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Des osselets au lit d’un homme : devenir épouse en Grèce antique

Le mariage en Grèce antique est un saut périlleux pour les jeunes épousées. J’ai déjà vu avec vous la façon dont les noces constituaient un rite de passage pour les femmes : de la sphère de l’enfance, celle d’Artémis, on passe à celle de l’âge adulte, dominée par Aphrodite. Pas d’adolescence dans l’antiquité, et surtout pas pour le second sexe, qui de toute jeune fille devient épouse et déjà presque mère !

Faire de la petite fille une femme avec les rites

Le mariage est balisé par des rites qui ont un but premier : préparer la fille à devenir épouse et mère. On marie les Grecques peu après leurs premières menstruations, dans le pire des cas à partir de 12 ans et assurément avant 18 ans.

Quand on dit « préparer », on ne pense pas à une préparation psychologique. La métamorphose est abrupte pour les jeunes filles en question et on fait peu de cas de leurs états d’âme. Il s’agit de ritualiser cette transition pour la normaliser au regard de la société et des dieux.

Avec Artémis

Les jeunes filles sacrifient ainsi à la déesse Artémis des objets choisis et lourds de sens.

Artémis est la déesse vierge, celle de la nature sauvage et de l’enfance. La jeune fille lui offre ses cheveux, qu’elle portait longs et libres jusqu’alors. Elle les a coupés ; désormais, elle ne les montrera plus, ils seront dissimulés, comme ceux de toutes les femmes mariées. La future épousée sacrifie aussi ses sous-vêtements de fille, les ceintures virginales (les culottes, si l’on passe outre l’euphémisme grec). Mais aussi les tambourins qu’elle utilisait dans les chœurs religieux en tant que parthenos (vierge). Et les ballons, et les osselets…

Tout cela est laissé en offrande à Artémis le matin pour que, le soir, elle se retrouve femme dans le thalamos, la chambre nuptiale.

Avec Aphrodite

Plutarque donne une liste des dieux et déesses qui président au mariage en Grèce antique. Parmi ceux-ci se trouvent Artémis, puis Aphrodite et Peithô (la Persuasion, fille d’Aphrodite selon Sappho)

Avec Artémis, la nymphe quitte l’enfance. Avec Peithô et Aphrodite, elle devient une femme à la sexualité adulte. Les deux déesses sont invoquées pour aider à la réussite de l’union sexuelle avec l’époux.

Aphrodite a autrefois paré Pandora de colliers d’or. Ces bijoux symbolisaient évidemment les grâces de la séduction. Dans le mariage, Aphrodite est là pour aider la nymphe à séduire son époux. C’est son rôle. C’est à l’épouse de séduire l’époux, tout comme c’est l’éromène qui séduit l’éraste dans le lien pédérastique.

D’ailleurs, pour le mariage, la jeune fille est vraiment parée de ses plus beaux atours :

  • une couronne ;
  • ses plus beaux vêtements, qu’elle a elle-même brodés;
  • des nymphides (chaussures) ;
  • un voile qui dissimule son visage.

— Heureux époux, ton mariage comme tu voulais
s’est accompli ; tu as la vierge que tu voulais.
— Ta vue est gracieuse, tes yeux
de miel, et l’amour sur ton visage attirant s’est répandu
au plus haut point t’a honorée Aphrodite
[Épouse) Virginité, virginité, où t’éloignes-tu, m’ayant quittée ?
(Virginité) Jamais plus je ne viendrai vers toi, jamais plus je ne viendrai.
À quoi, époux aimé puis-je te comparer bien ?
À un rameau souple je te comparerai le mieux.
(Sappho)

Avec Zeus Téléios et Héra Téléia

Plutarque clôt sa liste avec Zeus Téléios et Héra Téléia, le couple divin modèle, l’homme et la femme « accomplis ». C’est le sens qu’a téléios / téléia. Accomplis car mariés.

Avec ça, la jeune épouse est parée. Il ne lui reste plus qu’à aller vénérer Déméter et Dionysos pour devenir pleinement une épouse, dans toutes ses fonctions cultuelles et sociales.

Civiliser la fille sauvage par le mariage

Si on encadre aussi étroitement ce moment charnière dans la vie de la femme, c’est aussi parce qu’on considère la fille comme « sauvage ». Certains auteurs anciens voient même la femme de l’antiquité grecque comme une race à part. On l’associe fréquemment à un animal en fonction de son caractère supposé.

Avant le mariage, en Grèce antique, la parthénos est souvent dite admès, c’est-à-dire indomptée. On le voit dans L’Odyssée à propos de la jeune Nausicaa. Les filles, surtout prépubères, sont fréquemment comparées à des pouliches, des ourses, des chèvres sauvages.

Il faut donc la soumettre pour qu’elle tienne son rôle dans la société. D’ailleurs, il existe un étrange rituel athénien qui s’appelle « faire l’ourse ». Il est pratiqué par les filles prépubères ou dans la puberté dans des sanctuaires d’Artémis. Elles y subissent un temps de réclusion durant lequel elles accomplissent un mystère nocturne. Celui-ci leur permet d’« extraire » d’elles cette nature sauvage, « d’offrir ce qui en elles a le caractère sauvage ».

Les marier, c’est donc les sortir de l’état de nature, les civiliser. Les dresser et les soumettre à de nouvelles forces, celles d’Éros et d’Aphrodite.

Placer l'épouse grecque sous la coupe de l'époux

Le joug du mariage grec : une question sémantique

Le mariage grec antique est littéralement une question de domination. En grec, «être épousée » peut se traduire par « être mise sous le joug ».

Certaines déesses ont à cet égard des épithètes évocatrices :

  • Héra Syzygia (« sous le même joug ») ;
  • Aphrodite est parfois dite Zygia et, d’après Plutarque qui les approuve, les Delphiens l’appellent « déesse de l’attelage conjugal ».

La femme grecque sous le joug de son époux

L’épouse grecque ne sort guère de la maison. Lorsqu’elle le fait, elle doit être voilée et couverte. En revanche, le foyer est son domaine. C’est elle qui a en charge les affaires domestiques.

Les Grecs anciens considèrent donc qu’elle a un fort pouvoir de nuisance si elle décide de rendre difficile l’existence de son mari.

D’ailleurs, dans certaines cités grecques, lors du mariage, l’épousée porte une couronne d’asperges.  C’est un avertissement qui rappelle au marié que la partie douce de la femme est protégée par des épines. On en revient finalement à la sauvagerie inhérente à la gent féminine !

Toutefois, la femme est légalement complètement subordonnée à son époux. Dans la pièce de théâtre d’Aristophane, Lysistrata, les vieillards menacent les femmes de coups pour les faire taire et les remettre à leur place. Même s’il s’agit de comédie, on peut largement supposer que les époux avaient le droit d’infliger une rossée à leurs femmes sans être inquiétés.

« Si tu ne te tais, j’épuiserai tout ce qu’il me reste de force à te rosser. »

Rappelons que le mari est souvent deux fois plus vieux que sa femme au moment du mariage. Si celle-ci a entre 15 et 18 ans, l’époux a environ 30 ans. On peut tout à fait imaginer l’autorité qu’un homme de cet âge peut avoir sur une jeune fille qui vient de quitter le nid familial.

amphore à figures noires montrant une procession de mariage
Sur cette amphore à figures noires, on voit la procession d'un mariage légendaire : celui du héros Pélée et de la néréide Thétis. Environ 540 avant J.-C. (Crédit : Vladimir Naikhin, musée des terres bibliques)

Deux exemples de mariage en Grèce antique : Atalante et Hélène

Je vous propose deux extraits littéraires qui donnent un aperçu du mariage dans l’antiquité grecque.

Hélène de Troie et Ménélas

Or donc, un jour à Sparte, chez le blond Ménélas, des vierges, la chevelure ornée de l’hyacinthe fleurie, formèrent un chœur devant la chambre nuptiale toute décorée de peintures ; elles étaient douze, les premières de la ville, de splendides Lacédémoniennes ; c’était le jour où je plus jeune fils d’Atrée [Ménélas] enfermait avec lui la Tyndaride bien-aimée qu’il avait demandée en mariage, Hélène. Elles chantaient toutes de concert, frappant le sol de pas compliqués ; et le palais autour d’elles résonnait des accents de l’hyménée [chant de noces]… Sois heureuse, jeune épouse ; sois heureux, gendre d’un noble beau-père. Puisse Léto vous donner, Léto nourricière d’enfants, une belle progéniture ; Kypris, la déesse Kypris, l’égalité d’un amour réciproque ; et Zeus, le fils de Cronos, une prospérité impérissable.
(Théocrite, Épithalame d’Hélène)

Atalante et Hippomène

J’ai moi aussi illustré le mariage grec antique avec les noces des héros grecs Atalante et Hippomène.

Ci-dessous, Atalante subit les rites du mariage, notamment ceux des offrandes faites à Artémis.

Voici donc ce à quoi pouvait ressembler les préliminaires d’un mariage à l’époque classique.

« Allons, déclara la mère d’Hippomène en levant une main gracieuse en direction de Baléria. Commençons pour ne pas faire attendre nos hommes lorsqu’il en sera temps. »

Oui, finissons-en, songea la jeune fille.

Elle se laissa couper une boucle de cheveux et alla la déposer au pied de la statue d’Artémis qui occupait l’un des coins de sa chambre. Elle y sacrifia aussi l’une de ses ceintures, comme le voulait l’usage.

« Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de sa maternité ! » déclara Béronikè, immédiatement imitée par les autres femmes autour d’elle.

C’était la première fois que la déesse chasseresse apparaissait à Atalante comme une ennemie.

Que se passait-il ? Pourquoi l’abandonnait-elle à son sort ?

Pourquoi acceptait-elle de la perdre au profit d’Aphrodite ? Ne l’avait-elle pas assez honorée ?

Baléria, Béronikè, toutes les femmes se pressèrent autour d’elle avec des colliers d’or, des bagues d’argent, des bracelets sertis d’ivoire, de nacre, de perle…

Le métal tintinnabulait à ses oreilles à lui en donner le vertige, mêlé dans ses harmoniques aux voix douces et monocordes qui ne cessaient de réciter les prières : « Aphrodite, aide Atalante, kourè-de-Schoéné, à faire naître le désir chez Hippomène. ».

Elle ne s’était jamais sentie vulnérable lorsqu’elle courait ou luttait nue, mais sous ces monceaux d’or et de pierres précieuses, qui alourdissaient chacun de ces gestes, elle avait l’impression d’être une proie. Elle eut presque un recul lorsque sa nourrice s’approcha d’elle avec la ceinture rituelle, celle que l’époux dénouait pendant la nuit de noces. Elle la passa autour de sa taille comme une marionnette.

Aphrodite, la déesse qui noue la femme à son époux. © 2000 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Mon roman Atalante peut être commandé dans toutes les bonnes librairies ! À lire pour découvrir la suite de ce mariage en Grèce antique… héroïque.

Si la mythologie grecque vous plaît, vous aimerez aussi ma nouvelle sur la pythie de Delphes. Le Dit de l’oracle est disponible gratuitement en ebook ici. Bonne lecture !

Sources :

BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

MATYSZAK, Philip, Une Année en Grèce antique, First Éditions, 2022, Paris

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Les rites du mariage dans l’antiquité grecque : d’Artémis à Aphrodite

Quels sont les rites du mariage dans l’antiquité grecque ?

Le mariage grec antique est un long chemin balisé d’actes empreints de sens. Sens sacré ; sens social. Dans cet article, nous allons les aborder en nous glissant plus particulièrement dans le regard de l’un des deux protagonistes principaux de l’événement : l’épouse. En effet, il s’agit pour elle d’un rite de passage essentiel qui l’amène du statut d’enfant à celui de femme.

Ensuite, je vous invite à lire un exemple de mariage vu par les yeux de la femme, celui de l’héroïne grecque Atalante.

(Je vous parle ailleurs des rituels religieux de la Grèce antique en général.)

Le mariage grec : un rite de passage pour la femme

 

Lors de son mariage, la femme change de vie. Jusqu’alors fille de Untel (on dit kourè-de en grec), elle devient l’épouse d’un autre Untel. (Je vous invite à lire cet article qui évoque les épithètes données aux femmes dans l’antiquité grecque par rapport à leur statut social et biologique.)

Elle quitte également la sphère d’Artémis, déesse vierge associée à l’enfance, pour rejoindre le giron d’Aphrodite, la divinité protectrice de l’amour, certes… mais surtout celle de la sexualité normée par le mariage. C’est la seule sexualité autorisée pour les femmes grecques honorables.
Tout se passe en trois actes :

  • acte de séparation : la parthénos (vierge) quitte la maison de son père ;
  • acte de transfert : le cortège nuptial la guide du foyer paternel à celui de son époux ;
  • acte d’intégration : elle est introduite dans cette nouvelle maisonnée.

Il existe de nombreux rites dans le gamos (les noces en grec) et ils ont diverses fonctions. Mais le mariage en lui-même est un rite de passage pour la femme.

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque

 

Ces rites sont très nombreux et variés, parfois folkloriques, parfois sacrés. Ils servent différentes finalités.

Les rites de passage d’âge

 

Les uns sont clairement des actes liés au passage d’âge de la fille. Ainsi, celle-ci offre une partie de sa chevelure à Artémis, la déesse protectrice de la jeunesse. Lorsqu’elle était enfant, elle les portait long et libre. Devenue femme mariée, donc adulte, elle les cachera sous une coiffure.

Les garçons font la même chose au moment de la puberté, en offrant leurs cheveux à Apollon.

Ce n’est pas tout. La parthenos offre aussi sa ceinture virginale (les sous-vêtements d’enfant). Elle abandonne aussi définitivement à la déesse ses tambourins, des instruments de musique avec lesquels elle participait aux chœurs religieux de jeunes filles vierges.

En se défaisant de tous ces objets, elle quitte un cercle cultuel, celui des parthenoi, pour un autre cercle, celui des femmes mariées, symbolisés par d‘autres objets : gril, tamis, clés et pots de la maison, dont elle prend rituellement possession à la fin de la cérémonie du gamos, dans la maison de son nouvel époux.

Les rites de purification

 

D’autres sont des actes de purification comme on en rencontre souvent dans la religion grecque antique. Les femmes y sont en effet porteuses d’une souillure associée au sang des menstrues. Il faut les en débarrasser à certains moments-clés de leur vie et le mariage en fait partie. On accomplit donc des rituels de purification en utilisant l’eau d’une source ou d’une fontaine réputée efficace pour débarrasser la nymphe de ses souillures. Cette eau doit avoir une vertu propitiatoire. Il faut se concilier les faveurs des Nymphes (les divinités, cette fois).

Cette cérémonie est souvent représentée sur des loutrophores. Les loutrophores sont des amphores qui, à Athènes, servent au transport de l’eau du bain nuptial. Elles ont un long col allongé. Tout un cortège accompagne cette eau de la source jusqu’au domicile de la vierge. Des porteuses de torches encadre le cortège, un jeune garçon de la famille joue de la flûte. Le loutrophore est porté par une petite fille.La nymphe marche à l’arrière du groupe, la tête baissée.

On le verra dans l’extrait que je propose plus loin.

loutrophore montrant des scènes du mythe de Persée et Andromède
Loutrophore à figures rouges des Pouilles, IVème siècle avant J.-C. Il montre des scènes du mythe de Persée qui obtint la main de la princesse Andromède.

Les rites de transfert de la femme

 

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque, ce sont aussi des rites de transfert. Celui-ci se matérialise par toute une série d’étapes symboliques.

Le repas

Le repas qui a lieu chez le père de la mariée rassemble les deux familles. C’est un moment de rapprochement et d’échange mutuel. Hommes et femmes sont installés à des tables différentes. La marié, strictement voilée, ne rejoint les convives qu’à la fin du repas. Elle prend place parmi les femmes.

Le dévoilement de l’épouse

Le dévoilement est accompagné d’une remise de cadeaux par l’époux. C’est un système de don-contre-don : épouse contre cadeaux. Le marié doit rendre en biens ce qu’il a reçu, notamment par rapport à la dot.

Le cortège nuptial

Le cortège nuptial guide la femme mariée d’une maison à l’autre.

C’est la partie publique de la cérémonie. Elle est importante pour que chacun, dans la cité, sache le statut des enfants à naître de ce nouveau couple.

Comme le repas se termine tard, la procession se fait à la lueur des torches nuptiales. (Des « noces sans flambeaux » désignent des mariages clandestins.)

Les époux sont transportés dans un char conduit par un proche du marié (le parochos). Un héraut les précède. Ils sont suivis par la famille de la mariée, puis les parents, les amis et des enfants couronnés de myrte. On joue de la musique, on crie et on danse tout au long du parcours. Garçons et filles font des chœurs.

L’arrivée chez l’époux

Les parents du marié attendent devant leur maison. Ils accueillent les époux à leur descente du char.

