Archives de catégorie : Antiquité grecque

Grèce antique : pas de dot, pas de mariage !

Dans ma série d’articles sur le mariage grec antique, place aujourd’hui à un élément sans lequel rien n’est possible : la dot.


Même quand on est pauvre, on ne peut pas imaginer donner une fille sans richesses. Ça ne se fait pas.


Dans cet article, je vous explique pourquoi la dot est si importante, quelle est sa valeur absolue et relative et comment elle suit la femme toute sa vie (sans que celle-ci ait jamais la possibilité de s’en servir !).

En passant, je vous rappelle mes autres articles sur le même sujet :

Pourquoi la dot dans la Grèce antique ?

Imaginez un homme qui prend une femme chez lui. Il l’a soit achetée, c’est une esclave — ou elle est venue librement. Il l’installe dans sa maison. Ils ont des enfants.


Cette femme est-elle son épouse ? Ces enfants sont-ils légitimes ?


Non. Car il n’y a pas eu de dot. S’il n’y a pas de dot, il n’y a pas de mariage officiel.


L’exception fait la règle. Socrate avait pris une femme de manière officielle alors que celle-ci n’avait pas de dot. Cette épouse, Myrtô, était la petite-fille d’Aristide, un grand stratège du début du Ve siècle av. J.-C. La famille de Myrtô avait perdu de son lustre depuis… et elle « était condamnée au célibat pour cause de pauvreté ».


Socrate eut la générosité extraordinaire de prendre cette femme sans dot. C’est parce que ce geste était tout à fait inhabituel qu’il a été remarqué et cité.

Quelle valeur pour la dot de l’épouse ?

Le marché de la dot a quelque chose de capitaliste : il dépend de l’offre et de la demande. Cela crée d’ailleurs une forte endogamie, les plus riches se mariant entre eux pour apparier dot de l’épouse et richesses de l’époux.

La nature de la dot

Il y a deux sortes de richesses :

  • les richesses visibles (la maison au point de vue matériel, la terre, les outils, les esclaves…) ;
  • les richesses invisibles (l’argent et les revenus de biens).

Dans le mariage grec antique, la dot de la fille est constituée d’argent. La richesse de l’homme consiste plutôt en terres et en maisons.


Un autre type de richesses, plus subtil, consiste en statut. L’époux et le père de l’épouse apportent l’importance de leur statut dans l’échange. Le minimum requis, c’est d’être citoyen, d’autant plus que c’est grâce à la possession de la terre qu’on est membre de la cité.

Mariage grec - Hydrie à figures rouges - Avignon - Musée Calvet
Hydrie à figures rouges du Musée Calvet d'Avignon - On y voit la fiancée dans ses préparatifs pour le mariage

La valeur de la dot

Des plaidoyers de procès du IVe siècle évoquent la valeur absolue et relative des dots. Attention, on parle ici des citoyens les plus riches.


Quelques repères d’abord. Un talent vaut 60 mines et une mine vaut 100 drachmes. Le salaire moyen quotidien d’un ouvrier dans le bâtiment est de 1,5 à 2 drachmes.


En partant de là, on constate qu’une dot vaut de 500 à 8 000 journées de travail, soit plus de 20 ans de labeur si on imagine une vie dans laquelle on travaille tous les jours (ce qui n’est jamais le cas en Grèce antique).


La dot la plus élevée qu’on connaisse est celle d’Hipparété, l’épouse d’Alcibiade. Elle pesait 20 talents, soit 80 000 journées de travail.


Et proportionnellement à la fortune du père ? Que représente une dot ?


C’est énorme : 5 à 25 %, pour une seule fille !


Or, on a parfois plusieurs filles et on essaie en général de les doter de la même façon. Que faire si le père manque de liquidités pour y parvenir ? Il n’a pas le choix, car c’est une question d’honorabilité : il doit vendre des biens tangibles, comme de la terre, par exemple.


Évidemment, cela se fait au détriment de l’héritage masculin, du frère de la fille ou des filles en question.


À moins qu’on décide de doter une ou plusieurs filles et de laisser les autres vieillir dans l’ombre et la solitude de la maison paternelle… Des Socrate, il n’y en a pas beaucoup.

Que fait-on avec la dot du mariage grec antique ?

Personne ne touche à la dot…

La dot n’est pas pour l’épouse. Elle ne peut pas s’en servir.  Elle la suit pourtant, comme son ombre, de maison en maison, chez son mari, chez son père si elle y retourne, chez un autre époux si elle se remarie… toute sa vie. 

Son mari n’a pas le droit de la toucher non plus. Il en a la garde, il en a l’usufruit et il en tire bénéfice ; il peut donc essayer de la faire fructifier pour en toucher les intérêts.

Mais il ne doit pas toucher au capital. Si sa femme s’en va, il doit la lui rendre intacte.


Quelquefois, cet époux est indélicat ou imprudent. Il peut mal disposer de la somme ou se montrer réticent à la rendre. C’est pourquoi le père de l’épouse prend généralement des précautions. C’est lui qui est le gardien des intérêts de sa fille. Pour être sûr de la récupérer, même face à un époux insolvable ou déloyal, il prend une hypothèque sur les biens-fonds du mari.

… sauf les fils de l’épouse

Finalement, une seule personne peut un jour récupérer le capital de la dote. C’est le fils (ou les fils) de l’épouse. La somme est pour lui, elle rejoint son héritage paternel. Elle ne peut pas servir, par exemple, pour doter les filles de l’épouse. Un homme n’a pas le droit de doter sa fille avec la dot de sa femme.


Par contre, il est d’usage pour un homme de doter sa fille avec la même somme reçue de la dot de sa mère. Bien souvent, la dot est un capital qui va de grand-mère en petite-fille.


De leur côté, les biens visibles (terres et maisons) passent de père en fils, de génération en génération.

Mariage grec - Amphore loutrophore à figures rouges - Vers 330-310 av. J.-C. - Avignon - Musée Calvet
Amphore loutrophore - Musée Calvet d'Avignon - ELle montre une femme parée comme une mariée

Les problèmes et les avantages du système de la dot

La dot : un frein au mariage

Le système dotal du mariage grec antique est un problème en soi. Il exclut les filles pauvres du marché matrimonial. Il freine aussi les projets matrimoniaux des pères, qui attendent parfois la mort de leur mère pour pouvoir doter et donc marier leurs filles.


Il laisse également les hommes pauvres sur le carreau. Pourquoi ? Parce que les parents d’une fille bien dotée choisissent leur gendre avec soin. Comme on dit, « le bien va au bien ». Pas question de donner sa fille et la dot à un homme pauvre.


La cité est menacée dans sa démographie et donc sa puissance par ce célibat des pauvres. C’est pourquoi elle constitue parfois des fonds pour doter les filles à marier démunies.


Dans Les Lois, Platon imagine même une interdiction de la dot qui permettrait que « les pauvres risqueront peu de vieillir, faute de bien, sans prendre femme et sans marier leur fille ».


Le philosophe voit un autre problème dans le système. Quand une femme arrive dans une maison avec une dot énorme, disproportionnée par rapport à la richesse de son époux, elle se retrouve dans une situation socialement supérieure.

« [Dans notre cité future] les raisons d’argent y porteront moins les femmes à l’insolence et les maris à une servitude basse et déshonorante. » (Platon, Les Lois, 774 c)

L’exemple d’Alcibiade et de sa femme Hipparété ne donne pas l’impression d’un si grand risque. Sa femme lui avait apporté une dot faramineuse, on l’a vu, et cela ne l’a pas empêché de la tromper ouvertement en installant des maîtresses chez lui et de l’enlever en place publique pour l’empêcher de demander le divorce. Mais peut-être était-ce déjà trop d’insolence de la part de cette femme que d’avoir essayé de dissoudre le mariage ?

La dot : une protection pour les femmes

La dot protège les femmes (en tout cas celles qui en ont une). C’est leur meilleure garantie de trouver une maison et un époux, voire de se remarier si elles sont veuves ou séparées. Or, le mariage donne à la fois un statut et un toit à une femme.

Sans maison, sans oïkos, une femme est en danger. Les veuves ne peuvent compter que sur leurs enfants, si elles en ont, pour s’occuper d’elles. Si elles n’en ont pas, leur situation dépend de leur âge, de leur état « reproducteur »… et de leur dot.

Dans l’antiquité grecque, on juge que la place d’une femme est à la maison.

Mariage grec -Amphore à figures rouges du VIe siècle av. J.-C. - Musée Crozatier
Un mariage ? Amphore à figures rouges du VIe siècle av. J.-C. - Musée Crozatier

La dot d’Atalante en question ?

Dans mon roman Atalante, j’évoque les présents offerts à la fois par le père du marié et par celui de la mariée. Nous ne sommes pas à l’époque classique, la dot caractéristique du mariage grec antique n’existe pas encore en tant que tel, mais déjà il y a déjà un système de don et contre-don qui garantit une équité dans l’échange et la construction d’un lien entre les deux familles concernées.


Je vous propose un petit extrait montrant l’importance des dons faits de part et d’autre, et qui consiste ici en matières sonnantes et trébuchantes (affiliées aux dons « invisibles », en tout cas mobiles de l’époque classique).

Ils s’en retournaient à la cité. La foule amassée sur le chemin du cortège lui jetait des fleurs. Son nom résonnait avec joie autour d’elle. C’était étrange que son asservissement provoquât une telle liesse. Dans cette presse, tout le monde avançait au ralenti en battant le pavé. Lorsque, enfin, ils passèrent la porte monumentale du palais, le soleil était haut dans le ciel. Les princes et les grands de la cité ruisselaient de sueur sous leurs beaux atours. La cour était encombrée de chars, de caisses, d’amphores, de mobilier orné de pièces d’ivoire sculptées représentant hommes et animaux, de statuettes de guerriers et de divinités, bref d’un monceau de présents venus d’Onchestos pour honorer la mariée et son père. Dans la deuxième cour, Schœnée avait fait préparer tout autant de biens, et même davantage, à destination de Mégarée. Puisque celui-ci lui donnait son fils aîné, il fallait compenser avec encore plus de faste. Atalante jeta un regard vide à tout ce déballage d’or, de parfums et de soieries.

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Crédits image d’en-tête : Le Mariage d’Hercule et de Mégara, Nicolas Poussin, Louvre – Photo RMN

Les mots de la libido en Grèce antique

L’amour en Grèce antique, ça se dit en mots. L’amour physique, en tout cas, et particulièrement le mouvement qui attire l’homme vers la femme. Les Grecs anciens ne sont pas avares de vocabulaire en ce domaine. Je vous propose un joyeux florilège de termes et d’expressions imagés qui en disent long sur le caractère expansif des hommes grecs lorsqu’il s’agit de sexe !

La célébration de la libido des hommes grecs

Même si les auteurs anciens attribuent un besoin de sexualité excessif aux femmes, les hommes de l’antiquité grecque ne sont pas les derniers à en parler ! Dans la Grèce classique, ils manifestent publiquement l’intensité de leur libido. Ce n’est pas objet de tabou. D’ailleurs, les cités et les paysages, et même les routes, sont remplis de phalloi de toutes les matières, toutes les couleurs et toutes les tailles. Et toujours dressés, même si, chez nombre d’auteurs, le sexe de petite taille est signe d’intelligence.


Mais ici, on parle de désir charnel, et les hommes grecs n’ont pas peur de l’affirmer, en tout cas à l’écrit. Le lexique de la comédie ancienne est rempli de termes qui évoquent le sexe masculin. On ignore à quel point ce vocabulaire a été influencé par la langue parlée et les argots.


Ce lexique est joyeux. Le viol est rarement évoqué, en tout cas dans une perspective masculine. Le mouvement de l’homme vers la femme est un fait évident et rempli de gaieté.


Sa grande particularité ? Les vocables utilisés sont fonction de l’environnement immédiat. Je vous explique ça avec plusieurs exemples.

Un lexique charnel maritime

Les villes maritimes, comme Athènes, proposent des images qui font sens pour les matelots.

  • On « éperonne » une femme comme un navire de guerre voudrait « percer » une coque adverse.
  • On « calfate » une femme lorsque celle-ci atteint un certain âge, comme on répare le navire en mauvais état (dans Aristophane, un jeune homme dit qu’il y a « assez longtemps [qu’il] la calfate [la vieille] »).
  • On « conduit » ou on « manœuvre » une femme comme un navire.

L’amour, en Grèce antique, a du vent dans les voiles !


Dans ce domaine, certains hommes ont leur réputation. Si tous les marins sont virils, les Salaminiens sont de vrais loups de mer, aussi fameux amants que fameux rameurs. Ils sont passionnés et fougueux lorsqu’ils retrouvent leur femme à la maison.

« Mon mari — un vrai Salaminien que mon époux — m’a manœuvrée toute la nuit ».

On retrouve le même vocabulaire chez Platon le Comique, qui décrit un Adonis aimé à la fois d’Aphrodite et de Dionysos et qui doit les satisfaire en même temps :

« Aphrodite manœuvrait les rames avec lui en cachette, et Dionysos en faisait autant. »

Fragment d'un relief avec Aphrodite et Adonis - Période hellénistique IIIe-IIe siècle avant J.-C. - MFA Boston
Fragment d'un relief avec Aphrodite et Adonis - Période hellénistique IIIe-IIe siècle avant J.-C. - MFA Boston

Un vocabulaire de l’amour emprunté au quotidien

Les termes évoquent bien souvent les gestes de la vie quotidienne. Un homme peut « appuyer » ou « presser » une femme comme il le ferait du raisin. (Un esclave « presse sa maîtresse toute la nuit sur la couche parfumée. »)


Il peut aussi lui ôter les pépins de sa « grenade » et donc l’ « épépiner ». Voire la « dépunaiser », c’est-à-dire la dépuceler, quand l’auteur joue de la similitude des mots koris (« punaise ») et korè (« fille » / « vierge »).


Il peut aussi la « croquer » comme une friandise ou, plus sauvagement ! la « broyer », l’ « écraser », la « saccager », la « percer »… Un plaisir ! Dans des textes, il se dit que la « femme a plaisir à être saccagée »


Plus poétiquement, dans La Paix d’Aristophane, Trygée pense à la trêve et s’imaginer « passer sa vie au sein de la paix, avec une amie, à tisonner les charbons ».

