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Sacrés centaures !

Mis à jour le 15 novembre 2025

Le centaure dans la mythologie grecque : un individu mal dégrossi, violent et tapageur, bref, infréquentable ! Et, pourtant, quelle allure il a avec son buste d’homme et ses jambes de cheval. Je vous propose de faire connaissance avec lui : ses origines, son caractère monstrueux, le symbolisme de sa sauvagerie primitive et les épisodes lors desquels il va rencontrer les héros de la mythologie.

D’où vient le centaure de la mythologie ?

Le crime d’Ixion

Les centaures sont nés de la démesure et de la tromperie. Dès leurs origines, on est donc dans le cœur du sujet.

Tout commence avec la démesure d’un mortel : Ixion. On le dit fils d’Arès, ce qui n’augure déjà rien de bon quant à sa délicatesse. D’ailleurs, il se distingue très vite en tuant sa femme aussitôt épousée. Personne, parmi les dieux, ne lui pardonne ce crime, sauf un : Zeus. Le dieu des dieux prend pitié de lui. Mais le mortel n’est pas reconnaissant.

Il se trouve qu’Ixion veut conquérir Héra, l’épouse du dieu des dieux, et rien de moins que la déesse de l’institution matrimoniale. Il est même prêt à la forcer si celle-ci ne consent pas. Pour confondre l’indélicat mortel, Zeus façonne une nuée (Nephélê) à laquelle il donne l’apparence de son épouse. Ixion se laisse abuser et viole la nuée. C’est là qu’intervient la ruse, celle du roi de l’Olympe.

Par cet acte, Ixion est dans une double situation de démesure :

  • il a violé une femme
  • il a voulu violer les règles religieuses et civiques de la famille que matérialise Héra

Cette union est à la fois contre-nature et brutale : elle annonce les êtres monstrueux qui vont en naître.

La naissance des centaures

Dans la version la plus élaborée, l’union d’Ixion et de la nuée donne naissance à un homme nommé Kéntauros. C’est un individu très laid, qui finit par s’accoupler aux juments de Magnésie :

« Et de lui naquit une troupe prodigieuse, semblable à ses deux parents, par les membres inférieurs à sa mère, par le haut du corps à son père » (Pindare, Pyth. II, 46-48 Cf Diodore, IV, 12, 6)

Et puis, parfois, les centaures sont directement enfants d’Ixion et de la nuée. C’est le cas dans les Métamorphoses d’Ovide (IX, 100-126).

Petit aparté pour rester dans des histoires de famille : dans la Thébaïde de Stace (VI, 333), on dit que les centaures ont enfanté les cavales stériles d’Admète, des créatures mythiques qui « s’indignent de leur sexe » et dont « toute la vigueur de Vénus est passée dans leurs membres ».

Centaure représenté dans une fresque du Musée du Louvre
Musée du Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines

Pourquoi le centaure de la mythologie est-il un monstre ?

Pour les Grecs anciens, les centaures font partie des monstres mythiques. Il faut dire que, dans l’antiquité grecque, on a une obsession pour une certaine forme de « normalité » qui se tiendrait au centre de toutes choses, donc à l’opposé des extrêmes. Or, le centaure s’écarte résolument de ce standard. Nous avons vu plus haut qu’il est né de la démesure.

Un corps monstrueux

D’abord, physiquement. Il est moitié homme (le buste, les bras, le visage) et moitié cheval (tout le bas du corps, du poitrail jusqu’aux sabots). C’est aussi monstrueux que Méduse la gorgone ou le Minotaure.

Dans la Thébaïde, Stace donne d’eux une jolie image, même s’il les qualifie bien de « monstrueux » :

« Tel le Centaure monstrueux se précipite dans les vallées depuis les hauteurs aériennes de l’Ossa ; les cimes des bois tremblent devant l’homme, la plaine devant le cheval. » (IX, 220)

Dans ses Métamorphoses (livre XII), Ovide incite peut-être à réfléchir sur la nature du centaure :

« le gigantesque Biénor, dont la croupe jusque-là n’avait jamais porté que lui-même »

La partie animale pourrait ne représenter qu’un support à la partie d’homme, qui est leur individualité ?

Un tempérament porté à la démesure

Ensuite, par son tempérament. Les Grecs apprécient la tempérance et réprouvent la démesure (qu’ils appellent hybris).

Or, que sont les centaures ? Des brutes agressives. Homère insiste sur leur brutalité. Ils se disputent fréquemment et souvent pour des peccadilles. D’ailleurs, ils aiment se battre. Ils s’emportent pour des bêtises et leurs fureurs sont sans mesure. Ce sont des créatures violentes qui, surtout, ne réfrènent jamais leurs pulsions destructrices, y compris sexuelles : ils s’en prennent souvent aux femmes. Les violences qu’ils leur font subir et cette sexualité sans frein s’opposent au désir régulé qu’incarne la déesse Aphrodite dans la mythologie grecque. On remarque d’ailleurs que celle-ci n’est jamais invoquée comme catalyseur des désirs des centaures. Les actes de ces derniers ne relèvent pas de son domaine, mais d’une violence brute totalement étrangère à son éros civilisé.

(Pour creuser le sujet du désir dans la Grèce antique, je développe ailleurs la symbolique des pommes d’or, qui va à l’opposé de cette pulsion brute, tout comme Aphrodite.)

Par ailleurs, les centaures aiment s’enivrer : ils adorent le vin mais, comme ils n’en produisent pas et n’en boivent donc pas souvent, ils sont très vite saouls, ce qui n’arrange rien.

En plus, le centaure de la mythologie est stupide. Pour des Grecs qui cultivent l’équilibre entre corps et esprit, c’est une tare irrécupérable.

Etienne I Parrocel - Deux centaure jouant l'un de la double trompe, l'autre de la lyre Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, Paris
Etienne Parrocel - Deux centaure jouant l'un de la double trompe, l'autre de la lyre - Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, Paris

Un mode de vie transgressif

Enfin, le centaure ne vit pas comme le Grec l’entend. Il ne vit pas en cité. Il n’est pas civilisé.

Les centaures vivent en dehors des sentiers battus. Ils mangent de la chair vivante, jamais de viande cuite (on n’est pas civilisé quand on n’utilise pas le feu !). Ils chassent comme des primitifs, avec des pierres et des branches, et se battent de même, sans discipline, à coup de massues. Tout juste leur accorde-t-on à l’occasion l’usage de l’arc.

À l’image d’Ixion qui a voulu souiller l’institution du mariage, les centaures ne respectent rien de ce qui fait autorité chez les hommes, notamment la hiérarchie et les interdits. Ils sont particulièrement violents envers les femmes, qu’ils enlèvent et violent dans de nombreux récits.

Dans l’élégie de Xénophane, le respect des règles du symposion et de l’état de pureté partagée qui en découle est rompu quand des légendes mettant en scène des êtres monstrueux et violents comme les Titans, les Géants et les Centaures succèdent aux hymnes adressés aux dieux.

J’ai noté un tout petit bémol dans la Thébaïde de Stace. Le personnage de Tydée, parlant d’eux, dit que, même s’ils sont des monstres, ils sont capables de vivre en bonne entente les uns avec les autres, donc en une forme de société :

« Les Centaures à double corps occupaient, dit-on, les mêmes parcs et les Cyclopes étaient réunis tous ensemble dans l’Etna. Même les monstres enragés obéissent instinctivement à des règles et ont un sens de la justice qui leur est propre » (Livre I, 457-460)

(En aparté : Tydée est l’un des Sept Chefs contre Thèbes. J’en parle dans un article consacré à un héros méconnu de la mythologie grecque si ça vous intéresse. 😊)

Je voudrais terminer ce paragraphe en précisant quelque chose sur le rapport sauvagerie / nature. Car on a une autre vision de la « sauvagerie de la nature » avec le mythe d’Artémis. Celle-ci n’est pas barbarie incontrôlée : elle est certes farouche, mais parce qu’elle incarne une partie de la vie, celle de la jeunesse qui n’a pas encore été civilisée par le mariage. Elle ne s’oppose donc pas à l’ordre humain, elle en fait partie. 🙂

Quelques « hauts faits » des centaures ?

Bien sûr, le tempérament porté à la démesure des centaures fait d’eux des voisins compliqués pour les humains. Ce sont presque toujours des antagonistes qui sèment la pagaille partout où ils passent. Excédés, les humains les chassent pour les exterminer. Les centaures vont notamment affronter Thésée et Pirithoos, Atalante et surtout Héraclès.

S’il faut tirer une morale à l’histoire des centaures, c’est que le dérèglement et la démesure mènent à une issue catastrophique.

Les centaures contre les Lapithes

Invités aux noces de Pirithoos, chef des Lapithes, les centaures s’enivrent pendant le festin. L’un d’eux, Eurytos, s’en prend alors à la mariée. Il s’ensuit une bagarre générale qui vire au massacre. Les Lapithes finissent par vaincre les centaures et, selon l’Iliade (livre II), Pirithoos chasse les centaures du Mont Pélion (montagne de Thessalie).

Dans la Thébaïde, Stace décrit une coupe appartenant à Héraclès et qui est décorée d’une scène de cet épisode (VI, 535) :

« On y voit, habilement gravé dans l’or, les Centaures sauvages et des scènes terrifiantes : au milieu du massacre des Lapithes volent des rochers, des torches et encore des coupes ; partout les mourants frémissent de colère. »

Mais c’est surtout Ovide qui raconte avec forces détails sanglants le combat des Lapithes et des centaures de la mythologie (Métamorphoses (XII, 210-462) en une scène de centauromachie époustouflante. Il donne 53 noms de centaures qu’il a été chercher dans des catalogues (on retrouve certains de ces noms également dans les noces de Persée et Andromède, dans la chasse de Calydon et aussi dans le récit des chiens d’Actéon).

Eurytion et Nessos contre Héraclès

Les centaures Eurytion et Nessos vont avoir la malheureuse idée de s’en prendre aux fiancés d’Héraclès :

  •  Eurytion essaie d’enlever la fiancée d’Héraclès, Mnésimaché
  • Nessos tente de violer Déjanire, l’épouse du héros

On retrouve avec Nessus l’idée de ruse sous-jacente à la nature du centaure (souvenons-nous de la tromperie dont est victime Ixion). En effet, le centaure parvient à convaincre Déjanire de récupérer son sang. Il lui dit qu’un jour, Héraclès lui préférera une autre femme — si elle veut le garder, elle devra lui remettre une tunique imbibée de son sang.

Cette ruse de Nessos va perdre Héraclès. En effet, le héros a tué le centaure avec une flèche imbibée du poison de l’hydre de Lerne. Le sang du centaure en est contaminé. Bien plus tard, lorsqu’Héraclès, effectivement, voudra imposer une rivale à Déjanire, elle lui offrira la tunique. Celle-ci consumera le héros.

Hylaos et Rhoecos contre Atalante

Dans le mythe d’Atalante, Hylaos et Rhoecos veulent violer l’héroïne. Celle-ci parvient à les tuer de ses flèches.

Il faut dire que la jeune femme est une chasseresse hors pair : on le voit lors de l’épisode d’Atalante dans la chasse de Calydon.

Quel est le centaure le plus connu de la mythologie grecque ?

De manière paradoxale, les centaures mythiques les plus connus sont très différents de l’archétype que je viens de vous décrire. Ils n’ont pas non plus la même origine.

Ce sont Chiron et Pholos, des individus bienveillants envers les humains et dotés de sagesse.

Chiron

Qui est Chiron ?

Le centaure Chiron est un fils du Titan Chronos (le père de Zeus et d’autres Olympiens). Sa mère est Philyra. C’est l’une des trois mille Océanides, filles des Titans Océan et Téthys. Si Chiron est un centaure, c’est parce que Chronos s’est métamorphosé en cheval pour s’unir à Philyra.

Son nom dérive de kheir, « main ». C’est un homme habile, versé dans de nombreux arts : la guerre, la médecine (pharmacopée, chirurgie), la musique. Il connaît bien les ressources qu’offre la nature (drogues, onguents) et est très à l’aise dans la forêt et la montagne. C’est un grand chasseur.

Pour toutes ces raisons, on confie à Chiron des enfants, de futurs héros : Achille, Jason, Asclépios, Atalante, Nestor. Il instruit même Apollon. Le sage Chiron apprend à Achille la science des « remèdes apaisants » (Iliade, XI, 831-832) et à Asclépios « à guérir les douloureuses maladies des hommes » (Pindare, Pyth, III).

Chiron se démarque des autres centaures de la mythologie par sa bienveillance. Homère l’évoque comme le « très juste centaure » (Iliade, XI, 832). Ainsi, il sauve la vie de Pélée lorsque celui-ci est livré aux centaures par le roi Acaste jaloux. Chiron lui rend son arme pour qu’il puisse se défendre.

D’ailleurs, Chiron est souvent représenté habillé dans sa partie humaine : l’animalité est derrière lui.

peinture de Louis-Jean-François Lagrenée montrant le centaure Chiron instruisant Achille
Peinture de Louis-Jean-François Lagrenée montrant le centaure Chiron instruisant Achille.

Chiron : la tension entre mortalité et immortalité

Chiron élève plusieurs héros qui seront tiraillés entre la mort et l’immortalité :

  • Asclépios : il lui apprend l’art de guérir au point que celui-ci finit par transgresser l’ordre naturel des choses en ressuscitant les morts. Zeus le foudroie pour le punir.
  • Achille : c’est un enfant mortel, fils d’une déesse qui ne veut pas qu’il meurt. Elle pratique sur lui des rites qu’un humain ne peut pas supporter afin de le rendre immortel.

Immortel lui-même, Chiron finit par mourir. Il est blessé accidentellement par une flèche d’Héraclès, imbibée du poison de l’hydre de Lerne (notons au passage qu’Héraclès est un mortel qui va devenir immortel). Aucun soin ne parvient à le guérir, mais il souffre atrocement. Chiron réclame alors la mort.

Cependant, échanger la mortalité contre l’immortalité exige un échange : c’est la loi de l’Hadès. Prométhée, dieu présent chez les morts depuis son châtiment par Zeus,.prend l’immortalité de Chiron et remonte à la lumière du soleil, tandis que l’autre prend sa place dans les Enfers. L’équilibre est maintenu.

À noter : Chiron a une fille, « à qui jadis la nymphe Chariclo, l’ayant mise au monde sur les bords d’un fleuve rapide, avait donné le nom d’Ocyrhoé » (Ovide, Métamorphoses, II, 630). Cette jeune fille a un don oraculaire et prophétise le destin d’Asclépios et celui de son père. La seule chose qu’elle tait, c’est que son père, en mourant, va devenir la constellation du Sagittaire.

Ocyrhoé se métamorphose ensuite en jument et prend le nom d’Hippé, la cavale.

Pholos

Pholos est un autre centaure de la mythologie grecque.

C’est le fils de Silène, un satyre qui a plusieurs accointances avec les centaures. En effet, il a été le précepteur de Dionysos, le dieu de la démesure, et il personnifie lui-même l’ivresse. Pholos est né des amours de Silène avec une nymphe des frênes.

On connaît bien ce centaure grâce à un épisode du mythe d’Héraclès. En effet, Pholos accueille le héros dans la grotte des centaures alors que ces derniers sont absents. Il lui sert courtoisement de la viande cuite, alors que lui-même se contente de viandes crues. Mais Héraclès (moins bien élevé que son hôte !) réclame du vin. Pholos hésite : lui-même ne boit pas, mais il a une jarre qui appartient à tous les centaures. On remarque la différence entre Pholos et les autres centaures : lui ne boit pas, tandis que les autres ont une passion pour ce breuvage.

Pholos finit par céder aux désirs de son invité et par ouvrir la jarre. Aussitôt, le parfum du vin alerte tous les centaures. Ils ne sauraient y résister : tous, ils accourent. Furieux et excités, ils attaquent le héros. Héraclès parvient à en tuer deux (Agrios et Anchios) et toute la bande s’enfuit. Mais le héros n’en reste pas là et les poursuit. Ces derniers trouvent refuge auprès du sage Chiron.

Dans la mêlée qui s’ensuit, Héraclès blesse alors le centaure Élatos et, surtout, il assène le coup qui sera fatal à Chiron.

Cyllare et Hylonomé

Un dernier petit portrait sur deux centaures qui se démarquent de leurs congénères par la description qu’en font les poètes. Ce sont Cyllare et la centauresse Hylonomé. On les voit dans les Métamorphoses d’Ovide, au milieu de la bataille contre les Lapithes :

« Au milieu de cette bataille, ta beauté, Cyllare, ne peut te sauver, si toutefois la beauté nous paraît compatible avec une nature comme la tienne. (…) Hylonomé, la plus belle de toutes celles qui ont jamais habité dans les hautes forêts au milieu de ces monstres à demi-bêtes » (livre XII, 400-430)

Ces deux centaures de la mythologie se distinguent par leur attachement l’un à l’autre, par les soins qu’ils prennent d’eux et leur délicatesse, par leur amour absolu, aussi, qui les fait mourir ensemble. Toutes caractéristiques qui les rapprochent de leurs ennemis les humains, à l’image d’un Chiron ou d’un Pholos.

Le centaure dans la littérature : quelques exemples

Créature fantastique ignoble des mythes, romantique du XIXe siècle, fantastique chez Harry Potter, le centaure ne manque pas de captiver par sa capacité à bousculer l’ordre établi. Il est comme un émissaire du chaos, un contrepoint à la civilisation (qui peut être aussi bien protectrice qu’aliénante). Il est aussi impossible à brimer que n’importe quel désordre naturel.

Le Centaure de Maurice de Guérin

Ce poème en prose offre une image romantique du centaure. À mes yeux, c’est le plus bel hommage que la littérature en ait faite à ce jour. On est loin du centaure de la mythologie, brutal et mal dégrossi. Maurice de Guérin retrace la vie d’un centaure depuis sa naissance à sa vieillesse avec
beaucoup de lyrisme. Ici, c’est une créature qui vit en osmose avec la nature, dans une atmosphère cyclique qui montre à la fois la douceur et l’amertume des jours qui s’enfuient.

En voici un extrait choisi.

« Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l’éducation cachée qui m’a si fortement nourri, et d’avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu’elle me venait sortant du sein des dieux ! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s’empara de moi avec violence, m’enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j’éprouvai que mon être, jusque là si ferme et si simple, s’ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s’il eût dû se disperser dans les vents.

« Ô Mélampe ! qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous ? Il y a longtemps que je n’exerce plus rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l’âge m’a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu’à déraciner les plantes tenaces ; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m’ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d’une mémoire altérée, se traînent comme les flots d’une libation avare en tombant d’une urne endommagée. »

Les centaures de la mythologie décrits par Ovide

J’avais aussi envie de vous donner la description que fait Ovide du centaure Cyllare dans les Métamorphoses (livre XII) :

« Au milieu de cette bataille, ta beauté, Cyllare, ne peut te sauver, si toutefois la beauté nous paraît compatible avec une nature comme la tienne. Ce Centaure avait une barbe naissante, une barbe de couleur dorée, et une chevelure dorée flottait depuis ses épaules jusqu’au milieu de ses flancs. Son visage avait un air de grâce et de force ; son cou, ses épaules, ses bras, sa poitrine et tout ce qui en lui était de l’homme, rappelaient les chefs-d’œuvre de l’art ; au-dessous de son buste les formes du cheval n’étaient pas moins impeccables, moins parfaites que celles qu’il tenait de l’homme ; donnez-lui une encolure et une tête et il sera digne de Castor, tant ses reins offrent une bonne assiette, tant les muscles font saillie sur son poitrail ; tout son corps est plus noir que la poix la plus sombre, mais sa queue est blanche et blanches sont aussi ses jambes. »

Mes centaures dans Atalante

J’avoue une fascination pour cet être insaisissable et irrécupérable pour la cité des hommes. Je lui ai donc donné une place importante dans mon roman Atalante, une réinterprétation du mythe d’Hippomène et Atalante, qui croisent les centaures Hylaios et Rhoikos.

Voici un extrait qui vous donnea un aperçu de mon interprétation du centaure de la mythologie.

« Une troupe de centaures jaillit soudain de la forêt. Ils allaient au grand galop le long du sentier, en méprisant les pentes escarpées qui le bordaient et leur chant du vide. Pendant un court instant, Atalante en resta bouche bée d’admiration. Leur agilité était stupéfiante. Ils donnaient une impression de complétude avec ce qui les entourait : courant de conserve, se frôlant de la croupe et du flanc sans jamais se heurter, sautant les obstacles avec aisance, et ce dos toujours droit, ce corps qui faisait la liaison entre la terre et le ciel ! »

Découvrez mon roman Atalante ici. 😉

Je souhaite que cet article sur le centaure dans la mythologie vous ait plu et je vous dis à bientôt pour de nouvelles incursions en Grèce antique !

Mes sources pour cet article sur les centaures

Transparence : les liens ci-dessous sont des liens affiliés Amazon.
Ils me permettent de soutenir le travail de recherche et d’écriture réalisé pour ces articles. Merci pour votre soutien. 😊

CALAME, Claude, L’Éros dans la Grèce antique, Belin, 1996
HOMÈRE,L’Iliade, traduction de Mario Meunier
LECLANT, Jean (dir.), Dictionnaire de l’antiquité, PUF, 2009, Paris
OVIDE, Les Métamorphoses, traduction de Georges Lafaye
STACE, La Thébaïde, traduction de Roger Lesueur

Foire aux questions sur les centaures dans la mythologie grecque

Les centaures sont des créatures mythologiques mi-hommes mi-chevaux, nées de l’union d’Ixion et d’une nuée façonnée par Zeus à l’image d’Héra. Sauvages et violents, ils représentent la démesure (l’hybris) opposée à la tempérance grecque. Leur double nature — humaine et animale — symbolise le conflit entre raison et instinct.

Les Grecs anciens voyaient dans le centaure un être monstrueux car il échappe à la norme : son corps hybride rompt l’équilibre entre esprit et matière. Né de la transgression, le centaure vit en marge de la cité, méprise les lois humaines et s’adonne à la violence, à l’ivresse et au désordre. Il incarne la sauvagerie primitive, opposée à la civilisation.

Deux centaures se distinguent :

  • Chiron, le sage, fils de Chronos et de la nymphe Philyra. Bienveillant, savant en médecine et en musique, il enseigne à des héros comme Achille, Jason et Asclépios.
  • Pholos, doux et hospitalier, ami d’Héraclès.

À l’inverse, Nessos et Eurytion incarnent les centaures brutaux : tous deux périssent pour avoir voulu enlever des femmes.

Les centaures habitent les montagnes et les forêts sauvages de Thessalie, notamment le mont Pélion, terre rude et indomptée. Loin des cités grecques, leur environnement naturel reflète leur instinct primaire et leur refus de toute discipline. C’est là qu’a lieu leur guerre la plus célèbre, la Centauromachie, contre les Lapithes.

Le centaure symbolise la dualité de l’être humain : la part civilisée et la part sauvage. Il évoque aussi la lutte entre raison et passion. Si la plupart incarnent la démesure, certains d’entre eux, ccomme Chiron ou Pholos, montrent qu’il existe une voie d’harmonie possible entre instinct et sagesse.

La Centauromachie désigne le combat mythique entre les centaures et les Lapithes, survenu lors des noces du roi Pirithoos. Les centaures, ivres, tentent d’enlever les femmes présentes et déclenchent un affrontement sanglant. Cette guerre symbolise le triomphe de la mesure humaine sur la barbarie et la fureur animale.

Crédits image d’en-tête : Stefano Ferrario

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Gare aux charmes d’Aphrodite…

Article mis à jour le 18 octobre 2025

Oui, dans la mythologie grecque, Aphrodite est la déesse de l’amour, c’est la beauté, c’est le désir… mais c’est aussi le mariage. Les rôles d’Aphrodite sont multiples. Nous allons brosser assez largement le portrait de cette déesse charmante pour comprendre pourquoi elle a gagné et gardé sa place dans des sociétés aussi « strictes », pourrait-on dire, sur la place des femmes dans la société. Nous allons donc parler de sa naissance et de ses amants, mais aussi de ses cultes et de ses représentations. Comme souvent, gare aux clichés !

Qui est Aphrodite ?

Aphrodite est la déesse de l’amour, de la beauté et de la séduction. Elle est aussi liée à la fécondité qui s’ensuit.

Dans l’Odyssée d’Homère, on a une scène qui présente typiquement la déesse dans ses œuvres :

« Elle allait à Paphos, l’Aphrodite aux sourires ! Retrouver son enclos, l’encens de son autel, et, l’ayant mise au bain, les Grâces la frottaient de cette huile divine qui reluit sur la peau des dieux toujours vivants, puis elles lui passaient une robe charmante, enchantement des yeux. » (Chant VIII, 361-367)

La naissance d’Aphrodite

Dans l’Iliade d’Homère, Aphrodite est la fille de Zeus et de Dioné (elle-même fille d’Ouranos et de Gaia). Mais dans la Théogonie d’Hésiode, c’est une déesse bien plus ancienne. Elle serait née de l’écume de la mer, fécondée par le sperme d’Ouranos (Ciel) tranché par Cronos sur l’ordre de sa mère Gaia (Terre) et jeté dans la mer.

De là vient qu’on l’appelle Aphrodite : car elle aurait émergé de l’écume (aphros).

«  je jouis de quelque crédit dans l’Océan, s’il est vrai que je fus jadis une écume qui a pris corps au milieu de l’abîme et que de là est venu le nom grec que je porte » (Ovide, Métamorphoses, IV, vers 531 et suivants)

C’est elle que l’on voit dans le célèbre tableau de Boticelli, Vénus sortie des eaux.

Dans cette deuxième version, Aphrodite a aussitôt été transportée par les Zéphyrs à Cythère, puis à Chypre (Paphos), ses deux îles de prédilection. Elle y a été vêtue, couverte de bijoux et de parfums, puis conduite chez les dieux.