Une tradition résonne encore dans nos imaginaires, celle du mari qui porte sa femme pour lui faire franchir le seuil de la maison sans qu’elle le touche. En effet, la nymphe est l’objet d’interdits. Elle ne doit pas toucher le seuil, voire le sol jusqu’à ce qu’elle soit dans le lit conjugal. Mais elle prend possession des objets symboliques de son nouvel état : pots, gril, tamis pour la farine, clefs.  Ils indiquent quelle est désormais sa place dans la société grecque.

Les époux se rendent ensuite dans le thalamos, la chambre nuptiale. La porte est gardée par un ami de l’époux.

Les dons du lendemain

Le lendemain a lieu un dernier cortège. La famille de la nymphe apporte des cadeaux. La procession est dirigée par un jeune garçon habillé de blanc, qui tient un flambeau. Viennent ensuite une canéphore et d’autres filles qui portent les cadeaux : vases, vêtements, peignes, parures, ports à parfums, cosmétiques, chaussures, coffrets…

Les rites propitiatoires de fécondité

 

Les rites du mariage dans l’antiquité grecque sont enfin liées à la fécondité de la femme. En effet, la parthenos que nous venons de quitter, la toute jeune fille, parfois presque une enfant, a désormais la mission majeure de donner des enfants, et surtout des fils à son époux. C’est l’un des objectifs majeurs du mariage dans l’antiquité grecque.

Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de la maternité (Anthologie palatine, VI, 276)

Pour favoriser cette fertilité, le gamos comprend donc de multiples petits gestes propitiatoire.

À un moment quelconque, probablement avant le repas, on sacrifie à de multiples divinités : Artémis, Peithô, Aphrodite, Zeus Téléios et Héra Téléia. D’autres divinités sont parfois invoquées. À Athènes, par exemple :

  • les Tritopatores, qui personnifient la lignée des ancêtres et interviennent dans la réussite génésique du mariage ;
  • la Nymphe, une espèce de Jeune Mariée divinisée.

La musique accompagne les vœux, les libations, les épithalames et les hymnes.

Le banquet est constitué de plats traditionnels. On y trouve des mets réputés favorables à la fécondité, les katachusmata, comme les gâteaux de sésame. Un jeune garçon circule entre les tables pour donner des pains aux convives.

Une fois qu’elle est arrivée chez l’époux, avant la nuit de noces, l’épouse consomme rituellement des katachusmata : des dattes, des gâteaux, des figues sèches, des noix. Certains de ces mets ont des vertus fécondantes, mais aussi cathartiques.

L’épouse avale un pépin de grenade, un fruit hautement symbolique, juste avant la nuit de noces.

Fresque de Pompéi montrant une servante portant un plat avec un gâteau de sésame
Fresque de la Villa des Mystères de Pompéi. On y voit une servante portant un plat de gâteaux de sésame. La scène prend probablement place dans un rite d'initiation à des mystères de Dionysos.

Des rites nombreux, variés, à la symbolique diverse, qui métamorphosent en un seul jour une enfant en une épouse destinée à devenir mère dans la foulée !

Voilà comment se déroule ce jour, l’un des plus beaux de la vie d’une femme selon le poète Hipponax :

« Les deux jours les plus doux pour une femme sont le jour de son mariage et celui de ses funérailles. »

Les rites du mariage grec antique : l’exemple d’Atalante

 

Je vous propose de découvrir ces rites de manière plus vivante avec l’exemple de l’héroïne grecque Atalante.

Dans la mythologie, Atalante est contrainte au mariage lorsqu’elle perd la course contre son prétendant Hippomène.

L’extrait qui suit prend place pendant l’un des rites du mariage dans l’antiquité grecque : la procession du loutrophore vers le palais du prince Schœnée, le père d’Atalante. Je vous en souhaite bonne lecture !

Ils s’en retournaient à la cité. La foule amassée sur le chemin du cortège lui jetait des fleurs. Son nom résonnait avec joie autour d’elle. C’était étrange que son asservissement provoquât une telle liesse.

 Dans cette presse, tout le monde avançait au ralenti en battant le pavé. Lorsque, enfin, ils passèrent la porte monumentale du palais, le soleil était haut dans le ciel. Les princes et les grands de la cité ruisselaient de sueur sous leurs beaux atours. La cour était encombrée de chars, de caisses, d’amphores, de mobilier orné de pièces d’ivoire sculptées représentant hommes et animaux, de statuettes de guerriers et de divinités, bref d’un monceau de présents venus d’Onchestos pour honorer la mariée et son père. Dans la deuxième cour, Schœnée avait fait préparer tout autant de biens, et même davantage, à destination de Mégarée. Puisque celui-ci lui donnait son fils aîné, il fallait compenser avec encore plus de faste. Atalante jeta un regard vide à tout ce déballage d’or, de parfums et de soieries. Elle rentrait au palais ; quand en ressortirait-elle ? La nuit venue, elle serait mariée. Les reproches de son père, ses hauts cris lorsqu’elle s’en allait chasser dans la montagne giboyeuse, lui revinrent en tête. Il n’aurait plus à lui asséner continuellement que ce n’était pas un lieu fait pour les femmes. Que c’était à l’ombre du mégaron qu’elle devait jouer son rôle. À son père, elle pouvait imposer un genre de vie que tous désapprouvaient : c’était l’anax. Mais à Hippomène ? Il serait humilié, moqué et déconsidéré si elle jouait encore sa partie sur le terrain des hommes : le dehors. S’en rendait-il compte, l’inconséquent ? Elle tenait sa réputation entre ses mains. Personne ne lui pardonnerait de ternir la réputation d’un homme comme lui, même pas son père et surtout pas Mégarée et tous ceux d’Onchestos. D’ailleurs, alors qu’elle observait enfin les visages, debout dans l’ombre de sa porte, elle sentait flotter une inquiétude sous la liesse. Les hommes prenaient place pour la cérémonie du contrat ; en tant que future épousée, elle n’y avait aucune place. Elle allait devoir les attendre dans sa chambre. Cela constituerait un entraînement adéquat à sa nouvelle vie : attendre… Attendre son époux, attendre l’homme.

Vous en saurez plus sur mon roman Atalante ici.

Peinture montrant la victoire d'Hippomène contre Atalante
Atalante et Hippomène, atelier de Jacob Jordaens (1593-1678). Toutes les œuvres relatives au mythe d'Atalante et Hippomène montrent la course et l'épisode des pommes d'or. Aucun artiste n'a évoqué le mariage, considérant sans doute cette issue comme une fin heureuse pour les deux protagonistes.

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Crédits image d’en-tête : Capri23auto

Sources : 

Brûlé, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littérature, 2001

Le mariage dans l’Antiquité grecque : une histoire d’amour ?

Comment se déroulait un mariage dans l’Antiquité grecque ? Quels objectifs ? Quelle procédure ? Quelle valeur au regard de la société toute entière ?

Du choix de l’épouse (et de l’époux) jusqu’à la nuit de noces, c’est tout un monde qui se dévoile. Je vous propose de le découvrir ensemble !

Le mariage dans la société grecque : sens et objectifs

Une histoire d’argent et de pouvoir

Le mariage, un vivre ensemble entre deux personnes qui se sont choisies ? Sans surprise, ce n’est pas du tout le cas en Grèce ancienne. D’ailleurs, l’amour ne joue son rôle dans le mariage que depuis fort peu de temps, et seulement dans certaines sociétés du monde.

Non, le mariage en Grèce antique, c’est une histoire entre familles. Il s’agit de perpétuer une lignée, d’acquérir de l’influence et de la fortune. La fille est d’ailleurs remise à l’époux avec une dot qui doit être à la hauteur de la fortune du parti choisi.

« Le bien va au bien », dit l’adage populaire. Le mariage grec est extraordinairement endogame, au point qu’on se « passe » et « repasse » les femmes les plus riches, même lorsqu’elles ont déjà « servi ». Un peu comme cette épouse de Périclès, D., qui avait déjà été marié une première fois à un dénommé Hipponicos. Selon la Vie de Périclès de Plutarque, la vie maritale étant devenu pénible au grand homme, celui-ci la donna à l’un de ses amis, Kleinias. Cette femme dont nous ne sommes pas sûrs du nom (quand celui de ses trois maris nous est très bien connu), donna un fils au premier époux, deux à Périclès et deux autres encore au troisième mari. L’un de ces deux derniers rejetons fut le fameux Alcibiade.

Ce va-et-vient en dit long sur la valeur du mariage dans la Grèce antique. Il est avant tout une forme de transaction aux bénéfices mûrement réfléchis.

La grande affaire : avoir des enfants légitimes

L’autre grande affaire du mariage dans l’antiquité grecque, ce sont les enfants. Un homme a besoin d’une épouse légitime pour que celle-ci lui donne des enfants légitimes. La fille doit donner des enfants, en témoignent les nombreux ex-voto à des divinités de la fertilité qui jalonnent le gamos.

Mais pourquoi, au fait ?

Il faut ici se placer sur deux plans différents: celui de la cité et celui de la maison.

  • La cité a besoin de citoyens-soldats qui défendent le territoire et la communauté. D’où des mesures « natalistes » : taxation des célibataires, par exemple, ou même obligation pour l’homme d’honorer madame à une fréquence régulière. Une loi du législateur Solon (début du VIe siècle) oblige l’époux de l’épiclère à avoir des rapports sexuels avec celle-ci au moins trois fois par mois. Précisons que l’épiclère est l’héritière unique d’une maison (sans frère, donc).
  • La maison a le même intérêt que la cité. S’il n’y a pas d’héritier mâle, elle « tombe en quenouilles ». C’est la fin d’un bien, d’une lignée et d’une mémoire.

Et l’amour dans tout ça ?

Dans cette histoire, il n’y a aucune place pour l’amour, ni la fidélité — celle du mari, en tout cas.

Si quelque chose finit par se développer entre les époux, de la tendresse, de l’affection, voire un amour véritable, tant mieux. C’est un peu la cerise sur le gâteau.

Les Grecs tendent quand même à penser que c’est normal. Les hommes finissent par aimer leur femme, comme le dit Achille dans l’Iliade (Chant IX) à propos de Briséis : 

« Les Atrides sont-ils les seuls des hommes doués de la parole à chérir leurs épouses ? Tout homme bon et sensé aime la sienne et s’en occupe, comme moi j’aimais la mienne de tout cœur, bien qu’elle eût été acquise par la lance. »

cratère attique à figures rouges
Un mariage grec ? Vase de Pronomos, cratère attique à figures rouges, IVe s. av. J.-C., Musée archéologique national de Naples. (Sources : site https://www.arretetonchar.fr)

Le déroulement du mariage dans l’antiquité grecque : de l’ekdosis au gamos

L’ekdosis : le contrat de transmission

Le mariage grec antique, c’est d’abord un acte juridique, celui de la « remise » (ekdosis) d’une fille par celui qui a autorité sur elle à un autre homme qui va l’accueillir dans sa maison : l’époux. La fille  passe d’une maison à une autre et d’une autorité à une autre.

L’ekdosis est un accord entre deux hommes :

  • le tuteur (kyrios), qui est le plus souvent son père et a seul le pouvoir de donner la fille à un autre homme ;
  • le futur époux.

Des comédies du IVe siècle rapportent dans un mode comique le type de dialogue échangé à l’occasion :

LE PÈRE — Je te remets cette fille pour que tu lui laboures des enfants légitimes.
LE GENDRE — Je la prends avec plaisir.
LE PÈRE — Et j’ajoute cette dit de x talents.
LE GENDRE — Cela aussi je l’accepte avec plaisir.

Cet acte n’a pas besoin de faste. Il n’a besoin que d’une seule chose : des témoins. Même la future épouse n’est pas nécessairement présente. Cela nous rappelle la nature véritable du mariage grec antique  : il s’agit moins d’une union entre deux individus qu’entre deux familles.

On est ici dans le cas d’une jeune fille vierge, une parthenos dont c’est le premier mariage. Les choses changent quand il s’agit d’un remariage. En général, on demande son avis à la future épouse. C’est ainsi que Périclès consulte sa femme avant de la refiler à Kleinias !

D’ailleurs, remarquons que la fille est « remise » et non « donnée ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Que si l’époux se comporte mal avec sa femme et que celle-ci s’en plaint, le père peut très bien la lui reprendre en faisant jouer une espèce de droit de préemption de la maison ancienne sur la nouvelle.

Ça marche en tout cas jusqu’à la naissance d’un premier enfant, qui défait définitivement le lien avec la maison paternelle au profit de la maison maritale.

Le gamos : les noces ritualisées

Le mariage dans l’antiquité grecque, c’est surtout le gamos. Rien ne change dans la vie des futurs époux tant qu’il n’a pas eu lieu.

Le gamos, ce sont les noces proprement dites. Elles sont ponctuées de rituels qui balisent le transfert de l’épouse dans la maison de l’époux. Ces rites ont quelque chose d’initiatique : on peut parler de rites de passage pour la femme. J’ai parlé ailleurs de la façon dont on considérait la femme grecque dans les différents âges de sa vie.

En effet, il n’existe pas d’adolescence pour les jeunes gens des sociétés anciennes.

 On est un enfant, puis on devient un adulte. Avant son mariage, la fille joue à la balle et aux osselets. Puis elle se marie et passe dans le lit d’un homme. Désormais, elle est une femme. Les épouses étaient souvent très jeunes, elles avaient entre douze et dix-sept ans. Généralement, elles épousaient des hommes d’environ trente à trente-cinq ans.

La vierge Hippè a relevé sur le haut de sa tête les boucles de son abondante chevelure,
En essuyant ses tempes parfumées.
C’est que déjà pour elle est arrivé le temps du mariage.
Et nous, bandeaux qui tenons la place de ses cheveux coupés,
Nous réclamons ses grâces virginales.
Artémis, puisse par ta volonté le jour de son mariage être aussi celui de la maternité
Pour la fille de Lycomèdeidès, qui aime encore les osselets. (Anthologie Palatine, VI, 276)

Pour en savoir plus sur les rites du mariage dans l’antiquité grecque, rendez-vous par ici !

Céramique attique à figures noires montrant un cortège nuptial.
Lécythe attique à figures noires, vers 550-530 av. J.-C. ; New York, Metropolitan Museaum of Art. Photo : DR. Le lécythe est un vase à vin, huile ou parfum. Celui-ci montre une numphagôgia (cortège nuptial).

Un exemple de mariage en Grèce antique : Atalante et Hippomène

Dans ma réinterprétation du mythe d’Atalante , j’ai montré ce que ni Hésiode ni Ovide n’ont montré : le mariage en tant que tel.

Je vous offre un petit extrait montrant une Atalante orageuse alors que se prépare sa « remise » à son futur époux, Hippomène. Comme vous allez le constater, le mariage dans l’antiquité grecque dans sa partie contractuelle (ekdosis) n’implique pas forcément la présence de l’épouse.

statue d'Atalante et Hippomène au château de Saint-Cloud
Le Jour ni l’Heure 7714 : Atalante & Hippomène, XVIIIe s., copie de l’antique, parc du château de Saint-Cloud. Photo de Renaud Camus.

Dans sa grande bonté, Schœnée consentit à ce qu’elle assistât à son propre mariage. Tant de magnanimité donnait à Atalante l’envie de lancer son poing dans le miroir de sa chambre.


Au lieu de quoi, elle se regarda grincer des dents dans le cuivre poli. Ses femmes s’activaient autour d’elle, étalaient des parures, remplissaient des bassines d’eau, alignaient des flacons et des pots d’onguents, des brosses et des pinceaux.


La kourè-de-Schœnée ne serait bientôt plus. Elle allait devenir l’alochos d’Hippomène. Elle n’arrivait pas y croire. Où était passée Atalante dans cette passation de pouvoir désastreuse ?


« Mégarée et sa suite arrivent, déclara son père dans son dos. Mais ne te hâte pas, ma païs, prends le temps de te préparer soigneusement. »


Elle sentait sa grande ombre derrière elle, qui surplombait les va-et-vient de ses servantes et surtout de Baléria. Sa nourrice ronchonnait au-dessus de sa masse hirsute de cheveux.


« De toute façon, il faudra des heures pour démêlait tous ces nids d’oiseaux.


— Paix, nourrice. Nous allons enfin marier notre petite fille. Qu’elle paraisse dans tout son éclat, je le veux ! Que tous admirent la splendeur de la fille de Schœnée. Que ceux d’Onchestos jugent de la grande valeur du cadeau fait à leur famille. »


Ce n’était pas vraiment de la forfanterie dans sa voix. Plutôt une espèce d’orgueil attendri, qui hérissait tous les poils sur la peau de la jeune fille. Elle n’arrivait pas à haïr son père de la traiter comme un trophée ; il y avait trop d’affection en lui, elle ne pouvait la nier sans se mentir à elle-même. Cependant, elle répliqua vertement :


« C’est Mégarée qui t’offre son fils, non l’inverse. Je n’irai nulle part après cet hyménée, père, alors épargnons-nous un tel étalage d’apparences inutiles. »


Du moins, contrairement à tous les usages, elle ne quitterait pas le foyer qui l’avait vue grandir. C’est Hippomène qui viendrait vivre en leur palais, en fils adopté de Schœnée et époux d’Atalante. Époux… Un frisson de rage parcourut Atalante. Voilà où se trouvait l’objet de sa fureur. L’époux.