Des expressions agricoles évocatrices

Comment oublier tous ces termes qui renvoient aux travaux agricoles, et notamment aux plus durs d’entre eux, ceux qui sont jugés masculins ? L’amour en Grèce antique, c’est la « vie au miel », c’est-à-dire la satisfaction des besoins primaires, ceux qui rassasient à la fois l’estomac… et le sexe. Les termes choisis évoquent donc ce contact intime avec la terre et ses produits.


Parmi les nombreuses expressions utilisées dans ce domaine, le verbe « labourer » est utilisé même dans le mariage, lorsque le père remet sa fille à son gendre.

« Je te remets cette fille pour que tu lui laboures des enfants légitimes. »

D’ailleurs, nous explique Artémidore d’Éphèse, rêver de labour, c’est rêver de femme, tout comme rêver de graines, c’est rêver d’enfants (1, 51).

Le sexe féminin est assimilé à la « prairie », à la « plaine », au « jardin », donc à tout ce qu’on peut « émotter », « maltraiter », « sarcler », « creuser », « fouiller », « ensemencer »…

« Tu m’as joliment maltraitée », lit-on çà et là.

Un autre lieu commun, c’est l’association sexe féminin / fruit. On a vu plus haut la grenade. On trouve aussi la « figue » qu’on « cueille » :

« J’ai vu en rêve la concubine d’Isocrate, Lagiska, et je cueillis sa figue ». (Stratis)

La femme, c’est aussi du raisin. On a vu qu’on pouvait la « presser ». On peut aussi la « vendanger », comme le dit Trygée, le héros de La Paix d’Aristophane (Trygée signifiant au passage Vendangeur). Lorsque sa future épouse Opôra apparaît, le chœur des laboureurs demande « Que lui ferons-nous ? — Nous la vendangerons », répond Trygée.

Un monde sensuel animal

Les mots rapprochent aussi les amants du monde animal, et notamment des oiseaux et de leur queue. L’homme « fait l’oiseau », il « fait le hochequeue », il se « courbe sur le rythme de la bergeronnette ». Dits par les hommes pour décrire leur mouvement vers la femme, ces termes sont plus poétiques que les termes animaliers utilisés pour évoquer la libido féminine !

Amphore attique à figures rouges. PAMPHAIOS, potier. Attribuée à OLTOS. Fabrication Athènes. Provenance Vulci. Vers 520-515 av J.-C. - Louvre
Amphore attique à figures rouges. PAMPHAIOS, potier. Attribuée à OLTOS. Fabrication Athènes. Provenance Vulci. Vers 520-515 av J.-C. - Louvre

L’ « amour » en Grèce antique : du côté d’Atalante

J’ai repris ce vocabulaire dans mon roman Atalante. Voici un petit extrait qui prend place au moment de la remise (ekdosis) de la fiancée à son futur époux.

Alors que sa fiancée se préparait avec les femmes dans la chambre à côté, Hippomène accomplissait les procédures formelles avec son père et son beau-père. Ils firent lire l’enguè, le contrat de mariage qui les engageait tous. Un scribe inscrivit dans l’argile toutes les formules d’usage, qui conserveraient à jamais le souvenir de cet instant. Le jeune homme battit des paupières lorsque l’esclave rangea le calame dans son écritoire. Son regard erra sur les tablettes recouvertes de symboles. Elles attestaient désormais de son autorité sur Atalante.


« Hippomène, je te remets ma fille Atalante pour que tu lui ensemences des enfants.


— Schœnée, ton nom et toute ta lignée seront perpétués dans les enfants que j’ensemencerai à Atalante. »


Ça y était enfin. L’ekdosis était achevé. Atalante lui avait été remise.

Ce petit article, un peu cocasse, sur les mots de l’amour en Grèce antique (ou plutôt les mots de la sexualité, vue par les hommes) vous a plu ? Je vous offre encore plus de contenus dans mon escale hebdomadaire en antiquité grecque. Inscrivez-vous à ma newsletter !

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Crédits image d’en-tête : Psyché réveillée par le baiser de l’Amour – Antonio Canova – Louvre

Le zôon de la femme grecque antique : un animal encombrant !

Aujourd’hui, on va aborder la femme de la Grèce antique dans ce qu’elle a de plus intime : son zôon !


Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Le zôon, c’est un animal. Mais quand les médecins, les penseurs et les comiques grecs l’associent à la femme, ils parlent en fait de son… utérus !


Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il s’agit d’une bestiole capricieuse et encombrante, qui explique tous les dérèglements de la gent féminine. Je vous explique !

Le zôon de la femme grecque antique : un animal tyrannique

La femme souffre de beaucoup de problèmes, les hommes grecs le disent. Elle maîtrise mal son caractère, elle manque de contrôle de soi, elle peut être hystérique. Elle a souvent une sexualité déréglée dans un sens excessif.


Mais ce n’est pas vraiment sa faute. Tout ça vient de son zôon. Comprenez : son appareil génital.


Son utérus.

« Les maladies appelées féminines : l’utérus est la cause de toutes ces maladies » (Soranos d’Éphèse, Maladies des femmes, 4, 57)

Cet organe est vraiment bizarre. Il a tout de l’animal. Platon le dit lui-même :

« Ce qu’on nomme la matrice ou utérus est, en elles, comme un zôon [animal] possédé du désir de faire des enfants. » (Platon, Timée, 91 c)

Les hommes de l’époque lui attribue deux bouches, une inférieure et une supérieure, un cou et des lèvres. L’organe communique et est doué d’une acuité olfactive exceptionnelle. Dans la pensée antique, il faut vraiment l’imaginer comme un animal errant dans la cavité corporelle, le ventre de la femme. Les médecins ne sont pas les seuls à en parler ainsi, comme on le voit avec Platon qui s’est emparé du sujet dans le Timée.


L’utérus a ses propres besoins. La femme n’a pas grande autorité sur lui. C’est à cause de lui qu’elle est plus lascive que le mâle et qu’elle souffre de toutes sortes de problèmes de santé et de comportement.

Les soucis causés par le zôon à la femme en Grèce antique

« Lorsque pendant longtemps et malgré la saison favorable, la matrice est demeurée stérile, elle s’irrite dangereusement ; elle s’agite en tous sens dans le corps, obstrue le passage de l’air, empêche l’inspiration, met ainsi le corps dans les pires angoisses et lui occasionne d’autres maladies de toutes sortes. » (Platon, Timée)

« Si [les femmes] ont des rapports avec les hommes, elles sont mieux portantes ; sinon, moins bien. C’est que la matrice, dans le coït, devient humide, non sèche ; or quand elle est sèche, elle se contracte violemment et plus qu’il ne convient ; et en se contractant violemment, elle fait souffrir le corps. »
(De la génération, 4, 3)

Le zôon commence à fonctionner de travers lorsque :

  • la femme n’a pas de rapports sexuels ;
  • la femme n’est pas enceinte.

Comment expliquer ça ?


Parce que le sperme masculin a la propriété d’humidifier l’utérus, donc de le guérir. Quand à la grossesse, elle l’arrime en bas du corps.


Lorsque la femme ne connaît aucune de ces deux situations, son zôon s’assèche et souffre. Pour la femme, c’est l’hystérie.
Les Grecs définissent cette pathologie comme une maladie du désir. Elle se caractérisent par :

  • un état général d’abattement ;
  • le silence (dents serrées) ;
  • un teint livide ;
  • une respiration haletante ;
  • une hébétude qui peut atteindre la quasi-perte de conscience.

La seule tension qui parcourt la femme est une envie de mort. Cela peut la mener jusqu’à la pendaison !

John William Godward (détail) ''Fleurs d'été'' (''Summer Flowers''), 1903, huile sur toile
La femme a vraiment beaucoup de soucis à l'époque grecque antique... Peinture de John William Godward (détail) ''Fleurs d'été'' (''Summer Flowers''), 1903, huile sur toile

Sauver la femme grecque par le sexe

Pour sauver la femme, deux solutions (mais l’une procède de l’autre) : le coït ou la grossesse !


Ce sont les recommandations faites par les médecins notamment aux jeunes veuves, aux jeunes mères et aux vierges, qu’il faut absolument amener au mariage.

« Voilà ce qu’il faut que fasse la veuve : le mieux est de devenir enceinte. Quant aux jeunes filles, on leur conseillera de se marier. »
(Maladies des femmes, 2, 127)

« Je recommande aux jeunes filles éprouvant des accidents pareils de se marier le plus tôt possible ; en effet, si elles deviennent enceintes, elles guérissent. »
(Maladies des jeunes filles, L.VIII, 468)

Les femmes elles-mêmes ont l’intuition de ce qui les garde en bonne santé. C’est bien pour ça qu’elles aiment le sexe ! Les auteurs comiques jouent sur ce motif et cette perception qu’ils ont de la femme en Grèce antique. D’ailleurs, Lysistraté, l’héroïne d’Aristophane, s’en inquiète. Elle essaie d’obtenir la paix entre Athènes et Sparte en ourdissant une grève du sexe internationale. Mais ses complices sauront-elles rester fermes face à la tentation ? L’une d’elles lui dit bien :

« Renoncer au zob, [non] Lisette chérie… Il n’y a rien qui vaille ça ! »

Alors Lysistratè de conclure :

« Ah ! le joli sexe que le nôtre, il ne pense toujours qu’à se faire boucher le petit coin ! »

Le zôon grec : une façon de différencier le désir sexuel féminin

Le concept de zôon permet de qualifier le désir de la femme. Pour les auteurs anciens, il n’a pas la même intensité, voire la même nature que celui de l’homme.


L’attirance physique masculine est décrite avec des verbes mélioratifs, comme philein (« aimer »). Cette terminologie l’anoblit en l’élevant vers des sphères presque intellectuelles ou spirituelles.


Pour la femme, les expressions sont très différentes :

  •  anathyan est utilisé pour décrire les chaleurs de la truie ;
  • dérivés de kaprios (« sanglier »), kapria désigne l’utérus de la truie, karaïte peut se traduire par « être en rut » et kapraô signifie « truie » ou « femme débauchée » ;
  • skuzaô, « être en chaleur », est un terme accolé aux chiennes et aux juments (chez Aristote) et aux femmes (chez Cratinos et Phrynichos).

Finalement, de l’utérus-zôon à la femme-animal, il n’y a qu’un pas, qu’un poète comme Sémonide d’Amorgos franchit allégrement. Dans les comédies, par exemple, la truie est une vieille femme libidineuse. Les comiques Phérécrate, Hermippos et Aristophane reprennent systématiquement ce terme. Le proverbe dit même que « le rut reprend la vieille ».

Etta Moten Barnett (Lysistrata) et Rex Ingram - Affiche promotionnelle pour Lysistrata - Belasco Théâtre de New York - 17 au 19 octobre 1946 - Crédits photo James J. Kriegsmann
Etta Moten Barnett (Lysistrata) et Rex Ingram - Affiche promotionnelle pour Lysistrata - Belasco Théâtre de New York - 17 au 19 octobre 1946 - Crédits photo James J. Kriegsmann

La peur du ventre féminin, une idée grecque ?

Décidément, l’homme et la femme sont différents. Si la femme a besoin de sexe pour ne pas devenir folle, l’homme, lui, ne doit pas en abuser, car cela le dessèche. Logique antique : il donne du sperme, donc il en perd.


On lit cela en sous-texte chez Aristophane qui évoque deux hommes maigrichons :

« Et voilà ces deux-là qui font l’amour comme deux mites ! »

Les femmes, elles, ont besoin de sexe et elles aiment ça. Le problème, c’est qu’elles sont excessives. On raconte qu’une hétaïre, Laïs, en serait morte. L’excès est un trait typiquement féminin, qui est encore plus accusé chez les vieilles.


Voilà alors que surgit la peur qu’éprouve l’homme envers la femme en Grèce antique, celle du ventre féminin qui l’épuise et l’appauvrit (et qui est autant faim de sexe que faim de nourriture). Dans L’Assemblée des femmes d’Aristophane, un jeune homme n’en peut plus de « faire l’amour jour et nuit à la vieille ».


Dans la même pièce, un peu plus loin, deux vieux discutent. Le monde est en train de changer depuis que les femmes ont pris le pouvoir. Que va-t-il leur arriver ?

« — Une chose à craindre pour les gens de notre âge, c’est qu’ayant pris les rênes du gouvernement, les femmes n’aillent ensuite nous contraindre à les baiser.
— Et si nous ne pouvons pas ?
— Elles ne nous donneront pas à manger.
— Eh ! bien, par Zeus, exécute-toi ; tu déjeuneras et baiseras tout ensemble. »

Le zôon d’Atalante en question

J’utilise toujours mes connaissances historiques dans mes écrits littéraires. Autant vous dire que je me suis régalée à faire intervenir ce fameux zôon dans mon roman Atalante.


Atalante, c’est une héroïne qui ne veut pas se marier et qui y est contrainte. Alors qu’elle se prépare pour l’hymen, sa nourrice essaie de l’amadouer.

Après l’interminable séance de coiffure, il y eut encore le maquillage, qui consista surtout pour sa vieille Baléria à masquer le hâle doré d’Atalante. Il fallait blanchir sa peau et effacer toutes les traces de ces journées de liberté passées en plein soleil, ces journées viriles qui ne seyaient pas à une femme. L’ombre du gynécée attendait la jeune fille. Elle l’épouvantait mieux que les grottes obscures de l’Hélicon et leurs féroces habitants. Comme elle commençait à trembler, non plus de fureur, mais de panique, sa nourrice posa ses mains sur ses épaules. Bougonne encore, plus affectueuse pourtant, elle marmonna en lui tapotant la joue, alors qu’elle se regardait dans le miroir :


« C’est pas l’Enfer qui t’attend, ma fille… Tu vas devenir femme, c’est mieux que de rester païs toute sa vie… Ça vaut rien de garder son hymen, le sang finit par rendre folles les femmes ; laisse ton mari passer là, va ! Sûr que toutes les grossièretés qui te montent à la bouche, ça te vient de la matrice. Elle se dessèche à rester vide, je te dis, et ça c’est bon ni pour le corps, ni pour la tête. Un homme, ça te débarrasse la femme de toute hystérie. Tu peux pas rester sous la main d’Artémis toute ta vie. »


Jamais Baléria ne s’était montrée si crue. Atalante avait du mal à en croire ses oreilles.