De là lui viennent deux autres de ses noms : Cythérée (Cythère) et Cypris (Chypriote).

Deux Aphrodite : la vulgaire et la céleste

Dans son Banquet, Platon a disserté sur cette double origine de la déesse Aphrodite pour développer une réflexion philosophique. Pour lui, il y a deux versions de la divinité :

  • La fille d’Ouranos, dite aussi Uranie, qui représente l’amour pur et noble. C’est elle qui permet la relation d’homophilie qui engage le jeune homme (éromène) dans sa vie d’adulte. Nous ne sommes pas dans l’amour érotique car l’adolescent n’en est pas encore capable (seuls les hommes et les femmes adultes peuvent partager la jouissance des plaisirs d’Aphrodite) : nous sommes dans un sentiment plus élevé.
  • La fille de Dionè, dite aussi Pandémos, qui incarne l’amour « vulgaire ». C’est elle qui provoque les sourires, le désir, qui crée le charme, qui attise la volonté de séduire. Elle peut aussi utiliser la ruse et la tromperie si cela permet d’atteindre l’objet du désir. Elle gouverne le champ des relations sexuelles visant la satisfaction physique.

« Comment nier qu’il y ait deux Aphrodites ? L’une, qui est sans doute la plus ancienne et qui n’a pas de mère, c’est la fille d’Ouranos, celle que naturellement nous appelons la « Céleste ». L’autre, la plus jeune, qui est la fille de Zeus et de Dionè, c’est celle que nous appelons la « Vulgaire ». » (Platon, Le Banquet, 180d–181e )

Xénophon dans son Banquet fait la même distinction entre Aphrodite la Populaire, qui s’occupe des amours du corps, et Aphrodite la Céleste, qui s’occupe de ceux de l’âme, des belles actions, de la philia.

Je ne vais pas aborder davantage cette question philosophique dans le reste de l’article, mais je tenais à vous en parler ici ! 🙂

Aphrodite : un mari et des amants

Héphaïstos et Arès : qui est l’époux ?

De nos jours, on présente toujours Héphaïstos comme l’époux d’Aphrodite. Toutefois, dans l’antiquité, c’est plus souvent avec Arès que la déesse est mariée. L’amour et la guerre : l’union des contraires.

Même dans l’Iliade (Chant XVIII, 382-383), le dieu Héphaïstos n’est pas l’époux de la déesse Aphrodite, il est celui de Charis.

C’est l’Odyssée d’Homère qui a inscrit Héphaïstos, le dieu boiteux, comme l’époux d’Aphrodite. Ce mariage est très peu attesté ailleurs.

Héphaïstos ne plaît pas à Aphrodite, il n’est pas beau. Elle le traite négligemment, avec indifférence, allant même jusqu’à punir violemment Lemnos de l’avoir mal vénérée, alors que cette île est une résidence de son époux.

Qu’il soit son époux ou son amant, Aphrodite préfère toujours Arès, le dieu de la guerre. Tous deux se désirent et s’aiment.

« Le dieu des combats ne put supporter ses larmes plus longtemps ; il fait passer son javelot dans la main gauche, saute sans plus tarder de son haut char et comme il la serre dans son bouclier il la blesse en l’étreignant » (Stace, Thébaïde, III, 291-294)

Sa hâte est maladroite mais sincère.

L’adultère avec Arès

C’est l’Odyssée (chant VIII, 265-370) qui raconte en premier la découverte de l’infidélité d’Aphrodite avec Arès par le dieu Hélios (le Soleil). Celui-ci avertit l’époux trahi. Héphaïstos tend un piège aux amants et Aphrodite et Arès se retrouve prisonniers d’un filet aux mailles invisibles (personne ne peut rivaliser avec Héphaïstos en artisanat !). Tous les dieux de l’Olympe sont conviés par l’époux à constater son infortune.

Ovide aussi raconte l’épisode dans ses Métamorphoses (IV, vers 171 et suivants). C’est cet épisode qui provoque le célèbre « rire homérique » d’un des dieux face à la scène.

Héphaïstos trompé est cependant dévoué à sa femme. Aphrodite le dit elle-même à Arès, son amant :

«  cet époux bafoué, irrité, m’est cependant tout dévoué ! Si je lui ordonnais de verser sa sueur pour moi sans quitter ses forges et de passer des nuits entières de veille à l’ouvrage, il s’en réjouirait et te réparerait, oui, même à toi, de nouveaux équipements et de nouvelles armes » (Stace, Thébaïde, III, 275-280)

Une flopée d’amants et de favoris

Qui sont, parmi les mortels et les autres dieux, les « bienheureux » qui reçurent l’amour de la plus belle des déesses ?

Adonis

Adonis est né des amours incestueuses de Myrrha avec son père Cinyras. En grandissant, il devient un beau jeune homme qui va inspirer l’amour chez la déesse Aphrodite :

« celui qui était fils de sa sœur et de son grand-père, (…) le voilà maintenant un jeune homme, le voilà un homme et voilà que par sa beauté il se surpasse lui-même ; voilà qu’il charme jusqu’à Vénus et qu’il se venge sur elle de la passion inspirée à sa mère. » (Ovide, Métamorphoses, Livre X)

Hélas, Adonis meurt en affrontant un sanglier. Inconsolable, la déesse inscrit son souvenir à jamais en faisant naître de son sang la première anémone (ou rose selon les versions).

Dans le Livre X des Métamorphoses toujours, Ovide donne l’étiologie d’une fête grecque, les Adonies, d’origine syrienne, passées d’abord à Chypre puis répandues dans tout le monde grec. Les femmes y revivaient la douleur d’Aphrodite devant la mort d’Adonis. Théocrite décrit cette fête à Alexandrie dans Les Syracusaines (Idylles, XV).

Anchise

Anchise a une place particulière dans la vie amoureuse d’Aphrodite, et aussi dans la mythologie tout court, car les deux amants ont une postérité. (Une sacrée postérité, même !)

Anchise est un berger troyen que la déesse rencontre sur le Mont Ida, lieu d’amour s’il en est. L’Hymne homérique à Aphrodite raconte comment Zeus, pour rabaisser la déesse au rang de toutes ses victimes, lui inspire le désir de ce simple mortel. Aphrodite paraît devant Anchise en se faisant passer pour une mortelle innocente ; en la voyant, le berger s’en éprend aussitôt.

« L’amour s’empara d’Anchise qui lui dit ces paroles en s’exprimant ainsi :
« S’il est vrai que tu es une mortelle […] comme tu l’affirmes,
tu porteras toujours le nom de mon épouse :
non ! personne, dieu ni homme, ne pourra m’empêcher désormais
de m’unir à toi, ici même, maintenant, tout de suite ;
le grand archer Apollon devrait-il décocher des flèches douloureuses
je consentirais ensuite, ô femme semblable aux déesses,
à disparaître dans la demeure d’Hadès après être monté dans ton lit. » » (Hymne homérique à Aphrodite, 143 sq, traduction J. Humbert)

Selon certaines sources littéraires, cet amour est durable. Dans les Métamorphoses (IX, 424), Aphrodite souhaite le rajeunissement d’Anchise. Ils seraient peut-être même mariés.

De cette union naît Énée, l’un des ancêtres fondateurs de Rome. (On en reparle plus bas.)

D’autres amants et des favoris

La déesse Aphrodite aurait aussi séduit (et été séduite par) :

  • le vieux Phaon, auquel elle aurait donné jeunesse et beauté
  • Dionysos ou Zeus lui-même, dont elle a un fils, Priape
  • Hermès, avec lequel elle conçoit Hermaphrodite
  • etc.

Notons aussi Pâris. Ce n’est pas un amant, mais un « chouchou », un favori. Tout le monde connaît le jugement de Pâris : comme il lui avait offert le prix de la plus belle déesse contre Héra et Athéna, Aphrodite lui offrit la plus belle femme du monde, Hélène. C’est ainsi que commença la Guerre de Troie (selon Stasinos de Chypre, les Chants cypriens et l’Iliade).

Les enfants d’Aphrodite

Aphrodite a toute une progéniture — j’ai choisi de vous présenter ses enfants les plus emblématiques, ceux auxquels la déesse voue une attention particulière.

Éros et sa fratrie

Arès et Aphrodite ont plusieurs enfants. D’après certains versions (Simonide d’Amorgos par exemple), Éros est l’un d’eux. Dans d’autres cas, il s’agit plutôt d’une divinité primordiale et d’un amant d’Aphrodite. Il peut aussi être le fils d’Ouranos et de la déesse. De toute façon, il est subordonné à Aphrodite.

Éros fait parfois partie d’une double paire d’enfants :

  • Éros (l’amour) et Antéros (l’amour en retour)
  • Deimos (la terreur) et Phobos (la crainte)

Ces deux derniers sont plus souvent rattachés exclusivement à leur père, avec Eris, la Discorde.

Éros (Cupidon chez les Romains) est très proche de sa mère ou amante. La déesse l’utilise pour provoquer l’amour, y compris contre les plus importants des dieux, ainsi Hadès qui va tomber amoureux de Perséphone :

« Ô toi, lui dit-elle, mon armure, mon bras, ma puissance, ô mon fils, prends les traits qui te soumettent tous les êtres, cher Cupidon, et lance tes flèches légères vers le cœur de ce dieu à qui est échu le dernier lot entre les trois royaumes du monde. Tu domptes les habitants du ciel et Jupiter lui-même, tu domptes les divinités de la mer et le souverain même auquel obéissent les divinités de la mer ; pourquoi le Tartare fait-il exception ? Pourquoi n’agrandis-tu pas l’empire de ta mère, qui est aussi le tien ? » (Ovide, Métamorphoses, Chant V)

Peinture représentant "Vénus et Amour" de Robert Lefèvre - Huile sur toile du Musée d'Art et d'Histoire de Gérard Baron, Bayeux
"Vénus et Amour" de Robert Lefèvre - Huile sur toile du Musée d'Art et d'Histoire de Gérard Baron, Bayeux - Crédits photo Marie Tétart

Harmonie

Harmonie est également née des amours d’Arès et d’Aphrodite. Fille de deux dieux, elle a pourtant un destin d’humaine : elle épouse Cadmos, un mortel, fondateur de la ville de Thèbes. De cette union va naître tous les personnages du cycle thébain, tels que Sémélé mère de Dionysos, Œdipe et ses enfants Antigone, Étéocle et Polynice, parmi bien d’autres.

Dans bien des mythes, ce mariage voue à la descendance de Cadmus et d’Harmonie la haine d’Héphaïstos, l’époux d’Aphrodite bafoué par l’adultère avec Arès. Il faut aussi compter avec la colère de Héra, puisque l’une des descendantes d’Harmonie, Sémélé, va attirer l’œil de Zeus. Bref, la déesse Aphrodite va avoir fort à faire pour protéger sa descendance. On remarque toutefois qu’elle s’y emploie autant qu’elle le peut.

Par exemple, elle sauve Ino, fille d’Harmonie, qui s’est jetée dans les flots avec son bébé Mélicerte. Ino avait été rendue folle par Héra. Aphrodite supplie Poséidon de les sauver dans les Métamorphose d’Ovide (Livre IV, vers 531).

Dans la Thébaïde de Stace, elle reproche à Arès d’aller porter la guerre contre Thèbes :

« Même contre Thèbes c’est la guerre, beau-père, — une guerre magnifique — que tu prépares et l’anéantissement par le fer de tes propres descendants ? Ni la race issue d’Harmonie, ni son mariage fêté par le ciel ni mes larmes ne te retiennent un seul instant, furieux que tu es ! » (Thébaïde, III, 263 et suivants)

On remarque l’ironie de la déesse lorsqu’elle dit à Arès que c’est « magnifique » d’anéantir sa propre famille, lui qui est le « beau-père » de Cadmos, époux d’Harmonie.

(En aparté : le cycle thébain regorge de héros au destin funeste, je vous invite à découvrir l’intégralité de ce cycle souvent méconnu !)

Énée

Énée, fils d’Anchise, est lui aussi l’un des enfants « préférés » de la déesse, au sens où on la voit souvent intervenir pour lui. En fait, il s’agit de propagande politique : c’est la Vénus romaine de l’époque césarienne et impériale qui intercède pour son fils et permet ainsi l’évocation d’une glorieuse filiation pour certains maîtres de Rome (César, Auguste). J’en parle plus bas dans la partie consacrée à Vénus.

Dans les Métamorphoses d’Ovide, on voit Vénus obtenir de Zeus l’immortalité de son fils :

« accorde à mon cher Énée, qui, formé de mon sang, reconnaît en toi son aïeul, accorde-lui, ô le meilleur des pères, un rang parmi les immortels, un rang aussi modeste que tu voudras, pourvu qu’il en est un » (Chant XIV, vers 572 et suivants)

Aphrodite, déesse du désir, de l’amour et du plaisir

L’amour irrésistible

« Ah ! que ta puissance est grande, aimable Vénus ! Ainsi ce monstre barbare, objet d’horreur pour les forêts elles-mêmes, qu’aucun étranger n’a jamais vu impunément, qui méprise l’Olympe auguste et ses dieux, ressent les effets de l’amour. » (Ovide, Métamorphoses, XIII, 759 et suivants)

Ainsi parle le poète pour montrer que personne ne peut résister à Aphrodite, même Polyphème, le cyclope monstrueux.

Aphrodite est la cause de tout amour, même pour le pire. Dans l’Odyssée, Hélène dit qu’elle est partie avec Pâris par « la folie qu’Aphrodite avait mise en mon cœur » (Chant IV, 261).

Aphrodite est l’inéluctabilité de l’amour. Celles et ceux qui dédaignent d’aimer (par exemple, Atalante, une figure féminine farouche de la mythologie grecque) ne pourront longtemps résister : tôt ou tard, ils aimeront.

« Si aujourd’hui elle fuit, rapidement elle poursuivra ;
Si elle n’accepte pas les dons, elle en accordera ;
Si elle n’aime pas, rapidement elle aimera, même contre son gré. » (Sappho, fragments 1, 18 sq Voigt)

C’est le pouvoir d’Aphrodite. Même les sages ne peuvent lui échapper.

Le désir lancinant

Aphrodite préside à toutes les étapes de l’amour, du premier regard à l’assouvissement « sur une tendre couche ».

« Douce mère, je ne parviens pas à tisser ma toile, domptée par le désir d’un garçon, par la volonté de la tendre Aphrodite. » (Sappho, fragment 102 Voigt)

Aphrodite, c’est donc tout ce qui mène à l’amour. Hésiode attribue à la déesse les babils des jeunes filles, les sourires et les ruses, bref la panoplie qui fait naître le désir et l’amour. En plus de sa beauté, Aphrodite utilise la ruse face à Anchise en se faisant passer pour une jeune humaine innocente :

« Aphrodite la souriante détournait la tête et baissait les yeux en s’avançant vers la couche bien garnie. » (Hymne homérique à Aphrodite, 143 sq, trad. J. Humbert)

Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, montre Pandora parée par Athéna des mêmes atours que ceux portés par Aphrodite. Or, Pandore est l’incarnation de la ruse.

On peut citer aussi Homère, l’Odyssée (XVII, 37) : Pénélope est comparée à la fois à Artémis, la divinité grecque de la nature sauvage, pour la chasteté de l’épouse fidèle, et à Aphrodite pour tout ce qui crée le désir chez les prétendants.

Le plaisir de la couche

La sexualité consacre l’amour. C’est la déesse Aphrodite qui lie les êtres dans le rapport sexuel, ce sont les choses d’Aphrodite ou les « plaisirs de Vénus » (Ovide, Métamorphoses, IV, 258).

Sémonide d’Amorgis parle directement de « couche d’Aphrodite » pour évoquer l’union sexuelle. Même le vocabulaire médical hippocratique utilise la déesse pour nommer les choses : « ta aphrodisia » désigne le rapport sexuel. Le terme se retrouve aussi chez les philosophes.

Une anecdote « amusante » 😅 : Pline l’Ancien raconte dans son Histoire Naturelle ( XXXVI, 20, 4, 10-11) que les statues de Vénus (et d’Éros) attiraient de loin des amateurs d’art. Il évoque notamment celle de Cnide (c’est la statue de Praxitèle). Toutefois, l’art n’était pas leur seule motivation. Après qu’ils fussent restés seuls avec les statues, on remarquait parfois une tache sur le marbre, qui dénonçait l’outrage subi par les divinités.

Les adjuvants d’Aphrodite

Aphrodite est souvent entourée d’aides, des divinités métaphoriques qui personnifient différents aspects de l’amour et qui lui sont liés. On a déjà parlé d’Éros, tantôt son fils, tantôt son amant, en tout cas son subordonné. Il y a aussi Pothos et Himeros, qui représentent tous deux le désir amoureux et qui sont soumis au pouvoir d’Aphrodite. On les voit souvent sur les céramiques grecques, notamment sur des scènes liées au jugement de Pâris.

Aphrodite a aussi comme compagnons de jeux Dionysos, les nymphes, les Grâces, Persuasion, Péithô et Charis.

« À ses côtés, pour assister leur mère,
voici Désir, et Persuasion enchanteresse,
qui jamais n’a reçu un refus ;
Harmonie aussi a sa part du lot d’Aphrodite,
tout comme les Amours au babil joyeux. » (Eschyle, Les Suppliantes, 1034 sg, trad. P. Mazon)

L’amour d’Aphrodite : un châtiment ?

L’amour folie ou mortifère

Aphrodite, cruelle, utilise son pouvoir pour provoquer des passions mortelles chez des figures héroïques :

« Tu fais naître le désir,
et tu le combles par la folie.
Hors de la voie droite
tu pousses au crime l’esprit des justes.
Tu bouleverses le sang des hommes
et tu le fais couler dans les querelles.
La mort resplendit dans le charme désirable
des yeux d’une jeune fille.
Au pied du trône du dieu souverain,
associée au gouvernement du monde,
est assise Aphrodite invincible,
avec la cruauté de son rire. » (Sophocle, Antigone, 781 sq, trad. A. Bonnard)

Parfois, cet amour devient désamour, car la déesse Aphrodite a aussi ce pouvoir. Dans la Thébaïde de Stace, elle veut punir Lemnos de son manque d’attention envers elle. Elle fait appel à la Discorde pour désunir les couples, allant jusqu’à provoquer la folie des femmes qui vont tuer tous les hommes.

« Aussitôt, tendres Amours, vous avez fui Lemnos ; Hymen devint muet et renversa ses flambeaux ; l’attrait d’une union légitime ne se fit plus sentir ! Plus de nuits où renaisse le plaisir, plus de doux abandons dans l’étreinte mais partout la Haine implacable, la Fureur, la Discorde qui s’installe au milieu du lit. » (Stace, Thébaïde, V, 70-74)

Lorsque tout est achevé, elle utilise à nouveau ses pouvoirs pour susciter le désir des Lemniennes envers les Argonautes de passage et inaugurer un nouveau cycle de procréation (car nous verrons plus bas que le but ultime d’Aphrodite est la génération).

Aphrodite est aussi invoquée par celles et ceux qui ne veulent pas qu’on mette de frein à leur passion, comme Byblis amoureuse de son frère et qui dit : « la téméraire Vénus convient seule à notre âge » (Ovide, Métamorphoses, IX, 553).

Attention pourtant : même quand il est folie, l’amour inspiré par Aphrodite s’inscrit dans un cadre normé, celui de la cité des hommes. Rien à voir avec l’hybris des centaures, par exemple, qui se développe en-dehors de la civilisation.

L’amour punition

  • C’est Phèdre tombée amoureuse d’Hippolyte : cette passion aboutit à la mort du jeune homme. Il est puni d’avoir refusé les plaisir d’Aphrodite.
  • C’est Narcisse, récalcitrant à l’amour proposé par plusieurs nymphes, qui finit par mourir de n’avoir aimé que lui-même.
  • C’est Éos, l’Aurore, qui avait séduit Arès. Jalouse, Aphrodite lui inspire un amour impossible pour Orion, fils de Poséidon.

Ce sont aussi les filles du Soleil, qui a révélé l’adultère d’Aphrodite avec Arès et qui sont punies à la place de leur père, comme Circé, prompte à devenir folle d’amour selon Ovide (Métamorphoses, XIV, 27).

Pasiphaé, autre fille du Soleil, se prend de passion pour le taureau blanc de Minos et va accoucher du Minotaure. On dit aussi que Pasiphaé a été punie de n’avoir pas bien honoré la déesse :

« Pasiphaé, fille du Soleil, épouse de Minos, n’avait pas rendu, pendant un certain nombre d’années, les cultes à la déesse Vénus. Pour cette raison, Vénus lui inspire un amour monstrueux, pour qu’elle puisse s’unir, sous une autre forme, à un taureau dont elle était amoureuse. » (Hygin, Fables, 40)

Voilà pourquoi les Grecs de leur temps implorent la déesse Aphrodite de leur épargner ces souffrances :

« Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite,
fille de Zeus, ourdisseuse de trames,
Je t’implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts
ou chagrins affliger mon âme » (Sappho, Ode à Aphrodite, 1-3)

L’Aphrodite prostituée

Entre l’amour vénal et l’amour conjugal, il y a un grand écart et Aphrodite le fait facilement.

La déesse a sous sa coupe tous les types d’unions, y compris mercenaires. Dans l’Odyssée, Homère lui attribue les relations sexuelles des servantes du palais d’Ithaque avec les prétendants :

« Quand vous aurez remis tout en ordre au manoir, de la salle trapue emmenez les servantes ! et dans la cour d’honneur, entre le pavillon et la solide enceinte… faites-leur rendre l’âme à la pointe du glaive, sans en épargner une : c’est fini d’Aphrodite et des plaisirs de nuit aux bras des prétendants ! » (Chant XXII, 439-445)

C’est toujours le cas des siècles plus tard, à Rome. Selon Suétone, voici ce que fit l’empereur Tibère dans sa retraite de Capri :

« Il eut aussi l’idée de faire disposer çà et là dans les bois et les bosquets des retraites consacrées à Vénus et placer dans les cavernes et dans les grottes des jeunes gens de l’un et de l’autre sexe qui s’offraient au plaisir en costumes de sylvains et de nymphes. » (Suétone, Claude, 33)

Des rituels autour de la prostitution

Il existait des temples (au mont Éryx, à Corinthe…) dans lesquels des jeunes filles offraient leur virginité à Aphrodite, la déesse de l’amour, en se prostituant. C’était des hiérodules. Elles s’en allaient ensuite vers une vie normale d’épouse. L’écrivaine Christa Wolf a utilisé ce concept dans son roman Cassandre.

Plus tard, cependant, des esclaves furent attachées au temple et exercèrent cette prostitution : elles devinrent des professionnelles du sexe. Cela évitait la confusion entre la femme qui pratique le sexe en dehors du mariage et celle qui s’y plie dans le gynécée. Aphrodite ordonnance bien tout ce petit monde.

Ces cultes sont là pour ritualiser et contrôler un éros qui pourrait déstabiliser la cité si on y cédait n’importe comment. L’historien de la religion Apollodore d’Athènes a par exemple expliqué la fonction du culte rendu par les Athéniens à la déesse Aphrodite Hétaïra.

La déesse des prostituées

Une inscription funéraire érotique datée de 200-150 av. J.-C. montre sur le vif l’invocation d’Aphrodite dans un contexte de prostitution :

« Je ne sais pas ce que je peux faire pour toi ni de quoi te remercier. Je couche avec un autre bien que j’ai souvent fait l’amour avec toi. Mais il y a quelque chose dont je remercie grandement Aphrodite : c’est que ton manteau est resté en gage. Mais moi, je suis partie en courant et je t’ai laissé pleine liberté. Continue à faire ce que tu veux ; mais cesse de frapper le mur, cela fait du bruit. Oui, (ton manteau) est resté de l’autre côté de la porte, sous mon contrôle. » (SEG, VIII, 244)

La Vénus sicilienne d’Éryx obtient en 184 av. J.-C. un temple hors de l’enceinte sacré de Rome (le pomerium). Selon Strabon, il se trouve près de la porte Colline (Géographie, VI, 2, 5). Cette Vénus a gardé son lien initial avec le monde de la prostitution. Les prostituées la fêtent le 23 avril : c’est le jour de la prostitution (meretricum dies). Ovide invite les filles publiques à honorer Vénus à cette date en lui offrant des présents pour obtenir en échange beauté et succès (Fastes, VI, 863-900). Les prostituées défilent au temple, se comparent entre elles pour faire valoir leurs atouts et s’assurent ainsi une large publicité auprès des hommes qui viennent sans doute nombreux pour les voir.

De l’adolescence à la maturité sexuelle… dans le mariage

Aphrodite, promotrice du mariage

Mais on ne saurait se tromper : si Aphrodite veille sur les marges de la sexualité (la prostitution), elle est d’abord celle qui permet le bon ordonnancement du monde et sa reproduction dans un cadre normé, celui du mariage. L’hymen est l’aboutissement normal de l’amour. La déesse le réclame dans l’Odyssée : « un jour Aphrodite, au sommet de l’Olympe, vint demander pour vous un heureux mariage à Zeus, le brandisseur de foudre » (Homère, Odyssée, XX, 73-75)

Elle l’offre aussi à Pygmalion qui veut épouser la statue qu’il a sculptée. Le marbre prend vie grâce à elle. La déesse Aphrodite agit avec d’autant plus d’empressement que, jusqu’alors, Pygmalion refusait le mariage. On pourrait aussi citer la ruse amoureuse d’Hippomène, inspirée d’Aphrodite pour vaincre Atalante, une jeune fille qui refusait le mariage. (On retrouve ces deux histoires, entre autres occurrences, dans le Livre X des Métamorphoses d’Ovide.)