« Ne recommence pas à faire ta mauvaise tête ! répliqua Schœnée. Tu devrais comprendre que je souhaite justement faire honneur à Mégarée, alors ne gâche pas tout, sinon c’est dans ta chambre que tu passeras toute la cérémonie et que tu attendras ton conjoint ! »

roman en Grèce antique Atalante de Marie Tétart couverture de la nouvelle par Amaryan / Anouck Faure
Atalante est un roman qui reprend le mythe de la course contre Hippomène et des trois pommes d'or.

Le roman Atalante est disponible en version papier dans toutes les librairies et en ebook pour tous mes mécènes Médée.

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À bientôt !

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Sortir des sentiers battus de l’amour avec Frieda !

Peut-on encore réinventer les personnages féminins dans la fiction ?


On a connu de nombreuses héroïnes très diverses, de Jane Eyre à Katniss Everdeen en passant par Mahaut d’Artois dans la littérature jusqu’à Ellen Riplay ou même Gaea dans la websérie Noob ! Elles évoluent avec leur temps. Aujourd’hui, malgré des crispations importantes et des régressions quant aux droits des femmes dans certaines parties du monde, la figure féminine est de moins en moins moulée dans le plâtre.


Peut-on continuer dans cette voie en proposant des personnages dégagés de tout essentialisme de genre, notamment en ce qui concerne leurs relations amoureuses ? C’était une véritable volonté pour moi avec Frieda, l’héroïne de mon roman La Faune. Je vous explique.

L’homme et la femme volages dans la littérature : même regard ?

 

Une chose me frappe régulièrement concernant le regard que l’on porte sur les hommes et celui qu’on porte sur les femmes. C’est celui du rapport au sexe. Je parle bien de la chose sexuelle, et non du genre.


Je pense que de nombreuses femmes se reconnaîtront dans mon opinion.

 Lorsqu’un héros de film ou de roman a plusieurs relations amoureuses et sexuelles, on le suit avec indulgence, voire gourmandise. L’individu est parfois un séducteur, mais plutôt bienveillant ; quelquefois, il est le jouet des femmes qui le désirent. C’est par exemple le cas de Rand al’Thor, le héros de La Roue du Temps, que le Destin a donné à trois femmes en même temps — ce n’est pas sa faute, les prophéties l’ont dit.


On a presque de la compassion pour lui. 😀


Il va de soit que le regard porté sur les femmes qui multiplient les conquêtes est tout différent. En général, ce sont des séductrices et des femmes fatales. Mais elles sont loin de posséder le même capital sympathie qu’un Dom Juan (pour lequel je confesse une grande tendresse, tant Molière en a brossé un portrait captivant).

Rand al'Thor le héros de La Roue du temps en fan art
Rand Al'Thor, le héros de la Roue du Temps. Un fan art de ReddEra.
Louis Jouvet en Dom Juan de Molière - Photo en noir et blanc
Le Dom Juan de Molière. Pour moi, il a les traits de Louis Jouvet.

D’ailleurs, en cherchant bien, on trouve peu d’héroïnes de ce genre au centre d’un récit. Ce sont des rencontres de passage pour un héros masculin.


L’exception notable est significative.

Carmen, la gitane scandaleuse de la nouvelle de Mérimée, traîne les cœurs derrière elle. Elle est tuée par un amant fou de jalousie auquel elle déclare qu’elle ne l’aime plus. En lisant cette œuvre, j’ai eu l’impression que la compassion de l’auteur allait plutôt à l’amant qu’à Carmen.

Certes, elle apparaît comme égoïste et manipulatrice dans l’œuvre. Mais comment aurait-il pu en être autrement ?

 Une femme qui a un genre de sentimentalité « virile » ne saurait être dépeinte avec bienveillance. Ce qu’on ne pardonne pas à Carmen, c’est de mener sa vie comme le ferait un homme, en choisissant puis mettant fin à ses relations amoureuses comme elle le désire.


Ce schème n’est pas propre à l’art, il nous vient de la société, bien évidemment. Je n’oublierai jamais le jour où une femme s’est scandalisée devant mois au sujet d’une autre femme qui avait des relations sexuelles rapides avec des hommes qu’elle ne connaissait que depuis peu.

 « Mais c’est une femme ! », m’a-t-elle dit, et cela sortait du cœur. Oui, un homme peut se permettre cette légèreté. Pas une femme.


Carmen, donc, la malheureuse, ne mérite pas notre compassion. Son issue était inévitable.

(Je vous invite à lire cet intéressant article du Cairn qui résume l’ouvrage La Séduction dans la littérature de Michel Laxenaire.)

Carmen, héroïne du roman de Mérimée
Carmen, peinture à huile de l'artiste Viktoria Lapteva, 2018

Transcender les clichés autour des sexes dans la littérature

 

J’en arrive donc à moi, qui suis là, le clavier sous les doigts, avec ces réflexions, ces modèles et contre-modèles et cette envie de sortir des sentiers battus. 

Je l’avais déjà un peu fait avec Aniélis l’héroïne de mon roman Valadonne. Mais Aniélis est une torturée qui fait du mal à ceux qu’elle aime. Mauvais exemple.


Peut-on imaginer une héroïne qui papillonne dans la lumière ? Qui remette à plat les jugements des uns et des autres sur ce que devrait être la sexualité de chacun selon son genre ? Qui soit libre d’aimer (sentimentalement et physiquement) tout en entraînant la sympathie des lecteurs ?


Peut-on se dire que l’amour physique est comme un cadeau fait par une femme à un homme et qu’il ne l’engage à rien d’autre ?


C’est l’un des axes de réflexion qui m’a guidée lors de cette écriture. J’attends les retours de mes lecteurs pour savoir si, en toute humilité, j’ai atteint mon objectif. 🙂

Faites connaissance avec mon héroïne Frieda !

 

En attendant, je vous propose de retrouver Frieda dans un extrait qui illustre cette liberté d’aimer de mon héroïne.

Pour mieux apprécier votre lecture, je vous suggère de lire le début du roman La Faune juste ici.

Dehors, la nuit est déserte. Quelques derniers « Bonne nuit, Frieda » m’accompagnent tandis que je me dirige vers la source. Elle affleure à quelques pas de là, près d’un petit sanctuaire de Ceylhad bâti en pierres grises du coin. Les étoiles et le clair de lune guident mes pas jusqu’à l’eau scintillante. Je m’assois sur une pierre plate et plonge mes mains dans l’eau froide. Son contact apaise mes joues. Elles étaient brûlantes après tant d’heures passées dans l’air surchauffé et enfumé de la maison.


Mes pensées tournoient paresseusement dans l’air du soir. Borovan. Nous en avons souvent parlé, mon frère. La terre miracle, celle des mythes et des légendes. Il existe des chants la célébrant, mais je ne les partage jamais, comme si je voulais conserver le secret de ce refuge impossible.


Pourquoi impossible, Frieda ?


Tu as toujours été plus idéaliste que moi.

Frieda, une héroïne de roman qui papillonne

 

« Tu as aimé ? » demandé-je soudain.


Je me tourne vers le sanctuaire. L’étranger aux yeux clairs se détache du mur contre lequel il était adossé. Il m’a suivie sans un bruit, avec toute la félinité d’un chat, mais nul ne saurait abuser les sens d’un leith. N’est-ce pas, mon frère ? Il n’est pas artisan, ni paysan, ce n’est ni un tailleur de pierre ni un potier. Je savoure la vision de sa silhouette athlétique qui se découpe dans la lueur infime venue des nuées. La musculature est bien dessinée, longues courbes puissantes des cuisses et des bras, épaules larges, bassin étroit, rien ne m’échappe, même au travers de cette tunique de lin, rêche et reprisée à de multiples reprises. Ne m’intrigue qu’un dessin sur la peau, qui dépasse du col de sa tunique à moitié délacée sur le haut du torse.

« C’était un spectacle dont je n’ai pas l’habitude », admet-il à mi-voix.


Il parle moins de mon talent que de mon genre. Je suis un conteur moins orthodoxe que toi, Niklaus… Je me lève et il s’approche de moi. Les cheveux châtains tombent de manière désordonnée sur ses sourcils et dans sa nuque, le bliaud est sale et les chausses ne valent guère mieux, mais j’aime l’odeur fauve qui émane de lui.


« Je ne t’avais jamais vu ici.


— J’ai été recueilli cet été, répond-il avec humour. Markel, c’est mon nom. Iacovo le tisserand essaie de m’apprendre les rudiments de son art.


— Ça n’a pas l’air gagné », répliqué-je en lorgnant sa mise plus que négligée.


Il hausse les épaules.


« Je suis mauvais élève. » Puis, après un silence, il ose : « Par contre, je saurai bien ôter les taches de tes chausses si tu me les laisses. »


Son sourire, même de coin, est plein de charme. Je contiens une envie de rire. Voilà tout ce dont j’ai envie à cet instant, de la légèreté et du plaisir. Et ta fatigue, Frieda ? t’amuses-tu.


Je m’avance vers l’étranger, vers cette source de chaleur et d’effluves si puissantes, et je pose la main sur son torse. Nos regards se lient tandis que je murmure :


« Il faudra me les rendre à l’aube, Markel. »

Je vous laisse sur cette note sensuelle en espérant que la rencontre avec mon héroïne de roman Frieda vous aura plu. 🙂

Si vous souhaitez en savoir plus sur le roman La Faune, c’est par ici !

À bientôt !

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Crédits images :

L’image d’en-tête est d’Amaryan / Anouck Faure, elle est extraite de la couverture du roman La Faune.

Le fan art de Rand al’Thor est de ReddEra.

La peinture de Carmen est de Viktoria Lapteva.

(Cliquez sur les images pour accéder à leur page d’artiste.)

Surnaturel et réalisme : de la fantasy naturaliste avec La Faune !

Pas de dragons, pas d’elfes, pas d’orques ? Pas de maître des ténèbres ni d’élu des prophéties ? Pas de magie ?

Et on appelle ça de la fantasy ?

Et si ce genre littéraire admirable se payait le luxe de prendre des chemins de traverse ? Si les personnages décidaient que ce n’était pas à eux de sauver le monde ? Si ce dernier prenait des accents réalistes dans toutes ses dimensions, un peu à l’image de notre monde ordinaire — le romanesque en plus, bien sûr ?

Bienvenue dans La Faune, un roman de fantasy naturaliste qui saupoudre de surnaturel un monde profondément réaliste.

Le naturalisme dans la fantasy : kesako ?

Parfois, qu’il est difficile de ranger un roman dans une case ! D’autant plus que notre époque semble beaucoup aimer ça. Ne serait-ce que dans les littératures de genre. Un mot furieusement d’actualité — tout doit avoir un genre. Dans le domaine qui nous intéresse ici, il est intéressant de remarquer que les littératures de genre s’oppose aux littératures blanches. Or, qu’est-ce que la littérature blanche, sinon celle qui est dans la norme, le standard auquel on compare les autres « genres » pour les définir ? En France, ce n’est pas à l’avantage de ces derniers. Je vous invite à lire ce billet d’humeur de Guilhem Meric paru sur Actualitté.

La fantasy, donc, c’est plutôt des gentils récits manichéens opposant le mal et le bien, avec de la magie et des êtres surnaturels. Je force le trait, bien sûr. Mais il y a incontestablement des topoï qui reviennent souvent :

  • de la magie, présente sous quelque forme que ce soit (prophéties, dons, sorcellerie pure et dure…) ;
  • un héros / une héroïne en quête pour changer l’univers dans lequel il / elle vit (même s’il ou elle agit à son corps défendant).
La Roue du Temps de Robert Jordan : un classique de la fantasy avec de la magie et un élu qui doit triompher des ténèbres (et je l'ai dévoré 🙂 ).

Loin de moi l’idée de critiquer cette fantasy enchanteresse qui m’a ravie depuis l’âge le plus tendre. D’ailleurs, la fantasy parle depuis toujours de la réalité de notre monde, à sa manière :

« La Faërie recèle bien d’autres choses, en dehors des fées et des elfes, mais aussi des nains, sorcières, trolls, géants et dragons : elle recèle les mers, le soleil, la lune, le ciel ainsi que la terre et toutes les choses qui s’y trouvent : arbres et oiseaux, eau et pierres, pain et vin, et nous-mêmes, mortels, lorsque nous sommes gagnés par l’enchantement. » (J. R. R. Tolkien, Du conte de fées)

Mais où classer les récits qui se démarquent de cette fantasy « originelle » et qui ne rentrent pas dans ses canons ? Cette fantasy âpre, qui mord dans le réel et dans laquelle on distingue mal les méchants des gentils (comme dans la vie, soit dit en passant !).


C’est à ce stade que j’ai envie de parler de fantasy naturaliste. Au XIXe siècle, Taine décrivait le naturalisme de son temps, qui était en train de s’élaborer et de se révéler, comme un genre qui ne se préoccupait pas du beau ou de l’idéal, mais se contentait de décrire la réalité, notamment sociale, comme un naturaliste le ferait des espèces de la nature.


Est-il possible de faire de même avec la fantasy ? De plonger dans l’âme des individus au plus près de leurs vérités et de décrypter des réalités sociales et culturelles tout en emportant le lecteur dans un récit fabuleux (étymologiquement, un récit inventé) ?


C’est un défi que j’ai très envie de relever.

De Robert Jordan à Émile Zola, je fais le grand pas. Et si la fantasy pouvait aussi être « naturaliste » ?

La Faune et Valadonne, deux romans naturalistes

 

Mon roman Valadonne est très réaliste. J’avais envie d’y déchiffrer la construction du fanatisme qui se nourrit et créé la haine et la violence en un cercle vicieux destructeur. Le lecteur n’y trouvera pas l’ombre d’un détail surnaturel, même si l’univers est une construction totalement inventée.


Vous trouverez par ici des extraits de Valadonne.


La Faune se place dans un univers tout aussi réaliste. Il s’agit d’ailleurs du même univers, même si l’héroïne voyage dans une autre aire géographique. Toutefois, on y trouve une touche de surnaturel : celle des leith. Il s’agit d’une espèce humaine qui se caractérise par des capacités extra-sensorielles. Rien de flamboyant : l’objectif n’est pas de faire de ces individus des êtres sur-puissants dans le cadre d’une aventure épique, mais plutôt d’interroger les différences entre les personnes et la façon dont les perçoit.

Le surnaturel apporte aussi un élément qui est précieux à mes yeux : celui de l’enchantement esthétique. Il ne modifie pas fondamentalement le récit, mais il lui donne une patine qui a une séduction unique.

Je vous propose de faire l’expérience de cette fantasy, la mienne, en lisant un extrait du roman La Faune. Je crois qu’il y a assez d’amoureux de littérature et d’imaginaire en ce monde pour laisser s’épanouir toutes les fantasy possibles et imaginables, issues de toutes les têtes d’auteurs et autrices qui trempent leur plume dans ce genre. 🙂

Roman Valadonne Marie Tétart
Couverture de La Faune de Marie Tétart

Un roman de fantasy naturaliste en extrait

 

Le prologue de La Faune est en lecture libre par ici.

« Elle arrive ! Frieda arrive ! Elle est là ! »


Les cris des enfants me parviennent de loin alors que je remonte le sentier. Leur fébrilité est palpable. Les feuilles rousses et dorées des arbres qui bordent la piste en frissonnent. Sous le ciel céruléen qui nous reste du bel été, les parures sont chatoyantes et se déclinent en un camaïeu de teintes chaudes. Bel écrin pour une belle soirée, du moins, je l’espère. L’air est doux et les parfums du soir commencent déjà à monter avec l’humidité. Mes bottes brisent sous leur cuir des brindilles sèches pour s’enfoncer ensuite dans le matelas spongieux des feuilles qui s’amassent sur le chemin. J’en vois une à l’éclatant cramoisi et je la ramasse. Sa forme découpée en trois épis dentelés est parfaite. Je l’accroche à la fibule de cuivre qui retient ma cape en peau de lièvre.


Le sol est traître sous mes pas alors que j’aborde le tournant qui révèle les premiers toits. Ici, beaucoup de passages ont creusé des ornières dans la terre et les feuilles mortes les cachent presque entièrement. Des gouttes d’eau brune jaillissent des flaques dissimulées sous ce lit de nature déchue. Elles maculent mes chausses bouffantes. Je ferai nettoyer les taches à mes admirateurs ! Oui, je l’admets, Niklaus, je suis de belle humeur. Je connais ces maisons, je connais ces gens et les visages amicaux sont quelquefois des caresses même pour les plus farouches ermites.