« C’est la nature pour la femme de désirer un homme. Sans ça, comment tu crois que viendraient les enfants ? Faut juste espérer qu’à force d’attendre, tu sois encore en état d’en faire. »

J’espère que cette exploration du zôon de la femme en Grèce antique vous aura distrait ! Si oui, inscrivez-vous à ma newsletter : on explore l’antiquité grecque dans toutes ses dimensions tous les dimanches. À bientôt !

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Crédits image en-tête : Sculpture d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse – Jeune femme à la coiffure ornée de fleurs et de rubans – Épreuve en terre cuite

L’ode aux femmes du poète grec Sémonide

Sémonide d’Amorgos, voilà un poète grec qui sait parler des femmes ! Vous allez vous en rendre compte avec l’un de ses textes les plus fameux : une ïambe des femmes qui compare la gent féminine à tout un florilège d’animaux dans ce qu’ils ont de plus charmant.


Apprécions ensemble ce joli morceau de misogynie antique !

La ïambe des femmes : qu’est-ce que c’est ?

Sémonide a écrit sa ïambe des femmes vers le milieu du VIIe siècle avant J.-C. Nous connaissons son texte grâce à Jean Stobée, un compilateur qui a vécu quasiment un millénaire plus tard, au Ve siècle de notre ère.


Jean Stobée a recopié le poème dans son chapitre « Sur le mariage », section « Blâme des femmes » (IV, 22). Tout un programme !


Ce texte est le premier de la littérature occidentale qui prend la femme pour unique sujet. C’est aussi le plus virulent de tous. Il commence ainsi :

« À l’origine, la divinité créa l’esprit sans tenir compte de la femme. »

Le ton est donné. Les femmes sont des êtres inférieurs, privés d’esprit, qui échappent au genre humain. C’est une autre espèce (ou une autre race, celle des femmes, donc).

Dans sa ïambe des femmes, Sémonide les étudie comme on le fait dans une perspective zoologique. En fonction de leurs tares, les femmes sont affiliées à un animal-blason qui les incarne.

Développons la liste des animaux-blasons identifiés par Sémonide.

Les animaux-blasons des différentes espèces de femmes

La femme-truie

Elle cumule les tares :

  • elle est vorace, autant de sexe que de nourriture ;
  • elle ne prend jamais de bain ;
  • elle est méchante, « dure et odieuse envers tous, amis ou ennemis ».

La femme-chienne

Aussi méchante que la femme-truie ! Et aussi débauchée qu’elle : sa sexualité effrénée est impossible à suivre pour un seul homme.

(Précisons quand même que la voracité des femmes de la Grèce antique en ce domaine n’est pas tout à fait leur faute : c’est celle de leur zôon, leur utérus, qui est lui-même un petit animal tyrannique.)

La femme-chienne « veut tout entendre et tout savoir, jetant des regards avides en tous lieux ». Elle est curieuse et envieuse, et donc éternellement insatisfaite. Non seulement elle écoute tout, mais elle parle à tort et à travers, même en présence de personnes extérieures au foyer : « il n’y a rien à faire pour l’empêcher d’aboyer », nous dit Sémonide d’Amorgos.

Chien sur une coupe athénienne à figures rouges - Ashmolean Museum
Chien sur une coupe athénienne à figures rouges - Ashmolean Museum

La femme-belette

Faut-il rappeler son indicible puanteur ? Comme la truie, la belette modélise la saleté des femmes. Cette « pauvre et misérable créature » est particulièrement abjecte, car elle dévore la viande crue, ce qui n’a rien de civilisé. On a vu dans le culte à Dionysos que l’acte de manger cru pouvait être perçu comme une spécificité féminine.


En plus, elle est lubrique au point d’en rendre malade son partenaire !

L’ânesse grise

Une incroyable paresseuse. Il faut la frapper pour la faire travailler, car elle ne « consent à tout faire qu’à contrecœur ». Pour autant, c’est une sacrée vorace, qui mange tout même quand on essaie de la corriger par la violence. Finalement, elle préfère voler pour se satisfaire plutôt que mettre la main à la pâte.


Vorace aussi sexuellement, l’ânesse « accepte pour l’amour n’importe quel compagnon ».

La femme-terre

Elle est complètement idiote. Par exemple, elle « ne se rend pas compte du froid et ne sait pas approcher son siège du feu » pour se réchauffer. Ce défaut la rend également incapable de différencier le bien du mal.


Par contre, pour manger et profiter du bien du mari, elle sait y faire : elle « mange nuit et jour au fond de la demeure, et mange au foyer », c’est-à-dire même dans la partie de la maison réservée aux invités.

La femme-mer

Elle aussi, elle n’est pas bien futée… mais dan un style hystérique. Elle est « insupportable à voir et à fréquenter,… si folle qu’on ne peut l’approcher ». Et méchante avec ça !

La femme-guenon

Pour commencer, elle n’a aucune conscience de son aspect. Comment peut-on être aussi stupide et négligée ? En plus, elle est malveillante : elle « se demande toute la journée comment elle peut faire tout le mal possible ». D’ailleurs, face à son mari, elle « trouve [toujours] quelque chose à lui reprocher et s’arme pour le combat ».

Femme grecque - Statue de Tanagra, IIIème siècle avant J.-C.
Femme grecque - Statue de Tanagra, IIIème siècle avant J.-C.

La femme-renard

Elle ne sait pas distinguer le bien du mal, affirme Sémonide d’Amorgos. Elle est donc incapable de vertu.

La cavale à la longue crinière

La « fière cavale à la longue crinière » est belle, certes. Mais elle tellement préoccupée de son corps que cela engendre de multiples défauts dans son caractère. Ainsi, elle joue de son corps pour emprisonner son mari et en faire ce qu’elle veut.


Bien sûr, elle est paresseuse. Elle arrive toujours à faire travailler les autres à sa place.


Enfin, elle est sale. Elle ne se préoccupe même pas de jeter les ordures au-dehors !

La détresse des époux grecs dans l’antiquité

Paresse, goinfrerie, intempérance… « Celui qui vit avec une femme… ne chassera pas de sitôt de chez lui la Famine, compagne odieuse, terrible divinité ».


La victime mise en exergue par ce florilège animalier, c’est l’époux. Il est vraiment malheureux. Hélas pour lui, ce malheur est à la fois privé et public : bavarde et impudique, l’épouse arrive forcément à montrer à tous l’infortune de son mari. Il peut bien se taire et rester « coi », ses voisins savent tout et « aiment à le voir se fourvoyer ».


Le pire pour l’homme grec marié, c’est l’impact de sa femme sur l’hospitalité qu’il souhaite offrir à ses hôtes. « Là où se trouve une femme, on ne peut même pas réserver bon accueil à l’hôte qui se présente ».


Ce n’est pas très étonnant. L’hospitalité est un processus réflexif, élaboré dans le cadre de la cité. Or, la femme est bestiale, incivilisée et finalement incivile. Comment pourrait-elle y comprendre quoi que ce soit ?


D’où la conclusion de Sémonide : « C’est là le plus grand mal que Zeus a créé, les femmes… ».

Un contre-exemple de femme parfaite dans la Grèce antique : l’abeille ?

La femme-abeille seule mérite l’attention.

« Bienheureux celui qui l’a reçue, car seule elle échappe au blâme ; sa fortune prospère et grandit grâce à elle et elle vieillit aux côtés de son mari qui l’aime et qu’elle aime, après lui avoir donné une belle et louable descendance ; elle se distingue parmi toutes les femmes et une grâce divine l’entoure… Ce genre de femmes est le meilleur et le plus avisé dont Zeus ait fait don aux hommes. »

Contrairement à toutes les autres, explique Sémonide d’Amorgos, elle n’est pas dépendante des « travaux d’Aphrodite » (donc de sexe). « Il ne lui plaît pas de rester assise en compagnie des femmes quand elles parlent d’amour ».

L’image idéale de la femme-abeille permet de penser l’oïkos (la maison) comme une ruche. On a ainsi une formidable armée de travailleuses (les esclaves) dirigées et inspirées par une reine avisée (l’épouse). Celle-ci gère correctement les richesses et, comme elle n’a pas l’appétit insatiable des autres modèles d’épouses, elle contribue à la prospérité de la maison de son époux.

(Je vous en dis plus ici sur cette place idéale théorique de la femme grecque dans l’antiquité.)

De plus, la femme-abeille possède ce qu’on appelle la charis. C’est un don divin qui la rend aimable et lui permet d’attirer les regards.

« L’union d’un homme et d’une femme… ne peut que conduire à l’amour, ne serait-ce que par la « grâce » (charis) qui l’accompagne. La « grâce », […] c’est ce mot dont se servaient les anciens pour décrire le consentement de la femme au désir amoureux de l’homme ; ce sentiment divin et sacré qui précède l’union totale. Ainsi Pindare dit qu’Héra conçut Héphaïstos « sans amour et sans grâce » ». (Plutarque, Dialogue sur l’amour)

Tout cela est merveilleux, mais la femme-abeille est moins appréciée pour elle-même que pour ce qu’elle apporte : enfants, travail et sollicitude.

Bijou abeille minoen retrouvé au palais de Malia, en Crète - Musée d'Heraklion
Bijou abeille minoen retrouvé au palais de Malia, en Crète - Musée d'Heraklion

Les Grecs anciens : des affreux misogynes ?

On peut supposer que le poète puise dans un savoir partagé qui va de soi à son époque. En gros, dans des clichés du moment qui sont suffisamment acceptés par la société pour qu’il puisse les décrire et faire partager son savoir.


Toutefois, son propos vise aussi l’amusement. Je pense donc qu’il faut l’aborder avec nuances. Oui, la société grecque de l’époque est sans aucun doute misogyne. Mais les portraits de femmes que dresse Sémonide montre aussi, finalement, qu’il existe des femmes, et pas mal de femmes, qui ne rentrent pas dans le moule idéal conceptualisé par le poète (et qui correspond sans aucun doute à un idéal partagé par les hommes). Que ces femmes ont des façons d’être qui leur sont propres. Elles ne se taisent pas toujours (la femme-chienne). Elles ne sont pas toujours victimes : parfois elles retournent ou détournent le système de domination (la cavale). Elles aiment le plaisir charnel. Finalement, c’est presque le modèle de la femme-abeille, loué par Sémonide, qui apparaît le plus triste pour nous !


Alors gardons-nous d’être radicalement pessimiste quant à ce texte épouvantablement machiste : il ne dit pas tout.

Un peu de Sémonide d’Amorgos sous ma plume

C’est un joli pied-de-nez de réutiliser les formules au vitriol de Sémonide quand on écrit des romans centrés sur des portraits de femme.


C’est ce que j’ai fait dans mon roman Atalante. Voyez plutôt !

La main de son père l’arrêta sur le seuil. D’un tenant, elle recouvrait toute l’épaule de la jeune fille.


« Ma païs, dit-il à voix plus basse, calmée, affectueuse. C’est que j’aimais trop ta mère, ma tendre Clyménè, pour la répudier de n’avoir su me donner d’héritier mâle. Je l’aurais dû, je le sais. Tout homme finit par aimer son alochos, et moi j’ai aimé la mienne plus qu’il ne l’aurait fallu, trop pour mon propre bien. Voilà tout ce que je te souhaite de connaître avec ton époux. »


Atalante ne répondit rien. Elle ne lui jeta pas au visage les ombres de toutes ces petites sœurs exposées après elle, jusqu’à la dernière, parce qu’elles n’avaient pas eu la grâce de naître dotées de l’attribut désiré, et le cœur déchiré de sa tendre alochos à voir périr grossesse après grossesse le fruit de son ventre. Le fils n’était jamais venu.


Elle siffla. Son père marmonna tandis qu’une chienne fuselée, à la robe beige, sortait des écuries qui jouxtaient la cour. Elle trottina vers elle, en louvoyant entre les barriques de vins, les jonchées de menthe et les grands sacs en toile de jute qui regorgeaient de fenouil et de graines de sésame. Sa queue allait et venait joyeusement, sa langue pendante se réjouissait dans la gueule grande ouverte. Elle s’approcha de sa maîtresse. Atalante lui caressa affectueusement la nuque.


« Une vraie femme-chienne, grommela Schœnée, sans cesse à aboyer, jamais contente, même lorsqu’on emploie tout à son bonheur, insociable et sauvage. Cigale, tu ne connais pas ta chance, toi dont la femelle a été dépourvue de voix par les dieux ! »


Atalante tourna les talons.

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Bacchantes avec Dionysos !

Article mis à jour le 8 mai 2024

Plongeons dans les bacchanales avec le dieu Dionysos !

Aujourd’hui, le terme évoque des festivités plus que licencieuses. Dans les mythes grecs, il est même question de meurtres. Mais dans la réalité de la Grèce antique, qu’est-ce que c’était ?

Les bacchanales sont un culte à Dionysos très particulier pour plusieurs raisons : leurs modes opératoires, leurs lieux de célébration, leurs victimes sacrificielles… et leurs participants. En effet, ici, ce sont les femmes qui célèbrent la divinité.

Je vous explique tout !

Le déroulement des bacchanales

Se vêtir : devenir une ménade

Tout se passe hors de la cité. C’est déjà une singularité.


Les épouses quittent la maison et la communauté. Elles s’engagent dans un long chemin en dehors du territoire civique.

Elles sont à pied, pieds nus s’il vous plaît. Elles portent une couronne de lierre sur leurs cheveux dénoués, une longue tunique plissée, une ceinture de laine brute et une nébride sur les épaules (c’est-à-dire une peau tannée de faon ou de chevreau, qui est nouée par les pattes sur leur poitrine).


À leur main, un thyrse. C’est un long bâton fait de la tige d’une grande ombellifère, orné de rubans et surmonté d’une pomme de pin (il existe différentes variantes avec d’autres végétaux). Elles portent aussi les instruments du rituel : des tambourins et des torches. Elles vont avoir besoin de ces dernières, car leur chemin les mène jusqu’à la nuit dans la montagne. Et ce n’est que le début.