Convoquer Aphrodite, c’est demander le bonheur dans l’union. Un graffiti de Pompéi nous dit :

« Méthé esclave de Cominia [comédienne d’]Atellane aime Chrestus. Que la Vénus de Pompéi leur soit du fond du cœur propice et qu’ils vivent toujours en bonne entente. » (CIL, IV, 2457) 

La fille d’Aphrodite, Harmonie, est elle-même une épouse amoureuse et exemplaire : elle partage le destin de son époux Cadmos jusqu’à la métamorphose finale, devenant avec lui un serpent.

Enfin, notons que la divinité personnifiée d’Hymen est aussi présentée comme le fils d’Aphrodite !

Aphrodite dans les rites du mariage

Si, donc, Aphrodite est une épouse infidèle, elle n’incite pas les femmes grecques à l’adultère. Elle est plutôt le chantre du sexe dans le mariage.

Aphrodite en prélude au mariage

La jeune fille (parthenos) abandonne ses jouets d’enfants à Artémis pour devenir une femme dans le lit de son mari. À partir de la cérémonie du mariage, le gamos, elle passe sous la coupe d’Aphrodite.

« Les filles vont d’Artémis à Aphrodite », dit le rhéteur Libanios.

Dans sa pièce de théâtre Hippolyte, Euripide évoque l’institution d’un rite prématrimonial de dédicace de la chevelure à Aphrodite. Ce rite consacre pour les jeunes filles le passage de la juridiction d’Artémis à celle de Cypris.

On pourrait parler aussi de possibles initiation au mariage. La poétesse Sappho dispense ainsi un enseignement qui pourrait amener les jeunes filles de Lesbos et de Lydie à devenir des femmes accomplies : elles apprennent la danse et le chant rituels. Ces apprentissages se doublent-ils de relations d’homophilie initiatique ? Je vous recommande le livre sur l’éros de Claude Calame si vous avez envie de creuser le sujet. 🙂 (Lien en sources en bas de l’article)

Aphrodite pendant la cérémonie de mariage

La déesse Aphrodite fait partie des divinités invoquées lors des cérémonies du mariage : « Vénus, Junon et Hyménée, leur acolyte, viennent se réunir auprès des torches nuptiales » lors du mariage d’Iphys et d’Ianthé (Ovide, Métamorphoses, IX, 796).

Sappho fait l’éloge de la beauté de la nymphê, la jeune épouse, dans des fragments de poèmes spécifiquement matrimoniaux. La jeune femme est distinguée par les honneurs d’Aphrodite elle-même. Dans un Épithalame à Sévère, Himérius paraphrase un hyménée de Sappho : la déesse pénètre dans la chambre nuptiale, juchée sur le char des Grâces et accompagnée par un chœur d’Amours porteurs de torches. Dans le Phaéton d’Euripide, l’hyménée chanté par un chœur de jeunes filles commence comme un hymne à Aphrodite, maîtresse des Amours, la plus belle des déesses, qui conduit les jeunes filles au mariage.

Aphrodite récupérée : la vertu dans le mariage

La déesse de l’amour est parfois bien éloignée de celle qui inflige de funestes amours aux mortels et aux dieux. Les Romains, qui se défiaient de trop de passion dans le mariage, érigent en 295 un temple à Venus obsequens (Vénus obéissante). Le bonheur, oui, mais point trop n’en faut !

Aux calendes d’avril, les femmes romaines célèbrent une autre Vénus, la Vénus Verticordia. Celle-ci est apparue peu après l’adoption du culte de la Vénus Érycine pour les prostituées. Elle la contrebalance : elle est là pour détourner les matrones et les vierges des amours interdites. Une statue lui est consacrée en 204 av. J.-C. Elle a été sculptée sur le modèle d’une matrone de noble famille, Sulpicia, dont on reconnaissait les grandes qualités morales.

En 114 av. J.-C. a lieu un scandale autour de l’inceste de trois vestales. On se raccroche à la Vénus Verticordia en lui érigeant un temple dont on ne connaît plus l’emplacement.

Bien sûr, le culte de cette Vénus est desservie par des femmes de la bonne société. Elles baignent la statue et se purifient elles aussi dans l’eau des désirs charnels qui doivent rester tournés vers l’époux et servir un but procréatif. Ces ablutions auraient eu lieu dans la vallée du Grand Cirque, là où autrefois avait eu lieu le rapt des Sabines par les Romains. Le mythe qui a fondé le mariage à Rome : ce n’est pas un hasard !

Mais pourquoi tout ça, au bout du compte ? Pourquoi ces ruses, cette séduction, ces sourires, ces hyménées et ces ébats sur « une tendre couche » ? Pour susciter la vie. La déesse Aphrodite intervient dans l’institution du mariage pour susciter une sexualité reproductrice.

La grande affaire d’Aphrodite : la reproduction

Les poètes en parlent si bien…

« Elle égare même la raison de Zeus (…), lui, le plus grand des dieux (…) ; même cet esprit si sage, elle l’abuse quand elle veut (…). Elle atteignit l’Ida aux mille sources, la montagne, mère des fauves ; derrière elle marchaient en la flattant les loups gris, les lions au poil fauve, les ours et les panthères rapides, insatiables de faons. À leur vue, elle se réjouit de tout son cœur et jeta le désir dans leurs poitrines ; alors, ils allèrent tous à la fois s’accoupler dans l’ombre des vallons. » (Hymne homérique à Aphrodite)

Si la Terre tourne, en somme, c’est grâce à Aphrodite : sans elle, pas de désir, pas de reproduction, pas de vie.

« Ciel le vénérable désire pénétrer Terre,
le désir saisit Terre d’embrasser le mariage.
De Ciel étendu une averse se répand sur Terre
pour la féconder ; pour les mortels elle engendre
les pacages à brebis, les vivres de Déméter
et les fruits des arbres : de ces noces humides
est créé tout ce qui existe. J’en suis la complice. »

conclut la déesse dans Les Suppliantes d’Eschyle.

Aphrodite est liée à la capacité de reproduction. Empédocle désigne même les organes sexuels féminins comme les « prairies fendues d’Aphrodite ».

Des rites symboliques de reproduction ?

Même si nous ne sommes sûrs de rien, je souhaite partager avec vous les réflexions des historiens autour d’un rite qui avait lieu à Athènes.

Sur la pente nord de l’Acropole se trouvait un sanctuaire à Aphrodite « dans les Jardins ». Une étrange tradition s’y déroulait :

« ayant chargé sur la tête ce que la prêtresse d’Athéna leur donne à porter — et ni celle qui donne ne sait ce qu’elle donne, ni les porteuses ne savent ce qu’elles portent —, les jeunes filles (parthenoi) descendent à l’endroit où se trouve dans la ville une enceinte d’Aphrodite dite dans les Jardins, un endroit peu éloigné, traversé par un passage souterrain naturel ; arrivées là en-bas, elles laissent les objets apportés pour en prendre un autre qu’elles rapportent, bien cachées. Elles sont alors congédiées et on les remplace sur l’Acropole par d’autres parthenoi. » (Pausanias, 1, 27, 2 sq)

Les jeunes filles en question sont des fillettes de 12 ans environ, impubères, issues de bonnes familles de citoyens et choisies comme arrhéphores (servantes du culte d’Athéna sur l’Acropole). L’idée des historiens serait celle-ci : les petites filles suivent un passage initiatique en amenant un objet phallique à Aphrodite. Elles en reviennent avec un autre objet « bien caché » : un nouveau-né symbolique ? Elles sont dès lors séparées du reste des arréphores et remplacées.

Ce serait donc un geste rituel intronisant de jeunes Athéniennes parmi les meilleures de la cité à la capacité future d’une sexualité reproductrice et génératrice de futurs citoyens. Pour cela, elles doivent quitter le service d’Athéna et rendre hommage à la déesse Aphrodite.

Si tout ça vous intéresse, je vous recommande à nouveau l’ouvrage de Claude Calame, L’Éros dans la Grèce antique. 🙂

Vénus, l’Aphrodite romaine

La Vénus latine

J’ai déjà beaucoup évoqué la Vénus romaine, mais il faut vraiment s’attarder sur elle, tant cette déesse a une place importante dans la civilisation et l’histoire de Rome.

À l’origine, Vénus est une vieille divinité italique distincte d’Aphrodite. C’est la déesse des champs et des jardins. Il existe un culte à Vénus à Lavinium, haut-lieu de la spiritualité latine.

Plus tard, Vénus devient la déesse de la beauté féminine. Sous l’Empire, Juvénal dit que les mères prient au temple de Vénus pour que leurs enfants soient beaux (Satires, X, 289-295).

Deux fêtes sont instituées en son honneur : les Veneralia et les Vinatia Priora, qui ont lieu en avril.

Vénus existe donc chez les Latins bien avant les débuts de l’influence grecque à Rome. Reconnaissons qu’elle lui ressemblait beaucoup (la beauté, les jardins…).

La Vénus mère d’Énée et protectrice de Rome

Dans l’Iliade, Aphrodite est la mère d’Énée. Ce mythe semble connu de longue date dans le Latium. À quelques kilomètres de Rome, sur le site probable de l’ancienne Solonium, à Castel di decima, on a retrouvé un bronze figurant peut-être Aphrodite allaitant Énée, accompagnée d’Anchise et datant du VIIIe siècle av. J.-C., soit l’époque de Romulus.

Or, les Romains vont faire d’Énée un fondateur de Rome. Ils s’emparent de cette filiation : Vénus est Aphrodite, la mère d’Énée.

Vénus devient dès lors une déesse protectrice du peuple romain. Les poètes des générations suivantes, notamment ceux de l’époque augustéenne, vont construire cette légende. On voit ainsi une Vénus partisane des Romains dans les Métamorphoses d’Ovide. Dans le livre XIV, elle veut leur venir en aide contre leurs ennemis sabins que soutient Junon (Héra) :

« Seule Vénus s’aperçut que les barres de la clôture avait été retirée. Elle l’aurait refermée, s’il était jamais permis aux dieux de détruire l’ouvrage d’un autre dieu. Auprès du temple de Janus, les Naïades ausoniennes occupaient un terrain d’où s’écoulait une source glacée ; Vénus implore leur secours ; la demande de la déesse était trop juste pour que les nymphes pussent y résister »

Nous sommes dans la continuité de l’opposition déesse Héra / déesse Aphrodite, la première ennemie des Troyens puis des Romains, la seconde leur alliée. Rome devient la nouvelle Troie.

Toutefois, le premier temple de Vénus à Rome n’est construit qu’en 295. Dans un premier temps, Vénus est tout de même moins honorée que Fortuna (la Fortune) et Junon. Elle ne devient la grande déesse, mère de Rome avec Mars, qu’au Ier siècle av. J.-C.

La Vénus protectrice des Imperator et des Césars

Vénus et Sylla

De grands hommes romains se réclament de Vénus. C’est d’abord le dictateur Sylla (138-78 av. J.-C.) : il récupère Vénus après la victoire de Chéronée, lorsqu’il est acclamé imperator par ses hommes. Il la vénère sous le nom de Venus Felix (la Bienheureuse). C’est une construction politique claire : Sylla veut se placer sous le patronage d’une Mère universelle romaine face à Marius qui se réfère davantage à la Cybèle orientale.

Sa Vénus est déjà l’Aphrodite grecque : Sylla se donne le nom grec d’Epaphrodite (« protégé d’Aphrodite ») et il donne Vénus comme mère d’Énée. De plus, il élève un trophée à Mars, à la Victoire et à Vénus en même temps.

Vénus et Mars à l’origine de Rome, c’est l’amour et la guerre, les forces procréatrices et destructrices de Rome.

Vénus, divinité tutélaire de Jules César

Comme d’autres membres de familles patriciennes, Jules César se réclame de cette filiation. Il est un descendant d’Énée, donc de Vénus. À la suite d’un rêve, il prend Venus Genitrix comme déesse tutélaire et fait construire un monument en son honneur sur le Forum Iulium.

Vénus apparaît comme la déesse qui amène la victoire, aussi bien à l’époque de Sylla que lors des campagnes de Jules César : il lui dédie les batailles de Munda et de Pharsale contre Pompée. Par la suite, César frappe des deniers à l’effigie d’Énée et d’Anchise. Iule devient le nouvel Ascagne et César est désormais aux yeux de tous Venere prognatus, fils de Vénus.

Vénus et Auguste

Auguste, fils adoptif du divin César, recueille cette tradition vénusienne, énéenne, albaine et romuléenne. Il intronise une triade Vénus / Mars / le Divin César dans le panthéon d’Agrippa (Dion Cassius, 53, 27).

Les poètes romains au service d’Auguste vont eux aussi soutenir la pérennité de cette propagande centrée sur le héros Jules César. Dans les Métamorphoses, Vénus se lamente de l’assassinat prévu contre son lointain descendant et elle le positionne à l’issue d’une histoire glorieuse :

« Vois quels efforts on tente pour m’attirer dans un piège, quel complot menace la tête qui seule me reste de la famille d’Iule, descendant de Dardanus. Seules serai-je donc toujours en proie à des douleurs trop justifiées ? (…) tombent, pour ma honte, les murs de Troie, que je n’avais pu défendre ; puis je vois mon fils errer pendant de longues années, ballotté sur les mers, je le vois entrer au séjour des morts silencieux, faire la guerre à Turnus, ou plutôt, pour dire la vérité, à Junon. Mais pourquoi rappeler aujourd’hui les maux que ma race a autrefois soufferts ? La crainte que j’éprouve domine tous ces souvenirs du passé ; vous voyez aiguiser contre moi les épées scélérates. Arrêtez-les, je vous en supplie ; prévenez l’attentat ; n’éteignez pas les feux de Vesta dans le sang du pontife. » (Ovide, Métamorphoses, XV)

Finalement, à l’issue du même ouvrage (Métamorphoses, XV, 844), la déesse Aphrodite / Vénus emporte Jules César au ciel… mais il va de lui-même encore plus haut ! Quel homme ! 😀

Les successeurs d’Auguste vont eux aussi utiliser la figure divine de Vénus. Ainsi, Néron invite les matrones à dédier un temple à sa femme Poppée, dans lequel celle-ci sera assimilée à Vénus (Dion Cassius, Histoire romaine, LXIII, 26).

Quelques Vénus romaines

La déesse Vénus se décline en plusieurs figures qui sont proprement romaines :

La Vénus Érycine

C’est la Vénus des prostituées, qui vient de Sicile (mont Eryx). Ses prêtresses se prostituaient.

Pendant la première guerre punique, les Romains s’acharnent à s’emparer de la colline d’Éryx qui abrite le sanctuaire de cette Vénus. Ils importent la déesse à Rome en lui bâtissant un premier temple après la défaite du lac Trasimène (217).

Le culte de cette déesse, à Rome, perd ses caractéristiques orientales, surtout ses hiérodules : la prostitution sacrée choquait beaucoup trop les Romains.

Pendant les Vinalia qui célèbrent la vigne, elles font des offrandes à Vénus. Aux fêtes de la déesse Flore, elles se déshabillent en dansant.

La Vénus Verticordia (« qui tourne les cœurs »)

C’est un avatar rassurant d’Aphrodite, plus conforme aux mœurs romaine de la République. Je vous en ai parlé plus haut.

Avec le temps, cependant, Vénus va se parer de plus en plus des grâces d’Aphrodite. Les mœurs sont de plus en plus tolérantes. Même l’épicurien, donc athée Lucrèce va l’invoquer.

La Vénus Pompeiana

C’est la patronne de la ville de Pompéi. Sous le règne de Néron, Poppée offre des pierres précieuses à cette Vénus (Année épigraphique 1977, p. 217).

La Vénus Chauve (Venus Calua)

C’est un culte archaïque, célébré dès le IIIe siècle av. J.-C.

On lui prête deux origines différentes :

  • Alors que Rome est assiégée par les Gaulois, les femmes romaines offrent leurs cheveux pour la fabrication des câbles de machines de guerre. Un temple et une statue à la Vénus chauve sont érigés pour célébrer ce don, remercier les matrones et leur montrer qu’elles restent belles malgré ce sacrifice.
  • Sous le roi Ancus Marcius, la reine et d’autres femmes deviennent chauves à cause d’une maladie mystérieuse. Pour consoler son épouse, le roi fait ériger une statue la représentant sous les traits d’une Vénus chauve. Aussitôt, les cheveux des femmes repoussent.

Dans les faits, les Romains ont peut-être voulu honorer Vénus tout en la dépouillant d’une partie de son pouvoir trop « séducteur », donc en lui ôtant la partie la plus caractéristique à leurs yeux de la beauté féminine : la chevelure.

Vitrail représentant Vénus - Fin du XVème siècle - Pièce provenant du 19 rue des Cuisiniers, Maison des Heuriers à Bayeux et exposée au Musée d'Art et d'Histoire Robert Baron de Bayeux
Vitrail représentant Vénus - Fin du XVème siècle - Pièce provenant du 19 rue des Cuisiniers, Maison des Heuriers à Bayeux et exposée au Musée d'Art et d'Histoire Robert Baron de Bayeux - Crédits photo Marie Tétart

Temples et figures variées de la déesse Aphrodite

On connaît de nombreux sanctuaires de la déesses à travers la Méditerranée antique. En voici quelques-uns.

Quelques Aphrodite grecques

Paphos, au sud-ouest de Chypre, a une importance capitale : Aphrodite y aurait posé le pied après sa naissance dans la mer. L’île abrite donc un très fameux culte à Aphrodite, dont parle Hérodote dans ses Enquêtes (I, 105). L’Aphrodite de Paphos sait calmer le vent et la mer. Les marins viennent la consulter avant de prendre le large.

Aphrodite est aussi fêtée à Chypre, juste à côté de Paphos. Ovide en parle dans ses Métamorphoses :

« Le jour était venu où Chypre tout entière célébrait avec éclat la fête de Vénus : des génisses, dont on avait revêtu d’or les cornes recourbées, étaient tombées sous le couteau qui avait frappé leur cou de neige ; l’encens fumait de toutes parts » (X, 270)

Dans les Métamorphoses, Ovide évoque un temple et une statue à Salamine :

« Cette ville possède aussi un temple de la Vénus qu’on appelle la Vénus Spectatrice. » (XIV, 760)

Ovide est le seul à nous parler de la statue de la déesse qui s’y trouve.

Le temple d’Aphrodite à Élis abrite une impressionnante statue de la déesse faite d’or et d’ivoire.

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Aphrodite sortant des eaux, statue sur les rives de Paphos. Crédits Yves Hardy

Aphrodite au Proche-Orient

En Phénicie et en Syrie antique, on retrouve souvent la figure d’Aphrodite, assimilée ou non à des déesses locales, notamment Ashtarté.

Il y a des mosaïques représentant Aphrodite et Arès à travers toute la Syrie. Il y a aussi des peintures et des sarcophages. Ils sont datés des Ier, IIe et IIIe siècles ap. J.-C., c’est-à-dire de l’époque romaine. À Soueïda, dans le Hauran, on a trouvé un linteau montrant le jugement de Pâris, avec Athéna et Aphrodite au lion.

Les cultes phéniciens à l’Aphrodite de Kition ou Ashtarté sont même introduits à Athènes en 333-332. À Délos, vers 100, un Athénien désigne Aphrodite comme « la sainte déesse syrienne » (SEG, XX, 389) : ça semble l’assimiler davantage à Atargatis qu’à Ashtarté.

Statue d'Aphrodite à la tortue - Doura
Statue d'Aphrodite à la tortue - Doura - Crédits photo Ph. Maillard

La déesse Aphrodite en Syrie et Phénicie

À Antioche, il y avait une fête de la réjouissance de l’eau, le maïouma. On la célébrait en mai : des cérémonies étaient conduites en l’honneur de Dionysos et d’Aphrodite. Ces fêtes duraient trente jours.

En Phénicie, à Wasta, une Aphrodite Secourable est associée au roi Ptolémée dans une dédicace par un Phénicien :

« Au Roi Ptolémée
à Aphrodite Secourable,
Pimilkas, fils de Nabousamo,
en ex-voto » (SEG, XX, 389)

À Bérytos, on a retrouvé une inscription bilingue qui établit une équivalence entre Vénus Heliopolitaine et Atargatis (AE, 1955, 85). Plusieurs dédicaces honorent aussi Jupiter Héliopolitain, Vénus et Mercure, les dieux de Baalbek.

Dans le temple de Bêl à Palmyre, il y a un zodiaque sur le plafond de la niche cultuelle. On retrouve Vénus / Atargatis parmi les six divinités astrales entourant Bêl représenté en Jupiter. (Voir ci-dessous)

Plafond de la niche cultuelle de Bêl dessiné par Borra en 1751
Plafond de la niche cultuelle de Bêl dessiné par Borra en 1751

Aphrodite chez les Arabes

On retrouve aussi un temple d’Aphrodite à triple cella à Oboda, chez les Nabatéens, sur l’emplacement de la future citadelle romano-byzantine. Chez les Arabes, Aphrodite est souvent rapprochée de la déesse al-Uzza.

Aphrodite chez les Juifs

Aphrodite trouve même sa place dans le monde juif. Des représentations artistiques rapprochent Aphrodite et Éros d’une part et la fille du pharaon recueillant Moïse d’autre part. Toutefois, son installation à Jérusalem, lorsque celle-ci devient la colonie Aelia Capitolina suite à la révolte de 130, est une brutalité et une offense à la foi juive : le sanctuaire de Vénus y est construit avec d’autres sanctuaires païens pour les colons romains qui viennent y remplacer la population juive chassée de Jérusalem. Une statue de Vénus a été retrouvée près du Capitole, à l’ouest du mont du Temple.

Quelques assimilations d’Aphrodite

Aphrodite a été rapprochée de et assimilée à plusieurs divinités du Proche-Orient et d’Asie Mineure. Ce sont souvent des déesses lunaires, associées à l’idée de fertilité et de fécondité :

  • l’Isis égyptienne
  • Atargatis chez les Philistins
  • Mylitta chez les Babyloniens
  • Ishtar chez les Assyriens
  • Astarté chez les Sémites…

La déesse Aphrodite : toute une symbolique

Quelques animaux : le poisson et l’oiseau

Aphrodite est née de la mer. On retrouve donc le poisson parmi ses symboles.

Dans les Métamorphoses d’Ovide (V, 331), poursuivis par Typhée, les dieux se cachent et se métamorphosent en animaux : Aphrodite devient un poisson. (Les astrologues ne seront pas surpris par ce symbolisme.)

On retrouve l’oiseau dans l’histoire de Diomède. Celui-ci a blessé Aphrodite lors de la guerre de Troie. Elle se venge lors de son voyage de retour et transforme ses compagnons en oiseaux. On voit cette transformation dans les Métamorphoses d’Ovide (XIV,478 et suivants), dans Antoninus Liberalis (XXXVII) et chez Nicandre, qui dit que les oiseaux sont des mouettes ou des hérons.

Les fleurs et les fruits

Déesse de la reproduction universelle, Aphrodite est naturellement rapprochée des fruits de la nature, et surtout des fleurs et des fruits.

La pomme

La pomme notamment a un caractère érotique marqué. Dans l’histoire d’Atalante, Aphrodite donne trois pommes à Hippomène pour que celui-ci batte l’héroïne à la course et puisse ainsi l’épouser :

« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre ; leurs aïeux me l’ont consacré jadis et ont ajouté ce don aux propriétés de mes temples. Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies » (Ovide, Métamorphoses, X)

On voit que ces pommes viennent du domaine d’Aphrodite : l’île de Chypre. Les pommes d’or, instrument du désir, permettent la naissance de l’amour et, in fine, le mariage.

Les fleurs

Aphrodite, ce sont surtout les fleurs qui se manifestent dans les scènes d’amour :

  • mélilot, safran, jacinthe parsèment l’herbe qui accueille les ébats de Zeus et de Héra sur le mont Ida (ébats qu’Aphrodite a favorisés en apportant son concours à Héra)
  • le rapt d’Europe par Zeus se déroule dans une prairie où poussent narcisses, roses et myrtes (Achille Tatius)

Dans les Cypria (Chants cypriens de Stasinos de Chypre), les vêtements de la déesse Aphrodite sont teints dans une décoction de fleurs de printemps analogues : safran, jacinthe, violette et rose. Lorsque Pâris la choisit au détriment d’Athéna et de Héra, tout se passe dans une prairie où les trois déesses étaient venues cueillir des roses et des jacinthes (selon l’Hymne homérique à Aphrodite).

Toujours dans l’Hymne homérique, on apprend qu’Aphrodite a son jardin à Paphos, sur l’île de Chypre. Ce jardin coïncide avec les limites d’un sanctuaire centré sur son autel. Les fleurs et les jardins sont donc intimement mêlés à son culte.

Enfin, pour enfoncer le clou, rappelons que Narcisse, puni par Aphrodite d’avoir refusé l’amour, est transformé en fleur et que le sang d’Adonis aimé de la déesse devient une rose ou une anémone.

L’or

Homère est le seul à accoler l’épithète « d’or » à Aphrodite. L’origine de cette épithète est inconnue. Peut-être permet-il de mesurer la beauté de cette déesse ou la couleur éclatante de ses cheveux.

« Aussi belle et charmante que l’Aphrodite d’or » nous dit Homère dans l’Odyssée (IV, 14).

Les cheveux

Les cheveux sont une parure vantée lorsqu’il s’agit de beauté féminine. La splendeur des cheveux crée le désir.

Les représentations d’Aphrodite sortant des eaux la montre souvent tenant ses cheveux. Cette figure spécifique a un nom chez les Romains : c’est la Vénus anadyomène. Elle est souvent représentée dans les intailles magiques relatives aux sortilèges amoureux.

Une Vénus en particulier veille sur les cheveux des femmes dans la Rome antique. C’est la Vénus Chauve (Venus calua) dont on a parlé plus haut.