Vois leurs toits de chaume et leurs murs de torchis, si soigneusement ravalés à chaque belle saison. Admire la façon dont le soleil polit ces surfaces de terre et de feuilles mêlées et illumine le jaune d’or de la paille. Déjà montent à mes narines les effluves bigarrés de l’activité humaine, le cuir, le fumier, le gruau, la viande séchée, l’argile, le métal… oui, même le métal a son odeur à lui, chaude et âcre, lorsque le marteau du forgeron s’abat sur lui pour en faire jaillir l’étincelle. Le bruit m’en parvient d’ailleurs, derrière les trilles joyeux des enfants qui accourent sur le chemin. Là, je les aperçois maintenant ; qu’ils ont grandi ! Niklaus, regarde, le plus vieux d’entre eux a du poil sur les joues !


Tu ris tout bas et je souris largement. Un peu de vie en société, mon frère. Nous l’avons bien mérité après ces mois de vadrouille chez les bergers des hauteurs. Ce fut plaisant, mais il était temps de goûter à autre chose.


« Une histoire, Frieda ! Une chanson ! »


Ils crient autour de moi, sautillant, jubilant, et leur fébrilité me parcourt comme une brise vivifiante. Les feuilles volent sous leurs pas et mes chausses et cape blanches se constellent de taches supplémentaires.


« Petites fripouilles ! Et que vous chanterai-je pour accompagner vos jacasseries ? Les cinq Garçons-Princes ? La Montagne qui coula dans la mer ?


— Moi, je veux Le Hussard de terre ! » crie Briag, le plus casse-cou des garçons. Il a encore cette cicatrice au front qu’il s’est faite un jour en escaladant un grand pin pour admirer les étoiles. « Le Hussard de terre, c’est la mieux !


— Non ! proteste Sara, une adorable rouquine aux longues tresses qui battent ses flancs. Chante La Ballade de Freya et d’Olek s’il te plaît !


— Tu nous embêtes avec tes chansons d’amour ! Le Hussard de terre, ça c’est la meilleure des chansons du monde !


— Pourquoi que ce serait toi qui choisis toujours ? réplique Jordi, huit ans et aussi noir de cheveux qu’est blond Briag. Y en a jamais que pour les hussards avec toi ! »


L’Épopée de Katachinsk.


Je souris à ton heureuse idée, Niklaus.

Oyez conter l’histoire si belle
Du vagabond Erick héros
Petit homme au seuil de Katachinsk
À son issue parvenu si haut…

Les enfants se mettent à sauter de joie. Ils m’accompagnent sur le sentier qui descend désormais à angle raide et nos voix joyeuses montent vers l’azur alors que nous dévalons la pente.

Je les tiens, Niklaus.


Dans la tiédeur ombrée de la grande maison, ils sont des dizaines, suspendus à mes lèvres. Toute la communauté s’est réunie dans la plus grande maison. Leurs yeux étincellent à la lueur du foyer qui brûle derrière moi. La chaleur des flammes me caresse le dos et, je le sais, allume des reflets dans ma chevelure blonde. Je l’ai détachée et elle coule en flots sur ma tunique blanche. Cela attire l’attention de certains de mes auditeurs les plus virils… moins, pourtant, que le suc déversé par mes lèvres.


« Un pinson, tout en haut du grand chêne. » Je pince trois cordes de ma lyre. L’oiseau chante. « Et il le regardait, émerveillé par cet éclat de printemps au cœur de l’hiver… »


Assis en tailleur, en rond, juste à mes pieds, les enfants me contemplent avec bonheur. La bouche de la jolie Karina bouge en silence et je devine ses mots. Vois l’oiseau, songe-t-elle, si fort que je peux l’entendre. Mes mains s’envolent dans l’éclat orange des flammes et l’ombre d’une paire d’ailes apparaît sur le mur en torchis du fond. Un grand « aaaahhh » extasié couvre un instant le crépitement du feu.


« Suis-moi ! pépia l’oiseau. Prodige incroyable ! Il parlait donc ! Suis-moi, cours dans les broussailles… »


Niklaus, je savoure cet instant. Les doigts sur les cordes de notre lyre, la bouche pleine de nos histoires, je jouis de susciter ainsi la surprise, la peur, l’émerveillement.

Ma voix concurrence le crépitement rassurant du feu et, derrière les murs, le chant entêtant du vent. Quatre murs et un toit, un ventre plein par la grâce de mes hôtes, la chaleur d’un feu et, tout autour de moi, un chapelet de visages amicaux : rien ne vaut cela, Niklaus. C’est toi qui me l’as appris. Ils le savent, les anciens, les aïeux, les défunts. La Résonance les attire et leurs silhouettes éthérées apparaissent quelquefois fugacement derrière les épaules de chair et de sang de leur descendance. L’espace de quelques secondes, je leur rends la conscience de ce qu’est une vie.


Les notes cristallines de ma lyre chantent une conclusion à l’histoire qui s’achève. J’étends ma jambe droite ankylosée tout en laissant courir mes doigts sur les cordes. La fatigue pèse sur mes épaules, mais je souris quand j’entends le murmure habituel, tellement cher à mon cœur, repris ici et là parmi l’assistance.


« Encore une… »


Diling. Ma lyre change de registre.

Jusqu’alors grave et gracieuse, elle se fait plus légère, elle se fait impertinente.


« Si vous n’en avez point assez entendu, écoutez l’histoire étrange du chaudron sorcier qui échut un jour à un couple de paysans envieux. Il ne fait pas bon en vouloir trop lorsque l’ordinaire suffit à votre bien-être, mes amis… »


Les visages me suivent tandis que je déroule l’histoire. Ces humbles paysans, rudes à la tâche et méfiants des puissants, froncent les sourcils à l’évocation de l’avarice, ils désapprouvent, ils s’inquiètent, puis, lorsqu’à l’issue de ce conte échevelé mille grands-pères jaillissent du chaudron magique, ils éclatent de rire. Mon sourire radieux croise celui d’un inconnu. Je ne l’ai jamais rencontré dans cette communauté paisible. Il a des yeux clairs qui étincellent dans la pénombre et l’aura qui émane de lui me plaît. Elle est chaleureuse, lumineuse, généreuse. Il rit à l’unisson des autres, puis ses sourcils s’arquent de surprise quand il remarque mon intérêt.


« Il est temps d’en finir avec ces sornettes, braves gens. Je vous rends vos oreilles, petites ou grandes, poilues, glabres, rouges ou toutes roses ; le reste ne me regarde plus, ne vous trompez pas en les récupérant ! »


Je reçois comme des fleurs leurs remerciements et leurs vœux de bonne nuit tandis qu’ils s’égayent autour de moi. Lothar, un potier que j’ai connu jadis, avant ses épousailles, vient m’offrir un gobelet délicatement sculpté et peint d’un bleu de cobalt qui n’est pas sans rappeler la couleur de mes yeux. Je le remercie, mais déjà il s’esquive pour rejoindre sa douce qui l’attend à la porte en se rongeant les ongles. Elle est aussi blonde que moi, et jolie, n’est-ce pas, Niklaus ? mais elle cache ses boucles sous un fichu informe.

Songeuse, je range le joli verre vernissé dans ma gibecière, au milieu de mes vêtements de rechange afin de le protéger des coups.


« Tes histoires enchantent toujours autant les miens, Frieda. »


La silhouette décharnée, toute en longueur du doyen Dolf se dresse devant moi. Son visage émacié est sévère et je le sais moins facile à émerveiller que ses ouailles, mais ce qui distrait sa communauté lui inspire le respect. Sous la chevelure d’argent et de neige, les grands yeux bleus surveillent les allers et venues des siens tandis qu’ils déploient leurs paillasses autour du feu. Ils ont la même acuité que lorsqu’il veille sur ses brebis, dans les pâturages.


« Bois, mange, dors à ta convenance, Frieda, pour prix du plaisir que nous avons pris ce soir à t’écouter. Tu es chez toi parmi nous.


— Merci, Dolf. Le gruau de tout à l’heure m’a bien rassasiée. Ton accueil est toujours aussi digne d’éloges. »


Le doyen hoche la tête d’un air entendu. Ces paroles sont des rituels précieux.


« Toujours en route, hein ?


— Toujours, mon ami, et la marche aujourd’hui a été bien longue. »


Assis sur un banc non loin de moi, le dos réchauffé par les flammes du foyer, le vieux Claus toussote. Il n’a pas atteint l’âge de Dolf, mais il porte moins bien les années que lui. Son visage empâté est couperosé et il s’appuie sur une canne pour soulager son dos usé. Je l’ai toujours soupçonné d’abuser de la boisson locale, que l’on produit avec du blé fermenté.


« La dernière marche, c’est celle qui mène à la terre des Borovans », déclare-t-il à cet instant.


Borovan…


Je m’approche de Claus et, sans façon, je pioche dans la coupe placée sur le banc, près de lui. Elle est pleine de fruits secs. Je croque un pruneau avec gourmandise.


« Que sais-tu de Borovan, l’ami ? »


Il lève vers moi un regard acéré.


« Loin à l’est, après Zelenski, après Toltse, la mer de glace. La terre qu’ils finissent tous par rejoindre, ceux de ton espèce.


— Mon espèce ?


— Ne sois pas grossier, Claus, vieille barrique avinée ! » le prévient Dolf.


Les épaules de l’autre se mettent à tressauter. Il rit, et de bon cœur. Je ne peux résister aux élans de joie et mes lèvres s’étirent.


« Je ne parle pas de ses braies d’hommes, de ses cheveux détachés et de ses coucheries, rétorque Claus. Les conteurs ont le droit à tous les vices, même ceux de la féminité dépravée. Nenni… Je parle de la liberté. »

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Frieda, une héroïne solaire !

Vous voulez lire le roman d’une femme forte ? Je vous propose de découvrir une héroïne haute en couleurs, qui n’a pas besoin d’être « badass » pour faire respecter sa liberté de penser, de dire, d’aimer… d’être.

Frieda est le personnage central, et même la narratrice, de mon roman La Faune. Pourquoi La Faune ? Parce qu’elle est comme le faune de la mythologie grecque : joueuse et joyeuse, musicienne et conteuse, insaisissable, elle ne se sent à l’aise que dans les bois et les montagnes, au plus près de la nature… et loin de la civilisation des hommes.


J’ai le grand bonheur de vous la présenter et de vous offrir la lecture gratuite et en ligne du début du roman. 🙂

Mon inspiration pour le titre de ce roman : le faune de la mythologie grecque. (Ici, une huile sur toile du peintre hongrois Pál Szinyei Merse.)

La Faune – L’histoire

La Faune, c’est une histoire de liberté.

 

Aller sur les routes
Chanter le bonheur du jour
Jouer, boire et cueillir l’amour

… telle est ma ballade, à moi, Frieda, conteuse qui divague ici et là en se moquant des lois des hommes et des dieux. La liberté, voilà ce qui nous anime, Niklaus, mon frère !

Cependant, une ombre nous guette, celle de l’Ordre. Si elle s’attaque à nous, c’est parce que nous appartenons à cette espèce rare de l’humanité, les leith, que l’on craint et que l’on pourchasse pour son don de clairvoyance. Piller les esprits, faire plier les volontés, voyager dans les rêves, prédire l’avenir : voilà ce dont on nous accuse.

Un espoir pour nous : Borovan, une terre mythique que l’on dit accueillante aux gens de notre espèce. Pour l’atteindre, il nous faudra traverser un royaume que la folie des hommes a plongé dans la guerre civile…

Roman d’une femme forte, La Faune est aussi un combat pour la liberté, qu’on doit acquérir contre, mais aussi avec les autres. Car être libre, ce n’est pas seulement faire ce qu’on veut quand on le veut ; c’est aussi admettre que les autres sont libres d’être différents de nous, de penser différemment, d’agir différemment… Et que cela mérite aussi le respect.

C’est pourquoi Frieda n’est pas seulement une héroïne libre, c’est aussi une héroïne empathique et bienveillante. Une héroïne lumineuse qui cherche son chemin dans un monde souvent cruel.

La Faune – Prologue

 

Aucun souvenir ne va au-delà de celui-ci, tu le sais.


Certes, il m’arrive d’avoir des réminiscences de doigts plus virils que les miens sur les cordes de ma lyre. Il m’arrive de sentir la rugosité d’une barbe de trois jours contre mon front, mêlée à une odeur fauve qui m’évoque toujours la tendresse.

Quelquefois, j’entends résonner à mes oreilles une voix grave et mélodieuse, aussi inspiratrice de terreur que de joie tandis que les contes se succèdent. Cependant, ainsi mêlés dans la confusion de ma mémoire d’enfant, les souvenirs s’unissent et se désassemblent, fusionnent puis se fragmentent, se délitent enfin. Il ne reste alors que cette sensation que l’on ressent quelquefois au réveil, lorsque l’on tente de retenir les écheveaux d’un rêve qui s’évanouit déjà. Autant essayer d’attraper la lumière du soleil à pleines mains.


Cela est risible, tu ne trouves pas ? Nous sommes censés conserver la mémoire de toutes choses, nous, les leith. Aucun fait ne peut nous échapper, la trame du monde et de l’histoire nous est révélée, nous savons et nous ressentons tout, jusqu’au cœur de chaque être qui foule cette terre. Du moins le dit-on. Qu’en penses-tu, Niklaus, mon frère ? Sommes-nous si puissants ?

Comprends-tu la crainte de ceux qui nous haïssent, nous traquent, nous anéantissent ? Ce jour-là, je n’ai ressenti que la fragilité de ma condition d’enfant.


Les flammes s’élevaient dans notre dos. Elles étaient déjà loin, pourtant je sentais toute l’intensité de leur morsure. Cette haleine chaude soufflait derrière nous et nous poussait en avant, toujours plus vite. J’étais une ombre qui courait dans les ruelles obscures, un chat qui se sauvait, apeuré par le feu, un rat tremblant de terreur alors que la mort le troussait. Les silhouettes des toits pentus de la ville se dessinaient dans la clarté lunaire et des étoiles froides luisaient au firmament. Cette nuit aurait été spectrale sans l’incendie qui rugissait derrière nous. Niklaus, que j’avais peur ! Je ne reconnaissais pas nos nuées familières, les éclats ardents brouillaient mes sens, les cris de haine des gens qui hurlaient au loin m’accaparaient. Je vacillais, je trébuchais sur les pavés, je t’implorais, laisse-moi m’arrêter, accorde-moi le repos.


Du fond de l’oubli, ton écho me revient…

Le roman d’une femme forte

« Non, Frieda ! Il ne faut pas s’arrêter. Il ne faut pas renoncer, jamais ! »

Ton injonction est un cri puissant. Mes cheveux se dressent sur ma nuque, je me relève et réajuste la lyre trop grande dans mon dos. Je ne te décevrai pas, mon frère.

Les maisons se penchent au-dessus de nous. Cette rue-là mène à la sortie de la ville, nous n’en sommes plus si loin. Les poumons en feu, j’aperçois bientôt les pointes crénelées de la muraille qui surgissent au-dessus des toits. Je gémis. Comment passerons-nous cet obstacle, Niklaus ?

« Chut… Écoute. Nous ne sommes pas seuls. »

Nous nous arrêtons enfin, à l’affût. Ma respiration est sifflante et je pose la main sur mon cœur pour en calmer les battements affolés. La tête me tourne un instant, pas assez pourtant pour oblitérer cette sensation soudaine, diffuse, si familière et pourtant si différente.

La résonance.

Oui. Comme pour toi et moi, Niklaus. L’air frémit autour de moi, il porte en lui une présence qui n’est pas la nôtre. Je me redresse, je ferme les yeux, je respire cet autre si proche. La cacophonie de l’horreur qui se perpètre derrière nous me l’avait masqué. Il est là et il a peur. Comme moi.

Mais tu me guides, comme toujours. Tu me prends la main et me mènes dans les ruelles adjacentes. Ce lacis sinueux empeste la crasse citadine, celle de l’urine et de la cendre, des déchets qui pourrissent dans les cours, des pauvres bêtes qu’on entasse dans des réduits mal aérés. Les respirations régulières m’assaillent un instant, mais tu ne te laisses pas distraire. Ensemble, nous suivons la Résonance, ce fil d’argent crépitant de peur et de larmes.

« Non ! Ne me faites pas de mal ! »

Il se cache derrière de grands cageots remplis de courges, de toutes tailles et de toutes formes. Il est recroquevillé sur lui-même, la tête enfouie entre ses mains.

Bien sûr, il tremble bien plus que moi. Il est seul, lui. Il n’y a pas de grand frère près de lui. Il lève ses yeux vers nous : ils sont grands et très bleus dans l’obscurité. Des boucles brunes dépenaillées entourent son visage aux joues creuses. Mon cœur se serre, il se tord, comme à chaque fois.

« Vous allez les attirer ici, murmure-t-il, hagard. Ils vont me trouver. »

Sa bouche chuchote, mais son esprit hurle de peur. Là, si proche, il me fait mal. Je me mords les lèvres. Tu es là et tu m’encourages.

« Ils sont trop occupés pour s’occuper de toi. Je m’appelle Frieda et c’est mon frère, Niklaus. Et toi ? C’est quoi, ton nom ? »

Il ouvre de grands yeux abasourdis. Le bleu polaire de son regard me captive. Il est comme ces jours d’hiver où le vent charrie la neige entre les arbres nus de la forêt, tout de bleu, de gris et de blanc. Je me sens aspirée et, comme dans un rêve, ma main se tend vers le garçon. Sa peur reflue, la joie malsaine des autres au loin s’atténue, le monde s’éloigne un instant tandis que ses doigts enserrent les miens. Il ne reste que moi, lui, et ton ombre bienveillante sur nous.