Bref, les bacchantes, ou ménades, sont méconnaissables. Cette vêture est nécessaire : elle les rapproche du dieu, de Dionysos. C’est son costume rituel. C’est aussi celui des bacchants, c’est-à-dire des hommes qui veulent participer à la célébration. S’ils veulent intégrer les bacchanales, ils doivent devenir des femmes.

Marcher : quitter la cité

D’ordinaire, les épouses sont confinées dans leur maison. Lors des bacchanales, elles s’immergent dans l’âpreté du monde sauvage. Elles marchent longtemps pour rejoindre le domaine du dieu, en-dehors de la maison et de la cité. C’est un symbole : Dionysos est le dieu qui fait sortir de soi-même.


Pour donner un exemple du chemin que peuvent parcourir les célébrantes, le thiase de Delphes monte jusqu’au sommet du Parnasse, soit à 2 500 mètres d’altitude environ. (Le thiase est l’ensemble des participantes au culte.)

Peinture représentant une jeune personne en bacchante - Peinture de Robert Lefèvre - Huile sur toile - Musée d'art et d'histoire Robert Baron de Bayeux
« Une jeune personne en bacchante » - Peinture de Robert Lefèvre - Huile sur toile - Musée d'art et d'histoire Robert Baron de Bayeux - Crédits photo Marie Tétart

S’enthousiasmer : sortir de soi-même

Une fois parvenues dans la montagne, les ménades commencent le culte à Dionysos. Il consiste d’abord en danses extatiques et fête de nuit. Malgré la fatigue provoquée par la marche, les femmes grecques dansent pendant très longtemps.


Le but de cette danse : atteindre un détachement du réel. Chacune y parvient différemment, ou en tout cas s’y essaient. Les peintures montrent celles qui y réussissent. Elles ont la nuque brisée, le dos cambré, les cheveux épars, les yeux révulsés. Ployées en arrière, elles balancent vaguement les bras dans une attitude convulsive.


En tout cas, c’est ce que font les épouses. Les jeunes filles non mariées, elles, rythment la danse de leurs aînées en poussant le cri rituel, l’évoé (ou évohé) et en agitant le thyrse. Elles n’en sont qu’à un stade préparatoire. Ces pratiques peuvent rappeler celles du vaudou où l’apprentissage par l’observation de celles qui savent permet de s’initier aux rites.

« Dans beaucoup de villes grecques, tous les deux ans, se tiennent des baccheia de femmes, et il est de règle que les parthenoi portent le thyrse et s’associent aux manifestations de la possession en acclamant par l’évoé et en honorant le dieu ; quant aux femmes (mariées), elles sacrifient au dieu en corps, font les bacchantes et par des chants divers célèbrent la venue de Dionysos, en imitant les Ménades dont l’histoire fait les compagnes du dieu. » (Diodore de Sicile)

Ménades - Céramique du Musée de Boulogne-sur-Mer - Crédits photo Marie Tétart

Courir et traquer : sacrifier au dieu

La dernière étape du culte est le sacrifice, comme pour tous les autres cultes rendus aux dieux. Mais celui de Dionysos revêt une forme toute particulière.


Les femmes sont parvenues au paroxysme de l’expérience extatique. Elles ont perdu le sens des limites entre soi et les autres, entre soi et le monde.


Leur danse délirante se transforme en poursuite. C’est un équivalent sauvage de la pratique sacrificielle habituelle. Le thiase des fidèles poursuit un jeune animal, un faon ou un chevreau. C’est parfois un acolyte qui l’a lâché dans la nature. Les femmes le traquent : c’est ce qu’on appelle la « chasse d’Aphrodite ». Elles cernent la bête, l’une d’elles la couvre de son corps, puis les autres arrivent. Là, c’est le « déchirement », la forme rituelle du sacrifice bacchique : l’animal est lacéré et écartelé à mains nues, comme l’a été Dionysos dans le mythe lorsqu’il s’est retrouvé entre les mains des Titans. Sa chair et son sang sont ingérés crus.

« Ah ! qu’il est doux dans les montagnes, au sortir de la course des thiases, de se laisser choir sur le sol, avec pour vêtement la sainte nébride, de chasser le bouc pour l’immoler, délices de la chair crue, vers les montagnes de Phrygie, de Lydie. C’est le Bruyant qui mène la danse. De lait ruisselle le sol, il ruisselle de vin, il ruisselle du nectar des abeilles… » (Euripide, Les Bacchantes)

(Le Bruyant est l’un des surnoms de Dionysos.)

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Le sens du culte à Dionysos : la volonté du dieu

La folie

Les célébrations à Dionysos transforment les femmes grecques en « folles ». C’est le sens premier du mot « ménades ». Cette folie est une imitation de celle du dieu, qui a été frappé de démence par Héra. La déesse était furieuse de l’existence de cet enfant illégitime de son époux Zeus.


Chaque étape des bacchanales suit un processus d’identification au dieu. La prise d’habit en est le premier acte.


Attention, on ne parle pas de n’importe quelle « folie » vulgaire. Cette folie apportée par Dionysos est pleine de sens. Elle vise la dépossession de soi. L’extase est littérale : ektasis signifie « déplacement » ou « égarement ».


En sortant d’elle-même, la fidèle (ou le fidèle dans le cas des bacchants) laisse toute la place à la parousie de Dionysos.

D’abord, elle est sereine, lavée par la fatigue de la marche. Puis, peu à peu, le rituel la mène vers la transe et l’enthousiasme. Elle devient entheos, « ayant le dieu en soi », « possédée » ou encore « inspirée ».

Les Trois Bacchantes - Sculpture du IIe siècle av. J.-C. - Louvre
Les Trois Bacchantes - Sculpture du IIe siècle av. J.-C. - Louvre

Le plaisir

Dans Lysistratè d’Aristophane, celle-ci convoque ses amies pour organiser une grève du sexe. Le but : forcer les hommes à faire la paix (nous sommes dans la période de la guerre du Péloponnèse qui oppose Sparte et Athènes).


Les amies de Lysistratè sont en retard. Celle-ci commente :

« Ah ! Si on les avait invitées à un baccheion, ou bien chez Pan, chez Aphrodite…, il n’y aurait plus moyen de se faufiler entre les tambourins. »

Bien sûr, c’est un homme, Aristophane, qui raconte l’histoire. On peut toutefois supposer qu’il s’appuie sur une réalité : les épouses aiment s’adonner à ce culte. L’idée de plaisir y est associée.


En fait, le ménadisme s’oppose radicalement au travail domestique dans l’oikos (la maison).

  •  L’oikos ou l’intérieur, la chasteté, la tempérance et le travail. C’est le domaine d’Athéna.
  • L’extérieur, l’amour, la danse et la musique. C’est le domaine de Dionysos (et d’Aphrodite).

Dionysos ne veut pas que ses fidèles, les femmes grecques, placent la vertu si haut qu’elles restent cloîtrées chez elle à tisser et à refuser le ménadisme. Ce serait le rejeter ; et le dieu ne supporte pas le rejet. Plus philosophiquement, refuser la folie offerte par Dionysos est un signe d’orgueil. La sagesse ne peut pas puiser sa force dans la seule raison. Il faut vivre, car l’existence est courte.

L’histoire suivante, rapportée par Antoninus Liberalis, illustre la leçon du culte à Dionysos :

« Minyas, fils d’Orchoménos, eut comme filles Leukippè, Arsippè et Alkathoè qui devinrent absurdement laborieuses. Elles n’eurent que reproches pour les autres femmes qui désertaient la ville pour faire-les-bacchantes dans les montagnes. (…)


« … jusqu’au jour où Dionysos, sous l’apparence d’une jeune fille, les exhorta à ne pas manquer ses rites ou ses mystères. Mais elles n’y prêtaient pas attention. Irrité de cette attitude, Dionysos se métamorphose non plus en fille, mais en taureau, en lion et en léopard et, du montant des métiers à tisser, il coula en son honneur du nectar et du lait.


« Devant ces prodiges, les filles furent saisies d’épouvante. Sans perdre un instant, elles mirent toutes les trois des sorts dans un vase qu’elles secouèrent ; c’est le sort de Leukippè qui en tomba ; celle-ci fit le vœu d’offrir une victime au dieu et, avec l’aide de ses sœurs, elle mit en pièces Hippasos, son propre enfant. » (Antoninus Liberalis)

Dans une autre version, Leukippè et ses sœurs déchirent Hippasos « comme s’il était un faon », puis elles s’en vont, « faisant-les-bacchantes dans les montagnes, broutant le lierre, le liseron et le laurier ».

Leukippè tue son fils comme le font les bacchantes de l’agneau ou du faon au terme de la course d’Aphrodite.

Dionysos rend celles (et ceux) qui lui résistent folles au sens strict du terme.

Bacchante aux Vignes de Jean-Baptiste Carpeaux - Musée de Boulogne-sur-Mer - Crédits photo Marie Tétart
Bacchante aux Vignes de Jean-Baptiste Carpeaux - Musée de Boulogne-sur-Mer - Crédits photo Marie Tétart

Les bacchanales : une transgression ?

Des rites ordinaires « féminisés »

Si les bacchanales ont l’air de jurer avec tous les autres rites rendus aux dieux, en réalité, elles répondent en partie aux codes habituelles. Les pratiques sont juste « féminisées ». Pour les hommes grecs de l’époque antique, « féminisées », ça veut dire « sauvages ». Cela correspond à une vision de la femme comme une race à part, parfois plus proche de l’animal que de l’homme !

Là où les célébrations masculines sont civilisées, celles des femmes qui font les ménades prennent place hors de la cité tout en reproduisant un schéma traditionnel.

  • La chasse est l’équivalent de la procession.
  • La mise à mort et le repas carné sont les équivalents du sacrifice et du banquet civique.

Même la sociabilité féminine créée dans le thiase est l’équivalent du lien civique construit par les rites masculins. La différence : ici, la sociabilité est provoquée par une abolition des distances entre les protagonistes, alors que les rituels ordinaires impliquent une forte mise à distance entre le célébrant, l’animal sacrifié et le dieu. Les ménades, elles, plongent les mains dans le faon ou le chevreau, qui est lui-même une incarnation de Dionysos.


Des histoires racontaient que la sauvagerie avait poussé des ménades thraces à s’entre-dévorer. Une exagération qui montre le caractère non civilisé de ces rites féminins, en tout cas pour les hommes grecs.

Groupe bacchique de Claude Michel Clodion : bacchante, satyre et satyre enfant - MET (New York)
Une vision fantasmée de la bacchante avec ce groupe bacchique montrant un satyre, une ménade et un enfant satyre (MET, New York)

Après le culte à Dionysos, le retour au foyer

Il n’est pas question de passer tout son temps à faire la folle sur la montagne. Lorsqu’elles vont se « ménadiser », les femmes grecques n’oublient pas qu’elles sont dans l’espace de l’idéel, et non celui du réel.

Le culte au dieu Dionysos n’est pas une contestation de la position subalterne de la femme. Les époux grecs ne l’auraient pas toléré. S’ils laissent partir leurs épouses, c’est parce que les bacchanales sont temporaires, localisées et ritualisées. Elles finissent par s’achever, et alors les femmes rentrent à la maison et retrouvent les tâches du quotidien.

Pour plus de détails sur l’expérience religieuse des hommes et des femmes dans la Grèce antique, je vous invite à lire cet article sur la religion grecque antique

Descriptions littéraires des bacchanales

Les Bacchantes d’Euripide

Même si cette pièce de théâtre est une œuvre de fiction et qu’elle a été écrite par un homme, elle devait convaincre son public. Il est certain que l’auditoire y reconnaissait des éléments qui faisaient sens pour lui et lui rappelaient l’expérience étrange, collective et individuelle, du ménadisme.

Dans cette tragédie, le roi de Thèbes Penthée, sa mère et le reste de la famille ont rejeté Dionysos. Celui-ci a usé de sa puissance pour ensorceler les femmes de la cité et les emmener dans la montagne. Ce sont les ménades mythologiques, celles qui instituent le rite.

Penthée a envoyé un berger pour espionner les bacchantes pendant le culte à Dionysos :

« Ta mère, se dressant au milieu des bacchantes, lança le signal rituel, la clameur du réveil… Secouant le profond sommeil de leurs paupières, merveilles de pudeur, toutes de se dresser, toutes, les jeunes et les vieilles, et les vierges ignorantes du joug. D’abord, elles laissèrent le flot de leurs cheveux couler sur les épaules ; puis l’on en vit qui remontaient leur peau de faon dont les liens s’étaient relâchés, ceignant ses nébrides tachetées avec des serpents qui les léchaient à la joue ; et d’autres, dans leurs bras, prenaient de petits faons ou bien des louveteaux, à ses farouches nourrissons tendant leurs seins gonflés du lait de leur maternité nouvelle — jeunes mères ayant délaissé leur enfant. Toutes parent leur front de couronnes de lierre, ou de feuilles de chêne oud es fleurs de smilax. Et l’une de son thyrse ayant frappé la roche, un flot frais d’eau limpide à l’instant en jaillit ; l’autre de son narthex ayant fouillé la terre, le dieu en fit sortir une source de vin. Celles qui ressentaient la soif du blanc breuvage, grattant du bout des doigts le sol, en recueillaient du lait en abondance. Du thyrse orné de lierre s’égouttait un doux miel…


« Elles, à l’heure marquée, agitent leurs thyrses pour la bacchanale. C’est Iacchos que d’une voix unanime, c’est le fils de Zeus, le Bruyant, qu’elles invoquent. Toute la montage participe à leur transe et les fauves ; rien ne reste immobile à leur élan. »

(Les bergers espions sont découverts par les bacchantes.)