Les vêtements et les bijoux

Dans l’Hymne homérique à Aphrodite, les vêtements apprêtés par les Heures pour la déesse et les bijoux qu’elle porte rehaussent tellement sa beauté que chacun des dieux présents désire aussitôt en faire son épouse. Les parures ont donc un réel impact sur la beauté.

Une parure est récurrente dans l’iconographie romaine de la déesse Aphrodite : le sautoir qui se croise entre les seins et passe derrière les reins. On retrouve cet attribut dès le IVe siècle av. J.-C.

La Vénus en bikini du Musée archéologique national de Naples la montre avec des résilles dorées. C’est une brassière tissée d’un réseau de fils laissant entrevoir la poitrine par de nombreux interstices. Elle est reliée à une pièce de tissu qui couvre le pubis par deux chaînettes se croisant sur le nombril en un motif étoilé.

On voit que ce type de « vêtements » nous mène en fait à la nudité d’Aphrodite.

La nudité

Aphrodite est souvent nue ou à peine vêtue sur les représentations. Sa nudité permet d’apprécier la perfection de ses formes et un idéal de beauté. On retrouve cet idéal dans la Vénus de Milo, qui a un rapport taille-hanches de 0,7 (99 cm pour la taille, 128 cm pour les hanches). Ce sont les proportions féminines idéales qui éveillerait l’instinct de reproduction chez l’homme en provoquant une pulsion sexuelle.

Chez les Romains, on a même une Vénus qui montre ses fesses : c’est la Vénus Callipyge. Selon l’auteur Athénée (Les Deipnosophistes, XII, 554), un jour, deux sœurs auraient montré leurs fesses à un jeune homme pour que celui-ci leur dise laquelle des deux avait le plus joli postérieur. Séduit, le garçon épousa l’une d’elles tandis que son frère épousait l’autre. Pour remercier la déesse de l’amour de ce double bonheur, les deux époux firent ériger une statue d’Aphrodite aux belles fesses.

Je trouve cette chute parfaite pour clore ce très long article sur la déesse Aphrodite ! J’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire, j’espère que vous en avez eu à le lire. 🙂 Retrouvez mes sources ci-dessous si vous souhaitez aller creuser le sujet !

Quelques questions courantes autour d’Aphrodite :

Aphrodite compte plusieurs amants mythiques. Parmi les plus célèbres figurent Arès, dieu de la guerre, dont elle partage la fougue et la passion ; Adonis, jeune homme d’une beauté tragique qu’elle pleure après sa mort ; Anchise, berger troyen avec qui elle conçoit Énée.

Aphrodite est la déesse grecque de l’amour, de la beauté et du désir. Vénus en est l’équivalent romain, mais cette dernière subit une forte réinterprétation sous l’Empire en devenant un symbole moral et politique. Chez les Romains, Vénus est aussi l’ancêtre mythique de la gens Iulia, ce qui la relie directement à Jules César et à Auguste. Si les deux figures partagent des attributs, leurs fonctions et leurs valeurs varient selon les époques et les contextes.

La naissance d’Aphrodite est l’un des récits fondateurs de la mythologie grecque. Née de l’écume fertilisée par le sexe tranché d’Ouranos, elle incarne la puissance du désir reproducteur primal qui engendre toute vie.

La coquille, la pomme, la colombe, la nudité, le miroir et la ceinture font partie de ses symboles les plus connus. Chacun évoque une dimension particulière de son pouvoir : la fertilité, la séduction, le choix amoureux

Parmi les enfants d’Aphrodite, on trouve :

  • Éros, dieu de l’amour, dont les flèches éveillent le désir
  • Harmonie, née de son union avec Arès, incarnation de l’amour conjugal
  • Énée, fondateur mythique de Rome, fruit de sa liaison avec Anchise

Ces descendants reflètent différents aspects de l’amour dans la mythologie et, dans le cas d’Énée, symbolise le destin à venir du peuple romain.

Les sources que j’ai utilisées pour cet article sur la déesse Aphrodite

ACHARD, Guy, La Femme à Rome, PUF, 1995
CALAME, Claude, L’Éros dans la Grèce antique, Belin, 1996
CAMOUS, Thierry, Romulus, Le Rêve de Rome, Payot et Rivages, 2010
GIROD, Virginie, Les Femmes et le sexe dans la Rome antique, Tallandier, 2020
HOMÈRE, Odyssée, Traduction Victor Bérard
HYGIN, Fables, Traduction Véronique Merlier-Espenel
MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First, 2022
OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction Georges Lafaye
PLATON, Le Banquet, Traduction Luc Brisson
SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001
SARTRE-FAURIAT, Annie, SARTRE, Maurice, Palmyre, La Cité des caravanes, Découvertes Gallimard Archéologie, 2008
STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur

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Crédits image d’en-tête : dimitrisvetsikas1969

Artémis : déesse hors normes, déesse de la norme

Mis à jour le 27 septembre 2025

Artémis dans la mythologie, une déesse transgressive ? Une divinité de la libération de la femme ? Pas du tout. Même si elle est invoquée dans cet esprit au XXIe siècle, la réalité de l’antiquité est tout autre. Faisons le tour de cette déesse vierge et chasseresse qui protège tour à tour les vierges, les chastes et les mères.

Artémis, qui es-tu ?

Un topos : la beauté

Artémis est née des amours de Zeus et de Léto. Elle voit le jour à Délos.

Elle est forcément belle puisqu’elle est divine. D’après l’Hymne homérique à Apollon Pythique, elle est grande et imposante. C’est un topos chez les dieux : la grande taille est un signe de beauté, souvent divine. Ulysse voyant Nausicaa dit en fin flatteur qu’elle doit être Artémis : « la taille, la beauté et l’allure, c’est elle !… » (Odyssée, VI, 152).

Dans son Hymne à Artémis, Callimaque nous dit aussi qu’elle a un beau visage (on s’en doutait également !). Euripide et Homère sont un peu plus précis : elle a des cheveux blonds, c’est l’« Artémis aux belles boucles » (Odyssée, XX, 80) et celles-ci sont « d’or » chez Euripide.

Dans l’ Odyssée, Chant IV, 122, Homère compare Hélène (qui est loin d’être vierge !) à « l’Artémis à la quenouille d’or ». Là aussi, on insiste sur la beauté de la déesse.

Déesse chasseresse

Artémis est la déesse chasseresse par excellence. Elle vit dans les montagnes et les forêts. Elle chasse aussi bien les chevreuils, les cerfs et les biches que les lions et les panthères : on le voit dans l’Iliade, dans Pausanias et dans l’Odyssée :

« Quand la déesse à l’arc, Artémis, court sur les monts, tout le long du Taygète, ou joue sur l’Érymanthe parmi les sangliers et les biches légères, ses nymphes, nées du Zeus à l’égide, autour d’elle bondissent par les champs, et le cœur de Léto s’épanouit à voir sa fille dont la tête et le front les dominent : sans peine, on la distingue entre tant de beautés. » (Odyssée, VI, 102-109)

Le Taygète et l’Érymanthe sont des chaînes de montagne situées pour l’une au centre, pour l’autre au nord du Péloponnèse. Toutes deux sont réputées pour la chasse.

Dans le Livre II des Métamorphoses d’Ovide (histoire de Callisto), on voit la vie d’Artémis dans la mythologie, au milieu des nymphes.

Une déesse redoutable

Artémis ne badine pas avec les honneurs qu’elle est censés recevoir, ni avec les insultes qu’on profère envers elle. À ce titre, elle est comme toutes les grandes divinités. Ainsi, lorsqu’Œnée, roi de Calydon, oublie de la vénérer, elle envoie un sanglier monstrueux dévaster ses terres. C’est la fameuse légende du sanglier de Calydon.

Chioné eut la folie de dénigrer la beauté de la déesse. La passion qu’elle avait suscitée chez deux dieux (Hermès et Apollon) l’avait trop exaltée ! La déesse tue l’inconsciente par là où elle a fauté :

« elle courbe son arc de corne et avec le nerf tendu elle lance un roseau, qui va percer la langue coupable » (Ovide, Métamorphoses, livre XI)

Elle est redoutable y compris lorsqu’on la sollicite. Ainsi, elle tue Ariane à la demande de son frère Dionysos :

« Dionysos l’accusait. Artémis, dans Dia, dans l’île entre-deux-mers, la perça de ses flèches. » (Homère, Odyssée, XI, 325-326)

Vase situé au Musée des Beaux-Arts de Boston et qui montre Artémis s'apprêtant à tuer Actéon transformé en cerf. Elle a l'air... réjoui. ^^'

Les épithètes d’Artémis

Artémis porte plusieurs épithètes et qualificatifs (la liste n’est pas exhaustive du tout) :

  • Dans l’Odyssée, Homère la dit « Artémis au trône d’or » (V, 123), une épithète qu’elle partage avec Héra et Éos (l’Aurore). Il y a peut-être confusion entre thronon (« paillette », « fleur ») et thronos (« fauteuil »).
  • Depuis Homère, on la qualifie aussi de Agrotera pour souligner son influence sur les activités cynégétiques.
  • Elle est aussi la « déesse d’Ortygie » et la « fille de Latone » dans les Métamorphoses d’Ovide (livre I notamment). Ortygie est le nom ancien de l’île de Délos où Artémis est née. C’est Sophocle qui utilise le premier cet épithète.

Artémis et Apollon : les jumeaux terribles

Artémis a un frère jumeau, le dieu Apollon. Dans quasiment tous les mythes, le lien entre les deux divinités est très étroit.

Les dieux archers

Ils sont tous les deux caractérisés par l’arc, qui est l’un de leur attribut. Grâce à cette arme, Apollon et Artémis, dans la mythologie, sont ceux qui provoquent les morts subites, notamment dans l’Iliade et dans l’Odyssée. Ils dispensent la mort avec leurs flèches, l’une chez les femmes, l’autre chez les hommes. Pénélope appelle cette mort de ses vœux :

« Que la chaste Artémis m’envoie donc à l’instant une mort aussi douce ! » (Odyssée, XVIII, 202)

Tous deux sont complices lorsqu’il s’agit de venger l’honneur de leur mère, qui a été insultée par la mortelle Niobé. Celle-ci s’enorgueillissait d’avoir enfanté davantage que Léto : elle avait eu sept filles et sept garçons. Artémis et Apollon tuent tous les enfants de leurs flèches.

peinture montrant Artémis et Apollon tuant les enfants de Niobé.
Peinture de Jean-François de Troy (1708) montrant Artémis et Apollon qui tuent les enfants de Niobé pour venger l'affront fait à leur mère Léto. Musée Fabre, Montpellier.

Quand le frère et la sœur ne sont pas d’accord

Il arrive (rarement) qu’Artémis et Apollon soient dans des camps opposés. C’est le cas face au sanglier envoyé par Artémis lors de la chasse de Calydon : Apollon souhaite protéger Jason de Pagase qui l’invoque mais sa sœur veut protéger l’animal qu’elle a envoyé. C’est elle qui a le dernier mot.

« Autant qu’il le peut, le dieu exauce sa prière : le chasseur frappe le sanglier, mais sans le blesser ; Diane avait retiré le fer du javelot, pendant qu’il volait ; le bois arriva sans pointe. » (Ovide, Métamorphoses, livre VIII)

Les dieux vénérés ensemble

L’exemple d’Aigialée : la terreur des jumeaux

Artémis et Apollon sont parfois vénérés ensemble. Il y a par exemple l’histoire d’Aigialée.

Après le meurtre de Python à Delphes, Apollon et Artémis vont se purifier à Aigialeia. Mais ils sont saisis d’une grande frayeur au lieu-dit encore aujourd’hui « Terreur » (Phobos). Ils font demi-tour vers la Crète et Carmanor.

Dans le même temps, un fléau s’abat sur les habitants d’Aigialeia (Aigialée). C’est une épidémie. Les devins locaux les enjoignent d’apaiser Apollon et Artémis. Les habitants envoient alors en suppliants sept jeunes garçons et sept fillettes à la rivière Sythas. Là, les enfants persuadent les dieux de venir à l’acropole de leur cité.

L’endroit où se rendent les dieux devient alors le sanctuaire de la Persuasion.

Au XXe siècle, on célébrait encore une cérémonie pour la fête d’Apollon. Les enfants allaient sur les bords de la Sythas et conduisaient les dieux dans le sanctuaire de la Persuasion avant de les ramener dans le temple d’Apollon.

statue d'artémis au louvre
La Diane de Versailles du Louvre

D’autres exemples

Je vous donne d’autres exemples mais il y en a beaucoup :

  • Lorsqu’il devient roi de Mégare, Alkathoos élève un sanctuaire en l’honneur des deux dieux. Apollon reçoit l’épithète d’Agraîos (terres sauvages, brousse d’où vient le chasseur étranger) et Artémis celle d’Agrotéra qu’on a vu plus haut.
  • On a retrouvé un sanctuaire archaïque d’Apollon en 1935 à Dréros, en Crète. Il y avait une table à offrandes en pierre devant l’autel. Elle était remplie de cornes de chèvres et surmontée par les trois statuettes de bronze travaillées au marteau de la triade d’Apollon, Artémis et Létô.
  • On a aussi trouvé un sanctuaire d’Apollon et Artémis à Kalapodi-Hyampolis, en Grèce. La table à offrandes contenait un masque féminin de terre cuite et une statuette de koûros scellée et datant de 480-450 av. J.-C.
  • À Magnésie du Méandre, Apollon cohabite avec Dionysos sous le patronage d’Artémis.
  • Artémis est aussi associée à son frère à Sparte (Apollon Karneios et Artémis Hegemone).

L’Artémis de la mythologie : versions, cultes, temples

Les dieux grecs ne sont jamais « un ». Ils se multiplient toujours en différentes versions selon les lieux et les époques. Artémis ne fait pas exception. Je souhaitais vous proposer autre chose que l’Artémis d’Éphèse dont on parle en priorité.

Voici un petit florilège de différentes Artémis qu’on trouve à travers l’antiquité (liste là aussi absolument pas exhaustive, constituée en fonction de mes lectures).

Artémis assimilée à Bastet

Hérodote assimile Artémis à Bastet dans ses Histoires (livre II).

Artémis grecques et crétoise

Il y a bien sûr la déesse d’Éphèse, en Asie Mineure. C’est dans ce temple d’Éphèse que Cléopâtre fait tuer sa sœur : « [elle] obtint d’Antoine de faire tuer Arsinoè, sa sœur, alors qu’elle était à Éphèse,
en prière dans le sanctuaire d’Artémis » (Flavius Josèphe, Antiquités juives, XV).

Mais on trouve des tas d’autres Artémis en Grèce.

Pausanias nous parle d’un sanctuaire à Lousoi, en Arcadie (VIII, 18, 7-8) et d’un culte ancien à une Artémis arcadienne, peut-être d’origine crétoise (VIII, 23, 6). C’est une déesse de la fertilité et de la végétation. Le culte est fait de pratiques agraires populaires comme celles des balançoires, des effigies et des masques pendus à des arbres. On retrouve ces rites aussi dans les Féries latines sur le Mont Albain.

À Caryae, un bourg de Laconie, il y avait un temple d’Artémis primitivement adorée sous la forme d’un noyer. Dans la Thébaïde, Stace parle de « ceux de Caryae qui savent faire retentir des hymnes applaudis de Diane » (IV, 225).

En ce qui concerne la Crète, le culte d’Artémis y existe depuis la plus haute antiquité. La Crète était renommée pour la qualité de ses flèches. Dans la Thébaïde de Stace, Artémis donne à Parthénopée des « flèches du mont Dicté », un mont crétois (IV, 258).

L’Artémis taurique

Dans les Métamorphoses (livre XIV, dans le récit de Picus et Canente), Ovide parle d’une Diane scythique : c’est l’Artémis taurique. D’après la légende, elle a été importée en Italie par Oreste.

L’Artémis thrace Bendis

Hérodote assimile la déesse thrace Bendis à l’Artémis de la mythologie dans ses Enquêtes (IV, 33). Platon parle de cette Artémis dans le Livre I de la République (327, a). Elle reçoit un culte officiel à Athènes dès 429-428 av. J.-C. Des fêtes, les Bendidies, étaient organisées en juin au Pirée.

La Diane étrusque et romaine

Une déesse ancienne

Diane existe déjà chez les Étrusques. Son temple le plus important est celui de l’Aventin : il a été construit par le roi étrusque Servius Tullius au VIe siècle av. J.-C.

Mais on vénère aussi Diane à Aricie, près du lac de Nemi. C’est un site particulièrement sauvage. D’après les légendes, c’est Oreste qui aurait amené Diane ici. La déesse y aurait été vénérée déjà par les Albains (Anciens Latins). Il y avait là un sanctuaire et un bois sacré.

Diane a parfois d’autres noms, comme Trivia. On la retrouve sous ce nom dans la Thébaïde de Stace.

Une déesse chasseresse

C’est une chasseresse. Aux ides d’août, les Romains lui consacrent une grande fête au cours de laquelle on récompense les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages (Stace, Les Silves).

Une déesse farouche et parfois cruelle

Dans les Fastes, Ovide nous explique que les prêtres de son temple, à Aricie, au bord du lac de Némi, doivent tuer leur prédécesseur pour accéder au poste.

Certains de ses sanctuaires, eux, sont interdits aux hommes, comme celui du vicus Patricius à Rome. D’après la légende, l’interdiction remonterait à une tentative de viol perpétré dans les lieux et qui a mal tourné pour l’agresseur : il se serait fait déchiqueter par les chiens de Diane.

Une déesse sensible aux plus faibles ?

La violence supposée de Diane face à ce violeur esquisse le portrait d’une déesse aussi intransigeante qu’Artémis. Mais il y a peut-être plus. Ce sont surtout des femmes et des esclaves qui se réunissent au temple de l’Aventin pour les fêtes. Diane semble être une déesse plus sensible au sort des « faibles » qu’Artémis.

La Diane d’Auguste

Bien plus tard, Auguste construit un système religieux apollinien très fort, à visée politique. Il se place lui-même spécifiquement sous le patronage de ce dieu.

Il utilise également la figure de Diane, qu’il assimile complètement à la déesse grecque Artémis de la mythologie. Il en fait la Diana Victrix, Diane victorieuse et sœur d’Apollon (ce n’était pas le cas de la Diane ancienne). Un chant d’Horace la célèbre lors d’une très grande fête religieuse : pour la première fois peut-être, Diane devient la Lune auprès de son frère Apollon le Soleil (qui représente en fait Auguste !).

Sur certains deniers, on voit la fille d’Auguste, Julie, apparaître sous les traits de la déesse (RIC, I², 403).

Artémis au levant antique

On retrouve aussi Artémis en Syrie hellénistique puis romaine.

« Les » Artémis de Syrie hellénistique

Il y a la déesse de la dynastie séleucide, comme l’Artémis Daittai qui est implantée à Antioche après la conquête d’Alexandre. Mais il y a aussi l’Artémis des colons macédoniens, qui arrive dans leurs bagages. Enfin, Artémis est parfois assimilée à Atargatis, une déesse sémitique (qui est rapprochée aussi d’autres déesses grecques comme Héra, Aphrodite, etc.) ou aux déesses arabes Allat ou Nanai à Palmyre.

Quelques villes où on retrouve Artémis

Antioche

À Antioche, Hadrien qui reconstruit la ville après le séisme de 115 bâtit un sanctuaire d’Artémis. Les fêtes d’Artémis dans la cité attirent des sportifs.

Doura-Europos

À Doura Europos, le sanctuaire d’Artémis-Azzanathkona contient le bouleutérion.

Gérasa

À Gérasa, le sanctuaire d’Artémis était déjà bien mis en valeur par un arc d’Hadrien qui était implanté de manière à offrir une perspective sur lui. Puis le culte d’Artémis prend le pas sur celui de Zeus dans le courant du IIe siècle apr. J.-C. suite à des rivalités entre factions. On déplace alors le centre religieux depuis le temple de Zeus, au sud, vers le sanctuaire d’Artémis, qui est magnifiquement reconstruit et mis en scène. Ce nouveau temple d’Artémis date d’après 150 et il est situé sur un podium élevé.

Toujours à Gérasa, en 207, on sait que la corporation des foulons est placée sous la protection d’Artémis, la déesse principale de la cité.

Césarée de Philippe

On retrouve aussi une statue d’Artémis aux abords du grand sanctuaire de Césarée de Philippe, dédié au dieu Pan, au milieu de nombreuses statues érigées là entre le règne d’Auguste et celui d’Hadrien.

Artémis dans la mythologie : la déesse de la virginité

Artémis fait partie des déesses parthenoi, « vierges », avec Athéna et Hestia. Zeus lui accorde la virginité perpétuelle dans l’Hymne à Diane de Callimaque (vers 6 et suivants).

C’est la déesse qui ne s’en laisse pas compter par les hommes, surtout ceux qui la désirent. Sophocle la décrit comme « la vierge inviolable et inviolée » dans Électre. De là vient le malentendu d’une déesse « féministe », ce qu’elle n’est pas là.

Artémis est tout simplement la déesse qui incarne une étape dans la vie d’une femme : celle de la virginité (enfance jusqu’au mariage).

Déesse punitive

Jalouse de sa virginité

Artémis est sévère face à ceux qui attentent à sa virginité :

  • le Géant Otos
  • Orion qui est piqué par un scorpion qu’elle lui envoie (Histoires incroyables de Palaiphatos)
  • Bouphagos est percé de flèches sur le mont Pholoé (Pausanias)

Son intransigeance va plus loin lorsqu’elle se venge d’Actéon. Celui-ci la surprend nue dans la source Parthénios ou au bain (Diodore de Sicile, Ovide dans ses Métamorphoses). Il ne l’a pas fait exprès, mais il est puni quand même : elle le transforme en cerf et il est déchiqueté par ses propres chiens. Le spectacle de la nudité divine de certaines déesses est un interdit pour les mortels. Il s’agit justement des déesses vierges comme Artémis, Hestia et Athéna.

« Artémis, Athéna et Hestia, il est néfaste de s’unir, même si l’on y prend plaisir : ce songe prédit en effet pour qui l’a vu la mort dans peu de temps : car ce sont là nobles déesses, et nous avons appris en tradition que ceux qui ont mis la main sur elles ont subi de terribles châtiments » (Artémidore)

Il faut donc aussi faire attention à ses rêves !

Punition des violeurs

Dans la mythologie, Artémis venge aussi des femmes qui ont été violées, comme les nymphes Opis et Chromion (Pausanias). Elle met à mort le tyran Tartarus qui usait d’un droit de cuissage sur les jeunes filles de sa cité avant leur mariage (Antoninus Liberalis).

Parfois, elle vient en aide à une femme poursuivie par un dieu ou un héros. En général, il s’agit de jeunes filles admiratrices de la déesse. Toutefois, le prix à payer est celui de la transformation. C’est le cas d’Aréthuse qui est poursuivie par le fleuve Alphée et transformée finalement en fontaine :

« Épuisée par la fatigue de la course : Viens à mon secours ; je suis prise, ô Diane, m’écriai-je ; sauve la gardienne de tes armes, celle que tu as si souvent chargée de porter ton arc et les flèches enfermées dans ton carquois. La déesse fut touchée ; amenant avec elle un épais nuage, elle le jeta sur moi. » (Ovide, Métamorphoses, livre V)

Punition des jeunes filles

Pourtant, Artémis défend moins les jeunes filles en elle-même que le concept même de virginité. Elle punit les vierges qui cèdent à l’amour. Callisto, par exemple, qui s’est laissée séduire par Zeus (Hésiode, Fragments et Ovide, Métamorphoses), est chassée puis transformée en ourse : « Loin d’ici (…) ne souille pas cette source sacrée ».

Pausanias nous raconte aussi cette histoire :

« [Là se trouvent] un sanctuaire et un temple d’Artémis appelée Triklaria… La prêtrise de la déesse était détenue par une parthenos, jusqu’à ce que vienne pour elle le temps d’être envoyée à un homme. Autrefois la prêtresse s’appelait Komaithô (« La Rousse »), une parthenos des plus belles qui avait un amoureux appelé Mélanippos (« Le Cheval Noir »), le meilleur et le plus beau des jeunes gens de son âge. Quand il parvint à faire partager son amour par la parthenos, il demande la fille à son père. Il est fréquent que les gens âgés s’opposent à la jeunesse en toutes sortes de choses, et ils sont spécialement insensibles aux désirs des amoureux. L’histoire de Mélanippos, comme celle de beaucoup d’autres, prouve que l’amour est capable de briser les lois humaines et de profaner le culte rendu aux dieux, en effet, c’est dans le sanctuaire d’Artémis que leur ardeur érotique trouva son aboutissement, l’utilisant comme une chambre nuptiale.

« Alors la colère d’Artémis commença à détruire les habitants. La terre ne portait plus de fruit, et d’étranges maladies survinrent, d’un caractère inconnu. Quand ils firent appel à l’oracle de Delphes, la Pythie accusa Mélanippos et Komaithô. L’oracle ordonna qu’ils dussent être sacrifiés à Artémis, et que chaque année on devait sacrifier à la déesse la plus belle parthenos et le plus beau pais. » (Pausanias, VI, 19, 1)

Il est vrai qu’ici, les amoureux avaient commis le crime suprême pour un dieu : l’anosios gamos, l’union sexuelle interdite dans un lieu sacré ! On voit aussi l’issue tragique de cette trangression avec l’amour et le châtiment d’Atalante et Hippomène.

Déesse protectrice

De manière plus générale et en-dehors du contexte tragique du viol, Artémis protège et incarne les jeunes filles non mariées. Dans l’Odyssée, Ulysse compare Nausicaa à la déesse.