Il se lève. Il est un peu plus petit que moi, mais je l’estime de mon âge, dix ans, pas davantage. Il est vêtu de haillons informes qui ne masquent pas la fragilité des poignets et la chétivité des épaules. Ses pieds nus plongent dans la fange du ruisseau. J’ai honte soudain de ma veste de daim et de mes braies larges si agréables à porter dans la marche. Il lâche ma main et baisse les yeux.

« Dimitri. »

Les clameurs au loin reprennent. Le feu ne danse plus si haut dans les nuées. Il ne faut pas rester.

« Dimitri, on doit s’en aller. Ils n’ont pas encore remarqué, mais bientôt… quand ils en auront fini… »

Le chagrin fait vaciller ma pensée, mais je le rejette. Je refuse cette douleur, je la renie. Si je la laisse faire, elle me terrassera.

« Tu connais un passage qui permet de quitter Volsei ? »

Le garçon écoute avec crainte, la tête penchée et les bras enserrés autour de la poitrine. Il hoche enfin la tête.

« Il y a plein d’issues qui mènent dans la montagne. C’est facile… » Il relève la tête d’un coup. L’angoisse sur ses traits est perceptible. « Tous les deux ? Toi et ton frère ? »

Bien sûr, toi et moi, Niklaus. Ensemble, pour toujours. Je hoche la tête.

« Montre-moi. »

Nous gravissons le sentier montagneux, si haut que Volsei, en contrebas, devient un refuge de poupée. Les flammes l’irradient encore en son cœur comme une étincelle de briquet. Elles s’éteindront bientôt et nous serons loin. Ils ne sentiront pas la Résonance.

Ma main trouve celle de Dimitri. Il regarde la ville d’un air abasourdi. Son incrédulité oblitère en lui tout soulagement. Pour l’instant. Il ne mourra pas, pas maintenant, et moi non plus. Cette pensée me remplit d’une satisfaction triste. Tu m’enserres alors, serein et aimant. Là, sous les frondaisons chargées d’un prunelier, je m’abandonne à cette étreinte, je laisse se creuser ma poitrine et affluer les larmes. Tu es là, et rien ni personne ne nous séparera.

(Le premier chapitre du roman La Faune est également disponible en ligne !)

roman d'héroïne forte
Autre femme forte, mais beaucoup plus ombrageuse : Aniélis, l'héroïne de Valadonne. (Découvrez-la en cliquant sur l'image.)

Ça vous a plu ? Est-ce que ma Faune vous inspire ? Vous avez envie de découvrir le reste de son périple ?

Dans ce cas, rendez-vous par ici : vous saurez tout sur le roman La Faune !

Faites-vous plaisir : venez arpenter les futaies obscures et lumineuses avec Frieda. 🙂

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P.S. : La superbe illustration d’en-tête est l’illustration de couverture. C’est une œuvre d’Amaryan / Anouck Faure, tout comme celle de Valadonne.

Guerre, amour… et pommes d’or

Mis à jour le 22 décembre 2025

La ou les pommes d’or sont cause de bien des désordres en Grèce antique.
Entre celle qui provoque la guerre de Troie et celles qui contraignent à l’amour les chasseresses farouches, il y a toute une symbolique à décrypter. Car ne nous y trompons pas : dans la mythologie grecque, tout est symbole.
Voyons tout cela ensemble. 🙂

(Et bien sûr : dans cet article, il ne sera pas question de la courge appelée « pomme d’or », mais exclusivement des pommes d’or de la mythologie grecque !)

D’où viennent les pommes d’or ?

L’origine des pommes d’or varie en fonction des mythes, mais elles sont toujours données par des dieux (notamment Aphrodite) ou produites dans des lieux inaccessibles aux mortels.

Le jardin des Hespérides

Dans la plupart des mythes, les pommes d’or poussent dans le jardin des Hespérides. Il s’agit d’un verger miraculeux situé aux confins ouest de notre monde, au-delà du fleuve Océan. Il doit son nom aux Hespérides, qui sont les nymphes du Couchant, des filles de Nuit et des aèdes à la voix enchanteresse chez Hésiode.

Le chœur d’Hippolyte d’Euripide situe en sa proximité des sources d’ambroisie ainsi que les couches de Zeus : ce lieu contribue à l’union matrimoniale exemplaire des dieux. D’ailleurs, le pommier qui y pousse a été offert par Zeus à son épouse Héra (il viendrait aussi des pommes d’or que Gaïa a offert au couple divin lors de leur mariage). Ce cadeau du plus puissant des dieux ne donne donc pas de vulgaires reinettes : ses fruits sont d’or…

C’est indéniablement un lieu réservé aux divins et possédant une forte charge poétique qui inspire les poètes antiques. Toutefois, on y trouve aussi un élément moins romantique : le dragon Ladon qui garde lesdites pommes contre la convoitise des intrus.

Le domaine d’Aphrodite

Dans le mythe d’Atalante, les pommes d’or sont un cadeau d’Aphrodite, déesse de l’amour, à Hippomène. Elle les a cueillies dans son domaine, à Chypre :

« Il est un champ que les gens du pays appellent champ de Tamasus ; c’est le plus riche territoire de l’île de Chypre (…). Au milieu de ce domaine resplendit un arbre dont on entend crépiter la fauve chevelure, les fauves rameaux d’or. J’arrivais justement de ce lieu, tenant à la main trois pommes d’or que j’y avais cueillies » (Ovide, Métamorphoses, X, vers 650 environ)

Que les pommes viennent de l’arbre offert par Zeus à Héra dans le jardin des Hespérides ou de la Chypre de la déesse Aphrodite, on voit se dessiner une constante : le rapport à l’amour.

Apparition des pommes d’or : morceaux de mythes

Les pommes d’or d’Hippomène : coercition amoureuse

Le mythe d’Atalante et Hippomène

La parthenos Atalante refuse de se marier. Pour la contraindre, son père la fait concourir à la course contre ceux qui désirent l’épouser. Atalante accepte le défi. Elle est une athlète d’exception, personne n’a jamais réussi à la vaincre : elle ne craint donc pas la défaite.

L’un de ses prétendants, Hippomène, a bien l’intention de gagner la main de la belle, d’autant plus que, selon certaines sources, ceux qui perdront seront tuées par l’héroïne, qui les poursuit tout le long de la course armée d’un arc ou d’un javelot.

Hippomène demande de l’aide à la déesse Aphrodite. Nous avons déjà vu plus haut (et nous le reverrons plus bas) : le recours à la déesse de l’amour n’est pas anodin.

La déesse de l’amour accepte et donne au jeune homme trois pommes d’or. Lors de la course, Hippomène les jette devant Atalante.

Distraite, éblouie, ensorcelée, la jeune femme les ramasse et se laisse distancer. Hippomène en profite et remporte la course… et la main de l’indomptable Atalante.

Pourquoi Atalante s’arrête-t-elle devant les pommes d’or ?

Les pommes d’or ont littéralement une fonction « mécanique » dans l’union d’Atalante et d’Hippomène. C’est le deus ex machina qui permet au jeune homme de gagner la course contre l’héroïne, mais aussi de provoquer l’amour de celle-ci pour lui.

Mais pourquoi Atalante s’arrête-t-elle devant ces fruits ? Après tout, elle n’est pas une jeune fille ordinaire : elle s’est vouée à Artémis. Certes, celle-ci est la déesse des parthenoi, mais Atalante va plus loin en rejetant les rituels du mariage et l’économie du désir civilisé. Sa course n’est pas seulement une épreuve sportive : elle est le prolongement de son refus du lien conjugal et de l’ordre social qu’il implique.

La pomme d’or agit précisément là où Atalante n’a jamais appris à se défendre : dans le registre du désir induit, ritualisé, et non de la force ou de la volonté. Ce n’est ni la fatigue ni la faiblesse qui la ralentissent, mais l’irruption d’un symbole étranger à son univers : un fruit lié au mariage, à Aphrodite, à la promesse d’une autre forme de vie.

Les pommes d’or sont donc peut-être davantage un objet de fascination que de séduction. Elles ouvrent une brèche dans sa conviction du célibat transgressif. Est-ce la beauté de l’or ? La curiosité ? L’envie inconsciente de perdre ? Le mythe peut être interprété de différentes façons. Mais une chose est sûre : Atalante hésite — et cette hésitation suffit à faire basculer son destin.

(Pour aller plus loin : je vous parle aussi sur mon blog de la lignée d’Atalante et je vous raconte ici un autre destin héroïque lié à Atalante.)

La pomme d’or de Pâris : amour et discorde

Une déesse qui n’a rien à voir avec l’amour utilisa la pomme d’or pour provoquer la première guerre d’envergure de l’histoire de l’humanité.

Selon le mythe, Éris, la Discorde, était vexée de n’avoir pas été invitée au mariage du roi Pélée et de Thétis (toute ressemblance avec un célèbre conte de Charles Perrault n’est certainement pas fortuite). Pour se venger, elle jeta une pomme au milieu des invités. Sur cette pomme était inscrit « Pour la plus belle ». Trois déesses revendiquèrent le fruit : Héra, Athéna et Aphrodite. C’est Pâris, fils du roi de Troie Priam, le pauvre, qui fut chargé de départager les trois prétendantes. Il choisit Aphrodite : celle-ci lui promit en échange l’amour de la plus belle femme du monde.

Ladite femme sera Hélène, comme chacun sait. Pâris l’enlèvera à son époux Ménélas, ce qui provoquera la guerre de Troie.

On appréciera ici tout le sel de l’expression « pomme de discorde ». Mais on remarquera aussi que l’amour vient rapidement s’accoler au mythe : il est intrinsèquement lié à la pomme d’or (et à la pomme tout court, comme on le verra plus bas).

Dans cette peinture du XVème siècle, d'un maître italien inconnu, on voit Pâris tendre la pomme d'or à Aphrodite.

Les pommes d’or d’Héraklès : le voleur de fruits

La razzia dans le jardin des Hespérides

La cueillette dans le jardin des Hespérides est le onzième travail d’Héraklès (Hercule chez les Romains) qu’il accomplit sur ordre de son cousin Eurysthée.

Il s’y prend de manière assez roublarde. Le pommier est gardé par un dragon à cent têtes, Ladon. Héra a posté là la créature pour surveiller l’arbre après que les nymphes ont chapardé certains des fruits.

Pour éviter d’affronter Ladon, Héraklès mystifie le Titan Atlas. Celui-ci est chargé du fardeau de soutenir la voûte céleste. Héraklès lui propose de le remplacer le temps que le Titan aille chercher les pommes d’or.

Atlas n’avait sûrement pas l’intention de retourner à son calvaire, car lorsqu’il revient avec les pommes, il déclare à Héraklès qu’il ira lui-même apporter les fruits au commanditaire des douze travaux. Notre héros fait semblant d’être d’accord, mais il demande à Atlas de reprendre momentanément sa place, le temps qu’il aille chercher un coussin pour mieux supporter le poids de la voûte céleste sur son dos… Un peu benêt, Atlas accepte. Il va de soi qu’Héraklès ne revint nullement le relayer dans sa charge !

C’est ainsi que les pommes d’or lui revinrent, sans guère d’effort, juste par la ruse !

Ce bas-relief montre Atlas (à droite) présentant les pommes d'or à Héraklès qui soutient la voûte céleste.

Héraklès et les pommes d’or : aucun lien

Quand on part dans le mythe des pommes d’or d’Héraklès / Hercule, on s’éloigne de la symbolique de la pomme comme fruit d’amour entrevue chez Atalante et Pâris.

Héraklès n’est pas comme Hippomène et Pâris. Il ne reçoit pas la pomme d’un dieu (Aphrodite ou Éris). Il va les cueillir lui-même, même s’il utilise un tiers : il les vole. Héraklès accomplit un exploit « physique » à la barbe des dieux, alors qu’Hippomène et Pâris accomplissent une espèce d’exploit amoureux chapeauté par Aphrodite.

On pourrait aussi aller plus loin :

  • Hippomène et Pâris reçoivent la ou les pommes et les utilisent pour un acte symbolique
  • Héraklès cueille / vole les pommes… et il n’en fait rien du tout : son cousin Eurysthée les lui rend et Héraklès les donne à Athéna qui va les remettre dans le jardin des Hespérides

Là où Hippomène et Pâris utilisent la pomme d’or pour provoquer un basculement amoureux, Héraklès ne fait que la déplacer d’un endroit à un autre : il n’en subit aucun effet symbolique.

Mais elles représentent quoi, ces pommes ?

Les pommes d’or sont le modèle légendaire de la pomme, qui a elle-même une symbolique profonde : celle de la tentation (comme dans le mythe chrétien d’ailleurs), du désir charnel et un peu de la ruse aussi (ruse d’Hipommène, ruse d’Héraklès, ruse de la Discorde). Je vais surtout me pencher sur l’aspect amoureux ici.

D’abord : sont-ce vraiment des pommes ?

Certes, les pommes peuvent être « jaunes » (d’or), mais on les représente plus souvent rouges. Il existe des fruits qui correspondent mieux à l’idée du fruit d’or, notamment les oranges et les coings.

En fait, peu importe : l’essentiel, c’est qu’il s’agit d’un fruit rond à pépins. Les auteurs antiques utilisent le terme chruséa mèla (en grec) ou aurea poma (en latin) pour désigner les « fruits d’or ». Or, tous les fruits ronds désignés sous le terme de mèla sont chargés d’une symbolique érotique et amoureuse puissante dans la mythologie.

On retrouve donc souvent des pommes, ou des coings, ou des grenades dans les mythes dits de « pommes d’or »… et aussi dans les rituels de la Grèce antique.

Les pommes et autres fruits : l’entrée dans le mariage

Dans la Grèce antique, la pomme (ou le coing, ou la grenade) a une place de choix dans les usages rituels. Il introduit la jeune femme à la vie sexuelle dans le mariage. Terre (Gaïa) a initié cette pratique en offrant des pommes d’or à Zeus et Héra lors de leur mariage.

Une loi attribuée à Solon prescrit à la jeune mariée de pénétrer dans la chambre nuptiale ou de se coucher auprès de son fiancé en croquant un coing. La consommation d’un coing symbolise la consummatio matrimonii.

Plus généralement, comme pour Atalante et comme pour Pâris, la pomme amène les jeunes gens à la relation amoureuse. Un proverbe dit que recevoir une pomme, c’est être entraîné vers l’amour. Un coquin a même eu l’idée d’inscrire son nom sur une pomme et de la lancer ensuite à la jeune femme dont il était épris, pour l’enferrer ! (Et là, je vous prie de m’excuser, mais je ne retrouve plus la source. ^^)

On retrouve aussi les fruits dans la littérature. Celle-ci montre souvent les coings jetés sur le passage du cortège nuptial d’Hélène et Ménélas avec les feuilles de myrte, les couronnes de roses et de violettes. Nonnos de Panopolis reprend les produits du jardin des Hespérides pour reformuler la légende de Cadmos et d’Harmonie mais, cette fois, ce sont non des pommes d’or, mais des fleurs d’or qui sont en jeu. Aphrodite, mère d’Harmonie, les cueille pour les offrir à sa fille, puis des Éros en décorent la tête des jeunes époux ainsi que le thalamos et la couche nuptiale.

D’autres personnes ne peuvent que rêver de croquer la pomme. Chez Hésiode, les Hespérides les convoitent. Or, ce sont des parthenoi, donc de jeunes filles vierges prêtes au mariage… mais qui ne l’ont pas encore connu.

Les pommes, coings et grenades : la procréation d’enfants

Par extension, le jardin enclos / le verger où on produit les fruits deviennent la couche conjugaleon va produire d’autres « fruits » : des enfants.

Là, toute la boucle est bouclée. La production arboricole dans son entier fait figure d’activité hautement civilisée (par opposition aux forêts sauvages). Les jeunes gens, qui sont perçus comme des êtres farouches lié à Artémis (Atalante), sont domestiqués par le mariage avec la pomme ou le coing. Ils connaissent l’amour après avoir croqué dans ce fruit — on sait aussi que Perséphone a été liée à Hadès après avoir mangé des graines de grenade.

L’acte de reproduction suit l’acte de consommation pour produire de futurs citoyens.

Les pommiers versus les pommes : deux symboliques différentes

Dans le mythe, le jardin des Hespérides n’est pas l’endroit où Zeus et Héra consomment leurs amours divines. Le royal acte charnel des deux dieux olympiens a lieu dans l’Iliade sur le mont Ida en Troade, dans une prairie fleurie :

« Sous eux, la terre divine poussa un gazon nouvellement fleuri, parsemé de lotos frais comme la rosée, de safran, de jacinthe, couche épaisse et molle qui les soulevait au-dessus du sol. C’est là qu’ils se couchèrent, et se couvrirent d’un beau nuage d’or, d’où tombaient des gouttes radieuses de rosée. » (Iliade, Chant XIV)

On peut cueillir les pommes dans le jardin, mais on ne sera affecté par l’amour que si on les utilise (comme Hippomène et Pâris, et pas comme Héraklès).