« Nous pûmes, nous du moins, par la fuite échapper aux bacchantes, qui nous auraient écartelés. Mais, tombant sur nos bœufs qui broutaient la prairie, sans nul fer en main. Pour lors, vous auriez vu une vache laitière, toute mugissante, saisie par l’une d’elles de ses deux bras écartés ; d’autres mettre en lambeaux des génisses ; vous auriez vu partout des côtes et des sabots fourchus lacérés de haut en bas et les lambeaux accrochés aux sapins, dégouttant de sang. Des taureaux furieux et la corne en arrêt, l’instant d’après, gisaient, terrassés, mille mains de femmes s’abattant sur eux et lacérant toute la chair qui les couvrait…


« Et, comme un vol d’oiseaux qui prend l’essor, elles s’élancent vers les plaines…, comme une horde hostile…elles dévastent tout, emportent les enfants. Rien de ce qu’elles chargent sur leurs épaules, sans y être attaché y tient, sans tomber sur le sol noir ; non, pas même l’airain, ni le fer. Le feu même, à leurs cheveux mêlés, ne les consume point. Les gens des bourgs, exaspérés par ce pillage, prennent les armes et courent sus aux bacchantes.Ô prince ! on vit alors un prodige effrayant. Le fer des javelots ne faisait point saigner leur chairs : elles, pourtant, rien qu’en lançant leurs thyrses, couvraient leurs ennemis de blessures. Ces femmes faisaient fuir les hommes devant elles, preuve qu’un dieu les assistait ! Puis on les vit retourner au lieu même où commença leur course, aux sources que le dieu avait créées pour elles ; elles lavaient leurs mains sanglantes, leurs serpents léchaient toute trace du sang dégouttant de leurs joues.


« Cette divinité, quelle qu’elle soit, mon maître, accueillez-la dans cette cité. Certes, il est grand et on dit que c’est lui, comme je l’apprends, qui donne aux mortels la vigne qui chasse les chagrins. »

Penthée tué par les Ménades - Kylix attique à figures rouges attribuée à Dourix - 480 avant J.-C. - Kimbell Art Museum
Penthée tué par les Ménades - Kylix attique à figures rouges attribuée à Dourix - 480 avant J.-C. - Kimbell Art Museum

Ma plume trempée dans les bacchanales !

Je trouve le culte à Dionysos fascinant et émouvant dans son rapport à la nature, à la joie terrestre et à la simplicité. Le dieu demande à ses fidèles de goûter à la vie et au monde qui l’entoure. Il se distingue aussi de ses collègues divins par l’identité de ses fidèles : Dionysos parle aux déshérités que sont les femmes, les esclaves et les étrangers. Ces derniers seront toujours plus présents dans les thiases au fil du temps.

J’ai écrit deux nouvelles qui évoquent ces bacchanales. L’une est mythique, elle raconte la folie de Dionysos et la façon dont il s’en libère par la danse et le déchirement. La seconde prend place dans un temps historique, celui de l’empire romain : on y célébrait aussi le dieu sous la figure de Bacchus.


Je vous en offre deux extraits.

La parousie de Dionysos

Extrait de ma nouvelle Le Cœur d’Ariane. Dans ce récit, je retrace la rencontre d’Ariane, la princesse crétoise, avec le dieu et la façon dont ils inventent ensemble les bacchanales, la danse, la transe et le déchirement.

« Il a gardé ma main ; tout à coup, le voici qui s’élance en direction des bois en m’entraînant derrière lui.


« Évohé ! Évohé ! crie-t-il, soudain exalté. À nous les chairs tendres des biches qui vont remplir nos abîmes ! À nous la sève des arbres et des fleurs, le jus des fruits et l’onde claire des ruisseaux ! À nous la folle cavalcade qui brise les membres et rompt les esprits fous ! »


Il court entre les arbres sans me lâcher. Je ne sais comment mes pieds le suivent sans trébucher alors que les écorces et les feuilles défilent autour de moi. La nuit s’agite à son cri, elle chante : bruissements, glapissements, hululements, miaulements et nasillements. La tête me tourne. Lorsqu’il s’arrête sans crier gare, je me cogne à son dos.


Nous avons jailli dans une clairière. Séléné, décidément notre complice, éclaire le spectacle étrange d’un chevrette qui broute l’herbe préservée du soleil du jour par les ombrages des chênes verts. La petite femelle est toute seule.


Iacchos bondit en mugissant si soudainement qu’il me fait sursauter. Il m’a lâchée et je ne peux que le regarder tandis qu’il se rue sur l’animal, les doigts tendus comme des griffes, et se met à la lacérer à mains nues.


Mon cœur, je crois, cesse de battre. À ce spectacle épouvantable, un autre s’impose, le tien, Astérios, lorsque je t’ai surpris, toute petite fille, le mufle plongé dans la poitrine d’une jeune fille ouverte sur ses entrailles. Tu te gorgeais de chair fraîche, fou furieux comme cet homme qui fourre son menton dans la fourrure ensanglantée pour déchirer un morceau de viande.


Ô déesse ! Pourquoi faut-il qu’en cet instant, la faim rugisse dans mon ventre ?


Iacchos vient à moi et tend ses doigts écarlates. Au clair de lune, ils sont moins rouges que noirs. Je les prends. Avec un sourire d’enfant, le jeune homme m’attire vers le cadavre, il m’agenouille près de lui, il arrache un morceau palpitant à la carcasse et l’amène à ma bouche. Il ne me force en rien, ce fou, c’est moi qui dois être devenue démente de vouloir y goûter, d’y enfoncer les dents comme toi autrefois dans la chair de tes victimes. »

Le culte à Dionysos chez les Romains

Extrait de ma nouvelle La Nuit des Saturnales. Dans ce texte, Bacchus (le Dionysos romain) détourne les Saturnales pour plonger une patricienne romaine dans une ektasis libératoire.

« Cornélia suivait la danse. Non, elle était la danse. Ses pieds allaient tout seuls. Ses bras se balançaient, ils propageaient la cadence venue des mains qui serraient les siennes, comme si elle était elle-même le prolongement du corps de tous les autres. Dans son ventre, des tambours vibraient, dans sa tête, des cordes émettaient des sons paroxystiques, comme des cris de plaisir ou de douleur. Elle entendait des chants fiévreux, qui la suivaient et qui s’amplifiaient à chacun de ses pas. De plus en plus de monde dans son sillage ! Lorsqu’elle tournait la tête, par hasard, prise par le vertige, elle voyait une longue file de silhouettes qui la suivaient en virevoltant. Elle, elle était presque en tête de proue, juste derrière une silhouette en tenue rouge et à la chevelure de nuit.


Ses pieds dansaient. Ils frappaient le pavé. Ils butaient contre la pierre, ils s’égratignaient, ils la torturaient, mais elle ne pouvait pas tomber ni s’arrêter : elle était la danse !


Ses pieds dansaient. Ils frappaient la boue. Ils s’enfonçaient dans le lit du chemin. Ils déchiraient le bas de sa stola lorsqu’elle marchait sur le tissu. Mais non, elle ne tombait toujours pas, et même si cela faisait mal : elle était la danse !


Ses pieds dansaient. Ils frappaient l’herbe, ils frappaient la mousse. Ils ne savaient plus où ils allaient, car les yeux ne voyaient pas au travers de l’obscurité. Mais ce n’était pas grave, car ses pieds étaient sûrs même lorsque le reste du corps flanchait. Elle était la danse !


Et lorsque la tunique rouge la lâcha et qu’elle se retrouva sans ancre dans les ténèbres, elle tourbillonna encore. Les cris autour d’elle la portaient. Ses pieds meurtris pleuraient de souffrance, mais elle se sentait le cœur plein de joie. Les étoiles dansaient dans le ciel, comme elle. Les frondaisons des arbres divaguaient à l’orée de sa vue. Ils lui chuchotaient des mots doux. Ils l’appelaient par son prénom, mais elle ne l’entendait pas. Ce n’était pas vraiment elle, ce prénom. Parce qu’elle, elle était juste la danse. »

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Crédits image d’en-tête : La Bacchante de Mary Cassatt

Des prêtresses vierges pour les déesses grecques ?

Les dieux et les déesses entendent mieux les messages des mortels lorsqu’ils viennent de certaines bouches. En la matière, ils ont leurs préférences. C’est pourquoi les prêtres et les prêtresses de la Grèce antique sont choisis avec soin par la cité. La communication avec le divin doit être de qualité. Le dieu ou la déesse doit être satisfait !


En l’occurrence, pour les déesses vierges, des prêtresses vierges. En tout cas, autant que possible, car la prêtrise féminine est souvent un casse-tête pour les Grecs anciens !

(À lire aussi : cet article sur la religion grecque antique.)

Pourquoi des vierges pour les déesses vierges ?

Les règles de dévolution des prêtrises

Les Grecs anciens se soucient beaucoup de la liturgie et ils savent que le divin est multiforme. Il y a des dieux et des déesses. Parmi ceux-là, des « vieux », des adultes, des jeunes gens et des jeunes filles… des vierges et des non-vierges.


Les Grecs font donc très attention aux règles de dévolution des sacerdoces, cité par cité et dieu par dieu (même s’il existe toujours des exceptions).


Ainsi, d’après le poète Hésiode, certes, les vieillards (les hommes en tout cas, parce que, dans les « vieilles » femmes dans l’antiquité grecque ne valent rien) prient mieux que les jeunes. Mais les déesses et les héroïnes préfèrent avoir des prêtresses femmes — vierges ou non.


Les sacerdoces doivent donc être distribués dans toutes les catégories de la société : parmi les jeunes, les adultes et les vieux et entre les hommes et les femmes.


Pour les déesses, aux vierges des vierges, aux adultes des adultes.

Les atouts et les limites de la virginité

La virginité permet d’éviter la souillure de l’acte sexuel. C’est aussi simple que ça.

La prêtresse vierge doit donc être en état de parthenos, c’est-à-dire qu’elle assume la fonction « jusqu’à ce qu’elle atteigne le moment du mariage », « jusqu’à ce qu’elle parvienne au moment des noces » ou encore « jusqu’à ce que vienne pour elle le moment d’être envoyée auprès d’un homme », etc. Les formules varient, mais l’idée est la même.

Toutefois, rien n’est si simple et il arrive que la virginité ne soit pas un si bon choix que ça en tant que critère de sélection. En effet, les prêtrises féminines posent aux hommes de l’époque bien des problèmes.

Pourquoi ? Parce que, comme chacun le sait, la femme n’écoute que ses plus bas instincts. Elle risque à tout moment de souiller ce qui l’entoure et de provoquer la colère divine !

(Ce n’est pas tout à fait sa faute, cependant : c’est celle de leur zôon, leur utérus, qui tyrannise la femme de la Grèce antique en lui infligeant des désirs charnels excessifs.)

Je vous propose 3 récits étiologiques qui expliquent les critères de choix des prêtresses dans divers sacerdoces. Ces histoires étaient racontées dans les cités concernées elles-mêmes : elles nous sont rapportées par Pausanias, un auteur-voyageur grec du IIe siècle de notre ère. Alors, virginité ou pas virginité ? Voyons ça tout de suite !

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Komaithô, la prêtresse qui a offensé Artémis

Pausanias a trouvé cette histoire à Patras, où se trouvait un temple à Artémis Triklaria.


À l’origine, la desservante du sanctuaire était une parthenos, comme beaucoup de prêtresses de la Grèce antique honorant Artémis. Elle s’appelait Komaithô et, un jour, elle a fait une grosse bêtise

« La prêtrise de la déesse était détenue par une parthenos, jusqu’à ce que vienne pour elle le temps d’être envoyée à un homme. Autrefois la prêtresse s’appelait Komaithô (« La Rousse »), une parthenos des plus belles qui avait un amoureux appelé Mélanippos (« Le Cheval Noir »), le meilleur et le plus beau des jeunes gens de son âge. Quand il parvint à faire partager son amour par la parthenos, il demanda la fille à son père. Il est fréquent que les gens âgés s’opposent à la jeunesse en toutes sortes de choses, et ils sont spécialement insensibles aux désirs des amoureux. L’histoire de Mélanippos, comme celles de beaucoup d’autres, prouve que l’amour est capable de briser les lois humaines et de profaner le culte rendu aux dieux, en effet, c’est dans le sanctuaire d’Artémis que leur ardeur érotique trouva son aboutissement, l’utilisant comme une chambre nuptiale.


« Alors la colère d’Artémis commença à détruire les habitants. La terre ne portait plus de fruit, et d’étranges maladies survirent, d’un caractère inconnu. Quand ils firent appel à l’oracle de Delphes, la Pythie accusa Mélanippos et Komaithô. L’oracle ordonna qu’ils dussent être sacrifiés à Artémis, et que chaque année on devait sacrifier à la déesse la plus belle parthenos et le plus beau pais. » (VI, 19,1)

Un grand classique. L’acte sexuel accompli dans le sanctuaire souille le lieu et la divinité. Les conséquences sont toujours les mêmes : la déesse est furieuse, elle envoie un fléau, les habitants consultent un oracle pour savoir comment se sortir du pétrin. L’oracle révèle la volonté divine : celle-ci est satisfaite par la mise en place d’un nouveau rituel. Ici, c’est l’immolation du plus beau couple de la jeunesse. Artémis ne badine pas avec la pureté.


Heureusement, plus tard, un certain Eurypylos institue un nouveau rituel de la jeunesse qui apaise la déesse.

La prêtresse vierge victime de la libido masculine

La seconde histoire de Pausanias qui évoque les prêtresses de la Grèce antique nous emmène en Arcadie. Autrefois, la prêtresse d’Artémis Hymnia était toujours une « fille vierge » (korè parthenos). Malheureusement, dans les mythes grecs, la virginité a du mal à vaincre la libido des garçons.


Un jour, un dénommé Aristocratès s’amourache de la prêtresse et se met à la poursuivre de ses ardeurs. Elle tente de lui résister, mais…

« Il lui fait subir les derniers outrages près de la statue d’Artémis. Quand l’attentat vient à être connu de tous, les Arcadiens lapident le coupable et prennent soin de modifier la loi. Ils choisiront dorénavant non plus une parthenos, mais une femme (gynè) ayant eu suffisamment de relations avec les hommes » (VIII, 5, 12)

Très intéressant ! Finalement, la virginité compte moins que la chasteté aux yeux du divin : tant que la prêtresse n’a pas de relations sexuelles, c’est le principal. Or, une « vieille » n’est plus censée connaître d’hommes à partir d’un certain âge, n’est-ce pas ? C’était en tout cas la conviction des Grecs anciens, qui y voyaient une véritable perversion.