Comme Athéna, elle est protectrice de l’enfance et de la jeunesse.

Les protégés d’Artémis dans la mythologie

Les jeunes filles

Dans les mythes, Artémis est entourée de compagnes vierges, souvent les nymphes. Comme on l’a vu plus haut, certaines d’entre elles payent le prix fort d’avoir été séduites voire violées.

D’autres échappent à son courroux, comme Atalante. La chasseresse de l’Arcadie a un lien privilégié avec la déesse, au point qu’elles apparaissent très semblables dans les sculptures et les peintures qui les représentent. C’est sans doute qu’Atalante a plus que la virginité en commun avec Artémis : elle chasse, elle vit dans la nature, elle lutte avec et contre les hommes. Atalante garde la tendresse de la déesse même lorsqu’elle rompt son vœu de virginité et a un fils, Parthénopée, l’un des Sept contre Thèbes.

Artémis est sensible aux vierges. Lorsqu’elle réclame une victime à Agamemnon avant le départ des Achéens vers Troie, le roi décide de sacrifier sa fille Iphigénie. Parfois, la jeune fille est effectivement sacrifiée. Mais dans certains récits comme les Métamorphoses d’Ovide (livre XII), la déesse la remplace par une biche, « ayant été désarmée par cette victime mieux faite pour elle ».

Les garçons

Vous avez vu que dans le titre, j’ai mis « protégés » et non « protégées » : Artémis a aussi des adorateurs masculins… vierges. On pense bien sûr à Hippolyte, qui rejette Aphrodite tout comme Atalante l’a fait. Il y a aussi Parthénopée. Dans la Thébaïde de Stace, le jeune homme, presque un enfant parti à la guerre, est protégé jusqu’à sa mort ultime par Artémis :

« elle vient au milieu des armées enveloppée d’un sombre brouillard, dérobe d’abord les flèches légères sur le dos du jeune audacieux et remplit son carquois de traits célestes dont aucun ne tombe vierge de sang ; puis elle répand sur ses membres, elle répand sur son cheval une liqueur d’ambroisie pour que son corps, avant le trépas, ne soit souillé par aucune blessure » (Stace, Thébaïde,726-732)

L’enfance avant le mariage

Deux déesses président aux destinées des petites filles. Pidie, déesse mineure de l’amusement et des jeux enfantins, puis les enfants « quittent Pidie pour rejoindre Artémis », disent les mères athéniennes lorsque leurs filles deviennent pubères.

Tout cela est symbolique : il y a d’abord l’enfance innocente, celle des jeux de ballons et d’osselets. C’est la vie des parthenos : les jeunes filles vierges et célibataires, qui bénéficient d’une liberté associée aux déesse vierges comme l’Artémis de la mythologie.

Puis vient le mariage. Les jeunes filles déposent leurs parures virginales, leurs cheveux, leurs jouets et leurs poupées en offrande à Artémis. Le temps de l’enfance est terminé. Elles sont devenues des femmes et elles respecteront les pratiques rituelles associées à Aphrodite, Héra et Déméter.

Artémis ne s’y oppose pas : ce n’est pas son rôle de sortir les femmes de leur condition. L’Artémis de la mythologie grecque n’est pas une déesse de la révolte et de la transgression. Elle a sa place dans la religion grecque antique parce qu’elle est l’une des pièces qui donne du sens au système sociétal grec.

(Je vous propose un autre article où je développe la symbolique du fruit comme passage entre la sphère d’Artémis et celle d’Aphrodite.)

Statue de fillette dédiée à Artémis - Crédits photo akg-images/Hervé Champollion
Statue de fillette dédiée à Artémis - Crédits photo akg-images/Hervé Champollion

Les cultes des jeunes filles à Artémis

Les prêtresses d’Artémis sont souvent des jeunes filles. Elles dansent dans son temple et se réunissent dans les bois. Aristophane parle des Brauronies dans Lysistrata : « à dix ans, revêtue d’une robe jaune flottante, j’ai été consacrée à Diane dans les Brauronies. »

Autres fonctions d’Artémis : chasteté et maternité

Ce qui compte vraiment, c’est la chasteté

Pausanias nous raconte ceci :

Les Arcadiens choisissaient depuis toujours une koè parthenos comme prêtresse d’Artémis Hymnia. Un jour, un certain Aristocratès remarque l’une d’elles. La jeune fille lui résiste mais « Il lui fait subir les derniers outrages près de la statue d’Artémis. Quand l’attentat vient à être connu de tous, les Arcadiens lapident le coupable et prennent soin de modifier la loi. Ils choisiront dorénavant non plus une parthenos, mais une gynè ayant eu suffisamment de relations avec les hommes » (Pausanias, VIII, 5, 12)

Cette histoire nous montre qu’en fait, la virginité compte moins que la chasteté pour la déesse. (On ne va pas débattre sur le fait qu’une « vieille » puisse un jour avoir « eu suffisamment de relations avec les hommes » 😀 ).

Homère renchérit sur cette vision dans l’Odyssée (XVII, 37) : il compare Pénélope à Artémis et à Aphrodite en même temps. La comparaison est significative : dans cette mythologie, Artémis représente la chasteté de l’épouse fidèle et Aphrodite le désir des prétendants.

Le rapport à la maternité

Paradoxalement, Artémis s’intéresse aux mères ou futures mères. Cet intérêt commence très tôt : elle est née la première et a aussitôt aidé à l’accouchement de son frère ! (Callimaque, Hymne à Artémis)

Artémis a spécifiquement en partage la naissance, les femmes enceintes, les accouchées.

Dans la Rome antique, quand une jeune mariée ne tombe pas enceinte, on invoque souvent Diane. Si l’invocation est efficace, la femme, le front paré d’une couronne, à la lumière des flambeaux, va porter un ex-voto figurant vulves, phallus ou mères qui allaitent dans le bois d’Aricis voué à la déesse (Ovide, Fastes, 3, 267).

Symboles et attributs d’Artémis

L’arc

Artémis possède un arc et des flèches qui ont été forgés par Héphaïstos et les Cyclopes.

Dans Hécube, 463-465, Euripide nous dit : « irai-je célébrer le bandeau d’or et l’arc d’Artémis la déesse ? »

« L’arc d’or » revient aussi dans Ovide (Métamorphoses, livre I). Cet arc symbolise la prééminence d’Artémis sur le monde sauvage, en particulier les animaux, et donc aussi sur la chasse.

« Elle se plaît à l’arc, au massacre des fauves sur les montagnes ; elle aime aussi les phorminx, les danses, les chants aigus des femmes et la cité des Justes » (Hymne homérique à Aphrodite en parlant d’Artémis, 16-7)


Ce n’est pas le même arc que celui de son frère Apollon. Artémis n’est pas une guerrière au sens strict du terme. Ses armes servent généralement à la chasse mais, parfois, ils servent d’instrument aux vengeances des dieux : elle les utilise dans le meurtre des enfants de Niobé. Elle s’en sert aussi pour apporter la « mort subite » aux humains, comme son frère.

La tenue

Dans la mythologie, Artémis est vêtue d’un costume serré par une ceinture (Ovide, Métamorphoses, livre I – « la déesse court vêtue » dans le livre III, récit d’Actéon) qui a la même symbolique que l’arc.

Les chiens

Artémis a reçu des chiens « plus rapides que le vent » du dieu Pan. Ils peuvent renverser même des lions ! (Callimaque, Hymne à Artémis)

On retrouve ses chiens comme son arc et ses flèches dans les récits :

« On y entend, sans les voir, siffler ses flèches et, de nuit, aboyer ses chiens lorsqu’elle s’échappe aux demeures de son oncle et prend de nouveau les traits plus aimables de Diane ou bien lorsque, lasse des montagnes, le soleil au plus haut l’invite aux doux sommeils, c’est là qu’elle plante au loin ses traits tout autour d’elle et repose avec insouciance, la nuque appuyée sur son carquois » (Stace, Thébaïde, IV, 427-433)

Les « filets »

D’autres symboles sont plus mystérieux. Callimaque (Hymnes III, 189-205) nous parle de Britomartis, une nymphe crétoise aimée d’Artémis et poursuivie par Minos. Elle tombe d’un promontoire dans la mer ; des pêcheurs la recueillent. Artémis devient alors la déesse des « filets » crétois qui ont sauvé sa compagne.

C’est pourquoi on l’appelle quelquefois Dictynne, de dictys (le filet), comme dans la Thébaïde de Stace : Atalante l’appelle « charitable Dictynne » au livre IX, vers 632.

La liste n’est pas du tout exhaustive : on pourrait encore parler de la biche, de la lune (plus tardive), etc.

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Artémis en quelques questions :

Artémis est une déesse majeure de la mythologie grecque, fille de Zeus et de Léto, et sœur jumelle d’Apollon. Elle est la déesse de la chasse, de la nature sauvage, de la virginité et de la protection des jeunes filles. Représentée avec un arc et des flèches, elle incarne à la fois la beauté, la pureté mais aussi une forme de férocité divine envers ceux qui l’offensent.

Dans la mythologie, Artémis est l’une des trois grandes déesses vierges du panthéon grec avec Athéna et Hestia. Elle a demandé à Zeus de lui accorder la virginité éternelle. Dans la mythologie grecque, sa virginité symbolise son indépendance, son refus des contraintes du mariage et surtout sa fonction de protectrice des jeunes filles avant leur union. Elle punit sévèrement ceux qui tentent de la séduire ou de la surprendre dans son intimité.

Les principaux attributs d’Artémis sont l’arc et les flèches, symboles de sa puissance et de son rôle de déesse chasseresse. Elle est souvent accompagnée de chiens, vit dans les montagnes et est associée à la lumière de la lune. D’autres symboles incluent la biche, la ceinture et, dans certains cultes, des filets. Tous ces attributs soulignent sa nature farouche, libre et étroitement liée à la vie sauvage.

Mais attention : chez Artémis, la nature ne va jamais à l’encontre de la cité des hommes : elle est farouche uniquement parce qu’elle représente l’enfance et la jeunesse d’avant le mariage civilisateur. On est loin de la brutalité non civilisée des centaures, qui représentent une nature livrée à elle-même.

Sources :

ACHARD, Guy, La Femme à Rome, PUF, 1995

ARISTOPHANE, Lysistrata, Traduction André-Charles Brotier

BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette, 2001

CAMOUS, Thierry, Romulus, Le Rêve de Rome, Payot et Rivages, 2010

CHAMOUX, François, La Civilisation grecque, Arthaud, 1984

DETIENNE, Marcel, Apollon le couteau à la main, Gallimard, 2009

EURIPIDE, Théâtre complet, Traduction Laurence Villard, Claire Nancy et Christine Mauduit

GIROD, Virginie, Les Femmes et le sexe dans la Rome antique, Tallandier, 2020

HOMÈRE, Odyssée, Traduction Victor Bérard

MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First, 2022

OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction Georges Lafaye

PLATON, République, Livre I, Traduction Émile Chambry

SARTRE, Maurice, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C., Fayard, 2001

STACE, Thébaïde, Traduction Roger Lesueur

Crédits image en-tête :  Moonchild73

Ariane, l’héroïne utilisée et délaissée

Nous avions parlé de Pasiphaé dans la mythologie grecque il y a quelque temps et je vous avais promis de raconter les aventures de ses deux filles : Phèdre et Ariane.

Leur nom ne vous est sûrement pas inconnu. Il évoque des amours impossibles ou trahies, des larmes et des promesses de vengeance. Bref, le lot des femmes dans la mythologie grecque (si on met de côté le cas particulier d’Atalante !).

Aujourd’hui, nous allons parler de l’héroïne de la mythologie Ariane !

Ariane, guide du héros grec Thésée

Ariane est la fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé.

Sa famille a un passé tragique : elle est tenue par une obligation envers le Minotaure, une créature à tête de taureau et corps d’homme qui est sorti des entrailles de sa mère (pour plus de détails, lisez mon article sur Pasiphaé !).

Ce monstre a été enfermé dans un palais labyrinthique et, tous les neuf ans, il faut lui livrer sept jeunes filles et sept jeunes hommes en pâture.

Or, Minos prend ces victimes chez les Athéniens, qu’il a vaincus par les armes quelque temps auparavant. Il leur demande un tribut en chair fraîche tous les neuf ans pour apaiser le Minotaure. Un héros finit par se dresser pour déclarer cela inadmissible : c’est Thésée. Le jeune homme demande à faire partie des victimes et prend la tête de l’expédition au départ de la Crète.

Lorsqu’il arrive sur l’île, la romance commence entre Ariane et le héros. Devenue très amoureuse, la jeune femme donne à Thésée une pelote de fil qui va l’aider à sortir du labyrinthe (le fameux fil d’Ariane, que l’on retrouve même en langage digital !). Toutefois, en échange, elle lui fait promettre de l’épouser lorsqu’il aura tué le Minotaure.

Évidemment, le héros vainc le monstre… Quant au mariage, c’est une autre affaire !

ariane mythologie grecque
Ariane à Naxos, peinture d'Evelyn De Morgan (1877)

Ariane, en transit d’un homme à un dieu

Thésée n’a visiblement pas envie de cet hymen. Il profite du sommeil d’Ariane pour la déposer subrepticement à Naxos. Et voilà.

Ce destin est assez proche de celui de Médée, même si Jason aura un peu plus de constance que Thésée… et Médée beaucoup plus de pugnacité qu’Ariane (on reparlera de Médée, car il s’agit de l’une de mes héroïnes grecques préférées).

Bref, à Naxos, Ariane rencontre le dieu Dionysos.
Elle aurait pu tomber plus mal : le dieu de la végétation, du vin et de l’extase est un fou simple et heureux, qui s’occupe des exclus et des marginaux (c’est l’antithèse d’Apollon et de la plupart des héros grecs comme Thésée). Il épouse Ariane et lui offre un diadème d’or forgé par Héphaïstos.

L’issue d’Ariane est donc plus heureuse que celle de sa sœur Phèdre, en tout cas si on se garde d’évoquer le consentement d’Ariane à toute cette affaire d’échange (dont les textes antiques ne parlent guère). Il semblerait que ce soit Dionysos lui-même qui ait demandé (ordonné ?) à Thésée de lui laisser Ariane. Bref, dans son dos, les hommes ont disposé de la jeune femme…

À la décharge du héros, il existe d’autres versions dans lesquelles il est contraint d’abandonner Ariane. Il arrive parfois aussi qu’Ariane succombe, pour diverses raisons (accouchement, désir de possession de Dionysos…). Nous en reparlerons !

Fresque d'une villa romaine de Pompéi (Maison du Poète Tragique). J'ai trouvé beaucoup plus d'œuvres montrant Ariane abandonnée par Thésée qu'Ariane active, aidant Thésée dans sa quête contre le Minotaure. L'Ariane tragique semble avoir davantage inspiré les artistes. 😀

Ariane : de la mythologie grecque à ma plume

J’ai eu le plaisir de conter les aventures d’Ariane dans l’une de mes nouvelles. C’est l’une de mes mécènes qui m’a proposé ce personnage dans le cadre de mon Patreon.

J’ai eu beaucoup de plaisir à réinterpréter complètement la relation d’Ariane avec les différents protagonistes de l’histoire, notamment Thésée, Dionysos… et le Minotaure !

Voici un extrait de cette nouvelle :

Je me dois de te raconter comment Thésée est venu à moi après cette cérémonie funeste. J’en ai honte, Astérios. Mais je veux que tu vois en moi comme à travers l’eau d’une source.


Longtemps, je me suis purifiée au bassin lustral de la déesse aux serpents, dont la statue surplombe les eaux du polythyron plongées dans la pénombre. Ma robe flottait à leur surface tandis que je passai et repassai mes mains mouillées sur mon visage. Dans ces gestes, j’espérais noyer cette impression fatale de désastre imminent. Qu’avait voulu me dire la déesse lors du sacrifice, sinon que tu allais succomber sous les coups du prochain tribut ?


Je préférais les voir mourir, écartelés entre tes mains puissantes, même lui, le beau Thésée, plutôt que te perdre. Mais la déesse ne cherchait-elle pas à me dire que ta libération était proche et qu’elle allait passer par ta mort ?


J’ai fini par pleurer, affalée sur la dernière marche qui plongeait dans le bassin. J’étais seule, alors j’ai tout laissé échapper. Que pouvais-je faire ?


« Princesse. »


J’ai sursauté. Une ombre se tenait derrière moi, sur les plus hauts degrés, à la coudée de l’escalier.


Je me suis levée et j’ai porté la main à mes yeux pour essuyer mes larmes. Il a été plus vif que moi. En quelques pas, il était déjà au-dessus de moi et sa main touchait ma joue. Je me suis figée.


« Tu pleures sur ton frère, princesse ? »

Ariane dans la mythologie grecque

Il parlait ma langue avec un très fort accent. Son pouce a suivi le chemin de ma paupière. Jamais aucun de mes prétendants n’avait osé un geste aussi familier. J’ai détourné la tête pour échapper à ses yeux et à ses doigts, mais j’étais troublée, je le reconnais.


« Je te laisse le sanctuaire, Prince Thésée, si tu souhaites faire une libation à la déesse », ai-je répondu.


Je lui ai parlé en grec — je parlais mieux sa langue que lui la mienne. Puis j’ai gravi une marche, mais sa voix m’a retenue.


« Je ne connais pas ta déesse. Je ne suis pas venu pour elle, mais pour toi, Ariane, sœur d’Astérios. »


Entendre ton nom dans la bouche de celui qui venait pour te tuer m’a fait un choc. Je me suis retournée, je voulais le foudroyer, mais il m’a devancée. Il a parlé vite, en usant cette fois de sa langue maternelle.


« J’ai appris ce qui vous unissait, toi et ton frère. Je ne viens pas trancher ce lien. Écoute-moi, Princesse. Si tu m’aides, je pourrai vous réunir. »


Ma bouche s’est asséchée. Dans l’égarement qui m’a prise, je n’ai même pas pensé à nier.


« Tu mens. »


Personne, hormis Dédale, n’a jamais voulu m’aider à te sauver. Pourquoi lui, un étranger, un ennemi… ?


Il s’est avancé, il a gravi une marche et s’est retrouvé à ma hauteur. Son visage était si proche du mien que j’ai pu distinguer les éclats d’azur de ses yeux. On les aurait cru des fragments arrachés aux fresques qui couraient sur les murs de la pièce. Une alerte a résonné en moi, mon cœur s’est mis à tambouriner sous mes côtes.


« Princesse, a-t-il murmuré en me regardant intensément. Depuis mes six ans, j’ai vécu trois départs de la plus belle jeunesse de ma cité vers ton île. Deux de ces envois ont échoué dans le labyrinthe de Cnossos. »


J’ai essayé de fuir ses yeux, car je savais trop ce que tu avais fait de ces victimes. Thésée m’a pris le menton et m’a ramenée à son attention. Doux, mais impitoyable.


« Cette fois, je fais parti du tribut et je n’ai pas l’intention de laisser mourir les miens. Aide-moi à empêcher la tuerie, Ariane. Aide-moi à libérer ton frère et à nous faire quitter ce lieu de mort. Aide-moi à mettre fin à toute cette horreur. »

Cet extrait vous a plu ? Vous pouvez lire ma nouvelle sur le personnage d’Ariane dans la mythologie grecque en vous abonnant à mon Patreon niveau Médée. Ce récit fait partie de ma bibliothèque virtuelle téléchargeable. 

À bientôt !

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Image d’en-tête : AlexSky

Dominique Lémuri : autrice de SF et mère du Vood

Marie – Bonjour Dominique ! Merci d’avoir accepté de passer à la moulinette de mes questions sur mon blog. 🙂 Je suis très heureuse d’accueillir une autre autrice de SF (la dernière fois, c’était Charlotte Bona pour son excellent Havensele !). Comme tu t’en doutes, on va donc parler science-fiction !

Tu es l’autrice de Sous la Lumière d’Hélios, un super roman de science-fiction dont on va abondamment parler dans l’interview. Pourquoi ce genre-là et y a-t-il d’autres genres dans lesquels tu aimes tremper ta plume ?

Une autrice nourrie aux classiques de la SF

Dominique — Déjà, merci pour ton invitation, je suis très honorée !


Alors, pourquoi la SF ? C’est le genre de romans d’aventure que j’ai le plus dévoré durant mon adolescence, c’est sûrement un clin d’œil à la jeune fille que j’étais alors et qui se rêvait écrivain. J’ai commencé à écrire des nouvelles au collège, plutôt du fantastique horrifique. J’ai relativement peu lu de fantasy et je n’en ai pas écrit. Ce n’est pas le genre qui m’attire spontanément, même si j’apprécie le travail de nombre d’auteurs, en particulier francophones.


En ce moment, je corrige mon deuxième roman (c’est presque un troisième, puisque Sous la lumière d’Hélios était à l’époque prévu comme un dyptique) qui est une aventure fantastique mettant en scène une étudiante fan de rock et sorcière qui s’ignore, qui va devoir se dépêcher de prendre conscience puis de maîtriser ses pouvoirs… avant une catastrophe, bien sûr ! Problème : c’est une scientifique parfaitement rationnelle.
Et ensuite, j’ai d’autres histoires dans ma liste à écrire, dont d’ici quelques années un roman de fantasy, comme quoi tout arrive !

Dominique Lémuri
Photo publiée avec l'aimable autorisation de Dominique Lémuri

Marie — Ta réponse me fait découvrir la petite fille qui rêvait un jour d’être écrivain. Comme j’avais le même rêve aussi, j’ai très envie de te demander d’en dire plus là-dessus. 🙂 1. L’écriture, c’était quoi pour toi, déjà toute petite ?  2. Est-ce que ce rêve d’être écrivain t’a suivie depuis, sans jamais te lâcher ?  3. Qu’est-ce qu’il représentait à tes yeux ? 4. Et, pour le fun, j’ai envie de te demander ce que tu penses du terme « écrivaine » (parce que le mot « autrice » est déjà bien entrée dans le vocabulaire, mais je vois moins souvent celui-ci et, pour ma part, je le trouve très beau !).

[NDLR : Comme j’ai bombardé Dominique de questions d’un coup,  ses réponses suivantes sont numérotées. :-D]

Dominique — (Question 1). Petite fille j’aimais les livres, j’ai toujours eu un livre sur ma table de chevet depuis le moment où j’ai su lire. Mes parents m’encourageaient à lire et mes grands frères aussi, mais l’envie d’écrire est arrivée à la fin du collège, avec mon journal, puis mes premières nouvelles fantastiques. J’écrivais peu avant, ou seulement pour l’école (mais toujours des trucs très imaginatifs, comme l’histoire du lapin scientifique ^^. L’exercice de la rédaction, écriture sous contrainte s’il en est, était mon préféré) Je passais plus de temps à dessiner et à construire en légo qu’à écrire pour moi avant le collège. Et j’aimais beaucoup les feuilletons à la télé (Cosmos 1999, le Prisonnier, etc) !

(Question 2). Oui, dès que j’ai commencé à écrire et à recueillir des encouragements des amies (ou professeurs) à qui je faisais lire ma prose, ça ne m’a plus lâchée, même si je n’ai pas écrit pendant une longue période de ma vie. Entre le boulot et les enfants encore petits, pas facile de s’enfermer seule avec mes histoires. Un peu avant ma cinquantaine, je me suis rendu compte que si je ne me mettais pas sérieusement à écrire, avec l’ambition d’être publiée, j’allais » mourir à l’intérieur ».

C’est ainsi que je l’ai présenté à mon entourage. Mes enfants avaient grandi, mon mari m’a immédiatement soutenue, comme toujours. Ils m’ont dit « Go !, On est avec toi ». J’avais besoin de cet accord parce que cela signifiait que je tirais un trait sur les soirées télé et sur une partie de mes week-ends, que j’allais avoir besoin de plages de tranquillité pour travailler mes textes. Cela n’a pas allégé mon emploi du temps mais j’ai fait un choix important pour ma créativité, ce jour-là : lui accorder la place dont elle avait besoin et qu’elle estimait mériter^^. Et j’adore écrire le soir.

(Question 3). Une liberté que je n’avais pas dans mon travail qui payait les factures. J’ai exercé toute ma vie un boulot totalement dénué d’invention dans un couple métier/entreprise où l’innovation n’existait pas. Écrire a été une extraordinaire porte de sortie et de survie pour mon imagination. Je crois que cela m’a évité un burn-out, et je me suis prouvé à moi-même que j’étais capable de réussir quelque chose seule (plus ou moins : j’ai besoin de bêta-lectures pour travailler, on y reviendra ! ), par ma volonté et ma détermination.

(Question 4). Je l’utilise moins qu’autrice, mais c’est vraiment une question de goût et d’habitude. J’ai adopté autrice très vite, dès que des articles expliquant l’histoire de ce mot sont parus, expliquant étymologiquement il était correct de l’utiliser.

série le prisonnier avec patrick mac gohan
série cosmos 1999

Un roman de science-fiction qui puise aux sources

Marie — Waouh, bravo Dominique de ne pas avoir laissé mourir cela en toi. L’écriture, ça a quelque chose d’un sacerdoce, mais nécessaire pour être vraiment soi et c’est super que tu te le sois accordé (et c’est tellement important quand la famille te soutient ^ ^⁾.
Bon, et si on parlait un peu de Clara, l’héroïne de Sous la Lumière d’Hélios ? De fait, c’est elle que tu as choisie pour te lancer dans cette aventure, c’est cet univers et ce genre (la SF) ? Pourquoi elle et quelle est son histoire ?