Un poème d’Ibycos décrit un jardin intouché de jeunes filles (et non de nymphes, des nymphées, qui désignent dans le monde grec de toutes jeunes épousées). Le printemps y fait croître des pommiers de Cydonie et des cognassiers dans un cadre florissant et enchanteur. Le narrateur y trouve un refuge contre un amour implacable, glacé et brûlant. Ce jardin des limites du monde habité est conçu sur le modèle du jardin des Hespérides. Là, on peut rêver d’un amour intact et pur, sans invitation ni prélude à la consommation du désir.

Les pommiers ne sont que des porteurs de fruits. Ils n’engagent pas au désir amoureux.

Petit aparté si vous avez envie de creuser le sujet de la pulsion sexuelle dans la mythologie grecque : loin du désir ritualisé qu’Aphrodite introduit dans la cité, on a la nature livrée à elle-même des centaures, qui échappe à toute mesure et à toute norme. J’en ai parlé dans un article. 🙂

Aphrodite : donatrice ou réceptrice stratégique des pommes d’or

Toute la symbolique développée plus haut montre bien l’équivalence entre la déesse de l’amour et l’image du fruit, qu’il soit d’or ou non : toutes deux (déesse et pomme) sont présentes et initiatrices dans la naissance du désir, dans l’étape du mariage, dans la consommation de l’amour et dans la reproduction.

Lorsque la poétesse Sappho convoque la déesse, c’est dans un jardin. Une enceinte sacrée enclot un verger de pommiers traversé par un ruisseau. Il y a des autels où brûle de l’encens, des rosiers, une brise rafraîchit le tout. Mais l’endroit n’est pas qu’un jardin de pommiers « porteurs de fruits ». C’est aussi une pâture pour les chevaux où s’épanouissent les fleurs du printemps. On a vu plus haut la différence entre le jardin des Hespérides (le lieu où poussent les pommes d’or offertes au mariage de Zeus et Héra) et la prairie sur le mont Ida où le couple divin s’unit charnellement. Ici, on a les deux.

Bref, tout dans ce paysage humide et brumeux appelle la présence d’Aphrodite. Sappho y est présente en tant que narratrice (elle dit qu’elle est « ici »). Mais elle dispense aussi le nectar ; en cela, elle se distancie dans le « là » du divin.

Tout ceux qui reçoivent le fruit sont saisis par l’amour… en tout cas en sont victimes, d’une façon ou d’une autre. Pas étonnant si Aphrodite se retrouve liée aux deux récits de Pâris et Hélène puis d’Atalante et Hipommène. Seul Héraklès se sort indemne d’avoir mis les mains sur ces pommes. Il est vrai que ces amours étaient déjà suffisamment chargés comme ça. Mais ceci est une autre histoire !

Mes pommes d’or dans la novella Atalante

Dans ma novella Atalante, les pommes d’or ne sont pas un simple trucage narratif pour faire trébucher une héroïne imbattable. 😀

J’ai eu envie de les traiter à la fois comme un élément divin, provoqué par la déesse Aphrodite, mais surtout comme une révélation intime. Les pommes révèlent ce qu’Atalante ignore (ou veut ignorer) d’elle-même. C’est l’éternel combat du cœur contre la raison.

Les premières pages d’Atalante sont disponibles en lecture libre.

Sur cette carte postale (une vraie petite curiosité), on voit Atalante s'agenouiller pour ramasser les pommes d'or.

Quelques sources pour cet article sur les pommes d’or

Les liens présents dans les sources ci-dessous sont des liens sponsorisés. Leur utilisation permet de soutenir mon travail d’écriture et de recherche, sans coût supplémentaire pour vous. Merci de votre soutien. 🙂

CALAME, Claude, L’Éros dans la Grèce antique, Belin, 1996
DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2016
HOMÈRE, L’Iliade, traduction de Mario Meunier
OVIDE, Les Métamorphoses, traduction de Georges Lafaye

Qu’elles soient jetées au milieu d’un banquet, lancées sur une piste de course ou recherchées jusqu’aux confins du monde, les pommes d’or ne sont jamais de simples fruits. Dans la mythologie grecque, elles sont (presque) toujours le signe d’une intervention divine qui oriente le désir ou contraint les mortels à entrer dans l’ordre du mariage et de la cité.

Aphrodite apparaît alors comme la véritable maîtresse du jeu. Donatrice ou réceptrice stratégique de la pomme, elle en fait l’instrument discret mais implacable de son pouvoir : celui de faire naître l’amour, parfois sous la forme la plus douce, parfois sous celle d’une violence déguisée en éclat. Là où la pomme passe, le destin bascule — et aucun mortel ne peut prétendre y rester indifférent.

Crédits images :

  • Photo de la carte postale : https://www.photo-carte.com/index.php?id_product=13298&controller=product&id_lang=2)
  • Photo en-tête : Hagar Lotte Geyer

Mythiques chasseresses !

Le portrait de la chasseresse dans la mythologie est-il courant ? La déesse Artémis a-t-elle des correspondances dans d’autres aires du monde ? Je vous propose de découvrir quelques portraits de déesses et d’héroïnes issues des aires culturelles grecque, romaine et indienne : Artémis, bien sûr, ainsi que Diane et l’Étrusque Artames ; la déesse indienne Durga ; et enfin la chasseresse Atalante.

L’Artémis grecque et la Diane romaine

Impossible de commencer cet exposé des chasseresses célèbres de la mythologie sans évoquer Artémis / Diane ! Elle est l’archétype même du profil dans la religion romaine et la religion grecque antique.

Artémis

Fille de Zeus et Léto et sœur jumelle d’Apollon, Artémis a des vertus « viriles » aux yeux des Grecs. Elle est grande et imposante, selon l’Hymne homérique à Apollon Pythique, ce qui n’ôte rien à sa beauté, comme on s’en doute, car on sait que les Grecs aimaient les physiques athlétiques. Callimaque nous la décrit comme une reine au beau visage dans son Hymne à Artémis.

D’après Pausanias, Artémis chasse pour la première fois en Attique. Elle a été bien pourvue par les dieux :

  • Héphaïstos et les Cyclopes lui ont fabriqué son arc et des flèches ;
  • Pan lui a donné des chiens « plus rapides que le vent » (Callimaque toujours).

Artémis vit dans les montagnes et les forêts. Elle chasse des chevreuils, des biches et des cerfs, mais aussi des lions et des panthères.

Diane

 

La Diane romaine a hérité de nombre de ses traits. Aux ides d’août, on lui consacre une fête : on récompense alors les chiens et on accorde une trêve aux animaux sauvages.

Diane de Versailles, copie romaine d'un original grec du IVe siècle av. J.-C., musée du Louvre.

Artames

 

Artémis / Diane a son pendant aussi chez les Étrusques : elle est alors Artames, la déesse de la chasse.

Atalante, la tueuse de sangliers

 

Toujours dans les mythes grecs antiques, il y a Atalante ! Si vous avez lu d’autres articles de ce blog, vous savez déjà que j’aime beaucoup cette chasseresse de la mythologie grecque. Je vous en parle un peu plus bas.


Dans certaines versions, Atalante a été abandonnée dans la forêt par son père Iasos, le roi du Péloponnèse, parce qu’il voulait un fils. Elle est recueillie par une ourse qui l’allaite (fameux topos qu’on retrouve aussi dans la légende de Romulus et Rémus), puis par des chasseurs. Le ton est donné : Atalante sera une chasseresse émérite. Elle participe d’ailleurs à des quête célèbres, comme la chasse au sanglier de Calydon, aux côtés de Thésée, Méléagre, Pélée, Castor et Pollux, etc. Comme c’est elle qui porte le premier coup, Méléagre lui offre ensuite la hure de l’animal.

Durga, la tueuse de buffles

 

Dans la mythologie de l’Inde, on trouve aussi un personnage de déesse chasseresse, en tout cas qui s’en rapproche. Il s’agit de Durga, l’épouse de Shiva. Dans le Saura-Purana, VIII, 14-22, on la décrit comme

« la grande Mâyâ, l’impétueuse, qui tient un taureau en laisse, porte une pique et pratique l’abstinence ».

Étrange parallèle avec la vierge Artémis pour cette déesse qu’on appelle aussi Parvati, la Chaste Épouse !


Elle protège les tribus qui vivent de la chasse et se nourrit elle-même de viande crue. Les Kolis et les Cabaras lui offrent du sang et des boissons enivrantes. D’autres tribus lui sacrifient des chèvres ou accomplissent le suicide rituel en son honneur.

Statue de Durga, temple de Prambanan dans le centre de Java en Indonésie. Crédits photo : Gunawan Kartapranata / CC BY-SA 4.0

Même si ç’aurait été tentant de parler ici d’autres figures mythologiques de femmes fortes et indépendantes, comme les Valkyries ou les Amazones, je ne les ai pas retenues ici, car ces dernières sont toujours décrites comme des guerrières, et non comme des chasseresses. Mais j’aurais sûrement l’occasion d’en parler plus tard. 😉 De même, l’Épona celte est une divinité vierge, comme Artémis, mais cette déesse des chevaux est plutôt une protectrice des voyageurs.

Mon Atalante, illustre chasseresse de la mythologie grecque

 

Le portrait d’Atalante m’a particulièrement fascinée lorsque je l’ai découverte. J’ai eu l’envie de revisiter une partie des récits qui la mettent en scène. La matière grecque se prête particulièrement bien à ce genre d’exercice littéraire. 🙂


C’est ainsi qu’est née mon petit roman Atalante. Vous en trouverez un extrait juste après Si vous souhaitez reprendre ce récit à partir du début, je vous invite à cliquer ci-dessous. Le roman est à lire en ligne, entièrement et gratuitement.

Un cri bref résonna. Hippomène se jeta en avant. Pas un regard ni à droite ni à gauche. Rivé sur la sente fragile qui se faufilait entre les grands arbres. Passé l’orée de la clairière, on pénétrait dans un royaume d’ombres et de fraîcheur, transpercé çà et là par les écorces blanches des peupliers. D’un coup, sa peau se hérissa. La transpiration qui l’empesait sous la brûlante torpeur du jour se mua en longues rigoles glacées. Les frondaisons des chênes laissaient filtrer une lumière verte diffuse, dans laquelle voltigeaient à l’occasion des myriades de poussière d’or. Hippomène en était ébloui. Il se laissa gifler par quelques branches basses. Ses pieds nus frappaient le sol avec régularité, sans déraper sur les jonchées d’épines tombées des hauts résineux. Il évita adroitement quelques creux du terrain, des racines qui couraient d’un fût à l’autre en dressant des obstacles traîtres, des broussailles desséchées par le soleil dans quelques rares trouées de lumière. Son œil exercé remarqua instinctivement des troncs tailladés par des griffures d’ours ou des bois de cerfs.


Le souffle de ses rivaux l’accompagnait, puissant et quasiment charnel. Il les sentait sur son corps comme des aiguillons à sa volonté. Il n’était pas le premier ; d’autres l’avaient devancé, il talonnait l’orgueilleux Polychronios. Du reste, il était impossible de se doubler sur cette piste, à moins de vouloir échouer dans une ravine ou dans un fourré de ronces.


Un choc sourd retentit dans son dos, presque immédiatement suivi d’un court borborygme, puis d’un froissement, comme celui de l’étoffe ou de la feuille qui tombe sur le sol. Le cœur d’Hippomène bondit dans sa poitrine. Elle l’avait donc fait ! Il n’avait pas de peine à imaginer sa chasseresse campée sur ses jambes, le bras et la corde bien droits, le regard fixé sur sa proie, tout son corps tendu dans un même élan de vie et de mort. Au bout de la flèche, toutefois, pas un sanglier, pas un lion ni un loup. Un homme. Était-ce différent pour Atalante ? N’était-ce simplement qu’une autre forme de proie, ou plutôt une autre forme de prédateur qu’elle savourait de traquer dans un transgressif renversement de situation ? Sans ralentir, porté par la peur, l’excitation, un violent désir de vaincre, Hippomène se représenta les dos nus, vulnérables et offerts. De face, lorsqu’il présentait le torse, un homme était viril et puissant, mais voilà que tout s’était inversé, cul par-dessus tête. Le monde marchait à l’envers et une femme chassait et abattait les hommes qui la convoitaient.


Et, parmi eux, lui, Hippomène. Son dos nu était une cible pour son Atalante.


Une latence. Le parcours louvoyait entre les arbres et les troncs, les fourrés denses, les longues branches qui s’entremêlaient parfois au travers du chemin constituaient autant d’obstacles pour la chasseuse. On courait encore derrière lui. Devant, le sol s’éclaira de plus en plus tandis que la ramée s’effilochait. Des tombereaux de lumière vinrent s’écraser sur les silhouettes qui couraient en avant. Le sol s’élevait, ils grimpaient, ils montaient à l’assaut de l’Helicon. L’horizon s’arrêtait à la masse de la montagne, qui tranchait sur le ciel céruléen par ses teintes brutes de gris, de bruns et de noirs. Hippomène devinait la suite. Le parcours allait s’infléchir vers le nord en s’engageant sur un chemin de chèvre qui prenait de l’altitude en direction d’un promontoire donnant vue sur le lac de Copaïs. Il le connaissait bien.


À cet instant, un trait le rasa. Ce fut davantage un sifflement dans l’air, un souffle indistinct qui chuinta, plaintif, en lui arrachant un vif frémissement. L’avait-elle raté, elle, la chasseresse à la main sûre ? Surtout, l’avait-elle visé ? Ses pensées se bousculèrent avant d’être balayées lorsque, à quelques pas devant lui, une silhouette se tordit dans l’éclat aveuglant du soleil. Polychronios, le fat Polychronos, s’affaissa devant lui, le flanc troué. Hippomène eut tout juste le réflexe de faire un pas de côté pour l’éviter. En le doublant, il entendit un grognement :


« La chienne ! ».

Statue d'Atalante datée de 1839. Photo issue de https://archive.org/details/sculpturesfromac00acadrich/page/110/mode/2up?view=theater

L’échine d’Hippomène était glacée, mais il ne se laissa pas distraire. Il franchit le pas qui passait de l’ombre à la lumière et dévala une pente qui tombait toute raide entre des pins nains torturés et de gigantesques bouquets de bruyères. Sous ses pas, la terre était sèche et dure comme la pierre. Les alentours, passés la forêt, n’étaient plus que paysages racornis par la chaleur : de longues bandes suppliantes de cistes, de myrtes et de romarin qui rampaient au pied de chênes verts et d’arbousiers. Au loin, derrière la masse de l’Helicon, le ciel surplombait un bout du lac de Copaïs, minuscule, cerné de vasières qui noyaient ses berges dans une eau trouble. Hippomène perçut un grondement, un trouble dans cette écume de la terre qui agonisait sous le soleil : un sanglier, probablement, qui fouissait entre les arbustes pour dégager des fruits et des racines.


En avalant à longues foulées le sentier qui louvoyait dans le maquis, le jeune homme repéra les deux prétendants qui avaient pris de l’avance sur lui. Leurs corps nus brillaient dans l’éclat du soleil. Dans ce creux du relief, ils étaient des cibles admirablement faciles — tout comme lui. Hippomène ne se retourna pas, mais il savait qu’Atalante les talonnait. Il la voyait : elle allait s’arrêter à la lisière de la forêt, elle allait tendre son arc, elle allait calmement ajuster son tir, pour les tirer les uns après les autres comme des lapins.


Devant le jeune homme, juste avant un virage au-delà duquel la sente disparaissait, se dressait un grand poteau de trois coudées de haut qu’il n’avait jamais vu. Il devina un repère matérialisant le milieu du parcours. L’un de ses rivaux y était presque ; il volait littéralement, bondissant au-dessus des cistes et des bruyères pour couper court aux méandres du chemin. Son bras se tendait vers la borne lorsque l’air vibra. Hippomène distingua à peine le trait. Soudain, l’homme quitta sa trajectoire, brutalement, et disparut dans les bleus et les gris de la lavande et du romarin.


Un nœud amer obstrua la gorge d’Hippomène. Il déglutit et inspira profondément pour retrouver son souffle.


Il atteignit un creux, la cuvette la plus profonde du vallon, et perdit de vue et la borne, et le concurrent qui le distançait encore. Dans son dos, il n’entendait plus rien, hormis le chant entêtant des cigales. Leurs stridulations ne lui avaient jamais semblé si entêtantes : il aurait pu être seul au monde avec ces milliers de spectatrices indifférentes. Pourtant, elle le suivait, et elle allait le rattraper, il en était certain. Il força l’allure.


