs, remarquons que la fille est « remise » et non « donnée ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Que si l’époux se comporte mal avec sa femme et que celle-ci s’en plaint, le père peut très bien la lui reprendre en faisant jouer une espèce de droit de préemption de la maison ancienne sur la nouvelle.

Ça marche en tout cas jusqu’à la naissance d’un premier enfant, qui défait définitivement le lien avec la maison paternelle au profit de la maison maritale.

Le gamos : les noces ritualisées

Le mariage dans l’antiquité grecque, c’est surtout le gamos. Rien ne change dans la vie des futurs époux tant qu’il n’a pas eu lieu.

Le gamos, ce sont les noces proprement dites. Elles sont ponctuées de rituels qui balisent le transfert de l’épouse dans la maison de l’époux. Ces rites ont quelque chose d’initiatique : on peut parler de rites de passage pour la femme. J’ai parlé ailleurs de la façon dont on considérait la femme grecque dans les différents âges de sa vie.

En effet, il n’existe pas d’adolescence pour les jeunes gens des sociétés anciennes.

 On est un enfant, puis on devient un adulte. Avant son mariage, la fille joue à la balle et aux osselets. Puis elle se marie et passe dans le lit d’un homme. Désormais, elle est une femme. Les épouses étaient souvent très jeunes, elles avaient entre douze et dix-sept ans. Généralement, elles épousaient des hommes d’environ trente à trente-cinq ans.

La vierge Hippè a relevé sur le haut de sa tête les boucles de son abondante chevelure,
En essuyant ses tempes parfumées.
C’est que déjà pour elle est arrivé le temps du mariage.
Et nous, bandeaux qui tenons la place de ses cheveux coupés,
Nous réclamons ses grâces virginales.
Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de la maternité
Pour la fille de Lycomèdeidès, qui aime encore les osselets. (Anthologie Palatine, VI, 276)

Pour en savoir plus sur les rites du mariage dans l’antiquité grecque, rendez-vous par ici !

Céramique attique à figures noires montrant un cortège nuptial.
Lécythe attique à figures noires, vers 550-530 av. J.-C. ; New York, Metropolitan Museaum of Art. Photo : DR. Le lécythe est un vase à vin, huile ou parfum. Celui-ci montre une numphagôgia (cortège nuptial).

Un exemple de mariage en Grèce antique : Atalante et Hippomène

Dans ma réinterprétation du mythe d’Atalante , j’ai montré ce que ni Hésiode ni Ovide n’ont montré : le mariage en tant que tel.

Je vous offre un petit extrait montrant une Atalante orageuse alors que se prépare sa « remise » à son futur époux, Hippomène. Comme vous allez le constater, le mariage dans l’antiquité grecque dans sa partie contractuelle (ekdosis) n’implique pas forcément la présence de l’épouse.

statue d'Atalante et Hippomène au château de Saint-Cloud
Le Jour ni l’Heure 7714 : Atalante & Hippomène, XVIIIe s., copie de l’antique, parc du château de Saint-Cloud. Photo de Renaud Camus.

Dans sa grande bonté, Schœnée consentit à ce qu’elle assistât à son propre mariage. Tant de magnanimité donnait à Atalante l’envie de lancer son poing dans le miroir de sa chambre.


Au lieu de quoi, elle se regarda grincer des dents dans le cuivre poli. Ses femmes s’activaient autour d’elle, étalaient des parures, remplissaient des bassines d’eau, alignaient des flacons et des pots d’onguents, des brosses et des pinceaux.


La kourè-de-Schœnée ne serait bientôt plus. Elle allait devenir l’alochos d’Hippomène. Elle n’arrivait pas y croire. Où était passée Atalante dans cette passation de pouvoir désastreuse ?


« Mégarée et sa suite arrivent, déclara son père dans son dos. Mais ne te hâte pas, ma païs, prends le temps de te préparer soigneusement. »


Elle sentait sa grande ombre derrière elle, qui surplombait les va-et-vient de ses servantes et surtout de Baléria. Sa nourrice ronchonnait au-dessus de sa masse hirsute de cheveux.


« De toute façon, il faudra des heures pour démêlait tous ces nids d’oiseaux.


— Paix, nourrice. Nous allons enfin marier notre petite fille. Qu’elle paraisse dans tout son éclat, je le veux ! Que tous admirent la splendeur de la fille de Schœnée. Que ceux d’Onchestos jugent de la grande valeur du cadeau fait à leur famille. »


Ce n’était pas vraiment de la forfanterie dans sa voix. Plutôt une espèce d’orgueil attendri, qui hérissait tous les poils sur la peau de la jeune fille. Elle n’arrivait pas à haïr son père de la traiter comme un trophée ; il y avait trop d’affection en lui, elle ne pouvait la nier sans se mentir à elle-même. Cependant, elle répliqua vertement :


« C’est Mégarée qui t’offre son fils, non l’inverse. Je n’irai nulle part après cet hyménée, père, alors épargnons-nous un tel étalage d’apparences inutiles. »


Du moins, contrairement à tous les usages, elle ne quitterait pas le foyer qui l’avait vue grandir. C’est Hippomène qui viendrait vivre en leur palais, en fils adopté de Schœnée et époux d’Atalante. Époux… Un frisson de rage parcourut Atalante. Voilà où se trouvait l’objet de sa fureur. L’époux.

« Ne recommence pas à faire ta mauvaise tête ! répliqua Schœnée. Tu devrais comprendre que je souhaite justement faire honneur à Mégarée, alors ne gâche pas tout, sinon c’est dans ta chambre que tu passeras toute la cérémonie et que tu attendras ton conjoint ! »

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure
Atalante est un roman qui reprend le mythe de la course contre Hippomène et des trois pommes d'or.

Le roman Atalante est disponible en version papier dans toutes les librairies et en ebook pour tous mes mécènes Médée.

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001