Dominique — C’est un peu compliqué de répondre parce que ce roman est un mix entre les histoires que j’inventais avec mes copines quand j’étais ado, les univers cinématographiques qui m’ont plu à cette époque (la trilogie d’origine Star Wars, Star Trek, Battlestar Galactica, etc.), les romans que j’ai aimés (comme Dune, qui est en haut de la pile des livres que j’emmènerais sur une ile déserte) auquel j’ai ajouté des éléments en cours d’écriture (typiquement, le Vood est arrivé bien après. Si si ! ). Donc, la SF s’est imposée, comme un genre où l’aventure était présente, l’exploration de mondes inconnus, etc. Il ne m’est jamais venu à l’idée d’écrire une dystopie, parce que j’avais envie d’un roman léger, simple, facile à lire et qui permette de s’évader. Bon, il fait 450 pages et des poussières, j’ai eu du mal à faire simple et léger :), je dois le reconnaître.


Clara, c’est mon archétype d’aventurière, celle que j’ai cherchée souvent dans les romans que je lisais dans mes jeunes années, en vain. Je voulais une femme qui fasse avancer l’histoire, active, indépendante, courageuse, et non dépendante des hommes pour avancer dans sa vie. Quelqu’un qui, malgré son jeune âge, soit capable d’évaluer les enjeux autour d’elle, y compris d’un point de vue politique. A qui on va faire confiance en lui donnant un rôle d’ambassadrice. J’aime l’idée qu’on donne de vrais postes de pouvoir aux jeunes, qui les aideront à s’affirmer et à apprendre à toute allure.

sous la lumière d'hélios, roman de science-fiction de dominique lémuri
Cliquez sur l'image pour en savoir plus sur le roman !

Le Vood, la créature SF qui fait polémique dans le roman

Marie — J’ai souvent ressenti la même chose que toi concernant les personnages féminins ! On a tellement besoin, nous les femmes ( 😀 ), d’héroïnes qui nous ressemblent davantage, loin des clichés situés aux extrêmes des personnages « badass » ou « nunuches ».


Tu parles du Vood, et c’est parfait, car je voulais te poser des questions là-dessus. C’est presque mon « personnage » préféré. Il m’a inspiré des tas de réflexion sur les futurs possibles de l’être humain et sur notre rapport à la nature et à la technologie : les Augmentés de ton roman de science-fiction craignent la symbiose permise par le Vood, qu’ils perçoivent comme une forme d’aliénation (je l’ai du moins ressenti ainsi), mais ils ne considèrent pas leur dépendance à la technologie comme une autre forme d’aliénation…


Est-ce que tu peux nous parler un peu du Vood, d’où t’est venue l’idée de ce concept, ce qu’il représente pour toi ?

Dominique — Alors, le Vood… j’avais envie de rencontres extra-terrestres, bien entendu. Je trouvais dommage d’avoir une planète habitable (à peu près), dotée d’une flore, mais pas d’une faune, et tant qu’à faire, une faune intelligente. J’aurais pu inventer autre chose, mais pour ce roman-là, je voulais retrouver l’esprit du cinéma d’aventure et de SF et de mes lectures d’ado. En revanche, je ne voulais pas refaire ce qui avait déjà été fait : pas d’êtres antropomorphes,, genre Petits Gris, pas de grandes pieuvres comme dans Premier Contact ou La Guerre des Mondes, je voulais que la nature intelligente de mon alien ne soit pas perceptible pour un esprit humain. On voit dans ma novella préquelle du roman Dans le coeur d’Eltanis que la contamination par le Vood est en fait un banal accident de laboratoire, c’est ce qu’on trouve dans plein d’oeuvres de SF (tiens, en ce moment je suis en train de regarder Raised by Wolves, et on retrouve ce genre de thème, du scientifique trop curieux qui, à un moment donné, oublie toute règle de protection individuelle et … paf).


L’idée du Vood m’est venue d’un de mes films de SF préférés, Abyss, de James Cameron, où les créatures extra-terrestres peuvent adopter la forme physique qu’elles souhaitent pour communiquer. Elles sont bienveillantes. La scène où le Vood adopte le visage de Yul ou prend la forme de la Terre pour communiquer avec Clara est directement inspirée de la scène dans Abyss où la créature échange avec le personnage joué par Marie-Elizabeth Mastrantonio, une scène émouvante et magnifique. Regardez Abyss.


Je croyais qu’il n’y avait que ça dans mon idée.


Puis, mon fils m’a dit qu’il avait entendu parler des X-files, la série de SF qui a marqué les spectateurs durant plusieurs décennies, dont moi. Nous avons ressorti les DVD et là… l’huile noire. C’est une entité extraterrestre, malveillante par contre, capable d’envahir un être humain, de le contrôler… je l’avais, je le jure, complètement oubliée quand j’ai conçu le Vood, mais mon cerveau, lui, l’a ressorti au bon moment pour ajouter cette dimension contamination/risque/inconnu…! L’écriture a quelque chose de magique, je trouve !


En conclusion, pour le Vood, je n’ai fait, comme c’est souvent le cas en littérature, que mixer des concepts déjà inventés par d’autres, à ma sauce.

scène du film abyss
La fameuse scène d'Abyss dans laquelle a lieu la rencontre entre humains et extraterrestre.

Marie — J’avais adoré le film Abyss lorsque je l’ai vu. 🙂

Et je plussoie, l’écriture, c’est magique ! Je me reconnais dans ton processus créatif !
Je laisse maintenant aux lecteurs et lectrices le plaisir de découvrir Clara, le Vood (et tous les autres personnages de ce super roman de science-fiction<3). Si on finissait en parlant de ton actualité et tes projets, dont ta sorcière rock’n roll ?

Dominique — Alors, côté actu : j’ai deux nouvelles de SF en cours de parution :

  • Une dont j’ignore quand elle sortira mais les corrections éditoriales sont faites. Aléa de la parution, mon amour.
  • L’autre pour le recueil de nouvelles Etrange K Dick, qui sort aux éditions Livr’S pour la première édition du festival Etrange-Grande. Ce sera les 17 et 18 septembre 2022, à Hettange-Grande, près de Thionville. Je suis invitée à ce salon, j’ai hâte d’y participer car il est porté par une équipe dynamique qui fait un boulot fantastique de promotion et d’organisation. Ils visent haut dès le début, je leur tire mon chapeau.

Je travaille sur la réécriture/correction d’un nouveau roman, que je destine plutôt à un public jeune adulte (exercice difficile pour moi qui n’ai écrit pour le moment que pour un public adulte). Le pitch : une étudiante fan de rock découvre que la batteuse de son groupe préféré possède d’inquiétants pouvoirs. Mais quand on étudie les sciences, on ne peut pas croire en la sorcellerie. Et encore moins devenir sorcière soi-même… N’est-ce pas ?


J’espère terminer cette phase de travail cet été si tout va bien. Je n’anticipe pas de le finir et qu’il soit près à être présenté à un éditeur avant 2023. J’ai besoin de temps pour écrire. La maturation est longue et je n’ai jamais regretté de prendre mon temps.


Et ensuite, j’ai un gros projet sur la danse, que j’ai mis en attente pour le moment et qui est prêt pour le premier jet. Ce sera un gros bébé, à peu près comme Hélios.


Pour la rentrée, j’ai monté un projet d’atelier d’écriture en lycée professionnel avec une amie professeure de français. J’attends que les derniers détails administratifs soient réglés pour me réjouir, mais j’espère très fort que nous pourrons le faire. J’en dirai plus quand ce sera officiel.

Marie —Je suis impatiente d’en savoir plus ! Merci beaucoup Dominique !

Dominique — Merci à toi, Marie, pour m’avoir accueilli dans ton espace et pour tes questions stimulantes !

Pour en savoir plus sur le roman de science-fiction Sous la Lumière d’Hélios (finaliste du prix Bob Morane 2021, au fait !) et sur Dominique, visitez son site et suivez-la sur ses réseaux Facebook et Instagram ! Et n’hésitez pas à vous adresser directement à l’autrice via son formulaire de contact pour l’acheter ! 😉

Pasiphaé : l’amour contre-nature

Et si on partait du côté de la Crète ?


En Crète, le grand personnage, c’est le roi Minos. Toutefois, dans son entourage, les femmes tiennent une place prépondérante. Pas pour leur bien, hélas… Je vous propose de découvrir en deux temps les héroïnes de la mythologie Pasiphaé, Phèdre et Ariane. Aujourd’hui, on va parler de la mère, et ça nous permettra d’aborder un concept grec que je trouve très intéressant en termes narratifs : l’anosios gamos, l’amour sacrilège !

Pasiphaé dans la mythologie grecque : coupable forcée de sacrilège

Quand on dit Minos, on pense souvent au Minotaure, le monstre auquel le roi livre en pâture sept jeunes filles et sept jeunes gens tous les neuf ans. C’est Thésée qui va mettre fin au carnage, on en parlera plus tard.

Mais d’où sort-il, ce monstre à corps d’homme et tête de taureau ?

Des entrailles de Pasiphée, l’épouse du roi Minos.

Retournons en arrière. Minos a évincé ses frères pour récupérer le trône d’Astérion, roi de Crète, qui l’a élevé. (Minos est le fils de Zeus, et celui-ci n’éduque pas lui-même l’abondante marmaille qu’il engendre ici-bas.)

Pour montrer que les dieux sont favorables à sa prise de pouvoir, il veut marquer les mémoires. Il adresse donc une prière à Poséidon. Il lui demande de faire sortir de la mer un taureau. Si sa prière est exaucé, il sacrifiera cet animal au dieu. Ce sera la preuve éclatante que les dieux l’écoutent et agréent son arrivée au trône.

Minos : gravure de Gustave Doré pour l'ouvrage L'Enfer - La Divine Comédie de Dante
Sur cette gravure de Gustave Doré réalisée pour illustrer L'Enfer - la Divine Comédie de Dante, on voit le roi Minos comme un sage. C'est en effet l'un des juges des âmes des damnés à l'entrée de l'Enfer.

Et Poséidon envoie effectivement la bête demandée à Minos !


Le problème, c’est que le taureau est vraiment très beau et Minos n’a plus vraiment envie de le perdre. Il le remplace discrètement par une autre bête de son cheptel pour pouvoir le garder. C’est sans compter la clairvoyance des dieux, auxquels rien n’échappe. Furieux, Poséidon s’en prend à Minos par victime interposée. Et (comme d’habitude, ai-je envie de dire), ce sont les femmes qui trinquent. (Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous invite à lire cet article sur d’autres personnages de la mythologie grecque où j’évoque notamment la malheureuse Méduse !).


Poséidon inspire à Pasiphaé, l’épouse de Minos, une passion irrépressible pour le taureau. On ne lutte pas contre les tentations inspirées par les dieux. Perdue d’amour et de désir, la malheureuse demande à Dédale de trouver un stratagème pour qu’elle puisse assouvir ses pulsions sans se faire déchiqueter. Celui-ci fabrique un simulacre de génisse en bois et en cuir. Pasiphaé n’a plus qu’à s’y glisser et à se présenter ainsi « grimée » au taureau. L’animal n’y voit que du feu et l’accouplement a lieu sans que Pasiphaé y perde la vie.


Et, quelque temps plus tard, elle accouche d’un monstre à corps d’homme et tête de taureau.


Épouvanté, Minos demande à Dédale, toujours lui, de construire un gigantesque palais labyrinthique dans lequel il pourra enfermer le monstre. (De là vient le mot « dédale », en passant !)

L’anosios gamos : du désir impie au coït sacrilège

Cette histoire sympathique de Pasiphaé dans la mythologie me permet d’aborder une notion grecque que je trouve passionnante : celle de l’anosios gamos. C’est-à-dire du « mariage impie » (le gamos est le mariage).

J’ai beaucoup parlé du mariage dans l’antiquité grecque dans d’autres articles. Mais qu’est-ce que c’est, le mariage impie, ou sacrilège ?

Il s’agit d’une union sexuelle interdite, car réprouvée par l’ordre divin ou humain. Il peut s’agir d’un inceste, comme dans le cas de Phèdre, la fille de Pasiphaé, dont on parlera dans un autre article. Ou d’une liaison non autorisée entre un mortel et un dieu. Ou encore d’un amour charnel consommé dans un temple, comme avec Atalante et Hippomène/ Mélanion. En général, la divinité tutélaire du temple n’apprécie pas du tout. Je vous renvoie à mon article sur la malheureuse Méduse !

L’anosios gamos peut aussi être un accouplement monstrueux avec un animal. Comme celui de la pauvre Pasiphé avec le taureau.

peinture de Gustave Moreau représentant Pasiphaé et le taureau
Cette peinture magnifique de Gustave Moreau (datée des années 1880-1890) représente Pasiphaé et le taureau. Le bleu du fond est encore plus éclatant sur l'original.

Un cas d’anosios gamos : Atalante

On retrouve également un cas d’anosios gamos dans le mythe d’Atalante. Lequel ? Je n’ai pas envie de vous spoiler. 😀 Je vous propose plutôt de le découvrir en direct en lisant mon petit roman Atalante !

Vous pouvez lire gratuitement les aventures d’Atalante chasseresse, en ligne sur ce blog, en partant du début.

Ci-dessous, la suite de ce récit, un moment crucial dans le thalamos (la chambre nuptiale !).

« C’est pour ton bien aussi, bafouilla-t-il alors qu’elle dardait sur lui ses yeux flamboyants. Tu ne peux pas rester éternellement parthenos. Tu dois bien un jour rejoindre le giron d’Aphrodite, il n’y a pas d’avenir pour les femmes en dehors d’elle…
— Lâche et menteur avec ça, répliqua-t-elle, écœurée. Arrête, Hippomène ! Tu n’as agi que pour toi, pour toi tout seul ! Aie au moins le courage de l’admettre ! »


Ses yeux tombèrent sur une statuette posée sur un guéridon, contre le mur qui faisait face à la fenêtre. Un voile l’enveloppait encore pour partie ; le glissé du tissu s’était interrompu à l’arrondi d’une épaule nue et ronde comme un fruit bien mûr. De l’autre côté, il tombait jusqu’aux pieds de la silhouette en dévoilant un sein, une hanche et une longue jambe galbée. Le rayonnement doré de la lampe ne l’atteignait pas. En revanche, un rayon de lune l’enveloppait. Elle donnait une texture surnaturelle à cette chair de pierre, cette peau blanche inerte, insensible aux caresses, désertée par la vie et par l’amour.

Atalante ressentit toute l’ironie de la situation en voyant qu’Aphrodite — car c’était elle — avait abandonné cette coquille sous l’effleurement de la lune, de l’astre divin qu’incarnait Artémis. Elle était comme cette statuette. Femme, mais touchée par la grâce de la déesse vierge, soustraite aux vertiges de l’amour pour conserver la force de lutter pour sa liberté.


« Tu as amené cette statuette ici. » Il y avait une coupe d’or ouvragée près de la sculpture, dont elle comprit immédiatement l’usage : elle servait aux gestes de pureté rituelle. « C’est un agalma pour remercier la déesse de t’avoir donné ce que tu lui demandais. Moi.
— Je t’assure qu’elle veut ton bonheur, elle aussi. »


Son ton était tout sauf confiant. Lorsqu’elle se dirigea résolument vers la statuette, il sursauta. Il se précipita vers elle et saisit son poignet des deux mains, dans une posture réflexe d’orthepale.


« Qu’est-ce que tu fais ?
— Lâche-moi ! »


Elle essaya de le repousser. Entre leurs mains qui s’entremêlaient aux poignets, aux coudes, aux épaules, les yeux d’Hippomène étaient remplis de peur.


« Ne fais pas ça, Atalante, ne fais pas ça, supplia-t-il. Je t’en prie, discutons-en, trouvons une solution, mais ne fais pas ça !
— C’est toi qui m’as mise dans cette situation, et elle est ta complice ! Je vais lui montrer que je ne serai jamais à elle, pas plus qu’à toi ! »

Atalante et Pasiphaé : la mythologie grecque avec les femmes

Il maintint sa prise sur son bras. Il la serra même plus fort, à lui faire mal. Des réflexes de lutte leur vinrent à tous les deux, acquis durant leurs années d’entraînement sous la direction de Chiron. Il essaya d’entrer dans sa garde en glissant sa jambe derrière la sienne, elle l’esquiva. Elle fit une volte rapide pour pénétrer la sienne en le bloquant contre son dos, il l’anticipa. Sa robe la gênait, elle en sentait le poids sur ses jambes, ses épaules, ses bras, comme un filet qui l’empêchait de se mouvoir à l’aise. Sans cesse contrés, ils se retrouvaient en position de systasis, les mains sur les bras l’un de l’autre, à confronter leurs forces pour trouver la faille, plus hargneusement et plus brutalement qu’ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. Tantôt, ils traversaient l’éclat jaune de la lampe, tantôt le rai bleuté de la lune, environnés d’ombres cachées dans les interstices où se terraient leurs rêves, leurs désirs et leurs peurs.


La chambre nuptiale abritait des ébats, oui, d’un tout autre genre que ceux auxquels elle avait droit. Pourtant, Atalante sentait plus intensément que jamais le souffle lourd d’Hippomène lorsqu’il prenait l’avantage et se penchait au-dessus d’elle. Sa peau avait des parfums entêtants et salés qu’elle connaissait bien, mais elle y sentait quelque chose de plus, et cette fragrance-là l’étourdissait. Était-ce l’odeur de la peur ? La sueur qui l’inondait ne venait pas seulement d’elle ; leurs deux corps en s’empoignant et en se repoussant se mêlaient l’un à l’autre. Atalante ne savait plus très bien où elle finissait d’être et où il commençait d’exister. Même son cœur, elle n’arrivait plus à le distinguer. Des battements fous résonnaient entre eux, trop nombreux pour venir d’une seule source, trop mélangés pour être discernés.


« Tu n’as jamais gagné contre moi ! »


Elle recula vivement alors qu’il essayait de glisser sous elle pour lui saisir les jambes. Leurs mains se lâchèrent, avant de très vite se saisir à nouveau, de glisser sur leurs peaux moites, de s’enfoncer dans leurs chairs.


« Je ne peux pas perdre… pas cette fois ! Tu vas nous détruire si tu fais ça !
— C’est toi qui as tout détruit ! »


Dans un accès de rage, elle le poussa plus brutalement. Les doigts d’Hippomène se refermèrent sur le tissu de sa robe. Il y eut un bruit de déchirement lorsqu’il tomba en arrière et se cogna contre un meuble. Atalante faillit choir vers l’avant, elle retrouva l’équilibre juste à temps.

Hippomène avait arraché sa robe ; l’étoffe pendait lamentablement sur sa poitrine. Elle avait une ouverture. Elle se précipita vers l’agalma.


« Atalante ! Non ! »


Elle saisit la statuette par la taille. L’objet pesait, son poignet surpris heurta la coupe d’or. L’eau y vacilla en répandant un parfum de soufre dans l’air. Atalante soutint sa prise des deux mains et s’arc-bouta pour la brandir au-dessus de sa tête.


« Voilà comme je me soumets à tes volontés, Aphrodite ! »


Une vive douleur irradia dans son bras, jusqu’à son épaule, et elle lâcha plus qu’elle ne jeta l’agalma. De part et d’autre, la jeune femme et Hippomène firent un pas en arrière, les bras levés comme pour se protéger les yeux de la poussière levée par une tornade. Mais il n’y eut rien d’autre qu’un fracassant bris de pierre. Quand ils baissèrent les mains, le corps voluptueux gisait épars sur le sol.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Ce petit extrait vous a plu ? Vous pouvez retrouver le roman intégral d’Atalante en version papier dans votre librairie préféré.


Sinon, la suite viendra dans un prochain article, avec d’autres héroïnes grecques de la mythologie : Pasiphaé est en effet la mère de Phèdre et d’Ariane… En voilà deux qui ont hérité d’elle une appétence particulière pour la tragédie ! Mais c’est ça aussi, la Grèce mythologique ! 🙂

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Crédits image d’en-tête : Torsten Ritschel. Il s’agit d’un palais de Cnossos en Crète.

Victimes des dieux : Cassandre et Méduse

Dans mon dernier article, je vous ai parlé d’Eurydice et Déjanire, deux héroïnes grecques qui apparaissent dans le sillage des héros Héraklès et Orphée.


J’ai envie de poursuivre dans cette découverte des portraits d’héroïnes avec un autre type de personnage féminin de la mythologie grecque. Cette fois, je vais vous parler de Cassandre et de Méduse. Leur point commun : elles sont les victimes de l’ « amour » des dieux.

Cassandre, maudite par Apollon pour avoir dit non

Cassandre est la fille du roi de Troie, Priam, et d’Hécube. Très belle (comme souvent chez les héroïnes grecques, bien entendu), elle est remarquée par le dieu Apollon, l’un des protecteurs de la cité.


Les dieux grecs sont capricieux : ils entendent qu’on réponde à leurs désirs. Or, Cassandre se refuse à Apollon. Furieux, celui-ci maudit la jeune fille. Il lui crache littéralement dans la bouche : elle aura désormais le don de prophétie, elle saura à l’avance les événements qui doivent advenir… mais personne ne croira jamais ses dires.


Pour Cassandre, c’est le début de la tragédie. En effet, peu après débutent tous les événements qui vont mener à la dévastation de Troie, et que la jeune femme prédit les uns après les autres :

  •  la naissance d’un fils à Hécube, sa mère (Pâris) ;
  • l’enlèvement d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte, par Pâris ;
  • la colère des Grecs et le début de la guerre ;
  • le subterfuge du cheval en bois par Ulysse, qui va permettre aux Grecs de rentrer dans Troie après dix ans de siège.

Captive du grand roi Agamemnon après la défaite, Cassandre va avoir une dernière prophétie : l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Clytemnestre à son retour dans sa cité de Mycènes et son propre meurtre.


Selon certaines sources, Cassandre aurait accepté de se donner à Apollon en échange de ce don, puis elle se serait refusée après que le dieu le lui ait accordé.


Christa Wolf a superbement réinterprété ce personnage mythologique dans son roman Cassandre. C’est presque un essai philosophique qui fait un parallèle entre les misères de la guerre de Troie et les malheurs de son propre temps, en pleine Guerre Froide.

buste de Cassandra
Buste de Cassandre par Max Klinger (1895). Kunsthalle de Hamburg

Méduse, monstre parce que victime

Méduse est un personnage féminin de la mythologie grecque qui suscite fortement l’empathie quand on connaît son histoire. (Ou, du moins, l’une des versions de son histoire.)


On la connaît surtout grâce au héros Persée. En effet, parmi d’autres exploits, Persée réussit à décapiter Méduse. Ce n’est pas chose facile, car celle-ci a la particularité de pouvoir pétrifier ceux qui croisent son regard. Si vous avez vu le film Le Choc des Titans dans son ancienne ou sa nouvelle version, l’histoire vous est sûrement familière.

statue de Persée brandissant la tête de Méduse
Ici, statue de Persée brandissant la tête de Méduse (bronze de Benvenuto Cellini exposé à la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria, à Florence)

D’où vient à Méduse ce pouvoir ? Les sources divergent. D’après les plus anciennes, Méduse est l’une des trois Gorgones. Elle a toujours été un « monstre » : c’est même une divinité primordiale, plus vieille que les dieux olympiens.


La version qui m’intéresse davantage est celle de la métamorphose conçue comme un châtiment. À l’origine, Méduse n’est pas une gorgone. C’est une belle (elles sont toujours belles !) jeune fille qui a le malheur d’attirer l’attention d’un dieu. Comme Cassandre.


Cette fois, c’est Poséidon. Le dieu des océans traque Méduse pour la posséder. La malheureuse finit par trouver refuge dans un sanctuaire d’Athéna. Tout acte sexuel est proscrit dans un temple consacré : Méduse peut espérer que le dieu s’arrêtera à l’entrée. Mais les dieux grecs sont des enfants capricieux et terribles, rappelons-le. Poséidon force l’entrée du sanctuaire et viole Méduse. Ce faisant, il se rend coupable de ce qu’on appelle l’anosios gamos (le mariage impie).


Dans les mythes, l’anosios gamos est toujours l’objet d’une punition terrible. Mais qui punira-t-on ? Le violeur, un dieu ? Ou la victime ? Toute femme qu’elle soit elle-même, Athéna n’hésite pas. Elle dirige sa colère contre la pauvre Méduse. La métamorphose est un châtiment classique dans les cas d’anosios gamos. Méduse est transformée en gorgone.

Statue de Méduse par Luciano Garbati (visage)
Le visage de Méduse par l'artiste argentin Luciano Garbati. Le sculpteur a imaginé une scène inversée par rapport au mythe originel : ici, c'est Méduse qui porte la tête tranchée de Persée.

La suite est tout aussi tragique puisque, on le sait, Méduse va mourir de la main de Persée. De son sang naissent alors Pégase et Chrysaor, qui sont considérés comme les enfants de Poséidon. (La pauvre, à ce stade-là encore, est considérée comme la simple matrice du dieu. Il est vrai que les Grecs anciens considéraient que les femmes n’étaient que des « incubateurs » pour le sperme de l’homme.)


Dans le petit roman graphique de Melchior Ascaride, Eurydice Déchaînée, on évoque la tragédie de Méduse par la bouche même de Persée. C’est un renversement de point de vue intéressant, qui montre à quel point on peut « jouer » avec les mythes anciens pour interroger notre vieille histoire occidentale. De même, l’artiste argentin Luciano Garbati a imaginé une sculpture montrant Méduse qui porte la tête tranchée de Persée. (Pour en savoir plus sur cette œuvre, je vous invite à lire cet article du Monde.)

Atalante, le personnage féminin de la mythologie grecque qui dit non

Cassandre comme Méduse sont deux héroïnes qui paient le prix fort d’avoir refusé l’ « amour » d’un dieu. Qu’en pensaient les Grecs anciens ? Jugeaient-ils que les deux femmes méritaient leur sort, parce qu’elles avaient eu l’orgueil de repousser Apollon et Poséidon ?