Lécythe attique à figures blanches montrant une libation à Artémis - 460-450 av. J.-C. - Louvre
Lécythe attique à figures blanches montrant une libation à Artémis - 460-450 av. J.-C. - Louvre

La pythie de Delphes amoureuse

La pythie de Delphes est une prêtresse d’Apollon. Elle déroge quelque peu à la règle qui veut qu’un prêtre serve un dieu et une prêtresse une déesse. Quoiqu’il en soit, elle aussi doit respecter un impératif de chasteté, car elle ne doit pas souiller sa fonction.


D’après les habitants de Delphes, nous dit Pausanias, autrefois, c’était une parthenos. Puis, un jour, un jeune Thessalien nommé Échékratès est tombé amoureux d’elle. Catastrophe ! Pour se prémunir de la souillure, les Delphiens décidèrent de changer les règles. Désormais, la pythie serait une « femme âgée de cinquante ans » qui s’habillerait en vierge.


Plusieurs sources indiquent effectivement que la pythie est une « vieille », veuve, trop âgée pour se remarier ou qui a renoncé à toute vie sexuelle.

La morale ? Quand la vierge fait défaut, on prend une femme « ayant eu suffisamment de rapports avec un homme ». Parce que, passé un certain âge, point trop n’en faut. Notons au passage à quel point ces histoires montrent la catégorisation de la femme en fonction de son époux. Il y a un avant, un pendant et un après l’homme.

Une pythie « vieille », c’est le choix que j’ai fait pour l’héroïne de ma nouvelle, Le Dit de l’oracle, à demander gratuitement en ebook ici !

Des prêtresses de la Grèce antique aux vierges dans les processions religieuses

Ces règles fondamentales de pureté, de chasteté et de virginité se retrouvent aussi dans d’autres circonstances. Dans les processions religieuses, par exemple.


Dans de nombreuses fêtes, les vierges sont placées en tête des processions. On les appelle souvent des canéphores, car elles portent des corbeilles sur leurs têtes, comme les Caryatides de l’Érechthéion sur l’Acropole d’Athènes. Ces corbeilles contiennent des objets sacrés, comme des rubans ou les couteaux du sacrifice. Seules des mains pures peuvent les toucher.


Ces vierges sont des parthenoi choisies parmi les plus belles. Ce sont les filles de citoyens — et des citoyens importants. Elles sont pubères donc, finalement, bonnes « à être envoyée à un homme ». Et ça tombe bien : leur public, ce sont les hommes de tout âge de la cité, les citoyens. Finalement, la procession des parthenoi, c’est aussi le défilé des filles à marier.

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Sources : BRULÉ, Pierre, Les Femmes grecques à l’époque classique, Hachette Littératures, 2001

Crédits image d’en-tête : Prêtresses de Diane d’Adrien Badedji

La « race des femmes » : un concept antique sympathique

La « race » des femmes : nous serons plus d’une, aujourd’hui, à nous scandaliser d’une telle expression. Pourtant, c’est ainsi qu’est représentée la gent féminine dans une certaine tradition littéraire antique.


Je vous propose de faire un focus sur cinq auteurs grecs anciens et sur la vision qu’ils développent de la femme dans l’antiquité grecque. Héritée de la poésie épique et lyrique, l’idée d’une « race » des femmes (génos gunaikôn) est à considérer avec philosophie : nous sommes alors dans une autre époque !

Hésiode : la femme source de malheurs

Dans Les Travaux et les Jours d’Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.), le poète évoque Pandore, la première femme. Cette apparition de la femme parmi les hommes donne le ton d’une représentation négative qui va se développer sous bien d’autres plumes dans les siècles suivants.


Pandore signifie « don de tous les dieux ». C’est Zeus qui l’offre aux hommes au terme de sa lutte avec Prométhée. Ce contexte n’est pas anodin, car la fin de ce conflit consacre aussi la fin de la commensalité des hommes et des dieux. Désormais, ils vivront séparés. Le statut de l’humanité se précise. Elle prend place entre le dieu et la bête.


La femme arrive dans ces conditions. Elle est très belle et bien parée. Tous les dieux y ont veillé : son allure est importante. Mais cette beauté est de surface, car…

« dans son sein, le Messager, tueur d’Argos, crée des mensonges, mots trompeurs, cœur artificieux, ainsi que le veut Zeus aux lourds grondements. » (Hésiode, Les Travaux et les Jours)

C’est Pandore, la première femme, qui ouvre la boîte contenant tous les maux de l’humanité.

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Sémonide : la femme bestiale

J’ai déjà parlé de Sémonide, un homme charmant qui a développé une intéressante comparaison entre l’animal et la femme pour expliquer les tares de celle-ci.

Au VIIe siècle av. J.-C., le poète Sémonide d’Amorgos trace dix portraits de défauts féminins associés à une origine animale. Extrait :

« Parmi les femmes, celle-ci, née d’une truie au poil hérissé, n’a aucun ordre dans sa maison ; chez elle tout roule pêle-mêle dans la poussière et dans l’ordure ; elle ne se lave point, porte des vêtements malpropres et s’engraisse, assise sur son fumier. (…)

« Cette autre, née d’une chienne, est le vivant portrait de sa mère ; elle veut tout entendre, tout savoir ; tournant les yeux de tout côté, errant partout, elle aboie, même quand elle ne voit personne. (…) Elle ne cesse de crier sans motif. (…)

« Celle qui est formée de la cendre ou d’un âne habitué aux mauvais traitements ne cède, quand il faut travailler, qu’à la nécessité et aux menaces ; cachée dans un coin, elle mange bien avant la nuit, elle mange tout le jour, elle mange jusqu’au soir ; pour le doux commerce de Vénus, elle prend le premier homme qui se présente à elle. (…)

« Cette autre est née du singe, et c’est le plus vilain présent que Jupiter ait fait aux hommes ; elle est horriblement laide et, quand elle se promène dans la rue, elle fait rire tout le monde : sa tête remue à peine sur son cou trop court ; chez elle rien de charnu ; elle n’a que la peau sur les os. »

La femme de l’antiquité grecque est aussi comparée à une cavale (jument), à une belette lubrique… etc.

Bien plus tard, à la fin du Ve siècle av. J.-C., l’Athénien Aristophane reprend les travers bestiaux développés par Sémonide dans ses comédies Lysistrata et L’Assemblée des femmes. Les héroïnes y sont gloutonnes et manifestent un fort appétit sexuel, même dans leur grand âge !

«  LE JEUNE HOMME
Quelle est celle qu’il me faudra d’abord enfoncer pour être quitte ?
LA TROISIÈME VIEILLE
Tu ne le sais pas ? Viens ici !
LE JEUNE HOMME
Que celle-là me relâche.
LA DEUXIÈME VIEILLE
Viens plutôt ici, chez moi.
LE JEUNE HOMME
Si celle-ci me relâche.
LA TROISIÈME VIEILLE
Mais je ne te relâcherai pas, par Zeus !
LA DEUXIÈME VIEILLE
Ni moi, certes. »

Cette tradition littéraire héritée de Sémonide et d’Hésiode fait de la femme un être d’outrance. Aristophane l’utilise comme un élément comique en axant surtout son propos sur la voracité sexuelle de la femme en Grèce antique.

Scène de banquet - Vase grec à figures rouges du VIe siècle ap. J.-C.
Scène de banquet - Vase grec à figures rouges du VIe siècle ap. J.-C.

Aristote : la femme physiquement inférieure

En Grèce, notamment classique, à Athènes par exemple, les femmes sont exclues de la vie politique. Ce sont d’éternelles mineures qui vivent sous l’autorité d’un tuteur, traditionnellement leur père puis leur époux. (C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les œuvres d’Aristophane font rire : elles présentent un monde à l’envers, celui de la gynécocratie).

Cette infériorité sociale peut trouver sa justification dans l’infériorité physiologique que des écrits scientifiques attribuent aux femmes. C’est le cas d’Aristote :

« Chez tous les animaux, les parties supérieures et antérieures des mâles sont plus fortes, plus vigoureuses et mieux armées, tandis que pour les femelles ce sont celles qu’on peut appeler postérieures et inférieures. Cela est vrai pour l’être humain et pour tous les animaux terrestres vivipares. Et la femelle a les tendons moins forts et les articulations moins solides, elle a le poil plus fin chez tous les animaux qui ont des poils, et chez ceux qui n’ont pas de poils cela est vrai de leur analogue. Et les femelles ont la chair plus molle que les mâles, leurs genoux plus enclins à s’entrechoquer et leurs jambes plus fines. Leurs pieds sont plus délicats chez les animaux qui en possèdent. »

Cette vision physiologique de la femme fixe sa nature. Elle impose des canons auxquels les femmes ne peuvent pas déroger sans que cela soit perçu comme subversif. (C’est d’ailleurs pour ces raisons physiologiques qu’on considère que la place de la femme dans l’antiquité grecque est à la maison !)

Hippocrate et Diodore de Sicile : quand la femme de l’antiquité grecque… devient un homme

La femme a donc des caractéristiques physiques claires. On ne peut pas la confondre avec un homme. D’ailleurs, lorsque les femmes se travestissent dans L’Assemblée des femmes d’Aristophane, le public rit parce que ça ne marche pas. Tout le monde se rend compte de la supercherie : une femme ne peut pas se faire passer pour un homme, elle est trop différente de lui !


Aussi, quand il y a confusion des genres, rien ne va plus. C’est ce que montre l’histoire de Phaéthuse rapportée par le médecin Hippocrate (vers 460-377) :

« Phaéthuse, la femme de charge de Pythéas, avait eu des enfants auparavant ; mais, son mari s’étant enfui, les règles se supprimèrent pendant longtemps ; à la suite, douleurs et rougeurs aux articulations ; cela étant ainsi, le corps prit l’apparence virile, cette femme devint velue partout, il lui poussa de la barbe, la voix contracta de la rudesse ; et, malgré tout ce que nous pûmes faire pour rappeler les règles, elles ne vinrent pas ; cette femme mourut au bout d’un temps qui ne fut pas très long. » (Hippocrate, Épidémies)

Plusieurs constatation :

  • Phaéthuse n’a pas eu de relations sexuelles pendant trop longtemps : c’est ce qui provoque la suppression des règles, et donc la métamorphose. Les femmes aurait donc besoin d’avoir des relations sexuelles pour rester des femmes (ce qui va dans le sens d’une représentation de la femme avide de sexe léguée par Sémonide).
  • Les règles sont constitutives de la nature féminine. Une femme qui n’en a plus n’est plus vraiment une femme. Dans une société qui réfute aux « vieilles » femmes (à partir de quarante ans) toute vie sexuelle légitime, on comprend la logique. C’est ainsi que, n’ayant plus de règles alors qu’elle devrait en avoir, Phaéthuse cesse d’être une femme et devient donc un homme. Des attributs masculins apparaissent, notamment des poils.

Au Ier siècle av. J.-C., l’historien Diodore de Sicile raconte une histoire à l’issue plus heureuse. Cependant, comme la première, elle montre qu’on ne saurait confondre homme et femme dans l’antiquité grecque.

« Plus tard, une inflammation se déclara chez elle autour du sexe ; il lui vint ensuite de fortes douleurs et on appela des médecins en nombre. Personne parmi eux ne voulait s’engager à la traiter, mais un apothicaire s’engagea à la guérir. Il incisa la tumeur dont il sortit un sexe masculin : des testicules et un pénis qui n’était pas percé. Tout le monde fut stupéfait du prodige et l’apothicaire entreprit de remédier aux autres déficiences de la nature. (…)


« Quant à Kallô, laissant les navettes à tisser et le travail féminin de la laine, elle prit le costume et toutes les autres habitudes d’un homme et changea son nom en celui de Kallôn par l’addition de la seule lettre « n » à la fin de son ancien nom. Certains disent aussi qu’avant de devenir un homme elle avait été prêtresse de Déméter et qu’on lui intenta un procès d’impiété pour avoir vu ce qu’il est interdit aux hommes de voir. » (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Fragments).

Cette fois, Kallô se métamorphose complètement. Elle devient homme y compris socialement, puisqu’on l’accuse d’avoir assisté à des rites réservés aux femmes. Preuve, s’il en est besoin, que les deux genres ne sauraient définitivement pas se confondre en Grèce antique.

Femmes grecques - Le Nouveau Bracelet, peinture d'Henryk Semiradsky
Femmes grecques - Le Nouveau Bracelet, peinture d'Henryk Semiradsky

Atalante : une femme « virile » reste une femme

Dans mon roman Atalante, j’ai réinterprété le mythe d’une héroïne qui est dite « virile » sous la plume des auteurs anciens. Toutefois, même si les poètes lui ont accordé le droit de chasser et de lutter contre les hommes dans sa jeunesse, cette exception à la règle du genre est éphémère. Atalante appartient à la « race des femmes » et elle doit rentrer dans le rang en se mariant à la fin du mythe !


Je me suis amusée à mettre dans la bouche de son père, le roi Schœnée, des mots qui auraient pu être prononcés par Sémonide, ce grand pourfendeur de femme dans l’antiquité grecque. Je vous les livre !

« Ma pais, dit-il à voix plus basse, calmée, affectueuse. C’est que j’aimais trop ta mère, ma tendre Clyménè, pour la répudier de n’avoir su me donner d’héritier mâle. Je l’aurais dû, je le sais. Tout homme finit par aimer son alochos, et moi j’ai aimé la mienne plus qu’il ne l’aurait fallu, trop pour mon propre bien. Voilà tout ce que je te souhaite de connaître avec ton époux. »

Atalante ne répondit rien. Elle ne lui jeta pas au visage les ombres de toutes ces petites sœurs exposées après elle, jusqu’à la dernière, parce qu’elles n’avaient pas eu la grâce de naître dotées de l’attribut désiré, et le cœur déchiré de sa tendre alochos à voir périr grossesse après grossesse le fruit de son ventre. Le fils n’était jamais venu.

Elle siffla. Son père marmonna, tandis qu’un grand chien fuselé, à la robe beige, sortait des écuries qui jouxtaient la cour. Il vint en trottinant, louvoyant entre les barriques de vins, les jonchées de menthe et les grands sacs en toile de jute qui regorgeaient de fenouil et de graines de sésame. Sa queue allait et venait joyeusement, sa langue pendante se réjouissait dans la gueule grande ouverte. Il s’approcha de sa maîtresse. Atalante lui caressa affectueusement la nuque.