Une pente rude à remonter, encore, puis le poteau se dressa devant lui. Plus aucune trace de l’homme qui le précédait. Avait-il passé le virage ou gisait-il là, quelque part, endormi à jamais au milieu des immortelles ? Un empennage à moitié dissimulé par les bractées violettes d’un grand banc de lavandes attira son regard. En jetant un œil, il vit un corps livide, tombé à plat ventre entre les troncs noueux des arbustes. Les fleurs exhalèrent un long sursaut parfumé lorsque le jeune homme tenta de se redresser sur les coudes. La flèche était fichée à la frontière de la cuisse et de la fesse. Georgios, car c’était lui, retomba en pestant dans le bouquet enivrant.


Hippomène n’en vit pas plus. Il atteignait enfin le poteau. Il le contourna et emprunta sans faiblir le sentier qui remontait en laissant le maquis sur sa droite.


Elle ne les tuait pas. La cuisse ; le flanc… Elle aurait pu leur percer le cœur ou la gorge. Cela lui redonnait un peu de cœur. Alors, tandis qu’il courait le long du chemin escarpé, il osa jeter un coup d’œil derrière lui.


Par Poséidon ! elle était déjà au poteau ! Elle avait une main posée sur le bois et de l’autre tenait lâchement son arc contre sa cuisse. De longues mèches avaient glissé de son bonnet jusque sur ses épaules halées. Son sein nu était paisible, en apparence du moins. Il ne trahissait pas la fatigue qui heurtait le souffle d’Hippomène et amollissait les muscles de ses cuisses et de ses mollets.


De sa position immobile, Atalante dardait sur lui un regard d’une incroyable férocité.

Atalante et Hippomène par Guido Reni, vers 1610. Huile sur toile, musée Capodimonte de Naples.

Pour connaître la suite de cette course fabuleuse qui met aux prises Atalante et Hippomène, je vous donne rendez-vous dans l’article suivant ! On y parlera aussi de la symbolique de la pomme dans la Grèce mythologique.

Le roman Atalante est également disponible en version papier intégrale en librairie !

En attendant, je vous invite à découvrir un autre récit qui emprunte à la mythologie grecque : Le Dit de l’oracle, une nouvelle mettant en scène le célèbre personnage de la pythie de Delphes. C’est un ebook entièrement gratuit.

À bientôt !

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Sources : COMTE, Fernand, Larousse des Mythologies du monde, Larousse, 2004

Atalante et Hippomène : le mythe des pommes d’or

Atalante est une héroïne grecque, chasseresse et vierge, qui impose à ses prétendants une épreuve mortelle : une course qu’elle remporte systématiquement grâce à sa rapidité.

Hippomène (ou Mélanion), follement amoureux, relève le défi. Avec l’aide de la déesse Aphrodite, il use de ruse et jette trois pommes d’or pour distraire Atalante pendant la course. Elle ralentit, il gagne et l’épouse.

Pris de passion, le couple profane un temple en faisant l’amour dans un lieu sacré. Ils sont métamorphosés en lions pour leur offense. Ce mythe explore les thèmes de la féminité, des épreuves amoureuses, du désir, de la tromperie divine et du passage de la virginité à la vie conjugale.

Hippomène et Atalante, c’est l’histoire d’une course entre une héroïne et ses prétendants. On pourrait aussi l’appeler le « mythe des pommes d’or ». La course et les mèla (pommes d’or) : voilà les deux éléments constitutifs de cet épisode qui appartient à la trame plus grande de la mythologie de l’héroïne grecque Atalante.

Car en effet, ici, c’est la femme qui est l’héroïne la plus connue du couple. On va voir ça de plus près ?

L’histoire de la course des prétendants

Qui est Atalante ?

Une héroïne mythologique

Atalante est une héroïne qui vit à l’âge des héros, tel que l’a décrit le poète grec Hésiode (VIIe siècle av. J.-C.). Cela veut dire qu’elle côtoie les dieux et les déesses, d’autres héros des mythes (Jason, Hercule, Méléagre, etc.) et des créatures extraordinaires comme les centaures de la mythologie grecque (dont Chiron).

Il existe plusieurs versions d’Atalante. Ici, nous allons nous intéresser uniquement à celle de l’épisode des pommes d’or. Dans cette histoire, Atalante est la fille de Schœnée. Contrairement à l’autre version dite arcadienne, qui accomplit des exploits collectifs (le voyage des Argonautes et la chasse de Calydon), la fille de Schœnée est au centre d’un exploit individuel : la course contre les prétendants.

Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne
Généalogie d'Atalante dans la tradition béotienne - Extrait de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante, Portrait d'une héroïne grecque (voir les sources en bas d'article)

Une héroïne vierge

En effet, Atalante est une héroïne vierge, une parthénos, c’est-à-dire une jeune fille non mariée. Elle refuse ce mariage : c’est une constante dans tous les mythes qui l’évoquent, sauf le cas de l’Atalante mère de Parthénopée. Le refus du mariage est un mythème d’Atalante (un élément constituant de son mythe selon la définition de Claude Lévi-Strauss).

Dans le Catalogue des Femmes du poète Hésiode, il est dit : « divine, aux pieds rapides, | [qui] refusait les présents (de l’adorable Aphrodite) ».

Atalante est une parthénos qui vit dans le monde sauvage, qui chasse et qui lutte parmi les hommes. C’est le contexte fondamental quand commence l’épisode d’Hippomène et d’Atalante.

Une héroïne athlète

Atalante est réputée comme étant la meilleure à la course. Beaucoup de poètes et de mythographes vantent sa rapidité. C’est un talent qu’elle transmet à son fils Parthénopée dans certains épisodes : selon le poète Stace, celui-ci fait preuve d’une rapidité égale à sa celle de sa mère.

Atalante est par ailleurs une athlète accomplie, qui va jusqu’à pratiquer la lutte contre des hommes comme Pélée, le père d’Achille.

Ce talent d’Atalante n’est pas anodin. Il s’explique parce qu’Atalante est une parthénos et une héroïne. Une femme mariée n’aurait pas pu être décrite ainsi.

La course contre les prétendants : pour quoi faire ?

Trouver (ou exclure) un mari

Qu’est-ce que c’est, la course contre les prétendants ? C’est une idée d’Atalante pour éconduire les hommes qui veulent l’épouser. Elle ne doute pas de les battre puisqu’elle est connue pour sa très grande célérité ! Chez les auteurs Ovide et le Pseudo-Apollodore, elle décide de tout, de la distance de la course jusqu’au règlement.

« Elle s’en alla dans un endroit qui avait les dimensions d’un stade et y planta, à mi-parcours, un poteau de trois coudées » (Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III).

La course n’est pas toujours l’idée d’Atalante, c’est parfois celle de son père :

« comme nombreux étaient ceux qui la demandaient en mariage, son père décida donc d’une épreuve : qui voudrait l’épouser devrait d’abord se mesurer à elle dans une course, avec un but déterminé ; il était prévu qu’il courrait, ainsi, devant, sans armes, et qu’elle le poursuivrait avec un javelot ; après l’avoir suivi, avant d’arriver au but, elle le tuerait et planterait sa tête dans le stade. » (Hygin, Fables, 185)

Une épreuve mortelle pour les prétendants

Dans la première version écrite que nous ayons conservée de la course, celle du Catalogue d’Hésiode, il ne semble pas qu’Atalante mette à mort les prétendants qu’elle a vaincus. Par contre, les auteurs romains vont transformer l’héroïne en meurtrière implacable :

« Pas un de vous, dit-elle, ne me possédera, à moins de m’avoir d’abord vaincue à la course ; luttez de vitesse avec moi. Le plus agile recevra pour prix de sa victoire ma main et mon lit ; ceux que j’aurai devancés paieront de la vie leur défaite ; telle sera la loi du concours. » (Ovide, Les Métamorphoses, X)

La course devient donc une sorte de duel à mort dans plusieurs versions du mythe. Les prétendants sont nus et désarmés tandis qu’Atalante possède une arme de chasse : une lance ou un javelot. Les prétendants doivent gagner pour conquérir l’héroïne, mais aussi pour survivre tout court !

Hippomène entre dans la course

Un prétendant obstinément amoureux

L’élément qui perturbe le plan d’Atalante, c’est un prétendant coriace, Hippoménès. Ce personnage se caractérise par son obstination (il est tellement amoureux que rien ne peut le faire renoncer) et sa ruse. C’est aussi l’un des rares élus qui fait chavirer le cœur d’Atalante dans les mythes, avec Méléagre et Pélée (et Mélanion, qui remplace parfois Hippomène près d’Atalante dans l’épisode de la course).

Dans le Catalogue des Femmes d’Hésiode, Hippomène veut tellement épouser Atalante qu’il est prêt à mourir dans l’épreuve :

« Lui courait pour sa vie : sans autre choix que la fuite | ou la capture »

Les adjuvants d’Hippomène : Schœnée et Aphrodite

Le père d’Atalante, Schœnée, promet des cadeaux à Hippomène s’il gagne :

« Ce n’est pas sans combat qu’il l’obtiendra : si cet homme
[gagne, et si Zeus lui donne] d’acquérir cette gloire,
et les autres dieux des olympiennes demeures,
[il emmènera] dans le doux pays de ses pères
[ma chère fille, et je lui donnerai] des chevaux rapides
[et du palais] des cadeaux [magnifiques] »
(Hésiode, Catalogue des Femmes)

Mais c’est surtout la déesse Aphrodite qui va permettre à Hippomène de gagner grâce à trois pommes d’or. Elle lui donne les fruits (mèla). Pendant la course, le jeune homme les jette devant Atalante. Distraite par l’attrait des fruits, l’héroïne perd la course.

La présence d’Aphrodite dans cette histoire n’est pas un hasard. La déesse de l’amour est la mieux placée pour arracher Atalante au domaine de l’enfance et de la virginité incarnée par la figure divine d’Artémis à laquelle la jeune femme se vouait jusqu’alors.

Et c’est ainsi qu’Hippomène gagne la course et épouse Atalante.

Mélanion, variante d’Hippomène

Dans certains textes, c’est Mélanion qui remporte la course des prétendants face à Atalante. C’est un chasseur. Ovide le décrit persévérant et docile dans L’Art d’Aimer (Livre II). Le Pseudo-Apollodore le montre aussi remportant la course grâce aux pommes d’or. Il en fait aussi le père de Parthénopée (Bibliothèque, III).

Mélanion pourrait être un doublon mythologique, né d’une une fusion de traditions orales différentes.

Épisode annexe : la métamorphose en lions

Un épisode est souvent associé à celui de la course des prétendants. C’est celui de la métamorphose des deux amoureux en lions. Dans cette histoire, l’amant est tantôt Hippomène, tantôt Mélanion.

Après la course, selon Ovide et Hygin, Hippomène / Mélanion oublie de remercier Aphrodite pour l’aide qu’elle lui a apportée. La déesse va se venger : elle rend le jeune homme fou de désir alors que celui-ci chasse avec Atalante, ou qu’ils sont de sortie en forêt. Dans la version d’Hygin, ils sont en train de procéder à un sacrifice à Jupiter.

Hippomène et Atalante font l’amour dans un temple de Cybèle ou de Jupiter/Zeus, selon les versions. C’est un sacrilège, un « mariage impie » (anosios gamos). Le dieu insulté les transforme en lions pour les punir.

Pourquoi des lions ? Parce que, dans l’antiquité, on pensait que ces animaux étaient frigides. C’était donc les punir par où ils ont commis le sacrilège.

Hippomène et Atalante dans la littérature antique

L’origine : Le Catalogue des Femmes d’Hésiode

Hésiode serait le premier auteur à parler d’Atalante et d’Hippomène et de la course des prétendants. En fait, ce serait même le premier texte qui parle d’Atalante tout court et qui établit sa filiation. Il s’agit du Catalogue des Femmes (VIIe-VIe siècles av. J.-C.), un catalogue de généalogies prestigieuses que nous attribuons à Hésiode.

Hésiode est un poète qui vit en Béotie. C’est la raison pour laquelle on parle de la version « béotienne » d’Atalante quand on parle de la course et de l’épisode des pommes d’or, par opposition à l’Atalante « arcadienne » qui est celle de la chasse de Calydon.

  • L’Atalante béotienne est la fille de Schœnée, qui aime Hippomène et qui finit sa vie métamorphosée en lionne.
  • L’Atalante arcadienne est la fille d’Iasos, qui aime Méléagre et qui a pour fils Parthénopée. C’est aussi cette version-là qui est associée à Mélanion. (Pour ne rien compliquer. 😄)

Les autres sources sur Atalante et Hippomène

Par la suite, on retrouve le mythe chez Théognis de Mégare (VIe siècle av. J.-C.) et Théocrite (IIIe siècle av. J.-C.).

Mais l’épisode de la course devient populaire surtout à l’époque romaine. On le retrouve chez Ovide, Hygin, Stace, Properce, le Pseudo-Apollodore, Élien.

Ovide, le Pseudo-Apollodore et Élien adoptent tous la version hésiodique avec la course, l’aide d’Aphrodite qui offre les pommes d’or et le mariage avec Hippomène.

Les auteurs plus tardifs Nonnos de Panopolis et Libanios parlent aussi de la course.

Atalante et Hippomène dans les genres littéraires

Les genres littéraires s’intéressent à différents thèmes dans le mythe d’Atalante :

  • le genre littéraire épique parle de la course des prétendants et de la métamorphose
  • les poèmes élégiaques évoquent le refus d’Atalante de se marier
  • la tragédie s’intéresse uniquement à l’Atalante-mère

Le sexe, l’amour et la femme dans le mythe des pommes d’or

La course contre les prétendants : une poursuite amoureuse

L’Atalante-athlète est un personnage très érotique. Dans certains textes comme dans des représentations iconographiques de la course, les auteurs et les artistes se plaisent à la faire courir nue. C’est le cas chez Ovide par exemple. (Est-ce étonnant de la part de l’auteur de L’Art d’aimer ? 😄)

Le mythe devient fatalement un récit de poursuite amoureuse chez Théognis, Ovide ou Properce. Les poètes décrivent la course dans les moindres détails : des liens amoureux ou érotiques se développent entre Hippomène et Atalante pendant cette épreuve.

On pourrait aussi dire que les deux héros passent par une forme d’épreuves amoureuses.

La charge symbolique des pommes d’or

Il faut s’arrêter un instant sur la symbolique des pommes d’or dans ce mythe.

Les pommes d’or sont des mèla. Ce ne sont pas toujours des pommes d’ailleurs : elles peuvent aussi être des oranges, des figues, des coings, des grenades…

Le symbolisme sexuel et amoureux des mèla

C’est un fruit à forte connotation sexuelle dans la Grèce antique. Il symbolise le désir. Il provient soit du pommier des Hespérides, soit du sanctuaire de la déesse Aphrodite à Chypre. C’est cette dernière version que nous donne Ovide dans les Métamorphoses (Livre X, 642-649).

Depuis Hésiode, on retrouve les pommes d’or dans tous les textes qui parlent de la course. Concrètement, ils rendent Atalante vulnérable puisqu’elle va perdre à cause d’eux. Selon l’historien Christopher Faraone (« Aphrodite’s KESTOS and Apples for Atalanta: Aphrodisiacs in Early Greek Myth and Ritual », in Phoenix 44), l’objectif des pommes est de faire naître le désir pour Hippomène chez Atalante. Le jeune homme jette les fruits comme il ferait boire un philtre d’amour à l’héroïne !

Au IIIe siècle av. J.-C., le poète Théocrite décrit Atalante lorsqu’elle ramasse les pommes d’or et dit : « En quel abîme d’amour elle plongea ! » (Idylles, I, 40-42).

Le symbole du mariage dans les fruits d’or

Les mèla sont aussi un emblème du mariage. On les retrouve dans le mariage de Zeus et d’Héra (Gaïa leur offre des pommes d’or) et dans celui de Pélée et de Thétis, les parents d’Achille (lors de ce mariage, Pâris offre la pomme d’or à la déesse Aphrodite, ce qui va provoquer finalement la Guerre de Troie).

Si on veut aller encore un peu plus loin, on peut parler de l’ecclésiastique byzantin Eustathe de Thessalonique (XIIe siècle). Il dit que l’or (des pommes d’or) est un facteur essentiel du mythe.

Atalante et la déesse Aphrodite

On lie souvent Atalante à Artémis, mais l’héroïne a beaucoup plus à voir avec la déesse de l’amour, Aphrodite.

Dans tous les mythes, Atalante fuit les « dons d’Aphrodite ». Elle veut garder sa virginité. Elle finit même par transformer ses relations avec les hommes en « chasse à l’homme » dans l’épisode de la course des prétendants !

Sauf que, dans la mythologie grecque, on ne peut pas échapper à Aphrodite : on ne peut pas échapper au désir et à l’amour. La fuite d’Atalante est donc vouée à l’échec, sa virginité est intenable. Dans l’épisode des pommes d’or, c’est éclatant : Atalante est piégée par l’amour (symbolisé par les pommes d’or). C’est une tromperie orchestrée avec maestria par la déesse, qui doit faire rentrer l’héroïne dans le rang. Aphrodite se mue ainsi en une espèce de « force civilisatrice » : Atalante ne peut pas rester de l’autre côté, dans le monde de la virginité, de la sauvagerie et de la barbarie… qui est le monde des monstres, celui des centaures !