Atalante, quant à elle, est une héroïne grecque qui dit absolument non à toute forme de sujétion de la part des hommes, que celle-ci soit sociale (elle refuse le mariage) ou sexuelle (elle veut rester vierge). Je vous propose de découvrir ce personnage en extrait. J’offre en effet la lecture en ligne gratuite de mon roman Atalante sur mon blog. Le début se trouve par ici.


Le roman est également disponible dans toutes les librairies . 🙂


Dans l’extrait qui suit, on retrouve Atalante face à Hippomène dans le thamalos, la chambre à coucher nuptiale.

statue d'Atalante à Schwetzingen
Statue d'Atalante en plomb doré, par Heinrich Charasky, XVIIIe siècle, jardins du palais de Schwetzingen, Bade-Wurtemberg, Allemagne. Sur cette sculpture, Atalante tient les fameuses pommes d'or du mythe. (Cliquer sur la photo pour en savoir plus !)

Elle porta la main à la fibule qui retenait le drapé de sa robe, comme si là se trouvait le point faible à soustraire aux mains du jeune homme. Il obéit. Ne pas voir ses traits était un véritable supplice. Elle sentait qu’il n’était pas dans son état normal, lui non plus, et qu’il hésitait, mais elle avait besoin de mieux jauger le prédateur pour réagir avec discernement. Elle quitta la fenêtre et fit quelques pas vers la porte, en restant à distance de lui. L’orbe doré dégagé par la lampe à huile atteignit peu à peu les traits d’Hippomène, cette mâchoire, ces pommettes, cette gorge trop virile. Il la suivit des yeux, il pivota pour rester face à elle. Il essayait de garder contenance, mais sa bouche tordue en disait long sur son état d’esprit. Ou non ? Avait-elle seulement idée, finalement, de ce qui pouvait se tramer dans sa tête ? Le connaissait-elle si bien ?

Atalante respira plus longuement, comme avant le départ d’une course. Elle eut la sensation étrange que ce n’était qu’une autre forme de lutte entre elle et lui : la chasse, les combats à mains nues, les cavales dans la montagne… Ça, maintenant.


Quand il fit un pas vers elle, elle recula et se heurta au battant de la porte. Son cœur battait follement dans sa poitrine, son corps, tout son corps la trahissait. Il la lestait vers le bas, comme s’il voulait s’agenouiller, comme s’il voulait se soumettre. Elle ne savait même plus ce qu’elle ressentait, de la colère ou de la terreur, mais elle ne se sentait pas bien, pas bien du tout.


« Tu as peur de moi ? demanda Hippomène, surpris et consterné, en s’arrêtant.
— Tu m’as trahie », répondit-elle.


Elle aurait bien aimé déclarer ceci avec plus d’emphase, mais sa voix était enrouée. Cette faiblesse la dépita et lui amena un regain de colère. Elle y puisa généreusement. Elle n’avait plus que cela pour continuer à se battre.

Atalante, un personne féminin de la mythologie grecque hors normes ?

« Tu savais très bien que je ne voulais pas me marier. Je te l’ai dit encore l’autre jour. Je me suis toujours confiée à toi, comme à un ami, à un frère. Et toi, pendant ce temps, tu manœuvrais dans mon dos, avec mon père, pour me soumettre. »


Il resta silencieux un moment, comme s’il méditait ses paroles à venir.


« Mon amitié a toujours été sincère, Atalante. Mais je ne peux pas te considérer comme une sœur. C’est au-dessus de mes forces.
— Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, enfin ? cria-t-elle, excédée. Pourquoi as-tu manigancé tout cela pour me mettre devant le fait accompli ? »


Il eut l’air stupéfait et elle se demanda s’il avait peur qu’on les entendît, de l’autre côté de la porte. Son ami devait bien rire en douce. Mais il balbutia seulement :


« Mais… qu’est-ce que ça aurait changé ? »


Elle se prit le visage dans les mains, excédée. Qu’est-ce que cela aurait changé ! Dans sa tête à lui, il n’y avait vraiment qu’une issue : assouvir son désir, son besoin d’elle. Il avouait à l’instant que cela seul comptait et le pauvre idiot, ce bougre de mâle, ne réalisait même pas la fatuité de cette déclaration.


« Je t’aurais gardé ma confiance », répondit-elle.


Et elle ajouta, par honnêteté seulement :


« Et mon affection. »


Elle alla jusqu’au lit et en retira l’un des draps d’un grand geste brutal.


« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Hippomène.


Il était affreusement pâle. Elle le regarda avec mépris. Découvrir ce sentiment en elle à l’égard de son ami d’enfance était une véritable souffrance. Pourtant, elle ne céderait pas. Elle lui jeta le drap. Le tissu se déploya entre eux et retomba aux pieds du jeune homme lentement, sans un bruit.


« Tu possèdes ce que tu as officiellement gagné. Je suis ta femme, c’est gravé sur l’enguè. Tu succéderas un jour à mon père et tes fils après toi. Mais ils ne seront pas de moi, Hippomène. Tu n’auras rien d’autre, absolument rien d’autre ! »


Le visage du jeune homme se décomposa. Il répondit cependant, d’une voix calme, tout juste vacillante :


« Atalante, je n’ai pas fait cela pour le trône de ton père. Onchestos la sacrée, magnifique bois de Poséidon, suffisait à ma gloire. C’est pour toi. »


Il hésita brièvement, puis ajouta, les yeux fixés sur elle :


« Je t’aime. »


Elle n’avait aucune envie d’entendre ces mots. L’amour des hommes ! Celui qui les autorisait à toutes les folies, à toutes les transgressions, avec la bénédiction des dieux et de leurs semblables, parce que c’était si noble, c’était si beau, l’amour ! Qu’importait si, toujours, les femmes en étaient les victimes — pourquoi donc se plaignaient-elles ? Pourquoi cherchaient-elles à échapper à l’amour des hommes ? Pourquoi Cassandre avait-elle repoussé le bel Apollon et Coré le maître des Enfers ?

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

J’espère que cet extrait et ce petit éclairage sur Cassandre et Méduse vous ont plu. Je crois que ce type de personnage féminin de la mythologie grecque a beaucoup à nous dire, même aujourd’hui, sur le regard porté aux relations entre hommes et femmes.

Si vous avez envie de lire Atalante en version papier intégrale, vous le trouverez sans problème chez votre libraire préféré (physique ou en ligne). Sinon, vous pouvez lire la suite dans cet article qui parle aussi d’un autre personnage de la mythologie : Pasiphaé !

À bientôt !

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Crédits image d’en-tête : Okan Caliskan

Atalante, Déjanire et Eurydice : focus sur les héroïnes grecques !

Cela fait plusieurs mois que je vous parle de l’héroïne grecque Atalante en long, en large et en travers. Personnage féminin emblématique de la mythologie, elle se prête bien à l’incarnation de l’héroïsme grec : elle tire à l’arc, elle part en quête, elle bat les hommes à la course… D’ailleurs, les auteurs la qualifient volontiers de virile !


Mais elle n’est pas la seule à avoir gagné sa place dans les récits anciens qui chantent les exploits des dieux et des humains. Faisons un focus sur d’autres héroïnes grecques !

Déjanire, aimée et délaissée d’Héraclès

Déjanire fait partie des femmes qui sont les compagnes d’un héros grec. Ici, pas des moindres : le demi-dieu Héraclès lui-même. Comme on va le voir, c’est une héroïne présentée de manière passive, qui « subit » la conquête de l’homme et ne retrouve le sens de l’initiative que lorsqu’il s’agit de lui nuire. Un topos littéraire !


Héraclès conquiert Déjanire en luttant contre le dieu-fleuve Achéloos qui voulait l’épouser. Ils ont un fils, Hyllos.


Un jour, sur les bords du fleuve Evénos, le centaure Nessos essaie de violer Déjanire.

Héraclès le tue mais, avant de mourir, Nessos donne à la jeune femme une fiole dans laquelle se trouve ce qu’il assure être un philtre d’amour. La créature a de la clairvoyance ! Plus tard, Déjanire constate que son héros de conjoint se détourne d’elle pour s’intéresser à une autre. Elle décide d’utiliser le « philtre ». Elle en imbibe une tunique qu’elle envoie à Héraclès. En réalité, il y avait entourloupe de la part du fourbe centaure. C’était un philtre non d’amour, mais de mort !

Statue en bronze d'Adrien de Vries représentant Déjanire, Hercule et le centaure Nessos
Statue en bronze représentant Déjanire, Héraclès et le centaure Nessos, attribuée à Adriaen de Vries (XVIIe siècle), Musée du Louvre, Département des Objets d'art du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes

Eurydice, la nymphe aimée d’Orphée

Dans le même genre, une autre compagne de héros : Eurydice. Elle a beaucoup de points communs avec Déjanire.


C’est une nymphe passionnément aimée du poète Orphée. Peu après leur mariage, Eurydice subit le même tourment que Déjanire. Elle est harcelée par le berger Aristée qui veut la violer.


Alors qu’elle fuit cet homme, Eurydice se fait piquer par un serpent. Elle n’y survit pas. Alors va commencer la quête d’Orphée aux Enfers pour la récupérer.


Euridyce est le nœud de toute l’histoire, mais elle est quasiment invisible dans le récit. Tout comme Déjanire, et plus encore qu’elle, c’est un personnage passif. D’ailleurs, lorsqu’Orphée se trouve aux Enfers, on ne la voit pas. En effet, Perséphone, l’épouse d’Hadès, accepte de la lui rendre, mais il a l’interdiction d’essayer de la regarder tant qu’il n’aura pas quitté les Enfers. En fait, il doit prouver une forme de foi et croire qu’Eurydice le suit effectivement, alors qu’il ne la voit pas, ni le l’entend durant tout le voyage vers la sortie. La jeune femme est comme une ombre évanescente et silencieuse…


Orphée finit par céder à l’incrédulité et par se retourner pour vérifier qu’elle est bien là, alors même qu’il approche de la fin du chemin. Trahie par ce manque de confiance, Eurydice est à nouveau happée par la mort… et cette fois définitivement.


Melchior Ascaride a réalisé un petit roman graphique sur ce personnage, Eurydice déchaînée. J’ai trouvé à ce récit un côté très dark et rock’n’roll. Il rend à l’héroïne grecque toute sa capacité d’action et montre de manière assez hard l’aliénation des personnages féminins dans les mythes grecs.

Peinture de Camille Corot : Orphée ramenant Eurydice des Enfers
Peinture de Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861, Musée des Beaux-Arts de Houston

Nous découvrirons d’autres portraits d’héroïnes grecques dans les prochains articles !

Atalante, une héroïne pas comme les autres ?

Personnage fabuleusement actif et amoureux de sa liberté, Atalante ne subit pas comme les autres héroïnes grecques… ou du moins pas sans broncher !


Je ne vais pas m’étendre trop sur ce personnage, car j’en ai abondamment parlé dans d’autres articles. Atalante est une héroïne chasseresse qui se distingue dans différents mythes auprès de héros grecs masculins. C’est un personnage tiraillé entre les sphères d’influence des déesses Artémis et Aphrodite. En ce qui me concerne, j’ai exploité le récit des pommes d’or et la course contre les prétendants, dont Hippomène, dans un petit roman que je publie intégralement en ligne sur ce blog.

Dans la scène qui suit, vous assisterez à la nuit de noces d’Atalante. Car, oui, l’héroïne connue pour sa virginité se marie bel et bien dans les récits grecs… Elle est même la mère d’un héros, Parthénopée

Bonne lecture !

Elle avait l’habitude des grandes fatigues physiques, des courbatures et des tensions du corps lorsqu’elle lui imposait trop d’épreuves, des coups de chaleur qui prélevaient leur écot sur la vivacité de l’esprit. Pourtant, Atalante ne s’était jamais sentie aussi épuisée de toute sa vie.


Ce n’était en rien la lassitude douce des retours de chasse. Cet engourdissement des muscles rompus par l’effort, qu’on savoure lorsqu’on les délasse dans le bain ou dans la tiédeur des draps, elle l’aimait comme une manifestation précieuse de sa liberté. C’était elle qui choisissait de s’imposer ces douleurs.


Là, elle ne ressentait rien d’autre qu’une fatigue asservissante. Elle se demanda si les bœufs et les agneaux qu’on envoyait à l’abattage ressentaient cela. Cette procession qui l’avait menée jusqu’à la chambre nuptiale, pleine des flamboiements de torches, du parfum des myrtes dont étaient couronnés les enfants, de la musique, des danses saccadées des vierges coiffées de hyacinthes, des cris (« Hymen ! Hymènai ! »), du chant en chœur des garçons et des filles… c’était la livraison d’une proie à un prédateur. Atalante se souvenait du regard des fillettes qui avaient passé cette épreuve avant elle, bien des années plus tôt. Sous les tiares et les diadèmes, les iris roulaient comme des brebis affolées par le surgissement du loup. Tant de couleurs, de lumières, de cris, et au bras un homme alors que la veille encore on jouait à la balle : fallait-il vraiment imposer cela à une fille de douze ans ?


« Sois heureuse, jeune épouse ; sois heureux, gendre d’un noble beau-père. Puissent Léto vous donner, Léto nourricière d’enfants, une belle progéniture ; Kypris, la déesse Kypris, l’égalité d’un amour réciproque ; et Zeus, le fils de Cronos, une prospérité impérissable. »


Le battant se referma derrière les époux lorsque les vierges entonnèrent le chant de noces. Celui-ci leur parvint étouffé. La jeune femme s’agita dans les bras d’Hippomène.


« Lâche-moi ! » lui intima-t-elle entre ses dents serrées.

Atalante, merveilleuse héroïne grecque

La coutume voulait qu’il la portât ainsi jusqu’au lit nuptial, mais il obtempéra sans mot dire. Elle laissa tomber les pommes, les grenades et les fleurs qu’on leur avait offerts à l’un et à l’autre dans le cortège. Les fruits roulèrent sur le sol de gypse, les fleurs s’éparpillèrent à ses pieds sans un bruit. Elle recracha aussi le pépin de grenade qu’on lui avait mis dans la bouche, pour la forcer à être fertile, et celui-ci alla se perdre dans la pénombre. Puis elle se détourna, elle alla jusqu’à la fenêtre et ne bougea plus. Un bloc de pierre inerte. Pourtant, elle ne pouvait se défendre d’une vigilance aiguë. Elle guettait ses mouvements, le froissement de sa toge sur ses jambes, son pas étouffé, le bruit mou des fruits qu’il alla déverser dans un coin de la pièce. Sa respiration. Elle était infime, elle se retenait.


Au-dehors, les chants se turent. Le silence fut tout à coup si profond que cette respiration parut envahir l’espace. Atalante essaya d’assourdir son souffle, mais ce fut peine perdue. Dans la chambre muette, sa respiration à elle, sa respiration à lui, commençaient déjà à s’effleurer et à jouer la danse venue du fond des âges, qui enchevêtrait l’homme et la femme dans la lutte, le désir, la soumission et la domination…


De violents coups résonnèrent à la porte. Le cœur d’Atalante fit une embardée dans sa poitrine tandis que des rires éclataient au dehors. Elle se morigéna : qu’est-ce qui lui prenait ? Où était passé son sang-froid lorsqu’elle traquait la proie ? Peut-être avait-elle été l’agneau offert au sacrifice durant toute cette journée maudite ; mais le battant s’était refermé sur eux et elle était seule avec Hippomène. Elle le connaissait depuis l’enfance. Il l’avait trahie, il était peut-être même son ennemi désormais, mais elle savait ce qu’elle valait face à lui.


La voix de Lykoúrgos, l’ami d’Hippomène qui gardait leur porte, comme le voulait la coutume, s’éleva pour chasser les mauvais plaisantins. Au même instant, une lumière jaillit dans la chambre. Elle éclaboussa la fenêtre devant laquelle Atalante se tenait. Les étoiles pâlirent, les ténèbres profondes de la nuit s’assombrirent encore. La jeune femme entendit Hippomène reposer la lampe en bronze sur un meuble. Il y eut une latence, puis un mince, très mince glissement sur le sol.


Elle se retourna d’un coup. Ses yeux clignotèrent dans la lumière, elle entraperçut les grandes fresques du thalamos qui ornaient les murs de cette chambre inconnue d’elle — sous son propre toit ! — préparée dans l’urgence pour accueillir sa défloraison. Elles étaient terriblement évocatrices. Le ventre d’Atalante se lesta de plomb. Il y avait aussi des coffres et des boîtes en ivoire sur les meubles, et des figurines en ronde-bosse, et un grand, très grand lit, bien plus grand que sa couche de petite fille, si familière et si rassurante, située à seulement quelques pas de là, de l’autre côté du mégaron.


Mais, plus que tout cela, il y avait Hippomène qui marchait sur elle. La lumière brillait dans son dos et gardait ses traits dans l’ombre, mais lui, pensa-t-elle, la voyait parfaitement : la lumière mettait à nu son visage. Elle en conçut une rage inexprimable. Tout, absolument tout se liguait contre elle, même les plus petits détails du quotidien, même les objets, même les éléments naturels !


« Arrête ! » dit-elle.

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Pour connaître de cet affreux teasing, rendez-vous dans cet article qui évoque aussi d’autres personnages féminins de la mythologie grecque, à savoir Méduse et Cassandre (parmi mes préférées !).

Et si vous aimez ma version de l’héroïne grecque Atalante, vous pouvez la découvrir version papier intégrale. 🙂

À bientôt !

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Atalante, un roman dans la Grèce antique

Explorer l’antiquité grecque par la lecture : un vrai plaisir pour les amoureux à la fois de littérature et d’histoire grecque ancienne. En suivant les aventures, les tours et les détours de héros et d’héroïnes de romans, on découvre une époque, des individus et des mœurs fascinants, bien loin de nous par certains aspects et terriblement familiers par d’autres.


Je vous invite à rentrer pleinement dans ce monde disparu avec Atalante, un roman en Grèce antique qui mêle le merveilleux de la mythologie, le cadre matériel de la civilisation mycénienne et les normes sociétales de l’âge classique. Un roman historique ? Non, certes pas. Mais un récit finement sourcé et très immersif qui plaira aux amateurs !

Atalante, entre mythologie et histoire grecques

Connaissez-vous Atalante, l’héroïne chasseresse aux pieds agiles qui fit partie des Argonautes et participa à la chasse du sanglier de Calydon ?


J’ai revisité dans un roman l’un des épisodes de sa mythologie : celui de la course contre les prétendants (dont Hippomène) et des trois pommes d’or.


La mythologie grecque est très riche. Elle déborde de héros et de héroïnes passionnants, bien au-delà des plus connus que sont Ulysse, Hercule ou Orphée. Ces héros ont des choses à nous dire, même aujourd’hui, à plus de 3 000 ans de distance. Leurs aventures sont aussi une belle occasion de découvrir plus finement la société grecque — ou plutôt les sociétés grecques.

Dans Atalante, par exemple, j’ai choisi de placer le récit dans un cadre monumental et matériel mycénien, notamment ses palais. C’est la civilisation qui a précédé la culture grecque archaïque. En revanche, pour tout ce qui concerne la société, et, notamment pour la place de la femme dans cette société, j’ai fouillé dans ce que nous savons des mœurs et des normes de l’âge classique (essentiellement le Ve siècle de Périclès).


À cet égard, l’Atalante mythologique est en rupture avec ce qu’était la vie des femmes en Grèce classique… Et c’est précisément ce qu’il m’a semblé intéressant de mettre en relief. 🙂

Atalante, un récit en Grèce antique à découvrir gratuitement

Le roman Atalante paraîtra en papier au printemps 2022, mais vous pouvez aussi le lire gratuitement en ligne sur ce blog. J’en poste un extrait régulièrement.


C’est un cadeau à mes lecteurs auquel je tiens beaucoup, car cela me permet de partager de nombreuses informations passionnantes sur cette période de l’histoire.


Pour lire le récit d’Atalante depuis le début, rendez-vous ici !


L’extrait qui suit décrit le mariage d’Atalante. C’est un moment du récit mythologique qui a généralement été escamoté par les auteurs antiques : à partir du moment où la vierge qui refusait de se marier rentre dans le rang, tout va bien, il n’y a plus rien à en dire ! Ce n’est pas mon avis. 🙂


Je vous souhaite une belle lecture de ce roman en Grèce antique, et une très belle découverte de cette héroïne !

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure

Alors que sa fiancée se préparait avec les femmes dans la chambre à côté, Hippomène accomplissait les procédures formelles avec son père et son beau-père. Ils firent lire l’enguè, le contrat de mariage qui les engageait tous. Un scribe inscrivit dans l’argile toutes les formules d’usage, qui conserveraient à jamais le souvenir de cet instant. Le jeune homme battit des paupières lorsque l’esclave rangea le calame dans son écritoire. Son regard erra sur les tablettes recouvertes de symboles. Elles attestaient désormais de son autorité sur Atalante.


« Hippomène, je te remets ma fille Atalante pour que tu lui ensemences des enfants.
— Schœnée, ton nom et toute ta lignée seront perpétués dans les enfants que j’ensemencerai à Atalante. »


Ça y était enfin. L’ekdosis était achevé. Atalante lui avait été remise.


Il était l’époux d’Atalante. Elle était à lui. Cette prise de conscience lui donna le vertige. Schœnée la lui avait donnée sans même qu’elle fût présente. Quelque chose bourdonna à son oreille, quelque chose de dérangeant, mais il n’avait aucune envie de la déchiffrer. Atalante… Atalante était vraiment à lui !


« Je n’ai pas besoin de t’intimer l’ordre de bien traiter ma fille, déclara le prince en le prenant par les épaules et en l’amenant aux couchettes et aux tables du banquet. Je sais que tu prendras soin d’elle et que je n’aurai jamais à te reprendre ce que je viens de te donner.
— Je t’en fais le serment, Schœnée.
— Hippomène a trop convoité ta fille pour prendre le risque que tu la lui reprennes », fit remarquer nonchalamment Athanasios, un frère de Mégarée.


Dans sa bouche toujours un peu moqueuse, ce n’était pas forcément flatteur, et le père d’Hippomène fronça les sourcils.


« Atalante n’est pas une femme ordinaire, déclara-t-il avec courtoisie, et je comprends son inclination. Je vais certes regretter d’avoir perdu un fils, mais je suis honoré d’avoir gagné une telle belle-fille, aux si belles qualités viriles. Elle aurait fait un homme de valeur si les dieux l’avaient pourvue de notre sexe.

— Sans doute », répondit Schœnée.


Il procéda aux rites d’ouverture du banquet en versant quelques gouttes de vin sur le sol de gypse, puis s’allongea sur une banquette qui dominait l’ensemble du mégaron depuis une petite estrade, devant le foyer central. Quatre grosses colonnes balisaient le puits de lumière qui illuminait le feu et ses viandes. Un esclave tournait régulièrement les broches pour faire dorer la chair ; un fumet grésillant embaumait la grande pièce. La vapeur lourde de graisse dérivait en nuages paresseux depuis cet âtre. Elle imprégnait les tissus chatoyants et se condensait sur les plaques d’or cousues sur les vêtements. Le métal précieux, solaire, reflétait les éclats des flammes et ceux des braseros, celui du jour aussi qui se faufilait depuis le haut. Ceintures, baudriers, colliers, bracelets, les invités s’étaient parés royalement pour célébrer cet hymen inespéré. Et puis il y avait les coupes et les vases en métal précieux, qui rutilaient entre les mains des banqueteurs et des esclaves.

Atalante, un roman en Grèce antique à découvrir en ligne

D’un geste large, Schœnée invita ses invités à le rejoindre.


« Mais tu sais ce que c’est, Mégarée, toi dont la femme a su peupler richement ta maisonnée d’une foule d’enfants, continua-t-il tandis que le père d’Hippomène s’installait sur la plus proche couchette, juste au pied de l’estrade. Une fille, ça mange, ça coûte et, crois-moi, lorsqu’elle a d’aussi belles qualités viriles, comme tu le dis, et qu’elle passe son temps dehors et à la chasse, elle manifeste la même voracité qu’un jeune homme dans la force de l’âge ! Il est bon que l’hymen la ramène à des activités respectables et qu’elle fasse ce pour quoi les dieux ont permis sa naissance.
— Les fils nés d’une telle union seront d’une grande valeur, déclara un autre homme en tendant sa coupe vers l’anax. Sans nul doute, ils feront de grands athlètes et de grands guerriers !
— Un seul me suffira, mais oui, je croirais volontiers en un tel oracle ! »


Tandis qu’on palabrait ainsi, un esclave vint remplir de vin la coupe d’Hippomène. Il la porta à ses lèvres en fronçant les sourcils. Il n’aimait pas entendre parler d’Atalante de cette manière ; et cela l’irritait aussi d’en être dérangé. Lorsqu’il avait vaincu, à l’issue de la course, et toutes les fois avant cela où il avait imaginé cet instant, il s’était senti rempli de gloire et de bonheur. Là, il n’éprouvait rien de tel. Il y avait une excitation, une espèce de fièvre même, mais elle était éparpillée dans un tourbillon nébuleux d’émotions contradictoires qu’il n’avait jamais envisagées. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.


Il mangea du bout des lèvres les belles viandes cuites à la broche et les légumes dégoulinant d’huile d’olive.

« As-tu encore eu beaucoup de départs pour l’outremer, Mégarée ? J’ai là une famille de paysans, un cadet de famille, sa femme et leurs enfants, qui m’ont demandé de rejoindre Onchestos pour prendre un bateau… »


Hippomène écouta d’une oreille distraite les discussions dériver sur cette sténochôria, ce manque de terres qui poussait les pauvres à embarquer à destination de n’importe quel autre rivage mieux pourvu. Devant lui, son frère Sergios, appelé désormais à régner sur Onchestos, riait au milieu de ses éphèbes. Il faisait feu de tout bois pour captiver son auditoire, comme à son habitude, aussi volubile et disert que son aîné se montrait réservé. Tout juste se taisait-il lorsque l’aède entonnait des chants qui contaient d’exceptionnels exploits de chasse et de bataille, ou d’aventureuses équipées dans les lointaines mers occidentales.