« Une vraie femme-chienne, grommela Schœnée, toujours à aboyer, jamais contente, même lorsqu’on emploie tout à son bonheur, insociable et sauvage. Cigale, tu ne connais pas ta chance, toi dont la femelle a été dépourvue de voix par les dieux ! »

Atalante tourna les talons. »

Vous pouvez commander mon roman Atalante dans toutes les librairies.

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Sources :
ARISTOPHANE, Les Cavaliers – L’Assemblée des femmes, traduction Marc-Jean ALFONSI, Flammarion, 2019, Paris

Crédits image d’en-tête : Pandore s’apprêtant à ouvrir la boîte – Peinture de Lawrence Alma-Tameda

La religion minoenne : des serpents, des félins… et des taureaux ?

La religion minoenne est très mal connue, mais quelques traces archéologiques permettent d’en dessiner les contours. De la déesse aux serpents au saut du taureau en passant par le Zeus d’Europe, faisons un petit tour de ce qu’ont pu être les rites des Crétois de l’âge du bronze.

Pas de temple chez les Crétois !

Un premier constat : il n’y avait pas de temple bâti dans la civilisation minoenne. En tout cas, on n’en a retrouvé aucun.
Les Crétois pratiquaient des rituels dans différents espaces :

Les grottes sacrées

Des grottes ont été utilisées à des fins cultuelles du néolithique jusqu’à la fin de l’antiquité. On y a retrouvé de nombreuses offrandes : des statuettes, des armes et notamment des labrys (doubles haches).

Les sanctuaires palatiaux

Les archéologues ont identifié certains espaces des palais minoens comme des sanctuaires dans lesquels on faisait des offrandes aux dieux. C’est le cas d’une salle dans les sous-sols de Cnossos.

On pense que les Crétois ont également pu pratiquer les rites et les offrandes en plein air.

Mais quels dieux y honoraient-ils ?

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Quels dieux dans la religion des Minoens ?

La déesse de la terre ou déesse aux serpents

L’emplacement d’un sanctuaire dans le sous-sol de Cnossos peut supposer un culte dédié à une divinité de la terre. Certaines traces indiquent qu’il existait une déesse de ce type, ou peut-être une déesse-mère. Toutefois, nous ne connaissons pas son nom.

S’agit-il de cette déesse aux serpents dont on a des représentations dans certains sanctuaires crétois ? Elle est associée à un félin, comme le montre la statuette ci-dessous. Cette association n’est pas évidente. Le félin est-il un chat, symbole de royauté ? Ou est-ce un léopard, comme dans les statuettes de la déesse-mère qu’on a retrouvées pour l’Anatolie néolithique ?

Les offrandes consacrées à cette divinité laisse en tout cas envisager une divinité domestique et bienfaisante. Le culte l’associait à un dieu subordonné qui était sans doute son fils.

Cette déesse avait aussi pour attribut le labrys (double hache), un objet souvent retrouvé au milieu des offrandes déposées dans les sanctuaires.

On se demande aussi si les Minoens pratiquaient des danses rituelles au cours desquelles ils entraient en transe. La déesse leur apparaissait alors, peut-être sur un arbre ou un pilier sacré.

Déesse aux serpents de Cnossos - Musée archéologique d'Héraklion, Crète
Déesse aux serpents de Cnossos - Musée archéologique d'Héraklion, Crète

Zeus

Dans la mythologie grecque, Zeus est lié à la Crète par sa naissance. C’est là que sa mère, Rhéa, l’aurait caché pour le soustraire à l’appétit de son père, Chronos (qui, comme on le sait, dévorait ses enfants). Zeus y aurait été nourri par des animaux.


Mais le Zeus crétois diffère sensiblement du Zeus grec. Il ressemble plutôt à une divinité de la végétation, qui meurt et renaît chaque année.

Quelle place pour le taureau dans la religion crétoise ?

Le taureau est très présent dans l’art minoen, mais quelle place avait-il dans la religion minoenne ? On s’interroge notamment sur les fresques de Cnossos qui représentent le « saut du taureau ». Les artistes de l’époque ont montré des jeunes gens, garçons et filles, bondissant ou s’apprêtant à bondir au-dessus d’un taureau.


Est-ce un acte rituel ? Les Crétois faisaient peut-être des joutes tauromachiques dans la cour des palais, suivies de sacrifices sanglants du taureau.


Bien sûr, quand on pense taureau crétois, on pense aussi au Minotaure ! Mais il est aussi insaisissable que le Zeus-taureau qui a enlevé Europe pour l’emmener en Crète afin qu’elle y accouche du futur roi Minos.

On peut imaginer un lien avec le taureau du Proche-Orient. L’animal est un attribut du dieu du Ciel (soit sous la forme de cornes sur la tête du dieu, soit comme monture de ce même dieu). Mais, en l’absence de tout autre élément, cela reste une simple hypothèse. Il n’y a aucune trace d’un culte de ce genre en Crète minoenne.

Les Crétois faisaient-ils des sacrifices humains ?

Certains éléments ont suggéré cette hypothèse aux archéologues. Par exemple, en 1979, on a retrouvé trois squelettes, dont l’un avait été égorgé, dans un édifice d’Arkhanès, près de Cnossos. En 1980, à Cnossos cette fois, des ossements d’enfants portant des marques de blessure par couteau ont été mis au jour.


Toutefois, rien d’autre ne vient corroborer à ce jour la possibilité de sacrifices humains.

La religion des Minoens : une reconstitution littéraire

J’ai eu le plaisir d’écrire deux nouvelles dans lesquelles j’ai réinterprété le mythe du Minotaure et d’Ariane. J’en ai profité pour proposer une reconstitution libre de ce qu’ont pu être les rites de la déesse au serpent (danse sacrée et sacrifice du taureau). Je vous propose de la découvrir dans cet extrait.

J’ai senti ces yeux de feu de Thésée sur ma nuque, lorsque j’ai dansé lors des cérémonies.

C’était après le saut du taureau, lors duquel le prince s’est illustré, comme Androgée dix-huit ans plus tôt. Des femmes choisies, fidèles de la déesse au serpent, ont commencé à esquisser les gestes sacrés en évoluant autour du pilier sacré. Nous étions dans la grande cour. Le soleil achevait de se consumer à l’ouest, ses éclats tardifs jetaient des lueurs orangées sur les fresques et les gravures délicates des murs du palais. J’ai dessiné les premières arabesques sur les dalles. Mes pas étaient légers, eux qui supportaient mon cœur pesant.

La religion minoenne avec Ariane

Comme neuf ans plus tôt, j’ai très vite succombé aux effets de la transe. Mes pieds m’ont entraînée de plus en plus vite dans les glissements chaloupés du serpent. Mes bras ont tourné au-dessus de ma tête, ils suivaient le mouvement. Je n’étais plus libre de mon corps, plus libre de diriger mon visage et mes regards. Le son des tambours et de la flûte obsédait ma chair. Les fresques se sont animées, sont devenues des hommes et des femmes rieurs et des animaux dévorants — ou bien l’inverse ? Depuis les portiques ouverts sur les profondeurs du palais ont émergé des ombres épaisses aux allures humaines.

Dans cette transe, pourtant, je suis restée lucide. J’entrevoyais à chaque révolution de mon corps la silhouette de notre père assis sur son trône. À ses côtés, Thésée. C’était lui, ce tison brûlant sur ma nuque.

J’ai aperçu le taureau promis au sacrifice, traîné par la longe jusqu’à l’autel. Son meuglement, son désespoir, ont résonné dans nos murs. On allumait les flambeaux — du crépuscule, voici qu’on plongeait dans ce qui ressemblait au Tartare. Pensée impie, ai-je songé, mais je n’ai pu m’en défaire.

Bientôt, la déesse m’est apparue sur son pilier. Elle était revêtue d’ombres. Elle a susurré des mots que je n’ai pas compris. Mais les images, elles, m’ont assaillie. Tout à coup, les flambeaux se sont éteints pour nous plonger dans les ténèbres. Tout à coup, j’ai vu le carnage et sa lueur était celle du vermeil qui court dans les veines des mortels. Les corps des hommes projetés contre les fresques dans des danses ensanglantées. Ceux des femmes étendues sur les sols au milieu des mares écarlates. Et, au cœur de tout, la source de la violence, toi, Astérios, mon frère…

Transpercé d’une lance en bronze. J’ai senti la douleur dans mon corps et je me suis cambrée en hurlant. Les mélopées se sont élevées autour de moi. En ouvrant les yeux, j’ai vu le roi Minos qui faisait glisser la lame du couteau sacrificiel sur la chair du taureau.

Tu t’es affaissé sur le sol, comme l’animal. En moi, la rage, le chagrin, le désespoir se sont tus.

Mes deux nouvelles, Le Cœur du Monstre et Le Cœur d’Ariane, sont disponibles en ebook à mes mécènes de niveau Médée.

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Sources : OLIPHANT, Margaret, L’Atlas du monde antique, Éditions Solar, 1993, Paris

Crédits image d’en-tête : Face avant du sarcophage d’Ayia Triadha – Musée archéologique d’Héraklion, Crète

Que nous dit le taureau sur la Crète antique ?

Si l’on en croit le mythe du Minotaure, le taureau avait une place importante dans la vie minoenne. Mais de quelle façon ? Pourquoi cet animal est-il si souvent représenté dans l’art ? Et quelle signification donner à la légende du monstre mi-homme, mi-taureau ? Faisons un petit point ensemble sur le taureau crétois et ce qu’il pouvait signifier.

Le Minotaure : quelle symbolique pour la Crète antique ?

Le mythe du Minotaure

Le mythe raconte que Pasiphaé, l’épouse du roi Minos, s’était prise de passion pour un taureau blanc envoyé par Poséidon. De ces amours contre-nature naquit un être mi-homme, mi-taureau : le Minotaure.

Minos enferma la créature dans un labyrinthe construit par Dédale et le fit ensuite nourrir de victimes sacrificielles. Ces victimes étaient des Athéniens, sept garçons et sept jeunes filles envoyés périodiquement depuis le continent sur l’île de Crète. Il y eut ainsi plusieurs tributs avant que le prince Thésée mit fin au massacre. Pour cela, il se présenta lui-même en tant que victime du dernier contingent. La fille du roi Minos, Ariane, l’aida en lui donnant une pelote de fil afin qu’il retrouvât son chemin dans le labyrinthe après avoir tué le Minotaure.


J’ai raconté l’histoire du Minotaure en détail dans cet article.

La réalité derrière le Minotaure

Le mythe pourrait évoquer la domination qu’exercèrent un temps les Crétois sur la Grèce continentale, et notamment sur Athènes. Dans ce cas, il raconterait aussi leur émancipation via Thésée, le héros libérateur.


L’hypothèse est séduisante, mais rien ne vient l’étayer, même si on sait que la civilisation minoenne était puissante et dominait probablement l’Égée .


Par ailleurs, les Minoens n’ont jamais représenté de créatures mythologiques telles que le Minotaure (ou, en tout cas, ils ne nous en ont pas laissé). Ils ont plutôt peint, gravé, sculpté l’image de véritables taureaux.


On peut donc se demander si le mythe ne fait pas plutôt référence à un cérémonial primitif qui n’a pas laissé d’autres traces.

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Le taureau crétois : un animal sacré ?

Le saut du taureau

Le taureau est très présent dans l’art minoen, au point qu’on a pu le penser comme un emblème du roi Minos.


L’une des scènes les plus représentées dans les peintures, les sceaux, les bronzes et les ivoires est celle du saut du taureau.


On la voit sur une fresque très connue retrouvée à Cnossos. Un garçon s’apprête à effectuer un saut périlleux au-dessus d’un taureau. À droite, une jeune fille tend les bras pour le recevoir ; à gauche, une autre fille va imiter le garçon dans son saut.


Cet exercice physique est-il un rite religieux, à l’issue duquel le taureau va être sacrifié ? L’hypothèse est séduisante, même si aucun autre élément archéologique ne l’étaye.

Cnossos - Fresque au taureau
Palais de Cnossos, Crète - Fresque au taureau

Du dieu du Ciel à Zeus

On n’a retrouvé aucune trace avéré d’un culte du taureau chez les Minoens.


En revanche, cet animal a sa place dans le panthéon du Proche-Orient. Le dieu du Ciel est souvent représenté, soit sur un taureau, soit portant lui-même des cornes de taureau.


Est-il possible que la Crète ait emprunté cet aspect religieux du taureau à ses voisins orientaux ?


On pourrait se laisser convaincre en considérant le mythe de Zeus et d’Europe comme un récit symbolique. Zeus s’est métamorphosé en taureau pour séduire Europe, une princesse phénicienne qui vivait à Tyr. Il l’a ensuite transportée en Crète où elle a accouché de trois fils, dont le futur roi Minos.


L’histoire est belle mais, comme pour le saut du taureau, on en est réduit à l’hypothèse.

Le taureau dans mes écrits minoens !

Bref, à ce jour, nous n’avons aucune certitude sur la place qu’avait précisément le taureau dans la culture minoenne.


Rien n’empêche toutefois aux artistes de jouer avec la symbolique du taureau crétois dans la fiction et ils s’en donnent à cœur joie depuis 3 000 ans. Je me suis prêtée au jeu, moi aussi, avec mes nouvelles Le Cœur du monstre et Le Cœur d’Ariane, qui réinterprètent les mythes du Minotaure et de sa sœur. Voici un petit extrait qui évoque l’accouplement monstrueux de Pasiphaé avec le taureau blanc et l’aventure de Zeus et Europe :

Le Minotaure - Gravure de Michael Ayrton
Le Minotaure - Gravure de Michael Ayrton

Mais les femmes, elles, chuchotaient autre chose. Depuis la naissance de la chose et la mort de sa reine, Minos passait ses nuits en imploration dans le sanctuaire palatial voué à Poséidon. Il avait sacrifié le taureau blanc sorti des eaux. Il n’amenait plus aucune femme à sa couche, comme il le faisait autrefois, même du temps de Pasiphaé — hélas… Le roi était contrit et inquiet de la naissance du monstre. On me jetait des regards haineux lorsque je passais dans les couloirs en tenant ta petite main dans la mienne.