Finalement, l’épisode des pommes d’or interroge les contours de la féminité grecque antique : quel statut pour les jeunes filles ? Atalante est-elle un modèle ou un contre-modèle ?

Atalante : un modèle de la jeune fille grecque antique

Pour les Grecs anciens, la course aux prétendants a en fait une issue rassurante, car on retourne à la norme : la femme tombe amoureuse de l’homme et accepte le mariage. C’est son destin, même quand elle s’appelle Atalante.

L’épisode d’Hippomène et Atalante montre l’évolution de la jeune fille, de l’enfance à l’âge adulte, jusqu’à son mariage. Elle passe du patronage d’Artémis à celui d’Aphrodite et d’Éros. Atalante rejoint ainsi tous les héros qui doivent se soumettre aux injonctions sociales du mariage et de l’enfantement :

  • Cyrène, qui devient la compagne d’Apollon et met au monde Aristée
  • la reine des Amazones Antiope épouse Thésée et met au monde Hippolyte
  • Atalante épouse Hippomène/Mélanion et enfante Parthénopée

Et lorsque l’issue n’est pas le mariage, elle est tragique :

  • Daphné qui refuse Apollon est métamorphosée en laurier
  • Hippolyte préfère la chasse aux femmes et finit par mourir (à nouveau l’opposition Artémis / Aphrodite)
  • Atalante est transformée en lionne frigide

Hippomène et Atalante dans l’iconographie

J’ai eu envie de vous donner quelques exemples d’œuvres qui montrent la course des prétendants et l’histoire d’Atalante et Hippomène au travers des siècles. 🙂

Atalante et Hippomène dans l’antiquité

Dans l’antiquité grecque, on a quelques représentations, mais elles montrent plutôt l’Atalante-athlète tout court. Par exemple, il y a une coupe attique à figures rouges attribuée au Peintre d’Euaion et datée du Ve siècle av. J.-C :

Atalante athlète sur une coupe du Vème siècle av. J.-C. conservée au Louvre
Atalante athlète sur une coupe de 475-450 av. J.-C. - Louvre, Paris - Photo du Musée du Louvre extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

L’héroïne est debout dans le costume de l’athlète. Une inscription au-dessus d’elle porte son nom. Elle se prépare à la course : elle tient le bâton avec lequel les athlètes tracent le parcours.

Atalante est aussi représentée seule ou en compagnie d’un homme (Hippomène ? Pélée ?) dans un contexte athlétique et érotique dans les iconographies ci-dessous :

Atalante et peut-être Hippomène sur une coupe du Vème siècle avant J.-C.
Coupe de 450-430 av. J.-C. - Ferrare, Museo Nazionale di Spina - Image extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)
Atalante représentée nue avec un homme nu sur une coupe du IVème siècle av. J.-C. - BNF
Atalante et Hippomène ou Pélée ? - Coupe de 390-370 av. J.-C. - Cabinet des Médailles de Paris d'après le site de la BnF - Photo extraite de l'ouvrage d'Émilie Druilhe, Farouche Atalante (sources en bas d'article)

On trouve les images érotiques d’Atalante, souvent nue, avec Hippomène, Pélée ou Méléagre, sur de la vaisselle de banquet : canthares, cratères ou coupes à boire.

Les Romains vont montrer l’épisode eux aussi, surtout sur des mosaïques. Des peintres ont montré Atalante et Hippomène (Hippoménès ou Hippomédon) sur des bols, des verres ou des reliefs. On voit beaucoup le mariage et le passage d’Atalante de la sphère héroïque à la sphère domestique.

Atalante et Hippomène après l’antiquité

L’épisode de la course en elle-même a beaucoup plus intéressé les artistes postérieurs, ceux du Moyen-Âge, de la Renaissance et de l’époque moderne et post-moderne.

Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante
Enluminure du XVème siècle montrant la course d'Hippomène et d'Atalante - L'épître de Christine de Pisan, vers 1450-1475 - Enluminure de La Haye, bibliothèque royale

Les artistes de la Renaissance insistent sur la course et les pommes d’or. On a ensuite des peintures de Guido Reni, de Rubens, de Willem van Herp, de Noël Hallé… Il y a aussi les célèbres sculptures de Pierre Lepautre et de Guillaume Coustou. Au XIXe siècle, on a l’Atalante victorieuse de Pascal Dagan-Bouveret, qui éclipse Hippomène.

Peinture de Pascal Dagan-Bouveret : Atalante victorieuse
Atalante Victorieuse - Peinture de Pascal Dagan-Bouveret - 1874 - Musée d'Art et d'Histoire de Melun - Crédits photo Thomas Hennocque

À noter : Atalanta Fugiens (1617-1618), un livre d’emblèmes (avec des gravures) de Michael Maier, qui mélange des images, du texte et de la musique (sous la forme d’une fugue) autour du mythe.

Foire aux questions (FAQ) sur Atalante et Hippomène :

Ce sont deux figures de la mythologie grecque. Atalante est une héroïne vierge, chasseresse et rapide à la course. Hippomène est le prétendant qui parvient à la vaincre grâce à une ruse divine.

Parce qu’elle refuse le mariage. La course est un moyen de dissuader ses prétendants et de préserver sa liberté.

Elles sont données à Hippomène par la déesse Aphrodite. En les jetant pendant la course, il détourne l’attention d’Atalante, ce qui lui permet de gagner. Elles symbolisent le désir, l’amour et le mariage.

Hippomène (ou Mélanion) gagne la course. Il épouse Atalante, mais le couple est puni par les dieux pour avoir profané un temple : ils sont métamorphosés en lions.

Ce mythe évoque la tension entre liberté et mariage, la féminité, le désir amoureux, la ruse et les limites imposées par les dieux aux êtres humains.

Interprétation du mythe : ma novella Atalante

J’ai écrit une novella qui revisite l’épisode d’Hippomène et Atalante (ainsi que deux autres épisodes du mythe d’Atalante que j’ai liés au premier). C’est un grand plaisir pour moi de travailler le matériau mythologique. Je le trouve façonnable à l’infini. Comme je suis aussi une grande amoureuse d’Histoire, j’ai tâché de restituer un cadre historique plausible en implantant l’histoire dans le contexte matériel mycénien (pour l’architecture) et le cadre sociétal classique (place de la femme, mariage).

Je vous propose de lire les premières pages gratuitement ici. J’espère qu’elles vous plairont !

À bientôt pour de nouvelles aventures dans l’univers fabuleux de la mythologie grecque !

Sources :

DRUILHE, Émilie, Farouche Atalante, Éditions PUR, Collection Mnémosyne, Rennes, septembre 2016

OVIDE, Les Métamorphoses, Gallimard, 1992

COMTE, Fernand, Larousse des Mythologies du monde, Larousse, 2004

Crédits images en-tête : Hippomène et Atalante de Rubens – 1616-1620 – Worms, Museum Heylshof – Crédits Stefan Blume

Hippomène, un amant d’Atalante parmi d’autres ?

Qui est donc cet Hippomène qui apparaît dans certains des mythes de l’héroïne grecque Atalante ? A-t-il une existence propre, indépendante de celle-ci, ou n’est-il qu’un des éléments des récits de la vierge chasseresse ? Sans prétendre à l’exhaustivité, je vous propose de faire un petit point. Puis de découvrir le portrait que j’ai tracé de ce personnage dans ma version du mythe d’Atalante !

Hippomène et les trois pommes d’or

 

Hippomène est le personnage principal, avec Atalante, du mythe des trois pommes d’or. Dans cet épisode héroïque, Atalante refuse de se marier. Pour se débarrasser des pressions matrimoniales dont elle est l’objet, elle défie ses prétendants de la battre à la course. Ceux qui échoueront mourront (de sa main). Celui qui gagnera l’épousera.


Hippomène, ou Hippoménès, est l’un de ces prétendants. Futé, le jeune homme demande l’aide de la déesse Aphrodite.

Celle-ci est ravie de rouler cette jeune impertinente qui refuse de s’abandonner aux plaisirs dont elle est la patronne. Elle donne trois pommes d’or à Hippomène.


Et alors, me direz-vous ? En quoi ces pommes peuvent-elles bien aider le jeune homme à gagner la course ? En réalité, le choix du fruit n’est pas anodin : il a une forte connotation sexuelle dans la Grèce antique. Pendant l’épreuve, lorsque Hippomène les laisse tomber devant Atalante, celle-ci tombe en pâmoison. Elle est littéralement vaincue par l’amour. Hippomène a gagné et la course, et la main d’Atalante.

Hippomène par le sculpteur Guillaume Coustou, Bassin des Carpes du Parc Marly. Actuellement au Louvre. On voit Hippomène qui s'apprête à lancer une pomme d'or en direction d'Atalante.

Hippomène, l’amant d’Atalante

 

Hippomène n’est décrit que comme amoureux d’Atalante. Dans le Catalogue d’Hésiode, il veut tellement l’épouser qu’il est prêt à mourir dans l’épreuve :

« Lui courait pour sa vie : sans autre choix que la fuite / Ou la capture. »


Mais, si beaucoup d’hommes désirent ou s’éprennent d’Atalante, ils ne sont pas si nombreux à en être aimés. Or, c’est le cas d’Hippomène, grâce à la magie des pommes (et d’Aphrodite, après tout déesse de l’amour !). Ovide nous dit en effet dans Les Métamorphoses :

« Elle dit, et naïve encore, blessée par le dieu du désir pour la première fois, ignorant ce qui lui arrive, elle aime sans se douter qu’elle aime. »

Hippomène métamorphosé avec Atalante

 

Hippomène apparaît dans un autre mythe d’Atalante : celui de la métamorphose en lion (et en lionne pour Atalante).


L’histoire raconte que les deux époux se retrouvent dans un temple de Cybèle ou de Zeus (les versions diffèrent selon les auteurs). Là, un dieu leur inspire un violent désir. Ce pourrait être l’œuvre d’Aphrodite, furieuse qu’Hippomène ne l’ait pas remercié comme il se doit de son aide dans l’épisode de la course. Les deux amants consomment donc leur passion dans le sanctuaire. C’est un sacrilège, un anosios gamos (un mariage impie). Ils sont punis de leur bestialité par un châtiment adapté : ils sont métamorphosés en lion et en lionne.

Précisons un détail : les anciens, semble-t-il, pensaient que les lions ne s’accouplaient jamais entre eux, mais avec des léopards. C’est en tout cas ce que nous raconte Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Le châtiment consistait donc surtout en la privation des plaisirs de l’amour entre les deux amants.


Dans certaines versions de ce récit, Hippomène est remplacé par Mélanion, un autre amant d’Atalante dans d’autres histoires.

Y aurait-il Hippomène sans Atalante ?

 

Trouver des informations sur Hippomène qui ne concerne pas son lien avec Atalante est difficile !


D’après la Cynégétique de Xénophon, il a été l’élève du centaure Chiron — mais comme Atalante. J’ai vu aussi qu’on le disait fils de Mégarée, roi de la cité d’Onchestos, en Béotie. Finalement, Hippomène est un satellite d’Atalante. Et, oui, il n’est qu’un amant parmi d’autres (Méléagre, Mélanion, voire Pélée).


Avouons que, dans cette mythologie souvent très centré sur des héros qui, à l’occasion, s’appuient sur des adjuvants féminins, ça fait un peu plaisir.


Reste qu’Hippomène était à mes yeux une belle matière pour un personnage masculin d’envergure. J’espère lui avoir fait justice dans ma nouvelle sur Atalante.

Cette nouvelle est à lire entièrement et gratuitement en ligne. En voici un extrait ci-dessous.

Hippomène surgit dans la clairière comme un fou furieux. Un bruissement de voix l’avait guidé sur les dernières lieues. Une foule de domestiques, d’esclaves, d’artisans, de gardes, de courtisans du prince… s’écarta, surprise, lorsqu’il se rua au milieu d’eux. Au prix de quelques bousculades et de nombreuses récriminations, il se fraya un passage. Le bruit de l’eau vive jaillie des hauteurs de l’Helicon s’intensifia et la brume fraîche l’assaillit. Ce fut une caresse sur sa peau échauffée par la longue course dans la montagne. Il avait tellement transpiré que sa chlamyde était trempée de sueur.


La transpiration voilait ses yeux. Il passa une main sur son visage en regardant autour de lui avec inquiétude. Arrivait-il trop tard ? Un silence s’était fait à son approche. Il ne vit d’abord qu’un conglomérat de couleurs vives, les tissus des suivants, le lin, la laine, la soie, le métal aussi, qui contrastaient avec les verts de la forêt qui les cernait autour de la source. Puis son regard croisa celui de Schœnée. L’anax était debout près du petit bassin alimenté par la cascade, très droit, le pied confiant sur les rochers glissants. Il se tenait tout juste à l’endroit où siégeait autrefois Chiron lorsque celui-ci arbitrait les conflits d’enfants d’Hippomène et d’Atalante. Les yeux d’aigle du prince étaient amènes et le jeune homme y trouva du réconfort. Il avait toujours été gracieux aux yeux du père d’Atalante. Après tout, il était le seul camarade qu’elle eût jamais toléré à ses côtés, ce qui n’était pas un mince exploit.


Le silence qui l’entourait fut rompu par le froissement de l’herbe sous des pas légers. Légers, mais certes pas hésitants.

Hippomène tourna la tête et vit venir à lui Atalante. Elle était magnifique. Élancée, fuselée comme un rameau vert tendu vers le soleil, elle avait la chair couleur de pêche mûre, bien loin du blanc de lait de sa mère et des autres femmes de la maisonnée. Tout en elle vibrait de force et de joie, de ses longues cuisses musclées jusqu’à ses épaules bien ourlées. Le sein adorable que sa robe laissait nu lui rappela avec une émotion inquiète l’orbe délicat de la déesse vierge… Elle était chaussée de sandales et un bonnet retenait ses longs cheveux, sans parvenir à les contenir entièrement. Quelques mèches s’en échappaient et allaient folâtrer sur la nuque et autour des oreilles. Hippomène retint son regard alors qu’il commençait à suivre la ligne douce, du lobe d’oreille à la courbe du menton puis à celle de la gorge. Il ne devait pas se laisser distraire, pas maintenant. Du reste, Atalante ne lui permit aucune distraction. Son regard, lumineux d’abord, se fit perçant alors qu’elle s’approchait de lui. Un bref instant, il y avait eu l’allégresse dans ses yeux d’écorce caressante, puis le doute s’était fait jour et le bois devint dur.

Lorsqu’elle se planta devant lui, les pieds campés dans l’herbe folle comme si elle était une émanation même des puissances de la terre, elle avait compris. Il sut ce qui démangeait sa main, qu’elle tenait poing fermé contre sa cuisse. Tous les regards étaient fixés sur eux. Doucement, il murmura :


« Ne me gifle pas, Atalante. Ne me fais pas affront ainsi devant mes rivaux. S’il te plaît. »


Une amertume puissante envahit les yeux de la jeune fille et chassa la colère. Hippomène en eut le cœur étrangement serré.


« Tu le mériterais bien, pourtant, car c’est toi qui me fais affront aujourd’hui par ta trahison. »


Que répondre à cela ? Il se tut et elle ne le frappa pas. Elle se détourna de lui et clama :


« Il est l’heure ! Nous verrons bien si les dieux vous sont propices. Courez donc pour gagner ma main… et conserver la vie. »


Elle acheva ces mots en dardant un regard de défi triste sur son ami d’enfance. Alors, Hippomène remarqua qu’elle portait dans le dos son grand arc de chasse et son carquois d’ivoire rempli de flèches. Il en resta interdit un instant. Ce fut la voix de Schœnée, venu le rejoindre au milieu de la clairière, qui le sortit de sa stupeur.


« C’est une épreuve à mort, mon garçon. Ma fille a annoncé qu’elle exécuterait tous ceux qui n’arriveraient pas à la distancer. »

Et il ajouta plus bas, d’un ton plein d’excuse :

« Je l’ignorais.


— Ce n’est pas grave, s’entendit répondre le jeune homme d’une voix lointaine. Je sais que je vais y arriver. »


Si ce n’était aujourd’hui, jamais il n’obtiendrait l’hymen avec Atalante. Sa chasseresse venait de prouver, avec cruauté, qu’elle ne céderait jamais. La mort ou la vie sans elle, le choix était vite fait.

Mourir de la main d’Atalante ou vivre sans elle : mon Hippomène est aussi absolu que celui d’Hésiode ! J’espère qu’il vous plaît ainsi. 😉 La suite des aventures d’Hippomène et Atalante se trouve par ici !

Vous pouvez aussi acheter le roman Atalante dans sa version papier intégrale en librairie.

Si vous aimez l’antiquité et la mythologie grecques, je vous invite également à télécharger ma nouvelle sur la pythie de Delphes. C’est gratuit !

À bientôt !

Crédits images en-tête : Atalante et Hippomène par Guillaume Coustou.

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