Sergios en était friand, comme tous les nobles. Soucieux sans doute de plaire aux princes, l’artiste à la cithare ne manqua pas de narrer en grec épique le fabuleux exploit d’Hippomène, qui avait vaincu la divine Atalante aux pieds rapides1 ! Alors, tous les invités acclamèrent le héros en levant haut leur coupe de vin coupé d’eau.


Puis il y eut encore des concours de danse, des remises de cadeaux aux vainqueurs, d’autres services de viandes, de poissons et de légumes, d’autres récitations, d’autres louanges, d’autres flatteries… Le temps n’en finissait pas de s’étirer, comme les fils de lin sur le métier à tisser de sa mère, là-bas, à Onchestos.

vase grec montrant une scène de mariage
Vase Grec. Saint-Pétersbourg, Musée national de l'Ermitage. La mariée assise reçoit des cadeaux.

Atalante, un roman en Grèce antique et mythologique

Au fond de la pièce, juste derrière lui, se tenait le trône de Schœnée. De part et d’autre, des griffons peints à la fresque se faisaient face, chacun d’eux était doublé d’un lion rampant. Encore au-delà, deux entrées vers d’autres pièces, chambres, salles de bains, bureaux, magasins… Un jour, songea Hippomène, il siégerait là, il dirigerait ce palais et cette cité si son beau-père mourait avant qu’un petit-fils eût atteint l’âge de régner. Un petit-fils… Un fils qu’il aurait fait naître de la matrice d’Atalante… Pourquoi cette possibilité lui paraissait-elle toujours aussi inaccessible alors qu’elle était désormais son épouse ?


Peut-être était-il davantage comme ce joueur de lyre, peint là-bas sur un autre mur, assis sur un gros rocher et qui regardait s’envoler un bel oiseau blanc. Dans la pénombre, Hippomène voyait sa main qui se levait. Les rais de lumière tombés du toit, dans lesquels s’effilochaient des voiles de poussière, auréolaient ses doigts fins, tendus en vain, suspendus dans un geste inutile. Il n’atteindrait jamais l’oiseau.


Il se secoua. Pourquoi était-il si sombre tout à coup ? Il avait vaincu. Aphrodite l’avait secouru, elle lui avait donné Atalante. Tout se passait exactement comme il l’avait souhaité.


Ses yeux revinrent à la porte qui fermait la chambre d’Atalante. Revinrent — oui, il s’en rendit compte alors, cela faisait bien dix fois qu’il scrutait le battant, redoutant et attendant ardemment l’entrée de la jeune épousée et le début du gamos. Qu’ils terminent enfin les rites et qu’il puisse se retrouver seul avec elle ! Soutenir son regard, la laisser parler, la désarmer, il en était capable… ils se connaissaient si bien. Alors, elle se livrerait à lui. Et après… après…

Il l’avait tant attendue, et pourtant son cœur s’emballa lorsque la porte s’ouvrit. Dans un grand bruissement d’étoffes, de cliquetis de métal, de raclement des pieds de banquettes sur le sol de gypse, tous les hommes se levèrent. Hippomène fut peut-être le dernier à se retrouver debout ; ses jambes flageolaient. Ce n’était pas encore Atalante, c’était sa mère, ses sœurs, ses cousines qui paraissaient, une à une, les bras chargés de fleurs et de fruits.


« Bénie soit l’épousée ! »
« Que les dieux bénissent l’épousée ! »
« Zeus Téléios, Héra Téléia, posez vos yeux sur Atalante, la kourè-de-Schœnée, l’épousée d’Hippomène ! »


Les bénédictions et les félicitations étourdirent le jeune homme. Il espéra qu’il n’en paraissait rien. Il ne bougea pas, raide sur ses jambes, tandis qu’on posait les mains sur ses épaules et que les deux parties se mêlaient, hommes et femmes, pour accueillir sa femme avec honneur.


Elle entra enfin, suivie de ses ombres, ses esclaves et Baléria, sa nourrice. Il fut à la fois soulagé et affreusement déçu : elle était voilée. Tout transparent qu’il fût, ce voile ravissait ses traits à son regard. Il faisait trop sombre pour intercepter davantage qu’un modelé de ses joues, le contour délicat d’une oreille et la pente douce de sa nuque.


« Est-ce bien elle, la tueuse de sangliers ? » murmura quelqu’un dans son dos.


Hippomène n’eut pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix gouailleuse de son frère Sergios.

Un roman en Grèce antique qui raconte la vie des femmes

Ensuite, tout s’enchaîna dans un tourbillon de gestes et de déclarations solennelles : les sacrifices, les libations de lait et de vin aux dieux du gamos, Artémis, Peithô et Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia, les multiples ex-voto de Schœnée qui voulait les remercier royalement d’avoir fait céder sa fille. Hippomène s’entendit implorer les êtres supérieurs (« Puisse mon enfant premier-né être un garçon ! ») presque machinalement. Les parfums de fleurs et d’encens, les odeurs lourdes des viandes et du sang, les effluves grasses des huiles, la musique qui ne cessait pas, et là-dessus le renversement des couleurs dans les lumières qui vacillaient, tout l’étourdissait. Et puis il y avait ces mains d’Atalante, bizarrement tordues l’une sur l’autre, la seule partie d’elle qu’il pouvait interpréter. Il n’eut pas le temps de lui glisser un mot avant que les femmes entraînent la jeune épousée vers leur table, à part de celles des hommes ; et que lui aurait-il dit ? C’était dérangeant, cette pierre dans son ventre, ce soulagement lâche de voir s’éloigner une confrontation à laquelle il ne pouvait pas se soustraire. Il continua à la regarder à la dérobée tandis qu’on lui servait tout un florilège de katachusmata réputés favorables à la fertilité : des gâteaux de sésame, des dattes, des noix, des figues sèches. Elle n’en mangea qu’un seul, celui que lui présenta Béronikè. Elle le glissa sous son voile et mit un temps fou à le terminer. Lorsqu’un jeune garçon, qui passait entre les banquettes pour distribuer des pains, lui en tendit un, elle eut un geste de dénégation.

Enfin, le repas s’acheva. Hippomène n’avait plus faim depuis longtemps. Il se leva avec son père, entraînant à sa suite Schœnée et les autres hommes, et se dirigea vers la table des femmes. D’un claquement de doigts, Mégarée fit venir à lui plusieurs esclaves. Ces derniers portaient une foule de présents, de coffres, de statuettes, de robes, de bijoux… Hippomène se figea aux pieds d’Atalante lorsque le premier cadeau fut déposé devant eux.


C’était un magnifique cratère qui servait à mélanger l’eau et le vin. Le pied élégamment resserré et tressé dans l’argile, le vernis noir, tout frais, le style racé, mêlant réalisme et figuratif, indiquaient assez l’origine de la superbe céramique : c’était le style des artisans d’Onchestos. Un dessin ornait la vaste panse, sous l’embouchure. C’était la scène de son triomphe. Cet objet de grand prix était une surprise pour lui autant que pour elle.


Sous la lumière d’un brasero, le voile avait pris des teintes ambrées. Elle le releva enfin et Hippomène retrouva les traits adorés de sa vierge. Regarde-moi, adjura-t-il en son for intérieur. Même pour me transpercer. Mais elle n’en fit rien. Elle l’ignora avec ostentation. Juste à côté d’Hippomène, Schœnée devint orage et Mégarée se raidit. On murmura derrière eux, peut-être même toussa-t-on de manière un peu trop empressée dans l’entourage de Sergios.


Atalante n’en avait cure. Ses yeux étaient rivés sur le dessin finement ciselé. Un grand arbre. La femme et l’homme, de part et d’autre. Lui debout, altier, l’observant d’en haut, elle agenouillée, les mains sur le fruit, vaincue. Des pommes d’or. L’artisan s’était trompé, il avait dessiné des pommes. Était-ce important ? Dans les branches de l’arbre, la déesse Aphrodite couvait du regard les deux amants qu’elle avait unis.


Le visage de la jeune femme n’exprima rien du tout. Dans le vaste silence, elle déclara :


« Le tesson seul a l’éternité. C’est de cela que se souviendront les générations futures lorsqu’ils évoqueront Atalante. »

gravure contemporaine montrant Atalante chasseresse avec son lévrier
Cette gravure d'Artémis chasseresse, avec ses armes et son lévrier, pourrait aussi bien représenter Atalante. Elle n'est pas d'époque. Elle est cependant superbe et j'ai eu envie de la partager avec vous ! Source : https://www.mediastorehouse.com/fine-art-storehouse/subjects/greek-mythology-decor-prints/ancient-statue-goddess-artemis-18993945.html?prodid=676

J’espère que cet extrait de roman en Grèce antique vous a plu et vous a donné envie d’en découvrir davantage ! La suite des aventures de cette héroïne grecque est juste ici. 

Vous pouvez également retrouver Atalante en version papier chez votre libraire préféré.

À bientôt !

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Rencontre avec une autrice de SF : Charlotte Bona

C’est avec plaisir que j’interviewe aujourd’hui une autrice de science-fiction !
Alors, soyons clair : il n’est pas question pour moi de faire de l’essentialisme inversé en disant que les femmes font de la meilleure SF que les hommes. Cependant, il me semble qu’on trouve quand même moins d’écrivaines dans ce genre littéraire. En tout cas, elles sont moins mises en lumière. Je me réjouis donc de lutter à mon échelle contre cet état de fait. 🙂
Justement, on va en parler avec Charlotte Bona ! Elle a écrit une série d’anticipation en trois tomes, Havensele, qui traite des thématiques prioritaires pour moi : le changement climatique, l’autoritarisme politique, la liberté individuelle, notamment celle de la femme, les frictions géopolitiques et la guerre. Sujets d’actualité brûlants s’il en est.

Charlotte Bona, autrice de science-fiction, qui a écrit la trilogie Havensele

Les femmes dans la science-fiction

Marie – Bonjour Charlotte ! Je suis ravie d’accueillir une autrice de SF sur mon blog. C’est un peu une incursion hors des sentiers battus pour moi, puisqu’ici on parle surtout de fantasy et fantastique, mais j’ai ouï dire que tu n’étais pas non plus insensible à ces genres-là en tant qu’autrice. Par ailleurs, en lisant ta trilogie Havensele, il m’a semblé que tu avais des choses à dire sur la place des héroïnes dans la science-fiction en particulier et la littérature en général.

En fait, pour commencer et avant même de parler des héroïnes, j’ai envie de te demander ce qu’il en est, d’après toi, de la place des femmes parmi les auteurs de SF ? Est-ce qu’elles sont rares ? Présentes mais peu visibles ? Ou bien les trouve-t-on aussi bien que les auteurs masculins ?

Charlotte – La place des femmes parmi les auteurs de SF n’avait jamais été un sujet d’intérêt pour moi en tant que lectrice. J’imagine que depuis mes années collège, je m’étais habituée à lire essentiellement des hommes et des romans américains ou anglo-saxons. En effet, rares étaient les autrices de SF dans ma bibliothèque : Ursula K. Le Guin (mais je l’avais découverte par la fantaisie) ; Anne Mc Caffrey et Marion Z. Bradley et plus tardivement, Corinne Guitteaud et Octavia E. Butler.
C’est en commençant à écrire en 2012 que je me suis rendu compte que la place des autrices en science-fiction était réduite en France et dans les pays francophones.
Pourtant, les très belles plumes féminines en SF adulte ne manquent pas ! Parmi celles que j’ai eu le plaisir de découvrir, je citerai : Luce Basseterre ; Catherine Dufour ; Dominique Lémuri ; Sophie Moulay ; Émilie Querbalec ; Justine Niogret ; Marianne Stern.

Ce ressenti – déjà ancien – a été confirmé l’année dernière par les chiffres publiés par l’observatoire de l’Imaginaire en France. En 2012, 1/3 des auteurs en Imaginaire (hors jeunesse) étaient des femmes.

Les femmes – en tant que nominées ou lauréates – se révèlent aussi moins présentes dans les prix. Un article très intéressant du blog « Chut Maman Lit » avait mis en lumière en 2020 ce différentiel : dans les pays européens, les femmes représentaient en moyenne 20 % des auteurs primés, alors que les autrices américaines étaient récompensées à hauteur de 45 %.

Bien sûr, il manque des données pour conclure. Par exemple, le nombre de romans SF envoyés par les autrices aux maisons d’édition par rapport aux auteurs masculins ; ou le pourcentage de manuscrits écrits par des femmes retenu pour la publication par rapport à ceux de leurs homologues masculins.

Il serait amusant de demander à un public amateur de SF adulte de citer des noms d’autrices francophones. Arriveraient-ils à en retrouver plus de 5 ? 10 ?

ursula k le guin, autrice de science-fiction et de fantasy
Une grande dame de la la littérature de science-fiction, entre autres, car elle refusait les cases : Ursula K. Le Guin. © Euan Monaghan/Structo
la main gauche de la nuit, roman d'ursula k le guin

Marie – C’est vrai qu’on prêtait moins attention à ces questions il y a quelques années. Je ne me questionnais pas moi-même lorsque j’étais adolescente. Aujourd’hui, alors que je découvre (tardivement, donc) la SF, je réalise que tous les grands classiques ont été écrits par des hommes : Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 de George Orwell, Tschaï de Jack Vance, etc. Je ne crois pas avoir encore lu d’autrices de SF antérieures à Élisabeth Vonarburg.
En tout cas, des études restent à faire, en effet, et nous devrons pour l’instant nous contenter de ressentis et de quelques chiffres. 🙂
Maintenant, parlons plus spécifiquement de toi en tant qu’autrice de science-fiction. Pourquoi ce genre ? D’ailleurs, Havensele, c’est plutôt de la SF ou de l’anticipation ?

Charlotte – L’envie d’écrire de la science-fiction m’est venue très naturellement, car je suis une grosse lectrice du genre, même si dans ma bibliothèque trônent probablement plus de romans de fantasy (mais c’est aussi un reflet de la production en Imaginaire, plus portée sur ce deuxième genre). Mais surtout, la SF et encore plus de l’anticipation se prêtait parfaitement à mon propos : construire une société idéale interne et secrète aux nôtres, pour mieux dénoncer les problèmes de notre époque.
L’origine d’Havensele est une réflexion sur les meilleurs modèles de gouvernance de nos sociétés. En 2012, nous venions de connaître des élections présidentielles et législatives et j’essayais d’imaginer le modèle idéal : des gouvernants sages, altruistes, à l’écoute, qui s’effaceraient au bout de 5 à 10 ans, ancrés dans la vie réelle et désireux d’aider la totalité de leurs concitoyens, sans dogmatisme ; des électeurs intelligents, volontaires pour participer à un projet incluant l’ensemble de la société. Pas gagné, n’est-ce pas ? Alors, j’ai tenté d’autres modèles de gouvernance.
C’est ainsi qu’est né le Haut-Chapitre d’Havensele, une synarchie bienveillante, sauf que l’enfer est pavé de bonnes intentions

Pour conclure, j’aime tellement écrire de l’anticipation que c’est aussi le genre de prédilection de mes nouvelles. Trois d’entre elles relèvent de l’anticipation, voir même de la climate-fiction pour « Sous le soleil » et « Dessine-moi un poisson ».

Pour répondre à ta deuxième question, Havensele est à la fois de la SF et de l’anticipation, puisque pour les puristes et amateurs de classification, l’anticipation est un sous-genre de la science-fiction, au même titre que le Space Opéra, le Space Planet ou le Solar Punk. N’oublions pas aussi que, même si la trilogie se déroule entre 2021 et 2023, un des personnages les plus importants sur le plan de l’intrigue est une extra-terrestre. 😉

Autrice de science-fiction engagée ?

Marie – Merci pour ces précisions. N’étant pas très au clair avec ni très fan des classifications de genre, j’apprécie les croisements et les mélanges. 🙂
Et donc, Havensele, c’est aussi un manifeste qui nous dit que la planète va brûler si nous ne faisons rien pour l’empêcher. Tu es très sensible à cela ? Est-ce que tu as fait des recherches par rapport aux thématiques climatiques du roman ?

Charlotte – Certes, Havensele est un manifeste qui nous dit que la planète va brûler, mais seulement en partie. Les thématiques climatiques sont présentes dans les deux premiers tomes, mais Havensele nous alerte aussi, voire plus, sur les problèmes entre les nations et leurs conséquences sur le plan sociétal : montée du populisme, repli des peuples sur eux-mêmes et… conflits.
Mais je suis effectivement très sensible à tout ce qui touche le climat et ses modifications et cela me paraissait important d’en parler dans mes premiers romans ou nouvelles. Je crois très fort aux messages qu’un auteur peut passer grâce à ses écrits.

Pour rendre plus crédibles ces messages, mais aussi leurs porteurs, c’est-à-dire deux des personnages principaux d’Havensele, des climatologues, j’ai dû tout d’abord me documenter pour connaître leur cursus universitaire ainsi que leur métier. Que fait un climatologue de ces journées ? Est-ce qu’il les passe à arpenter la banquise pour en prélever des carottes glaciaires, comme dans le film de catastrophe Le jour d’après ? À regarder le ciel ? À travailler devant des écrans ? (NDA : cette dernière hypothèse est malheureusement la bonne !)

J’ai lu ensuite une thèse de climatologie (en diagonale) pour mieux comprendre les limites des modélisations puis plusieurs rapports du GIEC pour chercher des modifications climatiques « originales » pour en faire le sujet des études de Mathilde et Jonas. C’est ainsi que, plutôt que de parler de la fonte de la banquise ou des glaciers du Groenland, j’ai préféré la modification de la mousson en Inde et ses implications sur les populations, choix moins consensuel de la part de deux climatologues suédois.

couverture du roman de cité noire de charlotte bona
couverture du roman de cité blanche de charlotte bona
couverture du roman Cité rouge de charlotte bona

La place de la femme dans la série de romans Havensele

Marie – Effectivement, le roman est impressionnant à la fois par la précision de sa dimension climatique et par celle de sa dimension géopolitique… Deux aspects qui ne cesseront probablement de s’entrelacer plus étroitement à l’avenir dans notre réalité, j’en ai peur. (Et je ne vais pas spoiler les lecteurs et lectrices à venir, mais la violence liée aux conflits dont tu parles va crescendo dans le roman. C’est saisissant.)

[NDLR : à l’heure où je poste cet interview sur le blog, la guerre a éclaté en Ukraine. L’échange a été fait juste avant le début du conflit. Ce qui en dit long, hélas, sur les dangers géopolitiques bien réels que dénonce ce roman.]

Nous allons en venir à une thématique plus légère (ou pas ?). Je veux parler de la place de l’héroïne dans cette symphonie ! Il y a pas mal de personnages, mais Mathilde est le centre de tout, me semble-t-il. Tu sais sans doute que je suis friande de beaux personnages féminins, fouillés, complexes et loin des clichés, alors si tu nous présentais un peu notre protagoniste ? 🙂

Charlotte — Je sais que tu apprécies ce genre de femmes, parce que j’ai lu Valadonne et que rares sont les histoires avec des personnages féminins (principal et secondaires) aussi puissants sur le plan de l’écriture.
J’ignore si cela est le cas pour Mathilde, car c’est le personnage d’Havensele qui m’a donné le plus de fils à retordre pour sa caractérisation. Je reste beaucoup sur les difficultés à la construire et à la faire évoluer, source de nombreuses réécritures. Heureusement, mes bêta-lectrices ont été d’une aide précieuse. Je me suis aussi beaucoup inspirée à partir du tome 2 de l’héroïne de La Servante écarlate, June/Defred, incarnée dans la série homonyme par Elisabeth Moss.
Quelques mots de présentation :
Mathilde dirige le département de climatologie de la faculté de Stockholm. C’est une véritable work addict, assez ambitieuse qui tente d’oublier par une activité professionnelle intense son passé. Un accident de voiture quatre ans auparavant a provoqué le décès de son conjoint et de son bébé, né trop prématuré pour survivre. Pour se punir, Mathilde a privé son corps de nourriture, au point d’être hospitalisée en psychiatrie. Au début du roman, elle est à peine remise de cette anorexie, lutte pour prendre du poids et supporte difficilement le regard des hommes sur elle. C’est une cérébrale qui rejette tout affect, estime que tout s’intellectualise, y compris les sentiments. Son credo : qui n’aime pas ne souffre pas.
Sa rencontre avec Thomas Andlauer, un mécène scientifique anglais, sera le déclencheur de sa guérison, jusqu’à ce que la véritable nature de l’homme se révèle à elle et que Mathilde découvre l’organisation secrète qui se dissimule derrière la fondation Andlauer. C’est donc une femme trahie sous différents plans qui renaîtra à la fin du tome 1. Une femme privée de liberté, qui devra s’adapter pour survivre, tout en restant lucide et critique sur sa nouvelle condition.

Marie — Merci beaucoup pour Valadonne. 🙂
Je suis contente que tu évoques toi-même ce qu’il advient (dans les grands traits) à Mathilde dans le premier tome, car je vais pouvoir rebondir sur la suite et même sur la fin de la trilogie, ce que j’avais vraiment très envie de faire en te proposant cette interview. (Lecteurs de passage, attention aux spoilers ! Et, cette fois, on va parler non pas géopolitique, mais amour et sexualité.)
Car oui, on peut dire que ton héroïne va se retrouver pressée par des volontés masculines inflexibles, notamment celle de Thomas. Et je dois dire que la chute finale, dans sa dimension romanesque, est pour le moins un retournement de situation. C’est lui qui, cette fois, « subit » la volonté et le choix de Mathilde, même s’il consent.
J’ai été doublement surprise, et très très surprise, par cette audacieuse conclusion. Je ne m’y attendais pas du tout, et j’ai été ravie de sortir ainsi des sentiers battus. Je ne crois pas avoir souvent vu ce type de schémas amoureux inhabituels (et donc transgressifs de la norme) dans des romans. Le seul exemple qui me vient à l’esprit d’emblée est celui de l’héroïne de Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg. Est-ce que tu savais à l’avance que cela se terminerait ainsi ? Pourquoi cette issue ?

Charlotte — Oui, je savais dès le début d’Havensele comment se termineraient les différents fils d’intrigue et en particulier ce fil romantique. Pour plusieurs raisons. Je ne voyais pas évoluer autrement la relation entre Mathilde, Thomas et Alexian. Car il ne s’agit pas seulement d’une histoire d’amour entre une femme et un homme, mais aussi une histoire d’amour fraternel entre les deux hommes. Et ce qu’ils acceptent tous deux démontre la force de leur lien.
Il me semblait également important que cette fois-ci Mathilde décide de sa vie amoureuse. Tout simplement, parce que cela montrait en show son évolution. Dans le tome 1, nous faisions connaissance avec une femme écorchée par la vie, mais forte. Dans le tome 2, le lecteur la découvrait obligée de se soumettre pour survivre. Le tome 3 se devait de montrer une autre de ses facettes, son côté rebelle et anticonformiste.
Et enfin, tout comme la trilogie comporte une romance homosexuelle, je souhaitais décrire différentes formes de sexualité et surtout leur acceptabilité sociétale. L’amour, le désir ne devraient pas être brimés par un regard conformiste, de modèle hétéronormé, mais – entre adultes consentants – se libérer. Pour moi, il n’y a rien de bien pire que l’expression « bonnes mœurs », car elle reflète surtout les cages dans lesquelles les femmes ont été enfermées depuis des siècles.
Je n’ai pas (encore) lu le roman d’Élisabeth Vonarburg, mais le film Jules et Jim de François Truffaut a été une grande source d’inspiration (Tout comme la fabuleuse Jeanne Moreau).

chroniques du pays des mères d'élisabeth vonarburg

Marie — Je ne vois pas que dire, sinon plussoyer ton propos avec enthousiasme. 🙂
Petite dernière question pour la route (la petite question habituelle) : où en es-tu dans l’écriture ? Quelle est ton actualité et quels sont tes projets ?

Charlotte — Je suis une autrice escargot, ce qui signifie que j’écris très lentement. Comme je ne suis jamais satisfaite avant la V7, cela donne aussi une idée du temps que je consacre aux corrections.
Depuis la sortie du tome 3 d’Havensele en mai 2020, j’ai publié, suite à des appels à textes, trois nouvelles de science-fiction dans des revues que j’apprécie beaucoup (AOC, Gandahar et Géante Rouge). Mon quatrième roman (fantastique breton) – Le Club des Enfants Mal Fichus – est entre les mains de mes bêta-lectrices et j’ai fait une pause dans l’écriture de mon cinquième roman (un thriller), pour une nouvelle de science-fiction, en corriger une autre et écrire le synopsis de la prochaine pour laquelle j’ai été sollicitée.
Et j’ai dans la tête quatre autres romans et un ouvrage de vulgarisation médicale qui se télescopent et ne demandent qu’à être jetés sur le « papier ».
Dire que je souhaiterais que les journées fassent 48 heures est un doux euphémisme (Nous sommes de nombreuses autrices à connaître des quotidiens chargés). Mais il paraît que, de la frustration, naît la créativité, alors réjouissons-nous !

Marie — Et nous allons en finir avec cette note positive ! Merci à toi, Charlotte, et bonne continuation pour tes beaux projets. 🙂
Pour conclure, lisez Havensele (Cité Noire, Cité Blanche, Cité Rouge), c’est vraiment une lecture prenante et addictive, et pleine de sens. Et suivez l’actualité de Charlotte Bona, autrice de science-fiction, anticipation et SFFF en général sur ses réseaux sociaux (Facebook et Instagram) et sur son blog.
À bientôt !

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