Le récit voulu par le roi s’implantait peu à peu. Il fallait faire vite, car on avait tôt murmuré. Les esclaves se souvenaient du taureau blanc. Ils se souvenaient des tempêtes des saisons passées, de leur violence inimaginable qui avait envoyé par le fond des navires du roi et fait déferler sur les côtes des vagues plus hautes que les murs des palais et des grandes résidences. Maintenant, ce monstre ? Et puis, Minos et le taureau, c’était une longue histoire. Sa mère, Europe, n’avait-elle pas été séduite par un taureau ? N’était-ce pas de ce taureau qu’était né le roi, plutôt que du roi de Crète Astérion que la princesse Europe avait ensuite épousé ? Certes, l’animal, c’était Zeus métamorphosé, mais quand même…


Non, ce n’était pas la faute de Minos ! Il avait bien dit que la reine avait été corrompue. D’où pouvait donc venir cet être hideux à tête de veau ? Pas d’un homme aussi beau que le roi à la lignée divine ! Pasiphaé avait engendré la créature à partir de la semence d’une bête… Poséidon avait enflammé ses sens pour la faire copuler avec un animal féroce — avec ce taureau blanc que le roi avait refusé au dieu. Tout se tenait, tout s’expliquait bien mieux.

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Sources : OLIPHANT, Margaret, L’Atlas du monde antique, Éditions Solar, 1993, Paris

Crédits image d’en-tête : Le Minotaure d’Alan Lee

Les Minoens : la première civilisation de l’Égée

Mis à jour le 14 avril 2024

Lorsque Sir Arthur Evans découvre les ruines de Cnossos, en Crète, c’est Minos et l’histoire mythique de son peuple qui surgissent. On ignore si ce souverain a existé — en revanche, on sait qu’il y a eu une société crétoise florissante durant l’âge du bronze. Cette société a pris le nom de civilisation minoenne, du nom du roi légendaire. Dans l’état actuel de nos connaissances, elle est la première grande civilisation de la mer Égée.

Les Minoens : du mythe à l’histoire

La vision des Anciens sur les Minoens

Les Anciens connaissaient cette civilisation par le biais des mythes et de l’épopée homérique.

« Au loin dans la mer bleu sombre se dresse une terre appelée Crète, une terre riche et aimable, baignée par les vagues de toute part, densément peuplée… » (Homère, L’Odyssée)

L’historicité de Minos n’avait pas l’air débattue. Au Ve siècle avant J.-C., Hérodote et Thucydide l’évoquent comme roi de Crète. Ils parlent aussi de la marine crétoise, qui dominait les mers. Les archers crétois avaient une réputation d’excellence, même chez les Romains du Ier siècle après J.-C. (voir Les Métamorphoses d’Ovide). 


Aux époques classique et hellénistique, les auteurs voyaient également la Crète comme la source de diverses traditions religieuses ainsi que de systèmes sociaux spécifiques. Aristote (384-322), par exemple, pensait que Minos avait introduit le système des castes en Crète.

La découverte de Cnossos au XIXe siècle

Par la suite, cette société a rejoint le mythe. Il a fallu la découverte de l’archéologue britannique Sir Arthur Evans pour témoigner de sa réalité. Il a fouillé Cnossos entre 1899 et 1935 (soit la moitié de sa vie) et l’a partiellement restaurée.

C’est Evans qui a donné son nom à cette civilisation.

Photographie montrant la restauration du grand escalier de Cnossos en 1900. Arthur Evans est l'homme en blanc.
Photographie montrant la restauration du grand escalier de Cnossos en 1900. Arthur Evans est l'homme en blanc.

Les Minoens : une société palatiale

Les palais crétois

La civilisation minoenne s’est épanouie pendant l’âge du Bronze (2200-1450 avant J.-C.). Les premiers palais datent en effet de 2200. Ce sont :

  • Cnossos au nord ;
  • Phaïstos au sud ;
  • Mallia sur le littoral nord-est.

Le palais de Zakros, à l’extrémité est, n’existait peut-être pas encore.


Ces premiers palais sont détruits vers 1700, probablement par un séisme, mais les Minoens reconstruisent aussitôt des palais encore plus grands. À cette époque, la population crétoise semble augmenter. On voit s’étendre les petites villes de Gournia et Mochlos.


On ignore si chaque palais était le centre d’un royaume indépendant. Il existe une grande similitude entre les objets retrouvés sur les différents sites. Cela indique peut-être l’existence d’un pouvoir centralisé à Cnossos.


Mais pourquoi parle-t-on de société palatiale ?


Parce que les palais en question n’étaient pas simplement des résidences royales. Il s’agissait aussi de centres religieux et économiques. Ils abritaient des communautés très importantes en nombre (jusqu’à 80 000 personnes à Cnossos !).


À partir de la seconde période palatiale, on retrouve aussi de grandes villas à côté des palais.

Cnossos

Cnossos est le plus grand des palais minoens. Les vestiges exhumés par Evans datent de la fin de la seconde période.


C’est un grand palais d’un hectare de superficie (soit à peu près le double des autres palais crétois), édifié à flanc de colline. Il n’est pas fortifié. On y trouve une cour centrale entourée de salles :

  • Sur la face occidentale, la salle du trône et une pièce réservée au culte. La salle du trône renfermait un « trône » en gypse sculpté.
  • À l’ouest du sanctuaire, de nombreux magasins. Certains d’entre eux contenaient encore des jarres (pithoi) au moment des fouilles. Ces objets servaient à conserver l’huile et le vin.
  • À l’est de la cour, les appartements royaux et un grand escalier monumental avec un puits de lumière. Il reliait les nombreux niveaux entre eux.
  • Derrière cet escalier, une salle dite des « haches doubles », qui aurait été la principale salle de réception. Non loin, la salle « de la reine », décorée d’une fresque aux dauphins.

On comptait aussi un corridor des processions, une autre cour à l’ouest, un espace probablement réservé aux cérémonies… et un vaste dédale de couloirs, de portiques et de salles, pièces d’habitations, ateliers, magasins et bureaux.


On peut se demander si la complexité de ce plan ne transparaît pas dans le mythe du labyrinthe de Dédale, construit pour emprisonner le Minotaure. C’est le parti que j’ai suivi dans ma description du labyrinthe lorsque j’ai écrit Le Cœur du monstre. Je me suis directement inspirée du plan, ainsi que des fresques, ornements et décorations de Cnossos.

Plan du palais de Cnossos
Plan du palais de Cnossos. Source : Atlas du monde antique de Margaret Oliphant (Éditions Solar, 1993, Paris)

L’originalité de la civilisation minoenne

Par originalité, je veux dire que cette société s’est développée à partir de la culture néolithique de l’île. Pourtant, la Crète est située au croisement des trajets reliant toutes les régions méditerranéennes. Elle est pourvue de nombreuses plages de sable qui permettent un débarquement facile. On y a vu aborder des voyageurs venus d’Afrique du Nord, d’Asie et d’Europe depuis les temps les plus reculés. Mais les influences extérieures sur le développement de la société crétoise sont restées minimes.


Cette petite île de 270 kilomètres d’est en ouest et de 56 kilomètres du nord au sud abritait des plaines et des vallées fertiles. L’agriculture s’est y développée et, à sa suite, une société originale par son fonctionnement palatial — ainsi que par sa religion, sa langue et ses arts.

L’écriture crétoise : du grec ?

Non, les Minoens ne parlaient pas grec ! C’est la seule certitude que les historiens aient au sujet de cette écriture.


L’écriture est apparue en Crète juste après la construction des palais. On peut supposer qu’elle servait des intérêts administratifs. Presque tout ce qu’on a retrouvé, ce sont des inventaires de biens et de produits inscrits sur des tablettes d’argile. Il y a aussi des sceaux.


Cette première écriture est pictographique. Les Crétois l’utilisent entre 2000 et 1600 avant J.-C. Puis arrivent les idéogrammes du linéaire A (1900-1450), qui en dérivent. Ces deux écritures n’ont malheureusement pas encore été déchiffrées, hormis 75 signes qui semblent représenter des syllabes.


Le linéaire A ressemble au linéaire B, une autre écriture à idéogrammes qui est utilisée à Cnossos entre 1450 et 1400. On la retrouve aussi en Grèce continentale. Il s’agit vraisemblablement de l’écriture des Mycéniens.

La beauté de l’art minoen

Les fresques et les objets retrouvés à Cnossos nous donnent une idée de la richesse et de l’exubérance de l’art crétois.


Les murs du palais étaient ornés de fresques. Ces peintures montraient des scènes de la vie végétale ou animale. Elles figuraient aussi des humains : hommes en tunique à la taille élancée, femmes élégantes, aux seins nus et coiffées de boucles savantes.


Les Crétois étaient aussi de remarquables joailliers et graveurs sur pierre. Ils sculptaient également l’ivoire et taillaient des pierres précieuses.


Le taureau est très présent dans la civilisation minoenne, y compris dans l’art (fresques, bronzes, ivoires, vases).

Fresque du Cueilleur de safran d'Akrotiri
Fresque du Cueilleur de safran d'Akrotiri

La religion minoenne : ses spécificités

Le taureau semble avoir eu une place particulière dans les rites crétois, mais on ne peut que faire des suppositions. La religion minoenne est mal connue.

Des peintures de Cnossos et d’ailleurs montrent des jeunes hommes et des jeunes femmes faisant un saut par-dessus un taureau. Est-ce un rite religieux ? La cour du palais a-t-elle abrité des joutes tauromachiques ? On ne le sait pas.

On n’a retrouvé aucun temple séparé, en tout cas bâti par l’homme. Par contre, des grottes de l’île ont été utilisés comme temple du néolithique jusqu’à la fin de l’antiquité.

Certains espaces des palais sont identifiés comme des sanctuaires où on faisait des offrandes aux dieux. Il y a une salle dans les sous-sols de Cnossos : son emplacement peut suggérer un culte dédié à une divinité de la terre, mais impossible de s’en assurer. Toutefois, on a trouvé trace de ce qu’on pense être une déesse-mère ou une déesse de la Terre. On ignore son nom.

Impossible de parler religion minoenne sans évoquer Zeus ! Le mythe dit qu’il est né en Crète. Il aurait été caché dans une grotte pour échapper aux regards de son père, Chronos, et nourri par des animaux.

Toutefois, le Zeus crétois est relativement spécifique par rapport à d’autres aspects grecs postérieurs. Ce dieu est une divinité de la végétation, qui naît et meurt chaque année.

Il est possible qu’il y ait eu des sacrifices humains en temps de crise, mais on n’en est pas sûr.

Pour un article plus complet sur la religion minoenne, rendez-vous ici !

Apothéose et chute de la civilisation crétoise

La domination sur l’Égée ?

D’après les Grecs, les Minoens étaient de grands marins. L’art minoen montre des paysages et des animaux marins, comme cette fresque d’Akrotiri (Théra, Santorin).

Les navires et les dauphins de la fresque d'Akrotiri
Les navires et les dauphins de la fresque d'Akrotiri

Les traces archéologiques et des sources écrites montrent qu’ils commerçaient avec la Méditerranée orientale. Ils étaient connus des Égyptiens sous le nom de Kheftiou.


On a aussi retrouvé des traces des Minoens dans les îles égéennes, dont la célèbre Théra (Santorin).


Aucun des palais minoens n’était fortifié. On peut donc penser qu’ils ne craignaient pas les attaques. Leur flotte était peut-être aussi puissante et dominante sur les mers que ce que disent les mythes, qui présentent Minos et son royaume comme le « poids lourd » parmi les royaumes égéens de son époque !

La fin de la civilisation minoenne

Les Minoens en tant que civilisation disparaissent vers 1450.


Cette fin a-t-elle un rapport avec le séisme qui a détruit Akrotiri (Théra – Santorin), vers 1500, et l’éruption volcanique qui a suivi ? On ne le sait pas. En tout cas, les palais sont définitivement abandonnés, sauf celui de Cnossos. Il va être occupé par les Mycéniens de Grèce continentale jusque vers 1400.

Dans ce reportage daté de 2024, on en apprend plus sur l’éruption du volcan de Santorin et son impact éventuel sur la civilisation minoenne. (Le reportage est disponible jusqu’au 5 juillet 2024.)

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Cnossos sous ma plume

J’ai décrit le palais de Cnossos en m’inspirant de tous ces éléments dans deux de mes nouvelles. Le Cœur du Monstre et Le Cœur d’Ariane réinterprètent le mythe du Minotaure et celui de sa sœur, Ariane, fille du roi Minos.


En voici quelques lignes !

« C’est parce que j’étais inoffensif et risible qu’on me laissa sortir de l’étable où Minos m’avait parqué. Alors, je m’aventurai avec toi dans l’immense palais de Cnossos. Pas très loin, certes. Dans les ateliers, les silos et les magasins, où l’on stockait les denrées à vendre aux étrangers ou à distribuer aux dépendants du palais, aux paysans et aux artisans. Tu m’y montrais ce qu’étaient l’or, l’argent, le plomb. L’ivoire et les pierres précieuses. Il y avait surtout des surplus agricoles, des légumineuses, des céréales, des fruits. Des pithoi, des jarres remplies d’huile et de vin.

Dans ces couloirs, quelle cohue ! L’activité des artisans, le soufflet des forges, le chuintement des tours de potiers, étaient un bruit de fond derrière la cacophonie des voix. On s’agglutinait à l’entrée des magasins pour recevoir sa part ; des fonctionnaires surveillaient la sortie de chaque portion avec minutie, stylet et tablette d’argile à la main. Ils étaient là aussi pour réceptionner les convois qui apportaient des marchandises tout droit venues du port ou des champs alentours. Ces chariots que des bœufs traînaient dans les voies, ou bien ces files de porteurs courbés sous le poids de gros ballots… On ne savait plus où se diriger pour ne pas heurter quelqu’un. »

Mes nouvelles sont accessibles en ebook à mes abonnés Patreon niveau Médée. 🙂

Cette plongée dans la civilisation minoenne, la plus vieille des sociétés connues de l’Égée, vous a plu ? Si oui, abonnez-vous à ma newsletter ici : chaque dimanche, je partage avec vous un billet qui raconte la mythologie et l’antiquité gréco-romaine. À bientôt !

Sources : OLIPHANT, Margaret, L’Atlas du monde antique, Éditions Solar, 1993, Paris